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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1880

Chronique n° 1165
31 octobre 1880


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre 1880.

Avant peu le rideau sera relevé sur la scène parlementaire. D’ici à dix jours, les chambres seront de nouveau réunies pour cette session extraordinaire, qui devient une nécessité périodique depuis qu’il est admis qu’une session ordinaire de six ou sept mois ne suffit plus pour expédier les affaires publiques, pour voter un budget. Les vacances auront pris fin, et malgré tout, à voir d’un regard calme ce qui se passe, ces excitations de partis, ces fureurs de polémiques et de dénigremens, ces confusions d’idées, ces incohérences de direction, on ne peut pas dire que la saison politique recommence dans les conditions les plus favorables. On ne peut pas dire que ce soient là des préliminaires heureux pour une session où le parlement aura nécessairement à s’occuper des intérêts les plus sérieux, où la chambre des députés, quant à elle, aura à prononcer sur son propre sort, sur l’heure de sa dissolution, sur le système d’élection qui présidera au renouvellement de l’assemblée.

Il ne faut rien exagérer sans doute ; ces excitations, même quand des ministres en sont jusqu’à un certain point les complices, ne sont qu’une expression très infidèle et très lointaine de l’état réel de la France. La France, la masse française, laborieuse et paisible, vit en dehors de l’atmosphère des partis. Elle est le plus souvent comme une spectatrice désintéressée de conflits d’opinions et d’agitations où tout le monde invoque son nom. Elle reste pendant ce temps à son industrie, à ses affaires, à toute cette œuvre multiple qui se résout en définitive dans de nouveaux progrès de richesse nationale. On le dit assez, on le disait récemment encore, les recettes publiques, loin de diminuer, ne font que s’accroître. Les droits d’enregistrement augmentent, le droit sur les boissons augmente, l’impôt sur les valeurs mobilières augmente. L’excédent pour les premiers mois de l’année dépasse de plus de soixante millions les prévisions budgétaires : preuve évidente que rien n’est interrompu dans la marche es affaires matérielles ! Oui, sans doute, la France ne travaille pas moins, elle ne consomme pas moins, elle ne porte pas moins ses contributions au trésor pendant qu’au-dessus d’elle passent les agitations inutiles ou dangereuses. C’était vrai il y a un an, c’est vrai encore aujourd’hui : ce contraste entre la réalité de la vie nationale et les déchaînemens factices des partis a été plus d’une fois remarqué même par des étrangers. Sait-on ce que cela prouve ? C’est que la masse du pays a gardé jusqu’ici une force de consistance par laquelle elle se défend et a pu réussir à rester elle-même sans se laisser trop sérieusement atteindre dans sa saine et active nature. Elle a vécu de son propre fonds, en un mot, elle vit sans trouble malgré tout, si bien qu’à cette heure même où l’on marche vers la session prochaine à travers toute sorte d’incidens équivoques et d’irritantes querelles, le calme invariable de cette masse nationale est encore la meilleure des garanties. Ce serait cependant une singulière illusion de croire que les désordres d’idées, en se prolongeant, soient sans péril, qu’un pays, si sage qu’il soit, puisse résister indéfiniment à ce régime de réhabilitations révolutionnaires, de diffamations violentes, de propagandes démoralisatrices, de pouvoirs insuffisans ou complices. Ce serait une étrange imprévoyance de se figurer que la sagesse et la confiance puissent être toujours en bas lorsqu’on haut il n’y a que trouble et confusion.

