Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1875

Chronique n° 1045
31 octobre 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 octobre 1875.

Heureusement les vacances parlementaires vont finir, avant une semaine l'assemblée sera de nouveau réunie à Versailles, et la politique se trouvera forcément ramenée à des conditions plus précises. On aura beau faire, on sera invinciblement conduit à serrer de plus près toutes ces questions qui s'agitent aujourd'hui dans le vide, et du premier coup on sera en présence de la plus sérieuse, de la plus urgente des questions, qui est de compléter l'organisation donnée à la France, de mettre en mouvement ce système constitutionnel dont le pays a jusqu'ici entendu parler sans le connaître.

Ce sera heuieux. Si les vacances se prolongeaient encore, on finirait par se perdre dans un tourbillon de discours, de manifestations, de contradictions, de commentaires qui ne font que se multiplier et épaissir l'obscurité aux approches de la session. Quand ce ne sont pas les radicaux qui promènent leur intransigeance turbulente et vagabonde, c'est le bonapartisme qui s'en va avec M. Rouher porter en Corse l'audace de ses revendications, de ses défis et de ses allusions ou de ses réticences offensantes pour M. le président de la république aussi bien que pour M. le vice-président du conseil. Quand ce n'est pas la constitution qui est soumise à la torture des interprétations captieuses, c'est la politique ministérielle qui passe par tous les laminoirs des polémiques subtiles. Quand ce n'est pas de la direction générale des affaires qu'il s'agit, c'est aux ruses et aux subterfuges de la tactique que les raffinés s'amusent. C'est un tumulte assourdissant où il y a plus de vaines paroles et de conjectures hasardeuses que de faits, où les partis se font à tour de rôle un thème de tous les bruits, des plus futiles incidens, des intentions ou des arrière-pensées qu'ils se prêtent mutuellement, de ce qu'ils inventent ou de ce qu'ils supposent, au risque de substituer une politique de fantaisie brouillonne aux réalités d'une situation déjà par elle-même assez compliquée. — Aurons-nous une crise ministérielle ? M. le vice-président du conseil l’emportera-t-il sur M. Dufaure et M. Léon Say, ou sera-t-il renversé au profit de ses deux collègues ? Interpellera-t-on le gouvernement avant la loi électorale, ou bien est-ce la loi électorale qui viendra la première, qui sera le champ de bataille ? De quel côté se tourneront les différens groupes, — légitimistes, bonapartistes ou centre gauche, — dans la lutte entre le scrutin d’arrondissement et le scrutin de liste ? Quel est au milieu de tout cela le sens du dernier discours de M. Thiers ? M. Gambetta se rallie-t-il à la république conservatrice ou joue-t-il le Dépit amoureux avec ses amis les irréconciliables ? Et tous les jours ainsi on recommence en jouant le plus souvent aux propos interrompus : c’est le prologue qui est à lui seul une comédie avant la représentation sérieuse qui va commencer à Versailles et qui nous remettra sur notre chemin, il faut le croire, qui nous ramènera aux questions vraies, essentielles et pratiques du moment.

Une des choses assurément les plus étranges et les plus caractéristiques dans cette comédie de l’esprit de parti en temps de vacances, c’est ce conflit d’interprétations et de commentaires qui s’est élevé autour du dernier discours de M. Thiers, c’est cette passion d’obscurcir et de dénaturer les paroles les plus simples. Que M. Thiers, en villégiature à Arcachon, auprès de la mer et des pins odorans, cède à la tentation de prononcer un discours, et même qu’il le prononce en France plutôt qu’en Suisse, est-ce donc si extraordinaire ? Qu’il exprime ses opinions, des opinions mille fois exprimées, universellement connues, et non les opinions des autres, qu’il juge le 24 mai autrement que ceux qui ont fait cette révolution contre lui, ce n’est point encore bien étonnant sans doute ; mais c’est là que commence la comédie des partis se servant de tout, poursuivant à travers tout leur idée fixe, la satisfaction de leurs rancunes, de leurs espérances ou de leurs intérêts.

