Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1882

Chronique n° 1213
31 octobre 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

Imaginez une situation où des pouvoirs imprévoyans, assemblées et ministères, soient perpétuellement occupés, — d’une part, à ouvrir la carrière aux passions les plus violentes, à ménager les idées les plus extrêmes, et, d’un autre côté, à se désarmer eux-mêmes, à détendre tous les ressorts de l’organisation publique, à affaiblir les lois, les institutions, tout ce qui représente une force protectrice dans les sociétés, — que peut-il, que doit-il en résulter ? La conséquence, direz-vous, est fatale, invincible. La logique des choses suit son cours. On arrive bientôt à cette anarchie qui se manifeste par la décroissance de toutes les forces, de toutes les garanties de gouvernement en face des exaltations et des agressions révolutionnaires qui ne connaissent plus le frein. C’est précisément la situation où semble se débattre aujourd’hui la France, étrange situation, sur laquelle on a pu se méprendre tant qu’il n’y a eu que des déclamations de clubs ou de journaux, mais dont la gravité s’est dévoilée tout à coup par une série de violences, d’explosions, d’incidens sinistres devant lesquels l’opinion s’arrête confondue et troublée. Le fait est que, depuis quelques semaines, tout a pris un caractère singulièrement aigu, que les agitateurs passent des paroles aux actes, et que ces vacances qui ont commencé par des discours finissent par une sorte de réapparition brutale du socialisme s’attaquant par tous les moyens, sous toutes les formes, à l’industrie et au travail, aux églises comme à la vie des hommes. Que disait-on, que le nihilisme ne pouvait se produire qu’en Russie, dans une société livrée à un régime séculaire de silence et d’oppression, qu’il était impossible dans une société libérale, dans un pays comme la France, avec le suffrage universel et la république ? Le nihilisme russe semble bel et bien depuis quelque temps envahir la France elle-même, se servant de tout, exploitant la crédulité, la misère ou les passions des populations ouvrières, cherchant sa force dans le mystère des organisations secrètes, procédant par les menaces anonymes et par la dynamite. L’anarchie avouée, érigée en système ou déguisée sous le voile d’un communisme grossier, « anarchisme » ou « collectivisme, » voilà l’étrange progrès qu’on prétend maintenant acclimater en France par le fer et le feu !

Lorsqu’il y a quelques mois éclatait, dans un des centres industriels de la Bourgogne, à Montceau-les-Mines, le mouvement qui commençait par l’incendie d’une église, par des tentatives contre un presbytère, contre des maisons de religieuses, on pouvait se demander encore si ce n’était pas là simplement un accident d’effervescence locale dû à des circonstances particulières. L’explosion restait toujours un fait grave assurément ; elle ne laissait pas au premier abord de paraître assez énigmatique par la manière dont elle s’est produite, par le caractère qu’elle affectait. Tout s’est bientôt éclairci. On n’a pas tardé à s’apercevoir que l’émeute nocturne de Montceau-les-Mines n’avait en réalité rien de local et d’accidentel, qu’elle n’était qu’un épisode préliminaire d’un mouvement plus vaste, plus étendu, qui a éclaté presque aussitôt dans d’autres régions, qui devait se préparer depuis quelque temps dans l’ombre des sociétés secrètes. C’est devenu sensible surtout le jour où une instruction judiciaire, devant laquelle on ne pouvait reculer, a été engagée sur ces premiers troubles et où le procès des mineurs de Montceau a commencé à se dérouler devant la cour d’assises de Chalon-sur-Saône. Ce jour-là, il a été clair que dans ces débats, peut-être insuffisamment préparés, il y avait quelque chose d’inconnu et d’inquiétant, que les accusés auxquels on avait affaire n’étaient que des instrumens aveugles et d’obscurs séides. Il a été manifeste qu’on se trouvait en face d’une sorte de puissance insaisissable interceptant la vérité, dominant les témoins par l’intimidation, cherchant à peser sur les juges, sur le jury par la menace, organisant autour du tribunal une véritable terreur. Bref, la situation a paru assez sérieuse pour que le représentant du gouvernement, le procureur-général, par une dérogation certes insolite, ait cru devoir provoquer une suspension du cours de la justice et demander le renvoi du procès de Chalon à une autre session, sans doute aussi à une autre cour d’assises. Elle devenait, en effet, assez grave, cette situation, puisque, depuis ce moment, l’agitation n’a fait que s’accroître et prendre un caractère de plus en plus violent. Ce n’est plus seulement dans la région de Montceau-les-Mines que des tentatives nouvelles de destruction se sont produites ; c’est en pleine ville de Lyon que la dynamite a fait son œuvre sinistre, tuant et blessant des personnes inoffensives dans un café, s’attaquant aux bureaux du recrutement. Sur d’autres points de la France, il y a eu des attentats ou des essais d’attentats du même genre qui semblent n’être que l’exécution des programmes d’une secte implacable, procédant tantôt par les mots d’ordre ténébreux, tantôt par les excitations furieuses dans les réunions publiques.

