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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1852

Chronique n° 492
14 octobre 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1852.

Le voyage du prince-président se poursuit avec le même caractère, au milieu des mêmes incidens et des mêmes impressions publiques de plus en plus tournées vers le seul dénouement qui puisse sortir de cet ensemble de manifestations. Accueils magnifiques, fêtes somptueuses, splendeurs officielles, concours des populations, harangues, acclamations, tout se réunit pour mettre cette excursion du midi au niveau des réceptions les plus éclatantes réservées à un prince, et pour en faire l’inauguration d’une autre ère, qui n’est plus même un simple pressentiment. Voici un mois déjà que ce voyage dure à travers une série ininterrompue d’ovations. Le prince Louis-Napoléon a parcouru une grande partie de la France ; il a mis le pied sur le sol le plus miné par les propagandes ; il a touché à Lyon, la seconde capitale des révolutions ; à Toulon, l’un des arsenaux de notre marine ; à Marseille, l’un des foyers de notre commerce ; à Montpellier, à Toulouse. Bordeaux était hier à peine sa dernière étape importante. Il a traversé en quelque sorte toutes les zones politiques du pays. Demain il sera à Paris, et il serait difficile que sa rentrée surpassât les réceptions méridionales. Il n’y a qu’une chose particulière ici, c’est que Paris est toujours Paris, la ville capricieuse et ardente, la première à se laisser enflammer et la première à porter le poids des révolutions qu’elle fait, la plus malaisée à subjuguer peut-être et la reine des cités par l’esprit, par l’intelligence, par l’ascendant de tant de forces et de tant de séductions sociales réunies. Paris a bien souvent envoyé par le télégraphe à la province des révolutions et des changemens de gouvernement ; il n’est point impossible cette fois que la province ait trouvé quelque plaisir à prendre une certaine initiative politique, en imprimant la première le sceau de son adhésion à une inévitable transformation du pouvoir.

Si on examine bien ce voyage du prince Louis-Napoléon dans les provinces du midi, on peut y voir comme un résumé vivant et parlant de la situation actuelle de la France, avec les perspectives nouvelles qui s’ouvrent pour le pays, avec ce goût de la sécurité si prompt à se développer, avec les besoins, les vœux, les tendances qu’engendrent le dégoût et la lassitude des révolutions, et aussi avec ces derniers reflets des pensées sinistres que laissent après elles les prédications anarchiques. Qu’il s’ourdisse quelque part des machinations secrètes pour envelopper dans une mort commune, au détour d’un chemin, le chef de l’état et ceux qui l’environnent, cela n’indique-t-il pas le travail désespéré de passions encore mal éteintes ? Que le prince Louis-Napoléon pose les fondemens d’une cathédrale à Marseille, se plaisant à redire que la religion ne doit point être un instrument politique ; qu’il saisisse les occasions de se trouver en contact avec le clergé et de l’honorer, n’est-ce point l’indice de la place qu’occupent les idées religieuses dans toute entreprise de restauration sociale ? Si les populations, allant droit au but, saluent dans le président de la république un chef couronné, que font-elles en cela autre chose que dégager le sens de tous les événemens contemporains et donner un corps aux idées de stabilité qui n’ont jamais plus de prise sur les esprits que quand la stabilité n’existe pas ? Lorsque les agitateurs excitent et soulèvent les masses populaires, ils ne savent pas quelle force mystérieuse, invincible et mobile ils mettent en jeu : c’est une force terrible, justement parce qu’elle est anonyme et qu’elle n’a point à expliquer ses changemens. Ces masses qu’ils déchaînent, les agitateurs croient en être les maîtres, parce qu’ils flattent leurs passions et leurs convoitises ; ils imaginent pouvoir les lancer ou les retenir à leur gré, les plier à leurs ambitions et à leurs désirs. Les plus naïfs ou les plus honnêtes sont ceux qui pensent qu’elles s’intéressent à leurs théories, à leurs constitutions, à leurs créations abstraites, à leur gouvernement direct. Insensés ou naïfs, pervers ou honnêtes, les uns et les autres méconnaissent un des premiers instincts des masses populaires : le besoin d’être dirigées, gouvernées, commandées, — et à leurs yeux ce commandement a encore ses conditions. Cela est vrai de tous les temps et de tous les pays. Nous ne savons si on se souvient d’un événement mystérieux qui eut lieu en Russie vers 1825. Une vaste conspiration s’était organisée : peut-être serait-il difficile d’en déterminer au juste le caractère ; mais enfin elle avait pour but ostensible la constitution d’une république slave, elle s’était recrutée du reste dans les plus hauts rangs de l’armée et de l’aristocratie russes. C’est à cette conjuration que le malheureux prince Troubetskoï dut d’être envoyé aux mines. Au moment où l’un des conjurés, Mourawieff, soulevait une compagnie au nom de la république slave, un vieux soldat s’approche et lui dit : « Je veux bien aussi crier vive la république slave ! mais qui sera notre empereur ? » Le mot du vieux soldat russe n’est-il pas toujours un peu le mot des masses populaires ? — La république, soit ! diront-elles ; mais qui sera notre empereur ? — En d’autres termes, qui pourvoira à cet éternel besoin d’une direction et d’un commandement que nous ressentons ? Sera-ce l’agitateur, le tribun, le chef de quelque société secrète ? C’est là encore un des admirables instincts du peuple de ne voir une personnification naturelle et sérieuse du pouvoir souverain que dans un prince, dans un homme issu d’une famille investie d’un caractère particulier, accoutumée à régner. Grand exemple de la puissance de l’idée d’autorité, d’hérédité et de tradition ! Les sophismes révolutionnaires peuvent l’obscurcir un moment, elle renaît bientôt d’elle-même. On la brise dans sa forme antique ; les masses populaires la saluent sous une forme nouvelle à qui la gloire tient lieu d’ancienneté, et elles se pressent autour de celui dont les événemens font à leurs yeux le représentant actuel de cette idée d’autorité et d’hérédité ; elles remettent sur pied ce que les révolutionnaires abattent à coups de sophismes destructeurs et de déclamations. La question du grenadier russe est résolue pour elles. Au milieu des incidens multipliés qui se produisent sur le passage du prince Louis-Napoléon, il serait difficile sans doute de trouver chaque jour la nouveauté et l’imprévu. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est de voir comment la pensée même du voyage marche, se développe et s’affermit, et il reste encore, à travers tout, plus d’un épisode qui, pour n’être point dans le programme, n’en a pas moins d’intérêt et de signification. Par exemple, nous trouvons un grand sens dans quelques paroles prononcées à l’improviste par le prince Louis-Napoléon à Montpellier, dans un bal populaire où on lui criait d’assez près : Vive l’amnistie ! — « Tâchez de vous en rendre dignes par votre patriotisme et votre sagesse, » a répondu le prince en faisant face au cri, qui s’est éteint subitement sur toutes les lèvres. Que de fantômes s’évanouiraient ainsi, si on savait y faire face avec fermeté et à-propos ! Malheureusement, en France, quand on souhaite une chose, la première pensée qui vienne, c’est d’en faire l’objet d’un cri quelconque où se cache un certain sens menaçant. Selon les occasions et les temps, on crie : Vive la liberté ! vive la charte ! vive la réforme ! vive l’amnistie ! Cela dispense de faire ce qu’il faut pour arriver à son but par les moyens naturels, en rendant tout facile et légitime. On se retire satisfait d’avoir sauvé la patrie et le progrès par ses acclamations réformistes, et il se trouve qu’on a vociféré le mot d’ordre d’une révolution. Il n’y aurait rien de plus curieux que l’histoire des cris publics en France, de leur popularité et de leur discrédit. Mieux vaudrait un peu moins de ces manifestations extérieures et bruyantes et un peu plus de cette sagesse et de ce patriotisme qui conduisent au résultat, qui donnent à la vie politique son caractère sérieux et sa consistance. Il faut bien que les peuples sachent que dans la bonne conduite et dans la modération ils ont les meilleurs moyens d’influer sur leurs gouvernemens, de leur communiquer leur esprit, d’acclimater dans leur vie publique la douceur et la libre régularité, de rendre inutiles les mesures rigoureuses et les grands déploiemens de pouvoir. Les autorités puissantes, pas plus que les mesures sévères, ne naissent d’elles mêmes ; elles s’expliquent par un certain état de la société qui les rend très compréhensibles. Par quoi cet état peut-il être efficacement modifié, si ce n’est par la sagesse et le patriotisme ? Voilà pourquoi ces paroles prononcées à Montpellier ont un sens politique que les circonstances rendent plus manifeste, et qui, dans tous les cas, devrait être toujours présent aux peuples comme aux individus.

