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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1882

Chronique n° 1214
14 novembre 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

L’ouverture des chambres françaises n’a point eu, certes, l’autre jour, l’éclat qu’elle a dans d’autres pays, qu’elle a eu en France même dans d’autres temps, lorsque le souverain allait présider à l’inauguration des travaux parlementaires. Elle s’est faite cette fois simplement, modestement. Les sénateurs et les députés, qui étaient dispersés la veille dans leurs provinces, se sont trouvés réunis le lendemain pour entendre à leur retour des vacances une honnête déclaration ministérielle qui a été accueillie avec calme. Tout s’est passé sans bruit, sans mouvement, non cependant sans une certaine apparence de préoccupation et de réserve qui tient à la gravité des choses. S’il y a, en effet, aujourd’hui, au moment où s’ouvre cette session extraordinaire de fin d’année, un phénomène frappant, caractéristique, c’est le sentiment universel d’un danger croissant. Les optimistes à outrance, ceux qui, par esprit de parti ou par fanatisme de secte, se croient intéressés à déguiser la vérité, peuvent essayer encore de s’étourdir par leurs jactances. Le fait n’existe pas moins. Il y a un peu partout ce sentiment que les affaires de la France sont dans une mauvaise voie, que ces derniers mois ont laissé entrevoir les progrès d’un mal redoutable, qu’on a par trop abusé de tout, que la république, en un mot, touche, elle aussi, à cette heure fatidique où elle n’a plus une seule faute à commettre. Un peu partout il y a cette persuasion intime, instinctive, que jamais peut-être, depuis nombre d’années, le parlement ne s’est réuni dans des circonstances plus critiques, et, si cette dernière déclaration ministérielle, qui a suppléé à l’ancien discours de la couronne dans une séance qui n’a eu rien d’imposant, a été froidement reçue, c’est qu’elle a paru ne répondre que d’une manière insuffisante aux nécessités, aux préoccupations du moment. Elle a semblé n’être qu’un programme assez incohérent, accompagné d’une sorte d’adjuration banale à la paix, à la concorde, pour persuader à la chambre de ne rien précipiter pendant ces quelques semaines de session extraordinaire, de se borner pour l’instant au plus pressé, à l’expédition du budget.

Oh ! assurément, ce n’est pas que cette déclaration lue l’autre jour aux chambres ne soit pleine de bonnes intentions et que le ministère qui est né au mois d’août, qui a la meilleure volonté de vivre, ne se montre sensible à quelques-unes des nécessités publiques qui le pressent. Arrivé au pouvoir dans des conditions difficiles, à la suite d’une série de troubles ministériels et parlementaires, surpris depuis qu’il existe par des explosions d’anarchie qui sont un avertissement en même temps qu’une menace, le ministère ne demanderait évidemment pas mieux que d’éviter des crises nouvelles dont il serait la première victime, de reprendre une position plus forte. Il a soigneusement étudié son programme. Il ne craint pas de désavouer les « solidarités compromettantes, » et il parle de l’ordre avec la bonne volonté de le maintenir « d’une main ferme, » de réprimer « avec calme, sans faiblesse » toutes les tentatives qui pourraient le troubler. Il n’hésite pas à rappeler que l’ordre intérieur énergiquement maintenu, l’esprit de suite dans la politique, sont les conditions premières de l’influence extérieure. Le ministère dit une foule de choses justes, qui ne sont pas toujours nouvelles, sur l’observation des lois, sur la conciliation, sur l’apaisement, sur la nécessité de s’entendre pour sévir contre « les malfaiteurs qui colportent la sédition et la menace. » Il a aussi de l’orgueil : il attend la discussion sur ce qu’il a fait et sur ce qu’il proposera. Il ne veut en aucun cas accepter de « vivre au jour le jour, de majorités accidentelles, sans solidité, sans sécurité. » Il a l’ambition de trouver dans le parlement « une majorité résolue à donner à la république un gouvernement durable et fort, un gouvernement décidé à défendre au dehors les intérêts permanens de la France, au-dedans l’ordre et la liberté, à imposer énergiquement à tous le respect absolu des lois. » Rien certes de plus honnête, de mieux intentionné, et M. le président du conseil a bien raison de croire qu’avec tout cela on peut s’assurer « les garanties d’une existence politique stable. » Seulement c’est là toujours la question. La difficulté est de sortir du vague, de traduire toutes ces honnêtes paroles dans la réalité, de préciser un système de conduite pratique sans lequel toutes les promesses de gouvernement durable et fort ne sont que de décevantes banalités. Il faut en arriver aux faits. Il faut oser se dire que, si la situation a pris de jour en jour une gravité croissante, c’est qu’on a laissé, depuis quelques années, l’esprit de parti et de désorganisation s’attaquer à tout, à la magistrature, à l’armée, aux finances, à l’ordre administratif, à la liberté des croyances, et que, si on veut enfin remédier à un mal devenu criant, il n’y a pas d’autre moyen que de revenir aux conditions essentielles d’une politique réparatrice. Il faut avoir le courage d’accepter les conséquences de la politique à laquelle on semble se rallier, — et, à ne prendre qu’une question qui paraît destinée à être le principal objet des discussions des chambres dans cette session extraordinaire, M. le président du conseil, l’auteur du récent programme ministériel, peut s’interroger lui-même : croit-il prévenir ou atténuer les dangers évidens de la situation financière en laissant un collègue assez inexpérimenté revenir sur des combinaisons acceptées, livrer aux chambres un budget revu et corrigé, pour désarmer quelques hostilités de parti ?

