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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1880

Chronique n° 1166
14 novembre 1880


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre 1880.


Les choses vont étrangement en ce monde et surtout dans notre pays. Elles ont pour le moment cela de particulier que ce qu’il y a de sérieux n’exclut pas un certain comique et que le ridicule de certaines scènes, qui ne laisse pas d’éveiller quelque gaîté, ne suffit point à pallier ce qu’il y a de profondément inquiétant dans tout ce qui se passe. C’est par instans à la fois lisible et triste. Les affaires du monde, dit-on souvent pour se consoler, ont de tout temps marché ainsi, mêlant le plaisant au sévère. C’est possible ; il ne faudrait pourtant pas abuser du genre. La politique, on en conviendra, s’accommoderait de ne pas ressembler tour à tour à un mélodrame ou à un vaudeville, d’être tout simplement une œuvre de raison parlant à la raison. Cette œuvre de la raison calme, impartiale et libre, c’est malheureusement, à ce qu’il paraît, ce qu’il y a de plus difficile, et dans tous les cas ni les préliminaires de la session qui vient de s’ouvrir, ni les premiers actes parlementaires qui datent d’hier ne semblent, à coup sûr, rentrer dans ce programme d’une politique de bon sens dont la France serait vraisemblablement disposée à se contenter. Des agitations bravées sans nécessité et sans profit, des incidens presque burlesques de plus d’un genre traversant les situations les plus graves, des pouvoirs oscillant entre les violences et les faiblesses, des incohérences de parti, une crise ministérielle née de malentendus, dénouée ou conjurée par des explications qui n’expliquent rien, c’est en vérité pour le moment l’édifiant résumé de nos affaires. Et c’est ainsi qu’on travaille à la fondation d’un régime, — qui serait bien heureux, on l’avouera, s’il n’avait contre lui que ses adversaires.

Le parlement s’est donc retrouvé en session il y a quelques jours au Luxembourg et au Palais-Bourbon. Il s’est réuni sous l’impression encore chaude de cette campagne que le ministère vient de poursuivre contre tous les couvens de France et par laquelle M. le président du conseil a cru s’assurer d’avance une majorité, dominer ou neutraliser les hostilités dont il se savait l’objet dans certaines fractions républicaines. C’est sous le pavillon de l’exécution des décrets que le ministère s’est présenté aux chambres, avec une déclaration dont le premier mot est la glorification sans réserve de ce qu’il vient d’accomplir et dont le dernier mot est un appel à la confiance du parlement. Sauf cela, cette déclaration ministérielle par elle-même, à vrai dire, n’a rien de particulièrement original. Elle ressemble à tous les programmes ; elle a la prétention de tracer à la chambre des députés un itinéraire législatif pour arriver sans trop d’encombre aux élections de l’année prochaine. Elle délaie chemin faisant, dans une langue douteuse, un certain nombre de banalités qui ont déjà servi plus d’une fois. En réalité, la partie essentielle, calculée, de la déclaration est dans la préface et dans la conclusion. La préface ou l’introduction, c’est le témoignage de satisfaction que le gouvernement se décerne à lui-même pour sa brillante campagne administrative contre les communautés religieuses. La conclusion, c’est cette sorte de mise en demeure adressée au parlement par un ministère déclarant qu’il n’accepte pas un concours de complaisance, qu’il ne veut être ni subi ni toléré, qu’il ne saurait « se contenter d’une confiance apparenté et d’une approbation précaire. » C’était assez fier, d’autant plus qu’en présentant ainsi son programme, M. le président du conseil venait de parler avec quelque dédain de ces « manifestes ambitieux et retentissans qui touchent à tout sans rien résoudre. » Cela allait droit à quelques républicains de la chambre qui ont prononcé récemment en province ces discours « retentissans » auxquels le chef du cabinet faisait allusion.

