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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1882

Chronique n° 1212
14 octobre 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

Que de discours et de paroles pour ne rien dire ou pour ne jeter que des amplifications inutiles à tous les vents d’automne ! Que de polémiques aussi vaines que bruyantes dans ce vide des vacances ! Depuis quelques jours, comme si le repos et le silence pesaient aux partis, comme si l’on avait hâte de se préparer aux luttes d’une session nouvelle, on parle et on pérore.

Tout est prétexte ou occasion, et l’inauguration d’un lycée qui n’est pas encore construit, qu’on inaugure tout de même comme on a fait pourlHôtel-de-Ville, et l’érection d’une statue en l’honneur de quelque vieux conventionnel à demi oublié, et les fêtes du Nord et du Midi où M. le président du conseil municipal de Paris va essayer de convertir les populations à la mairie centrale. On parle dans les comices agricoles et dans les banquets, dans les réunions privées et en plein air ; il y a aussi les conversations et les lettres. Chacun a sa manière de comprendre les affaires du jour ; chacun a son programme et ses idées, depuis M. Louis Blanc, qui fait trêve à la maladie pour remettre à neuf un socialisme usé, jusqu’à M. le président du conseil, qui demande aux républicains de la discipline sous peine de périr, depuis M. le ministre de l’instruction publique, qui prend à partie Mme de Maintenon à propos de l’éducation des filles, jusqu’aux députés, qui vont rendre compte de leur mandat. Jamais il n’y eut un tel besoin d’explications. On ne s’entend pas toujours, il est vrai ; du moins il est convenu, — c’est le thème de tous les discours, de toutes les amplifications, du moment, — qu’il faudrait s’entendre. Il faut de la conciliation pour retrouver une majorité, il faut un gouvernement pour vivre : voilà qui est au mieux ! Malheureusement ce n’est là qu’une banalité répétée un peu partout, et après avoir tant parlé de la conciliation, de la nécessité d’avoir un gouvernement, on n’est pas beaucoup plus avancé : on ne reste pas moins dans la confusion sans savoir comment on en sortira, La seule chose certaine jusqu’ici, c’est un malaise à peu près universellement ressenti et l’impossibilité reconnue d’aller longtemps ainsi. Au-delà, toutes ces harangues dans lesquelles on se décerne parfois de ridicules flatteries comme pour s’étourdir, tous ces discours de circonstance, tous ces manifestes de vacances parlementaires ne sont le plus souvent que des mots. On a beau pérorer, on ne réussit ni à trouver ni à dire comment se réalisera cette conciliation dans laquelle on voit le remède infaillible, comment se relèvera ce gouvernement dont on sent le besoin, et on ne le trouve pas, parce qu’on ferme les yeux sur la vraie question, parce qu’on se garde bien d’aller jusqu’à la racine du mal. On ne veut pas s’avouer que si les affaires intérieures et extérieures de la France sont arrivées à ce point où tout semble en déclin, c’est la faute d’une domination de parti qui n’a su être que l’exploitation vulgaire et intéressée d’une situation ; c’est la conséquence d’une politique qui n’a certes rien inventé, qui se contente de vivre, abusant du pouvoir comme d’une conquête éphémère, reprenant à son usage les moyens les plus décriés de tous les régimes, même des plus mauvais, ou se payant de déclamations, de prétendues idées réformatrices, sous lesquelles se déguise une véritable impuissance.

