Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1852

Chronique n° 493
31 octobre 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 octobre 1852.

Toutes les fois que nous regardons autour de nous, que nous interrogeons les incidens qui se produisent, il est des idées et des impressions que nous ne pouvons nous empêcher de sentir se réveiller dans notre esprit. Chose étrange ! voici un pays qui se plaît à jouer avec les révolutions, et qui n’a jamais plus la haine des révolutions que lorsqu’il lui arrive d’en faire. Moralement et politiquement il y a un phénomène des plus curieux à observer. Dès que la France, par surprise, par mégarde, par oubli d’elle-même, se laisse choir en l’état républicain, elle n’a plus de trêve qu’elle ne voie se rouvrir devant elle quelque perspective monarchique, et aussitôt elle marche vers ce point qu’on lui montre avec cet entraînement de logique qu’elle porte en tout. Deux fois cela est arrivé en soixante ans ; deux fois les mêmes tentatives ont abouti aux mêmes résultats. Ah ! si les fauteurs des idées républicaines savaient voir, comme ils apercevraient vite que la plus sûre chance pour la république de conserver sa popularité et son prestige, ce serait de n’exister jamais ! Tant qu’elle n’existe pas du moins, on se plaît à la regarder comme le rêve ou l’idéal des âmes généreuses. Les esprits qui se dévouent à son culte, on les tient pour fort aventureux peut-être, mais à coup sûr pour les privilégiés du progrès. Pour peu qu’on veuille faire l’éloge d’une monarchie, on dit que c’est la meilleure des républiques. Songez donc ! un état où chacun se doit gouverner soi-même, où doit régner la liberté universelle, la justice universelle, où il n’y aura plus ni police, ni armées permanentes, ni pauvres, ni ignorans ! N’est-ce point là un merveilleux thème d’opposition contre tous les gouvernemens ? N’est-ce point un magnifique idéal du haut duquel on peut pulvériser à l’aise toutes les tentatives sensées, modérées, pratiques ? Dès que la république devient une réalité, alors c’est autre chose ; la scène change. Au lieu des perspectives infinies, on ne sait plus si on vivra le lendemain : tout s’arrête, les intérêts se sentent menacés, le toit du foyer tremble. L’existence publique contracte je ne sais quoi de désordonné et de violent. Vous n’ôterez pas de la tête des plus vigoureux champions du régime républicain qu’il y a une intime alliance entre l’idée de république et l’idée d’agitation permanente. Eh quoi ! disent-ils au premier effort tenté pour remettre les pavés en place, eh quoi ! sommes-nous encore en république ? Le pis est que nous ne croyons guère à ces institutions. Le factice s’y mêle à la violence sans l’exclure. Quand nous nous appelons citoyens, il est fort à craindre que nous n’ayons l’air, aux yeux du monde, de jouer la tragédie ; par malheur, la tragédie est quelquefois réelle. En un mot, la république en France, c’est un nuage souvent sanglant qui intercepte sans cesse l’avenir, c’est le mouvement des intérêts les plus légitimes suspendu, la perplexité jetée dans les âmes, le choix laissé entre toutes les perspectives extrêmes, l’incertitude et l’effroi en face de l’inconnu. Et n’allez point dire que, moyennant un peu d’habitude de ces agitations permanentes, il y aurait de grandes ressources d’action dans la république, car il resterait toujours une condition à remplir : ce serait de changer préalablement le caractère national, qui s’accommode si peu de ces habitudes. Ne dites pas davantage qu’il ne faut pas se préoccuper de l’inconnu, qu’on ne le doit point compter comme un élément politique. Quand l’inconnu revêt certaines couleurs qui troublent les imaginations, quand les esprits obsédés arrivent à se représenter l’avenir sous un certain aspect, c’est comme si cet avenir avait réellement existé. L’année 1852 ne s’est point réalisée telle que le pressentiment public la redoutait. Moralement, politiquement, elle n’en a pas moins existé. Elle a eu la valeur d’un fait et a produit ses conséquences. La vérité est que la république en elle-même effraie, et qu’elle est à peine instituée, qu’il y a dans le pays une conspiration universelle pour se créer une autre issue.

Que la force des choses, au contraire, suscite un nouveau courant, que tous ces vœux indistincts de stabilité prennent ostensiblement le cachet monarchique, la vérité est encore qu’on ne s’en effraie point à travers tout. Les intérêts se rassurent et se multiplient. Il semble à un certain degré qu’on revienne à son naturel. Dieu est témoin qu’en France il ne faut pas beaucoup gratter un homme, même frotté de république, pour retrouver un monarchiste. Le langage et les manières renaissent bien vite. Ces manifestations où la foule s’entasse ont un caractère ordonné et régulier. Tout se réunit pour précipiter le mouvement ; tout se range sans effort au courant nouveau. Il ne serait que juste et simple de se demander comment il se fait que toute réaction, tout instinct renaissant d’ordre, tout besoin de sécurité et de protection sociale aboutit si naturellement à la monarchie. Comment en est-il ainsi ? C’est que c’est une grande question de savoir si le sentiment conservateur en France n’est point identifié au sentiment monarchique, et s’il peut exister autrement. Assurément, sous la république même, la société peut trouver des moyens de défense : les forces conservatrices peuvent s’unir et elles s’unissent en effet ; mais, il faut bien le remarquer, elles s’unissent et luttent sur ce terrain nouveau, sans abdiquer, parce que cela est impossible, et dans l’unique but d’arrêter le mal par l’action, par la parole, par les lois. De tout ce que nous avons vu, que peut-on conclure ? C’est que la république effraie, quand ce sont les sectaires qui la font ou la revendiquent ; elle est impuissante lorsqu’elle est aux mains des républicains modérés, — et quand elle est au pouvoir des conservateurs, elle tourne, malgré tout et par des voies inconnues, à la monarchie. Cela peut éclairer sur bien des idées, bien des préjugés, bien des tentatives impossibles. Cela peut montrer que la monarchie n’est pas seulement la forme essentielle de l’esprit de conservation en France, mais qu’elle est encore la condition première d’un régime modéré et facile. Cela doit prouver aussi que, lorsqu’on a cette monarchie, il ne faut pas la servir avec des fantaisies de révolution. On peut voir au prix de quelles épreuves il devient possible de remonter ce que Bossuet appelle le grand ressort de la machine. À vrai dire, de cette succession d’événemens qui se sont déroulés depuis soixante ans, quelle est Futile leçon que les gouvernemens, les partis, les oppositions, les hommes d’état ne puissent tirer ? Il y a beaucoup d’aveugles à qui l’expérience ne servira pas. Pour ceux qui pensent et qui réfléchissent, toute cette dramatique histoire est comme un van à travers lequel sont criblées toutes les idées. On peut juger celles qui ont le vrai poids et qui tiennent au cœur du pays, parce qu’elles répondent à ses instincts, à ses traditions, à ses intérêts.

Maintenant faut-il constater une fois encore, heure par heure, chaque pas que nous faisons vers la monarchie sous la forme impériale ? La réception faite au prince Louis-Napoléon à sa rentrée à Paris le 16 octobre était assurément une de ces étapes nouvelles. Toutes les présomptions accumulées, tous les symptômes, tous les indices, sont transformés aujourd’hui en certitude matérielle par le décret qui appelle le sénat à dire le dernier mot de tout ce mouvement de manifestations qui vient d’avoir lieu. C’est le 4 novembre que se réunit le sénat, et il est saisi de la question par le décret même de convocation aussi bien que par les pétitions qui se multiplient. Dans peu de jours, le vote populaire aura à ratifier le sénatus-consulte qui sera rendu. Tout annonce donc un dénoûment prochain ; à un an de date, la proclamation de l’empire aura répondu au 2 et au 20 décembre 1851, et répondra en même temps au 10 décembre 1848. Ce n’est point le résultat qui est douteux ; le seul point où il puisse y avoir quelque incertitude, c’est sur les questions qui s’élèvent naturellement à chaque transformation du pouvoir : quelles seront les conditions et les limites du régime nouveau ? Quelle sera la constitution de la France ? Sera-ce une loi fondamentale nouvelle ou la constitution du 15 janvier simplement modifiée dans le sens de la transmission héréditaire du pouvoir ? Ce sont là, on le pense, des questions auxquelles nous n’avons point charge de répondre, — pas plus, ce nous semble, que beaucoup d’autres comme nous, ou même en meilleure situation que nous, pour connaître les choses. Toujours est-il que le décret qui convoque le sénat est comme le préliminaire du rétablissement de l’institution impériale ; il achève de donner tout son sens au voyage qui se terminait le 16 octobre.