Il y a vraiment une tribu singulière de conservateurs. Ils ont sans cesse les yeux tournés vers M. Thiers ; ils ne voient que lui dans leurs mésaventures, dans leurs mécomptes, dans les embarras qu’ils se créent le plus souvent eux-mêmes. — C’est M. Thiers qui empêche tout, qui contrarie tout. S’il se tait, ils interprètent son silence, s’il ouvre la bouche, ils savent ce qu’il va dire avant qu’il ait parlé, ils ont leur thème préparé d’avance, et les voilà recommençant leurs récriminations invariables. C’en est fait, M. Thiers a abdiqué son passé, évidemment il ourdit quelque révolution nouvelle ; c’est un Coriolan qui médite de rentrer dans sa ville, c’est-à-dire dans sa position perdue, avec l’aide du radicalisme, qu’il couvre aujourd’hui de sa protection. Est-ce qu’il n’a pas dit que les radicaux, s’ils étaient au pouvoir, seraient forcés eux-mêmes de renoncer à leurs théories sociales et économiques ? Naturellement les radicaux, qui n’y regardent pas de si près, n’ont garde de refuser l’avantage de cette étrange confusion. II suffit que mal inspirés voient en M. Thiers un ennemi pour qu’ils exaltent ses pour qu’ils se servent de son nom devant le pays. Au fond, ni les uns ni les autres ne croient ce qu’ils disent, et s’ils parlent ainsi, parce que les uns se figurent toujours voir dans l’ancien président de république un dangereux prétendant à combattre, parce que les autres espèrent se servir de ce précieux patronage dans leurs campagnes Tout cela n’est qu’une vaine comédie des partis.

Croire que M. Thiers ne reparaît aujourd’hui par son discours d’Arcachon que pour se préparer quelque éclatante revanche, pour provoquer des manifestations d’opinion qui seraient embarrassantes pour lui comme pour tout le monde, c’est méconnaître sa situation. Il ne peut pas être ministre, ni même président d’un ministère, il ne pourrait donc rentrer au pouvoir que comme chef de gouvernement ; mais ce serait ouvrir une d’avoir votée, qui a lié la présidence septennale de M. le maréchal de Mac-Mahon à la loi organique elle-même, et la brèche une fois ouverte, on ne sait guère ce qui pourrait y passer. Ce n’est point l’ancien de la république qui pourrait être soupçonné de vouloir jouer de telles parties. La vérité est que M. Thiers reste un personnage que les circonstances ont placé en dehors de la mêlée des opinions et des compétitions de tous les jours, qui garde certes plus que tout autre le droit de dire son mot sur les affaires du pays, et ce mot, le dit avec l’autorité de ses services et de sa parole, avec un supérieur des nécessités qui ont fait sortir la république des événemens de ces dernières années.

