Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1875

Chronique n° 1047
30 novembre 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 novembre 1875.

L’assemblée est décidément en train de songer à ses dernières dispositions. Tant qu’elle n’a vu que de loin cette inévitable fin dont elle restait toujours libre de fixer ou de retarder l’heure, elle s’est défendue des découragemens et des défaillances, elle a gardé la fermeté d’un pouvoir qui se sent nécessaire. Maintenant que ses momens sont comptés, elle ne voit pas sans un certain malaise ou sans une certaine mélancolie cette date fatale qui semble encore la troubler quand on la lui montre trop brusquement, qu’elle est bien néanmoins obligée de subir. Elle achève de vivre au milieu de la fatigue, des impatiences et des préoccupations qui l’envahissent, qui se font sentir dans tout ce qu’elle fait. L’assemblée, il est vrai, s’est tracé un ordre du jour qui ne laisserait pas de remplir quelques semaines, si elle persistait à discuter et à voter tout ce qu’elle a devant elle, la loi sur la presse, la loi sur l’administration de l’armée, les conventions relatives à la réforme judiciaire en Égypte, les concessions de chemins de fer ; mais peut-elle se promettre d’épuiser cet ordre du jour dans les conditions extrêmes où elle se trouve ? Ce sera déjà beaucoup si après la loi électorale elle parvient à compléter son testament par le vote de la loi sur la presse et par la nomination des 75 sénateurs inamovibles qu’elle s’est réservé le droit de léguer à la future haute chambre. La vérité est qu’obstinée à mourir comme elle a vécu, elle porte jusque dans ses derniers travaux l’esprit de parti, d’incohérence et de division qui a trop souvent fait son impuissance.

Qu’en sera-t-il de cette loi sur la presse que le gouvernement a proposée, que la commission s’occupe à remanier et à transformer ? Évidemment on est dans une confusion complète, on ne s’entend pas même sur les mots ; à force de subtilité et d’interprétations, on en vient à remettre en question l’organisation constitutionnelle, sous prétexte de batailler sur le principe du gouvernement. Ce que le ministère veut, la commission ne le veut pas, et il n’est point impossible que la loi ne reste en chemin, que tout ne finisse par un vote qui laissera les choses telles qu’elles sont. Le gouvernement n’aura pas peut-être sa loi sur la presse, la commission est fort exposée à n’avoir pas la levée de l’état de siège, et en définitive il n’y aura rien de fait.

Qu’en sera-t-il aussi de cette nomination de sénateurs, qui doit être le dernier acte de l’assemblée ? Ici il faut bien de toute nécessité arriver à un résultat. L’enfantement ne laisse pas toutefois d’être des plus laborieux, et ce serait même vraiment assez comique, si dans toutes ces combinaisons, dans tous ces jeux de stratégie auxquels on se livre, il ne s’agissait de la future représentation du pays. La difficulté est de faire entrer dans une liste tous ceux qui voudraient y être et de concilier des partis divisés par de violentes incompatibilités d’humeur. La diplomatie des plus habiles n’a pu réussir jusqu’à présent à trouver le moyen de contenter tout le monde, pas plus qu’à découvrir la proportion exacte des choix qui pourraient être attribués aux diverses fractions de l’assemblée. La droite peut-elle admettre la gauche, et ira-t-elle jusqu’à ne pas repousser entièrement l’union républicaine ? La gauche de son côté admettra-t-elle la droite, et à quelle nuance de la droite s’arrêtera-t-elle ? Fera-t-on une place aux partisans de l’appel au peuple et aux légitimistes extrêmes sans lesquels il sera malaisé d’avoir une majorité ? C’est à qui passera la revue des noms et des prétentions. Les groupes se comptent, se démènent et font leurs conditions ou imposent des exclusions. Au milieu de la mêlée, le groupe Lavergne s’agite, allant tout affairé du centre droit au centre gauche, donnant raison à l’un sans donner tort à l’autre, brouillant ou renouant les fils de ses négociations ; puis chaque matin on s’aperçoit que c’est un travail à recommencer. On se dit assez mélancoliquement que tout est incertain, qu’on arrivera peut-être avec bien des efforts jusqu’au cinquantième nom, mais qu’au-delà le hasard sera pour tout le monde ; le scrutin ne sera plus que la loterie aux inamovibles, et c’est ainsi que se prépare l’élection des sénateurs dans une assemblée qui a eu le malheur de ne jamais savoir ou de ne jamais pouvoir ce qu’elle voulait, qui, après avoir vécu dans toutes les contradictions, a tenu à laisser jusque dans les chambres futures le témoignage posthume de ses divisions intimes. Heureusement l’assemblée ne se borne pas à ces distractions, et, en épluchant des sénateurs, elle finit non sans peine, non sans bien des discussions traînantes, par voter la loi électorale, dont la troisième lecture s’achève en ce moment, qui reste après tout la chose essentielle aujourd’hui, puisqu’elle est le prélude de la dissolution, le moyen d’arriver à la grande consultation populaire, devenue inévitable.