Quelques heures à peine avant sa rentrée à Paris, le prince Louis-Napoléon, par un mouvement à la fois médité et spontané, accomplissait un acte d’une autre nature, mais qui n’en a pas moins d’importante : à son passage à Amboise, il annonçait à Abd-el-Kader sa mise en liberté. L’émir est aujourd’hui à Paris, objet de l’attention et de la curiosité publique ; il visite nos églises et nos théâtres, en attendant de se rendre à Brousse, lieu d’internement fixé par le gouvernement turc. On sait comment, jeune encore, Abd-el-Kader était arrivé à balancer notre puissance en Afrique. Il fallut l’habileté et l’énergie persévérante de l’illustre maréchal Bugeaud pour le réduire de toutes parts à l’impuissance. C’est le 27 décembre 1847 que l’émir se rendait à nos généraux, en stipulant son transfert en Orient. Au fond, Abd-el-Kader n’était point sans doute un rebelle ordinaire ; c’était un homme défendant sa religion et sa patrie. Quand même on ne lui aurait rien promis, nous ne savons jusqu’à quel point on serait dispensé d’être généreux envers lui. Mais la générosité choisit son heure, et même alors elle a encore souvent ses périls. Jusque-là il y a des nécessités politiques qui parlent à l’esprit de tous les pouvoirs et auxquelles tous se sont également rendus, depuis le gouvernement de juillet, qui n’a eu d’ailleurs Abd-el-Kader en ses mains que six semaines, jusqu’au gouvernement républicain, qui l’a gardé près de cinq ans. Au point de vue de la sécurité de l’Algérie, quelle influence peut avoir l’acte de générosité du prince Louis-Napoléon ? Nous ne croyons pas que notre puissance sur l’autre bord de la Méditerranée puisse tenir à la liberté ou à la captivité d’un homme, — ce qui ne veut point dire qu’il n’y ait peut-être lieu à un redoublement de vigilance. Abd-el-Kader a fait serment sur le Koran de ne point troubler notre domination ; mais il peuo y avoir dans le Koran bien des choses que nous ne savons pas, et nous tenons l’Afrique pour mieux garantie par l’épée de nos soldats que par la bonne volonté de l’émir. Le voyage du prince Louis-Napoléon s’est trouvé ainsi parsemé d’actes et d’incidens d’un caractère sérieux, et qui touchent à des intérêts très divers. La création des docks parisiens s’y môle à la mise en liberté d’Abd-el-Kader, et au premier rang il reste toujours le discours de Bordeaux, qui est allé retentir en Europe et éveiller tous les commentaires dans les chancelleries comme dans la presse de tous les pays.

À travers les changemens et les transformations politiques dont notre histoire contemporaine porte tant de traces, et dont ces derniers actes eux-mêmes ne sont, en un certain sens, que les signes, il est souvent curieux de pénétrer plus avant, de descendre jusqu’à ces choses permanentes de la vie d’un peuple qui établissent une sorte de solidarité entre tous les régimes. Il y a un rare intérêt, par exemple, à se rendre compte du développement des forces productives de la France, du développement de la moralité publique. La statistique peut singulièrement aider à ce genre d’observations. Que de lumières peut quelquefois contenir un simple chiffre ! Il y a quelque temps, c’est le mystère de la puissance commerciale du pays que nous demandions à une statistique officielle. Aujourd’hui c’est une publication administrative nouvelle qui permet de suivre le mouvement de la justice criminelle en France. Or la justice touche beaucoup plus intimement encore à la politique, à la morale. Nous connaissons peu de publications plus instructives et plus saisissantes que celle-ci, qui ne s’étend plus seulement à une année ou à un espace restreint, mais qui embrasse une période de vingt-cinq années durant laquelle deux révolutions ont éclaté. Dans ce mouvement de la criminalité en France, il y a un fait qui frappe dès l’abord : c’est le sensible accroissement du nombre des infractions à la loi en général. De 1826 à 1830, le chiffre des plaintes était, en moyenne, par an, de 114,181 ; de 1846 à 1850, il s’est élevé à 225,982. Et quel est le genre de crimes dont le nombre a ainsi augmenté ? Quant aux crimes contre les personnes, ce sont malheureusement les attentats les plus révoltans, les viols, les avortemens, les attentats à la pudeur sur des adultes ou sur des enfans. Le nombre des accusations de ce dernier genre, qui avait été de 136, année moyenne, entre 1826 et 1830, s’est élevé à 420 entre 1846 et 1850. C’est une augmentation du triple qui s’est produite, surtout dans les départemens industriels et dans les grands centres de population. Les départemens les plus pauvres ont le privilège de ne point compter dans cette triste statistique. Quant aux crimes contre les propriétés, il y a un phénomène assez curieux à observer. Le nombre des vols qualifiés a diminué ; mais est-ce là le symptôme d’un progrès réel du respect de la propriété ? Il n’en est malheureusement rien. Cela prouve seulement que l’art d’attenter à la propriété va en se transformant, en se raffinant en quelque sorte ; il passe du vol par effraction au faux, à la banqueroute frauduleuse, à l’extorsion de signature. Les crimes de ce genre ont en effet notablement augmenté. Autre circonstance caractéristique à noter : c’est en général dans les campagnes que le respect de la propriété se maintient le plus intact. Malgré l’immense supériorité du nombre, les populations des campagnes n’entrent que pour un peu plus de moitié dans la masse des infractions de cette nature. Bien d’autres observations jailliraient aisément de cet ensemble de documens. Une considération l’emporte sur tout, comme nous le disions, c’est l’étrange accroissement, en général, des atteintes à la loi. Comment expliquer ce fait ? La population a augmenté sans doute depuis vingt-cinq ans, mais elle n’a pas triplé comme le nombre des crimes. Il ne peut y avoir d’autre cause que le travail secret des influences révolutionnaires, qui pénètrent partout, affaiblissent tous les ressorts, usent tous les freins, détruisent les conseils de la plus stricte probité par les séductions d’un matérialisme ardent, les habitudes de régularité et d’ordre par le spectacle de la violence et de la ruse, les plus inviolables instincts d’honnêteté par la surexcitation de toutes les passions. Ce livre de statistique à la main et l’histoire contemporaine sous les yeux, on peut assister à un redoutable parallélisme : la prétention aux libertés illimitées et la diminution du respect de la loi marchent du même pas, c’est-à-dire qu’on intervertit tous les rapports des choses, lorsqu’une logique supérieure et irrésistible vient de temps à autre se jouer de ces prétentions et montrer la vérité simple et nue.

