Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1886

Chronique n° 1312
14 décembre 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

Que de bruit et quelle aventure pour des sous-préfets ! Ce ne sont pas ces malheureux sous-préfets, il est vrai, qui ont fait tout le mal, ou, s’ils l’ont fait, c’est bien sans le vouloir et sans le savoir. Ils sont innocens de cette crise ministérielle dont une chambre incohérente et présomptueuse s’est donné le passe-temps, pour mieux amuser sans doute les derniers jours de cette année qui va finir. Ils n’ont été qu’un prétexte ; ils ont fourni une occasion. La crise se préparait depuis quelques jours, depuis quelques semaines ; on la voyait, on la sentait venir. Elle a été l’œuvre d’une commission brouillonne, d’un gouvernement irrésolu et d’une chambre ahurie, tous occupés à bâcler un budget, sans plus savoir ce qu’ils faisaient, dans une indéfinissable anarchie d’idées et de votes.

Le fait est que, le jour où il a été avéré que la commission des finances et le gouvernement étaient en guerre, qu’ils ne s’entendaient plus pour donner au pays la première des lois, celle sans laquelle on ne peut vivre, le budget, la chambre, livrée à elle-même, s’en est donné à cœur-joie, comme on dit ; elle s’est précipitée bride abattue à travers les chiffres et les crédits, fourrageant un peu partout, se moquant du gouvernement et de la commission, narguant la loi et les prophètes. Elle s’est mise subitement à jouer à l’économie, comme d’autres fois elle s’est amusée à prodiguer les millions, et même les milliards, pour les palais scolaires ou pour les chemins de fer électoraux. L’économie était devenue sa passion, sa fantaisie. Chacun a eu son petit projet et a eu pour un jour la chance de le faire accepter dès qu’il s’agissait de tailler dans un service public. Vainement le dernier ministre des finances, découragé et morose, se levait encore de temps à autre pour articuler quelque plainte, quelque réclamation, il en était pour ses lamentations inutiles. Et le chef du ministère, à son tour, a eu beau accourir tardivement au secours de ses collègues en détresse, employant son éloquence la plus persuasive : il a pu tout au plus sauver quelques épaves, il avait déjà perdu tout crédit. La chambre allait toujours ! Elle a fini par rencontrer les sous-préfets sur son chemin et lestement elle les a sabrés, c’est-à-dire supprimés d’un trait, sans s’inquiéter du vide qu’elle allait créer subitement dans l’administration générale du pays, sans écouter les plus simples représentations du ministre de l’intérieur et du président du conseil, qui s’évertuaient pourtant à promettre pour l’avenir ce qu’on voulait instantanément. Cette fois, c’était le coup de grâce ; il fallait bien en finir, et c’est ainsi que la crise nouvelle est née d’un surcroît de gâchis, à propos de ces pauvres sous-préfets, qui se sont malencontreusement trouvés sur le chemin ; c’est ainsi que le chef du ministère, M. de Freycinet, sous le coup d’un dernier échec, a cru devoir se démettre, faute de vouloir se soumettre jusqu’au bout, et qu’il y a aujourd’hui, après bien des efforts, un autre cabinet, qui n’est plus, si l’on veut, celui de la veille, qui n’est pas non plus bien nouveau, qui se compose presque des mêmes hommes : il n’y a guère qu’une différence à demi caractéristique, c’est que le président du conseil, au lieu d’être M. de Freycinet, est l’ancien ministre de l’instruction publique, M. Goblet, promu au poste de chef du gouvernement. Voilà qui couronne bien une année, la première année de législature après les élections du 4 octobre 1885 ! Le dernier ministère aura vécu moins d’un an : l’étape a fini dans l’anarchie !