On ne peut pas dire que cette troisième lecture de la loi électorale, qui a rempli pourtant plus d’une semaine, ait été une discussion nouvelle de nature à changer sensiblement les conditions essentielles créées par la seconde lecture. Il est évident que les points principaux étaient désormais acquis, que l’issue n’était plus douteuse. La lutte ne s’est pas moins ravivée au dernier moment, les questions sérieuses se sont reproduites, et une fois encore le scrutin de liste et le scrutin d’arrondissement se sont retrouvés en présence dans un duel qui n’a pas laissé d’être intéressant. Il ne s’agissait plus, il est vrai, de ramener au combat le système absolu du scrutin de liste, qui est resté l’autre jour sur le champ de bataille. C’était le tour des transactions et de la conciliation. On passait un peu condamnation sur le principe ou du moins on consentait à le voiler, à l’atténuer, et on se bornait à proposer des moyens intermédiaires. Bref, la diplomatie entrait en scène, et on offrait de traiter ; mais la cause était perdue d’avance, elle avait été trop décidément jugée pour pouvoir se relever de la défaite qu’elle avait essuyée. La majorité qui avait prononcé ne pouvait que s’accroître, bien loin de se débander dans le feu d’un nouveau combat.

C’est justement ce qui est arrivé. Vainement M. Jozon et quelques membres de la gauche ont proposé de borner le scrutin de liste à cinq noms et de fractionner les départemens qui auraient plus de cinq députés à nommer. La proposition a échoué d’une façon assez éclatante ; la majorité qui l’a repoussée n’a plus été seulement de 30 voix, comme à la seconde lecture, elle a cette fois dépassé 80 voix. Vainement un des hommes les plus distingués et les plus modestes de l’assemblée, M. Francisque Rive, est intervenu avec un amendement bien plus modéré encore, qui, en respectant le système de circonscription adopté, ne maintenait le scrutin de liste que dans les arrondissemens ayant une population de plus de 100,000 habitans. M. Rive n’a pas été plus heureux, il venait trop tard ; son amendement n’a pas résisté à la verve sensée et impitoyable de M. Dufaure, qui l’a pulvérisé d’un mot, en montrant ce qu’il y avait d’étrange dans un système qui, sous prétexte de remédier aux inconvéniens des deux modes de scrutin, aurait pour résultat Il d’affliger 238 arrondissemens des inconvéniens du scrutin uninominal et 131 arrondissemens des inconvéniens du scrutin de liste. » Après cela, l’amendement de M. Rive est resté enseveli sous les 80 voix de majorité qui avaient enterré l’amendement de M. Jozon. La question était évidemment tranchée dans l’esprit de l’assemblée.

Le scrutin d’arrondissement a encore une fois triomphé de tout, et il devait bien avoir cause gagnée d’avance, puisqu’il n’a pas même été compromis par M. le marquis de Castellane, qui lui a infligé la dangereuse protection de son éloquence. M. de Castellane est un enfant terrible du parti conservateur, il a l’aplomb d’un jeune grenadier de la réaction. Il ne perdrait peut-être rien à être un peu plus modeste, à montrer un peu moins d’imperturbable assurance et à se persuader qu’il ne suffit pas de parler à quelques passions de parti ou de dérouler un tissu de banalités recueillies un peu partout pour faire sérieusement de la politique. Si le parti conservateur n’avait pas d’autres représentans ou d’autres champions pour le conduire au combat, puisque le jeune député du Cantal est si impatient d’aller au combat, il serait fort en péril. Tout ce qu’on peut dire de mieux, c’est que le scrutin d’arrondissement a triomphé de la défense de M. de Castellane, comme il a triomphé d’une attaque nouvelle et cette fois bien plus sérieuse de M. Gambetta, qui est revenu à la charge après la singulière équipée où il s’était laissé récemment emporter.