Qu’est-il arrivé cependant ? A peine la déclaration du gouvernement venait-elle d’être lue, tout s’est gâté subitement, et le « concours résolu » demandé à la chambre a paru singulièrement compromis. Le ministère n’avait-il donc pas fait assez avec l’exécution de ses décrets ? N’a-t-il pas donné assez de gages de sa bonne volonté ? M. le président du conseil est-il décidément peu en faveur auprès de certains groupes de la chambre qui sont pourtant, eux aussi, de la majorité républicaine ? Il y avait bien, paraît-il, quelque chose, puisque la discorde a éclaté à la première occasion, séance tenante, à propos d’une simple question d’ordre du jour. Le chef du cabinet a tenu à mettre au premier rang, dans les discussions prochaines, les lois sur l’enseignement ; une fraction de la chambre a voulu la première place pour la loi de réorganisation judiciaire, pour ce qu’on appelle par un euphémisme la réforme de la magistrature. Le scrutin a mis le gouvernement en minorité, et, du coup, M. le président du conseil s’est cru obligé d’annoncer fièrement la retraite du cabinet, Il n’y avait pas trois heures que le parlement avait repris sa session, il n’y avait pas une heure que la déclaration du gouvernement venait d’être lue, le ministère avait déjà essuyé un échec.

Était-ce simplement, comme on l’a dit, l’effet d’un malentendu, d’une surprise ? Ce n’était point évidemment un malentendu, autant qu’on a bien voulu le dire, puisque M. le président du conseil n’ignorait pas les intentions d’une partie de la chambre qui lui avaient été communiquées, puisque le vote avait été précédé d’un débat contradictoire. En réalité, les uns se sont donné avec empressement le plaisir d’infliger au cabinet une mésaventure ; les autres, sans s’être précisément prononcés contre lui, n’ont pas éprouvé un besoin démesuré de lui épargner l’ennui d’un mécompte, et le vote a décidé. Comment sortir cependant de cette confusion où venait de se laisser tomber un ministère qui, après tout, ne demandait pas mieux que de se relever et de rester ? Il fallait d’abord absolument qu’il y eût eu un malentendu. Un député obligeant de la majorité, M. Louis Legrand, s’est dévoué pour le prouver, pour éclaircir le mystère, pour offrir enfin au chef du cabinet l’occasion d’une revanche de scrutin par un de ces votes de confiance qui sont l’éternelle ressource des pouvoirs en détresse, et c’est ici vraiment que tout a son prix. M. Louis Legrand s’est expliqué, M. le président du conseil s’est expliqué, M. Clemenceau, M. Naquet, M. Floquet, se sont expliqués. Tout le monde s’est expliqué, tout le monde a demandé, a appelé la lumière, et, par le fait, de toutes ces explications, il n’a jailli sérieusement aucune lumière. Le ministère a eu son vote, il a pu rester, mais on n’a pas vu plus clair dans sa situation pas plus que dans la confusion des partis. Après cette discussion lumineuse, on a été à peu près aussi avancé qu’on l’était la veille. Ce qu’il y a de curieux, d’original, c’est l’émulation avec laquelle on s’est plu à invoquer le devoir patriotique d’éviter les crises. L’honorable interpellateur a déclaré avec une parfaite conviction qu’il croyait s’inspirer « de la pensée intime de cette grande démocratie française, si laborieuse, si calme, qui ne demande qu’à vivre, qu’à travailler, qui a horreur de l’instabilité gouvernementale… » M. Jules Ferry, reprenant le motif à son tour, s’est écrié : « j’estime que ce pays de France, qui n’aime pas les crises politiques, a surtout horreur de celles qu’il ne comprend pas clairement. Je suis d’avis qu’il n’est jamais bon qu’une crise ministérielle se dénoue ailleurs que dans la pleine lumière de la tribune, en face du pays… L’instabilité gouvernementale, qui n’est bonne pour aucun régime, est mortelle pour le gouvernement parlementaire, elle serait un très grand péril pour le gouvernement républicain que nous possédons… » Fort bien, voilà qui est parler ! Il resterait seulement à savoir comment un changement à la suite d’un vote aurait été aujourd’hui une si extraordinaire anomalie, lorsqu’il y a deux mois, on a trouvé tout simple qu’en l’absence des chambres, sans explication, en dehors de la « pleine lumière de la tribune, » il y eût une crise ministérielle qui a fait de M. Jules Ferry un chef de cabinet. Interrogé sur ce point délicat, M. le président du conseil s’est habilement dérobé, laissant à M. de Freycinet le soin de répondre devant le sénat. C’est encore une question à éclaircir entre bien d’autres.