Est-ce que M. Thiers se trompe lorsqu’il décrit ces nécessités ? S’il se trompe, comment ceux qui auraient certainement désiré le rétablissement de la monarchie ont-ils été conduits à voter eux-mêmes par raison la république du 25 février ? Est-ce que c’est parler en radical de dire qu’il ne faudrait pas rétrécir aujourd’hui le parti conservateur au point de n’y comprendre que ceux qui ont voté contre la république, qui semblent craindre encore de prononcer le nom du gouvernement qu’ils servent ? Mais alors comment M. Dufaure, M. Léon Say sont-ils dans le ministère ? Ce que M. Thiers dit de l’avantage de réunir dans le cadre de la république toutes les bonnes volontés, toutes les forces conservatrices, de quelque côté qu’elles viennent, c’est ce que pensent tous ceux qui ont de la prévoyance, c’est ce que M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même a dit dans ses constans appels aux « hommes modérés de tous les partis. » Est-ce que M. Thiers ressemble à un homme qui veut créer des embarras à M. le duc Decazes, lorsqu’il trace de nos intérêts extérieurs, de la situation de la France vis-à-vis de l’Europe, une peinture si pénétrante et si juste ? Que les légitimistes persistent à répéter sans cesse que la France est perdue, qu’elle ne peut avoir aucune alliance tant qu’elle n’a pas la monarchie, c’est une manière de comprendre le patriotisme et même la situation de l’Europe. M. Thiers montre supérieurement que l’Europe n’en est plus aux défiances à la sainte-alliance de 1815, pas plus qu’aux alliances absolutistes de 1830, que partout la politique de non-intervention s’est substituée à la politique d’intervention dans les affaires des peuples. L’Europe en est venue à n’avoir plus ni préférences marquées ni répulsions au sujet du régime intérieur que notre pays peut se donner. Tout ce qu’elle désire, c’est de retrouver une France digne de l’estime et des sympathies qu’elle inspire, constituée sous une forme ou sous l’autre de façon à offrir des garanties. Le secret de ce que la France peut attendre de l’Europe est peut-être tout entier dans ce mot prêté au prince Gortchakof : « il n’y a que l’instabilité qui n’a pas C’est à nous de nous arranger pour n’être pas cette « instabilité » aux yeux de l’Europe, M. Thiers l’a dit avec une raison nette et résolue : « La république est votée. Que faut-il faire ? Je réponds sans hésiter, une seule chose, et tous, tout de suite : s’appliquer franchement, à la faire réussir. » Comment peut-elle réussir ? À une condition, et à cette condition seule, c’est qu’elle soit « un gouvernement régulier, sage, fécond, » assez vigoureusement organisé pour être le protecteur vigilant, efficace de tous les intérêts extérieurs et de la France. Tout est là : c’est précisément le programme de cette session qui va s’ouvrir, où dès le premier jour vont se présenter pour le gouvernement, pour les partis des questions de législation, de conduite, de prudence qui résument en définitive la politique du moment.

De quoi s’agit-il ? La constitution du 25 février, avec les lois qui la complètent, a été adoptée comme le régime défini et précis de la France. Cet ensemble constitutionnel, les uns l’ont voté parce qu’il portait le nom de la république, les autres parce qu’il réunissait les plus garanties conservatrices ; tous sont aujourd’hui également intéressés à le « faire réussir, » selon le mot de M. Thiers, à en assurer sincère et pratique, à lui imprimerie plus promptement et le plus possible tous les caractères d’un régime régulier, à ne pas le laisser enfin livré aux entreprises des partis hostiles par une et par des procédés d’exécution de nature à l’altérer et à le Est-ce que cela ne tranche pas déjà moralement la première, la plus grave question qui attend l’assemblée à son retour, celle du choix d’un mode de scrutin dans la loi électorale ? Est-que cela ne pas suffire pour faire de l’élection par arrondissement, non par le programme d’un parti constitutionnel résolu à mettre le régime du 25 février à l’abri d’une bourrasque de scrutin ? Le malheur est que depuis longtemps, par bien des raisons, cette question en est venue à se compliquer de toute sorte de préoccupations au moins étranges, qu’on avoue tout haut, presque naïvement, sans croire rien dire d’extraordinaire. Pour les uns, il s’agit tout simplement de savoir dans quelles conditions ils auront les meilleures chances d’être élus, quelquefois ce que coûtera une candidature selon les procédés. Les se demandent avant tout ce qui favorisera le plus leur parti, leurs combinaisons. On fait des enquêtes sur l’esprit des divers départemens, sur la manière d’enlever une élection. Il en est qui se décident par quelque considération de circonstance, parce qu’ils sont pour le moment ministériels ou opposans, et en fin de compte on analyse tout, on examine tout, excepté la seule question sérieuse et importante : quel le système qui met le plus de vérité, de sincérité dans les élections ?

