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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1882

Chronique n° 1215
30 novembre 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Les chambres françaises, réunies il y a trois semaines pour cette courte session extraordinaire qui finira avec l’année, n’ont sûrement pas fait encore un grand travail. La chambre des députés a discuté et discute tous les jours, ministère par ministère, chapitre par chapitre, non sans une certaine confusion, un budget dont l’économie générale devient de plus en plus une sorte d’énigme. Le sénat attend patiemment que l’autre chambre ait achevé de discuter pour se mettre lui-même à l’œuvre, pour se livrer à cette tâche ingrate de revoir des affaires financières qui lui arrivent toujours tardivement, qu’il est obligé d’examiner et d’expédier au pas de course. Dans les deux assemblées, au palais Bourbon comme au Luxembourg, les partis impuissans ou troublés hésitent à engager des luttes décisives, à se jeter dans des crises nouvelles dont ils n’entrevoient pas l’issue. Jusqu’ici, en dépit des turbulences et des excentricités de quelques tapageurs obstinés, cette session est donc et semble devoir rester assez peu significative ; elle ne prend pas une tournure à embarrasser ou à menacer immédiatement le ministère. C’est déjà un avantage sans doute de pouvoir espérer être pour quelques semaines encore à l’abri des coups de vent qui risqueraient de tout ébranler. On ne peut cependant s’y tromper : ce n’est là qu’une apparence, une sorte de répit de circonstance. A travers tout, les questions subsistent, les dangers n’ont pas disparu, les difficultés sont tout au plus ajournées. Rien n’est changé dans une situation qui reste en fin de compte avec ses redoutables caractères d’anarchique incohérence, qui a été altérée, affaiblie, usée par une série de fautes, d’excès de domination, et en face de laquelle on se retrouvera nécessairement un jour ou l’autre à la session prochaine.

Cette situation, qui ne date point d’hier, qui n’a point assurément été créée par le ministère d’aujourd’hui, il faut oser la voir dans sa vérité, dans ses élémens essentiels. Il faut se rendre compte de ce qu’elle est, des causes qui l’ont préparée et aggravée, si l’on veut essayer sérieusement de la redresser en se servant des dernières ressources qu’elle peut offrir encore. Que l’état intérieur de la France se soit progressivement altéré depuis quelques années, qu’il soit à l’heure qu’il est pénible et inquiétant, c’est un fait qui n’est plus même à démontrer. C’est reconnu par tout le monde. Ce qu’on ne dit pas dans les discours, on l’avoue dans les conversations. Partout il y a ce sentiment que toutes les conditions d’une vie régulière sont interverties et confondues, que les pouvoirs publics sont sans force, que l’avenir redevient plus que jamais incertain et obscur. La division est dans les partis, l’impuissance est dans le gouvernement, la lassitude et la défiance sont par une suite toute naturelle dans le pays, qui, après avoir tout accepté, finit par se fatiguer de tout. Le mal est aujourd’hui universel, avéré, et comment en est-on venu là ? Ceux qui ne veulent jamais voir que ce qui flatte leurs préjugés ou qui croient que tout leur est permis peuvent essayer encore de se payer d’équivoques et se figurer qu’avec la réconciliation de quelques fractions d’opinions on remédiera à tout, on raffermira une situation si profondément ébranlée. Pour ceux qui suivent avec quelque prévoyance, avec quelque discernement la marche des affaires, la cause première, essentielle du mal est dans une politique de parti qui s’est cru le droit d’abuser de la France, qui s’est traduite particulièrement sous la forme d’une fanatique intolérance aussi bien que sous la forme de la désorganisation administrative et financière dans un intérêt de domination. Tout cela a marché ensemble, et l’imprévoyance brouillonne dans le maniement des plus grands intérêts du pays n’a été égalée que par le déchaînement de l’esprit de secte dans les questions de l’ordre le plus délicat.

