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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1875

Chronique n° 1046
14 novembre 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 novembre 1875.

Voilà donc la grande question tranchée, voilà un pas de plus vers la solution définitive des problèmes constitutionnels, vers la réalisation complète du régime du 25 février. La bataille engagée sur le système d'élections, sur l'organisation du suffrage universel, s'est dénouée au profit du scrutin d'arrondissement contre le scrutin de liste. C'était, vrai dire, une lutte décisive peut-être pour l'avenir des institutions nouvelles et dans tous les cas dès ce moment pour l'existence du Une majorité de 31 voix, — 357 contre 326, — a donné raison au gouvernement et à ceux qui soutenaient avec lui le système de uninominale. Ce n'est encore sans doute qu'une seconde lecture, la loi ne deviendra irrévocable qu'après une troisième épreuve. On peut cependant considérer dès aujourd'hui le résultat comme non-seulement parce qu'une assemblée ne revient guère sur des décisions de ce genre, mais en outre parce que le vote a eu lieu dans des circonstances qui ne peuvent qu'en rehausser la portée. Le scrutin d'arrondissement avait le désavantage de se présenter sous la forme d'un amendement, d'avoir pour adversaire la commission chargée de préparer la loi. De plus la question ministérielle, sans cesse agitée quelque temps, pouvait compliquer et compromettre la question d'élection. À la dernière heure enfin la gauche a cru devoir offrir aux timorées le refuge commode du scrutin secret, toujours propice aux capitulations inavouées. Tout cela n'a rien fait, et dans un temps où la constitution elle-même n'a passé d'abord qu'avec le bénéfice d'une voix, la majorité d'hier est certes plus que suffisante pour mettre désormais hors de cause le système de représentation par arrondissement.

Dès le premier instant du reste , il a été visible que tout l'intérêt de la loi électorale se concentrait sur ce point unique, devenu un objet de controverse passionnée, désigné comme le champ de bataille oîi allaient se rencontrer les partis et le gouvernement. Qu’un débat ouvert dans ces conditions, sous cette préoccupation, ait été d’abord assez décousu, c’est bien clair. L’inéligibilité des militaires, que la n’avait pas voulu inscrire dans la loi, a été prononcée fort sagement, mais un peu à l’improviste, avec une certaine incohérence. D’autres questions sont restées en suspens, presque tous les articles ont été arrêtés au passage. Les auteurs d’amendemens se sont fait un jeu de retirer des propositions qu’ils se réservent de reproduire une troisième lecture, et on ne s’est même pas demandé si c’était un procédé bien régulier d’éluder ainsi par un coup de tactique la garantie des trois lectures. À un autre moment, on y aurait songé un peu plus, il faut le croire, on eût mis sans doute plus de suite, plus de et même plus de clarté dans la préparation ou dans l’examen d’une loi de premier ordre, qui touche à de si nombreux et de si sérieux intérêts. L’autre jour on n’avait pas le temps de penser à tout ; on a traité malheureuse loi électorale avec une certaine distraction impatiente, tant on avait hâte de courir au point essentiel, au rendez-vous de On y est arrivé au plus vite, et ici du moins la discussion a été complète, animée, souvent instinctive ; elle a marché droit au but sans déviation, sans incident tumultueux.

La question a été poussée à fond en deux séances pendant lesquelles les deux systèmes ont été aux prises. La cause du scrutin de liste était aux mains des rapporteurs de la commission, M. de Marcère et M. Ricard, qui, à la dernière heure, ont trouvé en M. Gambetta un auxiliaire dont l’intervention a été plus brillante qu’habile. Le scrutin d’arrondissement a eu pour défenseurs M. Antonin Lefèvre-Pontalis, qui a vivement engagé la lutte, M. le garde des sceaux, dont la raison éloquente a décidé la victoire, et qu’on le remarque, le résultat de cette discussion bien menée a été aussi net que possible, peut-être plus décisif qu’on ne le prévoyait. On n’a pas eu même besoin de se replier sur un de ces amendemens de transaction qui avaient été présentés, que acceptait à demi. C’est le scrutin d’arrondissement pur et simple qui a triomphé du premier coup, avec cette seule condition que, là où il y a plus de 100,000 habitans, il y aura plusieurs circonscriptions. Voilà le fait qui a certainement une importance constitutionnelle et politique, qui n’est pas seulement une victoire de majorité, qui est aussi une de bon sens et de prévoyance pratique dans les circonstances où nous sommes.