On aura beau dire : ce scrutin de liste que les républicains, par ou par tradition, inscrivent dans leur programme, qu’ils se disposent à défendre contre le gouvernement, ce scrutin est une grande loterie d’où sortent au hasard des majorités factices ou de véritables amalgames de noms qui réunissent quelquefois à peu près le même nombre de suffrages, et qui représentent des opinions contraires. C’est une vaste confusion où les électeurs ne savent le plus souvent ce qu’ils font. Comment veut-on que des masses qui travaillent, qui vivent dans leurs campagnes ou même dans leurs ateliers, se rendent compte de ce vote multiple qu’on leur demande ? Nous-mêmes, nous tous qui vivons à Paris, nous sommes embarrassés quand on nous présente ce cassetête de quarante ou trente noms à combiner. Et qu’on remarque bien que ce suffrage universel direct par scrutin de liste n’est qu’une il est presque impossible, s’il n’est pas dirigé. On vient de le voir le procès jugé récemment à Marseille. Nous n’examinons pas, bien l’œuvre de la justice pas plus que la part de l’administration. Toujours est-il qu’il y a une organisation électorale, il y a des de canton, d’arrondissement, il y a des comités arrangeant des combinant des listes expédiées aux électeurs, qui ne les reçoivent sans doute que s’ils le veulent bien, mais qui le plus souvent les dans l’urne sans y regarder. Ils votent pour la liste de leur comité. — C’est naturel, légitime et inévitable, dit-on, soit ; mais, si c’est légitime et inévitable, il ne faut point se payer de mots : il y a une bien plus simple, c’est de régulariser franchement ces combinaisons, c’est de donner le caractère légal à cette organisation qui est sans garanties. C’est le suffrage à deux degrés. Est-on décidé à l’adopter ? La question changerait sans doute de face. Resterait à si le moment est bien opportun, si après s’être fait auprès des masses un moyen de popularité du vote illimité, on n’aurait pas l’air de leur droit, et si on ne donnerait pas ainsi une arme redoutable au bonapartisme, ce grand défenseur, comme on sait, et surtout ce grand manipulateur du suffrage universel. On a le choix ; si ce n’est pas une grande confusion, c’est l’élection entre les mains de meneurs de parti, ou entre les mains du gouvernement, selon les circonstances. Dans tous les cas, la vérité devient ce qu’elle peut ; mais il y a de plus une raison toute politique, constitutionnelle, contre le scrutin de qu’on réclame assez dangereusement dans l’intérêt de la république. Il faut prendre les choses comme elles sont. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, si la situation n’a pas changé, si les conditions ce qu’elles sont, les élections avec le scrutin de liste risquent de forcément le caractère d’une lutte ouverte entre deux camps tranchés, d’une manifestation plébiscitaire de part et d’autre. C’est presque la fatalité d’une situation où une majorité réellement, sincèrement constitutionnelle, tant de peine à se former. Il y aura une liste conservatrice où les bonapartistes se feront la plus large part possible, et il y aura une liste républicaine où l’on sera bien obligé de faire une place aux radicaux, même aux radicaux révolutionnaires, sous peine de les voir élever bannière contre bannière. On peut bien d’ailleurs compter sur les ardeurs inévitables de la lutte pour prétentions, les exigences des partis contraires. Eh bien ! que peut-il arriver ? Si les listes conservatrices ont la chance de former une dans l’assemblée nouvelle, croit-on qu’on aura préparé des jours favorables à cette constitution du 25 février que les bonapartistes ne sont pas les seuls à voir avec impatience ? Si ce sont les listes qui l’emportent, elles respecteront la constitution, nous le voulons bien ; la majorité nouvelle ne sortira pas moins animée du combat, elle sera gonflée de sa victoire, elle voudra faire pénétrer ses idées le gouvernement, et si alors elle rencontre des résistances, des faciles à prévoir, est-on bien sûr qu’on aura servi la constitution et la république par ces procédés d’élection plébiscitaire ? N’aura-t-on pas tout simplement préparé à la France des crises nouvelles ? C’est là une alternative qui n’a rien d’imaginaire, qui peut se produire par le scrutin de liste, qui doit dès lors entrer dans les calculs de ceux qui vont avoir une résolution à prendre, et c’est précisément parce que le scrutin d’arrondissement, en fractionnant les élections, tempère la de ces mouvemens d’opinion qu’il est aujourd’hui le système le plus sensé, le plus politique, le mieux fait pour une situation qu’il préserver au lieu de l’exposer aux tempêtes plébiscitaires.