Ce n’est donc que trop évident. L’incident de Montceau-les-Mines n’a été qu’un prélude, un premier symptôme. Tout démontre l’existence d’une organisation occulte ayant peut-être ses chefs à l’étranger, essayant d’enlacer le pays de ses replis, poussant les populations industrielles en avant dans une lutte funeste. Et qu’on remarque bien ce qu’il y a de nouveau, de caractéristique dans ce mouvement qui prend pour prétexte l’intérêt des ouvriers. Autrefois du moins, dans les programmes socialistes, dans les propagandes révolutionnaires et dans les grèves qui en étaient trop souvent la suite, il y avait des théories plus ou moins philosophiques, des revendications raisonnons, des idées ou des apparences d’idées. Il y avait dans tout cela, il est vrai, de grands et dangereux sophismes ; mais ces sophismes faisaient encore une certaine figure. Aujourd’hui, on ne prend pas même la peine d’avoir une idée, un système de rénovation sociale. Le seul programme avoué et réel, c’est la destruction de tout ce qui existe, des institutions et des lois, de la magistrature et de l’armée, de l’industrie dont on vit, du capital qui est le ressort du travail — et au besoin de M. le président de la république lui-même. Oui vraiment, dans des réunions prétendues populaires, il se trouve des énergumènes prêchant ouvertement le meurtre, se déclarant prêts à assassiner, si l’auditoire le veut bien, M. le président de la république ou M. le commissaire de police présent à la séance. A ceux qui demandent comment on résoudra le problème de rendre l’ouvrier l’égal du patron on répond sans façon qu’il n’y a qu’un moyen bien simple : « le poignard et la dynamite. » Voilà qui est clair et net ! Avec la dynamite on fera sauter Notre-Dame de Fourvières et le palais de justice de Lyon. On détruira les juges, on détruira les patrons, on détruira le gouvernement, — après quoi on s’arrangera comme on pourra, chacun fera ce qu’il voudra : c’est pour le moment l’idéal suprême de « l’anarchisme. » Et tout cela se dit, et, qui pis est, se pratique ! Ces étranges propagandes, auxquelles on laisse toute liberté, trouvent dans les masses obscures assez d’adhérens, non pas pour créer un véritable danger le jour où l’on serait bien décidé à leur tenir tête, mais pour émouvoir et troubler une société par des actes qui sont le déshonneur d’une civilisation.