Assurément, si on voulait faire honneur à la république de réformes sérieuses dans l’organisation administrative et judiciaire, on le pouvait, rien n’était plus légitime. Sans doute aussi, si l’on voulait défendre ou sauvegarder l’indépendance de là société civile dans les rapports de l’état avec l’église, il n’y avait là encore rien qui fût contraire à de vieilles traditions libérales de la France. Tout cela était possible, à la condition qu’on procédât sérieusement, avec la mesure toujours nécessaire, en se défendant surtout des tentations exclusives, des épurations par représailles ou des emportemens de persécution. L’erreur désastreuse a été de se jeter dans cette voie, aveuglément, en n’écoutant que la passion du jour, de céder sans cesse aux partis les plus extrêmes de peur de se laisser devancer ou sous prétexte de ne pas diviser la majorité républicaine, de livrer aux sans-raison du radicalisme tantôt la magistrature, tantôt l’enseignement ou l’inviolabilité des croyances. On s’est laissé entraîner d’excès en excès dans ce qu’on a appelé la « guerre au cléricalisme, » et à quoi en arrive-t-on aujourd’hui, en ce moment même où le gouvernement semble pourtant sentir à demi la nécessité de s’arrêter ?

Il se trouve à Paris un préfet qui, pour payer sa bienvenue, pour complaire au conseil municipal, ne craint pas de toucher à ce qui était resté sacré jusqu’ici, à l’asile même des morts, qui avait été toujours respecté. Les autres préfets se sont illustrés par de mémorables campagnes contre les crucifix des écoles ; le nouveau préfet tient à s’illustrer à son tour en portant la main sur les croix, sur les emblèmes religieux qui décorent les cimetières, qui sont l’expression d’un culte populaire. Et c’est bien vainement que M. le préfet de la Seine a cherché à excuser ou à expliquer la mesure par laquelle il a inauguré son administration en invoquant l’abrogation récente d’un article d’un décret de prairial an XII. L’abrogation d’un article qui n’a trait qu’à un détail de la police des cimetières, au classement des sépultures dans les communes où il y a plusieurs cultes, ne lui faisait nullement un devoir d’offenser les sentimens les plus intimes en s’attaquant à des emblèmes qui sont une pieuse et touchante commémoration. Il garde le mérite de son interprétation, d’une invention qui n’est qu’un épisode de plus de cette triste campagne. Qu’il se trouve un ministre, ce ministre eût-il signé les décrets du 29 mars, qui ait la hardiesse de croire que la protection des intérêts religieux dans ces pays d’Orient est une tradition nationale, un moyen d’influence pour la France, et qui, pour cette protection, ait mis une somme peu importante à la disposition de M. le cardinal Lavigerie envoyé l’an dernier à Tunis, aussitôt il y a quelque énergumène qui se lève pour réclamer la radiation du crédit. Peu importe que la mission de M. l’archevêque d’Alger ait rendu à Tunis les plus utiles services, au dire des étrangers les plus opposés à l’influence française ; c’est un crédit à biffer du budget pour raison de cléricalisme aussi bien que pour cause d’irrégularité, et la chambre, un moment troublée, ne s’est peut être arrêtée que devant la menace d’une crise ministérielle qu’on lui a laissé entrevoir. S’il s’agit de l’hôtel des Invalides, il faut le supprimer ! M. le ministre de la guerre a sans doute réussi, par un mouvement de vive et patriotique éloquence, à sauver encore pour cette fois le vieil asile des mutilés de la guerre ; mais ce n’est pas sans peine ; et sait-on pourquoi il faut se hâter de supprimer l’hôtel des Invalides ? Connaît-on la raison décisive ? Le mot, en vérité, a été dit. C’est qu’il y a une église, c’est qu’il y a des aumôniers, des prêtres, c’est que les invalides assistent en armes à certains services ! Oui, ils font le service toutes les fois qu’on porte un vieux soldat mort sous ce dôme ; ils ont fait le service, il n’y a pas très longtemps, aux obsèques de ce vaillant amiral Pothuau, dont M. le ministre de la guerre a parlé avec une généreuse émotion, qui, pour dernière grâce ou pour dernier honneur, avait demandé à être enterré aux Invalides. Voilà qui est grave et qui démontre assez le péril clérical.

Quand on en vient là, évidemment, c’est moins une passion sérieuse qu’une sorte d’amoindrissement d’esprit, une manie qui ne s’arrête même pas devant le ridicule. Tout y passe ou y passerait si l’on n’y prenait garde, l’hôtel des Invalides, les cimetières, les écoles, le serment en justice, et le dernier mot est un trouble profond jeté dans les habitudes, dans les cultes, dans les mœurs d’un pays qui ne sait plus où il en est. Avec ces entreprises de sectaires, on ne supprime pas les croyances, on les raviverait plutôt, au contraire : on supprime la paix des esprits et des consciences, de même qu’avec la guerre contre la magistrature, on n’arrive pas à de grands résultats, puisqu’on ne peut pas même réussir à s’entendre sur la manière d’exécuter cette magistrature ; mais, en attendant, on ébranle tout, on met la suspicion partout et l’idée même de la justice finit par être atteinte. C’est la désorganisation dans l’ordre moral et politique.