Comment en est-on venu là ? C’est tout simple : c’est l’œuvre d’un parti qui a toutes les jalousies de la domination, sans avoir le plus vulgaire esprit de conduite, et d’un gouvernement qui n’a su ou voulu vivre qu’en flattant des passions au-dessus desquelles il aurait dû se placer. Cette chambre qui est sortie des élections dernières, qui se compose de toute sorte de fractions républicaines sans cohésion, cette chambre, c’est évident, a plus de fantaisies et de prétentions que de puissance réelle. Elle ne sait ni ce qu’elle peut ni ce qu’elle veut. Les républicains qui gardent une majorité ou une apparence de majorité au Palais-Bourbon ont un malheur qui est pour eux une vraie fatalité : ils ont un goût instinctif, irrésistible pour tout ce qui est violence et anarchie. Ils parlent sans cesse de faire un gouvernement, dont ils sentent après tout le besoin, et ils se figurent qu’ils vont le faire avec des passions de secte, avec des turbulences et des destructions. Ils n’admettent pas même les conditions les plus simples d’un gouvernement sérieux, et ceux qui en auraient à demi l’idée n’osent pas résister aux plus violens : ils craignent d’être pris pour des réactionnaires, pour des orléanistes ! Ils veulent tout changer, tout réformer, l’ordre administratif, l’ordre financier, l’ordre militaire, même l’ordre religieux, et dès qu’ils ont la main à l’œuvre, ils ne réussissent qu’à tout désorganiser ; ils tombent aussitôt dans quelque lamentable gâchis comme celui où ils se débattent aujourd’hui, mettant la confusion dans les finances, qu’ils prétendent réformer, ou renversant un ministère qu’ils n’étaient peut-être pas pressés de mettre à bas.

Cette chambre agitée et frivole, elle a suivi son instinct, elle est allée devant elle sans regarder ce qu’elle faisait ; mais si elle a sa responsabilité devant le pays, le gouvernement a sûrement aussi la sienne, et le président du conseil qui vient de disparaître ne fait après tout qu’expier les faiblesses d’une politique qui n’a su ni se fixer ni agir. Chose étrange ! M. de Freycinet, par son éducation, par ses traditions, par ses habitudes, par son esprit, est évidemment un modéré, et toutes les fois qu’il a été au pouvoir, il a cru fort habile de ménager et de flatter les radicaux, de leur donner des gages, de leur laisser tout espérer. Il a eu cette bizarre ambition d’être le chef de ministères en bonne intelligence avec les camps les plus extrêmes. Jusqu’à ces derniers temps, même au moment où chaque article du budget était mis en pièces, il s’ingéniait de son mieux à gagner, à retenir les radicaux. Il gardait sa mauvaise humeur pour ceux qui lui donnaient leur vote, il n’avait de mielleuses paroles que pour ceux qui votaient contre toutes les propositions ministérielles. M. de Freycinet n’ai pas vu qu’avec ces fausses tactiques il se créait une véritable impuissance, il se mettait dans l’impossibilité de prendre une initiative sérieuse, d’agir en véritable chef de gouvernement. Sans nul doute, si, au lieu de tout livrer par ses réticences ou par ses promesses, comme il a paru le faire quelquefois, il s’était expliqué nettement, résolument devant la chambre dès le commencement de la discussion du budget, il aurait rallié bien des suffrages indécis et contenu bien des velléités hostiles s avec le talent qui ne lui manque pas et un peu de fermeté, il eût prévenu l’indiscipline des partis. Lorsqu’il est arrivé au dernier moment, il était trop tard, la chambre était déjà trop engagée dans ses aventures budgétaires pour s’arrêter devant un conseil de prudence ou même devant une menace de démission. M. de Freycinet est tombé, il y a quelques jours, comme il est déjà tombé plus d’une fois, comme sont tombés, d’ailleurs, bien d’autres même parmi les conservateurs pour avoir hésité à soutenir devant le parlement des opinions précises, un programme de modération et de prévoyance, pour avoir craint de s’aliéner des alliés compromettans. — Il n’aurait pas réussi quand même, dira-t-on. D’abord ce n’est pas bien certain, il n’est pas sûr que ceux qui savent si peu ce qu’ils veulent n’eussent pas subi l’ascendant d’une volonté ferme, d’un esprit éclairé et résolu. Dans tous les cas, le président du conseil serait tombé en homme défendant les idées, les traditions, les règles, les garanties d’un vrai gouvernement contre l’emportement d’une chambre qui aurait seule gardé devant le pays la responsabilité de ses fantaisies de destruction et de son impuissance.

