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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1880

Chronique n° 1164
14 octobre 1880


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1880.

La fortune capricieuse n’a pas voulu nous faire des loisirs complets, des vacances tout uniment livrées au repos facile et aux distractions calmantes de la saison. Un ministère qui s’en va, emporté comme en un tourbillon, un ministère reconstitué avec quelques hommes de plus, avec quelques hommes de moins, des mesures de police perpétuellement suspendues sur les ordres religieux comme pour prolonger des émotions inutiles, les affaires d’Orient qui se brouillent de nouveau, c’est plus qu’il n’en faut pour occuper et animer ces jours qui passent, qui sont déjà passés, ces dernières semaines fuyantes d’automne.

A vrai dire, si ce n’était cette crise orientale qui s’est réveillée tout à coup, qui a semblé un instant reprendre un caractère fait pour émouvoir l’Europe, le reste aurait pu passer sans intéresser bien vivement l’opinion et n’aurait été qu’une diversion qui aurait tout au plus piqué pour quelques heures la curiosité. La métamorphose ministérielle qui s’est accomplie n’est pas de nature à modifier sensiblement une situation qui est restée ce qu’elle était, qui n’aurait pu, après tout, prendre une signification nouvelle que par une intervention du parlement déterminant une évolution de politique. Aujourd’hui comme hier, tout suit son cours assez vulgairement, assez confusément ou, si l’on veut, modestement. C’est même peut-être une question de savoir pourquoi il y a eu un déménagement ministériel, puisqu’il n’y a rien de changé, puisque le ministère, sous sa forme nouvelle, ne fait pas beaucoup plus ou beaucoup moins qu’il ne faisait sous sa forme première. C’est l’éternelle exécution des décrets sur les ordres religieux qui a été la cause avouée des derniers changement, le grand objet du conflit devenu assez vif pour nécessiter l’intervention de M. le président de la république. Il a été dénoué, ce conflit, nous avons eu le ministère des vacances, et tout ce qu’on peut distinguer jusqu’ici, c’est que le gouvernement ne semble pas moins embarrassé qu’il ne l’était avant d’être renouvelé. — Il est désormais parfaitement d’accord sans doute, on ne cesse de le répéter ; il est décidé, on le dit. M. le ministre de l’intérieur a réuni ses chefs de service, convoqué tour à tour ses préfets, pour leur donner des instructions ; il distribue des mémoires, des consultations ! N’importe, l’embarras reste toujours, on en est encore aux intentions. Comment va-t-on procéder et par où commencer ? Qui frappera-t-on d’abord, les dominicains ou les capucins ? N’y aura-t-il pas pour les uns ou pour les autres quelques difficultés imprévues qui pourraient tout gâter ? N’a-t-on pas oublié quelque détail dans le programme d’exécution, devant lequel a reculé le dernier président du conseil et que le cabinet renouvelé s’est chargé de réaliser avant la rentrée du parlement ?

C’est donc là ce qui a pu provoquer une crise en plein interrègne parlementaire, en pleines vacances des pouvoirs publics ! C’est ce qui peut absorber un gouvernement composé de dix ministres, sans compter un certain nombre de sous-secrétaires d’état ! Tout s’efface devant cette suprême nécessité de disperser quelques congrégations, de mettre les scellés sur quelques maisons de dévotion non autorisée. La politique de l’article 7, l’exécution des. décrets du 29 mars, c’est le premier des intérêts pour la France. Les ministères se font ou se défont pour savoir si on ira un peu plus ou un peu moins vite dans la grande œuvre. Soit ! voilà qui est entendu, le nouveau cabinet se promet de porter comme don de joyeux avènement aux chambres, qui reviendront dans un mois, quelques expulsions de moines. Il aura eu le temps d’ici là de mettre en campagne préfets, commissaires de police et, au besoin même, les gendarmes. Il aura signifié aux bénédictins qu’ils doivent renoncer à leur vie et à leurs travaux en commun. Il aura dispersé dominicains, trappistes, carmes et capucins, c’est-à-dire qu’il leur aura fait déclarer par la voie de la police qu’ils n’ont pas le droit d’exister. Fort bien ! On aura fait tout ce qu’on médite ; la campagne savamment combinée par M. le ministre de l’intérieur aura atteint son but. Nous admettons, si l’on veut, que tout se soit passé sans trop de difficultés, sans incidens trop crians ou trop pénibles. Et après ? Quand on se sera épuisé en combinaisons administratives pour remporter cette éclatante victoire, quand on aura réussi à chasser de leurs couvens quelques capucins ou quelques eudistes, en sera-t-on beaucoup plus avancé ? La république aura-t-elle gagné en crédit et en bonne renommée devant le monde ? La France en sera-t-elle plus libre et plus prospère, mieux préparée à tout ce que peut lui réserver l’avenir ? Les ministres en auront-ils plus de raison, plus de supériorité politique, plus d’esprit d’initiative dans les affaires sérieuses ? Parlons franchement. On n’aura rien fait, rien du moins qui soit digne de politiques éclairés. Pour se donner l’avantage de plaire à quelques passions, à quelques préjugés de parti, on aura soulevé toute sorte de questions irritantes, fatigué pendant des mois l’opinion de polémiques faites pour aggraver toutes les divisions. On se sera exposé à soulever, non pas des résistances matérielles dont personne ne peut avoir la pensée, mais des contestations légales qui, en se multipliant, en allant retentir devant les tribunaux, peuvent certes devenir un embarras. On aura contristé, peut-être aliéné des croyances sincères, et on aura surtout offert ce singulier spectacle d’une république constitutionnelle répudiant le droit commun, se servant de toutes les ressources de l’arbitraire administratif pour conduire une campagne équivoque.