La désorganisation administrative et financière n’est pas moins sensible et elle vient encore de se traduire sous une forme aussi bizarre qu’imprévue à propos de ce budget extraordinaire sur lequel on ne sait plus à quoi s’en tenir. L’aventure serait presque plaisante si tous les intérêts du pays ne s’y trouvaient compromis. Il y a quelques semaines, à la veille ou au début de la session, c’était M. le ministre des finances qui s’était gravement trompé dans ses combinaisons pour avoir voulu faire du nouveau et abandonner la convention avec la compagnie d’Orléans ; il avait cru pouvoir suppléer au produit de cette convention avec des crédits qui n’existaient pas, avec des sommes dont il ne pouvait en réalité disposer, et toute vérification faite pour combler le déficit, on avait à trouver quelque chose comme cent millions ou à peu près. Là-dessus la commission du budget, bien qu’un peu déconcertée, se remettait courageusement à l’œuvre. Elle recommençait ses calculs, refaisait ses comptes, et tant bien que mal, puisant à toutes les sources, empruntant un peu de toutes parts, particulièrement à la dette flottante déjà fort surchargée, elle croyait avoir remis à flot le malheureux budget extraordinaire en y inscrivant les chemins de fer pour une somme d’un peu plus de 280 millions. Fort bien ; mais à peine l’édifice semblait-il plus ou moins réparé d’un côté qu’il s’effondrait tout à coup d’un autre côté, qu’un nouveau mécompte, plus grave encore que le premier, se produisait. Cette fois, c’était M. le ministre des travaux publics qui arrivait avec des révélations inattendues et passablement inquiétantes. On avait inscrit au budget extraordinaire 289 millions pour les chemins de fer ; ce n’était plus assez, c’était 583 ou 587 millions qu’il fallait, rien que pour continuer les travaux en cours d’exécution. Avec toutes sortes de réductions et de combinaisons, on pourrait peut-être atténuer un peu la différence : il resterait dans tous les cas un déficit de près de 200 millions. Sortir de là n’est pas chose facile, on en conviendra, et la patience de la commission du budget, particulièrement de son rapporteur, M. Ribot, est mise à une rude épreuve. Tout cela, en effet, est bien étrange ; et d’où peuvent venir ces erreurs, ces confusions, ces mécomptes ? Ils viennent d’un fait évident. C’est qu’on est allé au hasard, dispersant et gaspillant les ressources de l’état dans des intérêts locaux et électoraux ; c’est que le fameux programme de M. de Freycinet s’est étendu par degrés de 8,000 kilomètres à 15,000, puis à 20,000 kilomètres, et que la dépense prévue de 4 milliards est montée à 6 milliards, à 9 milliards, peut-être plus, si bien qu’on est aujourd’hui dans l’inconnu, en face de surprises toujours possibles, funestes pour la fortune publique.