Le plus piquant, dans cette singulière aventure d’hier, c’est que, lorsque tout a été fini, quand le ministère a été par terre, ceux qui venaient de le renverser ont été ou ont paru être les premiers surpris de ce qu’ils avaient fait. Ils n’en revenaient pas tout d’abord, et, ce premier moment de surprise passé, avec cette aisance dans l’anarchie qui les caractérise, ils ont été encore plus étonnés de ne pas voir aussitôt, à la place du ministère disparu, un autre ministère surgir comme par enchantement. A peine la crise était-elle ouverte, en effet, ils commençaient déjà à s’impatienter, et peu s’en est fallu qu’on ne menaçât, sur l’heure, M. le président de la république d’une visite de la population des faubourgs, fort compétente, comme on sait, pour faire des ministères, ou d’une intervention du conseil municipal de Paris, qui s’entend encore mieux à jouer au gouvernement. On s’est réuni en attendant, on a multiplié les programmes de fantaisie et les ordres du jour qui n’avançaient rien. C’est qu’en définitive ce n’était pas aussi facile qu’on le disait, et, à rester dans le cercle républicain, la première difficulté était justement de retrouver cette majorité dont on parle toujours comme d’une réalité palpable et saisissable. Elle n’est pas si évidente, puisque M. de Freycinet venait de tomber parce qu’il l’avait vue se dérober subitement devant lui. La majorité républicaine, cette majorité avec laquelle on peut faire un gouvernement, dont on ne cesse d’invoquer le nom et l’autorité, — mais c’est là précisément la question : où est-elle donc ? Elle peut se retrouver encore, si l’on veut, toutes les fois qu’il s’agit de faire la guerre au prêtre, de disperser des religieuses ou d’expulser les princes ; en dehors de ces manifestations violentes de parti, elle n’existe plus, elle s’échappe de toutes parts. — Était-elle ces jours derniers avec le président de la chambre, M. Floquet, dont les radicaux désiraient si vivement l’arrivée au pouvoir et que M. le président de la république a un instant appelé à l’Elysée ? M. Floquet peut avoir déployé une certaine habileté et de l’esprit, comme président de la chambre, dans la direction des travaux parlementaires ; il a malheureusement contre lui des souvenirs importuns qui rendraient sa position de chef de gouvernement fort épineuse et qui font que, selon toute apparence, M. le président de la république ne l’a appelé auprès de lui que par une déférence officielle pour ses fonctions. La majorité était-elle avec les opportunistes, avec M. Jules Ferry, M. Brissson et leurs amis de ce groupe qui s’appelle aujourd’hui « l’union des gauches » après avoir porté d’autres noms ? Il est probable que, si les chefs de l’opportunisme républicain étaient arrivés au ministère à l’heure qu’il est, ils auraient vu se former aussitôt contre eux une coalition de l’extrême gauche, des radicaux, auxquels les conservateurs de la droite n’auraient pas manqué de se joindre à la première occasion : c’eût été l’affaire d’un instant. — La majorité était-elle enfin avec M. Clemenceau, qui comptait parmi les victorieux dans le voie contre les sous-préfets ? Il est possible que M. le président de la république eût agi en homme d’esprit et peut-être en politique avisé en appelant M. Clemenceau, en le mettant en demeure de prendre le pouvoir. Si M. Clemenceau avait refusé, il avouait son impuissance ; s’il avait accepté, il n’en aurait pas en vraisemblablement pour longtemps parce qu’en définitive les radicaux amis de M. Clemenceau qui parlent toujours de l’opinion, de la volonté nationale, de la majorité républicaine, ne sont qu’une minorité dans le parlement comme dans le pays. C’eût été une fantasmagorie de plus dissipée ! Il aurait fallu toutefois, nous en convenons, une certaine hardiesse pour tenter cette expérience, qui pouvait être hasardeuse.