Quant au développement de la pensée qui plane sur le voyage tout entier du prince Louis-Napoléon, il est facile de le suivre et d’en saisir en quelque sorte les deux phases les plus caractéristiques, les deux points culminans. À Lyon, le prince disait : « Je ne sais encore sous quel titre je puis rendre le plus de services… Il est bon que la nation se recueille. » À Bordeaux, la pensée se dégage à la suite des manifestations du midi. Tout vient converger vers ce banquet de la chambre du commerce où le prince-président a adressé au pays sa récente allocution. On a dit que le discours de Bordeaux était un événement pour la France et pour l’Europe ; oui, sans doute, c’est un événement, et on peut remarquer ce qu’une pensée vraie communique de force et de netteté au langage du prince Louis-Napoléon. Ce qui doit le plus frapper dès l’abord dans le discours de Bordeaux, c’est qu’il dit le mot de la situation, c’est qu’il répond à des instincts très profonds, à des préoccupations, à des besoins, à des inquiétudes peut-être, en faisant de la paix le pivot de la politique actuelle. Le prince-président répudie cette fatalité qui, pour beaucoup d’esprits, semble lier ces deux mots d’empire et de guerre. « La gloire se lègue à titre d’héritage, non la guerre, » dit-il, par une expression heureuse. Ce n’est pas que le champ des conquêtes possibles et légitimes soit restreint. Il reste à conquérir à la religion, à la morale et à l’aisance tant de populations misérables et ignorantes. Il reste « d’immenses territoires incultes à défricher, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter, un vaste royaume, en face de Marseille, à assimiler à la France, tous nos grands ports de l’ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore ; nous avons enfin partout des ruines à relever, de faux dieux à abattre, des vérités à faire triompher. » Ce langage a produit de l’impression, il devait en produire ; et, qu’on le remarque, où pouvait-il être tenu avec plus d’à-propos que dans une ville où tant d’intérêts sont réunis, où, du lieu même où le prince parlait, il pouvait voir flotter les pavillons d’innombrables navires prêts à cingler vers tous les points du globe ? Nous ne nous berçons point sans doute de rêves de paix universelle et perpétuelle : nous tâchons d’écarter les illusions ; mais enfin, nous aussi, nous nous demanderons s’il serait vrai que la guerre pût se trouver dans la logique des choses aujourd’hui, comme cela peut-être a eu lieu il y a plus d’un demi-siècle.

Au moment où éclatait la révolution française, à travers les crimes qui allaient souiller ce temps, il y avait tout un ensemble de réformes hardies, légitimes et réalisables dans leur modération même, qui s’inauguraient pour faire partie désormais des sociétés modernes ; c’était, à beaucoup d’égards, un ordre de choses nouveau venant se heurter contre l’ordre ancien représenté par la plupart des gouvernemens de l’Europe. De là ce duel gigantesque qui s’est poursuivi à travers les phases les plus diverses, et qui a fini par la défaite matérielle de la France et par sa victoire morale, du moins par la sanction de quelques-uns des principes justes, sains et modérés, qu’elle avait proclamés. En est-il de même aujourd’hui au sortir des quelques années orageuses que nous venons de traverser ? Ce qui distingue profondément au contraire la révolution de février, c’est son impuissance, son indigence, sa stérilité. Maintenant même qu’elle est sur le point de descendre définitivement dans la fosse, on ne lui doit point d’autre justice que celle que lui rendait un ministre du président de la république, quand il l’appelait une catastrophe. La révolution de février n’a rien fait prévaloir, parce qu’elle n’avait rien à faire prévaloir. Quelle idée art-elle mise au monde ? Quel principe nouveau et utile a-t-elle inauguré ? Quelle est la réforme, l’amélioration qui n’eût été infiniment plus possible sans elle qu’avec elle ? Dans ses tendances modérées, la révolution de février nous a donné les pouvoirs précaires, les autorités disputées, l’agitation en permanence ; dans ses tendances extrêmes, elle a apporté le socialisme. Les pouvoirs précaires ! ils vont finir, répudiés par le peuple lui-même. Ce qui eût été véritablement un monde nouveau, — monde sauvage et barbare, — le socialisme, est l’exécration du monde civilisé, dé notre pays comme de tous les autres. Où seraient dès-lors les élémens d’une lutte de principes, d’un choc politique entre la France et l’Europe ? Voilà donc un point de vue où nous pouvons dire que la guerre n’est point dans la logique des choses. Il reste, dit-on, les ressentimens nationaux, les antagonismes de peuple à peuple, les désirs secrets d’agrandissement ; mais qui n’observe que, — d’une part, les esprits ont singulièrement changé depuis trente ans, les haines et les ressentimens se sont aff’aiblis sinon éteints, les relations se sont multipliées, les peuples se sont mêlés, les intérêts se sont confondus, — et que, d’un autre côté, avant de songer à s’agrandir ou à se faire la guerre, tous les peuples européens, toutes les nationalités européennes ont à se préserver d’un même danger et à contribuer d’un commun effort à raffermir la civilisation ébranlée et mise en doute ? Sous ce rapport donc encore au-dessus des mésintelligences secondaires, il y a une solidarité supérieure qui reste comme une garantie de paix. On nous dirait que la guerre est dans la logique des passions qu’il nous serait permis de ne la point voir dans la logique des choses, des nécessités politiques, des tendances morales, des intérêts matériels des peuples. C’est cette intime et forte vérité dont on a trouvé l’expression dans les paroles remarquables du prince Louis-Napoléon. Un autre mérite du discours de Bordeaux, c’est que, comme nous le disions, il ôte de la politique cette fatalité qui y joue souvent un si grand rôle, et, cette fatahté écartée, il reste l’idée simple et virile de la responsabilité pour les peuples, comme pour les gouvernemens, comme pour les individus. Oui, en effet, il est bon que les uns et les autres reconnaissent que les révolutions et les catastrophes n’arrivent pas toutes seules, que des fautes les préparent nécessairement, et que ces fautes qu’ils ont commises, ils auraient pu librement les éviter. C’est donc sous les auspices de la paix que s’annonce la prochaine transformation de la répubUque et du pouvoir. En principe, cette transformation est visiblement accomplie ; en fait, à quel jour et à quelle heure s’opérera-t-elle ? Ce n’est point à nous de dire ce que nous ne savons pas. Quoi qu’il en soit, la politique du nouveau régime de la France a son symbole dans ce discours de Bordeaux, qui est peut-être la dernière manifestation importante du président sous la république.