Un incident de ce genre, si extraordinaire qu’il soit, n’est point évidemment accidentel et isolé ; il se lie à toute une politique, à la situation financière tout entière, à cette situation sur laquelle M. Léon Say vient de jeter un jour singulièrement saisissant. L’ancien ministre des finances est certes compétent et sait ce dont il parle. On peut dire que, cette fois, il tranche dans le vif. D’un ton net et décidé, il dévoila toutes les incohérences administratives et financières du moment. Il montre que tout ce qui arrive tient, d’une part, à l’exagération des dépenses en toute chose, à l’abus des crédits, aux faux systèmes, et, d’un autre côté, à la décroissance des ressources de l’état sous l’influence des fausses directions, à la désorganisation croissante des services par les épurations de parti, par l’intervention des députés. Oui, en vérité, M. Léon Say ne craint pas de déclarer que « jamais l’abus des recommandations n’a été poussé aussi loin que depuis quelques années, » que « cela ressemble à l’ancien régime, » et que toute la tactique des chefs de service consiste à satisfaire le plus de députés possible. Il n’hésite pas à dire devant le pays qu’on a surexcité outre mesure l’esprit de dénonciation, qu’on a découragé par la menace et par la délation les serviteurs de l’état, qu’en certains momens, « on a recherché les relations que des enfans de seize ans pouvaient avoir avec des adversaires du gouvernement avant de les admettre comme surnuméraires dans les bureaux de l’enregistrement et des contributions indirectes. » Il parle ainsi sans se refuser, chemin faisant, les mots spirituels et piquans, et quand on se donnerait aujourd’hui, comme on le fait, la maligne et facile satisfaction d’objecter à M. Léon Say qu’il a lui-même participé à cette politique, qu’il a été ministre des finances plus que tout autre dans ces dernières années, les faits qu’il dévoile en sont-ils moins saisissans ? Ils existent, de telle sorte que, par tous les chemins, par la guerre aux croyances, par des réformes qui ne sont que de l’agitation, comme par la désorganisation administrative et financière, on arrive au même point, à cet état de trouble et de lassitude dont souffre le pays sans savoir toujours pourquoi il souffre. On cherche les causes du mal : les voilà ! elles sont dans une sorte d’anarchie officielle, dans l’asservissement de toutes les idées justes et de toutes les forces légitimes de gouvernement aux passions, aux préjugés, aux fanatismes, aux iniquités et aux cupidités de parti. Le résultat, c’est cette situation où il faut pourtant s’arrêter. « Il est bien temps pour les chambres d’ouvrir l’oreille à la vérité, » dit M. Léon Say, — et, d’un autre côté, un républicain qui n’est pas apparemment suspect, M. Challemel-Lacour, dit à Marseille : « L’heure est enfin venue non de maintenir la république, mais de la sauver par la conciliation… Si les gouvernemens succombent, c’est pour s’être compromis par leurs propres fautes et par leurs maladresses. »

Eh bien ! cette situation étant donnée, la question est de savoir ce qu’on veut faire à la session prochaine, quels moyens on compte prendre pour remettre un peu d’ordre et d’équilibre dans les affaires de la France. Que les partis absolus ne voient un dénoûment ou un remède que dans un changement complet d’institutions, c’est leur rôle. Ce qu’ils rêvent est peu vraisemblable pour le moment et ne serait, dans tous les cas, réalisable que par l’imprévu, par où de ces coups de théâtre qui s’appellent des révolutions. Le secret d’une amélioration nécessaire, il n’y a évidemment à le chercher que dans les combinaisons possibles dans le cadre constitutionnel tel qu’il existe. Il faut tâcher de se servir des ressources dont on dispose encore. Rien n’est plus commode, sans doute, que de tout expliquer par les divisions de partis, par le fractionnement des groupes parlementaires et de faire appel à l’union des républicains, à la réconciliation des groupes, des chefs de partis. Soit ; et après ? Ces partis dont on parle, qu’on veut réconcilier, et les chefs qui les dirigent ou qui sont censés les diriger, ils ont eu le pouvoir depuis quelques années ; ils ont été au gouvernement avec M. Jules Ferry, avec M. de Freycinet, avec M. Gambetta, puis encore avec M. de Freycinet. Ce sont justement ces ministères qui ont conduit à la crise où l’on se débat aujourd’hui par la politique qu’ils ont suivie, par leurs concessions incessantes à une prétendue majorité, par leurs complaisances pour des passions auxquelles ils ont livré la magistrature, l’armée, les finances, l’administration, la liberté des croyances. Si ces républicains auxquels on prêche l’union ne se réconcilient que pour recommencer ou poursuivre la même œuvre ; s’ils doivent revenir au pouvoir avec les mêmes idées, avec les mêmes préjugés et les mêmes faiblesses, rien n’est changé, la crise continue en s’aggravant, en poussant à bout la patience du pays. C’est l’imprévu qui peut se charger un jour ou l’autre de la suite. Si on veut agir sérieusement dans l’intérêt de la France et de la république elle-même, il est évident qu’il n’y a qu’un moyen, c’est de se ressaisir en quelque sorte, de revenir à d’autres idées dans les finances, comme dans l’administration, comme dans les affaires morales et religieuses, de ramener dans la politique l’ordre, la modération, l’équité libérale, la prévoyance. C’est aux modérés qui ne manquent pas, qui ont même le talent plus que les autres, de reprendre cette œuvre, de là tenter du moins pour leur honneur comme pour le bien du pays.