M. Gambetta a-t-il voulu réparer la maladresse qu’il avait commise, et rétablir sa réputation de tacticien ? Ce qui est certain, c’est qu’une fois de plus il a montré qu’il y a en lui deux hommes, toujours occupés à se contredire et à se quereller, l’un fatalement entraîné par des inspirations ou par des engagemens de parti, l’autre sentant la nécessité et le prix de la modération. Il y a quelque temps, c’était le tour du tribun impatient et fougueux, remuant les passions, compromettant par sa violence ce qu’il voulait servir, blessant ceux qu’il aurait dû ménager, et cette sortie furieuse, mal calculée, avait le succès de toutes les violences de parti ; elle trouvait son châtiment dans un humiliant échec. Ces jours derniers, c’est le modéré qui s’est retrouvé maître de lui-même, raisonnant au lieu de déclamer, évitant d’être agressif, et, si la cause du scrutin de liste avait pu être relevée, elle l’aurait été par ce dernier discours. M. Gambetta en effet a dit tout ce qu’on pouvait dire, il a su trouver et développer les raisons sérieuses ou spécieuses qu’on peut invoquer en faveur du scrutin de liste. M. Gambetta s’est exprimé certainement en politique lorsqu’il a parlé de la nécessité de fonder, pour la période qui va s’ouvrir par les élections prochaines, « un gouvernement véritablement fort, puissant sur l’opinion de la France comme sur l’opinion de l’Europe. » Il a eu surtout des paroles qui sont des engagemens, qui sont sans doute l’expression d’un patriotisme réfléchi, lorsqu’il a montré en traits saisissans la nécessité de la modération, de la conciliation, et lorsqu’il a donné la vraie raison, la meilleure garantie de la persistance nécessaire de cette modération qui a produit le 25 février, en montrant « la trouée des Vosges. » Rien de mieux que tout cela. Pourquoi donc M. Gambetta n’a-t-il pas tenu ce langage il y a trois semaines au lieu d’offenser des libéraux qui, eux aussi, ont eu à faire des sacrifices, et qui les ont faits dans l’intérêt de la France ? S’il avait parlé ainsi, il n’aurait pas sans doute sauvé le scrutin de liste, il n’aurait pas vraisemblablement empêché l’adoption du scrutin d’arrondissement ; mais il aurait contribué à mettre plus de confiance entre des partis dont le rapprochement serait utile ; il n’aurait pas aigri les dissentimens, et à défaut d’un succès sur la question du scrutin, il aurait aidé peut-être à préparer des conditions plus favorables pour l’élection des sénateurs. Hier, il était trop tard pour ces appels à la modération, on le lui a dit. Nous savons bien que M. Gambetta a pu répondre qu’il n’était jamais trop tard pour la modération, que la raison qui avait inspiré la constitution du 25 février restait toujours la raison qui devait rapprocher les partis libéraux pour la défendre en commun. C’était vrai sans doute à un point de vue général, au point de vue politique ; seulement ces considérations ne pouvaient plus avoir aucune influence sur un résultat désormais assuré. Le scrutin d’arrondissement est resté définitivement victorieux.

La question est donc tranchée. C’est par le scrutin uninominal que se feront les élections, dont la date va être fixée ces jours prochains. C’est le système le plus vrai, le plus sincère, et cette raison a décidé sans nul doute bien des esprits. Il ne faut pas croire cependant qu’on ait tout gagné. Si le scrutin de liste a ses inconvéniens, qui l’ont fait justement écarter, le scrutin d’arrondissement, lui aussi, a ses inconvéniens, contre lesquels il faut dès ce moment se tenir en garde. Évidemment on irait vers un autre danger, si les élections devenaient trop locales, si elles devaient remplir la chambre de petites importances d’arrondissement. On risquerait alors de n’avoir plus qu’une assemblée de notables, un corps législatif de l’empire sans l’empire, c’est-à-dire une petite machine sans le moteur ou le régulateur qui savait s’en servir et au besoin s’en passer. Il ne faut pas s’y tromper, ce serait là pour le scrutin d’arrondissement une manière de tomber du côté où il penche. Des assemblées ainsi composées n’auraient peut-être pas l’autorité et le prestige nécessaires pour tenir tête à toutes les crises qui peuvent se produire, pour prêter au gouvernement la force dont il a besoin dans les difficiles conditions créées à la France en Europe. Le ministère ne peut sans doute intervenir directement ; il n’a, que nous sachions, ni l’intention ni le pouvoir de revenir à des candidatures plus ou moins officielles. C’est surtout aux hommes sensés, réfléchis, qui vivent dans tous les arrondissemens français de bien comprendre qu’en tenant compte dans une juste mesure des considérations locales, ils ne doivent pas cependant se laisser enchaîner par ces petites préoccupations, qu’ils doivent au contraire ne rien négliger pour créer des assemblées sérieuses, intelligentes, capables de porter sans fléchir le fardeau des affaires de la France. Voilà le nouveau problème qui s’élève, aujourd’hui, qui domine même les questions de parti, et dont la solution dépend des élections prochaines.

