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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1886

Chronique n° 1311
30 novembre 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

C’est bien vraiment une comédie au complet qu’on nous donne depuis quelques jours au Palais-Bourbon : seulement la comédie n’est pas gaie ; elle n’est ni amusante ni tranquillisante, ni bien conçue, ni bien jouée. Elle se compose de toute sorte de scènes décousues, où figurent et passent de médiocres acteurs, comme dans ce qu’on appelait autrefois une pièce à tiroirs ; elle nous promène de surprise en surprise à travers les petits coups de théâtre, les intrigues, les changemens à vue, les fausses sorties ou les fausses rentrées, et, en fin de compte, il ne faut pas l’oublier, ce sont les intérêts les plus précieux du pays qui sont en jeu, qui font les frais de la représentation. Qui aurait jamais imaginé que les finances elles-mêmes pussent être mises en comédie ou en vaudeville ? C’est bien pourtant ce qui arrive dans cette discussion bizarre, fantasque, qui se déroule depuis quelques jours, où les votes se succèdent au hasard, où des députés, en belle humeur, taillent dans les administrations de l’état sans trop savoir ce qu’ils font, où le personnage le plus à plaindre, M. le ministre des finances, assiste assez mélancolique, plein de bonne volonté et d’impuissance, au bruyant saccage de son budget et des services publics. Et ce qu’il y a de plus étrange, c’est que cette chambre, ainsi déchaînée, sans guide et sans frein, à travers les crédits d’un budget de plus de 3 milliards, ne se doute même pas du genre de spectacle qu’elle offre au pays avec cette plaisante arrogance de médiocrité qui veut tout faire et qui ne sait rien faire. Elle va devant elle les yeux fermés, jouant avec les chiffres comme avec tout le reste, satisfaite d’elle-même, et finissant par ne plus savoir où elle en est Non, sans doute, cette comédie du Palais-Bourbon n’a rien de gai ; elle n’a surtout rien de rassurant pour le progrès des mœurs publiques et pour la France, dont on traite si singulièrement les affaires.

Le mal ne date pas d’aujourd’hui, nous en convenons. Évidemment le désordre qui vient de se révéler sous des formes presque fantastiques, et qui fait de la discussion du budget un des plus curieux épisodes des annales parlementaires de la France, ce désordre n’a pas éclaté à l’improviste. Il y a longtemps qu’il se prépare. Il est le résultat de l’altération croissante de toutes les conditions de la vie publique. Il est né de l’idée fausse et abusive qu’on se fait du rôle des assemblées, du mandat des commissions chargées de la préparation du budget ; il est né aussi d’une manière générale de cette situation parlementaire où il n’y a ni une majorité réelle pour soutenir un ministère, ni un ministère pour conduire une majorité. Tout s’est réuni pour préparer la confusion et l’impuissance dont en vient d’avoir la représentation.