De tels faits sont de nature à avoir un grand poids dans la balance de nos destinées morales et politiques. Ils sont un des élémens de notre histoire, et ils conduisent à ce problème que se pose, en d’autres termes et à un autre point de vue, M. de Montalembert, dans ce livre des Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle, où se retrouvent l’ardeur et l’éclat de son talent. À coup sûr, il n’est pas de plus grande question, et qui touche davantage à toutes les plaies de notre temps. Nous ne saurions, on le conçoit, suivre l’auteur dans ses rapides et nerveux développemens. La thèse de M. de Montalembert est celle-ci : c’est que, tout compensé, la liberté est la plus utile alliée pour le catholicisme et la plus sûre condition de force et de vie pour les peuples comme pour les gouvernemens eux-mêmes. Mais quelle est la seule liberté possible et désirable aux yeux de l’auteur ? Ce n’est point évidemment celle dont nous parlions, qui se combine avec le mépris de la loi ; c’est la liberté qui s’appuie sur toutes les notions du devoir, qui trouve sa sanction, son mobile et son frein dans le sentiment religieux et moral. Comment cette liberté est-elle ou redevient-elle réalisable ? Là est la question toujours pendante. Les extrémités que les révolutions enfantent, les nécessités qu’elles créent, M. de Montalembert est loin de les méconnaître, et il n’a point été le dernier à les signaler. Ce qu’il ne comprend plus, c’est que ces nécessités transitoires soient transformées en lois générales et absolues par des esprits excessifs et moins encore par des catholiques. C’est là, si nous ne nous trompons, la véritable pensée des pages chaleureuses de M. de Montalembert. On pourrait tirer de ce livre des Intérêts catholiques une éloquente leçon. L’auteur lui-même met à nu en passant le danger qu’il y a à faire sans cesse et à tout propos des théories. Que l’autorité soit emportée dans un jour de révolution, aussitôt survient une théorie sur la liberté illimitée et le dégouvernement absolu. Que le pouvoir se reconstitue à la faveur d’un besoin universel de préservation, voici encore une autre théorie sur les pouvoirs illimités et sans garanties. Rien n’est plus facile et rien n’est plus vain, parce que les institutions politiques d’une nation ne se règlent pas d’après des théories : elles se proportionnent à son état moral ; elles sont ce que la société les fait. Le malheur est que dans la société française il y a toute une tradition de violences, d’anarchie, de luttes, d’incohérences. De là tant d’impossibilités, tant d’échecs, tant de brusques et éclatans reviremens. Pour remonter à la source, il faudrait revenir encore à ce grand et formidable événement de la révolution française, qui est l’éternel objet des études et des commentaires de notre temps.

Histoires, philosophies, dramatiques récits, fantaisies humoristiques, la révolution française a été mise sous toutes les formes. La nouveauté qui manque au sujet même, l’auteur de Louis XVII, sa vie, son agonie et sa mort, l’a trouvée dans les détails restés inconnus d’un des épisodes les plus remplis d’un saisissant et mystérieux intérêt. Une erreur singulière commise depuis long-temps, c’est qu’avec la révolution française aussi on a fait des théories à perte de vue ; on a créé un enchaînement d’abstractions dont le fil est aux mains de cette déesse aveugle de la fatalité, et dans cet enchaînement ont disparu les terreurs, les crimes, les spoliations, les malheurs immérités, tout ce qui constitue, en un mot, la réalité de cette lamentable époque. C’est le vrai et touchant mérite de l’ouvrage de M. de Beauchéne de faire reparaître cette réalité. Ce livre n’est-il pas trop abondant ? n’y a-t-il pas une trop grande profusion de détails, d’autographes, de citations et de documens ? Nous ne le savons ; ce qui est certain, c’est qu’il intéresse, parce qu’il fait assister, heure par heure, à une catastrophe telle qu’on ne saurait plus parler après elle des tragédies antiques. Louis XVI, Marie-Antoinette, Mme Élizabeth, le jeune prince livré aux brutalités cyniques de Simon, tous ces personnages revivent sans exagération, dans leurs proportions exactes. De tous les crimes de la révolution française, ce supplice infligé à toute une famille de rois est peut-être le plus grand. Faire périr des femmes et des enfans, sans doute c’est un outrage à l’humanité ; mais il y a encore le crime politique, la profonde et irréparable atteinte portée à la vie nationale elle-même. « Un crime fait-il disparaître la majesté royale ? a dit Shakspeare dans Hamlet. À la place qu’elle occupait s’ouvre un gouffre, et tout ce qui l’environne y est entraîné. » Ce gouffre ouvert, on n’est point arrivé encore à le combler ; on n’y a réussi ni avec de la gloire, comme sous l’empire, ni avec toutes les mesures réparatrices de la restauration, ni avec cet esprit libéral et conservateur qui essaya plus tard de concilier le respect de la monarcliie avec quelques-uns de ces principes que la révolution française avait inaugurés. Ni le zèle, ni le talent ne manquaient pourtant à ceux qui étaient animés de cet esprit. Cette phalange constitutionnelle comptait plus d’une intelligence supérieure et rare. L’une d’elles était M. Saint-Marc Girardin, l’auteur d’un livre bien différent de celui de M. de Beauchêne, les Souvenirs de voyages et d’études.

Dans ces temps de la restauration et du régime de juillet, M. Saint-Marc Girardin vivait de la vie du journaliste, du professeur, de l’homme politique et un peu aussi du voyageur, à ce qu’il semble, puisqu’il recueille aujourd’hui ses impressions d’autrefois. Les Souvenirs nous éloignent fort de la révolution française, et il ne faut pas s’en plaindre. Cela ne veut point dire cependant qu’ils ne touchent pas à la politique. L’auteur parle de l’Autriche, de la Russie, des principautés danubiennes, de la Turquie, sans compter la France, qui est toujours présente, ne fût-ce que par l’esprit. Ne sont-ce point là des questions encore actuelles ? N’y a-t-il point dans ces pages légères mille remarques qui ont gardé leur à-propos et leur justesse ? M. Saint-Marc Girardin fait de la politique en moraliste pénétrant, en critique ingénieux, en observateur très fin. « La politique, dit-il, n’a jamais été pour moi qu’un sujet d’observations et d’études. » Il y a dans la préface des Souvenirs une page charmante empreinte d’un scepticisme délicat, qui n’est peut-être au fond que la plus parfaite sagesse pratique. M. Saint-Marc Girardin est un de ces esprits en qui les événemens n’éveillent ni grande admiration ni grande haine, parce qu’il les juge en observateur qui a beaucoup vu et qui s’est créé d’autres préférences. Les changemens de la scène publique ne l’émeuvent ni ne l’étonnent peut-être ; à coup sûr, ils ne le prennent point au dépourvu. Par exemple, il ne consent point à être humble pour tout ce passé auquel il a été mêlé. Trente ans de paix et de liberté, comme il dit, valent les respects de l’histoire. Quant au reste, il est sans envie et sans dépit, et ce qui témoigne d’une supériorité charmante dans l’esprit, c’est qu’il est ainsi sans affectation ni effort, comme par tempérament et par nature. Cela est-il donc si aisé ? N’est-il pas plus facile, au contraire, de se laisser aller à arrêter sa montre quand on sort de la scène, à se renfermer en soi-même, nourrissant une humeur chagrine, prenant en pitié les autres, et n’imaginant pas que le monde puisse changer et se renouveler ? 11 est bien vrai cependant : le cours des idées change, et ce serait faire preuve encore de puissance intellectuelle que dé comprendre ce renouvellement et de le servir dans ses justes fins. Les générations changent aussi, et cela se manifeste dans la littérature comme dans la poUtique. Seulement, pour ne parler ici que de la littérature, il est bien vrai qu’on pourrait demander parfois aux nouveaux venus un peu plus de fécondité, un peu plus d’éclat et d’originalité d’inspiration. Le souffle est court souvent, et la fatigue se fait vite sentir.

Dans l’école romantique, dans tous ces écrivains et ces poètes d’il y a vingt ans, au milieu de leurs excès d’imagination, de leurs lacunes et de leurs déviations, ce qu’il faut dire, c’est qu’il y avait une puissance réelle, une haleine vigoureuse. Aujourd’hui on fait trois tragédies qu’on joint ensemble dans un tome élégant, et on met sur la première page : Théâtre complet. On réunit deux chansons, trois élégies, une satire, plus une étude dramatique, et on inscrit au frontispice Poésies complètes. Les mots peignent les choses. Ainsi a fait M. Ponsard, ainsi fait aujourd’hui M. Émile Augier. L’auteur de Gabrielle publie ses Poésies complètes, qui ne constituent pas une gerbe bien ample et bien féconde, et qui prouvent qu’en dehors de la comédie, l’inspiration du poète n’a pas un vol bien étendu. Bien que d’une nature de talent et d’un esprit très divers, M. Ponsard et M. Émile Augier se ressemblent cependant en plus d’un point : ils sont nés presque ensemble à la vie littéraire, ils ont eu une même fortune, ce sont les deux astres jumeaux du ciel poétique du bon sens ; ils ont été portés par le même mouvement, et ils ont encore cela de commun, que ni l’un ni l’autre n’était assez vigoureusement doué pour illustrer la réaction qui les servait tous deux. M. Émile Augier admire M. Ponsard, comme le prouve un de ses morceaux ; mais l’enthousiasme ne devrait point empêcher de parler français. M. Augier fait tenir à la muse antique parlant à l’auteur de Lucrèce un langage qui tendrait à prouver que les muses ont une grammaire toute spéciale. Le principal morceau des Poésies complètes est une étude dramatique, les Méprises de l’amour. L’auteur avoue sincèrement que quelques amis lui avaient conseillé autrefois de livrer cette esquisse à l’oubli : il y avait consenti ; mais en général défiez —vous de ces sacrifices héroïques, de ces auto-da-fé littéraires. Si l’on brûle un manuscrit, c’est qu’il en reste un autre à coup sur, et le phénix renaît de ses cendres, comme aujourd’hui les Méprises de l’amour. D’ailleurs l’auteur y voit même en ce moment un pastiche très exact de la langue du grand siècle. C’est là encore un des traits de l’école, de prétendre reproduire la langue du grand siècle. Cela ne nous rend, hélas ! ni Molière ni Corneille, ce mâle génie dont la langue retentissait l’autre soir au Théâtre-Français. Mais ici ce n’était plus seulement un intérêt littéraire, c’était une scène politique ; chaque inspiration de Corneille répondait aux préoccupations, et soulevait ces questions mêmes qu’on se posait. Auguste n’était pas sur le théâtre ; ce n’était pas sur la scène qu’on délibérait sur l’empire, et nous étions ainsi ramenés au train des choses contemporaines, à l’histoire de la France comme à celle des pays qui lui tiennent par quelque côté.