Que cette situation financière, sur laquelle la chambre a déjà longuement discuté et discute encore, qui sera probablement d’ici à peu dans le sénat l’objet d’un examen plus attentif et plus approfondi, que cette situation en soit venue par degrés à n’être pas sans danger, c’est désormais un fait avéré. Elle s’est aggravée, non parce qu’il y a eu de ces contretemps qui déjouent toutes les prévisions, ou parce que la France a cessé d’être industrieuse et active, mais parce qu’on a abusé de toutes les ressources pour suffire à des fantaisies de domination, dans un intérêt de parti. On a abusé de tout, de la prospérité même dont les plus-values d’impôts paraissaient être l’expression du crédit, de la libéralité du pays, prodigue de ses dons, de la facilité des chambres, toujours promptes à voter ce qui sert leurs préjugés et leurs passions.

Parce qu’il y avait des plus-values, des excédens de recettes, on s’est cru autorisé à multiplier les dépenses, à créer des listes civiles pour des clientèles de nouveaux pensionnaires, à augmenter les dotations, à disposer sans compter des budgets de l’état et des communes, à répandre les millions sous toutes les formes. Parce que les travaux des ports, des chemins de fer, des canaux sont certainement utiles, on n’a trouvé rien de mieux, pour aller plus vite, que de rouvrir le grand-livre, d’ajouter aux dettes tristement inévitables de la guerre les dettes de la paix. On a imaginé un gigantesque programme qui devait être un danger ou une déception. Un homme qui est depuis longtemps mêlé à ces affaires de chemins de fer, qui a été sous-secrétaire d’état dans le ministère de M. Gambetta, et qui ne peut être soupçonné de vouloir trahir la politique républicaine, faisait récemment à ses électeurs la confidence que le « fameux plan, » tel qu’il a été mis en pratique, n’a servi qu’à satisfaire des appétits locaux, des intérêts d’élection et à s’assurer une majorité dans la chambre. Voilà qui est un aveu singulier ! L’auteur de ces révélations exagérait probablement un peu, dans une intention d’hostilité rétrospective contre M. de Freycinet. Il n’est pas moins vrai que, pour des travaux qui ont sans doute leur utilité, mais dont l’exécution devrait toujours être mesurée à l’état des ressources publiques, on s’est jeté tête baissée dans la voie aventureuse des emprunts ; on a fait exactement le contraire de ce que font les plus puissantes nations, de ce qu’a fait l’Angleterre depuis 1815, de ce qu’ont fait les États-Unis depuis la guerre de la sécession et de ce qu’ils font encore. Au lieu d’éteindre la dette, on a déchaîné les dépenses, si bien qu’on en est aujourd’hui non plus à 4 milliards : jugés d’abord nécessaires pour l’exécution du plan de M. de Freycinet, mais à une prévision de 9 milliards ! La politique républicaine, en un mot, semble avoir consisté à abuser de la prospérité et des plus-values, à se servir de l’emprunt, en même temps que, d’un autre côté, elle se faisait un jeu d’inquiéter le crédit par des propositions chimériques, par des menaces de rachat des chemins de fer. Qu’en est-il résulté ? C’est qu’à la fin tous les ressorts de la puissance financière se sont fatigués. Le crédit de l’état s’est senti plus ou moins atteint, puisqu’il a incontestablement fléchi depuis quelques années. Le mouvement de prospérité s’est ralenti ; les excédens ont commencé à décroître, les déficits ont reparu dans le budget, et après le plus prodigieux essor de richesse la gêne s’est manifestée de nouveau dans les finances publiques.