Précisons un peu plus les faits. On peut encore, si l’on veut, essayer de déguiser la vérité et de se faire illusion : on n’est pas moins engagé dans une crise financière des plus graves, qui est en grande partie l’œuvre d’une politique d’imprévoyance et de prodigalité suivie depuis des années déjà et à laquelle il faut aujourd’hui de toute façon remédier. On a abusé de la fortune de la France, on a semé le gaspillage, on a récolté le déficit : c’est là le premier fait avéré et certain. Lorsqu’il y a huit mois, M. le ministre des finances a voulu composer son budget, il s’est trouvé en face de cette crise dont il recueillait le lourd héritage, et, c’est du moins Bon mérite, il a pris sa tâche au sérieux. Il ne s’est pas arrêté à cette hâblerie de parti : « Ni emprunts, ni impôts nouveaux ! » Il a cherché, il a cru trouver dans quelques combinaisons modestes et pratiques un moyen d’aller, comme on dit, au plus pressé. Il a voulu arrêter le déchaînement des dépenses par la suppression du budget extraordinaire, créer des ressources par une surtaxe des alcools, dégager à demi la situation par un emprunt à peine déguisé sous la forme d’une consolidation d’obligations à court terme. Le système pouvait être plus ou moins heureux, plus ou moins efficace : il existait, il présentait un certain ensemble qui n’avait rien de hasardeux et de compromettant pour l’avenir. Survient un nouveau personnage, qui a pris de l’importance depuis quelques années : c’est la commission du budget, qui entre en scène, incohérente comme la chambre elle-même, comme la majorité qui l’a nommée, et cette commission, qui tient les cordons de la bourse, a commencé par prendre son temps, certaine probablement d’arriver toujours assez tôt, sans avoir besoin de se hâter. Elle a laissé passer les mois, elle a pris ses vacances, et le jour où elle a paru se mettre sérieusement à l’œuvre, soit pour attester son omnipotence, soit par une arrière-pensée de défiance et d’hostilité contre M. le ministre des finances, elle n’a trouvé rien de plus simple que de refaire un budget, d’imaginer des combinaisons toutes nouvelles. Ce que M. Sadi-Carnot avait fait, elle l’a à peu près complètement bouleversé, rétablissant le budget extraordinaire, qu’il avait supprimé, substituant à la surtaxe des alcools un impôt vague et mal défini sur le revenu, repoussant l’emprunt de un le ministre des finances pour le reprendre sous d’autres formes ou pour y suppléer en épuisant la réserve budgétaire de l’amortissement. La commission a tout changé, de telle sorte qu’à l’ouverture encore récente de la session, à un moment où il ne restait que quelques semaines avant la fin de l’année, on s’est trouvé avec deux systèmes, avec deux budgets dans une situation financière qui ne cesse de s’aggraver.

Voilà le commencement du gâchis ! Voilà le conflit allumé entre M. le ministre des finances et la commission du budget ! Il a été même un instant assez vif au début de la session, ce conflit, pour que M. Sadi-Carnot, qui se sentait peut-être d’ailleurs peu appuyé dans le conseil, ait cru devoir offrir sa démission, et il n’est resté, on l’a dit, que par une sorte de point d’honneur, pour ne pas quitter la broche sans combat ; mais ce n’était point-là évidemment une solution, ce n’était tout au plus que l’ajournement d’une crise qui s’est, en effet, ravivée plus que jamais dès qu’on est entré dans la discussion publique du budget. Les deux systèmes se sont retrouvés en présence au grand jour, devant une assemblée qui venait de passer plusieurs séances à écouter l’histoire des dépenses démesurées et des déficits accumulés, sans apercevoir encore le moyen de sortir de là. M. le ministre des finances a défendu avec une fermeté honnête et un peu morne ses projets ; la commission à son tour a longuement exposé ses idées et ses combinaisons. Budget contre budget ! à qui entendre ? à qui donner raison ? La chambre s’est sentie visiblement embarrassée, n’y voyant plus clair du tout, tiraillée entre le gouvernement et la commission. Elle a commencé à s’exaspérer, lorsqu’un de ces hommes qui ne se rencontrent que dans les occasions extraordinaires. M. de Douville-Maillefeu, radical humoristique, financier par circonstance, grand partisan des économies, surtout sur les cultes, est venu la soulager en lui demandant un vote qui la dispensait d’avoir une opinion, qui renvoyait de compagnie la commission et le ministère à de nouvelles études ! D’un seul coup tout était à bas, et le budget du gouvernement et le budget de la commission. Il a bien fallu pourtant obéir à ce vote qui avait réuni une immense majorité, et on a essayé, en effet, de se mettre d’accord par des concessions mutuelles, auxquelles M. le ministre des finances s’est prêté avec une désolation plus naïve qu’efficace, — un peu aussi en ajournant une des questions les plus délicates ; mais ce n’était point là encore évidemment une solution. Le grand mot d’économie avait été prononcé ; le secret de la panacée souveraine était découvert, et la chambre impatiente s’est précipitée dans la voie des économies. Elle avait trouvé son mot d’ordre. M. le comte de Douville-Maillefeu était le triomphateur dans cet imbroglio d’un nouveau genre !