C’est l’éternelle puérilité des partis vaincus de se consoler de leurs défaites en jouant une petite comédie, en refusant à leurs adversaires victorieux et en s’attribuant à eux seuls le talent, les lumières, l’éloquence, le patriotisme. Ils sont vaincus, c’est vrai, ils ne restent pas moins avec l’avantage moral, à ce qu’ils assurent. Depuis que M. le garde des sceaux, chargé de représenter le gouvernement dans la dernière discussion, a prononcé le discours qui a décidé le succès du scrutin d’arrondissement, il est convenu aux yeux des partisans du scrutin de liste que M. Dufaure est tombé ce jour-là au-dessous de lui-même, qu’il a été vraiment le plus embarrassé des hommes, qu’il n’a retrouvé ni sa dialectique serrée ni sa verve ; il n’est pas moins entendu que M. Ricard s’est révélé comme le modèle des debaters, et que M. Gambetta a ébloui le monde des éclairs de son éloquence ! C’est un assez lisible jeu de la vanité ou de l’esprit de parti.

La vérité est que M. le garde des sceaux a été cette fois ce qu’il est toujours, qu’il a déployé cette raison vigoureuse, pressante, mêlée de bonhomie et de sarcasme, qui lui assure une si singulière autorité dans les assemblées. Lorsqu’il a montré que ce qu’on s’efforce de aujourd’hui était contenu déjà dans les projets constitutionnels du 19 mai 1873, que les auteurs de ces projets avaient considéré comme une nécessité pour la république ces trois garanties indissolubles, — l’existence de deux chambres, le droit de dissolution exécutif et le vote par arrondissement, — qu’y avait-il à répondre ? Lorsqu’il a exposé, non en histprien ou en homme d’imagination, mais en politique, les conditions nouvelles créées par le suffrage universel, lorsqu’il a décrit cette situation électorale où un homme vivant entre maison et son champ peut se trouver tout à coup avoir à choisir une liste qui ne représente rien pour lui ou qui ne représente que quelque chose d’inconnu et de lointain, que pouvait-on objecter sérieusement ? Lorsqu’il a fait sentir qu’il s’agissait aujourd’hui non plus comme en 1848 ou en 1871 de sortir d’un chaos révolutionnaire, de nommer une assemblée constituante, mais de compléter, de faire vivre une régulière par des institutions pratiques et sincères, qu’avait-on à dire ? C’était frappant, et si devant cette parole précise, sensée, la du scrutin de liste a été perdue, nous n’aurons pas à notre tour la de prétendre que c’est parce qu’elle a été mal défendue ; elle a été au contraire défendue avec autant de talent que de zèle et de dévoûment par les rapporteurs chargés de cette mission ingrate et difficile. Elle a succombé devant la raison de l’assemblée comme elle avait déjà devant la raison publique, parce que ce scrutin de liste ne répond pas réellement à ce que M. Gambetta appelle une situation « apaisée sous l’égide d’une constitution, » parce que ceux qui ont eu à défendre le système de représentation multiple n’ont pu eux-mêmes en dissimuler le caractère irrégul’ier et périlleux. Ils ont vainement à leur secours l’histoire, la statistique, la morale, la politique, ils pas réussi à montrer qu’il y avait plus de vérité dans un scrutin par le hasard ou par des meneurs intéressés que dans une élection où des hommes peuvent après tout arriver à se faire une opinion sur un seul député appelé à les représenter.