Lorsque M. Léon Say arrivait au pouvoir aux premiers mois de l’année, il avait devant les yeux cette situation, et, dans la pensée d’arrêter les progrès du mal, il avait mis comme condition de son entrée aux affaires qu’il n’y aurait « ni emprunt, ni conversion, ni rachat des chemins de fer. » L’objet évident de sa politique financière était de rassurer le crédit, de raviver une certaine confiance en commençant par fermer, pour ainsi dire, la boîte aux surprises et en cherchant ensuite par une série de procédés ingénieux à remettre la vérité et l’équilibre dans le budget ordinaire. Il ne voulait pas, d’un autre côté, suspendre tout à coup les travaux inscrits au budget extraordinaire et alimenté par des ressources d’emprunt ; mais pour ces travaux il ne voulait recourir ni à des émissions nouvelles de rente ni à des emprunts à la dette flottante. Il croyait pouvoir suffire à tout par des combinaisons particulières, et une de ces combinaisons, la principale, était une convention par laquelle la compagnie d’Orléans s’engageait à un remboursement considérable. Cette œuvre financière de M. Léon Say, qui était devenue l’œuvre de la commission du budget et de son habile rapporteur, M. Ribot, elle avait été chaudement discutée dans la chambre ; elle était sortie victorieuse de la discussion et, au mois de juillet, elle était même à peu près adoptée dans ses principes essentiels. Là-dessus arrive au 7 août un nouveau ministre des finances, M. Tirard. Au premier abord, le nouveau ministre a une mission bien facile : il trouve une œuvre toute prête, déjà plus qu’à demi acceptée, il n’a qu’à demander à la chambre de la sanctionner jusqu’au bout. Pas du tout, M. Tirard a des scrupules ; il accepte le budget ordinaire de M. Léon Say, il n’accepte pas le budget extraordinaire, ou du moins il finit par renoncer à la convention avec la compagnie d’Orléans, — et pourquoi abandonne-t-il cette convention ? C’est qu’évidemment il veut donner une certaine satisfaction aux adversaires des grandes compagnies, aux partisans du rachat des chemins de fer. Comment remplacer cependant la somme qui vient de disparaître du budget ! C’est bien simple : on présume que les pluies de la saison auront interrompu les travaux, que l’argent déjà voté n’aura pas été dépensé et qu’avec cela on pourra suffire à tout. Malheureusement, vérification faite, il se trouve que les pluies n’ont pas rendu le service qu’on leur demandait, que les travaux sont engagés, que les sommes ont été ordonnancées. Voilà le déficit qui reparaît, qui dans tous les cas dépassera 100 millions. Comment sortir de là ? Oh ! c’est encore plus simple que tout le reste. M. Tirard fera appel à la dette flottante, de sorte qu’au bout de tout on en revient à cet expédient d’un emprunt plus ou moins déguisé, d’un accroissement démesuré, toujours dangereux, de la dette flottante, à moins qu’on n’émette des bons du trésor, — et c’est là ce qui s’appelle relever l’ordre financier si étrangement compromis !