L’économie est sans doute une grande vertu, et elle aurait pu être aujourd’hui un des premiers, un des plus sérieux moyens financiers, puisqu’il est avéré que, depuis quelques années, il y a eu sans raison, sans nécessité, dans la plupart des administrations, d’étranges et inexplicables augmentations de dépenses. Comment se fait-il, par exemple, que le personnel et le matériel des administrations centrales, qui coûtaient 10 millions, il y a dix ans, coûtent aujourd’hui près de 20 millions ? Ce serait assurément une question utile à examiner. Encore cependant faudrait-il procéder avec un certain ordre, commencer par une étude attentive des services publics, savoir d’abord dans quelle mesure les économies peuvent être réalisées sans danger ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ! La chambre n’en est pas à perdre son temps dans ces futiles études. Une fois lancée sur son chemin de Damas, elle ne s’est plus arrêtée. Elle n’a plus rêvé qu’économies, taillant et retranchant, s’attaquant aux services financiers comme aux services judiciaires. Vainement la commission du budget et le ministre des finances ont essayé de la retenir ; ils ont été eux-mêmes emportés dans le torrent, on ne les a plus écoutés. La chambre a continué, et lorsqu’enfin le président de la commission du budget, un peu excité, s’est levé pour déclarer que tout cela était pourtant étrange, que le budget n’était pas seulement l’affaire de la commission et du ministre des finances, qu’il était l’affaire du gouvernement, — que M. le président du conseil devrait au moins être présent, — cette sortie imprévue n’a fait qu’animer et compliquer l’imbroglio. M. le président du conseil croyait en effet, à ce qu’il semble, que cela ne le regardait pas. Il a comparu cependant, et, du premier coup, à force de vouloir mettre de la finesse dans sa tactique, faute aussi peut-être d’avoir reconnu le terrain où il était appelé à l’improviste, il n’a point été en vérité fort habile. Au risque de paraître abandonner le ministre des finances, il a en l’air de voir ses meilleurs amis dans ceux qui n’ont cessé de lui créer des difficultés. Il a commencé par innocenter tous ces votes qui détruisent les crédits de l’état, par reconnaître tout ce qu’il y avait de louable dans cette passion d’économies qui régnait dans la chambre : à quoi la commission du budget s’est hâtée de répondre que, puisqu’il en était ainsi, puisque le gouvernement ne voyait aucun inconvénient à laisser réduire les dotations des services publics, il n’y avait plus à se gêner. « Nous mêlerons nos votes à ceux de nos collègues, — les radicaux, — qui vous applaudissent, » a dit M. Rouvier un peu ironiquement à M. le président du conseil, — et la grande opération des économies a recommencé de plus belle. Le massacre des innocens, c’est-à dire des crédits de l’état, a repris son cours. C’est tout au plus si l’inspection générale des finances, que M. Sadi-Carnot a appelée « l’œil de l’état, » si la cour des comptes, la cour de cassation, ont échappé à une mutilation. On a eu un dernier scrupule, on a hésité à toucher par un vote budgétaire à ces grandes institutions créées par des lois organiques.