La saison parlementaire recommence un peu partout avec l’hiver. Elle a recommencé à Rome et à Vienne ; elle a recommencé aussi à Berlin, où M. de Bismarck a reparu pour venir en aide au ministre des finances, M. Camphausen, réduit à demander à l’Allemagne le prix de sa grandeur par de nouveaux impôts, et le tout-puissant chancelier n’a pas laissé d’abord de se plaindre de ses souffrances, de l’injustice de ceux qui lui reprochent de rester trop longtemps à Varzin. D’ici à peu enfin, le parlement anglais va sans doute être réuni.

Ce n’est point au surplus dans les parlemens que se passent maintenant les choses les plus sérieuses ou les plus extraordinaires. Les assemblées sont pour l’expédition des affaires courantes, pour la sanction des faits accomplis ; la diplomatie se charge des grandes combinaisons, des secrets et des surprises. La question toujours grave et dominante est de savoir ce qui se prépare en Orient, ce que se proposent les cabinets ou ce que l’imprévu peut faire sortir de ces complications, devant lesquelles toutes les politiques semblent hésiter à dire leur dernier mot. Tout le monde parle de la paix ; ce serait pour le mieux, si en même temps on n’avait pas l’air de se méfier et de s’attendre à tout. On est d’accord ou l’on paraît être d’accord sur la nécessité de maintenir l’intégrité de l’empire ottoman, à la condition de ne pas prendre trop au sérieux cette intégrité et de se mettre en mesure de faire face à des accidens qu’on s’expose à précipiter. La Turquie est dans une situation des plus compliquées, des plus tristes, cela n’est point douteux. Elle ne peut arriver à réprimer une insurrection qui dure depuis plus de six mois, qui est la fatale conséquence d’une administration oppressive ; elle a profité de la circonstance pour se mettre à l’aise avec ses créanciers européens en recourant à une réduction de sa dette, qui a compromis son crédit. Elle laisse voir son impuissance sous toutes les formes. Et après ? comment se propose-t-on de l’aider à sortir de là ? C’est M. le comte Andrassy qui s’est chargé, à ce qu’il paraît, de préparer de concert avec la Russie la charte des réformes que l’Europe veut demander à la Porte. Déjà le premier ministre autrichien aurait, dit-on, rédigé son programme, qu’il aurait communiqué à Saint-Pétersbourg et qui touche nécessairement aux points les plus aigus : perception des impôts par des agens chrétiens dans les localités chrétiennes, tribunaux mixtes pour les procès entre Turcs et raïas, égalité entre musulmans et chrétiens même dans le service militaire. Il reste à savoir si ce programme est dès ce moment agréé par le gouvernement du tsar, si, dans le cas où il serait accepté par la Russie, il sera subi sans contestation par la Turquie, et enfin dans quelle mesure les cabinets européens, agissant d’intelligence ou isolément, sont décidés à intervenir pour la réalisation des réformes qu’ils proposent. Tout cela n’est point aussi facile qu’on le croit. Le premier inconvénient de cette politique, c’est de placer l’Europe dans l’alternative de reculer, de se borner à de vaines réclamations ou de se laisser entraîner par degrés dans de singulières aventures. Un autre danger, qui éclate brusquement aujourd’hui, a été de réveiller dans toute sa gravité cette question d’Orient, que l’Angleterre, de son côté, vient d’aborder à sa manière avec une hardiesse dont elle semblait avoir perdu l’habitude depuis bien des années. L’Angleterre a laissé l’Autriche et la Russie à leurs projets de réformes intérieures pour la Turquie, elle est allée droit en Égypte, là où elle croit avoir ses intérêts à sauvegarder. Le coup a été bien monté et résolument exécuté, on n’en peut disconvenir. L’Angleterre s’est-elle assuré d’avance l’assentiment plus ou moins explicite des autres cabinets ? s’est-elle méfiée de tout ce mouvement qui se faisait autour de la question d’Orient, de cette stratégie diplomatique qui tend à enlacer la Turquie, et a-t-elle voulu à tout événement, sans consulter personne, prendre ses sûretés ? Toujours est-il que le gouvernement anglais, profitant de la détresse financière où le vice-roi d’Égypte se trouve, comme son suzerain le sultan, a acheté pour 100 millions au khédive ses parts de propriété sur le canal de Suez. Il se trouve ainsi substitué au vice-roi. Par cette transaction audacieuse, il n’a encore, il est vrai, que 177,000 actions sur 400,000, c’est-à-dire moins de la moitié. Il n’a pu acquérir plus de droits que n’en avait le khédive lui-même. Il n’est qu’un gros actionnaire de plus qui dans les affaires du canal n’a qu’une faculté d’immixtion et un nombre de voix limités, précisés par les statuts qui sont la charte de la compagnie de Suez ; mais il serait parfaitement inutile, ce serait même montrer de la naïveté, de se faire illusion sur la gravité et les conséquences possibles de ce coup de théâtre qui vient d’éclater en Europe sous la forme, bien justifiée cette fois, d’une « nouvelle à sensation. » Les journaux anglais peuvent bien nous dire que ce n’est pas une opération financière, quoique ce ne soit pas une mauvaise affaire, que c’est un acte essentiellement politique : on s’en serait douté. Le gouvernement anglais n’a pas l’habitude de prendre des actions, surtout pour 100 millions, dans une entreprise privée. Il a cru évidemment la Turquie plus que jamais malade et menacée, il a trouvé une occasion favorable, il l’a saisie pour ne pas se laisser devancer, et ce que le gouvernement anglais a fait, ce que les journaux de Londres applaudissent avec cette unanimité qu’ils ont toujours dans les affaires d’intérêt national, le parlement le sanctionnera, on peut y compter. On en doute si peu que, par son contrat, le khédive a été dès ce moment autorisé à tirer des traites sur la maison Rothschild.