Non, évidemment, on n’a pas réussi à relever la fortune du scrutin de liste, à ébranler les vigoureuses démonstrations de M. Dufaure, et les raisons qu’on a invoquées dans cette discussion d’ailleurs ne sont pas toutes également sérieuses. Une des recommandations les plus singulières et les plus inattendues en faveur du scrutin de est à coup sûr celle qu’on est allé chercher dans l’histoire, dans les combinaisons électorales de 1817, dans les discours de M. Laine, de M. Royer-Collard, de M. de Serre. Comment M. de Marcère, M. Ricard, ont-ils pu s’y méprendre et se laisser duper par ces fausses analogies historiques ? Quelle ressemblance y a-t-il entre la situation de 1817 et situation d’aujourd’hui ? À cette première époque de la restauration, presqu’au lendemain des événemens de 1815, il y avait à décider comment serait formée la chambre des députés dans des conditions tracées d’avance par la charte. On n’était électeur qu’en payant 300 francs d’impôts ; pour être éligible, il fallait payer une contribution de 1,000 fr. ; dans la France entière, il y avait moins de 100,000 électeurs. La question,telle qu’elle se posait en 1817, au milieu des réactions du temps, n’était certes pas des plus simples. De quelle hommes éminens qu’on invoque, M. Laine, M. Royer-Collard, M. Guizot, en portant l’élection au chef-lieu du département ? Ils voulaient favoriser la prépondérance des intérêts nouveaux, des classes moyennes arrivées à la fortune par la propriété ou par l’industrie la révolution. Le point essentiel dans leurs combinaisons n’était pas le scrutin de liste, c’était principalement le scrutin direct dont classes moyennes devaient profiter, et ce collège départemental qui en effet créé par la loi de 1817, on ne le choisissait pas comme au scrutin d’arrondissement, dont personne ne parlait alors, qui n’est apparu que plus tard, on l’opposait à tout un ensemble d’élections indirectes, d’assemblées primaires, où la droite croyait trouver un moyen de relever son influence et sa fortune politique.

Oui en effet, comme on le dit, M. Laine, M. Royer-Collard, étaient pour le scrutin départemental : ils le proposaient seulement avec des électeurs censitaires peu nombreux, qui le plus souvent dans chaque département, sauf Paris et quelques grandes villes, ne s’élevaient pas à 600, qui devaient se rendre au collège électoral, dont le président nommé par le roi. Oui, ces hommes illustres faisaient adopter le vote direct et collectif ; mais c’était un vote émis au département même par des classes dont ils croyaient élever la puissance politique contre les révolutionnaires aussi bien que contre les élémens de réaction. Quel rapport tout cela peut-il avoir avec la situation d’aujourd’hui, la pratique du suffrage universel, avec le scrutin de liste qu’on propose ? À défaut du collège départemental d’autrefois, que rcste-t-il ? Un moyen commode d’imposer à des milliers d’électeurs votant isolément une liste composée de noms qu’ils ne connaissent pas, combinée dans un intérêt de parti qui ne les touche guère, auquel ils sont parfaitement étrangers. M. Laine, M. de Serre, M. Royer-Collard, et le dernier disparu de ces grands personnages parlementaires d’autrefois, M. Guizot, tous tant qu’ils sont, ils seraient bien étonnés de se savoir transformés en parrains de si étranges combinaisons ; s’ils étaient encore de ce monde, M. le garde des sceaux a eu raison de le dire de son ton narquois, ils auraient été l’autre jour à la place de M. Dufaure, M. de Marcère et de M. Ricard, qui se sont trop complu à s’abriter sous ce glorieux patronage. Les partisans du scrutin de liste feront bien de relire les discours de M. Royer-Collard, de M. de Serre, ils y gagneront toujours ; mais c’est vraiment abuser des « autorités » et prêter un peu à rire que de se prévaloir des paroles prononcées par M. Laine en 1817, à propos des électeurs à 300 francs et des collèges à 600 électeurs !