Le scrutin d’arrondissement a le grand mérite d’être plus simple, moins agitateur, de livrer beaucoup moins à l’inconnu, à des meneurs souvent anonymes’es chances de ces consultations populaires, d’être en un mot essentiellement le procédé d’un régime régulier. Il atténue la portée de ces élections excentriques qui engagent quelquefois tout un département dans une manifestation organisée on ne sait comment. Il fait la part des minorités sans enlever aux majorités leurs droits. Il surtout plus vrai, puisqu’il est bien certain que les électeurs qui qu’un député à nommer savent mieux ce qu’ils font. Ils connaissent leur candidat ou ils savent exactement ce qu’il représente ; ils peuvent plus aisément s’entendre, se concerter. C’est, dit-on, substituer une « lutte de personnes » à une « lutte d’opinions, » affaiblir dans son caractère politique en la morcelant, en livrant le scrutin aux influences locales. Nous ne prétendons pas qu’il n’y ait ni ni abus ; encore faut-il choisir le système qui en a le moins. Pourquoi donc le nom, les services, la considération, le talent ou la position personnelle d’un candidat ne seraient-ils pas le premier, le plus élément dans le choix des électeurs ? De médiocres importances locales peuvent passer avec le scrutin d’arrondissement, c’est possible. Est-ce que les médiocrités ne passent pas avec le scrutin de liste ? Mieux vaut encore ceux qui ont une importance locale que ceux qui n’ont d’aucune sorte, ni locale ni générale. Ne connaissez-vous pas cette légion de candidatures nomades et obscures qui se faufilent à la suite d’un nom retentissant ? Celles-ci peuvent être atteintes, nous disconvenons pas. Est-ce que des hommes d’une véritable valeur, des hommes qui représenteront sérieusement une opinion, un parti, , sans collège et sans asile ? Est-ce qu’aux époques de liberté où le scrutin fractionné existait le caractère politique s’effaçait dans les élections ? N’y avait-il pas des arrondissemens toujours prêts à choisir un député pour ses idées, pour sa notoriété publique ?