Il faut aller au fond des choses. Le secret de cette situation, c’est qu’il n’y a pas de gouvernement, et cette vérité, elle est sentie, elle est avouée par ceux-là mêmes qui ont contribué au mal, comme elle est signalée depuis longtemps par tous ceux qui suivent avec désintéressement, avec une généreuse inquiétude, le progrès de la désorganisation publique. — Il faut ici un gouvernement, disait à peu près l’autre jour M. Rouvier à M. le président du conseil. — Mais gouvernez donc ! lui dit-on d’un autre côté. C’est le cri qui s’échappe de toutes parts. Nous assistons à ce qu’on peut appeler une éclipse totale de gouvernement, — et si M. le président du conseil ne gouverne pas comme on le lui demande, s’il ne peut pas gouverner, c’est qu’il s’est créé une situation où il est sans force et sans autorité pour imprimer une direction aux affaires de la France, pour éclairer et conduire cette majorité incohérente qui lui échappe sans cesse. M. le président du conseil a entrepris de résoudre le problème de se placer dans une position où, avec des apparences de modération personnelle, il est réduit, pour vivre au pouvoir, à toutes les concessions, à toutes les connivences révolutionnaires. Il se croit obligé, sous prétexte de concentration républicaine, à être le plus aimable allié des radicaux, et par le fait il est le chef d’un ministère plus qu’à demi radical. Il est toujours prêt à donner des gages en action ou tout au moins en paroles. Faut-il expulser les princes, il ne refusera certainement pas cette satisfaction au radicalisme. S’agit-il des libertés les plus précieuses, de la liberté du père de famille, de la liberté municipale, il laissera M. le ministre de l’instruction publique soutenir et faire voter cette loi sur l’enseignement primaire qui constitue l’absolutisme, non pas de l’état, au vieux sens du mot, mais d’une majorité de parti, selon l’aveu du ministre lui-même. Est-il question de la mairie centrale de Paris, il se réserve pour sa part, il attend d’être éclairé ; mais en même temps il laisse auprès de lui un de ses collègues, le ministre du commerce, M. Lockroy, promettre son appui à l’autonomie communale et exprimer l’espoir qu’en 1889, à l’exposition universelle, le maire de Londres pourra être reçu par le maire de Paris. Tout récemment, devant le sénat, un autre de ses collègues, interpellé sur la révocation d’un ancien général, maire de sa commune, prenait parti contre le vieux soldat destitué pour avoir empêché quelques tapageurs de village de mettre un bonnet rouge sur le drapeau national dans une cérémonie officielle. Lorsqu’enfin il y a quelques jours à peine, M. le président du conseil lui-même a été appelé devant la chambre pour s’expliquer sur les affaires financières, quelle a été sa préoccupation la plus visible ? Il semble n’avoir eu d’autre souci que de ménager les radicaux, de garder les bonnes grâces de ceux qui, précisément, ne cessent de voter contre le ministre des finances. — Ainsi vont les choses. Avec cela on peut vivre peut-être quelques jours de plus, si c’est vivre, — on ne gouverne pas, on se crée l’impossibilité de gouverner. On se fait sans profit le complice de cette anarchie où ce n’est pas seulement le gouvernement qui s’éclipse, où les libertés parlementaires elles-mêmes sont compromises par la confusion et l’impuissance dont elles offrent le spectacle dans une des discussions qui intéressent le plus le pays.