Il y a une autre raison qui n’est point tirée de l’histoire et qui n’est pas meilleure, qui a le malheur de ressembler à une de ces armes banales dont se servent toujours les partis extrêmes. On touche au suffrage universel ! Le scrutin d’arrondissement est une atteinte au suffrage universel ! Que les révolutionnaires de toutes les couleurs, que les radicaux de toutes les nuances parlent ainsi, c’est chez eux une invétérée dont ils ne peuvent se défaire. A la moindre tentative pour régulariser un régime électoral, ils crient à la violation du droit ; ils voient poindre partout une oligarchie menaçante, et, à leurs yeux, c’est pour le moins une nouvelle loi du 31 mai que médite à tout propos la vieille majorité de l’assemblée. Ils sont de ceux qui ne plus la république, qui la croient perdue dès que l’ordre se rétablit à demi. M. Ricard n’est point sans doute de ces déclamateurs, c’est un politique sérieux et modéré, un républicain conservateur, et pourtant il parle ici comme un radical, il se laisse aller à ces qui finissent par devenir vulgaires. En quoi donc le vote universel est-il menacé par le scrutin d’arrondissement ? Oii voit-on cette « atteinte formelle, incontestable au principe de l’égalité des Est-ce que l’électeur ne vote pas partout directement, librement, sans condition de cens, sans aucune de ces restrictions qu’imposait la loi du 31 mai et que personne n’a proposé de faire revivre ? — C’est que tous les arrondissemens, dit-on, n’ont pas une population égale ; il y a des circonscriptions qui comptent à peine 20,000, 30,000 habitans, il y en a qui ont une population de 50,000 âmes ou au-delà, jusqu’à 100,000, et les unes et les autres indistinctement nomment toujours un seul député. Rien n’est plus vrai, et, si l’on veut chercher des on en trouvera partout, quel que soit le système qu’on adopte. Avec le scrutin de liste, il y en a une bien autrement grave qui atteint l’essence même du droit individuel de suffrage. Comment explique-t-on que l’électeur de Paris ou de Lille nomme trente ou vingt députés et qu’un électeur des Alpes-Maritimes ou de tout autre petit département ne participe qu’à la nomination de trois ou quatre représentans ? Est-ce que le droit n’est pas le même pour tous ? Est-ce qu’il peut varier suivant les latitudes et dépendre du hasard qui fait naître un citoyen français aux bords de la Méditerranée, dans les Alpes ou dans un faubourg de Paris ?

Voilà, si nous ne nous trompons, une inégalité bien autrement choquante créée par le scrutin de liste, et même en acceptant une transaction, comme il en a laissé entrevoir le désir, M. Ricard pense-t-il qu’il échapperait à toutes les anomalies ? Il y en aurait toujours. L’essentiel est que l’intégrité du droit subsiste, et elle est bien lorsque tous les électeurs ont un seul député à nommer dans leur arrondissement que lorsqu’il y a des Français concourant à la nationale dans une proportion différente selon le hasard de la naissance ou de la résidence. Si l’on veut atteindre à une égalité complète, M. Dufaure l’a dit avec un bon sens supérieur, il n’y a plus qu’à « faire de la France un échiquier sans tenir compte des administratives. » Si l’on prétend à la logique absolue, il faut arriver à l’unité de collège de M. É. de Girardin, et mieux encore l’idéal est toujours le plébiscite. Là, devant l’urne plébiscitaire, il plus ni départemens, ni arrondissemens, ni villes, ni campagnes ; tous les électeurs sont parfaitement égaux, chacun arrive avec son bulletin, un oui ou un non, et tout est fini. G’est là qu’on en vient en jouant avec des chiffres et avec des chimères d’égalité absolue des suffrages. Dès qu’on rentre dans la pratique, il faut bien en revenir à tenir compte de la réalité, de la diversité des intérêts et des habitudes, des traditions, des circonscriptions établies, et une fois cette voie, quelle raison y a-t-il de ne point aller jusqu’au bout, de cet amalgame d’une liste départementale à l’élection plus vraie, plus sincère de l’arrondissement, où entre l’électeur et l’élu peut se une sorte de lien naturel, permanent ?

Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que parmi ceux-là mêmes qui viennent de former cette minorité de 326 voix en faveur du scrutin de liste, il en est qui la veille encore n’étaient rien moins que convaincus et ne cachaient pas leurs doutes. Ils ont obéi à des mobiles assez divers et assez complexes. Les uns ont paru craindre que le scrutin d’arrondissement, qu’ils considéraient au fond comme le système le plus et le plus régulier, n’eût pour effet de diminuer le prestige et la morale des assemblées en localisant l’élection, d’amortir la vie La crainte est singulière à l’heure où nous sommes. Quoi donc ! est-ce là aujourd’hui le danger ? Lorsque la politique est partout, lorsqu’elle envahit les conseils— généraux, les conseils municipaux eux-mêmes, qu’il faut souvent ramener à leur modeste rôle, on pourrait craindre de la voir disparaître de la seule manifestation publique où elle est à sa place ! C’est une inquiétude certainement chimérique. Parce que les sont désormais appelés à voter dans leur circonscription, pour le député de leur arrondissement, croit-on qu’ils cessent d’avoir leurs opinions, leurs préférences et même leurs passions ? Pas plus aujourd’hui qu’hier ils ne se désintéresseront des luttes qui pourront s’ouvrir ; seront ce qu’ils étaient, avec cette différence qu’ils sauront un peu ce qu’ils font.