Oui, assurément l’acte est tout politique, et c’est là précisément ce qui en fait la gravité, car enfin, si ce n’est pas une prise de possession matérielle, territoriale de l’Égypte, c’est un premier pas. L’Angleterre s’est donné un client qui a besoin de plus de 100 millions pour liquider ses dettes ; elle ne peut plus l’abandonner, elle surveillera ses finances, elle viendra encore une fois et sous d’autres formes à son secours, et naturellement il lui faudra d’autres gages, des sûretés nouvelles. Où cela conduira-t-il ? Ainsi, après avoir tout fait pour décourager M. de Lesseps, pour contrarier l’entreprise conduite jusqu’au bout par ce vaillant homme, l’Angleterre, se ravisant tout à coup, ne trouve rien de mieux que d’étendre la main sur cette grande œuvre, au besoin elle l’achètera tout entière si l’on veut. Après avoir professé depuis plus d’un siècle que l’intégrité et l’indépendance de l’empire ottoman sont une condition de l’équilibre de l’Europe, après avoir fait, il y a vingt ans, la guerre de Crimée pour disputer au tsar la protection des chrétiens, après avoir fermé l’oreille aux propositions que l’empereur Nicolas faisait à sir Hamilton Seymour relativement à l’Égypte, l’Angleterre est la première à donner un signal qui peut devenir redoutable. C’est son intérêt, dira-t-on, elle ne peut pas livrer au hasard de toutes les compétitions un passage d’où dépendent ses communications avec l’Inde. Nous ne prétendons nullement que ce ne soit pas l’intérêt de l’Angleterre. C’est peut-être aussi d’une certaine façon un signe des progrès que fait le droit public en Europe.

Que va-t-il résulter de tout cela ? Si l’Angleterre s’est entendue avec les autres puissances, la difficulté est moins grave sans doute au point de vue de ce qui peut arriver immédiatement. Si elle n’a consulté que ses convenances et son audace pour déguiser sous la forme d’un contrat financier ce qui pourrait passer pour une expropriation graduelle de l’Égypte pour cause d’utilité britannique, il est possible qu’elle n’ait pas suffisamment calculé l’effet du grand coup qu’elle vient de frapper. Par crainte d’une crise qu’on aurait pu éviter encore, elle se serait exposée à précipiter la crise sérieuse et décisive. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que cette question d’Orient, qu’on va chercher dans l’Herzégovine, en Bosnie, dans la Bulgarie, aille se réveiller en Égypte, où l’on croyait qu’il n’y avait que la convention sur la réforme judiciaire, soumise en ce moment à l’assemblée de Versailles.