Le fait est que, depuis quelques années, une expérience aussi instructive que singulière se poursuit devant le pays, au détriment du pays et, on peut bien ajouter, au détriment de la république elle-même. Voilà un parti qui, depuis qu’il existe, a passé son temps à déclamer et souvent à s’insurger contre tous les régimes. Il n’a cessé de poursuivre de ses incriminations passionnées et de ses injures tous les régimes qui se sont succédé ; il les a accusés tour à tour, — justement ou injustement, peu importe, — d’abaisser la France, de violer toutes les garanties du droit et de la liberté, de tout subordonner à des calculs de règne et de coterie, d’organiser la curée des emplois et des faveurs, de se faire une clientèle intéressée et servile aux dépens du budget, par les satisfactions prodiguées aux convoitises personnelles ou locales. Le jour est venu où ce parti, à son tour, est arrivé au gouvernement, où il a eu le pouvoir sans partage, — et, du premier coup, il a dépassé tout ce qu’il a reproché à d’autres. Il n’a eu rien de plus pressé que de s’approprier tout ce qu’il jugeait si sévèrement du haut de son incorruptibilité. Les républicains, qui sont fort contens d’eux-mêmes depuis qu’ils sont les maîtres et qui ont toutes les illusions comme toutes les tentations du règne, ne s’en aperçoivent peut-être pas : le régime qu’ils imitent le plus dans leurs procédés, auquel ils empruntent le plus pour l’usage de la république telle qu’ils la font, c’est le dernier régime napoléonien. Que n’ont-ils pas dit de ce second empire, de ses iniquités, de ses violations du droit, de ses procédés discrétionnaires, de ses coups d’état ? C’est cependant ni plus ni moins ce qu’on a fait depuis dans toutes ces campagnes administratives qui n’ont pu se justifier que par la raison d’état. Hier encore, ne recommençait-on pas ces tristes expéditions d’autorité discrétionnaire et de bon plaisir en prétendant trancher par la main de la police une question de propriété, d’inviolabilité de domicile, en allant forcer les portes d’une maison de Paris pour en chasser de modestes religieuses ? Il s’est trouvé un juge de référé qui, par un arrêt savamment et impartialement motivé, a retenu la cause au nom du droit commun ; ou lui répondra peut-être encore en élevant un conflit au nom de l’arbitraire administratif, juge dans sa propre cause, — et ce sera toujours la raison d’état, la « souveraineté du but. » C’est bien la peine de se proclamer des libéraux pour singer les coups d’état dans leurs expédiens sommaires au profit des fanatismes de secte. M. le préfet de la Seine assure, il est vrai, qu’il n’aura aucune difficulté à s’expliquer au sujet de son dernier exploit et à s’entendre avec le conseil municipal de Paris. C’est aisé à croire, M. le préfet de la Seine aura l’absolution de son supérieur, le conseil municipal, — et c’est là sûrement, il faut en convenir, une belle garantie !

Que n’a-t-on pas dit aussi de ce qu’on appelait autrefois « l’abus des influences, » de l’avilissement des fonctions publiques dans un intérêt de domination ou dans un intérêt électoral, des inquisitions organisées sur les serviteurs de l’état, des faveurs promises aux opinions plutôt qu’aux services ? Quelle indignation lorsqu’un fonctionnaire, un officier appartenant à une assemblée ou attaché au prince pouvait être soupçonné d’avoir de l’avancement par une raison politique, lorsque le gouvernement faisait trop attendre un grade, une promotion à un fonctionnaire suspect d’hostilité ou de tiédeur ! C’était bon autrefois ! Maintenant, il n’est rien de tel que d’être député ou sénateur, de faire preuve de zèle politique, d’être ce qu’on appelait sous l’empire un ami du premier degré pour être propre à tout, pour avoir droit à une magistrature ou à une trésorerie générale. Les scrupules sur l’indépendance et la dignité des fonctionnaires, sur la valeur des titres, sont désormais surannés. Les services réels passent au second rang, et M. le sous-secrétaire d’état des finances adressait récemment aux préfets une circulaire qui a le mérite de dire avec une certaine candeur, tout au moins sans détour, comment on comprend la position et le rôle des employés. M. le sous-secrétaire d’état des finances ne plaisante pas ; il tient à organiser ce qu’il appelle lui-même a le contrôle au point de vue politique » sur tout son monde, sur les employés de l’enregistrement, des domaines et du timbre, sur les agens des contributions directes et indirectes, des douanes, des manufactures de l’état. Il demande une « notice » précise sur chacun de ces agens, sur sa position, sur son a attitude politique, ses relations de famille et ses fréquentations habituelles. » Il a besoin d’avoir ces renseignemens avant toute nomination ou promotion.