M. le président du conseil, à la vérité, a pour le moment assez à faire de défendre dans sa personne la « stabilité gouvernementale, » de démontrer avec une pathétique éloquence la nécessité d’un « ministère viable, » non pour lui assurément, — il est trop désintéressé du pouvoir ! — mais « pour la république, pour les institutions… » Il se porte même au combat, dans l’intérêt de la république et de la stabilité gouvernementale, avec des préoccupations si vives qu’il laisse échapper des phrases un peu extraordinaires ou un peu baroques pour un ministre de l’instruction publique, grand maître des arts et des lettres. « Quand nous aurons fait cela, dit-il en énumérant les lois qui restent à discuter, qui sont inscrites dans la déclaration du gouvernement, — quand nous aurons fait cela, nous aurons fourni à la course qui nous reste à parcourir une ampleur suffisante… » L’image est hardie ! Que demande-t-on d’ailleurs à M. le président du conseil qu’il ne soit disposé à faire pour le bien de la paix, pour dissiper les nuages, pour montrer enfin qu’entre la majorité et lui il y a une parfaite communauté de vues et d’intentions ? Désire-t-on un peu plus de laïcité ? Il en mettra partout. Il ne cédera pas à M. Paul Bert et au conseil municipal de Paris l’honneur d’affranchir l’esprit humain en commençant par détruire la liberté de l’enseignement. — On veut bouleverser la magistrature sous prétexte de la réorganiser : qu’à cela ne tienne, le gouvernement a pris son parti, il fera ce qu’on voudra, il se flatte d’avoir dit sur cette grande question « des choses d’une extrême gravité et qu’aucun gouvernement n’avait jamais dites avant lui. » On tient enfin à l’ordre du jour qu’on a voté comme le ministre tient à la vie : soit encore, le chef du cabinet ne demande pas qu’on change l’ordre du jour, et pour peu qu’on lui dise qu’il y a eu un malentendu, il s’empresse de recueillir le mot comme l’expression des sentimens de la chambre, de cette assemblée, — « la mieux intentionnée, la plus laborieuse, la plus courageuse des assemblées… » C’est ce que M. Jules Ferry appelle « naître fièrement ! » C’est ce qu’on peut appeler aussi gouverner fièrement.

Et lorsqu’après cela, comme pour se donner une attitude, M. le président du conseil a l’air de rejeter avec dédain les « manifestes ambitieux et retentissans » des républicains qui vont plus loin que lui ; lorsque, dans son dernier discours, il parle encore de « tenir tête à toutes les anarchies, à l’anarchie révolutionnaire aussi bien qu’à l’anarchie cléricale, » il ne s’aperçoit pas qu’il est la dupe des contradictions de son esprit et de la situation qu’il s’est faite. Pour tenir tête à l’anarchie révolutionnaire qui ne manque certainement pas aujourd’hui, il faut oser lever le drapeau d’une politique d’équité supérieure, de modération libérale. Pour suivre cette politique, il faut chercher le vrai point d’appui là où il est, dans tous ces sentimens et ces instincts qui existent même dans la chambre et bien plus encore dans le pays, qui répugnent à toutes les violences de secte et de parti, aux procédés arbitraires, aux excès de domination. Non-seulement M. le président du conseil a cessé d’être avec les modérés animés de ces sentimens et de ces instincts ; il n’oserait pas même rechercher ou accepter trop ouvertement leur alliance ; il se croirait compromis par leur concours, de sorte qu’il se trouve dans cette position étrange où, après avoir tout fait pour s’aliéner les modérés par ses actes et par sa politique, il n’est jamais sûr d’avoir fait assez pour désarmer certains républicains qui viennent de voter pour lui par condescendance, sans lui cacher qu’ils lui ménagent prochainement de nouvelles surprises. Que M. le président du conseil, dans cette dernière échauffourée parlementaire, ait échappé aux conséquences des impossibilités ou des difficultés qu’il s’est créées, qu’il ait réussi à avoir son vote et qu’il continue à vivre tant qu’il pourra, il n’y a rien à dire ; il a visiblement bénéficié d’un ensemble de circonstances propres à rendre pour le moment toutes les combinaisons difficiles. Un vote l’a mis à mal, un vote l’a relevé, c’est une affaire de scrutin. L’essentiel est de ne pas se méprendre sur le caractère et la situation d’un ministère qui s’est tellement compromis, qui a désormais donné de tels gages qu’il ne peut plus reculer devant les concessions qu’on lui demandera, qui par toute sa politique a engagé la république dans une voie où elle peut être exposée à de singulières aventures.