A vrai dire, les difficultés étaient partout, dans toutes les combinaisons auxquelles on pouvait songer ; elles tenaient à la pénurie des hommes, quoique les candidats au pouvoir ne manquent pas, aussi bien qu’à la confusion parlementaire et à ces récens incidens qui ont ajouté encore au trouble des partis. Elles se multipliaient à chaque pas, et voilà sans doute comment, après quelques essais infructueux, on a fini par revenir à quelque chose qui ressemble à l’ancien ministère, avec M. de Freycinet de moins et M. Goblet comme président du conseil, avec un ministre des finances qui, au lieu d’être M. Sadi-Carnot, est M. Dauphin, sénateur d’Amiens, et un ministre des affaires étrangères qui n’a pas été aisé à découvrir, puisqu’il a fallu aller chercher, en désespoir de cause, un ancien directeur des cultes, M. Flourens ! — Ce n’est point évidemment une solution ; on ne peut pas s’y tromper, c’est tout simplement le dernier ministère diminué, encore meurtri de ses échecs dans la discussion du budget, et la déclaration que le nouveau président du conseil, pour son avènement, est allé lire devant les chambres, n’a certes rien de triomphant. C’est la déclaration, d’un gouvernement qui est obligé de commencer par demander des douzièmes provisoires, et qui n’est pas sûr d’avoir un lendemain. Le cabinet qui vient de naître ou de se métamorphoser ne se permet pas, il l’avoue modestement, les longues ambitions. Il s’étudie à éliminer les questions qui diviseraient la majorité républicaine dans le parlement, et il se garde d’exagérer les réformes qu’il proposera dans l’espoir de donner satisfaction à quelques-uns des votes de la chambre. Il sonne une petite fanfare pour les lois scolaires, et, pour le reste, il demande crédit ; il fait un humble appel à la confiance, qui, du premier coup, il faut l’avouer, n’a pas eu un brillant succès. Le nouveau président du conseil tente assurément une entreprise singulière, qui serait difficile pour tout le monde, qui l’est encore plus pour lui dans la position qu’il s’est faite personnellement. Par le soin qu’il a mis à limiter son programme, il a provoqué déjà la défiance et l’hostilité des radicaux ; par l’attitude agressive et irritante qu’il a prise depuis quelque temps dans les affaires religieuses, il a blessé profondément les conservateurs, même les conservateurs modérés de la droite. Comment vivra-t-il ? Il fera des réformes, dit-on, des réformes qui four être modérées, n’auront pas moins de valeur. Soit, mais croît-on que cela soit si facile à un ministère toujours branlant, avec une chambre où tout est mobilité et confusion ? On l’a bien vu récemment par cette question des sous-préfets qui a précipité la dernière crise.

Supprimer les sous-préfets ou tout autre service par une suppression de dotation, c’est bientôt dit ; mais ces fonctionnaires ne sont qu’un des ressorts d’une organisation générale consacrée par des lois. Cette administration qu’on prétend bouleverser, elle a plus de quatre-vingts ans d’existence, elle est entrée dans les mœurs. Ces arrondissemens, qui ont pu être à l’origine un peu artificiels, ils sont devenus une réalité, ils se lient à des arrondissemens judiciaires, à des arrondissemens financiers. Ce n’est pas par des suppressions sommaires de crédits qu’on peut procéder ; c’est une organisation tout entière à remanier, et ces réformes, on ne les accomplit pas entre deux crises. Il faut une maturité, une expérience des affaires qui manquent aujourd’hui à une chambre ou il y a plus de passions que de lumières ; il faut aussi dans le gouvernement une autorité et un esprit de suite qui manquent à un ministère exposé à tomber sous un vote imprévu, à la première occasion.