Voilà qui est parler ! Et qu’on prenne bien garde : cette circulaire, si étrange qu’elle ait paru, n’est pas précisément une nouveauté. On aurait beau la désavouer officiellement, pour la forme, pour l’honneur des principes, ce qu’elle dit, ce qu’elle recommande n’est pas moins ce qui se pratique déjà depuis quelques années un peu partout. Il n’est pas un simple canton, un modeste village où un employé ne soit exposé aux effets du « contrôle politique » de M. le sous-secrétaire d’état des finances, c’est-à-dire aux délations et aux disgrâces pour ses opinions présumées, pour ses « fréquentations habituelles. » Pour avoir un débit de tabac dans une bourgade, il faut donner des gages, avoir son brevet de républicain ! Sous l’empire, dont on imite les procédés en les aggravant, il y avait sans doute ces amis du premier degré dont nous parlions, les orthodoxes à qui étaient réservés les emplois ; mais l’administration était assez puissante et souvent, il faut le dire, assez éclairée, pour n’être point à la merci de tous les caprices, de toutes les délations ou même des influences de localité. Aujourd’hui l’administration supérieure est singulièrement affaiblie ; les ministres passent, les préfets eux-mêmes changent aussi, et ce sont les députés de chaque arrondissement, les conseillers locaux de toute sorte, les comités, qui se chargent d’exercer ce « contrôle politique » remis à neuf par M. le sous-secrétaire d’état des finances, qui veulent avoir leurs sous-préfets, leurs percepteurs, leurs juges de paix, leurs cantonniers, leurs débitans de tabac, — tous républicains ou prétendus tels. Ce n’est plus de la politique, ce n’est plus de l’administration ; c’est l’esprit de parti et de localité dans ce qu’il a de plus subalterne disposant de tout, prétendant tout régenter. C’est là ce qu’on appelle organiser et servir la république !

Les républicains sont aujourd’hui dans cette phase d’aveuglement et d’infatuation où ont été plus d’une fois les partis victorieux. Ils sont la proie de leurs passions, de leurs fanatismes et de leurs intérêts. Parce qu’ils ont le succès du moment, ils croient qu’ils peuvent tout faire, mettre la main surtout, sur les traditions, sur l’histoire, sur l’organisation, sur le budget de la France. Ils se figurent qu’ils n’ont qu’à exclure leurs adversaires, à distribuer emplois et faveurs à leurs amis, à satisfaire les intérêts, pour s’assurer une clientèle dévouée, pour fonder et prolonger leur domination. Matériellement, ils peuvent sans doute l’essayer, puisqu’ils disposent de tout ; moralement, ils sont les dupes d’une singulière illusion. Ils s’exposent à dévorer promptement leur règne par l’abus d’un pouvoir qu’ils ne savent exercer que dans l’intérêt de leurs propres passions, et assurément un des plus étranges abus que puisse se permettre l’esprit de parti, c’est cette sorte de liste des bénéfices ouverte au profit de ce qu’on appelle aujourd’hui les victimes du coup d’état de 1851.