Tout se tient, et si le gouvernement est si peu fixé dans les affaires de finances, c’est qu’il n’est pas bien sûr de ce qu’il peut ni même de ce qu’il veut dans sa politique, c’est qu’il se sent pris dans une situation dont il ne méconnaît pas la gravité, mais à laquelle il n’a pour le moment à opposer que des paroles. Il a une certaine tentation de vouloir quelque chose, il met de bonnes intentions dans, son programme : l’embarras, pour lui, est de faire passer ses intentions dans ses actes, dans son attitude, dans la direction de sa politique. Il ne peut échapper à une sorte de contradiction permanente qui éclate un peu partout, sous toutes les formes, qui tient à la division ou à la confusion des conseils et des idées.

Que peut-on croire ? Le ministère, qui a omis un certain nombre de questions délicates dans sa déclaration, a cru néanmoins utile de dire qu’il était temps d’en finir avec l’éternelle réforme judiciaire et qu’il croirait obéir au vœu du pays en présentant à son tour ses vues sur ce sujet. Ces vues n’ont probablement rien d’extrême. Le gouvernement n’est pas pour l’élection des juges ; il ne doit pas ignorer, puisqu’il parle si souvent de l’ordre, qu’une des conditions de cet ordre est d’avoir une magistrature indépendante, et au fond il n’est pas opposé au principe de l’inamovibilité. Qu’en est-il cependant en pratique ? M. le garde des sceaux a, paraît-il, en réserve un projet qui ne serait tout simplement qu’une suppression subreptice et mesquine de l’inamovibilité, qui, en permettant des épurations nouvelles, laisserait les juges à la discrétion et merci de tout ministre de passage à la chancellerie. M. le ministre de l’instruction publique, de son côté, fait des circulaires pour recommander aux préfets la modération et la prudence au sujet de l’enlèvement des emblèmes religieux et crucifix placés jusqu’ici dans les écoles. Il ne veut, dit-il, rien qui ressemble à une « croisade iconoclaste, » à une guerre aux croyances des familles. Fort bien ! Pendant ce temps, le nouveau préfet de la Seine, à peine arrivé à son poste, à la première sommation du conseil municipal de Paris, se hâte d’entrer en campagne et revient en triomphe avec quelques malheureux crucifix enlevés dans deux ou trois écoles. Que faire ? le conseil municipal l’a voulu ! M. le président de la république lui-même reçoit, ces jours passés, à l’Elysée un nouveau nonce pontifical, Mgr di Rende, et, dans cette audience, il parle avec cordialité des intérêts religieux, des rapports de la France et du saint-siège. C’est le langage officiel ; mais en même temps, dans tout ce monde républicain, auquel le gouvernement demande une majorité qui ne soit pas « accidentelle, » c’est une sorte de déchaînement fébrile et puéril contre tout ce qui est religieux, contre les évêques, contre les traitemens et subventions ecclésiastiques, contre le budget des cultes. Il s’est même trouvé hier dans la chambre une majorité, — on ne sait pas si elle est « accidentelle » cette fois, — qui a supprimé à peu près le traitement de M. l’archevêque de Paris. Il est vrai qu’elle a défait un instant après ce qu’elle venait de faire et qu’on ne sait plus ce qu’on a voté.

Il faut cependant sortir de là et en venir à plus de clarté dans les situations. Un républicain qui a été associé comme préfet de police à l’exécution des décrets contre les congrégations et qui était récemment ambassadeur à Madrid, M. Andrieux, n’a pas craint ces jours derniers de dire tout haut qu’il y avait un ralentissement sensible dans l’adhésion du pays à la république. Ce ralentissement est dû à bien des causes sans doute ; mais, dans tous les cas, comme l’a dit M. Andrieux, cette répugnante guerre de petits esprits contre les croyances religieuses n’est point certainement étrangère à l’immense lassitude de l’opinion. Eh bien ! le moment est venu de savoir si la déclaration lue l’autre jour par M. le président du conseil n’est qu’une banalité ou si elle signifie que le gouvernement a le sentiment de cette situation, qu’il est décidé à rétablir un peu d’ordre en France avec l’appui de tous ceux qui mettent la sauvegarde du pays bien au-dessus des intérêts et des passions de partis.