À dire vrai, cette question de la réforme judiciaire égyptienne, sans être assurément dénuée d’importance, pâlit un peu aujourd’hui devant l’incident de Suez, et la commission parlementaire de Versailles, qui est depuis longtemps au travail, choisit peut-être singulièrement son heure pour proposer à l’assemblée de refuser la ratification de la France à une œuvre de nécessité. De quoi s’agit-il réellement ? Il y a en présence un intérêt égyptien et un intérêt étranger. L’objet essentiel de la réforme est de dégager un certain ordre du chaos judiciaire où l’Égypte a vécu si longtemps, et d’adapter l’ancien régime des capitulations aux exigences d’une situation immensément modifiée par le développement des intérêts modernes, surtout depuis que l’isthme est ouvert au commerce du monde. Les anciennes capitulations, legs de la vieille France, ne disparaissent pas, la juridiction consulaire est toujours applicable aux affaires entre sujets d’une même nationalité ; le point particulier et nouveau de la réforme est la création de tribunaux mixtes pour juger les procès entre Égyptiens et étrangers. Depuis huit ans déjà, depuis 1867 la question est engagée. Le gouvernement égyptien a proposé son programme judiciaire, des négociations ont été suivies avec les états intéressés, surtout avec les grandes puissances de l’Europe. Ces négociations ont abouti à un système définitif auquel dix-sept cabinets ont accédé, que le gouvernement français a fini par accepter à son tour avec tout le monde, sauf la ratification de l’assemblée souveraine. C’est dans ces conditions que la commission parlementaire de Versailles propose de refuser cette ratification, de retirer la signature de la France de l’œuvre commune ! Demander aujourd’hui à M. le ministre des affaires étrangères d’ouvrir des négociations nouvelles, c’est certainement une illusion. M. le ministre des affaires étrangères, qui n’a point créé cette situation, qui en a recueilli l’héritage de tous ses prédécesseurs, s’est déjà employé de son mieux à obtenir quelques concessions, il a fait des réserves qui ont été agréées, il a gagné du temps. Maintenant il n’y a plus à reculer. La réforme judiciaire doit être en vigueur au 1er janvier prochain. Dix-sept états refusent de revenir sur ce qu’ils ont fait, et le gouvernement égyptien, le voulût-il, ne pourrait pas modifier de son autorité propre ce qui a été adopté en commun. C’est à prendre ou à laisser.

Soit, ajoute-t-on, il n’y a qu’à rester dans les conditions anciennes, qui offrent plus de garanties, qui sont plus protectrices. C’est bientôt dit. Qu’en résultera-t-il ? Les Français résidant en Égypte vont évidemment se trouver dans une situation embarrassée et fausse à côté des autres étrangers qui ont accepté le régime nouveau. Les confusions, les difficultés, les conflits peuvent naître à tout instant. De plus, la France aura fait en petit, dans un ordre fort modeste si l’on veut, ce qu’elle a fait d’autres fois dans des circonstances plus sérieuses sans aucun profit ; elle se sera isolée ! Est-ce bien le moment pour elle de se réfugier dans l’isolement au milieu de ces complications orientales qui recommencent ? N’a-t-elle pas au contraire tout intérêt à rester plus que jamais en communauté d’action avec tout le monde ? On ne l’accusera pas aujourd’hui d’ambition, de fantaisies de prépondérance. Elle est la plus désintéressée des nations dans les conflits qui s’agitent, et dans la situation difficile qui lui est faite, elle peut jouer un rôle utile, efficace, par son désintéressement même, par l’appui qu’elle prêtera au droit public menacé, aux combinaisons équitables ; mais la première condition est de ne pas paraître avoir toujours une politique particulière, de ne pas offrir le spectacle d’une diplomatie désavouée dans un acte qui n’a pas une telle gravité, puisque c’est une expérience limitée à cinq ans, et que même pendant ces cinq ans on s’est encore réservé le droit de se dégager, si le régime nouveau ne suffisait pas à sauvegarder les intérêts étrangers en Égypte. L’assemblée peut donc sans crainte accorder cette ratification qu’on lui propose assez légèrement de refuser : elle ne compromet pas les intérêts réels du pays et elle maintient l’autorité de notre diplomatie dans un moment où il est utile de mettre une certaine suite dans ce qu’on fait.