L’arbitraire est tentant pour ceux qui peuvent en disposer, on le sait bien. Que le cabinet ait trouvé le moyen commode et ait cru pouvoir s’épargner des difficultés sans Un en tranchant sommairement par la main de la police des questions délicates, c’est possible ; mais, on en conviendra, il est étrange qu’un régime qui a sans doute l’ambition de vivre par la liberté aille chercher ses armes dans les archives des gouvernemens d’absolutisme. M. le ministre de l’intérieur a fait préparer pour le tribunal des conflits des mémoires où il s’efforce de préciser la tradition législative, et il invoque particulièrement à titre d’autorité ce que Napoléon a fait, ce que Napoléon a écrit. « Monsieur Bigot-Préameneu, écrit Napoléon, je ne veux point de missions en France… Je ne veux point de sulpiciens. Je vous l’ai dit cent fois, je vous le répète pour la dernière. » Napoléon en a fait et en a dit bien d’autres. Il reste à savoir si, pour fonder un régime libre, le meilleur moyen est d’aller chercher des exemples dans l’histoire impériale, et si, par une politique de division intérieure, on laisse à la France toutes les forces dont elle a besoin pour remplir ses destinées.

Qui peut dire maintenant le dernier mot de cette singulière crise extérieure, de cet imbroglio oriental où l’Europe s’est engagée sans trop savoir où elle allait, sans avoir mesuré d’avance la portée de ses interventions ou de ses manifestations ? Qui se chargera de remettre un peu d’ordre dans ces inextricables affaires où les plus grandes puissances ont compromis l’autorité de leurs conseils en se plaçant dans l’alternative de rendre les armes devant une résistance facile à prévoir ou d’aller jusqu’au bout, jusqu’à de plus redoutables complications ? Telle est la situation créée à l’Europe par une politique hasardeuse, mal calculée, qu’on ne sait plus en vérité ce qui sortira de cette confusion.

Rien n’était cependant plus sensible que le danger des manifestations impératives, des menaces de coercition contre la Turquie, c’est-à-dire contre un état qu’on ne peut essayer de contraindre sans risquer de l’ébranler un peu plus et qu’on ne peut ébranler qu’en jouant la paix de l’Europe. Il était clair qu’on courait la chance d’aller au-devant de quelque mécompte ou de se laisser entraîner au-delà de toute mesure, dans une voie sans issue. On l’a voulu, on a cédé à un sentiment périlleux d’omnipotence ; on s’est impatienté de tourner sans cesse autour de toutes ces questions du Monténégro, des frontières grecques, des réformes de l’Arménie ou des provinces européennes de là Turquie, et on à cru en finir plus vite, avoir plus aisément raison des résistances de la Porte par un déploiement de puissance collective. On a réuni une conférence nouvelle pour aviser à l’exécution définitive et irrévocable du traité de Berlin. On a décidé souverainement des cessions de territoire pour le Monténégro, des tracés de frontières pour la Grèce, on a signifié des ultimatums à Constantinople. On ne s’en est pas tenu là : on a fait avancer, à l’appui des ultimatums, une escadre combinée dans l’Adriatique, aux bouches du Cattaro ou à Raguse, à portée de Dulcigno, la ville réclamée pour le Monténégro. On a organisé, en un mot, une démonstration navale pour faire sentir à la Porte le poids de là volonté ou de l’animadversion de l’Europe. Qu’en est-il résulté ?