Certes s’il y a jamais eu un moment favorable pour en finir avec toutes les incohérences, pour créer un gouvernement sensé et libéral, assurant à la France cette paix intérieure qu’elle ne cesse de désirer, qui est dans ses intérêts comme dans ses instincts, c’est le moment où la république a été légalement fondée. Il n’y avait plus vraiment de difficulté pour l’instant. Les oppositions étaient vaincues et dominées par la puissance de manifestations publiques réitérées. S’il y avait dans les camps hostiles quelques-uns de ces chefs ou de ces groupes qui ne se réconcilient jamais, il y avait aussi dans tous les partis cette masse obscure et désintéressée toujours prête à accepter une situation régulière. Les circonstances mêmes, malheureuses pour le pays, pour tout le monde, semblaient faites pour rapprocher les opinions dans une œuvre de sérieuse et large transaction. Il n’y avait qu’à le vouloir ; mais il est bien clair que, chez ceux qui avaient à diriger cette sorte de mise en mouvement de la république, il fallait un grand esprit de modération et d’équité, le sentiment juste des conditions essentielles de gouvernement, l’intelligence des affaires, la résolution de tenir tête à tous les excès. Il fallait un certain nombre de qualités qui ne se rencontrent pas communément, nous en convenons, et, après tout, si ces qualités s’étaient même trouvées dans une mesure modeste, si elles avaient été accompagnées de bonne volonté, l’œuvre n’était pas encore impossible. Le malheur de ceux qui sont bientôt arrivés au pouvoir a été de se considérer comme des conquérans, de tout confondre, de porter dans les affaires l’esprit d’exclusion et de représaille, les passions de secte, les ressentimens révolutionnaires ; leur malheur a été de se figurer qu’ils n’avaient rien de plus pressé, rien de mieux à faire que de mettre au service d’une jalouse, d’une impatiente domination de parti toutes les forces de gouvernement et d’administration dont ils disposaient, dont ils trouvaient maintenant commode d’user à leur profit. Ils ont réussi à se créer un système un peu singulier, assez original, qui est tout simplement un composé d’agitation et d’arbitraire, un mélange de tous les préjugés d’opposition ou de radicalisme et des plus mauvaises pratiques de tous les régimes qui les ont précédés. Au fond, c’est cela : dans leurs projets, dans leurs combinaisons, dans leurs actes, ce sont de semi-révolutionnaires maniant sans prévoyance les ressorts les plus délicate ou les plus suspects de gouvernement. Ils ont voulu faire de l’ordre avec du désordre, et ils ont fait aussi parfois du désordre avec l’ordre tel qu’ils le comprenaient. Ils n’en sont pas arrivés là du premier coup, ils y arrivent. Le résultat est ce qu’on voit aujourd’hui ; c’est cette triste campagne qui se poursuit, où, pour la satisfaction évidente d’une passion de secte, on déploie toutes les ressources, tous les raffinemens de l’omnipotence administrative et où l’état est assurément compromis dans de bizarres aventures. M. le ministre de l’intérieur, pour son coup d’essai, s’est montré un heureux imitateur des procédés de l’empire, c’est ce qu’on peut dire de plus avantageux pour lui ; mais enfin, parlons franchement, n’est-ce pas se faire une singulière idée de la dignité de l’état et offrir un étrange spectacle à un pays que de déployer la force publique, gendarmes et bataillons de ligne, pour protéger l’effraction de quelques portes de couvens, ou d’envoyer des commissaires de police qui sont obligés de se glisser dans une chapelle, pour s’insinuer dans une Sacristie, pour pénétrer de là dans une maison religieuse ? Qui joue ici le rôle le plus humiliant ? Quelle figure donne-t-on à la république qu’on prétend servir ? Voilà cependant où l’on peut être conduit, une fois qu’on est entré dans cette redoutable voie d’aventure !