La population ouvrière n’en est sûrement pas tout entière à accepter ces tristes influences. Le malheur est que, sans s’en douter, elle subit souvent la tyrannie des agitateurs qui se servent d’elle, que les instincts de violence se glissent parfois dans ces disputes de salaires qui se multiplient, dans ces grèves qui se succèdent. On le voit encore aujourd’hui dans le grave conflit engagé entre les patrons et les ouvriers d’une des plus grandes industries parisiennes, de l’ameublement. Au lieu de s’en tenir à l’examen calme, sérieux des rapports des uns et des autres, de ce qui serait possible et équitable, on va tout de suite à une guerre à outrance qui pourrait être suivie d’une suspension universelle du travail. Les ouvriers croient défendre leurs intérêts et ils se trompent ; ils dépassent ouvertement leurs droits lorsqu’ils prétendent imposer aux patrons des conditions qui ne peuvent pas être acceptées, qui aboliraient la liberté des transactions et seraient bientôt la ruine de tout le monde. Ils ne s’aperçoivent pas que, s’ils réussissaient à imposer leurs conditions, ils seraient, eux, les maîtres par droit de conquête, les patrons seraient à leur merci, et le problème social des rapports du capital et du travail n’en serait pas plus résolu, il n’aurait fait que se déplacer. Les ouvriers parisiens qui croient avoir des griefs légitimes ne sont pas de ceux qui veulent détruire : ils tiennent même à séparer leur cause de la politique, de la révolution sociale, — ils le disent, il faut les en croire. Ils agissent, ils parlent cependant comme s’ils ne craignaient pas d’aller en ce moment au-devant d’une formidable crise industrielle grosse de périls, et, par une coïncidence singulière, ils portent aujourd’hui le contingent de leurs agitations à un mouvement qui ne peut pas plus servir les ouvriers que les patrons, dont les chefs n’ont d’autre but que de ramener la société française à une sorte de barbarie.

Que les ennemis des institutions auxquelles la France est aujourd’hui soumise triomphent ironiquement de tout ce qui se passe, troubles et grèves, qu’ils se plaisent sans cesse à représenter la république comme la cause première de tous les excès, ils sont peut-être un peu imprudens parce qu’en définitive ceci est l’affaire de tout le monde, en dehors dès questions de république ou de monarchie ; ils oublient que c’est la société tout entière, la société civilisée, libérale, laborieuse qui est en jeu. Il n’est pas moins vrai qu’ils sont un peu dans leur droit et que, si la situation de la France en est arrivée au point où elle n’est pas sans gravité et sans dangers, ce sont les républicaine qui l’ont voulu, qui y ont contribué par leurs connivences ou par leurs imprévoyances. Il y a déjà Quatre ou cinq années que les républicains règnent, qu’ils disposent de toutes les forces et de toutes les prérogatives du pouvoir dans l’intérêt de la république, dont ils veulent être les seuls interprètes et les gardiens privilégiés. Si les passions les plus violentes se sont réveillées, si la démagogie la plus meurtrière a pu se déployer et s’organiser, si les complots renaissent, à qui la faute ? Est-ce qu’il n’y a pas des lois parfaitement existantes contre les affiliations secrètes et internationales dont on se plaint maintenant ? Est-ce qu’à défaut des moyens d’action singulièrement diminués dans les lois sur la presse, sur les réunions, il n’y a pas les lois de droit commun ; les ressources du code pénal ? Est-ce que dans une société civilisée on ne peut pas atteindre les excitations à la guerre des classes, à l’assassinat ? Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Pendant que les agitateurs renouaient leurs complots et disciplinaient les passions qui allaient bientôt abattre les croix ou faire sauter les chapelles, que faisaient les républicains qui ont la prétention de représenter et de gouverner la république ? Oh ! ils étaient sûrement très absorbés. Ils étaient occupés à voter l’amnistie, dont on s’est servi pour réhabiliter la commune. Ils s’étudiaient à se ménager l’alliance du radicalisme en lui livrant la magistrature et l’armée. Ils passaient leur temps à faire eux-mêmes ou à laisser faire la guerre aux emblèmes religieux, aux crucifix, au risque d’inspirer à d’autres la tentation de les imiter. Ils étaient occupés à sauver la république en chassant quelques moines inoffensifs de leurs couvens, les sœurs de charité des, hôpitaux, les instituteurs et les institutrices congréganistes de leurs écoles. Il n’y a que quelques semaines encore, ils trouvaient assez de loisirs pour diriger une campagne de police contre une vieille maison religieuse cachée dans une petite rue de Paris. Toutes les fois que les républicains du gouvernement et de la majorité parlementaire se sont trouvés, dans ces dernières années, entre des modérés qui s’efforçaient de les avertir, de leur montrer le danger de leurs condescendances, et les radicaux, qui leur demandaient chaque jour de nouveaux gages, de quel côté se sont-ils tournés ? Ils ont cédé aussi peu que possible quelquefois, — assez néanmoins pour ne pas décourager les violens du parti. Et l’on s’étonne ensuite que les révolutionnaires de « l’anarchisme » ou du « collectivisme, » qui se disent, eux aussi, républicains, retrouvent une certaine audace !