C’est ici vraiment qu’éclate tout ce qu’il y a d’imprévoyance dans cette campagne semi-diplomatique, semi-guerrière, et qu’on entre dans une des phases les plus bizarres de ces malheureuses affaires d’Orient. Non-seulement la Porte ne cède pas devant une démonstration dont elle n’a pas de peine à démêler les incohérences ; elle menace au contraire de se défendre, arrêtant d’un seul coup par son attitude et les Monténégrins, prêts à entrer en guerre s’ils se sentent soutenus, et les vaisseaux européens attendant au mouillage l’ordre de s’avancer. Aux sommations de la diplomatie elle répond par une note assez hautaine, demandant d’abord qu’on commence par s’abstenir de toute démonstration comminatoire, offrant ensuite les conditions qu’elle croit pouvoir accepter pour l’exécution définitive du traité de Berlin, pour les règlemens territoriaux comme pour les réformes de l’empire. Un instant, tout semble singulièrement compromis, et l’Europe, un peu en désarroi, n’a plus qu’à délibérer pour savoir si, au lieu d’aller à Dulcigno, elle ira à Salonique, à Smyrne, peut-être aux Dardanelles, si d’une démonstration elle passera aux blocus, aux occupations, — ou si elle s’arrêtera dans une voie si périlleuse. Pendant deux jours la question reste indécise à Constantinople comme dans les capitales de l’Occident ; on s’interroge, on se regarde non sans une certaine curiosité inquiète, lorsque la Porte, mieux avisée ou mieux conseillée, satisfaite peut-être d’avoir attesté son indépendance, se décide tout à coup, par un nouveau revirement, à venir en aide aux embarras de l’Europe, en offrant de céder sans condition et dès ce moment cette petite ville de Dulcigno, premier objet de la démonstration navale. Ainsi, de péripéties en péripéties, on en vient à cette situation certes fort difficile où tout découle visiblement d’une série de démarches irréfléchies, de faux calculs et de redoutables malentendus, où l’on chemine perpétuellement entre des folies et des faiblesses, faute d’un sentiment exact de ce qu’on peut et de ce qu’on doit.

Lorsque la diplomatie occidentale s’est réunie en congrès à Berlin, il y a plus de deux ans déjà, pour mettre fin à la dernière guerre d’Orient en substituant un traité européen aux conditions dictées par la victoire à San-Stefano, elle a sans doute agi pour le mieux dans l’intérêt de la paix universelle. En reconnaissant la puissance des faits accomplis par les armes russes, elle a cherché à en limiter les conséquences les plus menaçantes. En admettant quelques-uns des résultats de la guerre pour la Bulgarie, pour la Roumanie, pour la Serbie, même pour le Monténégro, elle a voulu, d’un autre côté, assurer à ce qui restait de l’empire ottoman une certaine apparence d’intégrité et d’indépendance ; elle a même rappelé le traité de 1856, qui a fait de cette indépendance un principe de droit public reconnu en introduisant la Turquie parmi les puissances européennes. La diplomatie enfin, à l’aide d’un certain nombre d’arrangemens nouveaux imposés par la force des choses, s’est proposé de replacer la question d’Orient sous la garde collective de l’Europe, de créer pour quelques années, pour un temps indéterminé, un état de trêve favorable à tous les intérêts. L’Europe a fait le traité de Berlin tel qu’il est avec ses imperfections et ses mérites, et ce qu’elle a fait, elle est sans nul doute fondée à le maintenir. Elle a le droit de surveiller et de poursuivre l’exécution de son œuvre ; mais ce qui n’est ni dans le traité de Berlin, ni dans le droit général, ni dans les attributions légitimes de l’Europe, ni même dans ses intérêts, c’est la faculté d’exercer une sorte d’action directe et décisive allant jusqu’à un système permanent de démonstrations et d’interventions.