Certes, c’est une vérité plus d’une fois justifiée dans le passé, plus que jamais confirmée par tout ce qui se passe aujourd’hui : on ne fait pas des finances, on ne fait pas du gouvernement, on ne fait pas, en un mot, de l’ordre avec du désordre, avec de stériles agitations intérieures, et avec des confusions de partis on fait encore moins de la politique extérieure, on assure encore moins à son pays un rôle sérieux dans le monde. On s’en est bien aperçu, il y a quelques mois, lorsque la France, livrée à des politiques de fantaisie, a déclaré pour ainsi dire son incompétence dans ces affaires d’Egypte, dont elle avait eu jusque-là le droit de s’occuper et devant lesquelles elle s’est sentie brusquement paralysée ou désarmée. Aujourd’hui les événemens ont marché. L’Angleterre, qui a sans doute ses embarras intérieurs, mais qui ne se laisse pas arrêter quand ses intérêts nationaux sont en jeu et qui a un gouvernement pour agir, l’Angleterre est allée dans la vallée du Nil ; elle a dispersé à Tell-el-Kebir cette armée insurrectionnelle qui était un fantôme, et elle occupe militairement l’Egypte, selon le mot de M. le président du conseil. La question est maintenant de savoir ce qu’elle se propose de faire de sa conquête, quelles conséquences elle prétend tirer d’une intervention dont elle a accepté seule la responsabilité et dont elle ne parait pas disposée à partager les avantages. Le cabinet de Londres ne refuse sûrement pas de s’entendre avec tout le monde, de négocier soit avec le sultan pour adapter l’ancienne suzeraineté à un ordre nouveau, soit avec la France pour la transformation du contrôle financier exercé jusqu’ici en commun par les deux nations. L’Angleterre n’est pas moins pour le moment sur les bords du Nil une protectrice, armée, quasi-souveraine, visiblement préoccupée de créer une situation dont elle puisse demeurer l’unique arbitre. C’est là désormais le point délicat sur lequel se fixent tous les regards.

L’Angleterre a envoyé à Alexandrie et au Caire comme ambassadeur de circonstance ou commissaire supérieur son représentant à Constantinople, lord Dufferin. Après les armes, la diplomatie entre directement en action sur les bords du Nil. De quoi a été chargé au vrai un personnage si considérable, si bien fait par sa position et par ses qualités reconnues pour représenter avec autorité la politique anglaise ? Lord Dufferin, assure M. Gladstone, est allé s’entendre avec l’agent britannique, sir Edward Malet, pour la réorganisation de l’Egypte. Toujours est-il qu’avec cette mission d’une importance un peu mystérieuse a coïncidé tout d’abord un acte du khédive supprimant le contrôle anglo-français. Il est clair que, dans la pensée de l’Angleterre, cette institution du contrôle est destinée à disparaître. Seulement une institution qui ne dépend pas du khédive seul, qui a eu un caractère diplomatique, ne peut pas évidemment disparaître sans qu’il y ait des compensations, des garanties nouvelles offertes par l’Angleterre, acceptées par la France. Les négociations courtoises et amicales dont M. le président du conseil a parlé l’autre jour dans sa déclaration, ont sans doute trait à cet objet, et la réserve gardée jusqu’ici par les deux gouvernemens démontre que la question n’est peut-être pas aussi facile à résoudre qu’on aurait pu le croire. On disait récemment que l’amitié de deux grandes nations était d’un intérêt bien supérieur à quelques incidens, à quelques détails de la réorganisation de l’Egypte. Assurément l’intérêt général d’une entente cordiale entre la France et l’Angleterre est fait pour dominer les dissentimens secondaires et vaut bien quelques sacrifices. Encore faut-il cependant que le prix de cette amitié soit également senti des deux côtés ; et si, dans ces négociations nouvelles qui paraissent engagées, la France a les inconvéniens de sa position, si elle n’a pas l’autorité qu’aurait pu lui donner une participation active à l’expédition d’Egypte, elle a du moins un avantage : elle ne peut pas être soupçonnée de vouloir créer des difficultés à l’Angleterre ou raviver des conflits ; elle défend sans arrière-pensée, le plus pacifiquement du monde, ce qu’elle peut sauver de ses intérêts traditionnels et légitimes, elle ne réclame que des garanties qui profiteront à l’Europe. La France s’est certes conduite en puissance amie avec l’Angleterre ; elle l’a complimentée de ses succès et lui a même dit que « sa victoire aurait d’heureuses conséquences pour la France à Alger et à Tunis. » Si l’Angleterre à son tour est prévoyante, elle. évitera sûrement de laisser dans ses rapports avec la France le mauvais souvenir d’un abus de ses succès et de sa prépondérance en Egypte.