Ce n’est pas ici que le 2 décembre a rencontré des flatteurs ou des complices ; il n’a trouvé que des hommes fidèles à leur pensée, défendant comme ils l’ont pu les traditions libérales, faisant simplement leur devoir, et de ce passé nous pouvons parler librement. Après tout, ce coup d’état de 1851, il a été la suite d’un autre coup d’état, le 24 février 1848, qui l’a préparé, qui seul l’a rendu possible en interrompant le développement régulier et libéral de la France. Il a été une révolution comme bien d’autres révolutions. Il a fait des victimes, cela n’est pas douteux, et si, après tant d’années, il y avait encore à réparer des malheurs privés, à venir en aide à des situations intéressantes, le gouvernement était le mieux placé pour remplir avec discrétion, avec une sollicitude éclairée, cette mission délicate. C’était son rôle, personne n’aurait rien dit. C’est ce qui s’est fait sans bruit, sans ostentation, en plus d’une circonstance ; mais, lorsque plus de trente années sont écoulées, lorsqu’une généraration presque entière a été dévorée par les événemens, lorsque la France, éprouvée par d’incomparables désastres, porte encore le poids d’effroyables rançons, il est un peu extraordinaire, on en conviendra, d’ouvrir une enquête universelle sans garantie, de vérifier d’innombrables titres difficiles à constater, pour arriver à inscrire au livre de la dette près de 10 millions au profit de plus de vingt mille pensionnés. Les malheurs, qui en politique, ne sont épargnés à aucun parti, sont faits sans doute pour exciter les sympathies. Le dévoûment à une cause est toujours respectable ; mais ce dévoûment, que nous sachions, ne se paie pas avec de l’argent. Les hommes qui courent les hasards de la vie publique savent à quoi ils s’exposent ; ils triomphent avec leurs opinions, ils sont vaincus avec elles ; ils subissent les conséquences de la défaite sans se créer un droit à cette sorte d’indemnité en masse par voie de réparation nationale. Ce serait une nouveauté par trop bizarre, et d’un autre côté, il n’est point apparemment admissible qu’un pays où les révolutions se sont succédé et ne sont peut-être pas finies, reste sous le coup d’un arriéré toujours en suspens, d’une dette indéfinie exigible selon le hasard des événemens, payable à la révolution nouvelle qui surviendra.

A une époque déjà lointaine et exceptionnelle dans l’histoire, après une révolution unique au monde, unique par sa grandeur et par ses conséquences, la restauration avait eu l’idée de l’indemnité des émigrés ; mais il y avait ici une grande question sociale et politique à résoudre, la question des propriétés nationales. La mesure proposée par la restauration avait pour objet et a eu pour résultat d’en finir avec un problème qui pouvait peser longtemps sur la société nouvelle, de garantir la sécurité des acquéreurs de biens nationaux en même temps que de désintéresser par un dédommagement les anciens propriétaires dépossédés par la révolution. C’était un acte de souveraine et prévoyante transaction, — et même dans ces conditions les républicains n’ont point certes été les derniers à poursuivre le gouvernement de la restauration de leurs violentes attaques pour cette malheureuse indemnité ! Que font-ils cependant aujourd’hui ? Ce qu’ils ont tant reproché à la monarchie traditionnelle, ils le font eux-mêmes dans des circonstances très différentes, sans avoir d’aussi sérieuses raisons, et s’il y a quelque chose de plus étrange que tout le reste, c’est de voir figurer sur les nouvelles listes de pensionnés des noms de sénateurs, de députés, d’hommes qui ont reçu, qui occupent encore des fonctions. Ils ont été pourtant dédommagés, ils sont tout-puissans : que veulent-ils de plus ? A la vérité, un certain nombre de ces bénéficiaires se seraient, dit-on, ravisés et auraient aujourd’hui l’intention de renoncer à la pension qui leur a été attribuée ; ils ne resteraient sur les listes que pour l’honneur. Soit. Mais enfin, à part les questions d’argent que chacun résout comme il l’entend ou comme il le peut, il y a une considération d’une autre nature. Est-ce qu’on ne s’aperçoit pas de tout ce qu’il y a de vain dans ces manifestations à trente ans de distance ? Est-ce que ceux qui se plaisent à réchauffer ces souvenirs du 2 décembre et qui semblent réclamer comme un privilège le droit de figurer parmi les victimes croient être les seuls qui aient souffert de ces événemens déjà lointains ? Est-ce qu’il n’y a pas d’autres partis qui ont été aussi cruellement frappés dans leurs convictions et dans leurs vœux, dans leurs intérêts comme dans leurs espérances, qui ont subi l’exil ou ont supporté la défaite avec dignité sans se rendre ? Comment se fait-il cependant qu’il n’y ait sur ces listes que des républicains ? C’est donc un acte de parti qu’on a voulu accomplir, — et on a certainement réussi, au risque de paraître tout simplement se servir du budget de la France pour faire des générosités intéressées, pour satisfaire la clientèle républicaine. On a fait en cela de la politique de parti ou de coterie, comme on en fait dans la distribution des emplois, comme on en fait dans tout ce qu’on propose, dans tout ce qu’on imagine pour le gouvernement et l’administration du pays.