La vérité est que les politiques républicains qui ont eu le pouvoir ou l’influence depuis quelques années ont singulièrement contribué à préparer tout ce qui se passe par la complicité d’une imprévoyante tolérance et qu’ils y ont aidé aussi d’une manière plus efficace encore peut-être, par la désorganisation administrative, par le relâchement de tous les ressorts de gouvernement. Une fois établis aux affaires, ils ont cru qu’il n’y avait rien de plus simple que de remanier, de bouleverser, de confondre ou de déplacer les services ; ils n’ont réussi qu’à mettre en péril la vieille et puissante organisation française. M. le président du conseil vient de supprimer dans le ministère des affaires étrangères une direction du personnel de récente création et de reconstituer dans sa force traditionnelle l’ancienne direction politique. Il a eu assurément raison, puisqu’il est tout simple que le directeur politique chargé de suivre les affaires de la diplomatie intervienne dans le choix du personnel qu’il dirige, avec lequel il est sans cesse en communication confidentielle. Pourquoi cependant avait-on imaginé cette direction indépendante et même supérieure qui vient de disparaître ? Il n’y avait évidemment d’autre motif que de se créer un instrument commode pour agir sur le personnel dans des vues de domination ou de parti, et ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il n’est pas dit que ce qui a été tenté une fois ne se renouvellera pas au prochain changement de cabinet. Le service des cultes, depuis quelques années, a déjà changé trois ou quatre fois de domicile, c’est-à-dire de ministère, et il ne sait jamais où les hasards de la politique le conduiront. Au ministère des travaux publics il y a un service des chemins de fer qui, depuis l’ère républicaine, a passé par quatre ou cinq métamorphoses. Il se composait d’abord de deux divisions sous l’autorité supérieure d’un directeur-général. Bientôt, comme le directeur-général du moment, qui était un homme de mérite, gênait, la direction elle-même était supprimée, — pour être à la vérité rétablie, peu de mois après, avec quatre divisions. Le nouveau ministre a voulu être, lui aussi, un réformateur, et, par un décret qui date à peine de quelques jours, il vient à son tour de remanier tout cela ; il crée cette fois deux directions. C’est toujours un moyen d’avoir deux directeurs à nommer. Comment se reconnaître au milieu de toutes ces révolutions qui bouleversent périodiquement les services publics ? Le fait est qu’on ne se reconnaît pas, qu’on finit par arriver à une situation où tout est confondu, et que les mœurs administratives, livrées aux versatilités de la politique, deviennent ce qu’elles peuvent. Elles sont quelquefois, il faut en convenir, pleines d’originalité et de fantaisie : témoin ce qui vient de se passer à l’occasion de l’élection de M. le préfet de la Seine comme député dans les Pyrénées-Orientales.