Où s’arrêtera-t-on, maintenant, dans ces débats mêlés de surprises et de puérilités ? A quoi arrivera-t-on avec ces procédés de fantaisie qui finiraient par déconsidérer et rendre suspect, si c’était possible, jusqu’à ce mot d’économie dont on couvre souvent d’assez pauvres calculs ? C’est pour le moment et pour quelques jours encore l’unique question. Ce qu’il y a de bien clair provisoirement, c’est que cette chambre, qui a plus d’instincts que de lumières, ne sait pas elle-même où elle va, qu’elle ne se rend pas compte de ce qu’elle fait et qu’elle est exposée à arriver au bout de sa carrière avec un budget de rencontre où il n’y aura ni l’équilibre désiré, ni un ordre visible, ni des services suffisamment assurés. Évidemment on n’en serait pas là s’il y avait eu un gouvernement, si M. le président du conseil, au lieu de songer à faire sa cour aux radicaux, était allé dès le premier jour soutenir de sa parole, de son action M. le ministre des finances, non pas à tout propos, comme il s’est plu à le dire, mais sur les points essentiels et décisifs où l’intérêt de l’état était engagé. Il eût probablement réussi, avec un peu de fermeté, à prévenir bien des incohérences, à modérer tout ce déchaînement de fantaisies réformatrices, et il aurait épargné à la chambre un assez grand ridicule. Aujourd’hui la dernière ressource est au Luxembourg. C’est au sénat d’accomplir cette action méritoire, le sauvetage d’un budget. Une occasion rare, pour ne pas dire unique, lui est offerte de montrer qu’il peut être, qu’il est réellement une assemblée de révision et de contrôle, une garantie vivante et efficace dans l’ordre constitutionnel. Il n’a qu’à reprendre ce budget qu’on va lui envoyer, à le réparer, à le remettre un peu en ordre ; il le peut et il le doit, ne fût-ce que pour prouver que la raison et la maturité des conseils ont encore leur place dans ces délibérations où sont si souvent et si légèrement compromis les intérêts de la France.

C’est l’éternelle destinée de cette éternelle question d’Orient de recommencer sans cesse par des incidens, de s’embrouiller bientôt en chemin et de finir assez souvent par des complications où toutes les politiques se trouvent successivement engagées. Il n’y a pas moyen d’en sortir, il n’y a pas toujours moyen de s’y reconnaître. Comment se terminera cette affaire bulgare, qui a paru n’être d’abord qu’une révolution tout intérieure et qui, à son tour, n’a pas tardé à devenir une affaire européenne par l’atteinte qu’elle a portée au traité de Berlin, par tous les antagonismes et les conflits d’influence qu’elle a suscités ? Le dénoûment viendra sans doute : on trouvera quelque combinaison conciliant les vœux des Bulgares et des Rouméliotes avec le traité de Berlin, qui consacre la séparation des deux principautés ; on finira par découvrir quelque nouveau prince qui se laissera tenter, puisque le prince Waldemar, récemment élu par la Sobranié de Tirnova, n’a pas été autorisé par son père, le roi de Danemark, à accepter cette couronne tombée du front du prince Alexandre. En attendant, cette malheureuse Bulgarie reste dans une situation plus que jamais incertaine, ne sachant ce qu’elle peut espérer ou ce qu’elle peut craindre, ayant à peine un gouvernement, exposée aux sévérités et aux représailles de la Russie, qui s’efforce assez vainement, depuis deux mois, de lui imposer ses volontés. Les péripéties se succèdent, s’accumulent, et la plus récente, la plus singulière aussi dans cette histoire bulgare, est cette mission du général Kaulbars, qui finit comme elle avait commencé, à peu près sans résultat sensible. C’est un épisode de plus, voilà tout.