D’ici à peu de jours, les parlemens seront rassemblés un peu partout et pourront évoquer ces affaires qui sont un objet de préoccupation commune. Ils sont déjà réunis à Londres, à Pesth, à Paris ; ils vont se réunir dans quelques autres pays de l’Europe, en Allemagne, en Italie, et ici, à Berlin comme à Rome, ces parlemens ont le mérite d’être tout nouveaux, d’avoir été récemment élus. En Prusse et en Italie, les élections se sont faites il y a quelques jours à peine, et dans les deux pays, elles n’ont pas laissé d’avoir leur signification particulière si elles n’ont pas une importance égale. Elles semblent marquer une certaine phase assez caractéristique dans le mouvement intérieur des deux nations. Les élections prussiennes, comme toutes les élections, ont été naturellement précédées d’assez vives agitations d’opinions, de luttes ardentes entre les partis, de violens défis mêlés de beaucoup de jactance, et, en fin de compte elles paraissent avoir trompé les calculs des tacticiens, même peut-être les prévisions du chancelier. A travers tout, en effet, on avait paru s’accorder à croire que les partis libéraux, progressistes ou nationaux-libéraux, reprendraient quelque ascendant, que les socialistes eux-mêmes feraient quelques conquêtes et que les conservateurs seraient les premières victimes du scrutin. Il n’en arien été, c’est le contraire qui est arrivé. Ce n’est pas que les résultats soient bien tranchés ; ils restent néanmoins comme un signe du travail d’opinion qui s’accomplit. Dans cette mêlée électorale, ce sont les conservateurs qui ont eu l’avantage ; ils ont gagné à peu près vingt voix et ils forment maintenant le groupe le plus nombreux, le plus compact de la chambre prussienne. Après les conservateurs, le centre catholique reste le plus gros bataillon ; il revient avec son contingent presque invariable de cent députés au Landtag. Ce sont les nationaux-libéraux, les modérés, qui ont essuyé les défaites les plus sensibles ; ils ont perdu les vingt voix qu’ont gagnées les conservateurs. Les progressistes plus avancés ont maintenu leurs positions, et les socialistes n’ont rien conquis.