Rien n’est plus aisé aujourd’hui sans doute que de s’armer contre le scrutin d’arrondissement des souvenirs de l’empire, de parler des chambellans, des candidats de l’empereur expédiés en province. D’abord nous ne sommes plus sous l’empire, il n’y a pas de chambellans ; moralement et politiquement, tout est changé, et puis, ce qui est proposé aujourd’hui n’est pas le système de 1852. Sous l’empire, les circonscriptions n’étaient qu’une création artificielle et arbitraire combinée pour la domination. Elles se composaient le plus souvent de fragmens qu’on détachait avec une habileté calculée d’arrondissemens différons qui n’avaient aucun lien entre eux, et où le gouvernement seul pouvait agir par une administration présente partout à la fois. Aujourd’hui rien de semblable. L’arrondissement, auquel on rendrait le droit de représentation,a pour ainsi dire son existence collective ; sans être bien vivace, il a sa place dans l’organisation générale, il a ses intérêts, son ensemble judiciaire, financier, administratif. Les électeurs, rapprochés dans une sphère d’action commune, ont plus de liberté dans leur choix, et après tout, ce système, dont on croit voir l’insuffisance, il n’y a pas longtemps encore que bien des républicains modérés eux-mêmes l’admettaient comme le plus vrai. C’était le système du centre gauche, c’était celui le gouvernement de M. Thiers proposait dans les projets constitutionnels soumis à l’assemblée à la veille du 24 mai 1873, Pourquoi ce qui était bon avant le 24 mai ne le serait-il plus aujourd’hui ? Nous avec les projets de 1873, et M. Dufaure, M. Léon Say, ministres en ce moment comme ils l’étaient à la veille du 24 mai, ne font que ce qu’ils ont proposé eux-mêmes. — Eh ! oui, sans doute, disent des hommes qui ont changé d’avis ou qui hésitent du moins, oui, sans doute, c’est mille fois vrai, le scrutin d’arrondissement est le procédé régime régulier ; mais nous ne sommes pas dans un temps régulier, la république et la constitution sont fragiles, elles ont besoin d’une consécration populaire, d’autant plus que la politique du vice-président du conseil actuel n’est rien moins que rassurante. Qui donc croira que le régime du 25 février est régulier et définitif, si ceux qui l’ont ont l’air de ne pas le croire, s’ils donnent l’exemple de cette défiance contagieuse, s’ils laissent le pays sous cette impression que tout peut être mis en doute ? Ne voit-on pas que c’est là encore de l’incertitude, qu’on risque de donner des armes à des adversaires dangereux qui vont répétant sans cesse que rien n’est fait, qu’il n’y a qu’un expédient efficacité et sans durée, que la seule chose importante dans la constitution, dans les élections prochaines, c’est la révision, et qu’après tout, plébiscite pour plébiscite, mieux vaut le plébiscite départemental ?

Qu’on y réfléchisse encore une fois au moment où l’assemblée va être obligée de faire son choix, où tout va se décider ; qu’on se dise bien le meilleur moyen d’arriver à une certaine stabilité dans la répubUque et même de ramener le gouvernement à la pratique simple et franche de la constitution, ce n’est pas d’embarrasser des questions permanente de considérations de circonstance, de préoccupations de parti ou d’impatiences d’opposition.

Et ce qui est vrai de la loi électorale, du choix d’un mode de scrutin, ne l’est pas moins d’un autre article que l’opposition républicaine inscrire sur le programme de sa prochaine campagne : la restitution aux conseils municipaux du droit de nommer les maires. La question est assurément des plus complexes, et on peut se souvenir qu’à un des momens les plus critiques de 1871 l’assemblée était dans un tel entrain de libéralisme administratif et de décentralisation que M. Thiers fut obligé de lui faire presque violence pour réserver au gouvernement le droit de nommer les maires dans les grandes villes. Depuis le 24 mai, on est allé bien plus loin, le gouvernement a reconquis le droit de directement les maires dans toute la France. Aujourd’hui, après avoir été assez peu favorable à la décentralisation en 1871, le parti se ravise et veut rendre aux municipalités ce droit de nommer les maires sur lequel M. Thiers avait des doutes si prévoyans.

C’est toujours la même chose. On fait et on défait, on adopte ou l’on reprend une idée, selon Tintérêt qu’on croit y trouver. Au fond, c’est une question toute politique qu’on soulève, et si ceux qui déploient un tel zèle pour l’indépendance municipale voulaient parler franchement, ils avoueraient que la vraie raison de leur insistance, c’est que les ne leur offrent pas toutes les garanties possibles, c’est que ces agens municipaux en grande partie renouvelés depuis le 24 mai sont soupçonnés de vieilles attaches bonapartistes. Le gouvernement a tort sans doute s’il nomme des maires d’un impérialisme avéré, et il se donne bien gratuitement un tort plus grand encore lorsqu’il semble mettre des façons pour frapper M. le maire d’Ajaccio allant sous son habit de réserviste assister aux ovations préparées pour M. Rouher. On peut avoir raison de se plaindre quelquefois ; mais il ne s’agit ni de l’intérêt bien entendu, ni même de ce droit de nomination des maires dont le gouvernement ne doit pas se dessaisir, peut-être moins sous la république que sous tout autre régime, précisément parce que de toutes parts, dès qu’on le peut, on se fait une triste habitude de transformer de modestes municipalités en autant de petites républiques tracassières et s’agitant dans le vide.