S’il est difficile à l’heure qu’il est de réagir assez énergiquement pour redresser le cours des choses, pour revenir aux conditions d’un libre et utile développement des institutions nouvelles, — et personne ne méconnaît la difficulté, — c’est au moins le moment d’y songer. Qu’on y réfléchisse bien. On a voulu fonder la république : c’était et c’est toujours une pensée toute simple dans la situation où s’est trouvée la France. La faute des républicains n’est pas de s’être attachés à une entreprise légitimée par les circonstances, favorisée par toutes les impossibilités que les révolutions ont accumulées. Leur faute a été et est toujours de voir dans un régime, dont la création est l’œuvre de tout le monde, la victoire de leurs passions, de leurs préjugés et de leurs ressentimens, de faire de la république une domination de parti et de vouloir mettre au service de cette domination tous les procédés des pouvoirs à outrance, les expédiens et les abus qu’ils ont si souvent reprochés à d’autres ; leur erreur est de croire que parce qu’ils ont une majorité, ils peuvent tout, même refaire une France à leur image. Il s’est formé depuis quelque temps toute une école de politiques plus ou moins « réalistes » qui se sont souvenus qu’on a accusé autrefois leur parti d’être la dupe de chimères généreuses, d’abstractions impuissantes, et qui se sont dit que, cette fois, la république, souveraine incontestée, avait le droit de ne pas souffrir la dissidence, de se servir contre les autres des armes dont on s’est servi contre elle. Les traditions administratives les plus suspectes, les prérogatives les plus exorbitantes de l’état, les plus hardis procédés d’arbitraire, ne croyez pas qu’ils les dédaignent ou qu’ils les répudient ; ils prétendent les réserver pour eux et s’en faire un instrument de règne. Ils usent du gouvernement et de la force comme des parvenus usent de la fortune, avec le même étonnement de leur succès, la même arrogance et parfois la même gaucherie, au risque de ressembler à des conquérans dépaysés dans leur conquête.

Ils se croient et ils se proclament du ton le plus sérieux des hommes de gouvernement résolus à faire respecter l’autorité et les lois ; ils ne font qu’abuser du gouvernement et compromettre l’autorité publique en forçant tous les ressorts administratifs, au point d’étonner et de déconcerter ou d’amuser parfois l’opinion par cette ostentation de puissance. Le ministère, sous l’inspiration de la « politique des réalités » et des passions de secte qui animent trop souvent le parti, s’est jeté dans cette étonnante campagne qu’il vient de poursuivre contre les communautés religieuses. Soit, ne discutons pas, laissons de côté pour le moment les contestations de légalité et de principe. Admettons encore, si l’on veut, qu’il n’y a pas dans le pays pris en masse des sympathies bien vives pour les congrégations ; dans tous les cas, il n’y a non plus aucune animosité bien marquée, aucun mouvement d’hostilité, comme il y en a eu à d’autres époques. Ce qu’il y a au contraire de plus sensible dans l’état général de l’opinion, c’est le progrès de l’esprit de tolérance qui se manifeste par tous les signes, et c’est justement cet état de l’opinion, ce progrès évident de l’esprit de tolérance dans la masse du pays qui fait encore plus ressortir ce qu’il y a d’extraordinaire, de démesuré dans tout ce déploiement de force, de police et de moyens militaires. Jusqu’à quel point est-on resté dans la stricte légalité et s’est-on conformé par exemple aux règles précises, prévoyantes qui déterminent la forme, l’objet et la limite des réquisitions militaires, ce serait une question à examiner. En cela comme en bien d’autres choses, il y a eu des confusions qui auraient pu avoir des conséquences graves ; mais en dehors de cela n’est-on pas frappé de ce luxe, de cet abus des forces militaires détournées de leur destination et employées à cette étrange campagne ? On a usé de tous les moyens ; on est allé jusqu’à se servir de ces braves et utiles pompiers qui n’ont jamais eu à faire un pareil service, même sous l’empire. Ailleurs on a mis en mouvement des bataillons, des escadrons pour cerner quelques moines, et pendant près d’une semaine la France s’est égayée des bulletins du siège d’un couvent. Le ridicule s’est mêlé ici aux choses sérieuses.