Rien certes de plus imprévu et de plus caractéristique que cette petite aventure d’un fonctionnaire candidat. Chose étrange ! M. le préfet de la Seine, représentant du gouvernement dans un des principaux postes de l’administration, n’a trouvé rien de plus simple que d’accepter ou de se faire offrir à Perpignan une candidature avec un programme de radicalisme complet : séparation de l’église et de l’état, révision démocratique de la constitution, suppression du sénat, élection des juges, mairie centrale de Paris, etc. Tout y est vraiment ! Comment se fait-il cependant que M. le préfet de la Seine ait pu se croire autorisé à se présenter à Perpignan avec un titre officiel qui suppose la confiance du gouvernement et un programme qui ne paraît pas être celui du ministère, surtout de M. le président du conseil ? Comment se fait-il, d’un autre côté, que le gouvernement, qui a besoin sans doute d’avoir des agens pénétrés de sa pensée, interprètes fidèles de sa politique, n’ait pas cru devoir prévenir plus tôt M. Floquet qu’il avait des obligations particulières de réserve comme fonctionnaire, qu’il couvrait de son pavillon préfectoral une médiocre marchandise. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. Floquet n’avait pas craint de déclarer à ses électeurs que s’il était nommé, — toujours avec le programme qui le mettait en contradiction avec le cabinet dont il était le délégué, — il resterait dans sa préfecture. Il paraît pourtant que tout n’a pas pu s’arranger ainsi jusqu’au bout puisque M. le préfet de la Seine a fini par donner sa démission qui a été acceptée, — et, comme pour ajouter un trait de plus à cette comédie, c’est M. Floquet qui signifie lestement, d’un ton railleur, une déclaration d’incompatibilité à M. le ministre de l’intérieur, c’est M. le ministre de l’intérieur qui remercie très humblement M. Floquet des services qu’il a rendus dans sa préfecture. C’est assurément un des plus curieux spécimens des mœurs publiques du jour, de cette anarchie administrative assez générale où nul ne sait plus ce qu’il doit faire, où le sentiment des traditions et des conditions du pouvoir s’émousse par degrés, où tout enfin s’amoindrit et s’en va à la diable dans une désorganisation croissante. Qu’en résulte-t-il ? La chose est bien claire ; la conséquence palpable, saisissante est que le jour où tout semble s’assombrir, où le sol commence à trembler, le gouvernement se sent paralysé en face de dangers qu’il a laissés grandir par ses tolérances, contre lesquels il s’est désarmé par sa propre désorganisation.

C’est la situation de la France telle que les partis dominans l’ont faite. Et quand on dit qu’il y a dans ces affaires du jour une certaine exagération, que le bruit des polémiques et des discours dépasse de beaucoup la réalité des dangers, que, malgré tout, le pays reste calme, insensible aux agitations, oh ! sans doute, rien n’est plus vrai pour la masse nationale, qui est l’éternelle patiente. Le pays, quant à lui, le pays dans son ensemble, est pour la paix, pour l’ordre protecteur qu’on lui doit et qu’on ne lui donne pas toujours. Il reste étranger aux agitations et aux excitations dont on l’assourdit, — tout entier à ses labeurs, à ses préoccupations de chaque jour, à ses intérêts, aux nécessités d’une existence souvent difficile. Il vit encore pour ainsi dire d’une impulsion continuée, de ce qui subsiste de sa vieille organisation, de ses mœurs traditionnelles. Non assurément, le désordre n’est pas dans la masse de la France elle-même. Il existe pourtant ; il est dans ce monde superficiel et artificiel qui ressemble à un tourbillon, où des partis se livrent à des compétitions vulgaires, prennent leurs convoitises pour des intérêts publics, désorganisent tout, tandis que des conspirateurs implacables préparent dans l’ombre leurs complots et leurs attentats. Entre ce monde turbulent et le pays lui-même, le contraste est certes complet. La question est seulement de savoir jusqu’à quel point cette situation pleine de contradictions et de périls peut se prolonger, combien de temps encore la France laborieuse et paisible sera disposée à supporter un régime qui ne lui assure ni ce qu’il a promis, ni même ce qu’il pourrait lui donner avec un peu de bon sens. Il n’est point douteux désormais qu’il y a un sentiment marqué de lassitude publique et c’est peut-être même ce qu’il y a de plus clair dans l’état moral du pays. L’impatience est un peu partout, et puisque le parlement va se réunir, puisque le gouvernement prétend qu’il connaît le mal, qu’il a les moyens d’y remédier, le moment est venu pour tous de se décider, de savoir si l’on veut raffermir l’ordre ébranlé ou courir les hasards des crises intérieures sans repos et sans fin.