Le traité de Berlin ne consacre rien de semblable. La Russie, il est vrai, avait proposé de faire des puissances les exécutrices de leur propre ouvrage, d’insérer dans le traité même la sanction de la force. Le prince Gortchakof proposait un article portant en propres termes : « Les puissances se réservent de s’entendre au besoin sur les moyens propres à assurer un résultat que ni les intérêts généraux de l’Europe ni la dignité des grandes puissances ne permettent de laisser invalider, » C’était l’emploi de la force prévu et accepté d’avance, à cela que répondait-on ? Ni lord Salisbury, ni le comte Andrassy, ni M. Waddington, ni le président du congrès, M. de Bismarck, n’admettaient d’avance « la nécessité d’employer une force étrangère en cas d’inexécution du traité. » Les puissances, prétendaient-ils les uns et les autres, « ne s’engagent qu’à une surveillance active qui serait suivie, en cas de besoin, d’une action diplomatique. » Le représentant de la France, M. Waddington, disait en parlant des formules plus ou moins vagues, plus ou moins atténuées successivement mises en avant : « Ou bien elles n’ajoutent rien à l’autorité du traité, ou bien elles ont une portée trop étendue… Le traité que les puissances vont signer contient un très grand nombre de clauses qui pourraient devenir, sous l’action du contrôle édicté par le congrès, une série de prétextes pour une ingérence incessante dans tous les actes de la Sublime-Porte… Inaugurer un droit de contrôle général sur un si grand nombre de clauses d’importance fort inégale serait un péril pour l’avenir, et le congrès risquerait, en entrant dans cette voie, d’introduire des élémens de désaccord parmi les puissances qui viennent de faire œuvre de paix et de concorde… » Oui, reprenait de son côté M. de Bismarck, « si les puissances s’engageaient solidairement à user de la force au besoin, elles risqueraient de provoquer entre elles de graves dissentimens. » A quoi le chancelier d’Allemagne ajoutait avec le détachement d’un philosophe revenu des illusions : « Le congrès ne peut faire qu’une œuvre humaine, sujette comme toute autre aux fluctuations des événemens. » Et finalement l’article imaginé par le prince Gortchakof restait pour ce qu’il était, pour une expression peu déguisée de la politique russe. Le congrès refusait de l’adopter même avec les atténuations successives par lesquelles on cherchait à l’adoucir ; il refusait en un mot d’inscrire dans le traité le droit de coercition.

Qu’a-t-on fait cependant par cette récente tentative, par cette démonstration qui n’a pas été jusqu’ici, à la vérité, des plus triomphantes ? Il ne faut pas s’y tromper, c’est un acte de prépotence par la force que le traité de Berlin a refusé de prévoir, qu’il n’autorise pas, et que consacre encore moins le droit supérieur qui règle les relations des peuples. L’Europe prend vraiment depuis quelques années un rôle assez extraordinaire en Orient, un rôle qu’elle ne s’est point créé, nous le voulons bien, qu’elle a un peu reçu comme une tradition, mais qu’elle tend manifestement à exagérer. De plus en plus elle se croit tout permis à l’égard de l’empire ottoman. Elle ne se borne pas à intervenir par des commissions sans nombre dans les provinces turques d’Europe ou d’Asie ; elle unit par ne plus même laisser à la Porte la liberté d’avoir une opinion sur ses intérêts les plus directs, de se défendre dans ce qui lui reste d’indépendance et d’existence. Elle dispose de la souveraineté turque sans façon, selon ses convenances du moment. Le traité de Berlin a prévu simplement, sans entrer dans plus de détails, une rectification de frontières du côté de la Grèce ; soit ! Bientôt une conférence se réunit ; elle fixe souverainement des tracés, elle taille en Épire et en Thessalie, elle attribue au royaume hellénique des territoires assez étendus ; elle enflamme par un don opulent l’ambition de la Grèce, qui n’a pris aucune part à la dernière guerre, et la Porte n’est même pas admise à contester une délimitation nouvelle qui l’atteint dans tous ses intérêts politiques et stratégiques ! Même difficulté du côté du Monténégro, qui reçoit, lui aussi, une extension de territoire. Comment s’opérera la cession du petit port de Dulcigno, qui n’avait pas été compris dans la délimitation primitive, qui n’a été attribué que plus tard au Monténégro ? C’est là évidemment une de ces questions qui peuvent être résolues par des négociations. C’est cependant pour Dulcigno que la démonstration navale a été organisée ! On dirait vraiment qu’il s’agit d’un empire en tutelle ou plutôt d’une liquidation progressive dont l’Europe aurait pris la direction, dont elle se ferait le syndic pour son propre compte ou pour le compte de cliens impatiens d’entrer en possession. Le fait est que, sous l’apparence de l’intérêt traditionnel qu’on porte à l’intégrité de l’empire ottoman, il n’est jamais question que de territoires, de villes, de prérogatives souveraines à enlever au sultan. C’est, dit-on, la faute de la Porte, de ses inépuisables lenteurs, de sa diplomatie éternellement évasive ! C’est le droit du « concert européen » d’interpréter le traité de Berlin, de poursuivre l’exécution de ce qu’il a décidé ! Où donc a-t-on vu que parce qu’un malheureux état mettrait quelque lenteur à se laisser dépouiller, la diplomatie d’un continent serait autorisée par la souveraine équité à précipiter la spoliation ? Au siècle passé, trois gouvernemens se sont entendus pour partager la Pologne. Parce que trois puissances autrefois se sont trouvées d’accord pour partager la Pologne, est-ce que six puissances aujourd’hui auraient le droit de partager l’empire ottoman et, si le sultan résiste, de le menacer de bombarder Dulcigno, d’occuper Smyrne ou Salonique, de forcer les Dardanelles, de décréter la suppression d’un peuple, fût-ce le peuple turc ?