Disons le mot : on abuse un peu du soldat, qui devrait être réservé pour d’autres rôles et d’autres missions plus dignes de notre armée. On mêle le soldat à tout, au siège des couvens comme à la répression des désordres parlementaires, ainsi qu’on vient de le voir ces jours derniers encore. Entendons-nous bien. M. le président de la chambre, selon son jugement, a cru devoir appliquer un article du règlement qui autorise l’exclusion temporaire d’un député. Qu’il ait été strictement juste ou rigoureux, c’était un droit de son autorité, et c’était une faute évidente de vouloir résister, de se mettre en insurrection contre la discipline parlementaire. Mais fallait-il pour cela appeler un détachement de chasseurs dans l’enceinte du parlement ? D’abord des soldats ne devraient pas quitter leurs armes pour être employés comme auxiliaires de police ; ils ne sont pas faits pour cela. De plus, croit-on qu’il soit bien prudent d’accoutumer le soldat à fouler les banquettes d’une assemblée et à mettre la main sur le collet d’un député, à user en un mot de la force qu’il représente, tantôt pour un article de règlement, tantôt pour une question de légalité douteuse ? On a sous la main un docile instrument de puissance, et on en abuse, au risque de créer de redoutables précédens. Rien de semblable n’arriverait, si au lieu de semer l’irritation et de faire de la république un régime de combat, de domination de parti, on en faisait le régime des libertés respectées, de la tolérance entre les opinions.

Il y a tous les ans, à Londres, en l’absence du parlement dispersé pour quelque temps, une réunion traditionnelle où comparaît la politique britannique, où il y a aussi une place pour la politique européenne représentée par la diplomatie étrangère : c’est le banquet de Guildhall, ce banquet de la Cité de Londres où l’hospitalité anglaise se déploie avec tout son luxe de vieux usages et de vieux costumes. Plus d’une fois, autour de cette table somptueuse, des paroles graves et retentissantes ont été prononcées. C’est là que lord Beaconsfield, il y a quelques années à peine, à la veille de la dernière guerre d’Orient, lançait d’un accent superbe des déclarations auxquelles répondait l’empereur Alexandre passant à Moscou. L’autre jour, dans des circonstances moins critiques, bien qu’assez sérieuses encore, le lord-maire récemment élu, M. Mac-Arthur, recevait à son tour, avec l’antique cérémonial, les chefs du nouveau ministère de la reine, les représentai de la diplomatie étrangère. Le chef du cabinet, remis de sa récente maladie et tout prêt, comme il l’a dit, à chercher dans le travail un auxiliaire de la santé, n’a pas laissé échapper l’occasion d’exposer la politique qu’il suit ou qu’il veut suivre dans les affaires intérieures comme dans les affaires extérieures de l’Angleterre ; il a parlé en toute liberté, sans trop déguiser même ses perplexités et ses mécomptes. Le représentant de la France, bien que « le plus nouveau venu parmi les ambassadeurs, » s’est trouvé chargé de répondre pour le corps diplomatique au toast du lord-maire, et à l’hospitalité anglaise il a répondu par un discours simple et correct. M. Challemel-Lacour disait l’autre jour à Guildhall qu’aujourd’hui comme dans tous les temps chaque pays a ses questions particulières, ses problèmes intérieurs, mais qu’il y a « pour tous les peuples civilisés une tâche commune, celle qui intéresse la paix, l’Europe, la sécurité générale. » L’objet le plus immédiat, le plus pressant de cette « tâche commune à tous les peuples civilisés, » à tous les gouvernemens, c’est toujours à l’heure qu’il est cette question orientale dont le baron Haymerlé s’est occupé plusieurs fois, tout récemment encore devant les délégations autrichiennes, et dont M. Gladstone, lui aussi, a parlé au banquet de la Cité en homme revenu de quelques illusions, déjà à demi sceptique.