C’est la loi, répète-t-on sans cesse, il faut bien faire exécuter la loi ! On ne voit pas qu’on tourne toujours dans le même cercle et que c’est là justement la question. Si les religieux qu’on pourchasse ont commis un délit, qui a le droit de qualifier le délit ? S’ils ont encouru une peine, qui a le droit de déterminer et d’infliger la peine ? Ce n’est pas apparemment l’administration. S’il n’y a ni délit ni peine, s’il n’y a qu’une question douteuse, que ne procédait-on comme un vrai gouvernement doit procéder ? Que ne commençait-on par aller demander une loi aux chambres ? Alors tout eût été éclairci ; la situation aurait été nette. C’était la seule solution régulière. Le reste n’est qu’une interprétation facultative et discrétionnaire d’administration ; c’est l’arbitraire, dont on se réserve de régler l’usage dans un intérêt d’état dont on est juge, et en invoquant la raison d’état, appuyée de mesures de haute police, qu’il s’agisse de moines ou d’autres personnes, sait-on ce qu’on fait ? Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, on absout tous les attentats, grands ou petits, dont l’essence est précisément l’exécution sommaire, non par mandat de justice, mais par voie de haute police. On innocente le dernier empire dans son origine de même qu’on l’imite dans ses procédés. On donne pour son propre compte, pour le compte de la république, un exemple de plus de cet arbitraire administratif qui se produit sous toutes les formes, même sous la forme comique, qui est si bien devenu une tradition qu’on s’en sert presque naïvement à toutes fins, à tous propos, comme si rien n’était changé dans les institutions. Si encore il y avait et s’il pouvait y avoir un résultat sensible, sérieux, proportionné aux efforts qu’on est obligé de faire et aux difficultés qu’on se crée ! Mais quoi ! on aura dispersé quelques capucins, quelques prémontrés ou barnabites, — et pour cela depuis six mois un gouvernement tout entier s’agite, passe par des crises intérieures, s’excite lui-même, provoquant d’un autre côté une agitation, des démonstrations qui à leur tour peuvent être exagérées, qui ne sont pas moins dangereuses parce qu’elles remuent des sentimens profonds. On vit dans un état de crise factice sans raison, sans profit ; et qu’on remarque la dure alternative où l’on se trouve conduit : s’arrêter tardivement, ce serait un aveu d’impuissance, un échec qui ne serait pas aujourd’hui sans gravité et sans inconvéniens, nous en convenons ; aller plus loin, aller jusqu’au bout, c’est s’exposer à prolonger ce spectacle de l’autorité compromise, de préfets condamnés à un triste rôle, de portes enfoncées, d’appareils militaires bizarrement déployés autour de quelques couvens, de scènes qui sont d’un autre temps, qu’on croyait ne plus revoir. M. le ministre de l’intérieur s’est peut-être un peu hâté de voir dans tout cela de quoi rédiger des bulletins de victoire et de se laisser complimenter pour son habileté, sa fermeté et son énergie, — surtout pour le secret de ses manœuvres. C’est positivement prodigieux : ce pauvre M. de Persigny n’eût pas mieux fait !

Non, on ne réussira pas à rehausser cette triste campagne, dût-on invoquer des nécessités de défense et essayer de tirer parti de quelques manifestations compromettantes, après tout plus bruyantes, que dangereuses. On ne réussira pas à prouver qu’on était obligé de s’engager dans cette aventure, qu’on porte avec soi dans ce camp de guerre où l’on s’est établi les droits légitimes de l’état, l’honneur de la société civile, les principes libéraux, les destinées de la république. Ce qu’on a justement le droit de reprocher aux ministres qui ont conduit les affaires du pays au point où elles sont, c’est de n’être ni des libéraux, ni des hommes de gouvernement, ni même des républicains éclairés, fidèles à l’esprit de la constitution, de s’être engagés dans une aventure par passion de parti, de s’être avancés sans savoir où ils allaient et de n’avoir plus osé s’arrêter. Ce qu’on a le droit de remarquer, c’est que depuis quelque temps, par inexpérience ou par emportement, on semble tout fausser et tout altérer, les traditions libérales aussi bien que les plus simples notions de gouvernement, aussi bien que les conditions les plus essentielles du régime parlementaire. Qu’on voie ce qui se passe depuis six mois. Un ministère existe ; il a été heureux ou malheureux dans ses actes, dans ses combinaisons, peu importe, il est sorti à peu près affermi d’une session laborieuse. Une crise éclate tout à coup en l’absence du parlement. Qui disparaît ? C’est le président du conseil, c’est justement celui qui est censé représenter la politique générale du cabinet, celui qui a reçu les votes de confiance des chambres. Le ressort du régime parlementaire est évidemment faussé sous une influence invisible. On ouvre une guerre d’opinion, de croyance, sous un drapeau de libéralisme et on commence par porter atteinte au droit commun, aux garanties libérales placées jusqu’ici sous la protection de la justice indépendante ; on s’arme de la raison d’état, qui menace toutes les libertés. On veut, dit-on, maintenir l’autorité, l’honneur du gouvernement, et ce qu’on place sous ce nom de gouvernement, c’est l’arbitraire administratif déployé dans tout son luxe. On se flatte de glorifier, de servir la république, et c’est assurément la république qui est la première compromise par un système dont la conséquence est de la rapetisser aux proportions d’un parti, de l’identifier avec les passions, les préventions et les violences de secte. On est parti de cette idée simple, juste et acceptée, que, pour le bien et le repos de la France, il y avait à faire une république libérale, régulière, protectrice ; on arrive à une république exclusive, agitatrice et querelleuse, qui, telle qu’on la pratique, ne donne au pays ni la liberté régulière et paisible, ni un gouvernement protecteur.