Malheureusement il y a toujours une chose qu’on ne voit pas, c’est qu’on ne fait pas ainsi les affaires de la France. On ne les fait pas à l’intérieur, c’est trop évident, on les fait encore moins à l’extérieur, et la difficulté qu’a éprouvée le nouveau cabinet à trouver un ministre des affaires étrangères en est peut-être la preuve la plus frappante. On ne veut pas voir que le monde tout entier n’est pas au Palais-Bourbon, qu’au-delà de cette enceinte où s’agitent tant d’ambitions vaines, il y a une foule de questions plus graves où la France a des intérêts à défendre ; et que veut-on que fasse un ministre des affaires étrangères prenant un pouvoir diminué, probablement éphémère, dans des circonstances qui peuvent d’un instant à l’autre devenir critiques ? Ce n’est point, si l’on veut, qu’il y ait un danger imminent, saisissable, que les affaires qui ont occupé durant tous ces derniers mois la diplomatie européenne aient pris subitement un caractère plus menaçant. L’incident bulgare peut être un objet de négociations entre les grandes chancelleries, il ne s’est pas aggravé depuis peu, même après tous les discours qui auraient pu l’envenimer. La question égyptienne, si sérieuse qu’elle soit, si indécise qu’elle reste, n’a pas compromis jusqu’ici, que nous sachions, les rapports de la France et de l’Angleterre. Les relations générales des puissances-ne paraissent pas troublées. Il n’est pas moins vrai qu’en dépit de toutes ces apparences, il y a en Europe un sentiment persistant de malaise, qu’on prend la dangereuse habitude de croire à de l’imprévu, et c’est là sûrement une de ces situations où il est tout à la fois plus nécessaire pour un pays comme la France d’avoir une diplomatie vigilante et plus difficile pour un ministre des affaires étrangères de remplir tout son devoir dans les conditions qu’on lui crée.

Ces inquiétudes vagues qui persistent ou renaissent de temps à autre, qui tiennent l’Europe sur un perpétuel qui vive, elles n’ont rien d’étonnant. On s’inquiète plus ou moins selon les momens parce qu’on sent bien que rien n’est assuré, que la tranquillité du monde repose sur des artifices ou dépend de bonnes volontés qui peuvent manquer, parce que si la paix est dans les paroles, la guerre est ou peut être dans les actes, dans cette dangereuse émulation d’armemens qui règne de toutes parts. Récemment encore à Berlin, à l’ouverture du parlement, l’empereur Guillaume parlait en prince pacifique, renouvelait les déclarations les plus rassurantes sur les intentions de l’Allemagne, et il était évidemment sincère ; mais en même temps il annonçait comme la chose la plus urgente, ces projets du renouvellement du septennat militaire et de l’augmentation de l’effectif permanent de l’armée, dont le parlement a eu dès les premiers jours à s’occuper, qui ont été déjà l’objet de vives et sérieuses discussions.