Il reste, il est vrai, une autre question ou une autre partie de la question, c’est que, malgré tout, malgré ses misères et ses défaites, l’empire ottoman ne paraît nullement décidé à se laisser démembrer, et, à parler franchement, si dans tous ces derniers incidens, il y a une puissance qui ait gardé ses avantages, c’est encore la Turquie. On ne cesse de lui reprocher sans doute d’être rebelle à toutes les réformes qu’on lui propose, de manquer à tous ses engagemens, de méconnaître les intentions généreuses qu’on a pour elle, de mettre le « concert européen » dans l’embarras en lui suscitant des obstacles, en lui refusant l’occasion de se déployer dans la splendeur de ses résolutions diplomatiques. C’est possible ! L’empire ottoman souffre d’incohérences héréditaires, de vices invétérés, et depuis longtemps il n’est pas heureux. Après tout, il faut voir les choses comme elles sont. La Turquie ne fait pas assurément toutes les réformes qui seraient désirables, qui lui seraient utiles, qui contribueraient peut-être à la remettre à demi en équilibre et un peu en crédit ; est-ce que toutes les puissances qui lui en font un crime, qui la placent sous le coup d’une menace perpétuelle de déchéance, accomplissent elles-mêmes toutes les réformes qu’elles désirent, que les peuples leur demandent, et ont toujours la paix dans leurs provinces ? La Porte a des obligations qu’on a sans doute le droit de lui rappeler ; est-ce qu’elle manque à ses engagemens parce qu’elle entend mesurer les cessions territoriales qu’on lui demande pour la Grèce ou parce qu’elle ne livre pas du premier coup au Monténégro la ville de Dulcigno, des populations qui résistent ? Les cabinets européens sont un peu embarrassés aujourd’hui, on ne peut en disconvenir : est-ce la faute de la Turquie s’ils se sont engagés au-delà de ce qu’ils devaient, sans prévoir les difficultés qu’ils allaient rencontrer, qui feraient éclater fatalement la division dans leurs conseils ? Que peut-on enfin répondre à la Porte demandant, non sans une certaine ironie, comment l’Europe, si pressée de réclamer l’exécution du traité de Berlin lorsqu’il s’agit du Monténégro ou de la Grèce, l’est si peu lorsqu’il s’agit de maintenir la souveraineté ottomane sur les Balkans ?

Qu’on accuse les Turcs tant qu’on voudra, ils ont devant le monde l’avantage de tous ceux qui, assaillis de tous côtés, puisent dans leur désespoir la force de résister et de tenir tête à l’orage. Ils ont ce génie de la résistance qui est peut-être leur dernière vertu ; ils Pont montré sous la forme militaire à Plevna, ils viennent de le montrer une fois de plus depuis quelques jours sous la forme diplomatique. Ils ont été sans doute favorisés par les circonstances, ils ont eu aussi l’art de démêler avec sagacité dans quelle mesure ils pouvaient profiter de ces circonstances, jusqu’à quel point ils pouvaient aller. Leur plus grand succès est d’avoir su tour à tour résister ou céder à propos, d’avoir suspendu, ne fût-ce que pour un instant, la marche des événemens, d’avoir sauvé leur dignité en offrant aux gouvernemens de l’Occident l’occasion de réfléchir sur les conséquences d’une aventure qui, après avoir commencé devant Dulcigno, aurait pu précipiter la dissolution de l’Orient, rallumer tous les conflits. Après cela, la plus significative moralité des derniers incidens est, à n’en pas douter, qu’il ne serait sûr ni pour l’empire ottoman ni pour l’Europe de jouer indéfiniment ce jeu, de s’engager périodiquement dans ces défilés au bout desquels on pourrait se trouver tout à coup en face d’un formidable imprévu.