Voilà la vérité ! on s’est exposé à tout compromettre en confondant tout, et de cette confusion que la politique ministérielle a certainement contribué à développer, il est résulté une situation dont le premier signe est l’affaiblissement de toutes les garanties, où toutes les discordances, les diffamations et les excès de polémiques se produisent contre le gouvernement lui-même, contre les institutions et les hommes. Le mal est évident ; il n’a rien d’irrémédiable sans doute tant que le pays, par sa tempérance, reste un contre-poids, un point d’appui pour redresser une politique égarée. Rien n’est perdu parce qu’il y a une de ces crises comme il y en a dans tous les temps et sous tous les régimes ; mais c’est à coup sûr le moment où tous les esprits modérés, tous les républicains éclairés doivent réunir leurs efforts pour replacer la république dans des conditions où elle puisse vivre avec sûreté pour elle-même, avec profit pour le pays.

Quelle sera maintenant l’attitude du ministère dans la session qui va s’ouvrir et quel accueil recevra-t-il dans le parlement ? Il n’est point impossible qu’il ne réussisse d’abord à se créer une certaine majorité à la faveur des satisfactions qu’il a données d’avance à la fraction la plus impatiente de la chambre. Il est cependant douteux qu’il puisse désarmer ou satisfaire jusqu’au bout des amis qui ressemblent étrangement a des ennemis. Les discours qu’ont récemment prononcés en province M. Clemenceau, M, Floquet, sont pour lui des signes assez inquiétans. Sa situation sera d’autant plus difficile qu’il va se trouver en face d’une chambre des députés préoccupée de sa fin prochaine, ayant à décider à quel moment elle se dissoudra, quel programme de lois elle réalisera avant de disparaître. A vrai dire, la question de l’heure de la dissolution n’est pas bien sérieuse ; elle est résolue en termes précis par la constitution elle-même, qui fige une durée de quatre années pour chaque législature. Ce n’est que par une subtilité qu’on peut discuter pour savoir s’il s’agit de quatre années réelles, — ce qui conduirait la chambre d’aujourd’hui au 14 octobre 1881, — ou de quatre budgets, ce qui impliquerait une dissolution plus prochaine. Il n’y a doute que là où le texte est incertain, et ici il ne l’est pas. Il fixe quatre années. Quant aux lois que la chambre aura à voter avant de disparaître, elle en a trop pour qu’il n’en reste pas beaucoup en chemin, et le meilleur service qu’elle pourrait rendre au pays serait de trouver en elle-même, si c’est possible, les élémens d’une majorité décidée à soutenir une politique de modération et de paix intérieure.