Il faut en prendre son parti, nous n’en sommes pas au point où de néfastes événemens nous ont laissés pour nous amuser à de petites querelles parlementaires ou municipales et même pour tout subordonner à nos idées préférées. La France a des devoirs à remplir envers elle-même, elle a de toute façon à se réorganiser, et dans ce travail maires ne sont pas seulement des agens municipaux, ils sont les de l’autorité centrale. Il y a aujourd’hui une raison de plus qui suffirait à trancher la question. Les maires sont des agens essentiels dans tout ce qui touche à la mobilisation miUtaire. De leur zèle, de ponctualité ou de leur négligence dépend l’exécution de certaines mesures, et des exemples récens prouvent qu’ils ont peut-être encore beaucoup à apprendre pour se pénétrer de leur rôle, que, s’il y a un défaut, il ne vient pas d’un excès d’autorité du gouvernement. Sans doute le gouvernement est responsable et doit toujours compte de ce qu’il fait, mais il doit garder le choix de ceux qui peuvent être appelés à le seconder dans des circonstances décisives. Il ne peut pas être surpris ou entravé dans un moment d’action par de petites résistances locales, et voilà pourquoi on ferait mieux de laisser de côté pour l’instant cette question des maires, qui n"a d’ailleurs rien de pressant, qu’on ne pourrait que compromettre une fois de plus en la mêlant à des préoccupations d’élection.

Ce qui touche aux intérêts essentiels, permanens, de la France devrait toujours être laissé en dehors des conflits passionnés des partis ; mais c’est une raison de plus pour que l’esprit qui préside aux affaires du pays garde avec une vigilance active une libérale et ferme impartialité, et c’est là précisément qu’est la question politique tout entière. M, le vice-président du conseil peut s’apercevoir aujourd’hui que, sans le vouloir, avec des intentions honnêtes, nous ne le contestons pas, mais, par un sentiment un peu étroit et, exclusif des choses, il a fini par compliquer au lieu de travailler à tout simplifier. Il ne lui a pas se donner la fausse apparence de ménagemens envers un parti qu’il a très inexactement considéré comme une force conservatrice, et qui en vient aujourd’hui à des manifestations presque factieuses, il a cru se montrer un ministre très conservateur en témoignant ses défiances, ses antipathies, aux hommes les plus modérés, au centre gauche lui-même, et sans réussir à rallier une majorité comme il la désirait, il s’est certainement des difficultés dans les affaires qui se présentent dans la principale de toutes, la loi électorale, le choix du mode de scrutin. Que M. Buffet ait montré l’autre jour dans la commission de permanence une certaine résolution en devançant ses adversaires, en leur donnant rendez-vous pour le premier jour de la réunion de l’assemblée, soit ; les difficultés, pour être bravées avec hauteur, ne restent pas moins entières. Il n’est point douteux que bien des hommes du centre gauche qui au fond n’auraient pas demandé mieux que d’accepter le scrutin d’arrondissement ont été systématiquement éloignés, rejetés plus que jamais vers une autre alliance, vers les fractions de la gauche, et qu’ils peuvent être conduits par esprit de à voter pour le scrutin de liste. On les a traités en ennemis, on a cru habile de n’accepter leur concours que s’ils se rendaient à merci, s’ils consentaient à comprendre la constitution du 25 février comme M. le vice-président du conseil la comprend lui-même et à rentrer dans le giron de l’orthodoxie du 24 mai ; naturellement ils se tiennent en défiance. Ce ne sont pas des irréconciliables, mais on leur a donné le droit d’être réservés, de demander quel usage M. le vice-président du conseil entend faire d’un vote qui, en le maintenant au pouvoir, mettrait entre ses mains la direction des prochaines élections.