Sans quitter la Gironde d’ailleurs, ne trouvons-nous pas là une de ces questions qui ont leur place dans le discours du prince Louis-Napoléon et touchent à des intérêts de premier ordre pour le pays ? Nous voulons parler des communications directes à établir entre la France et le monde transatlantique. Chose surprenante assurément que ces communications n’existent point encore ! Ce n’est pas que cette question n’ait plus d’une fois préoccupé les assemblées et les gouvernemens antérieurs ; déjà, dès 1840, elle était l’objet d’un remarquable rapport de M. de Salvandy à la chambre des députés et d’une loi déterminant la création de paquebots transatlantiques. Par cette loi, le gouvernement était autorisé à concéder la ligne du Havre à New-York à une compagnie. Il était créé, au nom et au compte de l’état, deux lignes principales, l’une partant alternativement de Bordeaux et de Marseille et allant toucher à la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Thomas, Porto-Rico, Haïti, Cuba ; l’autre de Saint-Nazaire à Rio-Janeiro. À ces lignes principales devaient venir s’adapter trois lignes secondaires, l’une sur le golfe du Mexique et la Nouvelle-Orléans, la seconde sur Chagres et la Côte-Ferme, la troisième sur Montevideo et Buenos-Ayres. Dix-huit paquebots à vapeur de forces diverses, et dont la construction était ordonnée, devaient suffire à ce service. C’était indubitablement une grande et utile pensée ; mais qu’est-il résulté de cette loi ? Nous ne voulons pas trop y revenir. En réalité, l’exécution n’a point suivi le projet. Les paquebots de construction nouvelle ont été affectés à la marine de l’état, et tous ne se sont même pas trouvés dans les plus excellentes conditions. Pendant ce temps, l’Angleterre, qui était déjà entrée dans cette voie, prenait de plus en plus, avec les États-Unis, possession de l’Océan ; elle desservait tous les rapports entre l’Europe et l’Amérique. Nous-mêmes, nous étions ses tributaires pour toutes nos relations avec le Nouveau-Monde. Nous n’avons pas même encore de communications directes et régulières avec nos colonies. C’est dans ces conditions que la question s’est réveillée récemment. Une compagnie considérable, formée, assure-t-on, à Bordeaux, demande au gouvernement, moyennant subvention, la concession d’une ligne de paquebots transatlantiques qui desserviraient nos colonies, le golfe du Mexique et le Brésil. Marseille et d’autres villes réclament à leur tour, comme cela est naturel, et font leurs propositions. Nous n’entrons pas, on le conçoit, dans le détail de ces propositions et de ces poursuites simultanées. L’essentiel est que ce conflit de prétentions et de rivalités entre ces villes diverses qui peuvent aspirer à être des têtes de ligne ne mette pas plus de retard dans l’établissement de communications directes et régulières entre nos ports de l’ouest et le continent américain, comme le dit le prince-président. Si la réalisation de cette pensée était jugée, dès 1840, indispensable à nos rapports avec le Nouveau-Monde, combien cela n’est-il pas plus vrai aujourd’hui ! Il suffit de jeter les yeux sur un état du commerce pour voir dans quelle proportion ces relations s’accroissent chaque jour. De 1846 à 1851, le chiffre de nos échanges avec l’Amérique du Sud s’est élevé de 93 millions à 171. Le Brésil seul est monté dans cette période de 47 à 73 millions ; il vient au neuvième rang dans nos exportations. Nous ne parlons pas de ce grand courant de relations intellectuelles qui existent entre la France et l’Amérique du Sud, et qu’il serait si utile d’entretenir et d’agrandir. Sans doute les conditions sont moins propices aujourd’hui ; notre pays a à lutter avec l’Angleterre, avec des entreprises puissantes, organisées et déjà maîtresses de ce grand mouvement, qui tend sans cesse à s’accroître entre les deux mondes ; mais, qu’on le remarque, par le rayonnement de nos voies de fer vers toutes nos frontières, l’un de nos ports peut devenir aujourd’hui un point de transit plus naturel et plus commode pour une partie de l’Europe, sans compter la France elle-même. Bordeaux peut entrer en lutte sans désavantage avec Southampton, surtout si des cahiers des charges faits avec une prévoyance attentive et un service exact parvenaient à rendre nos communications plus promptes et moins dispendieuses, ce qui est tout-à-fait possible. La France ramènerait ainsi vers elle un peu de ce courant établi aujourd’hui par l’Angleterre vers l’Amérique du Sud, vers le Brésil comme vers les côtes de l’Océan Pacifique. C’est à une ville comme Bordeaux qu’il appartient de prendre l’initiative d’une telle entreprise, sans exclure d’ailleurs les autres villes du littoral de l’Océan.