Le monde est prompt à s’alarmer, et il est peut-être aussi un peu prompt à s’apaiser, comme si un simple incident devait suffire pour tout aggraver ou pour tout simplifier, comme si la vie et les relations des peuples n’étaient pas une succession d’épreuves auxquelles les gouvernemens doivent s’accoutumer. Toujours est-il que l’Europe, après avoir été un moment inquiétée par les affaires d’Orient, éprouve depuis une semaine ou deux un certain soulagement. Elle n’est plus du moins exposée à toutes les chances de cette démonstration navale, qui n’était, il faut l’avouer, qu’une expression peu décisive de l’intime accord des puissances et qui, pour un résultat douteux, pouvait conduire à des complications inutiles. Cette démonstration, passablement contrariée, elle aura eu son influence si l’on veut, si l’on tient à garder cette satisfaction. Dans tous les cas, les Turcs, mieux inspirés ou mieux conseillés, se sont décidés à épargner aux navires européens une plus longue station sur les côtes d’Albanie. Ils ont eu l’air de résister, puis ils se sont exécutés en offrant ce qu’ils n’avaient d’ailleurs jamais absolument refusé, la cession de Dulcigno, — et cette fois c’était sérieux. On n’en peut douter, le baron Haymerlé le disait ces jours derniers encore avec son autorité officielle devant les délégations autrichiennes : « Il n’est plus douteux que la Porte n’ait sérieusement l’intention de céder Dulcigno. Les difficultés ne portent plus que sur des détails, comme la date de l’entrée en possession des Monténégrins et la demande de ceux-ci que Dulcigno leur soit remis avec les formalités d’une capitulation militaire… » Que les difficultés de détail dont parle le baron Haymerlé aient leur gravité, quelles impliquent quelques délais, c’est vraisemblable, si on veut bien ne pas oublier que les Turcs ont leur manière de procéder, que le temps compte peu pour eux, et qu’après tout, ce qu’on leur demande, c’est le sacrifice d’un territoire que la fortune des armes a laissé entre leurs mains. En réalité, la question essentielle n’est pas moins tranchée et, d’après toutes les apparences, les Turcs se mettraient en mesure de faire honneur aux vœux de l’Europe. Un nouveau commandant militaire serait déjà envoyé, l’armée régulière serait augmentée en Albanie pour dominer les résistances ; on est en voie de négociation pour la remise définitive de Dulcigno. L’opposition des Albanais, bien qu’elle semble encore vive, devra évidemment céder devant la résolution formelle des Turcs.

Cette affaire de Dulcigno, elle peut donc être considérée comme à peu près réglée. Malheureusement, ce n’est là qu’une partie du programme de la dernière conférence de Berlin, et tandis qu’on en finit sur les côtes d’Albanie, la question renaît ou plutôt reste tout entière en Épire, en Thessalie pour la délimitation grecque. Ici on se trouve entre l’Europe qui a tracé des frontières de fantaisie, la Porte qui n’accepte pas du tout l’œuvre de la diplomatie, et la Grèce qui, à son tour, entre en scène sur la foi d’une délibération européenne, de ce qu’elle considère comme une promesse. Quelles seront maintenant les suites de cette situation où les difficultés ne font que se déplacer ?

Évidemment un des malheureux résultats de la politique à laquelle on s’est laissé aller a été d’égarer le sentiment hellénique en lui promettant ou en paraissant lui promettre plus qu’on ne pouvait tenir, et de placer la Grèce dans un dangereux état de surexcitation. Le roi George a passé ces derniers mois à parcourir l’Europe. Il a visité les cours et les capitales, Paris comme Londres, Berlin et Vienne. Il a pris peut-être pour des engagemens des témoignages de sympathie qu’on ne refuse jamais à la Grèce. Il est rentré récemment à Athènes, et dès son retour il a ouvert le parlement hellénique. Le roi George a tenu naturellement un langage assez belliqueux. Il s’est prévalu des décisions de la diplomatie conférant à la Grèce la nouvelle frontière qui rattache au royaume des membres épars de la mère patrie. Il a fait appel à tous les concours « pour accomplir la tâche nationale qui lui est imposée. » Il était obligé de parler ainsi, ne fût-ce que pour justifier les mesures adoptées en l’absence des chambres, les crédits extraordinaires, les emprunts, la mobilisation de l’armée, qui, a-t-il ajouté, « restera sous les drapeaux jusqu’à ce qu’elle ait accompli son devoir en établissant un nouvel ordre de choses dans les provinces qui nous ont été concédées. » Le discours du roi George n’est, après tout, que l’expression des sentimens de son peuple. Par une complication de plus, le lendemain même de l’ouverture du parlement, le ministère de M. Tricoupis, qui a pris l’initiative des premières mesures extraordinaires, a été renversé, et M. Tricoupis a été remplacé à la présidence du conseil par M. Comoundouros, qui, à son tour, n’a fait qu’accentuer le langage belliqueux du roi. Pressé de s’expliquer sur la politique qu’il portait au pouvoir, M. Comoundouros aurait insisté, dit-on, sur la nécessité « de ne point ajourner les préparatifs nécessaires pour prendre possession du territoire assigné à la Grèce jusqu’au moment où l’Europe entreprendrait d’assurer l’exécution de ses décisions. » Il reste à savoir quel est le sens réel de ce langage et de ces changemens ministériels.