Tout bien compté, il n’y a pas encore sans doute de majorité dans cette chambre nouvelle, il n’y en a pas plus que dans l’ancien Landtag ; il n’y a que des groupes distincts, inégalement importans, inégalement répartis, dont chacun est impuissant à dominer les autres. Seulement, avec cette répartition nouvelle des opinions, il deviens plus que jamais difficile pour le gouvernement de chercher à se rapprocher des nationaux-libéraux, et s’il y a dans la chambre telle qu’elle se trouve composée une majorité possible, elle est tout naturellement dans l’alliance des conservateurs et du centre catholique. C’est le seul moyen de constituer une force parlementaire suffisante pour être l’appui efficace du gouvernement ; mais M. de Bismarck tient-il tant que cela à avoir cette majorité ou même toute autre majorité ? Le fait est que, si les ministres prussiens ont mis toutes les influences administratives au service des candidatures conservatrices, M. de Bismarck, quant à lui, a affecté en plusieurs circonstances, avant les élections, le dédain le plus superbe. A ceux qui l’interrogeaient il répondait lestement que cela lui était égal qu’on nommât des conservateurs ou des libéraux, qu’il n’avait aucun désir à exprimer. Il montrait une sorte de détachement ou d’impartialité qui lui est toujours facile, parce qu’après comme avant les élections, il garde l’inébranlable conviction que la politique représentée par-lui est la politique de l’empereur, qui reste en dehors et au-dessus des fluctuations parlementaires. Il trouverait sans doute commode de ne pas se heurter sans cesse contre des oppositions qui l’irritent, d’avoir à sa disposition une majorité assez docile pour accepter ses projets économiques et financiers : il n’entend pas pour cela s’asservir à une combinaison parlementaire. Si aujourd’hui encore quelque chose pouvait le porter à accepter l’alliance des conservateurs et du centre catholique, ce serait la pensée, à laquelle il s’est attaché depuis quelques années, d’en finir avec cette guerre religieuse qu’il a entreprise autrefois, de réagir contre tout ce qui est révolutionnaire ; mais, sur ce point même, il prétend bien ne pas subir les conditions des catholiques pas plus qu’il n’a subi ou ne subirait les conditions des libéraux. Représentant de l’empire et de l’empereur, il se considère comme indépendant des influences et des combinaisons de parlement ; il n’attache qu’une importance secondaire à une majorité dont il serait obligé d’acheter l’appui. C’est là justement ce qui limite la portée de ces élections, dont le résultat ne peut guère modifier la politique intérieure de la Prusse et moins encore la politique extérieure de l’empire.