Ce qu’il y a d’étrange dans cette récente crise, qui n’est peut-être pas encore finie, dans cette phase aiguë des affaires d’Orient, c’est que l’instigateur le plus passionné, le meneur le plus résolu de la campagne, ait été ou ait paru être le chef du cabinet anglais, M. Gladstone, qui assurément se montrerait en ce cas bien peu fidèle aux traditions britanniques. M. Gladstone n’est pas heureux dans sa politique extérieure, et le vieux Palmerston avait peut-être raison lorsque, parlant de celui qu’il avait alors pour collègue comme chancelier de l’échiquier, il se laissait aller à exprimer sur son avenir de premier ministre les doutes les plus humoristiques. Le chef du cabinet de Londres est possédé d’un fanatisme que l’âge ne fait qu’enflammer, qui l’a exposé déjà plus d’une fois à de véritables mésaventures. Il a depuis quelques années la haine du Turc ; qu’il voudrait renvoyer en Asie la besace au dos. Il a pris à son compte le principe des nationalités, dont il attend avec la candeur d’un croyant la régénération de l’Orient. C’est lui dit-on, qui aurait tout récemment proposé à l’Europe d’occuper Smyrne ou Salonique, peut-être d’autres points, sans s’inquiéter de cette sorte de main-mise sur l’empire turc. Plus que jamais pour le coup on entrait dans l’aventure ! M. Gladstone aura peut-être la singulière fortune d’être l’étonnement de son pays et du monde. Il semble être revenu au pouvoir tout exprès pour montrer que lord Beaconsfield était un homme pratique doué du génie de la diplomatie positive. Lord Beaconsfield était ironiquement accusé d’être un romancier faisant de la politique avec son imagination, et, à coup sûr, par les idées dont il paraît fasciné, M. Gladstone prouve que, loi aussi, lui peut-être plus que son prédécesseur, il pourrait écrire, sans le vouloir, le plus chimérique et le plus redoutable des romans. On ne cessait de reprocher au brillant chef des tories des combinaisons qui pouvaient entraîner la Grande-Bretagne dans la guerre, et bien évidemment le chef du cabinet libéral, le partisan fougueux de la paix, est homme à se réveiller un jour ou l’autre, sans le savoir, au milieu de toutes les complications de la guerre. Il a changé d’alliés, il est vrai, et la politique qu’il paraît suivre au nom de l’Angleterre en Orient est à peu près sûre de trouver un appui à Saint-Pétersbourg. L’Allemagne et l’Autriche seraient probablement moins pressées de suivre M. Gladstone, et les cabinets de Berlin et de Vienne ne sont peut-être pas étrangers aux derniers reviremens pacifiques. Pour la France, elle n’a certes ni encouragement ni appui à donner à la politique de M. Gladstone ; ce qu’elle a de mieux à faire aujourd’hui comme hier, c’est de rester dans la plus prudente réserve.

C’est la seule conduite possible pour notre pays. D’abord le gouvernement y est obligé par la loi constitutionnelle ? il ne pourrait s’engager dans une affaire sérieuse sans avoir consulté les chambres, et c’est déjà beaucoup que quelques-uns de nos vaisseaux aient été associés à une démonstration qui, sans être un acte d’hostilité déclarée, aurait pu devenir la guerre, dont un accident pouvait d’un instant à l’autre changea et aggraver le caractère. Ensuite le gouvernement ne peut douter que l’instinct du pays ne soit énergiquement prononcé pour la paix, contre tout ce qui conduirait à la guerre. C’est le sentiment le plus vif de la France, et ce sentiment est aussi juste que patriotique. Qu’on ne cherche dans cette disposition visible de l’opinion ni bouderie ni mauvaise humeur, ni fantaisie d’abstention. La France a l’instinct profond qu’elle ne peut s’associer à une action diplomatique ou militaire dont le résultat peut être le démembrement d’un empire. De plus, à ne considérer que les intérêts les plus positifs, que peut donc gagner la France à une politique d’agitation et de perturbation en Orient ? Quel avantage trouverait-elle dans une décomposition précipitée de la Turquie, dont elle a toujours contribué à maintenir l’intégrité ? Le premier intérêt de la France, dit-on, est de ne pas laisser périmer son droit de grande puissance, de rester dans le « concert européen, » de ne s’engager qu’avec lui, mais d’aller partout avec lui ! Franchement, ce qu’on décore aujourd’hui du nom de « concert européen » ne semble pas mériter des sacrifices démesurés. S’il ne s’agit que d’aller faire en commun une promenade nautique aux bouches du Cattaro, c’est une assez innocente satisfaction qui a la chance de laisser intact l’accord des puissances. Le jour où se poserait sérieusement la question d’Orient, c’est-à-dire la question de tout un ordre nouveau à créer avec les provinces qui forment aujourd’hui l’empire ottoman, que deviendrait le « concert européen ? » La France n’a sûrement aucune raison de se désintéresser de tout, de se réfugier dans un recueillement frondeur et stérile ; elle n’a non plus aucune raison de se laisser engager à la légère, uniquement pour être avec tout le monde, dans des combinaisons qui n’offrent que des chances de périls sans compensation ou d’agitations sans résultat.