Soit, cela se peut, disent les autres ; mais l’arrondissement, par cela même qu’il est assez restreint, offre plus de chances ou, si l’on veut, plus de tentations aux influences administratives : c’est la possible de la candidature officielle ! Évidemment cette considération a pesé sur certains esprits, et elle est peut-être destinée à jouer un dans les mêlées prochaines de la politique, à être tout au moins par les partis. Il ne faudrait pas cependant se créer à tout propos des fantômes, des périls imaginaires. On ne remarque pas que la candidature officielle ne naît pas ainsi à volonté, et que, si le était en état d’exercer cette prépotence, dont on lui suppose la pensée, il l’exercerait dans le département tout aussi bien que dans l’arrondissement. On oublie que cette candidature officielle qui a fleuri sous l’empire a pu jusqu’à un certain point être facilitée le système des circonscriptions arbitraires, mais qu’elle se liait en à toute une situation ; elle était pour ainsi dire l’expression de la puissance absorbante d’un gouvernement maître de tout, résolu à ne souffrir ni dissidence ni contestation, tenant le pays par des agens nombre, par une administration qui disposait de tous les moyens de domination ou de captation. C’est à ce prix que la candidature été possible, et même avec tout cela le moment est venu où des hommes comme M. Thiers, M. Berryer, M. Buffet, ont trouvé des circonscriptions qui les ont renvoyés au corps législatif. Chose bien plus curieuse et démontrée par M. Lefèvre-Pontalis, avec le scrutin de liste, le premier noyau d’opposition qui a commencé à se former sous le nom des cinq dès les élections de 1857, ce noyau n’aurait pas été possible ; élus dans leurs circonscriptions, les cinq ne l’auraient pas été dans du département : le gouvernement de l’empire gardait encore une majorité de 10,000 voix dans le dénombrement général des suffrages parisiens. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui, et, si le gouvernement cherchait à dépasser la limite d’une intervention naturelle, légitime les élections, il serait aussitôt arrêté par la force des choses, par la de l’opinion. Voyons sérieusement ! Parce que le gouvernement nommera quelques maires, est-il quelqu’un qui osera dire que c’est la candidature officielle, que M. de Persigny est reùtré au ministère de l’intérieur.

Il faut aller au fond des choses. Le plus vrai mobile des adversaires modérés du scrutin d’arrondissement, de ceux qui ne l’ont combattu peut-être que par circonstance, a été cette idée qu’il pouvait être de provoquer un grand mouvement d’opinion favorable à la république constitutionnelle, et que le scrutin de liste était le meilleur moyen créer une majorité destinée à exprimer ce mouvement, à renouveler, à maintenir par les élections l’alliance du 25 février entre les fractions de la gauche, le centre gauche et le centre droit libéral. On serait ainsi ensemble devant les électeurs avec la constitution pour mot et pour drapeau. Ceux qui raisonnaient ainsi n’étaient-ils point dupes d’une singulière illusion ? ne s’exposaient-ils pas à de cruels mécomptes ? Ne faisaient-ils pas un dangereux calcul ou, selon le mot de M. le garde des sceaux, de la politique de « pure rêverie ? » M. Dufaure ne s’y est point trompé, et il a eu mille fois raison de le dire avec pénétrante fermeté de bon sens qui a dissipé toutes les chimères. La constitution, c’est fort bien ; mais il n’y a pas à se payer de mots et rêver des fusions impossibles. Il y a des hommes qui ont voté la le 25 février : les accepteriez-vous pour alliés après leurs discours, leurs lettres et leurs manifestations de ces derniers temps ? Si les constitutionnels sérieux et modérés acceptent ou subissent cette alliance, ils ne s’appartiennent plus ; s’ils la repoussent, que devient radicaux ont voté la constitution, rien de mieux, « il faut les en remercier, il faut leur donner la main » pour leur bonne pensée de ce En dehors de ce rapprochement accidentel et tout momentané, il n’y a plus rien de commun, on ne peut plus s’entendre, l’alliance est impossible, et cela tient à ce qu’en dépit de tous les rêveurs de fusion ne comprend pas la république de la même manière. « J’ai adopté les deux chambres, dit justement et impitoyablement M. Dufaure, ils ont décidé que ce n’était point là de la république. J’ai adopté le droit de dissolution, ils ont décidé que ce n’était pas là de la république. Je le scrutin par arrondissement, ils répondent de même sur tous les points de notre programme… Nous avons été réunis un jour, nous sommes divisés dans le passé et dans l’avenir… » Voilà la vérité à la place de la fiction !