Si Paris n’a point ces mêmes avantages d’un contact immédiat avec la mer, s’il ne peut ambitionner le rôle d’une grande métropole maritime, il peut trouver dans d’autres moyens, dans d’autres combinaisons, au point de vue du commerce même, des élémens d’agrandissement. Un de ces moyens, à coup sûr, est la création de docks récemment décrétée par le gouvernement. On sait quelle est la destination des docks. Ce sont de vastes entrepôts où restent déposées toutes les marchandises jusqu’au moment où elles entrent dans la consommation. Au moyen d’un récépissé ou warrant qui sert de titre de propriété en même temps qu’il constate la nature et la valeur de l’objet de commerce, et qui a cours comme un effet public, les marchandises peuvent être négociées sans déplacement et restent comme la garantie du warrant en circulation. On sait aussi quel rôle joue dans la vie commerciale de Londres le système des docks et du warrant. L’Angleterre est toujours le puissant atelier d’où sortent ces grandes simplifications des opérations du négoce. La Seine n’est point la Tamise sans doute, et Paris ne peut rivaliser avec Londres ; mais, par sa position, il peut devenir une sorte d’entrepôt dans le midi de l’Europe. Dt’jà en 1848 on avait essayé la réalisation de ce système ; seulement cet essai portait Fempreinte de l’époque : c’était comme un secours offert au commerce en détresse encore plus que le ressort actif et vigoureux d’Un mouvement normal. D’ailleurs, le moment n’était peut-être point fort opportun pour des opérations où le crédit et la confiance publique ont leur place. La question est de savoir ce que deviendra aujourd’hui cette idée dans des conditions meilleures. C’est une compagnie qui est concessionnaire du privilège de cet établissement. Le dock parisien doit s’élever sur la place de l’Europe, à proximité du chemin du Havre ; par la ligne de ceinture, il communique avec toutes les voies de fer qui conduisent à Paris les marchandises ; par des entrepôts secondaires, il est à portée des voies de navigation ; il devient comme un centre où peuvent affluer sans entraves les objets de dépôt. Tout se réunit pour rendre cette entreprise sérieuse ; on ne saurait méconnaître l’impulsion nouvelle qu’elle peut donner aux affaires et le changement qu’elle peut introduire dans les habitudes du négoce de Paris. C’est une sorte de mobilisation qui supprime pour le commerce beaucoup de frais intérieurs et individuels, et qui a pour résultat de multiplier les transactions en les facilitant. Ainsi la vie commerciale de Paris peut trouver un ressort nouveau dans cette création. À travers tous les symptômes de notre situation, il y a une chose à considérer : c’est la quantité d’élémens qui s’offrent à Factivité publique, c’est le nombre de spéculations et d’entreprises auxquelles s’attache à la fois l’esprit d’industrie affranchi des plus prochains périls. Travaux publics, constructions de tout genre, chemins de fer, docks, voies de communication à travers l’Océan, crédit foncier, tout cela a sa place et sa signification relative. Que faut-il pour que ce mouvement d’activité renaisse, se poursuive et s’affermisse ? Il ne faut qu’un peu de sécurité et de paix. Burke observait déjà, il y a plus d’un demi-siècle, qu’il n’y avait pas de pays qui eût en lui-même plus de ressources que le nôtre pour se relever promptement de ses désastres. C’est ce que remarquent encore les étrangers, quand ils mettent le pied sur notre sol. Seulement ils ne savent pas par quels efforts s’achètent ces retours à une vie plus normale et plus calme. Ils ne voient pas d’aussi près que nous ce qui reste à faire non-seulement au point de vue des intérêts, mais encore dans l’ordre moral et intellectuel : tandis qu’ils jouissent, en passant et en les admirant, des témoignages de notre civilisation matérielle et de notre activité renaissante, nous sentons plus vivement les blessures intérieures que laissent tant de commotions successives. La paix publique garantie et assurée, nous nous retrouvons en présence des idées à rectifier, des obscurités à dissiper, de toutes les falsifications à passer au creuset, des notions et des vérités les plus simples à ressaisir.

Les révolutions en effet ont ce triste et douloureux résultat ; elles jettent le désordre et l’ombre dans les esprits, elles énervent les intelligences, confondent les notions, changent le sens des mots et des choses, si bien qu’on finit un jour par se surprendre ayant toute une éducation nouvelle à se refaire sur les données les plus primitives, sur les rudimens mêmes de la vie politique et sociale. De là ces questions élémentaires que se posent des esprits divers : Qu’est-ce que le peuple ? qu’est-ce que le pouvoir ? Dans un pays où règne l’égalité civile la plus complète, où la noblesse n’est qu’un titre, où l’aristocratie est sans privilèges, vous imaginez peut-être que le peuple, c’est tout le monde, c’est vous et moi, c’est le propriétaire et celui qui vit de son travail, c’est l’écrivain et le commerçant. Détrompez-vous : il y a un peuple particulier à l’usage des initiés, — être mystérieux et abstrait qui ne prend corps que pour figurer dans les manifestations patriotiques et les insurrections. C’est là le véritable souverain, celui qui a droit de vie et de mort sur la société et plus encore sur les gouvernemens. Il ne faut point, par exemple, s’élever au-dessus d’un certain niveau, sans quoi vous cessez d’être peuple ; vous devenez un bourgeois ou un aristocrate, et vous perdez vos droits à la souveraineté. C’est ce sophisme démocratique qui, une fois de plus, est mis à nu et discuté, non sans talent, dans un livre ayant pour titre : Qu’est-ce que le peuple ? où l’auteur s’emploie à restituer quelques-unes des notions les plus simples sur la valeur de la raison et de l’intelligence dans le gouvernement des affaires de ce monde. Et, d’un autre côté, qu’est-ce que l’autorité ? C’est la question que se fait M. Wallon dans un opuscule intitulé le Pouvoir. Ce mot de pouvoir a subi, à coup sûr, autant d’interprétations bizarres que celui de peuple, et il ne serait pas plus facile de s’entendre sur l’un que sur l’autre. Ce n’est pas que la nature du pouvoir, ses conditions nécessaires et immuables ne soient très nettes aux yeux de quiconque réfléchit un moment : M. Wallon les fait jaillir de l’étude des choses contemporaines et les définit avec une sagacité singulière ; mais, après tant d’essais, de transformations et d’évolutions, quelle est la théorie qui n’ait point reçu un jour quelque sanglant démenti des événemens ? Les plus étranges esprits sont ceux qui nient dogmatiquement le pouvoir et poursuivent l’abolition de cette idée inhérente à l’existence de la société elle-même. Qu’ils passent à la réalisation, — soudain, par une dérision de leurs bizarres conceptions, tout ce qu’ils font ne sert qu’à faire renaître le pouvoir plus fort, plus puissant, plus entier que jamais.