La Belgique est assurément un de ces pays. À quel point en est aujourd’hui l’interrègne ministériel en Belgique ? Là est la question. Est-ce dans le parlement qu’on peut chercher la réponse ? Mais le parlement lui-même est hors d’état de fournir aucune solution à cette crise. Pour le moment, il est scindé en deux fractions égales. La majorité se déplace, non pas même d’un jour à l’autre, mais d’une heure à l’autre. On se souvient de la péripétie qui signala la première convocation des chambres, il y a un mois. L’élection du candidat libéral, M. Verhaegen, à la présidence, semblait hors de doute. Ce fut M. Delehaye qui fut nommé. De là la crise ministérielle qui dure encore. Les chambres viennent de se réunir de nouveau ces jours derniers. Le candidat libéral, M. Delfosse, est nommé président cette fois ; mais immédiatement après les vice-présidens sont pris dans l’opinion catholique. On peut donc se demander où est aujourd’hui la majorité dans le parlement belge. Reste, il est vrai, la dissolution des chambres, qui seule peut remédier à cette neutralisation perpétuelle des partis ; mais une dissolution en ce moment, c’est encore l’incertitude, l’ajournement des plus sérieuses affaires, un nouveau délai dans la reprise des négociations avec la France. C’est ce qui fait que, dès la première heure de cette crise, le roi Léopold a songé, avec un grand bon sens, à choisir son cabinet en dehors du parlement. Un moment, un ministère s’était formé, comme nous le disions l’autre jour, sous la direction de M. Henri de Brouckère ; ce ministère est mort avant d’avoir vécu, justement pour n’avoir pas voulu lier son existence à la nomination de M. Delfosse, comme président de la chambre. Il s’en est suivi une combinaison nouvelle qui réunissait le général Prisse, M. le baron de Vrière, gouverneur de la Flandre occidentale, M. Alphonse Nothomb, frère de l’ancien ministre, M. Noël, directeur des ponts et chaussées. Cette combinaison présentait toutes les chances, lorsque M. Henri de Brouckère vient, assure-t-on, d’être rappelé par le roi. Quoi qu’il en soit, un cabinet ne peut manquer d’être formé à Bruxelles d’un jour à l’autre. Ce qu’on peut ajouter, c’est que ce ne sera point un cabinet politique choisi dans une fraction tranchée du parlement, et c’est justement parce que ce ne sera point un cabinet politique qu’il peut avoir quelques chances. D’ailleurs il n’est point impossible qu’il ne se produise dans les chambres belges quelque prochaine évolution des partis. Une fraction de la droite semble décidée à appuyer le nouveau cabinet, quel qu’il soit. Au-dessus de tout reste le grand et réel intérêt qui donnera naissance au ministère attendu, et qui constituera sa mission et sa force : c’est la nécessité de renouer avec la France. Cela est si bien dans la pensée de tout le monde, que l’un des premiers actes du cabinet nouveau sera infailliblement de soumettre aux chambres les conventions du 22 août et de contresigner la nomination d’un ambassadeur à Paris, qui doit être, selon toutes les probabilités, M. le prince Joseph de Chimay, homme d’un caractère élevé et conciliant. M. le prince de Chimay serait chargé de renouer les négociations avec la France pour un traité de commerce.

Quand on jette les yeux sur l’Italie, sur une partie de l’Italie du moins, ce ne sont plus des crises parlementaires qu’on a à constater, ce ne sont pas, à proprement parler, des événemens politiques. Il ne reste rien de ce mouvement dramatique et passionné des années où la guerre contre l’Autriche et la révolution marchaient ensemble. Ce qui reste, ce sont des procès criminels qui se jugent un peu partout, terrible et laborieuse liquidation de ces temps étranges. Dans la Lombardie, comme dans les états pontificaux, les jugemens, et par malheur aussi les exécutions, ne cessent d’avoir de temps à autre un retentissement sinistre. À Naples, le grand procès instruit à l’occasion des événemens du 15 mai 1848 vient d’avoir son dénouement. Ce sont encore des condamnations, dont plusieurs capitales. Seulement, ce qu’il faut ajouter à l’honneur du souverain, c’est que de ces condamnations aucune ne paraît devoir s’exécuter. La justice a suivi son cours, la clémence aura le sien, et la clémence, à tout prendre, peut être encore une bonne politique. Dans tous les cas, elle arrête l’effusion du sang humain après la lutte. Aussi bien, dans ces redoutables années que l’Europe a traversées, il faut se demander parfois où chacun en était. Il faut tenir compte de ce bouleversement universel où tout était confondu, où les gouvernemens disparaissaient sous un souffle, et où le vertige et l’entrainement étaient dans l’air au point de troubler plus d’une tête qui n’était pas coupable. La seule manière de se donner un spectacle utile, de tirer un enseignement politique convenable des événemens, c’est de voir, quand l’occasion y prête, toutes ces révolutions triomphantes dans leurs embarras, leur impuissance, leurs petitesses, qui se révèlent après coup par d’irrécusables témoignages. Le procès qui se déroule devant la cour criminelle de Florence, et où M. Guerrazzi figure en première ligne, qu’est-ce autre chose aujourd’hui que l’histoire intime et instructive de la révolution toscane ? On n’a point oublié, à coup sûr, les tribulations intérieures du gouvernement provisoire en France ; elles égalent à peine celles du gouvernement provisoire de Florence, ou plutôt ce sont toujours les mêmes. M. Guerrazzi affirme que, quand il a accepté le titre de chef provisoire du pouvoir exécutif en 1848, il n’avait nullement l’intention de détrôner le grand-duc, qui avait été contraint de quitter la Toscane : tous ses efforts auraient tendu au contraire au rétablissement de l’institution monarchique ; mais dans cette œuvre, dont il développe le plan dans sa défense, il faut voir que de ruses, que de diplomatie devant l’émeute, que de graves négociations avec les clubs, que de concessions à tous les chefs d’escouade révolutionnaire ! Les missions, M. Guerrazzi les prodigue pour se débarrasser. Que les meneurs de la démagogie toscane aient la fantaisie d’envoyer des députés à la constituante romaine, M. Guerrazzi cherche à parer le coup en décrétant la convocation d’une assemblée constituante à Florence. Qu’on veuille proclamer la république, il se tient quitte avec un gouvernement provisoire. Que le général Laugier fasse une tentative pour rétablir le grand-duc, M. Guerrazzi ne demanderait pas mieux ; mais les clubs parlent, et il envoie tambour battant ce qu’il rencontre de soldats ou d’émeutiers contre le général ou contre le grand-duc lui-même avant sa retraite à Gaëte. Il faut admirer aujourd’hui comment ces gouvernemens révolutionnaires ont tenu deux heures avec tant de causes d’impuissance. M. Guerrazzi a-t-il été coupable dans son action politique ? Nous ne le savons ni ne le cherchons, bien entendu, au point de vue judiciaire. C’est un homme d’imagination, auteur d’un certain nombre de romans, et qui a trop cru peut-être qu’on pouvait faire du roman avec la vie réelle d’un pays. Dans toute cette histoire, on voit apparaître la figure d’un autre homme qui savait un peu mieux que lui ce qu’il faisait, et qui cherchait le pouvoir là où il était, dans les circoli : — c’est la figure de M. Mazzini, présent à Florence à cette époque pour précipiter les événemens. Après tout, le grand coupable des malheurs de l’Italie, c’est M. Mazzini. Qu’on observe toutes ces catastrophes, qu’on aille de Turin à Milan, de Florence à Rome, il est présent partout, soufflant sur l’Italie ce fanatisme révolutionnaire qui a tout perdu, et qui n’est point las encore de faire des victimes. Si un régime modéré et libre s’est maintenu à Turin, n’est-ce point malgré ses excitations et ses efforts ? Ce régime existe néanmoins, quelquefois laborieusement. En ce moment même, le ministère piémontais semble sur le point de se transformer. Au même instant, le Piémont a une crise ministérielle et vient de perdre un des hommes qui ont joué un grand rôle dans ces dernières années, l’abbé Vincenzo Gioberti, mort récemment à Paris.