De tout ce mouvement de diplomatie et de démonstrations coercitives qui a rempli et troublé ces deux derniers mois, que reste-t-il en effet ? Il est certain qu’il y a eu quelques déceptions pour tout le monde, pour le chef du cabinet anglais, qui avait pris l’initiative de l’action, pour les Grecs, qui se voyaient déjà secourus par l’Europe dans leurs conquêtes en territoire ottoman. La démonstration navale s’est évanouie, elle a disparu dans les eaux de l’Adriatique, et, après avoir si peu brillé, elle semble vraiment avoir peu de chances de se reproduire de sitôt sous une forme nouvelle. On en est revenu à une diplomatie moins impétueuse, à une attitude moins impérative vis-à-vis de la Turquie, et on attend plus patiemment que cette question de Dulcigno, qui a mis des escadres en mouvement sans résultat, soit résolue par la bonne volonté ou la résignation des Turcs. Cette cession nécessaire, inévitable et consentie, ne paraît pas encore, il est vrai, bien facile pour le gouvernement ottoman lui-même. Jusqu’ici les Turcs ont promis, ils se sont engagés, ils ne se hâtent pas dans l’exécution de leurs promesses. Ils ont envoyé à Scutari un nouveau chef militaire, Dervich-Pacha, avec la mission d’en finir, de remettre décidément Dulcigno au Monténégro ; mais les Dulcignotes protestent, la ligue albanaise menace de résister par les armes, et Dervich-Pacha négocie, hésitant, comme on le dit, à employer les moyens énergiques. Qu’il y ait un peu plus ou un peu moins de lenteur, il faudra bien en finir, et l’autre jour, à Guildhali, M. Gladstone s’est plu à déclarer, non sans une certaine ironie, que depuis douze heures il avait reçu de Constantinople la nouvelle que la cession de Dulcigno serait effectuée avant l’arrivée de la dépêche à Londres, il a même ajouté avec une pointe de belle humeur qu’il était expressément chargé par le sultan de communiquer cette bonne nouvelle à la « société distinguée » de Guildhall. Il a rempli la mission avec plaisir, — sans nulle garantie toutefois.

Ce qu’il y a de plus curieux, ce n’est pas précisément l’originalité assez humoristique avec laquelle M. Gladstone s’est fait auprès des convives du lord maire le porte-nouvelles du sultan au sujet d’une cession qui n’est pas d’ailleurs encore effectuée, — c’est bien plutôt le ton général du discours du premier ministre sur l’état présent des affaires orientales. Évidemment le chef du cabinet libéral de Londres s’est quelque peu tempéré dans ses dispositions à l’égard de la Turquie et même dans ses opinions sur l’œuvre diplomatique du ministère tory. Il ne parle plus en révolutionnaire de l’Orient, et il s’est sensiblement rapproché de la politique de ses prédécesseurs. « Lord Beaconsfield déclarait avec raison, dit-il, que le traité de Berlin était un acte qui, s’il était exécuté, promettait d’être un grand bienfait pour l’Europe… » Comment ce traité, dont l’exécution peut être aussi utile à la Turquie elle-même qu’à l’Europe, deviendra-t-il une réalité ? M. Gladstone tient à déclarer qu’il ne recherche rien qui ne soit « possible dans l’état présent des choses. » Il se défend surtout vivement de vouloir agir seul. « Nous ne sommes nullement disposés, ajoute-t-il, à agir isolément ; nous n’avons pas cru qu’il fût du devoir de l’Angleterre de remplir toute seule des obligations qui incombent à l’Europe. Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’appuyer, de développer par des moyens amiables et respectueux la formation du concert européen et son application à des objets utiles… » Quant à ce fameux concert européen, le chef du cabinet de Londres le considère comme une machine puissante, mais d’un usage difficile, à l’aide de laquelle il ne faut pas cependant « désespérer d’obtenir au moins quelque chose. » M. Gladstone a visiblement perdu quelques illusions depuis la démonstration de Dulcigno, et ce qu’il a dit de ces éternelles affaires d’Orient est certes d’un homme fort modéré. Peut-être s’est-il exposé à s’entendre prochainement demander compte dans le parlement de ce qu’il a fait d’une politique qu’il a si ardemment combattue et qu’il semble vouloir reprendre ou continuer aujourd’hui. Pour le moment, il a réussi à Guildhall par sa modération même, par la sincérité de son langage et de ses aveux sur une situation générale qui, après tout, reste ce qu’elle était.