Oui, un des plus tristes symptômes contemporains, c’est cette confusion dans toutes les notions, dans toutes les idées, cette décomposition des choses morales et intellectuelles dont nous parlons. Par malheur, l’histoire, elle aussi, a eu à se ressentir plus d’une fois de cette falsification universelle et à se plier aux fantaisies effrénées ou à l’esprit de système. Nous n’accuserons pas sans doute M. Vaulabelle, qui vient de publier le sixième volume de son Histoire de la Restauration, de céder entièrement et volontairement à ces tendances ; il fait des efforts pour rassembler exactement tous les faits : c’est visiblement un historien qui prend son travail au sérieux ; mais, ce qui l’empêche de pénétrer le sens de l’époque qu’il raconte, de la reproduire dans son vrai jour, c’est l’esprit qui l’inspire. Or, l’esprit de système a beau se modérer, prendre une allure grave et compulser les documens : il n’en laisse pas moins son empreinte sur les événemens, sur les caractères, sur le mouvement des choses et des opinions. Le livre de M. Vaulabelle, en un certain sens, n’est point une histoire : c’est l’opinion du libéralisme républicain et révolutionnaire sur lui-même et sur les autres. Cette époque de la restauration présente un spectacle frappant : à mesure qu’elle se développe, tous les élémens de prospérité s’accroissent dans le pays, et en même temps, par une coïncidence étrange, dans le domaine politique, les haines ne font que s’envenimer, les esprits s’exaspèrent, les luttes prennent un caractère extrême ; chaque jour se creuse et s’élargit l’abîme où le libéralisme ne croyait entraîner que la royauté traditionnelle, et où il est tombé lui-même. Plus on considère ce temps, plus il s’y attache une sorte de mélancolie, quand on voit tant d’acharnement, tant de passion, tant d’ardeur à se précipiter vers un dénoûment violent, et partout le sentiment, — crainte ou espoir, — du peu de durée de cette sérieuse et grande expérience constitutionnelle. Dans une discussion fameuse, le général Foy raillait les efforts qu’on faisait pour fonder la stabilité : «… Il y avait des ministres il y a sept ans, disait-il ; où sont-ils ?… Qui songe à se souvenir des plans de gouvernement qu’ils avaient arrêtés ? Y a-t-il depuis un demi-siècle un système qui ait été suivi, un ministère qui ait subsisté, une vérité ou une réputation politique qui ait duré sept ans ? Que serons-nous, que serez-vous dans sept ans ?… » Et l’illustre orateur ne voyait pas qu’en parlant ainsi il mettait à nu un des malheurs de notre pays : c’est que rien n’y dure, rien ne s’y affermit ; c’est que depuis soixante ans il y a une énorme déperdition détalent et de forces sans fruit, sans résultat, pour tourner dans le même cercle d’épreuves ; c’est qu’à l’esprit politique, qui triomphe par la sagesse, par le patriotisme, par l’action régulière et légale, nous sommes sans cesse portés à substituer l’esprit de conquête par effraction ; c’est que les oppositions prennent trop bien leur parti de la destruction des gouvernemens : d’où il suit que les gouvernemens détruisent, quand ils peuvent, les oppositions, et de destructions en destructions, d’essais en essais, la France suit cette carrière où elle fait quelquefois le scandale, quelquefois l’étonnement et l’admiration du monde. Rentrons dans l’histoire d’aujourd’hui.

Une lumière de plus s’est faite sur la situation réciproque de la France et de la Belgique dans les récens démêlés commerciaux survenus entre les deux pays. Les pièces diverses de la négociation, les dépêches échangées, ont été publiées. On a pu lire la remarquable note de M. Drouyn de Lhuys et la réponse du plénipotentiaire belge, M. Firmin Rogier. De plus, le cabinet de Bruxelles a adressé un exposé de la question aux chambres avant leur prorogation. Que résulte-t-il de l’ensemble de ces documens ? À nos yeux, il n’en résulte rien autre chose en substance que ce que nous avons dit sur la nature des conventions du 22 août et sur leur rapport avec l’ensemble des relations commerciales des deux nations. Il est évident aujourd’hui que ces conventions avaient une portée précise, déterminée ; elles stipulaient sur un intérêt, — la garantie de la propriété littéraire en Belgique, — non à titre gratuit, mais moyennant compensation, laissant d’ailleurs intacte la question de savoir ce qu’il y aurait à faire pour régler les rapports généraux de commerce, en présence de l’expiration du traité de 1845. Il est évident encore que le ministre des affaires étrangères de France n’a nullement dissimulé la pensée de notre gouvernement sur la nature du régime qui convenait aux relations et aux intérêts internationaux. C’était le régime conventionnel qu’il préférait, qu’il jugeait le plus utile, et il s’est trouvé dans une telle situation qu’au moment où la France perdait le bénéfice de ce régime, la Belgique conservait pour un de ses produits les avantages que lui faisaient nos tarifs. De là la proposition de renouveler le traité de 1845, et, — sur le refus du gouvernement belge, — le décret du 14 septembre, qui élève le droit sur les houilles et les fontes. Est-ce la France qui souffre de cet état nouveau ? est-ce la Belgique ? C’est une situation, à notre avis, qui n’est profitable pour aucun des deux pays. L’un et l’autre en souffrent dans leurs intérêts de tout genre, et ils ne pourraient qu’en souffrir davantage encore par cette absence de sécurité qui présiderait à leurs rapports. Voilà pourquoi nous suivons avec un intérêt attentif les efforts qui se font aujourd’hui en Belgique pour recomposer un ministère entre les mains duquel des négociations nouvelles puissent arriver à une fin plus heureuse. On sait déjà comment l’ancien cabinet est tombé ; il a été tué sans phrases, par le premier vote de la chambre sur la nomination de son président. L’homme politique qui semblait désigné pour remplacer M. Rogier, c’était évidemment M. Delehaye, sur qui s’étaient portés les suffrages de la chambre ; mais le roi Léopold, assure-t-on, n’a point voulu se prêter à ce qu’il considérait comme une intrigue parlementaire. Aujourd’hui le ministère, dont la formation est donnée comme certaine, bien qu’elle ne soit pas officielle encore, est pris en dehors du parlement. Le membre le plus considérable de ce cabinet est M. Henri de Brouckère, ancien ministre plénipotentiaire à Rome. Au point de vue intérieur du mouvement des partis ou de l’importance des hommes, le nouveau ministère belge a-t-il de grandes chances de durée ? Là n’est point la question pour le moment. Sa force ne vient pas des hommes, elle vient de la situation. Il ne naît pas d’un mouvement intérieur des partis, mais d’une difficulté internationale. Sa mission et son but sont de faire disparaître cette difficulté, d’arriver à replacer les relations de la Belgique avec la France dans des conditions de bienveillance mutuelle et également favorables aux intérêts commerciaux des deux pays. Ce n’est point là pour le moment la moins utile et la moins sérieuse des missions.