L’Autriche continue de profiter avec bonheur de toutes les chances que la fortune lui offre comme à plaisir. Pendant qu’un nouveau congrès se tient à Vienne pour débattre un projet d’union commerciale des états allemands du midi, la diplomatie autrichienne réalise avec Parme et Modène un premier essai d’association douanière austro-italienne, dont elle avait précédemment jeté les bases par des conventions pour les postes et les chemins de fer. L’Autriche est donc en veine de succès en Italie comme en Allemagne. Tout en redoutant que la fondation d’un Zollverein austro-germanique ne ramène naturellement sur le tapis le fameux projet d’incorporation de toute l’Autriche à la confédération, nous ne pouvons qu’admirer une si grande activité dirigée par une prudence si ferme. La sagesse du gouvernement autrichien n’éclate pas moins dans la promptitude avec laquelle il a pacifié les esprits dans celles des provinces de l’empire qui semblaient le moins disposées à accepter leur défaite. Ce n’est pas que toute activité ait cessé et que la vie politique se soit éteinte parmi les populations qui ont déployé de part et d’autre tant d’activité sur les champs de bataille de la Hongrie, mais elles sont retournées sans peine à des occupations plus pacifiques ; les animosités de races n’ont point disparu, mais elles sont redevenues purement littéraires. Chacun des peuples qui se sont trouvés engagés dans les événemens de Hongrie tient à ce que la politique qu’il a suivie en cette occasion soit bien appréciée. Exposer en détail le rôle qu’ont joué les Valaques dans cette lutte de races, tel est le but que s’est proposé un jeune écrivain de la Transylvanie, M. Ilarianu, dans une publication récente et vive, sous le titre d’Istoria Romaniloru din Dacia superiore, titre qui montre assez la parenté de l’idiome roumain avec les langues latines. Ce travail nous intéresse aussi par la place qu’il assigne dans la querelle politique et littéraire des races aux vues exposées ici même par un de nos collaborateurs au plus fort de la guerre de Hongrie <ref>Voyez divers articles publiés dans la Revue, de 1848 à 1850, par M. Desprez sur la Révolution dans l’Europe orientale.<ref>.

En Turquie, un incident déplorable est venu jeter une fâcheuse lumière sur la crise que nous indiquions récemment. Deux principes sont aujourd’hui aux prises dans ce malheureux pays pour une lutte suprême et qui sera décisive : d’un côté le vieil islamisme dans son antique barbarie, moins la foi primitive et l’ardeur belliqueuse qu’elle inspirait ; de l’autre une honorable pensée de civilisation puisée aux sources européennes, mais malheureusement représentée par un parti dont l’énergie n’égale pas l’honnêteté. L’un ne peut plus gouverner la Turquie sans compromettre l’existence de l’empire, l’autre n’a pas encore assez de virilité pour lui rendre un nouveau principe de vie à la place de celui qu’il a perdu. Quoique tenus depuis long-temps en dehors du pouvoir, les vieux Turcs peuvent encore par momens invoquer avec succès l’appui des passions populaires et réveiller, sinon le fanatisme de la foi, du moins celui du désespoir. Bien que le parti de la réforme soit depuis plusieurs années en possession des hautes fonctions administratives, il se sent impuissant toutes les fois qu’il se trouve directement aux prises avec un

(1) préjugé national. Enfin le jeune sultan lui-même, trop souvent indécis, chancelle quelquefois dans le concours qu’il prête aux idées nouvelles, et abandonne ses meilleurs amis au milieu de leurs entreprises les mieux inspirées.

L’emprunt récemment conclu à Paris et à Londres au nom de la banque de Constantinople était une de ces mesures simples et excellentes qui, tout en sortant des habitudes administratives des Osmanlis, méritaient les plus fermes encouragemens d’Abdul-Medjid. Les finances ottomanes eussent-elles été prospères, que la Turquie aurait eu tout à gagner à faire un appel aux capitaux de la France et de l’Angleterre. L’avantage eût été immense, surtout si, comme on le proposait d’abord, le gouvernement turc avait donné pour garantie les tributs des principautés du Danube et de l’Égypte. Les intérêts privés comme les intérêts publics des deux grands pays de l’Occident eussent été liés dès-lors par une étroite solidarité à tous ceux de l’empire. Sans avoir tout-à-fait les proportions et le caractère qu’on lui voulait donner d’abord, l’emprunt ottoman, tel qu’il a été conclu, promettait les plus heureuses conséquences. La Bourse de Paris et celle de Londres l’avaient accueilli avec une faveur marquée. Habituées à élever des autels à tous les dieux solvables, elles avaient déjà introduit Mahomet dans leur temple. On sait qu’en principe tout prêt à intérêt est réprouvé par l’islam. Le code Moulteka, qui depuis Soliman-le-Grand est la loi de l’empire, et qui est basé sur le Koran et sur la Sunna, — c’est-à-dire sur la théorie et la pratique du prophète, — s’exprime à cet égard en termes formels et précis. Au chapitre du lucre illicite dans le commerce, après avoir énuméré les cas qui se rangent sous cette définition, les ventes à faux poids par exemple, le code Moulteka ajoute : « Enfin les intérêts des fonds que l’on prête sont aussi un lucre illicite. » C’est la gratuité du crédit de nos socialistes, telle d’ailleurs qu’on la retrouve dans les primitives législations de l’Asie et jusque chez les pères de l’église. La gratuité du crédit a d’ordinaire une conséquence bien naturelle : c’est l’usure. La Turquie en a de bonne heure souffert dans des proportions effrayantes, et c’est déchirée par cette lèpre qu’elle a consenti, depuis quelques années, à faire l’essai du crédit régulier ; encore est-il dans l’enfance à Constantinople et n’existe-t-il guère dans les provinces non chrétiennes ; en outre il n’a employé jusqu’à présent que des capitaux du pays. C’était donc une nouveauté téméraire, humiliante et irréligieuse aux yeux de la vieille école, que de contracter avec les capitalistes étrangers des obligations que l’on eût été forcé de tenir. On n’aurait point été plus inquiet dans ces régions favorites de l’ignorance, si la Turquie s’était livrée pieds et poings liés à la France et à l’Angleterre. Voilà pour la question de principe. Puis sont venues les influences diplomatiques les plus hostiles à la Turquie, et cependant les plus écoutées en cette occasion. Elles avaient beau jeu en présence de pareils préjugés. Peutêtre les négociateurs de l’emprunt avaient-ils de leur côté dépassé en quelques points leurs instructions ; cette circonstance a fourni de nouveaux argumens contre l’opération ; le sultan, qui aurait peut-être eu le courage de braver les murmures des oulémas et les remontrances de la diplomatie, s’est senti blessé dans ses susceptibilités de souverain. De là cette résolution, inspirée à la fois par la faiblesse et par l’orgueil, qui brise les liens établis par l’emprunt entre les intérêts publics de la Turquie et les intérêts privés de l’Occident, et donne la plus fâcheuse idée de la capacité administrative des Turcs. La révolution ministérielle qui a été la conséquence de ce triste imbroglio ne ramène pas au pouvoir les ennemis de la réforme ; le nouveau grand-vizir a fait partie des derniers ministères de Réchid-Pacha, à la politique duquel on l’a dit jusqu’à ce jour dévoué. On peut donc croire encore que la non-ratification de l’emprunt est un fait isolé, qui n’accuse point la pensée de rentrer dans les funestes erremens du passé. S’il en était autrement, l’Europe n’aurait plus qu’à désespérer de la réforme, pourtant si sagement commencée, et peut-être de l’empire turc ; il n’y aurait plus qu’à imiter la Russie dans les principautés du Danube et l’Autriche en Bosnie, c’est-à-dire à se choisir une place sur les lieux mêmes, dans la prévision d’une catastrophe inévitable : éventualité fâcheuse, car les peuples qui sont désignés comme les héritiers naturels et légitimes des Ottomans, les chrétiens de la Turquie d’Europe, ne seraient peut-être point préparés pour une fortune si prochaine.