Le gouvernement, en effet, s’est hâté de soumettre ses propositions au Reichstag, sans dissimuler son désir de les faire voter au plus vite, avant Noël. Il demande par anticipation le renouvellement de cette sorte de statut qui a pris le nom de septennat, qui fixe pour sept ans l’état militaire de l’empire et qui n’expirait que dans un an. Il propose de plus, en se conformant d’ailleurs à la constitution, d’élever l’effectif de l’armée, sur le pied de paix, à un pour cent de la population constatée par le dernier recensement, ce qui augmente l’armée de 40,000 hommes et porte le chiffre de l’effectif total de paix à 468,000 hommes, sans compter les volontaires d’un an et les agens des administrations militaires. Il s’agit, dans la pensée du ministre de la guerre, de créer deux divisions nouvelles d’infanterie, une brigade nouvelle de cavalerie, un bataillon de chasseurs, vingt-quatre batteries d’artillerie, etc. Bref, c’est un accroissement sensible de l’effectif permanent, toujours disponible, c’est un ressort de plus ajouté à cette puissante machine de l’armée allemande. Malheureusement, tout cela ne se fait pas sans argent ; le résultat de l’accroissement de l’effectif est aussi une augmentation de 40 millions dans le budget militaire proposé pour une nouvelle période de sept ans, et c’est là le point délicat. Quelle sera maintenant la décision du Reichstag sur les projets du gouvernement ? S’il ne s’agissait que d’augmenter la puissance militaire, de l’Allemagne, d’accorder un supplément d’effectif dans un moment où il y a, pour ainsi dire, excédent d’hommes, ce ne serait rien ; tous les partis, sauf les socialistes, donneraient probablement leur vote. Ce sont les impôts nouveaux nécessités par une dépense nouvelle qui seront difficiles à obtenir. La discussion, en première lecture, s’est terminée par la nomination d’une commission de vingt-huit membres, et, jusqu’ici, les opinions semblent assez partagées. Le gouvernement ne peut compter que sur les conservateurs et les nationaux libéraux. Les socialistes sont décidément hostiles. Le chef du parti progressiste, M. Eugène Richter, qui a prononcé un savant et substantiel discours sur l’état militaire des diverses puissances de l’Europe, ne paraît pas disposé à accepter les projets du gouvernement sans y introduire de sérieuses modifications dans l’intérêt du contrôle parlementaire. Le chef du centre catholique, M. Windthorst, a réservé son vote, et les catholiques ne donneront vraisemblablement pas leur appui sans condition, sans avoir quelque garantie pour l’abrogation de ce qui reste des lois du Culturkampf. En un mot, à n’observer que les dispositions apparentes des partis, le résultat du scrutin ne serait jusqu’ici rien moins qu’assuré ; mais les réserves des partis ne sont peut-être pas le point le plus important dans une question qui touche à la politique de l’empire, à un intérêt tel que la puissance militaire de l’Allemagne. Le dernier mot de ces graves discussions n’est pas dit, et, en attendant, ce qu’il y a de plus significatif, c’est le langage tenu par le ministre de la guerre, le général Bronsart de Schellendorf, surtout par le grand taciturne, le vieux feld-maréchal de Moltke, qui a cru devoir rompre un long silence et intervenir par un de ces discours faits justement pour raviver les inquiétudes.

A la vérité, le ministre de la guerre de Berlin, le général Bronsart de Schellendorf, s’est défendu de laisser entrevoir un danger imminent ; il s’est borné à invoquer devant le Reichstag des nécessités défensives, les armemens des autres puissances, de la France, de la Russie, en réservant des explications plus détaillées, plus précises pour les délibérations intimes de la commission. Il en a pourtant dit assez pour qu’on en puisse conclure que les complications possibles de politique extérieure ont dû hâter les mesures qu’on propose aujourd’hui, et ce que le ministre de la guerre n’a pas avoué tout à fait, M. de Moltke l’a dit sans détour, sans réticence, avec une rudesse soldatesque. Le vieux feld-maréchal prussien n’a point hésité à dire que l’Europe s’épuisait en armemens, que l’Allemagne n’avait qu’à regarder à droite ou à gauche pour se trouver en face de voisins formidablement armés, armés de telle sorte qu’un pays même riche ne peut porter longtemps le poids de pareilles dépenses. La conséquence, à ses yeux, est que la force des choses conduit à des conflits prochains et inévitables pour lesquels l’Allemagne doit être toujours prête. Le danger, pour lui, vient d’abord évidemment de la France, et éventuellement de la Russie. L’alliance de l’Autriche, il ne la dédaigne pas, il entend seulement qu’un empire comme l’Allemagne doit « exister avec sa propre force. » Quant à la partie financière, il s’en inquiète peu, étant d’avis, selon le mot du lansquenet allemand, que « les cartouches sont le papier le mieux côté au moment du combat. » M. de Moltke a parlé en chef militaire jaloux de l’intégrité et de la puissance de son armée. Il a peut-être aussi forcé les couleurs pour en imposer aux dissidens, pour mieux enlever le septennat et l’augmentation de l’effectif. Ce n’est pas la première fois qu’il tient ce langage. Il resterait à savoir ce qu’en pense M. de Bismarck, qui n’a pas paru jusqu’ici à Berlin, qui est resté enfermé dans une de ses résidences, à Frederiksruhe, et qui n’interviendra probablement que s’il voit le nouveau septennat en danger. M. de Bismarck est bien homme à faire vibrer la corde du patriotisme allemand, à invoquer, s’il le faut, lui aussi, les armemens des voisins. Est-ce à dire que, dans la pensée du chancelier, quel que soit son langage, s’il doit parler, on soit aujourd’hui plus que par le passé, à la veille du terrible conflit que prédit M. de Moltke ? On n’en est pas vraisemblablement encore là. Personne ne semble disposé à rouvrir légèrement l’outre aux tempêtes. Ces armemens dont se plaint le vieux maréchal de Berlin, qui sont, en effet, un lourd fardeau pour toutes les nations, peuvent être démesurés, plus ou moins bien entendus ; ils n’ont pas le caractère d’une menace contre l’Allemagne, ils ne sont en définitive pour d’autres qu’une mesure de prévoyance, un moyen de défense et de préservation. Tout ce qu’on peut en conclure, c’est que la situation reste certainement difficile, parce qu’elle est partout à la merci de la force, et c’est ce qui explique ces craintes vagues qui renaissent par intervalles, qui courent comme un frisson à travers l’Europe.