C’est assurément une situation pénible pour un petit peuple qui a de grandes ambitions nationales. La Grèce se trouve en face de questions également graves. Entend-elle se charger quand même, par ses propres forces, de la conquête des territoires qui lui ont été attribués un peu légèrement ? Elle risque de se jeter dans une lutte inégale et de compromettre pour longtemps son avenir. Restera-t-elle sous les armes indéfiniment, attendant une occasion favorable ? Ses finances n’y suffiraient pas, et le pays ne pourrait supporter ce régime de perpétuelle excitation. En est-elle encore à compter sur un concours effectif de l’Europe ? Ce serait visiblement désormais la plus dangereuse des illusions après ce qui vient d’arriver pour Dulcigoo. L’expérience de la démonstration collective est faite pour apaiser les impatiences d’imagination de M. Gladstone, et ce n’est pas sans doute sérieusement que le fils du premier ministre d’Angleterre a mêlé le nom de la France à des projets quelconques. Le baron Haymerlé, de son côté, déclare que l’Autriche ne se prêtera à aucune mesure pouvant amener la guerre avec la Turquie, et que son intervention en faveur de la Grèce se bornera à une action toute diplomatique. Quant à M. de Bismarck, il va plus loin : il aurait, dit-on, déclaré tout haut récemment qu’aucune puissance n’aurait le droit de poursuivre seule l’exécution du traité de Berlin. La Grèce n’a donc à compter que sur des secours tout diplomatiques, sur des sympathies qui pourraient même se refroidir si, par des témérités aventureuses, par des coups de tête, elle contribuait à raviver des crises importunes pour tout le monde.

Le fait est, à y regarder de près, que toutes ces confusions orientales où l’on se perd pourraient bien commencer à fatiguer l’Europe, et que ni en Allemagne, ni en Autriche particulièrement, on ne paraît disposé à continuer ce jeu d’interventions ou de démonstrations sans issue. Ce n’est point assurément que M. de Bismarck, quand il le veut, quand il le croit utile à sa politique, soit homme à reculer devant les complications et à s’effrayer d’avoir à conduire à la fois toute sorte de questions brûlantes. Pour le moment, il n’en est pas là. Est-ce l’effet d’une direction savamment imprimée à l’opinion par le chancelier, ou bien est-ce le chancelier qui croit habile de suivre en cela le mouvement de l’opinion ? Toujours est-il qu’à Berlin on a l’air de ne s’intéresser aux affaires d’Orient que dans la mesure où ces affaires peuvent réagir sur la paix générale. L’Allemagne a ses préoccupations intérieures, ses luttes de partis, ses conflits d’intérêts, ses incidens. Hier, c’était la fête nationale de l’achèvement du dôme de Cologne, à laquelle l’empereur Guillaume est allé assister. Aujourd’hui c’est le Landtag prussien qui vient de s’ouvrir à Berlin. Bientôt ce sera le parlement allemand qui entrera en session. M. de Bismarck, quant à lui, est depuis quelques mois tout entier à sa politique financière et économique, à des projets qu’il prépare, auxquels il attache assez de prix pour s’être chargé lui-même du ministère du commerce. M. de Bismarck, en homme de son temps, sent l’importance des questions d’économie publique, et il paraît être en train d’attaquer les révolutionnaires, les socialistes de l’Allemagne, non plus seulement par des lois répressives, par le grand ou le petit état de siège, mais par des réformes conçues à sa manière, par une sorte de socialisme d’état dont l’opinion commence à se préoccuper. Ce que sera ce système économique, on ne le voit pas bien encore ; on ne voit qu’une chose, c’est le soin jaloux avec lequel le chancelier, après avoir fait l’Allemagne par la diplomatie et par les armes, s’occupe à lui donner une constitution financière et industrielle.