La mission diplomatique française qui cinglait, il y a quelques mois, vers la Plata est arrivée à Buenos-Ayres en même temps que la mission britannique. L’envoyé de France et celui de l’Angleterre, M. de Saint-Georges et sir Charles Hotham, ont été officiellement reçus par le général Urquiza, et, dans les paroles prononcées à cette occasion par le nouveau chef de la République Argentine, il n’y a rien qui ne puisse faire croire pour le moment à la reprise de relations fermes et sûres avec ces contrées ; nous disons pour le moment, parce que toutes les difficultés intérieures sont loin d’être réglées et aplanies sur les bords de la Plata. Tout est à faire, tout est à créer au contraire. Un congrès général s’est réuni au mois d’août à Santa-Fé pour statuer sur l’organisation politique de la Confédération Argentine ; on ne sait point encore ce qui sera sorti des délibérations de ce congrès. Il est cependant facile dès ce moment de distinguer un élément nouveau et assez grave dans la situation faite au pays par les derniers événemens. Jusqu’ici, Buenos-Ayres était investie d’une suprématie politique vis-à-vis des autres provinces argentines : c’était elle qui donnait des chefs à la république ; par sa position presqu’à l’embouchure du Rio de la Plata, par son port, elle jouissait d’une sorte de monopole commercial garanti par la clôture du fleuve. Il n’en est plus de même aujourd’hui ; ce sont les provinces qui ont donné un chef à la Confédération Argentine. Enfin l’ouverture des rivières, décrétée par le général Urquiza, va répartir le mouvement commercial sur le littoral du Parana et porter directement la vie jusqu’aux provinces qui occupent le haut des rivières. Il ne faut point s’y méprendre : c’est un grand principe gagné, c’est un bénéfice que nous poursuivions depuis long-temps, et qui vient diminuer les difficultés que notre envoyé pourra rencontrer dans ses négociations. Quant aux résultats immédiats, ils ne sont peut-être pas aussi grands qu’on peut le croire. Pour remonter de Buenos-Ayres jusqu’à l’Assomption, il faudrait deux mois, à peu près le temps nécessaire pour aller d’ici à Buenos-Ayres, — et, en supposant que la vapeur supprime ces distances, où sont les intérêts et les populations qui pourraient alimenter un grand mouvement commercial ? C’est donc une question d’avenir encore plus que du présent. Le mérite de cette mesure n’est point dans les conséquences actuelles ; il est dans le princij)e libéral lui-même et dans les perspectives nouvelles qu’il peut ouvrir pour l’Amérique comme pour l’Europe, en favorisant le développement de l’industrie et du commerce dans ces contrées.

ch. de mazade.
OBSERVATIONS SUR QUELQUES MOUVEMENS DE LA MER.[1]

S’il est un lieu où la nature se soit plu à réunir toutes ses beautés grandioses et gracieuses, c’est sans contredit la vaste embouchure du fleuve qui baigne les quais de notre capitale, et qui, après un cours modeste, mais rendu utile par une longue ligne de navigation commerciale, prend tout à coup, en approchant de l’Océan, une largeur qui en fait un véritable bras de mer. C’est à Quillebœuf que la Seine, jusque-là resserrée entre des rives médiocrement distantes, prend subitement une étendue de plusieurs kilomètres, qu’elle garde ensuite jusqu’à ce qu’elle arrive à la hauteur du Havre pour se confondre avec l’Atlantique. La beauté de ses rives boisées, de ses falaises escarpées ou croulantes, de ses villes riveraines, de ses châteaux et de ses monumens, romains, féodaux ou monarchiques, anciens ou modernes ; les rivières et les marais tributaires qui joignent leurs eaux à celles de la Seine ; mille effets de perspective aérienne, de lumière, d’ombre, de soleil, de brouillards, d’arcs-en-ciel, d’aurores et de nuages colorés, de lointains aux plus riches teintes : tout cela fait du paysage de Quillebœuf un tableau aussi riche que varié, mais surtout perpétuellement changeant. Si l’on y ajoute les mouvemens de l’Océan, qui, deux fois par jour, envahit majestueusement le fleuve et vient battre les galets de la grève qui fait suite au quai, les bancs de sable continuellement déplacés et retentissant de la chute de leurs bords dans le courant qui les ronge sans cesse, les vents de la mer et les tempêtes, et tous les autres météores sonores ou silencieux, — enfin toute cette vaste scène animée par le mouvement de mille bâtimens de long cours ou de barques de pécheurs et de pilotes qui descendent ou remontent cette grande route fluviale de Paris à l’Atlantique, — on concevra que rien ne manque à ces admirables points de vue, pas même les témoins assidus et nombreux des phénomènes des eaux, de la terre et du ciel, ces vieux pilotes de Quillebœuf, qui, assis sur les pierres et sous les arbres du cimetière voisin de la mer, contemplent maintenant avec sécurité les flots redoutables qui les ont épargnés si long-temps.

Lorsque Newton, en y pensant toujours, eut découvert la loi régulatrice des mouvemens célestes, l’attraction universelle, il l’appliqua aux mouvemens de l’Océan, il en pénétra la cause, mais il en laissa le développement à ses successeurs, qui, en possession d’une analyse mathématique perfectionnée, pouvaient aller plus loin dans l’explication des nombreuses particularités des marées. Au premier rang des héritiers et des rivaux de Newton, chacun a déjà nommé Laplace, de l’Institut de France. Ce ne serait donc point un sujet nouveau et convenable à traiter ici que cette obéissance, je dirai presque passive, de l’Océan aux formules mathématiques de Laplace et de Newton. Lucain, dans sa Pharsale, parlant des côtes maritimes de la France, signale ces plages incertaines qui tantôt appartiennent à la terre et tantôt à la mer, que le vaste Océan envahit et abandonne tour à tour. Il indique pour cause l’action des vents, du soleil et de la lune. « Cherchez, dit-il, ô vous qui prenez souci de pénétrer le mécanisme du monde, cherchez d’où naissent ces alternatives si fréquentes. Pour moi, je me soumets à l’ignorance que les dieux ont ici voulu imposer aux hommes. « Newton et Laplace ont cherché, et, au grand honneur de l’esprit humain, ils ont trouvé.

Mais les rivages et le bassin de la Seine offrent encore, dans les parages de Quillebœuf, un curieux et redoutable effet des marées : c’est ce qu’on appelle, aux pleines lunes et aux nouvelles lunes des équinoxes, la barre de flot. Ce mouvement, tout-à-fait extraordinaire des eaux de la mer, immense dans son développement, capricieux par l’influence des localités, des vents et surtout de l’état variable du fond du lit du fleuve, a fait l’objet des longues recherches que je voudrais développer aujourd’hui. Voyons d’abord ce que c’est que la barre de flot.