Il y a, nous le savons bien, des diplomates de fantaisie qui n’y regardent pas de si près ; si on les écoutait, ils feraient refleurir partout d’un coup de baguette l’influence française ; ils auraient devancé l’Angleterre à Suez, de même qu’ils défendraient l’intégrité des capitulations à Alexandrie, tout comme ils disputeraient victorieusement à la Russie son influence dans l’Europe orientale. Ils ont les moyens de tout faire à la fois sans se préoccuper d’aucune difficulté. On nous permettra de douter un peu de l’infaillibilité de cette sagesse, de l’efficacité de cette pétulance agitatrice qui ne tient compte de rien, qui frapperait des coups en l’air au risque de réveiller les ombrages, les jalousies, les inimitiés contre notre pays et d’offrir des prétextes dont on ne manquerait pas de servir contre nous. Le gouvernement français a en vérité mieux à faire qu’à se laisser aller à ces conseils imprévoyans. Sans s’isoler, sans se désintéresser, il doit garder une circonspection qui, à un moment donné, sera sa force. Il est tenu démontrer que, si la France n’est point impatiente, elle reste une alliée assez sérieuse dans des circonstances qu’il n’est point impossible de prévoir. La France n’a qu’à ne point se hâter, à ne point refuser sa signature là où elle peut la donner sans péril, à ne point s’engager dans des aventures compromettantes et à laisser les événemens éclairer les peuples, les gouvernemens libéraux sur leurs véritables intérêts, sur les combinaisons qui pourraient menacer leur indépendance, sur les alliances qui sont les plus naturelles pour eux.

On y viendra, on y est déjà venu en partie, et certainement, quelques efforts que fassent les partis extrêmes en Italie pour entretenir les susceptibilités contre la France, il y a au-delà des Alpes un instinct qui ne se trompe pas. Les Italiens sont de fins politiques, ils tiennent à sauvegarder, au milieu des oscillations européennes, la sécurité de l’œuvre nationale qu’ils ont accomplie, et il ne faut pas leur demander de se montrer insensibles à tout ce qui rassure ou flatte leur sentiment d’indépendance. Ils ont été heureux, il y a quelque temps, de recevoir l’empereur d’Autriche à Venise ; ils ont reçu dernièrement de leur mieux l’empereur d’Allemagne à Milan, et dès les premières séances du parlement qui vient de se réunir, ils ont tenu à constater l’importance de cette visite ; le gouvernement s’est empressé d’élever au rang d’ambassade la légation d’Italie à Berlin de même que l’Allemagne a fait un ambassadeur de son ministre à Rome. Rien de plus simple, d’autant mieux que M. Visconti-Venosta n’a point caché que ce ne serait point sans doute une mesure isolée, que selon les circonstances, selon les accords qui interviendraient, on agirait d’une manière semblable avec d’autres puissances. Des rapports amicaux, oui assurément, il y en a ; mais après tout la politique n’en est point changée, et au lendemain de la visite de l’empereur Guillaume à Milan M. Minghetti a parlé dans une réunion publique de façon à bien laisser comprendre que l’Allemagne était libre de suivre la politique religieuse qu’elle voudrait, que l’Italie, elle aussi, restait maîtresse de la direction de ses affaires. En d’autres termes, c’est dire que les politiques diffèrent parce que les intérêts ne sont pas les mêmes. Que les affaires d’Orient, qui sont toujours menaçantes, viennent à s’aggraver, l’Italie sentira bien plus encore la force des liens qui la rattachent à la France. Elle verra aussitôt tout ce qu’il y aurait de redoutable dans ces combinaisons, dans ces remaniemens de territoires qui tourneraient infailliblement contre ses intérêts, peut-être contre son indépendance, qui amèneraient l’Allemagne plus près de ses frontières ou de ses rivages qu’elle ne le voudrait. Que faut-il pour que le sentiment de solidarité entre la France et l’Italie se développe et devienne durable autant qu’il est naturel ? Il suffit que l’Italie se sente rassurée contre les intempérances et les démonstrations cléricales dont elle s’est peut-être quelquefois exagéré l’importance, qui n’ont eu aucun effet même lorsqu’elles auraient pu être un embarras. Le gouvernement français, par sa prudence, par sa modération prévoyante, a dissipé les nuages momentanément amassés par quelques passions religieuses, et aujourd’hui tout ce que le libéralisme, un libéralisme modéré, gagnera dans les élections prochaines, sera nécessairement autant de gagné pour l’alliance des deux nations. Que les élections rendent vraiment la France à elle-même, le libéralisme modéré sera toujours son guide dans ses alliances comme dans sa politique intérieure. La France sera l’amie de l’Espagne constitutionnelle comme elle est l’amie naturelle de l’Italie indépendante.