Que serait-il arrivé, si sous l’empire d’un faux calcul ou d’une une majorité s’était formée dans l’assemblée en faveur du scrutin de liste ? Les modérés auraient livré une garantie précieuse comme d’une alliance chimérique. Il serait resté le lendemain un instrument d’agitation, une vaste confusion où les radicaux n’auraient pas manqué de se servir de ce puissant moyen d’action pour grossir leur importance, où les modérés auraient risqué d’être entraînés, s’ils pas été étouffés. La constitution serait devenue ce qu’elle aurait pu. Nous ne disons point à coup sûr que le scrutin d’arrondissement soit un remède à tout, mais il tempère ces mouvemens violens que le scrutin de liste déchaîne parfois, il assure à un régime régulier un ressort simple et naturel, il met par cela même bien moins en péril les institutions qu’on veut faire vivre, et c’est assez pour que le vote qui l’a consacré soit réellement un vote de prévoyance et de raison politique.

C’était le résultat le plus désirable, et s’il est resté douteux tant n’a point été constaté, si la nerveuse parole de M. Dufaure n’avait pas suffi pour rallier les convictions encore incertaines, M. Gambetta s’est chargé de frapper le dernier coup pour achever la ruine de la cause prétendait servir, en même temps que le succès du scrutin d’arrondissement, qu’il voulait combattre. M. Gambetta est certainement qui ne manque pas de puissance. Il a son éloquence à lui, une parole bouillante, écumeuse, incorrecte. Comme ceux qui se permettent tout, il trouve parfois, au milieu des plus singulières licences, des passionnés et même des traits assez vifs où il y a une pointe d’esprit. C’est un mélange de fougue, de facilité, d’exaltation factice et de humeur. Au fond, M. Gambetta est modéré, il a des instincts de gouvernement, il ne répugnerait pas aux transactions, s’il était plus il n’est pas libre, il est enchaîné par des liens de parti, par des de position, et de là cette incohérence perpétuelle qui diminue singulièrement l’autorité de sa parole, l’efficacité de ses Ce qui est certain, c’est que, s’il a cru l’autre jour être un habile tacticien, il s’est trompé, il a été malheureux de toute façon. Qu’on tant qu’on voudra qu’il a été un prodige, qu’il n’a jamais été plus éloquent : la vérité est qu’il a fait tout ce qu’il fallait pour marcher déroute et même pour aggraver cette déroute. D’abord, comme s’il tenait à justifier sur-le-champ ce que venait de dire M. Dufaure au sujet de la difficulté d’une alliance avec les radicaux, même avec les relativement modérés, M. Gambetta n’a trouvé rien de mieux que de prendre violemment à partie le centre droit tout entier, de le mettre en cause dans sa politique, dans ses souvenirs, dans ses traditions. C’était, on l’avouera, bien prendre son moment et montrer un tact supérieur ! M. Gambetta, qui a la parole leste, trouve que la monarchie constitutionnelle est le plus médiocre des régimes, qu’il a suffi, pour en avoir raison, d’une « agitation de fourchettes. » Le mot est bien imaginé, il ira chatouiller délicieusement le radicalisme inférieur, à soupçonner l’ancien dictateur de modérantisme. Quant à cette révolution de février ainsi qualifiée, d’autres l’ont appelée une « catastrophe, » M. Gambetta l’appelle une « agitation de fourchettes, » c’est lui qui le dit, ce n’est pas nous qui le disons, nous n’aurions pas être aussi sévères.