Pourquoi le général Kaulbars avait-il été envoyé en Bulgarie ? Quelle était la nature de sa mission ? On ne voit pas même à quel titre il est allé représenter le tsar dans les Balkans. Ce n’était point un plénipotentiaire, un agent supérieur de diplomatie régulièrement accrédité : il n’a pas reconnu un seul instant la régence instituée après le départ du prince Alexandre ; il n’a pas reconnu davantage l’assemblée nationale réunie pour mettre fin à un interrègne pénible et périlleux. Il n’a cessé de protester contre le gouvernement, contre la Sobranié, contre tous les pouvoirs nationaux. Il a joué pendant deux mois, sous les yeux mêmes de ceux qu’il bravait, le rôle d’une sorte de tribun allant dans les réunions populaires à Sofia ou parcourant les provinces essayant de provoquer les défections dans l’armée, l’insurrection ou l’agitation dans le pays. Il semble n’avoir eu d’autre mandat que de décider les Bulgares à désavouer leurs chefs, à invoquer d’eux-mêmes l’arbitrage ou le protectorat du tsar. Le général Kaulbars n’a visiblement pas réussi, et saisissant le prétexte de quelque mauvais traitement exercé contre un serviteur du consulat russe à Philippopoli, il est parti en laissant derrière lui une dernière protestation, en se faisant suivre de tous les agens consulaires de la Russie dans la principauté : c’est comme l’aveu d’une mission manquée. Est-ce à dire que la Russie, en quittant Sofia, se désintéresse des affaires bulgares, ou bien qu’elle se réserve d’employer d’autres moyens, de donner une sanction plus éclatante à la rupture qui vient de s’accomplir, de tenter, en un mot, de reprendre par la force ce qu’elle n’a pu obtenir par la persuasion ? Ni l’un ni l’autre probablement. La Russie ne renonce sûrement pas à sa politique traditionnelle ; elle entend plus que jamais reprendre position dans les Balkans, et elle l’avoue peut-être d’autant plus haut qu’elle a vu sa prépondérance un moment contestée. D’un autre côté, elle sent bien qu’elle n’est pas seule à décider dans ces affaires orientales, qu’une intervention armée, une occupation militaire de la Bulgarie donnerait aussitôt un nouveau et plus grave caractère à la question. C’est, en effet, aujourd’hui encore plus qu’hier le nœud de la situation. C’est ici que la politique russe se heurte aux autres politiques, qui, depuis quelques jours, ne sont pas demeurées absolument silencieuses, qui ont saisi l’occasion de dire leur mot sur cette crise bulgare et même sur la mission du général Kaulbars.

On a parlé un peu brutalement à Londres ; on a parlé aussi, on a multiplié les discours devant les délégations austro-hongroises à Buda-Pesth. On vient même de parler à Berlin à l’ouverture du Reichstag. Le langage de lord Salisbury a été une boutade un peu violente qui paraît avoir été vivement ressentie à Saint-Pétersbourg et qui pourrait avoir pour conséquence un refroidissement momentané entre les deux gouvernemens, s’il est vrai que l’ambassadeur du tsar à Londres ait été autorisé à prendre un congé imprévu. Le comte Kalnoky, appelé à s’expliquer devant les délégations de Pesth après l’empereur François-Joseph lui-même, après tous les orateurs qui se sont succédé, après le comte Andrassy, qui n’a pas déguisé les antipathies hongroises contre la Russie, le comte Kalnoky n’est pas homme à prendre les libertés de parole du premier ministre anglais. Il est trop bon diplomate pour se permettre les déclarations inutiles ou compromettantes. Lord Salisbury a pu parler en ministre d’un empire qui, selon le mot traditionnel, a sa ceinture de mers. Le chancelier autrichien a parlé en ministre d’un empire qui, par sa position, par ses frontières, est au premier rang dans tous les conflits et qui n’a pas d’ailleurs cessé d’être, au moins en apparence, dans une sorte d’alliance intime avec la Russie sous l’égide de l’Allemagne.

Le comte Kalnoky a gardé une suffisante réserve dans ses explications et il a tourné habilement autour des difficultés. Il en a pourtant dit assez pour laisser entrevoir les préoccupations et les idées du cabinet de Vienne, pour sauvegarder l’indépendance de sa politique en précisant la position et les intérêts de l’Autriche dans tous ces conflits orientaux. Il n’a pas caché, par exemple, que, si la Russie avait envoyé un commissaire pour prendre le gouvernement de la Bulgarie, si elle avait occupé des villes du littoral ou de l’intérieur, l’Autriche n’aurait pu rester insensible à l’intervention étrangère dans les Balkans, à l’occupation de Varna ou de Bourgas, qu’elle aurait dû « prendre position dans la question ; » il a seulement atténué cette déclaration hypothétique en ajoutant que « le danger était pour le moment à peu près écarté. » Le ministre autrichien, un peu pressé par le comte Andrassy, interprète des susceptibilités hongroises, s’est assez nettement expliqué sur quelques points essentiels, sur le caractère européen et les garanties du traité de Berlin, sur la nécessité de maintenir intacte dans tous les cas l’autonomie bulgare ; il n’a point hésité à déclarer qu’on entrait probablement dans une période de négociations difficiles où la Russie n’avait pas plus de droits que les autres puissances pour décider de ce qui serait fait dans les Balkans. Il est allé plus loin en parlant, lui aussi, un peu vivement du général Kaulbars et de sa mission et de son « action désagréable en Bulgarie, « en ajoutant que le seul résultat de cette mission avait été de u rendre l’opinion publique de l’Europe plus favorable à la nation bulgare. »