Il est certain, comme le disait ces jours derniers M. le président de la république en recevant les délégués étrangers d’un congrès postal réuni à Paris, il est certain qu’au temps présent, l’industrie, le commerce, les intérêts matériels, les forces économiques, les capitaux ont un grand rôle dans la vie et les relations des peuples. Ce sont des élémens essentiels de la politique dans tous les pays, en Autriche comme en Allemagne ; ils entrent dans toutes les combinaisons. C’est bien aujourd’hui, à ce qu’il semble, la pensée du cabinet cisleithan à Vienne. Tandis que le baron Haymerlé multiplie au nom de l’empire, devant les délégations autrichiennes réunies à Pesth, les déclarations les plus pacifiques, le chef du ministère cisleithan, le comte Taaffe, suit avec une habile constance une politique qui lui suscite sans doute beaucoup d’ennemis. Il a contre lui les Allemands, les centralistes, qui lui ont déclaré une guerre passionnée, qui ont tenu dans ces derniers temps des réunions bruyantes à Mœldidg, à Brünn, à Karlsbad, qui l’accusent de sacrifier de subordonner l’élément allemand. Il n’est pas d’un autre côté à l’abri des attaques de nombre de Slaves exaltés et exigeans, qui lui reprochent de ne pas faire assez pour les nationalités ; le comté Taaffe, en un mot, trouve des adversaires dans des camps opposés ; c’est tout simple puisqu’il est arrivé au pouvoir avec un système de médiation et de transaction, non pour faire prévaloir le centralisme à outrance ou le fédéralisme, mais pour rapprocher les nationalités diverses dans une équitable égalité, pour les amener à vivre ensemble dans l’unité de l’empire, sous la garantie de la constitution. Le comte Taaffe est un constitutionnel résolu qui s’emploie à négocier la paix entre les nationalités.

Que cette politique ait des adversaires ardens, cela n’est pas douteux ; elle est aussi sérieusement soutenue, elle trouvera selon toute apparence une majorité suffisante dans le parlement. Elle a sa raison d’être dans la situation de l’empire autrichien, et c’est précisément pour donner plus de force à cette politique que le comte Taaffe se préoccupe de chercher des auxiliaires dans les intérêts ; il veut aider à la fusion politique, toujours difficile, par le développement et le rapprochement des intérêts. Le ministre des finances, le docteur Dunakewski, est chargé de préparer tout un ensemble de mesures économiques, et une partie du système est déjà visiblement cette création récente d’une « Banque impériale-royale des pays autrichien. » Le titre même est significatif, et la mission donnée à l’institution nouvelle en rehausse l’importance. On a voulu attribuer une origine toute politique à la banque qui vient d’être créée. Elle a évidemment ce caractère en ce sens qu’elle est faite pour être sous la garantie du gouvernement, le puissant instrument d’une fusion d’Intérêts entre les « pays autrichiens. » Elle a aussi ce caractère en ce sens que, placée par l’empereur sous la direction d’un Français, M. Bontoux, qui a été longtemps à la tété d’une partie des chemins de fer de l’empire, elle est un lien de plus entre l’Autriche et la France. Elle peut enfin avoir pour objet ou pour résultât d’affranchir le gouvernement de la tutelle des banques viennoises en lui donnant le moyen de dégager sa situation financière : C’est par tout cela qu’elle se rattache à la politique et qu’elle est comme l’expression nouvelle d’un mouvement économique favorable à la paix aussi bien qu’aux intérêts autrichiens.

L’Italie mène laborieusement et un peu prosaïquement aujourd’hui une vie qui a commencé autrefois comme un roman ; Il y a eu un temps où, pour avoir été énergiquement et prudemment conduite pendant quelques années, elle trouvait tout à souhait ; elle avait des hommes faits pour la circonstance, des alliances savamment préparées et le succès, prix de la discipline, de l’habileté ou de l’audace. Maintenant, comme presque tous les pays, plus que d’autres pays, elle a ses difficultés qui naissent de l’absence d’une forte direction, de la division ou de la désorganisation des partis, des confusions parlementaires, et c’est ce qui rend plus sensible encore peut-être la disparition successive des hommes qui ont aidé l’Italie à naître, à se constituer sous sa forme nouvelle il y a vingt ans. De tous ceux qui ont présidé à cette légendaire transformation, en effet, il n’en reste plus beaucoup ; ils sont presque tous morts, roi, ministres, politiques, soldats. Un des derniers de ces grands Italiens de 1860 était le baron Bettino Ricasoli, qui vient de s’éteindre à soixante-douze ans dans son château de Brolio, près de Sienne. Celui-là était certes une des figures les plus fières et les plus originales des révolutions d’où est sortie l’Italie nouvelle. Il était resté imposant et respecté dans l’indépendance sévère et silencieuse où il aimait à se renfermer sans nulle affectation vulgaire.