Si M. Gambetta, qui met dans ses jugemens tant de jovialité et surtout tant d’à-propos, daignait consulter quelques-uns des républicains les plus sérieux et les plus sincères, ceux-ci lui répondraient que, s’ils avaient ce pouvoir, qui n’appartient à personne, de refaire le passé, ils consentiraient volontiers à revenir au 23 février 1848 et à s’arrêter là. M. Gambetta lui-même, avec un peu de réflexion, se demanderait ce qu’elle a produit, cette révolution ; il suivrait du regard cet enchaînement de catastrophes où depuis ce jour sont allées s’abîmer la liberté, la puissance, la gloire, l’intégrité de France, et peut-être lui aussi s’arrêterait-il devant cette dernière qui ne prête pas à rire, qui est la rançon plus que suffisante de « l’agitation des fourchettes ! » Le centre droit était sans doute jour décidé d’avance dans son vote. S’il y avait quelques membres ayant encore de l’hésitation, on conviendra qu’après ce qu’ils venaient ils ont dû sans façon dire avec M. Dufaure à la gauche : « Fort bien, ne comptez pas sur nous ! » M. Gambetta ne s’est pas borné à cette brillante sortie, il a couronné sa stratégie en demandant d’un ton un peu honteux le scrutin secret, — sans doute pour offrir à ces membres du centre droit, qu’il venait de traiter si bien, une occasion de montrer qu’ils n’avaient point de rancune en votant clandestinement pour le scrutin de liste ! Le secret du vote a-t-il eu réellement quelque influence sur le résultat ? Il n’est point impossible que ce peu moral n’ait été aussi peu habile et qu’au lieu des défections qu’on attendait en faveur du scrutin de liste il n’y ait eu des en faveur du scrutin d’arrondissement. Voilà tout ce qu’on aura gagné par cette spéculation sur la faiblesse des hommes, sur « le sort équivoque fait au parlement. » C’était assurément la plus triste manière d’aller à un échec, et si M. Gambetta se figure encore avoir pulvérisé de son éloquence M. le garde des sceaux, qui, à vrai dire, n’avait pas trop l’air d’un homme foudroyé, il s’est exposé quant à lui à rester sous le poids de cette parole, par laquelle M. Dufaure a commencé et terminé son discours : « on ne se soustrait pas à la responsabilité par une demande de scrutin secret. » Par le fait, M. Gambetta n’a réussi qu’à compléter la défaite du vote par la défaite morale qui s’attache à un calcul trompé, à une tactique déjouée. La question a été tranchée et bien tranchée dans les conditions de scrutin choisies par la gauche elle-même. Que veut-on de plus ?

Et maintenant voilà une affaire réglée. La solution d’une question qui depuis quelque temps tenait les esprits dans une certaine attente a nécessairement des conséquences que la tactique de la gauche a rendues peut-être plus décisives qu’elles ne l’auraient été, si on avait agi plus prudemment ou plus habilement. Au point de vue constitutionnel, il n’y a plus rien à faire. La loi électorale complète cet ensemble qui embrasse les institutions de la France. C’est l’acheminement inévitable vers des élections qui ne peuvent plus être éloignées. Au point de vue politique, ou, si l’on veut, ministériel, il n’est point douteux que le vote de la loi électorale et les incidens parlementaires qui ont précédé ce vote ont un résultat qui n’avait pas été prévu. Le se trouve visiblement raffermi et fortifié. D’abord il a reconquis un peu de cet ascendant moral que donne toujours une victoire vivement disputée. En outre les dernières péripéties ont montré que ce qu’on l’alliance du 25 février ne suffisait pas pour tenir le gouvernement en échec, et même M. le garde des sceaux en a dit assez pour faire qu’il croyait peu à cette alliance, au moins comme combinaison durable. Enfin le ministère est resté uni et compacte dans cette épreuve décisive. C’est M. Dufaure qui a porté le fardeau d’une lutte où M. le vice-président du conseil n’aurait pu parler autrement que son collègue. Voilà le fait. Renverser le ministère devient certainement une entreprise plus difficile aujourd’hui qu’hier. Que le cabinet puisse encore à essuyer des attaques et à traverser quelques crises dans l’assemblée, ce n’est point impossible. S’il le veut, il peut surmonter difficultés par une politique de libérale conciliation, il le peut plus aisément qu’il a obtenu ce qu’il demandait, qu’il n’a plus qu’à s’appuyer sur un ensemble d’institutions régulières, sur une constitutionnelle dont il est le premier gardien.