Il n’y aurait encore que demi-mal, en effet, si ces abus de domination, qui, à vrai dire, sont toujours possibles, si tous ces calculs assez médiocres et passablement intéressés de l’esprit de parti étaient quelquefois rachetés par un certain mouvement d’idées, par une certaine vigueur d’impulsion et d’action dans le maniement des grandes affaires de la France ; mais ce qu’il y a justement de terrible, c’est que le même esprit se manifeste dans les œuvres les plus sérieuses, dès qu’on veut toucher à tout ce qui constitue la puissance morale et matérielle du pays, — et, en dépit de tout ce que peut se promettre M. le président du conseil, ce n’est malheureusement pas le ministère qui paraît destiné à redresser la marche des choses.

Des réformes ! oui, sans doute, on parle souvent de réformes, le cabinet en parle comme tout le monde ; on met des réformes dans tous les programmes ministériels ou parlementaires, — et d’abord, pour mieux les réaliser, on commence par tout bouleverser : puis on s’arrête bientôt en chemin, ne sachant plus que faire entre des lois anciennes ébranlées, à demi détruites, et des lois nouvelles qu’on ne peut arriver à voter. M. le ministre de l’instruction publique a sa manière d’entendre les réformes, de relever le gouvernement et sans doute aussi de mettre la paix, l’ordre dans le pays ; il vient de proposer tout simplement d’introduire la politique dans les écoles primaires, c’est-à-dire d’enseigner à des enfans de moins de dix ans l’histoire, la législation, la constitution à la façon républicaine, selon l’esprit du Manuel de M. Paul Bert. Et c’est là ce qu’on appelle régénérer l’enseignement ! Il y a quelque temps déjà, M. Léon Say, dans son passage au ministère, s’était efforcé de rétablir un certain ordre financier, de soutenir le crédit public et de rassurer les industries. De concert avec le rapporteur de la commission des finances, M. Ribot, M. Léon Say avait vaillamment soutenu ses combinaisons, qui, en définitive, étaient acceptées et votées par la chambre ; mais le nouveau ministre, M. Tirard, un habile financier, veut avoir, lui aussi, son budget, un budget tout neuf qu’il fera voter comme il pourra à cette fin d’année. Il laisse tomber la convention qui avait été négociée avec la compagnie d’Orléans et qui avait pour objet d’assurer au trésor une somme considérable. Cette somme, il faudra la remplacer. De son côté, M. le ministre des travaux publics vient de nommer une commission chargée d’étudier de nouveau, — ce ne sera que la dixième fois, — le régime des chemins de fer. Il en résulte que, pour le moment, tout est remis en question. M. le garde des sceaux qui, à son tour, ne veut pas paraître stérile, s’était mis en frais d’invention pour un nouveau système de réforme judiciaire. Il avait imaginé une combinaison fort ingénieuse par laquelle il se proposait de contenter tout le monde, qui consistait à supprimer l’inamovibilité sans la supprimer. Il assimilait les magistrats aux officiers de l’armée ; il maintenait l’inamovibilité pour le grade en laissant l’emploi à la discrétion du gouvernement. Seulement la combinaison a paru trop subtile ou trop peu sérieuse, et pour le moment on en reviendrait, dit-on, à une proposition qui limitait la réforme judiciaire à la revision du personnel ; la réforme des compétences, des juridictions reviendra quand elle pourra, comme el’e pourra : il faut d’abord s’occuper des places, du personnel : c’est le point important dans le programme.