Vieux Toscan de race, patriote d’âme et d’esprit, alliant dans sa nature patricienne l’instinct gibelin au libéralisme de l’homme moderne, le baron Bettino Ricasoli n’a paru que par instans dans la politique. Il avait été un des chefs du parti libéral en 1848 ; mais il était bientôt rentré dans la retraite, dévorant l’amertume de voir tout compromis par des démagogues, et le grand-duc restauré par les Autrichiens. C’est surtout en 1859, aux premiers mois de 1860, après Villafranca, qu’il prenait un rôle décisif. Plus que tout autre peut-être, il a eu le sort de l’Italie en ses mains, à ce moment où les événemens le faisaient dictateur à Florence, où tout dépendait d’un faux mouvement entre l’Autriche et la France. C’est par le baron Ricasoli, aidé de ses amis, que l’annexion de la Toscane, des duchés au Piémont s’accomplissait en dépit de tous les obstacles intérieurs ou diplomatiques. Impassible au milieu des négociations nouées autour de lui, inflexible contre les fauteurs d’agitations révolutionnaires aussi bien que contre ceux qui cherchaient à fonder, un royaume de l’Italie centrale, dominant par le seul ascendant de son caractère, de son désintéressement et de son énergie, la population florentine, il marchait silencieusement à son but : la constitution d’un « royaume fort » en face de l’Autriche, que le traité de Villafranca laissait à Venise. Sans lui l’unité de l’Italie ne se serait pas réalisée de si tôt, parce que si un royaume central eût été dès lors constitué, l’annexion du Midi devenait à peu près impossible ; l’expédition de Sicile et de Naples n’eût été qu’une aventure où les événemens auraient pris un autre cours. Ricasoli a eu une action décisive dans une autre circonstance : c’est ce jour de 1861, où, gonflé de la conquête de Naples, Garibaldi, avec ses allures de tribun soldatesque, menaçait le roi, le parlement de Turin, surtout Cavour, et pouvait encore une fois tout mettre en doute. Ce jour-là Ricasoli, se levant dans la chambre au milieu de l’émotion universelle, faisait plier sous son accent impérieux Garibaldi lui-même en le rappelant au respect du roi, du parlement et de l’œuvre nationale. L’assemblée tout entière frémissait en entendant ce justicier à la mine grave et fière dire d’une voix vibrante : « Le général Garibaldi et moi, nous nous sommes juré à Florence de faire notre devoir… J’ai fait le mien !… Qui donc ici pourrait avoir l’orgueil de réclamer le privilège du patriotisme et de s’élever au-dessus des autres ? »

Depuis, il avait été plusieurs fois président du conseil, il l’avait été particulièrement pendant quelques mois en 1866, au moment de la guerre dont le dernier mot devait être la récupération de Venise. En réalité, il n’avait pas l’ambition du pouvoir, il n’avait surtout rien d’un coureur de fortunes ministérielles. Dans une heure critique, il pouvait tout dominer par la volonté, par l’ascendant d’une considération universelle ; mais il l’avouait lui-même avec un mélange de finesse et de fierté native, il ne se sentait pas fait pour être un ministre des temps ordinaires, pour se mêler aux stratégies parlementaires. Il n’en avait pas le goût et il n’avait pas la flexibilité nécessaire. Il restait en dehors des brigues, habituellement silencieux. Il n’avait pris qu’une seule fois la parole dans ces derniers temps. C’était à l’occasion des affaires de la malheureuse Florence délaissée et ruinée. Le plus souvent il se plaisait à vivre dans la retraite. Il aimait ce manoir féodal de Brolio, où tout respirait l’austérité, où il exerçait un bienfaisant patronage autour de lui et où il vient de s’éteindre, patriote et libéral jusqu’à la dernière heure. Le baron Bettino Ricasoli a été avant tout un caractère à travers les révolutions dont il a été un des héros sans en être un instant ébloui, et en Italie comme partout, aujourd’hui plus que jamais, ce sont les caractères qui peuvent soutenir ou relever une nation.


Ch. de Mazade.