Tout compte fait, au point où en sont les choses européennes, la Russie seule représenterait une politique d’action en Orient, et avec la Russie l’Angleterre conduite par M. Gladstone pourrait aussi, par une combinaison étrange, se prêter à des tentatives, à des mouvemens qui ne seraient pas sans danger. L’Allemagne, de son côté, ne semble pas d’humeur à favoriser ce qui pourrait raviver ou aggraver la crise orientale. L’Autriche, déjà sérieusement engagée par sa position dans la Bosnie et l’Herzégovine, désire encore moins voir les événemens se précipiter et de nouveaux conflits se produire. Naturellement réservée dans sa politique, peu portée aux démonstrations compromettantes, elle est encore plus retenue aujourd’hui par la préoccupation de ses intérêts extérieurs qu’elle tient à sauvegarder et par le sentiment d’une situation intérieure qui ne laisse pas elle-même d’être difficile et délicate. Il y a eu, il est vrai, dans ces derniers temps, en Autriche, un de ces incidens brillans qui font un moment oublier les embarras de la politique. L’empereur François-Joseph a fait un voyage vraiment triomphal en Gallicie. Il a été reçu partout au milieu des ovations enthousiastes et des cortèges éclatans. Nobles et paysans en costume national ont rivalisé d’empressement autour du souverain. Aux harangues qui lui ont été adressées à Cracovie l’empereur a répondu en langue polonaise. C’est un voyage qui a certainement son importance et peut avoir des conséquences heureuses. A Vienne cependant, la situation reste assez obscure, assez laborieuse, et le ministère du comte Taaffe, après un an d’existence, n’est point sans avoir à surmonter bien des obstacles, bien des difficultés intérieures. Le comte Taaffe a voulu résoudre le problème de réconcilier les nationalités en les ramenant toutes pour ainsi dire dans le giron constitutionnel ; il s’est proposé de gouverner en maintenant, l’équilibre entre les races, entre les partis, sans tomber dans le fédéralisme ou dans le centralisme. Il a réussi jusqu’à un certain point ; mais si, par des satisfactions habiles, mesurées, il est parvenu à apaiser les races dissidentes, il a provoqué d’un autre côté chez les Allemands une hostilité passionnée, violente, qui se manifeste aujourd’hui par une campagne d’agitation organisée contre lui. Le comte Taaffe réussira-t-il à rallier dans le parlement une majorité suffisante, suffisamment fidèle pour continuer l’application de sa politique ? C’est la grave question qui le débat à Vienne, à côté de la question orientale, qui a une bien autre importance pour la puissance autrichienne.