Il y a sans doute des conflits toujours possibles dans ce vieux monde européen si compliqué ; il y en a aussi qu’un peu de prévoyance et de prudence peut toujours détourner. Les nations contemporaines ne sont pas si pressées de se jeter à la légère, les yeux fermes, dans des luttes sanglantes dont personne ne peut prévoir l’issue. Elles ont assez d’autres affaires sérieuses dans leur existence intérieure pour ne pas tout risquer d’un seul coup dans les jeux de la force et du hasard. La France, avant tout, a un équilibre politique à trouver, un gouvernement à se créer, et ce n’est pas, il y parait bien, une œuvre facile. L’Angleterre, qui a un gouvernement, a devant elle, peut-être plus que jamais cette éternelle question d’Irlande qui renaît sans cesse, qui est une épreuve pour l’unité de l’empire britannique, qui a commencé par mettre la confusion dans les partis. Avant que le parlement se retrouve à Westminster, peut-être cette crise irlandaise sera-t-elle encore aggravée, et l’Angleterre se trouvera-t-elle en face de difficultés nouvelles. La lutte, en effet, semble près de renaître plus violente, plus acharnée sur cette malheureuse terre d’Irlande où règne M. Parnell. Le cabinet conservateur présidé par lord Salisbury, après quelques mois de répit, a fini par se décider à l’action, c’est-à-dire à la répression, pour rétablir un certain ordre, pour maintenir l’autorité de la loi, pour faire respecter et exécuter les contrats entre les propriétaires et les fermiers ; il a doubla la police et les forces militaires employées dans l’île sœur, il a interdit les réunions publiques, il a engagé des poursuites contre le député nationaliste Dillon. En un mot, le ministère semble résolu à combattre l’agitation irlandaise sous toutes les formes, à avoir raison du désordre par tous les moyens. Malheureusement, on ne peut avoir aucune illusion, la force ne sert à rien en Irlande, et au lieu de s’apaiser, l’agitation n’a fait que redoubler et s’exaspérer sous l’aiguillon des répressions nouvelles. De toutes parts la résistance à la force publique s’organise. Sur plusieurs points, notamment à Cork, il y a eu déjà des collisions où le sang a coulé. La ligue nationale, dont M. Parnell est l’âme et le chef, s’est plus que jamais remise à l’œuvre ; elle donne ses mots d’ordre aux fermiers, qui doivent refuser tout paiement aux propriétaires et verser une partie de leurs loyers entre les mains de la ligue elle-même, qui se charge d’avoir raison des landlords. Le mot d’ordre est ponctuellement suivi par la population rurale ; les expulsions par la force des fermiers récalcitrans recommencent, et, en définitive, c’est la guerre du home-rule contre toute autorité, contre le gouvernement, contre les propriétaires. Or, cette guerre une fois engagée, il reste à savoir ce que fera le gouvernement, ce que feront les partis pour pacifier ou contenir ce mouvement irlandais.