Ce qui est si visiblement nécessaire serait-il donc impossible avec un peu de volonté ? Ce n’est peut-être pas facile, soit ; il n’est pas moins vrai que, toutes les fois que le gouvernement montre une apparence de résolution, il reste maître du terrain. Lorsqu’il y a quelques jours, la chambre s’est perdue dans toute sorte de votes contradictoires sur le traitement des évêques, sur le crédit de M. le cardinal Lavigerie, M. le ministre de l’intérieur, qui avait commencé par tergiverser un peu, n’a eu qu’à parler à la fin avec netteté pour faire respecter le budget des cultes. Lorsque M. le président du conseil a défendu sans hésitation, sans faiblesse, l’ambassade française auprès du Vatican, ill’a emporté sur son adversaire, M. Madier de Montjau, qui est resté ébahi de sa défaite. Lorsque M. le général Billot s’est porté si vigoureusement à la défense de l’hôtel des Invalides, il a dompté toutes les résistances etenlevé le vote de l’assemblée. Preuve évidente que si l’on veut on peut combattre encore avec avantage pourla cause des idées justes, d’une politique sensée. On le peut avec d’autant plus de chances aujourd’hui que, même dans cette chambre dévorée de tant de divisions, livrée à de médiocres influences, il y a une certaine perplexité, un sentiment vague, mal défini peut-être, mais apparent, des difficultés accumulées dans une situation devenue presque impossible. Il y a comme un mouvement de retour à demi saisissable au Palais-Bourbon, plus réel encore dans le pays, et ce mouvement salutaire, il peut certes être particulièrement servi par le sénat. Chose curieuse, en effet ! depuis quelque temps, c’est le sénat qui reprend une importance sensible, qui redevient pour tous l’assemblée sérieuse, modératrice sur laquelle on compte. Le sénat semble recevoir aujourd’hui des circonstances le plus utile des rôles, et pour le remplir il ne peut mieux faire que d’appeler à lui des hommes comme M. Bardoux, qui sera élu dans quelques jours, qui portera au Luxembourg le concours d’un esprit sérieux, éclairé et libéral.

Au milieu des diversions, des instabilités et des misères d’une politique aussi bruyante que stérile, il est parfois des incidens qui n’ont rien à voir avec l’agitation des partis, qui ne peuvent cependant passer inaperçus, parce qu’ils se rattachent aux plus généreuses traditions de l’esprit et des lettres. Ils rappellent que, dans le tumulte contemporain, il y a quelque part un monde où tout se passe simplement, noblement entre des hommes qui sont les représentans respectés de l’intelligence française. L’autre jour l’Académie des sciences morales et politiques recevait une lettre par laquelle M. Mignet, sans bruit et sans ostentation, lui remettait son titre de secrétaire perpétuel. Il n’y avait pas là de quoi ébranler un ministère ; il y avait de quoi intéresser et émouvoir tous ceux qui attachent du prix aux affaires de la pensée et du goût.