Voilà bien longtemps déjà, on pourrait dire un siècle, tant les années ont compté par les catastrophes, il y a en au-delà des mers un pays qui a été pour le dernier empire napoléonien ce que l’Espagne avait été pour le premier. Il y a eu un pays, — le Mexique, — où des armées françaises ont été jetées à l’aventure, où une royauté romanesque, née d’un rêve d’halluciné impérial, a péri dans le sang, où se sont déroulées des tragédies qui ont disparu depuis dans le torrent déchaîné de bien autres événemens et qui n’ont point été elles-mêmes étrangères à ces événemens. Tout ce qui s’est passé, en effet, dans ce pays il y a quinze ans a été le prélude de la plus sombre histoire, une des causes de nos désastres. C’est parce qu’il y a eu une expédition du Mexique que notre politique a été enchaînée ou dévoyée en Europe, que la France s’est sentie désarmée à des momens décisifs, que les ressources militaires se sont trouvées épuisées, que les arsenaux ont été vidés pour aller combler le gouffre sans fond, et par une fatalité de plus, du Mexique nous est revenu empanaché celui qui devait livrer une armée et Metz ! C’est pourquoi le Mexique, il faut l’avouer, le Mexique a gardé pour nous un mauvais renom et comme un reflet sinistre. Il est resté entre les deux pays le souvenir d’une faute terriblement expiée par la France et l’image d’une victime cruellement immolée par les Mexicains. Les rapports ont été longtemps interrompus. Ce qui s’est passé pour la France dans l’intervalle est comme une suite fatale de l’expédition du Mexique, on ne le sait que trop. Que s’est-il passé d’un autre côté au Mexique même ? Quel fruit le pays a-t-il recueilli d’une victoire qui était à la vérité la victoire de son indépendance ? On ne peut certainement pas dire que de cette grande crise où il s’est trouvé momentanément engagé, il soit sorti avec un gouvernement plus fort, une liberté mieux réglée et des institutions plus respectées, avec une paix intérieure moins exposée aux insurrections et aux révolutions ; il a repris la vie habituelle des républiques hispano-américaines, après une convulsion de nationalité plus funeste pour la France que profitable pour son propre développement et sa prospérité.

Aujourd’hui près de quinze ans sont passés, et le dernier mot d’une si lointaine histoire est cette nouvelle, qui aurait paru insignifiante si elle n’eût réveillé tous ces douloureux souvenirs, qui annonce le rétablissement des relations entre les deux pays. Il est certain que le passé est passé, et comme ce qu’il y avait de politique dans la rupture de la France et du Mexique a disparu avec le temps, avec les révolutions, il n’y avait plus qu’à se préoccuper avant tout des intérêts qui sont considérables, d’un commerce qui dépasse le chiffre de 40 millions par année, 40 millions dont les trois quarts au moins représentent l’exportation française. Le rapprochement des deux républiques s’est fait pour assurer à ces intérêts une protection plus directe, plus efficace. Il ne s’est cependant pas accompli sans des négociations assez lentes, peut-être assez délicates, qui ont trouvé parfois de l’écho dans le parlement, qui se sont prolongées à travers plusieurs ministères. Le dénoûment ne date que d’hier, il est maintenant officiellement enregistré, et tandis qu’un représentant du Mexique va être accrédité à Paris, un membre de la chambre des députés, M. le baron Boissy d’Anglas, est envoyé comme ministre en mission temporaire à Mexico. Des consuls français sont en même temps nommés dans les principaux ports mexicains. C’est la fin d’une tragique histoire et d’une longue interruption de rapports diplomatiques. L’essentiel est aujourd’hui de ne rien grossir, de ne voir dans un incident de ce genre que ce qu’il y a. C’est un ministre plénipotentiaire de plus à nommer ! Qu’on prenne simplement garde que la présence d’un agent diplomatique d’un certain ordre n’est pas raie garantie infaillible dans ces républiques américaines, avec des gouvernemens qui ne sont pas toujours sérieux, qui sont souvent impuissans contre les désordres. Qu’on se souvienne qu’au Mexique notamment il y a eu de tout temps d’inextricables conflits qui ont fini par le plus terrible de tous. C’est un avertissement de prudence pour les agens et de circonspection pour les intérêts qui vont chercher fortune dans ces contrées du nouveau monde.

Ce n’est pas au Mexique, pays espagnol, c’est en Espagne même que vient de se passer un de ces douloureux incidens qu’on ne peut malheureusement ni prévoir ni prévenir, mais qui appellent toujours la protection de nos représentans au dehors. Un de nos plus jeunes collaborateurs, homme de savoir et de talent, formé par de sérieuses études à l’École normale, M. Lucien Louis-Lande était allé en Espagne pour faire des recherches à Simancas et préparer de nouveaux travaux. Il était sur le point de rentrer en France lorsqu’aux portes de Valladolid, où il venait d’arriver, il a trouvé une mort obscure ; il a péri sous les coups d’un meurtrier vulgaire. M. Louis-Lande, par ses sérieuses et modestes qualités, par son ardeur au travail, était digne de vivre et méritait l’intérêt universel que sa mort a excité. Il était un des meilleurs de la génération nouvelle, et une fin si malheureuse, aux portes d’une ville, là où semblerait devoir régner quelque sécurité, est certes bien faite pour être vivement sentie en Espagne comme en France.

Ch. de Mazade.