Que deviennent, pendant ce temps, nos affaires extérieures, et la considération de la France dans le monde, et son influence, et le crédit de sa diplomatie ? Tout se ressent nécessairement de cette confusion intérieure où rien de sérieux n’est possible, où il ne peut y avoir que des résolutions sans suite et sans autorité. Les cabinets qui se succèdent n’ont le plus souvent d’autre alternative que d’abdiquer ou de procéder par de médiocres subterfuges, par une série d’actes équivoques pour suivre une politique qu’ils n’osent même pas avouer. C’est ce qui arrive dans ces affaires d’Egypte et de Tunis, qui avaient certainement de l’importance et qui ont passé jusqu’ici, qui passent tous les jours encore par de singulières phases.

Ce qu’il en sera de cette question égyptienne, ce que l’Angleterre se propose décidément de faire dans une situation où elle s’est créé par les armes une évidente prépondérance, tout cela reste provisoirement assez obscur, assez difficile à préciser. Les nouveaux documens diplomatiques récemment publiés éclairent tout au plus le passé et montrent la fermeté d’attitude de l’ambassadeur britannique, lord Dufferin, dans la conférence de Constantinople, à la veille des événemens qui se préparaient. Les explications échangées dans le parlement qui vient de se réunir fournissent peu de lumières sur l’avenir. Vainement les principaux ministres ont été interrogés dans la chambre des lords comme dans la chambre des communes : lord Granville et M. Gladstone ont mis dans leurs réponses autant de discrétion qu’en mettaient, il y a quelques semaines, les autres membres du gouvernement dans leurs discours de vacances. C’est que l’Angleterre se sent manifestement sous le poids d’une responsabilité aggravée dans une affaire qui, selon le mot un peu énigmatique de M. Gladstone, relève désormais plus particulièrement du cabinet de Londres. Cela veut dire, si nous ne nous trompons, que l’Angleterre se croit, à l’heure qu’il est, spécialement chargée du sort de l’Egypte. Ce n’est pas qu’elle en soit absolument embarrassée. Elle ne se plaint pas d’être maîtresse et souveraine au Caire ; mais enfin elle tient à procéder avec ordre. Elle a aujourd’hui à liquider un passé violent par le jugement des chefs de la dernière insurrection égyptienne, et elle a aussi à poursuivre des négociations délicates avec les autres puissances pour arriver à la constitution d’un ordre nouveau dans la vallée du Nil. Elle tient à ne pas perdre les fruits de sa victoire et à ne rien faire qui puisse lui susciter trop de difficultés en Europe. Tout cela ne laisse pas d’être un problème assez compliqué sur lequel les ministres anglais ont jugé prudent de ne point engager des dialogues toujours plus ou moins compromettans. Ce qu’il y a de certain, c’est que la France, pour sa part, s’est mise dans une position qui n’est ni flatteuse pour son orgueil, ni aisée pour sa diplomatie. Elle s’est placée dans des conditions d’impuissance presque forcée le jour où, par une sorte d’effarement parlementaire, elle s’est retirée de tout et a décliné jusqu’à cette modeste coopération qui se bornait à la protection de l’isthme de Suez. La France n’a point sans doute perdu le droit d’avoir une opinion sur la réorganisation de l’Egypte et de réclamer des garanties que l’Angleterre d’ailleurs ne lui refusera pas. Elle ne sera pas, cela va sans dire, exclue des négociations et elle trouvera même à Londres, jusqu’à un certain point, le désir de la désintéresser. Elle ne subit pas moins les conséquences de ses contradictions, de son inaction, et elle est d’autant plus liée que les affaires égyptiennes ont une apparence de connexité avec ces affaires de Tunis, qui semblent entrer aujourd’hui dans une phase nouvelle par la mort du bey, Mohamed-Sadok, aussi bien que par la divulgation d’un traité mystérieux qui accentue le protectorat français dans la régence.