Décidément la cause carliste est en décadence au-delà des Pyrénées, et au besoin rien ne le prouverait mieux que cette étrange démarche faite il y a quelques jours par le prétendant, qui a écrit au roi Alphonse pour lui offrir généreusement une trêve. Don Carlos proposait au gouvernement de Madrid de réunir les forces des deux partis pour défendre Cuba contre les États-Unis ; il était prêt même, assurait-il, à faire partir sa marine des côtes cantabriques pour aller attaquer les Américains jusque dans leurs ports ! C’est, à vrai dire, une assez plaisante forfanterie qui est probablement le signe d’une situation désespérée. Le prétendant peut bien en effet continuer à faire bombarder quelques malheureuses villes qu’il ne peut plus même espérer conquérir : en réalité, il est serré de toutes parts ; chaque jour il voit ses forces diminuer, et des chefs qui servaient sa cause, les uns ont été réduits à passer en France, les autres ont été emprisonnés par don Carlos lui-même et sont menacés d’être mis en jugement. La Catalogne est maintenant à peu près pacifiée par le général Martinez Campos, elle a été purgée des dernières bandes carlistes. Le général Quesada, de son côté, s’avance au cœur des provinces du nord. L’insurrection, harcelée, vaincue sur tous les points, est obligée de se replier dans les montagnes, d’où elle n’a plus désormais la chance de pouvoir sortir.

Est-ce à dire que la guerre civile soit tout à fait près d’être terminée et que l’insurrection, une fois rejetée dans la Navarre, soit facile à dompter ? Ici les esprits paraissent assez partagés à Madrid. Pour tous, le dénoûment n’est plus douteux ; seulement les uns croient qu’en effet il n’y a plus qu’un dernier coup à frapper, et ils insistent pour qu’on réunisse toutes les forces dont on pourra disposer pour frapper ce coup ; les autres, mettant plus de prudence dans leur jugement, ou étendant un peu plus leurs vues politiques, ne croient pas à une solution si prompte, et ils n’y croient pas parce qu’ils veulent cette fois une solution complète et décisive. Il y a quelque temps encore sans doute, ils se seraient prêtés à un renouvellement des privilèges des provinces du nord, si les populations s’étaient montrées disposées à la paix. Maintenant que la guerre a été poussée jusqu’au bout, ils entendent mettre l’Espagne à l’abri de ces insurrections périodiques, et la première condition pour atteindre ce but est une occupation permanente du pays jusqu’à une pacification complète et solide. Plus de 100,000 hommes sont nécessaires et vont être réunis pour opérer dans le nord.

L’armée doit être divisée en trois corps, l’un sous les ordres du général Quesada, l’autre commandé par Martinez Campos, le troisième par Moriones, à qui les montagnes navarraises sont familières. Le jeune roi Alphonse lui-même se dispose à se rendre dans le nord, il restera à Vittoria, à portée de l’armée et prêt à combattre avec elle. Pendant ce temps, M. Canovas del Castillo va rentrer au gouvernement comme président du conseil. Ce n’est pas une politique nouvelle qui revient au pouvoir, c’est toujours la même politique ; seulement elle va être de nouveau conduite par l’homme le mieux fait pour diriger la transformation constitutionnelle de l’Espagne, comme aussi pour présider aux élections, qui sont désormais prochaines. La grande question qui s’agite à Madrid est celle de savoir à quelle constitution on s’arrêtera. Il y a une chose certaine, c’est qu’on ne peut pas revenir à la constitution de 1869, à moins qu’on ne veuille préparer à la monarchie d’Alphonse XII le sort de la monarchie d’Amédée. Toutes les autres constitutions, celle de 1837 ou celle de 1845, sont favorables à une politique réellement libérale, la seule à laquelle s’attache M. Canovas del Castillo. L’essentiel est d’en finir avec tous ces conciliabules intimes, avec toutes ces incertitudes, et de replacer le plus tôt qu’on pourra l’Espagne dans des conditions régulières. C’est la pensée du président du conseil, c’est aussi la pensée du jeune roi, qui, bien loin de se laisser aller à des conseils de réaction, témoigne sans cesse les dispositions les plus libérales, et se plaît à s’entourer d’hommes de toutes les opinions. Cette œuvre de fusion de tous les partis libéraux, habilement préparée par M. Canovas del Castillo, est déjà plus qu’à moitié accomplie. Elle est la meilleure garantie de la royauté nouvelle, de même que la paix conquise dans le nord sera le gage de sa sécurité.

CH. DE MAZADE.