Ainsi, tout marche et tout finit par des pensions, par des questions de personnel ou par des expulsions de religieuses. C’est ce qu’il y a de plus clair ! Et l’on s’étonne ensuite que ces gaspillages d’une situation, ces manèges, cette impuissance aux choses sérieuses, produisent le malaise qui frappe tous les esprits prévoyans, que les membres du gouvernement et du parlement sentent eux-mêmes sans vouloir s’en avouer la cause, dont le pays, cette éternelle victime de tous les 2 décembre, subit les conséquences. Chercher à concilier les groupes épars d’une majorité, comme on le dit dans les discours d’aujourd’hui, ou demander la discipline au parti dominant, comme le fait M. le président du conseil, c’est fort bien, on peut l’essayer, si l’on veut ; mais ce n’est là qu’un palliatif. — « Réformateurs, réformez-vous vous-mêmes, » disait l’autre jour dans un banquet M. le député républicain de Saint-Flour, et il avait raison. C’est le système qu’il faudrait changer, car le mal est au plus profond de la situation : il est dans l’essence d’une politique qui confond tout et abaisse tout, qui, en s’abandonnant aux plus vulgaires inspirations de parti, s’amoindrit elle-même, et laisse la France sans garanties dans ses affaires intérieures, sans direction et sans autorité dans son rôle extérieur.

Avoir une direction, une politique, savoir en un mot ce qu’on veut, c’est le secret de l’influence et de la force pour une nation qui a en elle-même tous les élémens de la puissance. C’est ce qui fait que l’Angleterre, une fois qu’elle a eu pris sa résolution, a pu s’engager sans hésiter, sans dévier dans ces affaires d’Egypte où sa fermeté a si promptement décidé du succès. Cette campagne égyptienne, habilement préparée et rapidement conduite, elle est désormais terminée, en effet, au moins dans sa partie militaire. Le combat de Tell-el-Kébir en a fini avec cette insurrection prétendue nationale qui a disparu subitement comme une décoration de théâtre, et dont les chefs principaux, Arabi en tête, sont aujourd’hui en jugement devant une cour martiale. Le khédive Tewfik-Pacha est sorti de son obscurité, de sa captivité d’Alexandrie, pourrait-on dire, pour rentrer au Caire sous l’égide britannique, et il s’est donné une ombre de ministère. La résistance, s’il y en a encore, n’apparaît plus que sous la forme de désordres partiels et incohérens qui sont la suite inévitable d’un temps de troubles, et sir Carnet Wolseley a pu donner à son armée le signal du départ. Bien entendu, ce n’est qu’une partie de l’armée expéditionnaire qui retourne en Angleterre et aux Indes. Dix mille Anglais restent dans la vallée du Nil, d’abord pour garantir à l’Angleterre les suites de sa victoire, pour assurer ensuite la paix intérieure à peine rétablie en Egypte et pour laisser le temps de reconstituer un certain ordre politique et administratif. Ce n’est plus la guerre, c’est l’occupation protectrice qui commence. La question est maintenant de savoir ce qui sortira de tout cela, ce que sera cet ordre égyptien qu’on se propose de reconstituer, comment, en un mot, l’Angleterre se tirera de cette seconde partie de son entreprise. La question a deux faces. Une des premières préoccupations paraît avoir été de réorganiser quelques forces militaires, et c’est un Anglais, depuis quelques années au service du sultan, Baker-Pacha, qui a été mandé de Constantinople pour refaire moins une armée qu’une sorte de gendarmerie ; mais quelle que puisse être, dans un temps donné, l’utilité de ces forces que Baker-Pacha est chargé de réorganiser, ce n’est pas sans doute ce qu’il y a de plus important et, pour le moment, l’armée anglaise est la plus sûre gardienne de l’Egypte. Reste toujours le plus essentiel, la partie politique, et ici l’Angleterre en est encore visiblement à la période des délibérations, des négociations, peut-être des hésitations. Le problème est en effet assez compliqué, puisqu’il s’agit de créer, de refaire une situation tout entière où les intérêts de l’Angleterre soient sauvegardés et où l’Europe, la France elle-même trouvent des garanties. Quelques-uns des membres du cabinet de Londres qui ont eu récemment roccasion de s’expliquer dans des réunions, et M. Gladstone lui-même dans quelques paroles qu’il a prononcées, se sont montrés assez réservés. Évidemment les Anglais ne veulent rien brusquer ; ils tiennent à ne rien faire qui ne puisse être accepté par l’Europe, particulièrement par la France ; mais comme ils sont seuls dans la vallée du Nil, il est clair qu’ils n’en sortiront que lorsqu’ils croiront laisser une situation assez raffermie, suffisamment conforme à leurs intérêts.