Les élections italiennes ne ressemblent point sous ce rapport aux élections prussiennes. Elles sont de toute façon un événement des plus sérieux dans la situation de la péninsule, et elles avaient aujourd’hui cette importance particulière d’être la première application d’un nouveau système électoral qui a étendu singulièrement le droit de suffrage, qui a créé de plus le droit de représentation des minorités dans le parlement. Le droit de suffrage s’étend aujourd’hui à plus de deux millions d’Italiens ; il est à peu près universel, puisqu’il n’est limité que par de très modestes conditions. Qu’allait-il sortir de ce vaste scrutin populaire ? C’était au moins un problème, d’autant plus que, depuis quelques années, tous les partis italiens sont dans une crise de transformation, que les anciens cadres sont à peu près brisés et que de l’élargissement soudain de la vie publique pouvait naître la possibilité de combinaisons imprévues. La lutte qui s’est engagée dans ces conditions si nouvelles a été sans doute des plus vives. Chose à remarquer cependant, l’abstention a été encore considérable. Les conservateurs d’autrefois, ceux qu’on appelle les cléricaux, ont continué à se désintéresser du mouvement et ont persisté dans leur système invariable de n’être « ni élus, ni électeurs. » Les autres partis plus ou moins engagés dans la révolution italienne ont seuls pris part à la lutte, et ceux-là se sont jetés ardemment dans la mêlée. Les chefs de la fraction dissidente de la gauche, M. Crispi, M. Nicotera, sont allés dans le Midi prononcer des discours enflammés, surexcitant de leur mieux les passions nationales. Les chefs de l’ancien parti modéré ont tenu à combattre sous leur drapeau ; M. Minghetti, dans des réunions à Cologna-Venita, à Bologne, a tracé de savans et éloquens exposés, défendant sa cause en tacticien plein de ressources. Le président du conseil, M. Depretis, s’est prudemment réservé pour la dernière heure ; presque à la veille des élections, il est allé prononcer dans son vieux district piémontais, à Stradella, un discours aussi habile que modéré, modéré pour la politique extérieure comme pour la politique intérieure, et, en définitive, c’est autour de ce discours de la dernière heure que les élections se sont faites. Le programme de Stradella a conduit la bataille et est resté victorieux. Ce n’est pas que les élémens d’opposition manquent dans la nouvelle chambre italienne. Les radicaux, républicains ou socialistes, ont réussi à enlever quelques sièges à Milan, dans la Romagne. Les groupes qui se rattachent à M. Crispi, à M. Nicotera, comptent trente ou quarante représentai. L’ancien parti modéré garde une certaine force et surtout ses chefs, M. Minghetti, M. Visconti-Venosta, M. Sella, M. Bonghi ; mais le succès le plus complet est resté à l’armée ministérielle ralliée autour du drapeau de Stradella. C’est une majorité monarchique constitutionnelle, qui peut même être grossie, selon les circonstances, par un rapprochement devenu possible entre l’ancienne gauche dirigée par M. Depretis et les anciens modérés libéraux. Si le danger radical devenait plus sérieux, l’alliance ne serait pas douteuse. Dans tous les cas, le résultat général des élections italiennes reste évidemment favorable à la monarchie, à une politique de prudence et de modération dans les affaires intérieures. Ce qui n’est pas moins significatif, c’est l’importance que paraissent avoir les élections au point de vue de la direction des rapports extérieurs de l’Italie. Dans cette mêlée, il est bien clair que c’est la politique de ressentiment et d’animosité contre la France qui a été vaincue, que c’est la politique de mesure, de bonne intelligence avec la France, soutenue par M. Depretis à Stradella, qui a été sanctionnée par le pays. Plus que jamais, depuis quelque temps, à la vérité, l’Italie a des raisons de revenir à la prudence, de s’apercevoir que ses calculs diplomatiques ne sont pas toujours justes. L’Italie n’a fait, après tout, depuis quelques mois, qu’une médiocre campagne auprès de M. de Bismarck, dont elle a vainement recherché les faveurs, et elle vient encore d’être déçue dans son rêve d’alliance intime avec l’Autriche. Lorsque le roi Humbert allait, l’an dernier, avec un certain apparat à Vienne, les Italiens avaient aussitôt espéré que l’empereur François-Joseph rendrait au roi sa visite à Rome même, au Quirinal, en face du Vatican. Une récente déclaration du ministre des affaires étrangères d’Autriche, du comte Kalnoki, ne laisse plus espérer que l’empereur François-Joseph se décide de sitôt à faire le voyage de Rome. Non pas que l’Autriche ait mis une intention quelconque dans son refus et ait voulu blesser l’Italie dans ses sentimens ou dans ses droits ; mais il est clair que l’intimité des deux monarchies ne va pas jusqu’à faire oublier à l’empereur François-Joseph qu’à côté du roi Humbert il y a le pape Léon XIII à Rome. Que reste-t-il donc de cette alliance avec tous les empires du continent ? Au lieu de se jeter dans des combinaisons qui risquent toujours d’être chimériques, l’Italie fait beaucoup mieux d’en revenir tout simplement à ses relations naturelles, à ce rapprochement avec la France dont M. Depretis avait déjà parlé dans son discours de Stradella et qui se trouve réalisé aujourd’hui par la double nomination d’un ambassadeur italien à Paris, d’un ambassadeur français à Rome. Le représentant choisi par le roi Humbert, le général Menabrea, est d’ailleurs un des hommes les plus éminens de la péninsule, qui avait été un brillant officier du génie avant de devenir un personnage politique, et qui se rattache par sa famille à la Savoie, dont il a été autrefois le député au parlement piémontais. Son arrivée dans notre pays, coïncidant avec l’envoi de M. Decrais à Rome, tranche une question qui était restée pendante. Toute incertitude a cessé, et puisque de tristes et inintelligentes polémiques avaient, paraît-il, rendu difficile le retour à Paris de M. Nigra, qui méritait si bien les sympathies françaises, M. le général Menabrea est certes un des hommes les mieux faits pour contribuer à renouer les liens de vieille amitié qui sont dans les traditions et dans les intérêts des deux pays.

Ch. de Mazade.