Si l’Angleterre a toujours son rôle dans les conseils de l’Europe pour » cette « tâche commune » dont parlait M. Challemel-Lacour, elle a certainement ses « problèmes intérieurs, » comme la France a les siens, et le plus grave, le plus pressant de tous est cette crise irlandaise sur laquelle M. Gladstone s’est expliqué avec une sérieuse liberté d’esprit au banquet du lord-maire. Malheureusement, en effet, « l’île sœur » est plus que jamais en combustion depuis quelques mois. L’Angleterre a beau faire, elle se retrouve toujours en présence de cette terrible question avec laquelle elle est condamnée à vivre et qu’elle ne sait comment résoudre. Ce n’est plus maintenant pour la liberté religieuse ou pour le « rappel de l’union, » comme au temps d’O’Connell que l’Irlande est dans une sorte d’insurrection ; elle s’agite pour quelque chose de plus redoutable encore peut-être, pour une question agraire, pour une révolution dans la constitution de la propriété, tout au moins pour une réforme radicale dans les relations des fermiers et des propriétaires. Au fond, c’est le cri éternel de la nationalité vaincue et subjuguée, de la race conquise et irréconciliable, protestant contre la conquête dont la dernière trace visible est dans l’organisation survivante de la grande propriété. C’est le cri farouche d’une population misérable cherchant partout l’explication et le soulagement de ses misères héréditaires. Le cabinet libéral qui s’est formé à Londres il y a quelques mois ne s’est jamais flatté sans doute de donner une satisfaction complète aux revendications irlandaises ; dès son avènement du moins, il croyait remédier à quelques-unes des souffrances de ce malheureux pays en améliorant la position des fermiers, en leur donnant quelques garanties de plus vis-à-vis des propriétaires. Il proposait un bill qui finissait par être voté, non sans difficulté, à la chambre des communes et qui allait échouer à la chambre des lords. C’est surtout depuis ce moment que s’est développée et envenimée une agitation dont la land-league, ou ligue agraire, a la direction, et à laquelle se sont associés les députés de l’Irlande à la chambre des communes. Tant qu’il n’y avait que des meetings, des discours, des manifestations populaires, ce n’était rien encore. Malheureusement l’agitation n’a pas tardé à se traduire par de véritables séditions, par une organisation insurrectionnelle, même par l’assassinat de quelques propriétaires. Rien ne peut donner une idée de cet état violent, où un mot d’ordre met sur pied des populations entières, où il suffit d’un avis pour frapper certains habitans d’interdit, où des menaces de mort multipliées, envoyées sous forme d’avertissement, sèment la terreur, et ont réduit déjà-nombre de propriétaires à la fuite. Qu’il y ait dans tout cela la part de l’imagination irlandaise, c’est possible ; il reste toujours néanmoins une réalité assez tragique.

La situation en est venue rapidement au point où le gouvernement anglais n’a pu se dispenser d’agir. Il a fait ce que font tous les gouvernemens : il a mis sa police en campagne, il s’est efforcé de réprimer les émeutes ou les attentats autant qu’il a pu, et il finit par avoir, lui aussi, son grand procès politique enveloppant tous ceux qui passent pour les chefs de l’agitation. Il y a le plus populaire, le plus écouté aujourd’hui, M. Parnell, député de Cork, M. Dillon, député de Tipperary, M. Biggar, député de Cavan, M. Sexton, député de Sligo, M. Sullivan, qui est en même temps que député éditeur des Weekly-News et de la Nation. A côté des députés mis en cause, il y a le secrétaire de la land-league, des fermiers, des marchands, des cabaretiers. Ils sont tous accusés de conspiration, d’excitation à la haine des fermiers contre les propriétaires, de menées de toute sorte pour empêcher le paiement des redevances, pour s’opposer à la location des fermes d’où les anciens tenanciers ont été expulsés. Ils seront jugés sans doute, jugés quand on aura épuisé toutes les subtilités de la procédure ; ils seront peut-être acquittés, et même, s’ils sont condamnés, il n’en sera ni plus ni moins. L’agitation, en attendant, est partout entretenue par l’éloquence enflammée de M. Parnell et des autres chefs irlandais. C’est sur cette situation douloureuse, criante, que M. Gladstone s’est expliqué sans détour au banquet de lord-maire, témoignant de nouveau ses sympathies pour l’Irlande, mais en même temps s’efforçant de calmer par l’énergie de ses déclarations les inquiétudes qui règnent en Angleterre. Il ne renonce pas à proposer des réformes agraires au parlement, mais, avant tout, il s’agit de faire respecter la loi, d’assurer la protection de la vie et de la propriété des citoyens. Il n’a pas cru nécessaire jusqu’ici le renouvellement des bills de coercition pour l’Irlande ; mais, s’il le faut, il n’hésitera pas à demander de nouveaux pouvoirs, c’est-à-dire que, là aussi, il tend à se rapprocher de la politique de ses prédécesseurs. M. Gladstone a certes raison de le dire, l’Irlande, en croyant punir l’Angleterre de son ancienne oppression, se punit elle-même. L’Irlande quand elle plaide sa cause devant le monde, a toujours vis-à-vis de sa grande sœur le désavantage de ses misères, de l’infériorité de sa civilisation. Elle n’est pas moins malheureuse, et quelques explications qu’on en donne, la crise qui existe aujourd’hui n’est pas moins dangereuse ; elle est d’autant plus grave que tout ce qu’on fera pour réformer la condition de la propriété en Irlande peut avoir son contrecoup en Angleterre. C’est ce qui crée des difficultés singulières pour M. Gladstone, exposé à donner des armes à ses adversaires, aux conservateurs, s’il fait des propositions trop radicales, ou à s’aliéner nombre des libéraux, même quelques-uns de ses collègues dans le cabinet, s’il ne fait rien. Tout se prépare évidemment pour des luttes sérieuses à la prochaine session du parlement.