Ce qu’il y a de singulier, c’est l’attitude assez énigmatique de M. Gladstone, qui vit enfermé depuis quelque temps à Hawarden-Castle et garde le silence. Le « grand vieillard » ne parait nullement désavouer ses compromettans alliés du home-rule et ses amis les libéraux qui lui sont restés fidèles, qui parlent sans doute pour lui, persistent à défendre une politique qui est un évident encouragement pour les nationalistes irlandais. D’un autre côté, les nouveaux événemens de l’Irlande n’ont fait, à ce qu’il semble, que resserrer l’alliance formée aux élections dernières entre les libéraux qui se sont séparés de M. Gladstone et les tories qui sont au pouvoir. On en a la preuve la plus caractéristique par deux manifestations qui se sont produites ces jours derniers à Londres. Les libéraux dissidens, les « unionistes, » comme on les appelle, se sont réunis dans un grand meeting, et lord Hartington a été aussi net que possible. Il a déclaré sans détour qu’on se trouvait en présence d’un « conflit entre les forces de l’ordre et celles du désordre, » qu’on avait à tenir tête à une agitation qui conduisait à l’anarchie et qui était déjà elle-même l’anarchie, que le devoir de tout bon citoyen anglais était d’assister le gouvernement dans la lutte contre le désordre. Il est allé plus loin, il a fait publiquement une obligation à M. Gladstone de s’expliquer, de s’avouer le leader du parti nationaliste irlandais, l’allié de M. Parnell, de M. Dillon, de M. O’Brien, ou de rompre avec eux. M. Goschen, M. Trevelyan, lord Selborne, lord Northbrook ont tenu le même langage. M. Bright, dans une lettre qu’il a adressée au président de la réunion, a désavoué toute complicité avec le home-rule. M. Chamberlain, quoique absent, a tenu à envoyer par le télégraphe son adhésion à la manifestation. Au meeting libéral de Willis-Room succédait, dès le lendemain, un meeting conservateur où lord Salisbury, à son tour, dans une véhémente sortie contre les chefs de l’agitation irlandaise, a hautement et cordialement accepté l’alliance des libéraux. Le chef du cabinet s’est d’ailleurs, fait un devoir d’ajouter à ses énergiques déclarations contre la désordre des nationalistes le programme des réformes qu’il entend proposer pour l’Irlande comme pour les autres parties du royaume-uni. De sorte que l’accord entre les libéraux et les conservateurs semble provisoirement assez complet. Il peut se rompre sans doute dès qu’on abordera les réformes que le gouvernement se propose de présenter au parlement ; Il n’existe pas moins, à l’heure qu’il est, dans l’intérêt de la défense de l’intégrité britannique, et c’est évidemment une force sérieuse pour le gouvernement. C’est un premier point garanti. Après cela, il faut l’avouer, on n’est pas encore à la solution, et plus d’un ministère anglais est peut-être destiné à s’user dans cette tâche ingrate, presque impossible de réconcilier l’Irlande, — qui ne veut pas être réconciliée.

L’Italie, dans la paix qu’elle s’est faite, vient de perdre un de ses guides, un homme de la grande génération libérale à laquelle elle doit sa résurrection. M. Marco Minghetti vient de s’éteindre après une brillante existence consacrée tout entière au service de son pays. Né à Bologne, dans les anciens états de l’église, il avait été, jeune encore, associé à la généreuse entreprise de M. Rossi pour la fondation d’un gouvernement constitutionnel à Rome. Il était devenu plus tard un des collaborateurs les plus intimes, un des alliés les plus intelligens, les plus actifs de M. de Cavour, et, après M. de Cavour, il avait été tour à tour ministre des finances, président du conseil, chef de parti dans le parlement. Depuis plus de vingt-cinq ans, il n’a cessé d’être mêlé aux affaires de l’Italie nouvelle. C’était un financier habile, un politique délié et souple, un libéral à la fois hardi et mesuré, un écrivain élégant et un orateur plein de séduction. L’Italie rend aujourd’hui tous les honneurs à M. Minghetti comme à un de ses premiers serviteurs, et, en l’honorant, c’est elle-même qu’elle honore et qu’elle relève.


CH. DE MAZADE.