Tandis qu’en général, et même à l’extrême embouchure de la Seine, au Havre, à Honfleur, à Berville, la mer, à l’instant du flux, monte par degrés insensibles et s’élève graduellement, — on voit au contraire, dans la portion du lit du fleuve au-dessous et au-dessus de Quillebœuf, le premier flot se précipiter en immense cataracte formant une vague roulante, haute comme les constructions du rivage, occupant le fleuve dans toute sa largeur de dix à douze kilomètres, renversant tout sur son passage et remplissant instantanément le bassin immense de la Seine. Rien de plus majestueux que cette formidable vague, si rapidement mobile. Dès qu’elle s’est brisée contre les quais de Quillebœuf, qu’elle inonde de ses rejaillissemens, elle s’engage en remontant dans le lit plus étroit du fleuve, qui court alors vers sa source avec la rapidité d’un cheval au galop. Les navires échoués, incapables de résister à l’assaut d’une vague si furieuse, sont ce qu’on appelle en perdition. Les prairies des bords, rongées et délayées par le courant, se mettent, suivant une autre expression locale, en fonte, et disparaissent. Successivement le lit du fleuve se déplace de plusieurs kilomètres de l’une à l’autre des falaises qui le dominent; enfin les bancs de sable et de vase du fond sont agités et mobilisés comme les vagues de la surface. Rien de plus étonnant que ces redoutables barres de flot observées sous les rayons du jour le plus pur, au milieu du calme le plus complet et dans l’absence de tout indice de vent, de tempête ou d’orage de foudre. Les bruits les plus assourdissans annoncent et accompagnent ces grandes crises de la nature, préparées par une cause éminemment silencieuse, l’attraction universelle. Homère, le grand peintre de la nature, semblerait avoir été témoin de pareils phénomènes, lorsqu’il en traçait la fidèle description que voici : « Telle, aux embouchures d’un fleuve qui coule guidé par Jupiter, la vague immense mugit contre le courant, tandis que les rives escarpées retentissent au loin du fracas de la mer que le fleuve repousse hors de son lit. »

Ces mouvemens, vraiment extraordinaires, n’ont rien de fixe, ni pour les points du fleuve où ils sont le plus violens, ni pour la hauteur de la cataracte qui se précipite vers sa source. Un vent de mer modéré aide à la formation de la barre; un vent violent étale les eaux et en diminue la hauteur. Dans les eaux profondes, la barre est faible; elle l’est de même sur les bancs trop peu recouverts. Souvent, d’une marée à l’autre, il s’opère un changement complet dans le régime de ces courans si bizarres et si destructeurs.

Il y a trente ans environ que les curieux effets de la barre de la Seine me furent indiqués par M. Robin, actuellement ingénieur divisionnaire des ponts-et-chaussées. Cet excellent observateur, chargé alors des travaux de Quillebœuf, avait fait le nivellement de la partie voisine du fleuve et noté les curieux effets de la barre de flot. Il me rendit une première fois témoin de ces mouvemens de l’Océan si grandioses et alors tout-à-fait inexpliqués. Depuis cette époque et pendant un quart de siècle, aux jours des grandes marées annoncées par les calculs du bureau des longitudes et inscrites dans son Annuaire, je courais observer les singuliers et imposans déplacemens de ces immenses masses liquides. J’en suivis les effets sur tous les points de la Seine autour de Quillebœuf et jusqu’à Rouen. Je les ai contemplés des prairies et des grèves menacées par le flot, du haut des falaises d’Aizier, de La Roque et de Tancarville. J’ai observé la barre par le calme, par le vent, par la tempête, par le soleil, par la pluie, par le brouillard, par le chaud, par le froid, dans le jour, dans la nuit. J’espérais qu’une observation assidue des particularités du phénomène, combinée avec les notions de mécanique qui sont maintenant la propriété de tous, m’en fournirait tôt ou tard l’explication.

C’est ce qui a eu lieu lorsque sont venues à ma connaissance les belles recherches de M. Russell sur la vitesse des vagues dans les canaux d’une profondeur donnée. Or il résulte de ces recherches que cette vitesse est beaucoup moindre dans une eau moins profonde, et au contraire que la vague marche et se propage très rapidement dans une eau très profonde. On peut donc à peu près sonder la profondeur d’un lac ou d’un canal en y excitant des vagues et en mesurant leur vitesse. C’est ainsi que la profondeur de la Manche entre Plymouth et Boulogne a été évaluée à soixante mètres. C’est encore ainsi que la prodigieuse rapidité des ondes de la marée dans les mers profondes (par heure 600 kilomètres et au-dessus !) a permis de sonder l’Atlantique et le Pacifique, et nous a donné en moyenne 4,800 mètres de profondeur pour l’Atlantique et 6,400 mètres pour l’Océan Pacifique. Il serait injuste de ne pas rappeler que Lagrange avait déjà trouvé par le calcul les résultats que M. Russell a déduits de l’expérience, et que Thomas Young, placé par l’Académie des Sciences au rang illustre de ses associés étrangers, avait modifié en plusieurs points le théorème de Lagrange. Qu’il me soit permis cependant d’insister sur le mérite de la confirmation expérimentale donnée par M. Russell aux calculs analytiques. Les phénomènes de la nature sont si compliqués, que les théories ne sont pour ainsi dire que des présomptions, jusqu’au moment où leur vérification par les faits leur donne le rang de vérités annexées pour toujours à l’apanage de l’esprit humain. Qu’on se souvienne de ce mot du spirituel Fontenelle : Quand une chose peut être de deux façons, elle est presque toujours de la façon dont on ne la conçoit pas généralement.

Maintenant que, grâce aux travaux de Lagrange et de M. Russell, nous savons que la marche des vagues est retardée dans une eau moins profonde, nous comprendrons sans peine la cause de la cataracte du flux, quand la marée aborde certaines portions du bassin de la Seine. En effet, dans toutes les localités où l’eau deviendra de moins en moins profonde, les premières vagues, retardées par le manque de profondeur, seront devancées par les suivantes, qui marchent dans une eau plus profonde, et celles-ci seront elles-mêmes rejointes par celles qui les suivent, de manière que, les vagues antérieures étant dépassées en vitesse par toutes celles qui les suivent, ces dernières retomberont en cascade par-dessus les vagues antérieures, et produiront cette immense cataracte dont j’ai décrit plus haut la forme et les effets.

Pour peindre par un exemple familier à tout le monde cet entassement des lames de marée produit par le ralentissement de vitesse de celles qui marchent en tête, ralentissement qui provient, je le répète, de ce que ces premières lames voyagent dans une eau moins profonde, observez ce qui arrive à un troupeau dont la tête est retardée par un obstacle quelconque : à l’instant même, on voit les animaux du second rang se serrer contre les premiers, et ceux qui viennent ensuite se dresser sur leurs pieds de derrière en appuyant les pieds de devant sur ceux qui les précèdent.

Ainsi, toutes les fois que les vagues de la marée montante se propageront dans une eau de moins en moins profonde en allant du large au rivage, il se produira un effet analogue à la barre de la Seine, qu’il y ait un fleuve ou simplement le rivage de la mer avec une pente graduée. C’est une circonstance et un effet dont j’ai été témoin aux alentours du Mont-Saint-Michel : on peut l’aborder à gué dans les basses mers équinoxiales; mais, quand le reflux cesse, la mer revient en vague roulante, et fait courir les plus grands dangers à ceux qui se trouvent encore au milieu du gué.

Il résulte de cette théorie que si, d’après la position des bancs qui occupent le fond de la Seine, l’eau, après avoir diminué et produit une barre, vient à reprendre de la profondeur, les vagues antérieures ne seront plus retardées, et par suite que la barre cessera de se produire. C’est ce que j’ai fréquemment observé du haut des falaises qui dominent la Seine dans la portion de son cours qui sépare le promontoire de La Roque de la pointe de Tancarville.

Cette même théorie doit faire pressentir que le phénomène de la barre n’est point exclusivement propre à la Seine. Toutes les rivières à marées qui offriront un bassin dont la profondeur diminuera graduellement devront le produire. Il a été, en effet, observé depuis long-temps dans la Dordogne, où il est connu sous le nom de mascaret, nom que j’adopte, avec M. Arago, pour désigner ces mouvemens extraordinaires de la mer; car le nom de barre se donne ordinairement à cette sorte de barrière sous-marine que forme à l’embouchure des fleuves le dépôt des sables et des vases entraînés par le courant, et qui s’accumulent à l’endroit où celui-ci vient à s’arrêter par l’obstacle de la mer. J’ai aussi observé le mascaret de la Dordogne, qui a été décrit par l’admirable Bernard Palissy. Quant à la théorie qu’il essaie d’en donner, outre sa complication, elle serait complètement en défaut dans le cas des mascarets sans rivière du Mont-Saint-Michel.