Ces événemens d’Egypte ont été certainement pour l’Angleterre une occasion favorable d’une démonstration de puissance, et, quoi qu’il arrive, le ministère recueille dès aujourd’hui pour lui-même, pour sa propre existence, les avantages d’une résolution hardie. Il est pour le moment protégé par un succès extérieur de nature à flatter l’orgueil britannique, et, dans ce succès même, il puise évidemment une force nouvelle pour aborder la session parlementaire qui va se rouvrir d’ici à peu de jours, avant la fin du mois.

Ce n’est, il est vrai, qu’une session pour ainsi dire spéciale, dans tous les cas assez inusitée, que le chef du cabinet avait annoncée au moment de la séparation du parlement, au mois d’août, et qui a un objet précis. Il s’agit d’une réforme du règlement intérieur de la chambre des communes dont le premier ministre lui-même a pris l’initiative, et dont la discussion n’a été interrompue pendant la session dernière que par les afl’aires plus sérieuses, plus pressantes d’Egypte et d’Irlande. La question va se reproduire maintenant, et elle s’engage dans de telles conditions qu’elle sera vraisemblablement résolue selon les vœux du cabinet. L’idée même de cette proposition est née, en définitive, d’une sorte de nécessité qui s’est révélée plus que jamais dans la session dernière au milieu des interminables débats dont la crise irlandaise a été l’occasion ; elle a été conçue pour mettre fin à cette guerre de broussailles qui s’est appelée « l’obstruction, » pour faciliter l’expédition des affaires en simplifiant les débats parlementaires. M. Gladstone propose de laisser désormais au speaker le droit de provoquer la clôture d’un débat à la simple majorité. Ce n’est point là d’ailleurs la seule nouveauté ni même peut-être la nouveauté la plus considérable du projet. M. Gladstone propose encore la création de grandes commissions permanentes qui seraient chargées de certaines affaires, de l’étude des projets de loi, en un mot, de tout le travail préparatoire du parlement sauf, bien entendu, le recours définitif à la chambre tout entière en séance publique. Au premier abord, tout cela semble assez simple, assez rationnel et se rapproche de ce qui se pratique dans les assemblées du continent. La nécessité d’avoir raison des « obstructionnistes, » qui peuvent à un moment donné paralyser la volonté de la chambre, est évidente. Le système de comités imaginé par M. Gladstone peut avoir son utilité pour l’expédition des affaires. Il ne faut pas cependant se dissimuler que c’est là une sorte de révolution qui n’est pas faite pour passer aisément dans un pays comme l’Angleterre, où règne le respect des vieilles traditions, des usages séculaires. Les nouveautés ministérielles rencontreront, selon toute apparence, une vive opposition, non-seulement parmi les Irlandais, dont l’humeur « obstructionniste » a provoqué la présentation du nouveau règlement, mais dans les rangs du parti conservateur, qui ne laissera pas passer l’occasion de défendre jusqu’au bout les vieilles traditions du parlement britannique. M. Gladstone, qui se repose aujourd’hui à la campagne, loin des agitations de Londres, peut faire provision de forces nouvelles. Il aura sans doute plus d’un combat à soutenir sur cette simple question de revision du règlement de la chambre ; mais il a pour lui ses succès, les résultats éclatans de sa politique tout entière, qui est pour le moment dans sa phase la plus favorable.