M. Mignet, qui a sa place partout où l’esprit français a une représentation, est de cette Académie des sciences morales depuis le jour où elle a été reconstituée au lendemain de la révolution de 1830 ; depuis 1837, il était secrétaire perpétuel. Il croit aujourd’hui avoir droit à un repos gagné par quarante-cinq années de service, et si on n’a pu refuser à ses instances une retraite à laquelle personne n’avait pensé excepté lui, on n’a pu certes se défendre d’une émotion mêlée de respect en se rappelant cette longue et pure carrière, relevée par la dignité du caractère aussi bien que par l’éclat du talent. M. Mignet ne veut plus être le secrétaire perpétuel « pour être plus libre ; » il laisse du moins à la compagnie dont il est toujours, la parure de son nom et de sa présence, selon l’aimable expression qu’il employait un jour lui-même pour un de ses vieux confrères. Il reste parmi nous un des derniers chefs de cette grande école historique qui a illustré le siècle, qui a compté les Thierry, les Guizot, les Thiers. Depuis qu’il a contribué au renouvellement des études par son lumineux tableau de la révolution française, il a multiplié les travaux, et dans cette fonction même de secrétaire perpétuel, qu’il a exercée pendant près d’un demi-siècle avec un zèle si scrupuleux, il n’a cessé de faire de l’histoire. Il a fait de l’histoire en retraçant dans ses « éloges académiques » les portraits de tous ces personnages qui ont passé devant lui, qui ont été comme lui de l’Académie des sciences morales : Sieyès, Rœderer, Portails, Siméon, Talleyrand, Daunou, Rossi, Cousin, le duc de Broglie, Tocqueville. C’était pour lui, comme il l’a dit, « l’occasion de passer en revue la révolution et ses crises, l’empire et ses établissemens, la restauration et ses luttes, la monarchie de juillet et ses libres institutions, de rattacher les événemens publics à des biographies particulières et de montrer le mouvement général des idées dans les œuvres de ceux qui ont tant contribué à leur développement. » M. Mignet a procédé ainsi pendant un demi-siècle, déployant dans l’histoire contemporaine comme dans l’histoire du passé autant de science que d’équitable mesure, menant la vie d’un sage fidèle aux généreuses convictions de sa jeunesse. En cherchant aujourd’hui le repos dans une retraite honorée, il laissait un héritage difficile que l’Académie des sciences morales n’a point hésité à transmettre d’une voix unanime à M. Jules Simon, et le nouveau secrétaire perpétuel avait certes tous les titres à recueillir la succession, M. Jules Simon, avec son talent séduisant, est fait pour être dans la paisible enceinte de l’Institut, comme il l’est sur une autre scène, le gardien des traditions françaises de tolérance et de libéralisme.

La science et l’étude sont toujours de grandes conseillères de la paix. On retrouve la guerre ou les agitations et les disputes avec la politique telle qu’elle est engagée un peu partout. Ce n’est point, sans doute, que pour le moment la guerre paraisse être dans les intentions de ceux qui disposent de la destinée des peuples, qui ont le pouvoir ou la prétention de diriger les événemens ; mais il est bien clair qu’il y a depuis longtemps en Europe assez de questions indécises, assez de difficultés et de confusions dans les rapports, assez d’antagonismes mal déguisés, pour qu’on ne sache pas toujours à quoi s’en tenir, pour que le moindre incident devienne le prétexte de polémiques et de commentaires qui, le plus souvent, il est vrai, dépassent la réalité. Ces affaires d’Egypte qui restent toujours en suspens, par exemple, comment se termineront-elles ? Où en est l’Angleterre de cette création d’un ordre nouveau qu’elle s’est proposé d’établir dans la vallée du Nil ? Quel sera le dénoûment des négociations que le cabinet de Saint-James poursuit avec la France, avec la Sublime-Porte ou avec les autres gouvernemens ? Serait-il vrai qu’on en revînt bientôt à remettre en mouvement la conférence de Constantinople, si brusquement interrompue dans ses délibérations, il y a six mois, par le canon anglais ? Évidemment ni M. Gladstone, ni lord Granville ne semblent pressés de s’expliquer sur tous ces points, pas plus sur la nature de la mission confiée à lord Dufferin que sur les négociations engagées avec les autres puissances. M. Gladstone met plutôt jusqu’ici toute la subtilité d’une savante tactique à éluder les interpellations dont il est assailli dans le parlement, et si le premier ministre de la reine Victoria se montre si réservé, c’est qu’il n’a encore rien de précis à dire. Cela ne peut pas signifier cependant qu’entre la France et l’Angleterre il y ait des dissentimens inconciliables à propos de l’Egypte ; cela veut dire tout au plus que la question n’est peut-être pas aussi simple qu’on l’aurait cru, qu’elle a pu se compliquer en chemin d’un certain nombre de questions délicates, quoique secondaires, et qu’il faut attendre encore un dénoûment que l’Angleterre et la France sont également intéressées à poursuivre dans un esprit de transaction. D’un autre côté, le successeur du prince Gortchakof dans la direction des affaires étrangères de Russie, M. de Giers, vient de prendre un congé pour rejoindre pendant quelques semaines sa famille à Pise. Il est passé en Allemagne ; il a visité le chancelier dans sa solitude de Varzin et il a été reçu par l’empereur Guillaume à Berlin. Une fois à Pise, il doit aller à Rome et, à son retour d’Italie, il doit aussi, dit-on, passer par Vienne pour voir le comte Kalnoky, l’empereur François-Joseph. Quelle peut bien être la portée de ce voyage et de ces visites à toutes les cours ? M. de Giers ne serait-il pas allé par hasard sonder le chancelier allemand en vue de quelque conflit possible en Orient ou demander la revision du traité de Berlin à propos des affaires d’Egypte, ou préparer quelque autre coup de théâtre politique ? Les commentaires n’ont pas manqué. Qu’en est-il de tout cela ? Il est infiniment probable que M. de Giers n’a pas fait son voyage uniquement par une raison de famille et qu’il n’est pas allé non plus nouer de vastes combinaisons propres à renouveler la face de l’Europe. Il est beaucoup plus vraisemblable que le ministre du tsar n’est passé à Berlin et ne passera à Vienne qu’avec la mission toute simple, assez générale, de dissiper des ombrages, d’effacer la trace de vieux dissentimens, de rétablir de meilleurs rapports, quelques habitudes de cordialité entre la Russie et les deux empires alliés, l’Allemagne et l’Autriche. A considérer la situation présente, le voyage de M. de Giers ne peut avoir le caractère qu’on lui prête et modifier sensiblement l’état des rapports diplomatiques. L’Europe n’a donc point à se laisser émouvoir outre mesure par les commentaires de fantaisie qui ont couru le continent ; ce n’est pas encore cela qui peut la menacer.