A vrai dire, cette question tunisienne, depuis qu’elle a été soulevée, n’a pas porté bonheur à nos gouvernans, et bien qu’elle semble aujourd’hui plus qu’à demi résolue, elle n’a peut-être pas cessé d’être une source de difficultés, même avec l’avènement d’un nouveau bey et le traité qui vient d’être divulgué. Elle ne pèse pas moins sur notre politique de tout le poids des questions mal engagées et mal conduites. Que la France, justement soucieuse de ses intérêts dans la Méditerranée et de la sûreté de sa domination dans le nord de l’Afrique, pût être un jour ou l’autre dans l’obligation de s’occuper de Tunis, de rattacher la régence à sa sphère d’action et que des circonstances particulières aient pu hâter l’heure où il y avait à prendre un parti, tout cela est certes fort admissible. C’était, dans tous les cas, un très légitime objet de sollicitude pour des ministres français ; mais ce qu’il y a eu de malheureux, ce qui a certainement tout compromis en éveillant les suspicions, c’est la manière subreptice, équivoque, dont cette entreprise a été introduite dans la politique de la France, et c’est d’autant plus frappant qu’on sait mieux aujourd’hui quel a été le point de départ de cette singulière affaire, comment tout s’est passé. Ainsi il n’est plus douteux désormais, après la divulgation des secrets de la diplomatie, que la question est née au congrès de Berlin, que M. de Bismarck lui-même encourageait notre gouvernement à s’emparer de la régence et que lord Salisbury, le négociateur de l’annexion de Chypre pour l’Angleterre, laissait à la France toute liberté dans l’affaire de Tunis. Le gouvernement français, représenté à Berlin par M. Waddington, déclinait ces offres séduisantes et préférait s’en tenir à ce qu’il appelait la politique des « mains nettes. » Il laissait l’Autriche aller en Bosnie, l’Angleterre aller à Chypre, gardant pour lui le mérite du désintéressement. Rien de mieux ; jusque-là la situation était parfaitement claire et avouable. Ce n’est qu’un peu plus tard, après la démission de M. le maréchal de Mac-Mahon et l’avènement à la présidence de M. Grévy, qu’on se ravisait, qu’un nouveau ministre des affaires étrangères, M. de Freycinet, essayait de relever la question, comptant pouvoir se servir de bonnes dispositions témoignées par l’Allemagne et par l’Angleterre. C’est malheureusement ici que les déviations ont commencé pour les ministères qui se sont succédé et qu’on s’est engagé dans une voie où il a fallu aller de subterfuge en subterfuge, faute de pouvoir ou d’oser avouer ce qu’on voulait, il a fallu recourir à la plus bizarre des tactiques, s’avancer par des chemins couverts, s’épuiser en réticences et eu expédiens, tantôt pour obtenir des crédits insuffisans, ou pour former un corps d’expédition sans en avoir l’air, tantôt pour conquérir la sanction d’actes mal définis dont on craignait de préciser le caractère et le but. Un des plus singuliers spécimens de cette politique a été sûrement cette campagne qu’on organisait à grand fracas contre les problématiques Khroumirs, contre ces Khroumirs devenus légendaires, — et dont le seul résultat a été ce premier traité qu’un de nos généraux allait dicter militairement au Bardo, qui, à vrai dire, en laissant voir les projeta de la France, ne décidait encore rien, ne créait qu’une situation incertaine. C’est ainsi qu’on a marché à travers une succession de péripéties sans avoir l’avantage du désintéressement dont on s’était fait honneur à Berlin, sans avoir, d’un autre côté, l’avantage d’une politique franche avouant ouvertement