Le ministère anglais n’a point évidemment à craindre dans cette session prochaine de bien sérieuses attaques au sujet des affaires d’Egypte. La question se produira dans le parlement, cela n’est pas douteux, et le langage de lord Salisbury, de sir Stafford Northcote n’indique pas précisément que les tories aient désarmé. Des débats animés, éloquens pourront s’engager dans les deux chambres ; l’issue ne peut être incertaine. Toutes les discussions qui se produiront se ressentiront nécessairement de la récente victoire des armes anglaises, et elles ne pourront d’ailleurs être poussées à fond tant que la situation restera obscure et indécise en Egypte. L’instinct national est trop puissant en Angleterre pour que les partis se permettent d’entraver le gouvernement dans ce qui lui reste à faire à Alexandrie et au Caire. L’opposition se trouve liée tout à la fois par le succès qui vient de couronner cette rapide campagne et par la nécessité de laisser au gouvernement toute sa liberté d’action dans la vallée du Nil, dans les négociations diplomatiques qu’il a maintenant à poursuivre pour donnera son œuvre un caractère européen. Peut-être l’opposition retrouvera-t-elle des chances plus tard, le jour où elle aura à juger cette entreprise égyptienne dans sa partie politique ou diplomatique, qui n’est point à la vérité la moins difficile ; aujourd’hui, le gouvernement a tous les avantages. D’un autre côté, le cabinet libéral a la bonne fortune de se présenter au parlement avec des résultats également favorables dans les affaires d’Irlande.

Lorsque M. Gladstone en était encore à proposer ses hardies mesures agraires, son Land-act, son bill des arrérages, lorsqu’il se voyait obligé d’accompagner l’œuvre réformatrice de toutes les sévérités de la coercition, d’une nouvelle loi de sûreté générale, la politique ministérielle restait livrée à toutes les contestations ; on pouvait lui dire et on n’a pas manqué de lui dire qu’elle était témérairement révolutionnaire, imprévoyante, qu’elle portait atteinte aux grands principes de la propriété, de l’ordre social britannique, sans pouvoir se promettre de pacifier l’Irlande. A l’heure qu’il est la pacification n’est point assurément complète et plus d’une fois encore, vraisemblablement, l’Irlande sera un embarras pour l’Angleterre, Tout indique du moins un apaisement qui est dû sans doute à cette combinaison d’une répression sans foîblesse et de lois réformatrices. Il est certain que le nombre des crimes a diminué, que les actes de rigueur qui ont atteint quelques coupables ont eu un effet salutaire, que les réformes ont eu aussi une favorable influence sur les masses rurales, assez disposées désormais à profiter des libérales mesures votées en leur faveur. Les lois de M. Gladstone ont eu cet heureux résultat de désintéresser une partis de la population irlandaise, d’enlever par cela même des soldats à la révolte organisée, à l’influence de la land-league. Ce qui tendrait à le prouver, c’est que les chefs les plus ardens de la ligue semblent se décourager et se retirer du combat. Les souscriptions ouvertes aux États-Unis pour soutenir le mouvement viennent d’être closes. Il n’y a que quelques jours, dans une réunion qui a eu lieu à Wexford, en Irlande, un des plus opiniâtres et des plus fougeux agitateurs, M. Michael Davitt, a avoué que la campagne était finie, qu’on ne pouvait plus pour le moment continuer la lutte, et il n’a point hésité à convenir que si la land-league était vaincue, elle devait en grande partie sa défaite aux meurtres, aux incendies, aux crimes de toute sorte qui ont compromis la cause irlandaise. Ce qui est clair dans tous les cas, c’est que la défaite existe, puisqu’elle est avouée parles vaincus, et que M. Gladstone, au lieu de se trouver sous le poids d’un problème qui semblait insoluble, arrive aujourd’hui devant le parlement avec ce commencement de succès qui justifie sa politique. Il y a quelque temps, le ministère anglais semblait presque ébranlé et il eût été sans doute tout à fait compromis s’il eût manqué de résolution soit dans les affaires d’Irlande, soit dans les affaires d’Egypte. Il se relève victorieusement aujourd’hui, comme pour prouver que les gouvernemens se perdent plus souvent par leurs faiblesses que par une décision opportune.

Ch. de Mazade.