Au-delà de l’Atlantique, les États-Unis, eux aussi, ont aujourd’hui leur crise, mais une crise prévue, en quelque sorte régulière et toujours pacifique malgré le déchaînement des passions et l’acharnement des partis à se disputer une victoire incertaine jusqu’au bout. Depuis plus de six mois la campagne présidentielle se déroule dans tous les états de l’Union ; elle vient d’avoir son dénoûment par l’élection du général Garfield, choisi pour succéder à M. Hayes, qui cessera de siéger à la Maison-Blanche au mois de mars prochain. Chose curieuse ! cette présidence qui va finir avait certainement assez mal commencé. Jusqu’à la dernière heure, la question était restée indécise entre M. Hayes, le candidat du parti républicain, et M. Tilden, qui représentait le parti démocrate. Ce n’est que par un subterfuge dans la supputation des suffrages que l’élection de M. Hayes avait été enlevée. À peine proclamée cependant, la présidence de M. Hayes n’a plus été contestée, et en définitive elle n’a offert rien que de favorable et d’heureux pour les États-Unis. Loin de porter au pouvoir des ressentimens de parti, M. Hayes s’est plutôt appliqué à faire oublier ce qu’il y avait eu de défectueux dans son origine en gouvernant avec sagesse. Il a fait ses quatre années de présidence sans trouble, sans accident. Cette fois, la lutte s’est trouvée engagée entre deux nouveaux prétendans. Le parti démocrate avait adopté pour candidat le général Hancock, qui appartient à l’ancienne armée, qui a été chaudement soutenu par le général Mac-Clellan et qui est d’ailleurs par lui-même un homme d’un esprit distingué. Le parti républicain avait choisi pour candidat le général Garfield, personnellement peu connu, quoique mêlé depuis longtemps aux affaires publiques. Le fait est que personne ne songeait sérieusement à M. Garfield avant ce jour du dernier été où il a été désigné par la convention de Chicago. Il a été choisi pour éviter le général Grant, dont le nom pouvait diviser les électeurs, et ce qu’il faut ajouter, c’est que, malgré cette déconvenue, le général Grant n’a point hésité à mettre sa popularité au service de son rival de candidature. De concert avec un sénateur, M. Conkling, il a tenu la campagne pour Garfield. Il a parcouru l’Ouest, où il est le plus populaire, et, malgré ses habitudes silencieuses, il a multiplié les discours. Il a fait contre fortune bon cœur ; peut-être garde-t-il l’espoir d’être plus heureux à des élections prochaines et de retrouver dans quatre ans la faveur de son parti pour rentrer à la Maison-Blanche.

Toujours est-il que le général Garfield est l’élu d’aujourd’hui, et par cette élection le parti républicain compte une victoire de plus, ou plutôt il garde le pouvoir qu’il a depuis vingt ans. Par ce long règne, le parti républicain a évidemment acquis une influence très étendue qui est peut-être la première raison de son succès. De plus, par ses opinions protectionnistes, il garde une clientèle puissante qui fait sa force. Ce qu’il y a de caractéristique, c’est que, dans cette vaste et florissante république, le pouvoir se transmet sans révolution, et un président démocrate vint-il à triompher, les vieilles haines entre le Nord et le Sud sont trop apaisées pour qu’une nouvelle crise de sécession pût menacer désormais la puissante et opulente Union américaine.


CH. DE MAZADE.