Tandis que la Belgique a sa crise politique, la Hollande sort peu, selon son habitude, du calme de ses discussions régulières et de sa vie parlementaire. Les états-généraux continuent leur session laborieuse et tout occupée d’intérêts pratiques. Il y a eu cependant, dans la récente discussion de l’adresse de la seconde chambre, un incident qui a mis un moment les passions des partis aux prises. On se souvient peut-être que le ministre de la guerre, le général Forstner van Dambenoy, bien qu’il soit entré dans le cabinet actuel, ne passe pas pour un homme d’antécédens fort libéraux. Il était membre notamment d’une réunion électorale, — Néerlande et Orange, — formée sous les auspices des chefs du parti conservateur ou anti-libéral. Comment le nouveau ministre avait-il pu trouver place dans un cabinet constamment combattu par ce même parti ? Est-ce le ministre qui avait abdiqué ses anciennes opinions ? est-ce le cabinet qui avait renié les siennes ? Tel est le sens d’une interpellation fort vive adressée aux ministres, à celui de la guerre en particulier. Sans qu’il soit question d’abdication de principes, soit de la part du cabinet, soit de la part d’un de ses membres, il n’est point douteux que, si le général Dambenoy entrait au ministère, c’est qu’il approuvait le système du gouvernement et qu’il était décidé à la loyale exécution de la loi fondamentale, comme il l’a dit, ne trouvant en cela rien de contraire à la devise de Néerlande et Orange. Toujours est-il que la discussion s’animant, et la loyauté ou la consistance du général Dambenoy paraissant presque mise en suspicion, le ministre de la guerre a fini par prendre la chose en soldat, et il en est résulté une certaine émotion dont a profité le président pour faire voter à une quasi unanimité que la chambre se déclarait satisfaite. En réalité, il n’y a là de bien sérieuse victoire pour aucun des deux partis en lutte. Un incident plus important dans ces débats parlementaires de la Hollande, c’est l’intervention de M. Rochussen au sujet des questions récemment élevées avec la France. Négociateur du traité de 1840, homme distingué d’ailleurs, nul n’avait plus de titres que M. Rochussen pour entrer avec autorité dans la discussion de cette question des relations commerciales des deux états. Son discours est empreint d’un remarquable esprit de conciliation qui s’applique à calmer les susceptibilités auxquelles les états-généraux ont obéi un peu précipitamment en refusant de sanctionner le traité sur la propriété littéraire négocié avec la France. Son opinion très nette est pour la reprise des négociations à ce sujet, et le gouvernement lui-même n’en est pas assez éloigné pour qu’on ne puisse aujourd’hui considérer cette difficulté comme aplanie, dès que des négociateurs reprendront en main cette question. Quelle est la cause du retard ? Peut-être est-ce simplement la difficulté de remplacer au ministère des affaires étrangères M. van Sonsbeeck. Nous citions récemment quelques-uns des personnages désignés pour ce poste. On a parlé de M. van Zuylen van Nyevelt, l’un des membres les plus distingués du parti libéral, de M. Boreel, l’ancien président de la seconde chambre, de M. Rochussen. Le premier parait avoir refusé à l’issue des interpellations adressées au général Dambenoy. Il ne voulait pas prendre place dans un cabinet qu’il jugeait peu homogène. Le remplacement définitif de M. van Sonsbeeck ne peut cependant tarder maintenant. Enfin une dernière discussion, qui n’était point sans intérêt, a eu heu dans les états-généraux de La Haye au sujet de la médiation déférée à la Hollande entre les États-Unis et le Japon. À mesure qu’on va, cette expédition des Américains contre l’empire japonais semble perdre de ses proportions et même de sa probabilité. Du reste, elle n’a qu’un but tout pacifique, à ce qu’assure le gouvernement hollandais, et c’est pour cela qu’il a consenti à s’en mêler. Déjà en 1844, il avait fait quelques tentatives pour nouer des rapports avec l’empereur du Japon, et il avait même obtenu une interprétation plus libérale des lois japonaises au sujet des équipages et des navires naufragés. Une tentative nouvelle peut n’être point sans succès et arracher quelque concession nouvelle. Peut-être la patience et la modération hollandaises sont-elles mieux faites pour ouvrir cet empire, jusqu’ici fermé à l’univers, que les navires et les canons américains.

Les affaires d’Allemagne viennent de prendre une physionomie et une importance nouvelles. Les situations du moins se dessinent aujourd’hui plus nettement, et l’on peut désormais juger à quel point les gouvernemens germaniques sont divisés. Le cabinet prussien n’a pas attendu, pour changer d’attitude, que les résolutions de la récente conférence de Munich au sujet de la question du Zollverein lui fussent officiellement signifiées. Quand, le 28 septembre dernier, le plénipotentiaire bavarois, le colonel Meixner, écrivit au président du congrès de Berlin pour le prier de fixer une séance dans laquelle la décision des états assemblés à Munich pût être communiquée, M. de Pommer-Esche déclara sur-le-champ qu’en raison des instructions adressées la veille aux mmistres prussiens à Munich, Dresde, Cassel, Wiesbaden, ainsi qu’au gouvernement de Wurtemberg, il était dans l’impossibilité d’indiquer la séance désirée. En d’autres termes, la Prusse avait pris le parti de dissoudre le congrès. Le prétexte légal qu’elle invoquait, c’est que les cabinets dissidens n’avaient point répondu le jour marqué, c’est-à-dire le 15 septembre, à la déclaration prussienne du 30 août. Le sort en est donc jeté : le Zollverein est peut-être à la veille de se dissoudre. L’Allemagne entière est aujourd’hui préoccupée de cette éventualité ; le problème qui absorbe l’attention des hommes d’état et des écrivains, c’est de savoir comment et sur quel principe les états de la confédération pourront se grouper pour constituer de nouvelles unions. La Prusse, le Hanovre, les Mecklenbourgs, l’Oldenbourg et les villes anséatiques essaieront-ils de former un ZoUverein septentrional, tandis que la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, les Hesses et Nassau entreraient dans une combinaison séparée avec l’Autriche ? À entendre quelques organes des états du midi, le Hanovre chancellerait lui-même dans son amitié récemment encore si chaude pour la Prusse. Il paraît au contraire que le Hanovre, dont l’alliance étroite avec le cabinet de Berlin est un des incidens qui ont amené la crise actuelle, cherche à prendre un rôle de conciliation entre le midi et le nord. Qu’on ne l’oublie pas en effet : la dissolution du congrès de Berlin n’entraîne pas la rupture définitive des négociations ; on renonce seulement à traiter selon les formes spéciales indiquées par la convention organique du Zollverein, et on ne veut plus recourir à d’autres moyens qu’à la voie ordinaire de la diplomatie. C’est un procédé moins familier et moins amical ; mais il ne conduit pas nécessairement à la dislocation du Zollverein.