Chose étrange que cette situation, telle que se l’est faite M. le ministre de l’intérieur ! il est entre deux camps. — D’un côté M. Rouher va en Corse déployer une hardiesse agitatrice qui va jusqu’à la limite de la sédition, si elle ne la dépasse pas. On voit bien qu’il ne craint pas d’être contredit. Ministre de l’empire, il parle d’attentats, d’oppression, de la ruine de la France, des déchéances imméritées, des revanches prochaines. Il entre avec effraction dans la constitution, avouant tout haut l’audace de ses espérances de réhabilitation et de restauration impériale. Chemin faisant, il a bien soin de rejeter sur M. le maréchal de Mac-Mahon quelques-unes des plus lourdes responsabilités de l’empire, et en même temps il ne laisse pas de prendre une sorte de ton protecteur vis-à-vis du gouvernement. Peu s’en faut qu’il ne se considère comme le meilleur ami de ce malheureux gouvernement qui, à ce qu’il paraît, a grand besoin de secours au moment où il est menacé d’une « déclaration de guerre » des républicains ! Avec une perfide habileté, M. Rouher n’oublie pas de pousser un cri qui va toujours chatouiller M. le vice-président du conseil, cri de guerre contre le radicalisme, de a ralliement de tous les hommes d’ordre.)> Bref la manifestation est au complet, aussi audacieuse, aussi peu dissimulée, aussi inconstitutionnelle que possible, déguisée tout au plus sous l’emphase déclarations conservatrices faites pour servir d’amorce. — D’un autre voilà des hommes parfaitement sensés, ralliés par raison à la république, mettant leur zèle à défendre la constitution du 25 février au lieu de la diffamer et de la discréditer, modérés d’esprit autant que Que demandent-ils ? On vient de le voir ces jours derniers encore par ces discours si complètement sages de M. Germain, de M. Bérenger : l’un et l’autre appartiennent au centre gauche. Ni M. Germain, ni M. Bérenger ne peuvent passer apparemment pour des alliés ou des complaisans des radicaux. Ils combattent au contraire le radicalisme dans ses idées, dans ses utopies, dans ses violences, dans toute sa Ni l’un ni l’autre ne réclament des choses extraordinaires. Tout ce qu’ils demandent, c’est qu’on s’en tienne résolument, sans arrière-pensée, à ce qui a été créé d’un commun accord, qu’à cette constitution du 25 février on assure une majorité constitutionnelle avec toutes les forces conservatrices et libérales de la république, et qu’enfin on gouverne la France non pas en la déconcertant, mais en s’appuyant sur cette société moderne enfantée et consacrée par la révolution de 1789.

Eh bien ! entre ces deux camps, de quel côté va se tourner M. le vice-président du conseil ? Croit-il encore possible d’accepter ou de subir le concours dangereux et perfide qu’on lui offre en décriant la constitution dont il est le gardien ? Est-ce que tout ne le conduit pas à chercher ses alliances et un appui parmi tous ces hommes sensés, libéraux, qui sont tout aussi conservateurs que lui, qui ne veulent que l’affermissement du régime à la tête duquel est placé M. le maréchal de Mac-Mahon ? C’est la question, qui va se débattre dans quelques jours. puisse conduire à une crise ministérielle si la lutte s’engage sur la électorale avant qu’une transaction nouvelle ait été essayée, ce n’est point douteux. En réalité, cette crise n’est désirable pour personne, ni pour ceux qui pousseraient l’hostilité jusque-là, ni pour M. le vice-président du conseil, qui par obstination aurait compromis les intérêts les plus sérieux, ni pour M. le président de la république, et elle est bien moins désirable encore pour le pays, qui en définitive paie toujours les frais des fautes de tout le monde.

CH. DE MAZADE.

Le directeur-gérant, C. BULOZ.