Bref, le comte Kalnoky en a dit assez pour que ses paroles et ses déclarations, si mesurées qu’elles soient, si réservées qu’elles aient été à l’égard du gouvernement russe, n’aient pas été peut-être beaucoup mieux accueillies à Pétersbourg que les paroles de lord Salisbury. Il en a surtout dit assez pour montrer ce que valent en définitive ces alliances d’ostentation dont on se plaît à offrir de temps à autre le spectacle à l’Europe. Depuis quelques années, l’Europe a eu périodiquement la représentation un peu fastueuse de ces rencontres des trois empereurs, tantôt à Skierniewice, tantôt à Kremsier. Ces entrevues de souverains, au moment où elles se sont accomplies, répondaient sans doute à quelque calcul de celui qui les provoquait ; elles ne changent ni les situations ni les conditions générales de la politique, et toutes ces combinaisons artificielles qui n’ont le plus souvent qu’une raison de circonstance, même quelquefois une raison intime et personnelle, ne résistent pas au premier choc des intérêts contraires. Il est certain que l’alliance des trois empires a été assez malmenée, il y a quelques jours, devant les délégations autrichiennes, qu’elle a été faiblement défendue ou plutôt à peu près passée sous silence par le chancelier de Vienne, que la Russie a éprouvé quelque ressentiment du langage du comte Kalnoky, et qu’au premier abord on aurait pu croire a quelque danger de complications prochaines entre alliés de la veille. Il restait à savoir ce qu’on en penserait, ce qu’on en dirait à Berlin, et si on ne le sait pas encore bien exactement, puisque M. de Bismarck n’a pas eu l’occasion de prononcer un de ces discours qui éclairassent les situations, on le sait du moins à demi par le langage de l’empereur à l’ouverture du parlement allemand.

Le Reichstag a été en effet ouvert ces jours derniers à Berlin. Il a été inauguré par un discours que le vieil empereur n’a pas pu prononcer lui-même, qui a été lu en son nom par un de ses ministres, M. de Bœtticher, et ce discours, il faut l’avouer, rétablit un peu l’équilibre au profit de la paix. L’empereur Guillaume parle avec confiance de la paix, de l’entente entre les puissances, de la persévérance de l’Allemagne dans son action pacifique, de ses relations de « vive amitié avec les deux cours voisines. » Il est vrai qu’il accompagne ces déclarations rassurantes d’un petit supplément qui devient un des points principaux du discours impérial. Il demande au Reichstag le renouvellement du septennat militaire qui va expirer et une augmentation de 40,000 hommes dans l’effectif de l’armée de paix. Il justifie naturellement ces propositions par le développement de l’état militaire des autres puissances, qui accroissent sans cesse leurs forces, et une partie de la presse allemande, pour appuyer les projets impériaux, ne manque pas, bien entendu, d’évoquer le fantôme de la revanche française ou même de montrer en perspective l’alliance de la Russie et de la France contre l’Allemagne. Ce sont des polémiques qui ont déjà servi plus d’une fois, et elles se renouvellent aujourd’hui ! mais le langage tout pacifique de l’empereur Guillaume a, sans nul doute, une bien autre signification, une autre importance que toutes ces déclamations, et reste provisoirement l’expression de la politique allemande.