La diplomatie autrichienne, il faut le reconnaître, a déployé jusqu’ici dans ces débats les ressources les plus ingénieuses et les plus savantes ; la Prusse a affaire à forte partie. On se rappelle que, dans les derniers mois de 1851, l’empereur d’Autriche, voulant réparer les rigueurs de la révolution envers le prince de Metternich, avait rappelé à Vienne ce doyen de la diplomatie européenne, exilé depuis 1848. M. de Schwarzenberg s’était associé à cet acte de réparation ; il ne l’avait pas vu néanmoins sans quelque défiance. Il entrait dans le caractère entier de ce ministre de tenir avec ardeur à sa responsabilité, aussi bien qu’à l’indépendance même de ses résolutions. Il était impossible cependant que M. de Metternich fût rentré à Vienne sans y exercer une influence plus ou moins patente, sans être consulté plus ou moins ostensiblement par le souverain dans toutes les affaires difficiles. Aussi long-temps que vécut le prince Schwarzenberg, il fallut, à la vérité, ménager un amour-propre intraitable ; sous le ministère du comte Buol, qui ne possède ni la situation personnelle ni les attributions étendues dont jouissait son prédécesseur, l’action du prince de Metternich, en trouvant une plus libre carrière, est devenue aussi plus ostensible. On devine facilement aujourd’hui que les habiles manœuvres à l’aide desquelles l’Autriche vient de mettre le Zollverein prussien dans une situation si critique ont été dirigées par la main expérimentée de l’ancien chancelier de l’empire. Les amis du prince ne cachent plus l’espoir qu’ils ont de le voir un jour reprendre officiellement le pouvoir. Certes le retour du prince de Metternich à la tête du gouvernement autrichien ne s’accomplirait pas sans causer un certain émoi au sein de l’empire ; mais l’esprit d’opposition est en Autriche, comme ailleurs, assez fatigué pour que l’opinion ne soit pas fort à craindre dans une pareille éventualité. Le prince de Metternich pourrait reprendre aujourd’hui la direction des affaires sans qu’il en résultât aucun embarras sérieux.

Pendant que la diplomatie autrichienne, sous l’impulsion de M. de Metternich, livre à la Prusse de si rudes engagemens, le jeune empereur reprend la série de ses voyages. Dans les premiers jours d’octobre, il a visité la Croatie. Il s’est trouvé sur ce terrain au milieu de populations empressées. Les Croates ont chaleureusement accueilli leur souverain. Ils ont déployé toutes les ressources que leur offrait leur petite capitale. Le clergé a rivalisé de luxe avec la noblesse, les paysans avec la bourgeoisie, pour fêter dignement la venue de François-Joseph, et partout sur son passage, ils l’ont unanimement salué du cri national de zivio ! qui est le nec plus ultra de l’enthousiasme croate. D’Agram, l’empereur a fait une courte excursion en Vénétie, afin de passer une nouvelle revue militaire. Il a également promis de donner dans tout ce voyage une attention particulièrement bienveillante aux régimens colonisés de la frontière. On voit que l’intérêt de l’armée reste une des préoccupations constantes du gouvernement autrichien.

Le tsar vient, de son côté, d’entreprendre, au sein de son vaste empire, un voyage qui a pour objet spécial l’inspection de l’armée. Après les grandes revues en quelque sorte internationales qui ont eu lieu récemment en Autriche et en Prusse en présence du tsar, et qui se renouvelaient hier encore à Pesth devant le tsésarévitch, les souverains de l’Europe orientale veulent se rendre compte, par eux-mêmes et en détail, de leurs propres forces. Que ces démarches aient un sens politique et qu’elles soient calculées en vue de la situation européenne, cela se peut ; la diplomatie étrangère se plaît du moins à le laisser croire. Aujourd’hui cependant les fêtes militaires de la Russie et de l’Autriche nous frappent moins par ce côté que par le contraste de plus en plus sensible qu’elles forment avec la situation d’un empire voisin de ces deux pays. Pendant que ces deux grandes puissances s’étudient à faire ressortir aux yeux de l’Europe le nombre des régimens et des canons dont elles peuvent disposer, la Turquie semble se ralentir de plus en plus dans les louables efforts qu’elle a faits précédemment pour se relever. À peine une difficulté est-elle surmontée, qu’une autre surgit ; à peine une population est-elle soumise au régime de la réforme, qu’une autre en rejette le joug salutaire. La Bosnie ne s’y est pliée qu’après une résistance sanglante ; l’Égypte ne l’a subie que par suite de l’épuisement auquel elle est réduite sous l’administration d’Abbas-Pacha. En même temps la vieille querelle des Druses et des Maronites parait sur le point de recommencer, et l’Albanie, de son côté, inspire quelques craintes. Les incidens les plus légers suffisent pour envenimer de pareilles dispositions et faire naître à l’improviste les complications les plus graves. L’armée ottomane serait-elle de force à faire face au péril, s’il se présentait dans de certaines proportions ? Il n’est pas douteux qu’elle ne se soit notablement améliorée depuis sa réorganisation à l’européenne ; néanmoins il n’est guère que la garde impériale qui réunisse, quant à présent, toutes les conditions d’une bonne armée. Les troupes des provinces, surtout celles des provinces d’Asie, n’inspirent aucune confiance à ceux qui ont pu les examiner de près et les voir à l’œuvre. Au contraire, les tribus qu’elles auraient à combattre dans l’hypothèse d’une insurrection un peu étendue sont en général aussi belliqueuses qu’entreprenantes. L’insuffisance de l’armée ottomane serait moins sensible et moins dangereuse, si l’on pouvait compter en toute certitude sur la prévoyance et l’énergie du gouvernement. Parmi les hommes qui ont été portés aux affaires par la dernière crise ministérielle, il en est deux sans doute qui sont doués d’une incontestable capacité, le grand-vizir et le ministre des affaires étrangères, Ali-Pacha et Fuad-Effendi. On s’accorde à leur reconnaître une étendue d’esprit bien supérieure à celle dont Réchid-Pacha a pu faire preuve dans les divers postes qu’il a occupés ; mais auront-ils plus de volonté que l’ancien grand-vizir ? Oseront-ils briser les obstacles devant lesquels il a toujours reculé ? Ali-Pacha et Fuad-Effendi sont jeunes encore et appartiennent à la seconde génération du parti de la réforme. La première a dit son dernier mot avec Réchid-Pacha. Si la seconde ne donnait pas une impulsion plus vive, plus décidée, plus générale à la réforme, il y aurait lieu peut-être de douter que cette vaste et généreuse entreprise atteigne jamais son but. Le danger ne serait pas seulement dans les forces que pourrait reprendre le vieux parti turc, dont les dernières crises ministérielles paraissent avoir ranimé les espérances, et qui déjà, assure-t-on, trouve un appui dans l’héritier présomptif de l’empire, Abdul-Asiz, frère du sultan. Les populations chrétiennes de la Turquie d’Asie, comme celles de la Turquie d’Europe, montrent pour leur développement politique et administratif autant de zèle que les Turcs mettent de lenteur à satisfaire cette légitime ambition ; condamnées à une trop longue attente, elles perdraient patience. Alors, sans nul doute, les élémens d’insubordination si nombreux dans l’empire éclateraient de toutes parts et sous toutes les formes. Si l’on compare l’état précaire de l’armée ottomane à la puissance militaire de la Russie et de l’Autriche, l’une et l’autre hostiles à la Turquie, on conçoit que les conséquences d’une pareille éventualité seraient incalculables.