Tout ce qu’il y a d’important dans le monde n’est point sûrement à Versailles pour le moment, et ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce d’en finir au plus vite avec toutes ces discussions parfois un peu énervantes pour rendre la France à ses intérêts permanens, à son rôle dans le mouvement universel. Ce n’est pas M. le duc Decazes qui se plaindrait qu’on lui donnât une certaine stabilité d’institutions, de gouvernement, et il trouverait peut-être même le moment présent bien choisi. Le fait est que l’Europe diplomatique semble passer aujourd’hui par une de ces crises intimes qui ne laissent pas de tenir l’opinion et inquiète. Tantôt l’empereur d’Allemagne, en ouvrant le parlement de Berlin, prodigue avec une confiance presque communicative les déclarations les plus pacifiques ; tantôt arrive de Saint-Pétersbourg une sorte de communication assez énigmatique dont on est chercher le secret, qui peut être une simple satisfaction pour l’opinion russe comme aussi elle peut laisser entrevoir des événemens que la reste maîtresse de retenir ou de déchaîner. À son tour, M. Disraeli, dans le dernier banquet du lord-maire, ne se défend pas d’une certaine inquiétude, recueillant volontiers les déclarations pacifiques de Berlin, ayant en même temps l’air de se tourner vers Saint-Pétersbourg, et paraissant embarrassé lui-même de savoir s’il peut rassurer l’opinion ou s’il doit la tenir en éveil.

La raison ou le prétexte de ces agitations confuses qui règnent à la surface de l’Europe, c’est cette éternelle question d’Orient qui a depuis quelques mois déjà par l’insurrection de l’Herzégovine, que les catastrophes financières de la Turquie n’ont pu qu’aggraver récemment. Oui, il est bien clair que cet Orient est toujours malade, et qu’il suffit du moindre incident, de l’agitation dans une province, pour mettre tout en question. Cette fois l’insurrection de l’Herzégovine a pris évidemment un caractère plus sérieux ; elle s’obstine, et les Turcs aussi s’obstinent à montrer leur impuissance. Le danger est dans ce foyer toujours incandescent, et ce qui est plus grave que tout le reste, c’est que l’état de l’Orient n’a plus sa garantie dans les anciennes alliances occidentales aujourd’hui dissoutes, dans l’ancien équilibre européen désormais rompu. Le centre de l’action diplomatique s’est transporté au nord. La question est maintenant entre la Russie, l’Autriche et l’Allemagne, qui ont pris la direction de ces dangereux événemens, en offrant d’ailleurs à l’Angleterre, à la France et à l’Italie de se joindre à elles dans la mesure de leurs convenances. Que se proposent de faire les cabinets de Saint-Pétersbourg, de Vienne et de Berlin ? Ils paraissent s’être mis d’accord sur plusieurs points principaux, d’abord sur le maintien de l’intégrité géographique de l’empire ottoman, puis sur la nécessité de demander des réformes intérieures au gouvernement turc. Les rapports de la commission consulaire envoyée cet été dans l’Herzégovine semblent avoir offert les élémens des propositions de réformes que l’Autriche s’est chargée de préparer ; mais ce n’est pas tout, on ne demande pas seulement des réformes, on veut des garanties. Or quelles seront ces garanties ? Voilà le point aigu. C’est par là évidemment que tout peut arriver. Il n’est pas moins vrai que, si les trois empires tombent d’accord sur un certain genre d’action, ils seraient bien embarrassés de s’entendre sur une solution définitive qui les diviserait aussitôt,et c’est ce qui fait que cette question d’Orient, toujours ouverte, n’est pas près d’être résolue.

CH. DE MAZADE.




Le directeur-gérant, G. BULOZ.