Que peut-on cependant conclure de toutes ces déclarations rapprochées, de ces discours prononcés un peu partout, à Londres, à Pesth comme à Berlin ? On peut distinguer que les rapports de l’Europe ont été certainement troublés par ces affaires bulgares, que depuis quelque temps, en dépit de la triple alliance, il y a des disséminions assez vifs entre la Russie impatiente de ressaisir la prépondérance dans les Balkans et l’Autriche inquiète des retours offensifs des Russes, que l’Allemagne reste néanmoins résolue à employer tous ses efforts pour maintenir ou pour rétablir une certaine entente. L’empereur Guillaume à mis dans son discours un mot qui ne laisse pas de donner à penser. En proclamant le « désintéressement » tout pacifique de l’Allemagne dans les affaires orientales du moment, il s’est évidemment dégagé d’avance de tout ce qui pourrait arriver, il a décliné tout engagement : de sorte qu’en cas de complications croissantes il resterait l’Autriche et la Russie qui seraient ennemies, l’Allemagne qui serait neutre en attendant de revenir arbitre, ou qui reprendrait sa liberté selon les circonstances. Ce serait un redoutable inconnu ; mais on n’en est pas là et avant que l’Europe en soit à ces extrémités, on trouvera sans doute quelque moyen de tout concilier encore une fois, de maintenir la paix en rajustant le traité de Berlin, en créant en Bulgarie, avec un nouveau prince, une situation qui ne soit une victoire exclusive pour aucune des influences qui se disputent l’Orient. Ce moyen n’est point, après tout, impossible à trouver, si on le veut bien ; il n’y a qu’à le chercher dans la situation même. La Russie parait désavouer tout dessein d’intervention militaire ; elle ne méconnaît pas la nécessité de conserver l’indépendance de la Bulgarie, elle n’a cessé de se déclarer favorable au traité de Berlin. Les autres puissances, de leur côté, ne peuvent avoir la pensée de contester à la Russie l’influence légitime à laquelle elle peut prétendre dans les Balkans. Ce sont là les élémens d’une transaction que la partie de l’Europe la moins engagée ou la plus « désintéressée, » selon le mot de l’empereur Guillaume, peut être naturellement appelée à préparer et à réaliser. On y arrivera sans doute parce que, si de toutes parts on arme beaucoup, personne ne semble bien pressé de se servir de ses armes, de jouer la paix du monde pour la Bulgarie.

Au milieu de ces complications européennes, nous ne demanderions pas mieux assurément que de voir la France, dont M. le président du conseil exposait ces jours derniers encore la politique extérieure, dont il proclamait, lui aussi, le « désintéressement, » exercer son influence conciliante et pacificatrice. Pourquoi donc semble-t-elle avoir un rôle si effacé ? Pourquoi dans tous ces discours, dans toutes ces explications qui se sont succédé depuis quelques jours, son nom n’a-t-il pas même été prononcé ? Est-ce donc parce qu’on méconnaît sa puissance et ses droits, parce qu’on lui refuse sa place dans la politique de l’Europe ? Il n’en est rien, il n’y a dans la réserve gardée à l’égard de notre pays ni oubli ni dédain. On sait bien que la France, en dépit de toutes ses crises, sera toujours la France, M. le président du conseil a eu raison de le rappeler dans son discours aussi convenable qu’inoffensif. On ne demanderait probablement pas mieux en Europe que de s’entendre avec la France ; mais ce que M. le président du conseil n’a pas ajouté, ce qu’il ne pouvait pas ajouter, ce qu’il faut redire encore et toujours, c’est que pour des gouvernemens étrangers il n’est vraiment pas facile de faire entrer dans leurs calculs ce que feront des cabinets qui ne savent pas vouloir ou qui ne sont pas sûrs de pouvoir le lendemain ce qu’ils auraient voulu la veille.


CH. DE MAZADE.