l’intention d’aller établir le protectorat nécessaire de la France à Tunis. On a poursuivi une entreprise parfaitement avouable en elle-même par des actes souvent équivoques : voilà le malheur ! Ce n’est pas de l’habileté autant qu’on le croit ; c’est plutôt de la faiblesse et de l’inexpérience. Un des inconvéniens de ce système a été de s’exposer à un certain soupçon de duplicité inutile, de froisser des cabinets en leur laissant le temps de nous créer de singulières difficultés s’ils avaient trouvé un appui que les circonstances auraient pu rendre possible. Un autre inconvénient a été de paraître tromper les chambres en les engageant par degrés dans une affaire sur laquelle elles n’ont pu jamais se prononcer que lorsqu’il n’était plus temps, et c’est là certainement ce qui a toujours contribué à rendre cette entreprise suspecte, à lui imprimer un sceau d’impopularité devant le parlement comme devant l’opinion.

Aujourd’hui est-on au terme de cette étrange campagne ? Le traité récemment divulgué, qui avait été signé au mois de juillet avec l’ancien bey et qui sera sans doute ratifié par le nouveau souverain, qui n’a point été encore d’ailleurs soumis à notre parlement, — ce traité a du moins le mérite de créer une situation plus précise et plus nette. Il ne déguise pas la réalité des choses. Il laisse au bey l’autorité nominale, une liste civile, les prérogatives et les honneurs attachés à la souveraineté ; il donne à la France le pouvoir réel, le droit d’établir des tribunaux français, de négocier la suppression des capitulations dont les étrangers peuvent se prévaloir dans la régence, de réorganiser l’administration publique et financière. Une des conséquences du nouveau traité est aussi que la France se charge de la dette tunisienne, qui peut d’ailleurs être largement compensée, sous une administration vigilante, par le produit des impôts. Ce n’est pas, si l’on veut, une annexion complète et définitive ; c’est du moins un protectorat assez étendu et maintenant assez défini pour que la suprématie française ne soit plus contestée. La seule difficulté était d’obtenir pour les nouveaux arrangemens l’assentiment des principales puissances de l’Europe ; ce n’était, à vrai dire, qu’une difficulté apparente ou peu sérieuse, puisque ces puissances sont depuis longtemps préparées à la transformation accomplie dans la régence méditerranéenne, et que les-plus grands cabinets ont été d’ailleurs pressentis avant la signature du nouveau traité. L’Allemagne, la Russie, l’Autriche n’ont élevé aucune objection. L’adhésion britannique, dût-elle coûter au sentiment anglais, ne peut plus guère être douteuse, et c’est ici précisément que la solution de cette question tunisienne se joint nécessairement aux affaires égyptiennes. On dira tant qu’on voudra qu’entre l’intervention de l’Angleterre en Egypte et l’établissement du protectorat français à Tunis, il n’y a aucune parité. C’est possible. Il n’est pas moins vrai que si la France, après avoir refusé un rôle dans les affaires d’Egypte, se montre aujourd’hui facile dans les négociations, c’est qu’elle a tout intérêt à mettre hors de doute sa position dans la régence, et que si l’Angleterre à son tour évite de créer des difficultés pour Tunis, c’est qu’elle a besoin qu’on ne lui en crée pas à elle-même en Egypte. Tout se tient. L’essentiel est que la France sorte enfin d’une affaire qui aura l’avantage, s’il ne survient quelque traverse nouvelle, de se terminer mieux qu’elle n’a commencé et qui a d’ailleurs coûté assez cher à notre politique.


Ch. de Mazade.