En attendant que ces questions d’un ordre général soient résolues ou éclaircies pour l’opinion européenne, les parlemens se réunissent dans les pays où ils n’étaient pas encore rassemblés. De même que les élections se sont faites à peu près simultanément en Allemagne et en Italie, la réunion des chambres a également coïncidé à Berlin et à Rome. A Berlin, l’empereur Guillaume a tenu à inaugurer lui-même le nouveau Landtag. Le vieux souverain a paru entouré de sa cour, de sa famille. M. de Bismarck n’était présent que par la pensée, parce que le discours impérial n’est visiblement que l’expression de la politique du chancelier. A vrai dire, ce discours a un premier mérite, celui d’assurer que les relations de l’Allemagne avec les autres puissances sont de nature à laisser espérer la continuation de la paix. C’est déjà beaucoup. Quant aux affaires intérieures, l’empereur Guillaume s’étend un peu longuement sur les finances, et il n’en donne pas de trop bonnes nouvelles puisqu’il avoue la nécessité de recourir au crédit, à un emprunt, pour combler un déficit assez important. En un mot, les finances prussiennes sont pour le moment en désarroi. Ce qu’il y a de caractéristique, c’est la ténacité avec laquelle M. de Bismarck poursuit à travers tout l’application de son système fiscal, économique ou social qui consiste à dégrever particulièrement les classes inférieures, à diminuer l’impôt direct qui pèse sur les dernières catégories des contribuables, en demandant de plus en plus les ressources de l’état aux impôts indirects. Ce n’est pas la première fois que le chancelier propose son système, ses projets économiques. Il n’a pas tout à fait réussi encore à imposer ses idées. Sera-t-il plus heureux avec le nouveau Landtag ? Cela dépend de l’appui qu’il trouvera dans le centre catholique, et c’est ce qui faisait l’intérêt des déclarations impériales sur un autre point, sur la politique religieuse. L’empereur Guillaume, il est vrai, parle avec cordialité des relations diplomatiques avec le Vatican, et il n’est point impossible que l’Allemagne soutienne un peu le saintsiège contre l’Italie dans l’interprétation de la loi des garanties ; mais en même temps la politique prussienne, dans ses propres affaires, n’entend pas se dessaisir de ses « lois existantes, » c’est-à-dire des lois de mai. En d’autres termes, M. de Bismarck prétend bien rester toujours le maître de ce qu’il fera. Or c’est là justement la question. Le chancelier ne peut guère avoir une majorité pour ses combinaisons fiscales qu’avec le concours des catholiques du centre ; il ne peut obtenir ce concours que par des concessions auxquelles il s’est refusé jusqu’ici, et, à défaut de cet appui, se tournât-il encore une fois vers les nationaux-libéraux, il ne peut pas espérer une majorité. Voilà la difficulté que le discours impérial ne résout pas et qui ne sera peut-être tranchée que par quelque apparition décisive du tout-puissant solitaire de Varzin.