Les États-Unis sont à la veille des élections présidentielles. Cinq candidats sont en présence : M. Franklin Pierce, unique candidat des démocrates : le général Scott, candidat officiel des whigs, adopté par la convention de Baltimore ; M. Daniel Webster, porté par les whigs dissidens, principalement dans le Massachusetts ; M. Hale, porté par les free soilers, et enfin un M. Goodell, porté par les abolitionistes extrêmes, et dont la candidature est parfaitement insignifiante. Un seul de ces candidats a réellement de grandes chances de succès, c’est M. Franklin Pierce. Aucune opposition n’a été faite au sein du parti démocratique contre sa nomination ; il est accepté à la fois par les deux grandes fractions de ce parti, les vieux démocrates (old hunkers) et la jeune Amérique. Sa très obscure personne a été défendue, admirée et comblée d’éloges à la fois dans la même soirée par le général Gass et le représentant le plus emphatique de la jeune Amérique, M. Douglas. C’est dans la réception qui leur a été faite à New-York par le club des jeunes démocrates que ces deux sénateurs ont prononcé leurs discours en l’honneur de M. Pierce ; on peut louer la modération, la réserve, la fidélité à son parti que le général Cass, candidat frustré dans ses espérances, a montrées dans ce discours ; on peut louer ses sentimens religieux et le mépris qu’il a témoigné pour les doctrines démagogiques, — socialisme, mormonisme, etc., — qui commencent déjà à courir en Amérique ; mais que dire du discours de M. Douglas, que les Américains ont baptisé du sobriquet de petit géant, moins sans doute à cause des services qu’il a rendus, et qui sont peu nombreux, que pour ses métaphores et les desseins vraiment gigantesques qu’elles expriment ? M. Douglas espère bien que Cuba sera annexé, que l’Espagne le veuille ou ne le veuille pas, que le Mexique sera englouti, que les trois voies de communication entre les deux Océans, c’est-à-dire la voie du Tehuantepec, l’isthme de Panama, la voie du Nicaragua, seront percées exclusivement au profit de l’Amérique du Nord, sans participation aucune de l’Angleterre et des autres puissances européennes, sans qu’on ait à les consulter et à les admettre aux bénéfices d’une entreprise commune. Il espère aussi que les États-Unis interviendront dans tous les conflits entre les peuples et leurs gouvernemens, et bien d’autres choses encore. Rien ne peut rendre l’ardeur sanguine, l’esprit de rapacité, les pensées de convoitise, en un mot la faim et la soif de cette politique vorace, insatiable, qui, selon un proverbe vulgaire, a les yeux plus gros que le ventre. Picrochole n’est rien en comparaison de M. Douglas : Picrochole faisant les projets de Gargantua peut seul donner une idée de la politique de cet homme, qui est le représentant de la fraction la plus jeune, la plus nombreuse du parti démocratique, et conséquemment celle qui a le plus d’avenir, hélas ! La salle où ce discours a été prononcé était comble ; il a même fallu que des orateurs haranguassent la foule qui se tenait aux portes, ne pouvant entrer, désireuse qu’elle était d’avoir aussi sa part de ces friandises patriotiques. On peut voir déjà entre quelles influences contraires sera balancé le prochain gouvernement, si M. Pierce, comme tout le fait supposer, devient président de l’Union. La résistance, qui sera trop faible malheureusement, viendra du côté du général Cass et de ses amis, et l’esprit d’entreprise à outrance, le go-ahead à toute bride, viendra du côté de M. Douglas. Heureux les États-Unis si l’influence de ce dernier et de ses pareils ne l’emporte pas tout-à-fait î La locomotive républicaine, qui va déjà assez bon train, va être chauffée comme elle ne l’a jamais été jusqu’ici. Pourvu qu’il n’arrive pas à l’Union américaine ce qui arrive trop souvent à ses Imteaux à vapeur et sur ses chemins de fer !

La candidature de M. Haie ne fait naturellement aucun progrès ; elle ne sort pas du cercle d’une petite coterie dans chaque état ; çà et là de maigres meetings sont tenus en son honneur, mais n’amènent aucun résultat. La candidature du général Scott est en voie de sombrer tout-à-fait, à moins que quelque incident imprévu ne la relève. Les démocrates ont exploité cruellement les antécédens du général, divers épisodes de sa vie, ses opinions antérieures sur les émigrans, son ancienne union avec les natifs Américains. Lors de ses relations avec ce parti éphémère, le général Scott aurait proposé qu’on soumît à des conditions très dures les émigrans qui voudraient acquérir les droits de citoyens des États-Unis. La publication rétrospective de certaines lettres du général à ce sujet a suffi pour que les votes des émigrés allemands, grands partisans des candidatures militaires, lui fussent retirés. Les whigs ne l’ont pas mieux traité : les uns ont fait scission et se sont retournés vers M. Webster, les autres ont exprimé hautement leur mécontentement d’un tel choix ; un journaliste qui a de la célébrité et du talent, M. Horace Greeley, whig à tendances socialistes, a affublé irrévérencieusement le générail du sobriquet de fuss and feathers (l’homme au grand fracas et aux grands plumets). L’hostilité des whigs s’est manifestée dans plus d’une occasion, surtout dans un certain meeting tenu à New-York, où personne ne se rendit, et où M. Stanly de la Caroline du nord se vit réduit à défendre le général Scott devant des banquettes vides. Le général Scott voyage en ce moment dans l’ouest, où il s’est rendu pour choisir l’emplacement d’un asile militaire ; partout sur son passage les populations le saluent, mais elles le saluent plus qu’elles ne l’applaudissent, et elles témoignent leurs sympathies au soldat et au citoyen beaucoup plus qu’au candidat présidentiel. C’est à peine s’il a été fait allusion à la prochaine élection durant tout ce voyage. Le mécontentement des whigs pour le choix de la convention de Baltimore a favorisé la candidature de M. Webster, à qui il ne manque que le temps pour arriver peut-être à maturité. Malheureusement l’époque de l’élection est proche, et il est trop tard pour rallier le parti whig tout entier. Les discours très éloquens de M. Winslow à Boston, les protestations des whigs dissidens du Massachusetts, l’irritation des whigs de New-York et des whigs du sud, ne serviront qu’à dissoudre encore davantage ce grand parti, et ne feront pas plus pour M. Webster que n’ont fait la question des pêcheries ou l’affaire des îles Lobos. U faut s’attendre à un président démocratique, à un changement complet de politique, et peut-être à une plus grande précipitation encore des ambitions nationales.
ch. de mazade.