Un mascaret formidable, dit pororoca, ravage l’embouchure de l’Amazone. Ceux qui voudront bien prendre la peine de comparer la description qu’en donne La Condamine avec l’explication qui précède y trouveront, je pense, une nouvelle confirmation de ma théorie. La Condamine ne donne aucune explication de la pororoca. Enfin le même phénomène se retrouve dans les rivières et sur les plages du nord de l’Ecosse; en Angleterre, dans la Séverne et dans l’Humber; aux Grandes-Indes, dans quelques-unes des embouchures du Gange.

Toutefois, si nous voulons un exemple fameux des effets d’un mascaret observé trois cents ans avant notre ère, il nous faut ouvrir Quinte-Curce et suivre avec lui Alexandre-le-Grand arrivant à l’embouchure de l’Indus, dans le désir passionné de voir l’Océan à ces limites du monde. La flottille du conquérant des Indes trouve déjà de l’eau salée : rien ne fait présager un danger dans la localité calme et découverte où l’on se trouve; mais le flot arrive subitement le fleuve remonte vers sa source avec la rapidité d’un torrent; tous les vaisseaux, échoués d’abord, sont culbutés ensuite; tous les rivages sont couverts de débris. Les soldats sont terrifiés de voir des naufrages en pleine terre, une mer entière dans le bassin d’un fleuve. Ce beau passage, inintelligible pour ceux qui ne connaîtraient que les marées ordinaires, se ressent de l’ignorance même de l’auteur, qui l’a écrit évidemment d’après les notions générales d’alors. Pour le bien concevoir et sans sortir de notre pays, qu’on se figure un de ces chefs normands envahisseurs de la Neustrie remontant à pleines voiles le bassin de la Seine par le vent d’ouest ordinaire dans notre climat. S’il prend pose le matin à l’échouage sur les rives du fleuve entre Quillebœuf et Villequier, un jour de grande marée de printemps ou d’automne, le mascaret du soir le fera périr à peu près infailliblement, lui et toute sa suite maritime.

N’est-il pas curieux que le mascaret de la Seine, pour ainsi dire aux portes de Paris, ait été connu plus tard que celui de l’Amazone? Il a été mentionné pour la première fois dans la prose éloquente de Bernardin de Saint-Pierre. Cet admirable observateur décrit avec une rare précision la montagne d’eau qui vient du côté de la mer en se roulant sur elle-même, occupant toute la largeur du fleuve et surmontant ses rivages à droite et à gauche avec un fracas épouvantable. Suivant l’imagination poétique de l’auteur, la Seine est une nymphe que Neptune amoureux poursuit à grand bruit en soulevant les flots qui forment la barre.

Dirai-je que l’expérience que chacun peut faire en agitant l’eau d’une mare ou celle qui est emprisonnée dans un canal en bois dont le fond va en se relevant, en sorte que l’eau aille en diminuant de profondeur, confirme toutes les prévisions de la théorie et reproduit en petit le mascaret avec toutes ses circonstances? Rien n’est à négliger dans ce qui peut entraîner une complète conviction dans la théorie des forces de la nature et faire passer de l’inquiétude de la recherche à la sécurité de la vérité connue. Serait-on bien sûr, par exemple, de la théorie de l’arc-en-ciel, si, au moyen des gouttes d’eau qu’on fait jaillir soi-même en plein soleil, on n’avait pas reproduit dans toutes ses particularités ce brillant météore? Les expériences de cabinet sont modestes, mais utiles, donc estimables. N’est-ce pas en réparant le mauvais modèle de machine à vapeur d’un cabinet de physique que Watt découvrit la machine à vapeur travailleuse, cette ouvrière universelle et infatigable dont notre compatriote M. Séguin, de l’institut, a fait plus tard la locomotive, transformant, pour ainsi dire, une lourde bête de somme en un cheval de course aussi rapide dans sa marche qu’énergique dans son travail?

Platon et son école métaphysique pensaient que c’était faire déroger la géométrie que de l’appliquer, comme en Egypte, à l’arpentage des terres. Un philosophe du dernier siècle, encore plus orgueilleux, disait à peu près ce qui suit : « Quand un penseur trouve une application utile de ses théories, il en fait part à la multitude, qui l’exploite selon ses intérêts, et de là naissent les arts que l’on jette au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. » Dans notre siècle, heureusement utilitaire, on n’est pas si dédaigneux. Ceux qui nous ont donné les moteurs par l’eau et le feu, le télégraphe électrique, la photographie, l’éthérisation, les théories agricoles et tant d’autres honneurs de la civilisation moderne, ont estimé à sa valeur ce qu’ils jetaient au peuple, lequel les en a convenablement remerciés. Adoptons donc la belle maxime de Pline : « pour l’homme, c’est être Dieu que d’être utile à l’homme ! »

Mais, dira-t-on, à quoi peut servir la connaissance des lois des mouvemens du flot dans les rivières à marées ? Demandez-le aux constructeurs des grands travaux qui, sur les rivières d’Ecosse et dans la Tamise même, ont obtenu que les bâtimens du commerce franchissent d’une seule marée le chemin qu’ils mettaient autrefois deux ou trois jours à parcourir. Demandez-le aux travaux qui se font aujourd’hui dans les parages ravagés jusqu’à ce jour par la barre de la Seine, coulant bas les navires et détruisant les prairies elles-mêmes avec une force irrésistible. M. Arago, consulté officieusement par un de nos ingénieurs sur ces travaux, lui disait : « Dans le Gange, à ses nombreuses embouchures, on a observé que les vaisseaux à flot dans une eau profonde ne souffrent point du mascaret, qui renverse les bâtimens échoués ou stationnés dans une eau peu profonde. Tâchez donc de donner de la profondeur au lit de la Seine. » C’est ce qu’on a fait en rétrécissant le lit du fleuve au-dessus de Quillebœuf, et le succès paraît devoir couronner ces utiles tentatives. Tous ceux qui, en descendant la Seine, ont vu, à plusieurs kilomètres dans les vastes et riches prairies du nord et du sud, les mâts encore subsistans des navires qui s’y sont perdus autrefois, quand le courant y passait, ou ceux qui ont navigué à la vapeur dans les localités mêmes que peu d’années auparavant ils avaient parcourues à cheval, au milieu des cultures les plus productives et de milliers de têtes d’élèves de bestiaux de toute espèce, sentiront la haute importance de ces applications de la science des mouvemens extraordinaires de la mer.

Pour quitter, en finissant, le domaine des intérêts matériels et revenir à la contemplation de la nature, qui n’a point observé sur le rivage de la mer cet interminable brisement des vagues qui viennent sans cesse à la côte et reculent ensuite, après s’être étalées sur le sable et les cailloux de la grève ? Dans leur variété d’aspect, elles ont toutes cependant une analogie de forme qui exclut l’idée de hasard et annonce une loi. Cette loi qui modèle une humble vague qui brise est exactement la même que celle qui produit la redoutable barre de flot. La petite vague plate qui aborde le rivage éprouve les effets de la moindre profondeur : sa tête retardée est gagnée de vitesse par sa partie postérieure ; de là le renflement de la tête, son roulement sur elle-même avec ou sans panache d’écume, et enfin son étalement sur la pente peu inclinée du rivage. C’est encore un des tableaux tracés fidèlement par Homère. Il décrit, en plusieurs endroits, les vagues arrivant à la terre, se gonflant et s’arrondissant ensuite, puis s’empanachant d’écume, et enfin rejetant cette écume sur la grève, qu’elles baignent en rejetant aussi les herbes marines et les corps étrangers. Ici, comme partout ailleurs, nous retrouvons le type habituel de la nature, qui produit un grand nombre d’effets avec un petit nombre de causes.

BABINET, de l’Institut.

  1. Ces observations, écrites pour la Revue, devaient être lues dans la dernière séance publique des cinq académies. L’heure avancée n’a pas permis d’en donner communication.