Qu’en sera-t-il, d’un autre côté, de ce nouveau parlement qui vient d’entrer en scène à Borne, qui inaugure la quinzième législature italienne ? Quel est le vrai caractère du discours par lequel le roi Humbert a ouvert la session nouvelle au lendemain de l’éclatant succès du ministère ou, pour mieux dire, du président du conseil, M. Depretis, dans les élections ? Assurément, dans ce discours que le roi a prononcé, mais dont le ministère seul est responsable, il y a bien des choses ; rien n’y manque, ni les coinplimens, ni les promesses, ni les amplifications un peu naïves, ni les témoignages de satisfaction pour tout ce qu’on a fait, ni les évocations des souvenirs de « l’Italie romaine. » La seule difficulté est de dégager de cet ensemble un peu touffu une politique à demi précise, faite pour rallier une majorité dans un parlement tout nouveau, issu d’un suffrage presque universel. Au fond cependant, à considérer de plus près l’état des esprits au-delà des Alpes, en se rappelant ce discours sensé et prudent de Stradella, qui été comme le programme des dernières élections, il n’est peut-être pas impossible de démêler à travers tout la vérité telle qu’elle est, de fixer quelques points caractéristiques.

Ainsi, il est certain que les Italiens, après avoir eu pendant quelque temps des mouvemens d’ambition agitée et de surexcitation agressive, se sont calmés. Ils ont eu des illusions un peu trop entretenues par le ministère, par M. Mancini, qui s’est flatté un moment d’avoir introduit l’Italie dans l’alliance des grands empires, d’avoir contribué à former une sorte de coalition nouvelle ; ils n’ont pas tardé à s’apercevoir qu’ils s’étaient abusés, qu’ils n’avaient pas conquis M. de Bismarck, qu’ils ne pouvaient pas même espérer avoir à Rome la visite de l’empereur d’Autriche, et qu’à vouloir multiplier les armemens pour des desseins inconnus, inavoués, ils risquaient de se ruiner sans compensation et sans profit. Vainement des hommes comme M. Crispi, M. Nicotera, se sont efforcés, dans les élections, de réchauffer le sentiment national, de réveiller des passions belliqueuses dans un intérêt de popularité : ils ont trouvé peu d’écho au scrutin, et, s’ils ont été élus eux-mêmes, ils ne l’ont pas été sans contestation. La vérité est que les élections se sont faites contre la politique de perpétuelle animosite à l’égard de la France, contre les vaines poursuites d’alliances chimériques, contre les armemens ruineux, et qu’elles ont bien plutôt donné raison à la politique d’apaisement que M. Depretis avait exposée dans son discours de Stradella, qui s’est traduite plus récemment dans la nomination d’un ambassadeur italien à Paris : au fond, c’est là peut-être ce que le discours du roi ne pouvait pas dire, mais ce qui est dans cette situation où un certain nombre de mécomptes ont ramené les Italiens à un sentiment plus juste, plus exact du rôle auquel ils peuvent prétendre en Europe.

Il y a un autre fait à dégager de tout ce mouvement récent dont le discours royal ne donne pas une idée bien précise et bien saisissable. M. Depretis, qui est un vieux et habile tacticien, qui se trouve placé aujourd’hui en face d’une majorité encore inconnue, M. Depretis ne pouvait trop accentuer ses préférences entre les partis ni laisser trop voir où il irait chercher des alliés dans le cas où il aurait à reconstituer son ministère. Il ne pouvait pas le dire, il ne le sait peut-être pas lui-même. Il n’est pas moins certain que, s’il appartient à la gauche par son passé, il s’est montré plein de modération et de prudence par les opinions qu’il a exprimées à Stradella, qui ont passé dans le discours du roi, sur la nécessité de défendre la monarchie et les institutions, de protéger la tranquillité, et, par là, il se rapproche des anciens libéraux modérés. Entre eux une alliance n’est plus impossible, de telle façon que ce qu’il y a de. plus clair en tout cela, c’est l’affirmation nouvelle d’une politique toute monarchique, modérée à l’intérieur, pacifique à l’extérieur. C’est, après tout, l’intérêt du l’Italie de s’attacher à cette politique de raison si elle veut marcher librement dans une voie de paisible progrès, où elle n’a sérieusement à craindre que les difficultés qu’elle pourrait se créer à elle-même.

Ch. de Mazade.