Chronique de la quinzaine - 31 mars 1899

Chronique n° 1607
31 mars 1899


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.


Le 21 mars, lord Salisbury et M. Paul Cambon ont signé à Londres un arrangement relatif aux affaires d’Afrique. C’est là un fait très important. Il met fin à une situation confuse, où les intérêts mal définis et les prétentions indéterminées de l’Angleterre et de la France menaçaient de plus en plus d’amener des conflits. Les événemens de ces derniers mois sont présens à toutes les mémoires : personne n’a oublié les heures difficiles que nous avons traversées. On a vu subitement apparaître des périls qui étaient hors de proportion avec les intérêts en cause, au moins de notre côté. Il y a eu un moment où si, de part et d’autre, on n’avait pas apporté la plus grande prudence dans les rapports des deux pays, la guerre aurait pu éclater. La guerre pour des questions africaines ! La guerre avec l’Angleterre ! L’histoire n’aurait pas eu assez de sévérités pour les gouvernemens qui, soit d’un côté du détroit, soit de l’autre, auraient déchaîné ce fléau. La marche de la civilisation en Europe, en Afrique, et encore dans d’autres parties du monde, en aurait été profondément affectée, ralentie et troublée. L’effet aurait été supérieur à la cause qui l’aurait produit.

Le nuage est aujourd’hui dissipé, et l’arrangement du 21 mars en a fait disparaître les dernières traces. A nos yeux, c’est là son principal mérite. Nous avons dû faire des concessions pour obtenir ce résultat, et l’arrangement du 21 mars n’est pas une victoire diplomatique. La satisfaction même qu’il cause en Angleterre serait pour nous un avertissement, si nous voulions le présenter comme tel. Au reste, nous avons dit bien souvent et il n’est pas inutile de rappeler aujourd’hui que rien n’est plus décevant que ce qu’on appelle une victoire diplomatique. C’est un compte qui s’ouvre, et où généralement il faut tôt ou tard payer sa prétendue gloire. Les meilleurs arrangemens sont ceux qui, pour des motifs différons, assurent à leurs signataires des avantages à peu près équivalens. Si l’un des deux contractans s’aperçoit qu’il a été dupe, il n’a pas de cesse ni de repos avant de s’être procuré une compensation quelconque. Il est toujours dangereux de triompher trop haut dans les rapports internationaux. Au reste, nous sommes pour le moment à l’abri de semblables illusions. L’arrangement du 21 mars est raisonnable, rien de plus. Nous ne pouvions guère espérer mieux, et peut-être aurions-nous obtenu encore moins, si nous avions laissé se prolonger une situation qui, du matin au soir, pouvait être obscurcie par de nouveaux orages. Notre gouvernement a profité de la première accalmie qui s’est offerte ; il a bien fait. Désormais l’Angleterre ne peut plus se tromper sur nos dispositions. Nous avons suffisamment montré qu’elles étaient conciliantes ; on n’a plus rien à nous demander pour confirmer cette démonstration. M. Delcassé à Paris et M. Paul Cambon à Londres, en cédant ce qu’ils ne pouvaient plus ne pas céder, mais en réservant le reste, ont donné un gage de bonne volonté qui, nous n’en doutons pas, a été apprécié à sa valeur. Notre situation à l’égard de l’Angleterre redevient normale. Après les émotions de ces derniers mois, c’est beaucoup que nous soyons arrivés avec elle, au bout de quelques semaines de conversation, à un accord aussi complet : l’arrangement du 21 mars avait, à ce point de vue, une opportunité particulière. Aussi a-t-il été approuvé en France comme en Angleterre, bien que pour des motifs un peu différens.

Quel en est le caractère général ? Quel en est l’objet précis ? Peu de mots suffisent pour l’indiquer. Nous renonçons à toute action personnelle dans le bassin du Haut-Nil, et on nous attribue toute la région septentrionale et orientale du lac Tchad. Il n’y a là, d’ailleurs, rien d’arbitraire, et on peut dire que l’arrangement a été fait, conformément à une vieille formule du droit des gens, sur la base de l’uti possidetis. Chacun, en somme, conserve ce qu’il a su s’approprier, et c’est ainsi que se résolvent presque toujours les contestations les plus longues et les plus difficiles. La diplomatie, quelle que soit son habileté, ne peut guère que constater un état de choses et le rendre plus ou moins durable : elle fixe un moment des choses.

Depuis plusieurs années, l’Angleterre et la France étendaient, développaient au moyen de toutes leurs ressources leur situation dans les mêmes régions de l’Afrique centrale. Les ressources de nos voisins étaient très supérieures aux nôtres. Ils avaient pour point de départ et pour base d’opérations la Basse-Egypte, où ils sont établis depuis quelque dix-huit ans, c’est-à-dire un des pays les plus beaux, les plus fertiles et les plus antiques du monde, qui leur fournissait tout ce dont ils avaient besoin. Le Nil leur servait de grand chemin. Nous n’avions, nous, pour point de départ et pour base d’opérations, que le Congo français, colonie toute neuve et d’installation rudimentaire, l’Oubangui, grande rivière qui, hier, était absolument ignorée et qui est encore aujourd’hui mal connue, puis la boucle du Niger dont on peut dire à peu près la même chose. Nous n’avions que le courage, l’héroïsme et la patience de nos explorateurs et de quelques soldats. Quelle inégalité, quelle disproportion dans les moyens employés ici et là ! D’autres que les hardis champions et pionniers de la France en auraient été découragés dès les premiers jours ; mais c’est un sentiment que les nôtres ne connaissent pas. Ils ont fait des prodiges qui ont été admirés par le monde entier. Et quel était le but que se proposaient à la fois Anglais et Français ? Pourquoi ne pas le dire, c’était le Haut-Nil. Nous avions parfaitement le droit de tendre vers le Haut-Nil aussi bien que les Anglais, de l’atteindre si nous le pouvions, et de nous y établir : mais nous sommes partis et arrivés trop tard, avec une simple poignée d’hommes décimés par les fatigues de la route. Les Anglais, sous les ordres de l’heureux sirdar Kitchener, sont partis à l’heure opportune et avec toute une armée : s’ils ne sont arrivés qu’après nous, ils avaient pour eux une immense supériorité de forces militaires et le prestige d’une éclatante victoire. Alors se sont passés les incidens sur lesquels nous n’avons pas à revenir. La rencontre des Anglais et des Français a été courtoise, mais combien périlleuse ! L’heure de la diplomatie avait sonné. Seule la diplomatie pouvait dénouer la situation, et il y avait urgence à le faire. Mais comment ? Nous étions bien obligés de reconnaître que nos entreprises dans le Bahr-el-Ghazal, quelque honorables qu’elles eussent été pour nous, avaient finalement échoué. Elles étaient venues se briser à Fachoda contre la résistance britannique. Nous devions renoncer désormais à tout établissement sur le Haut-Nil. Dès lors à quoi pouvait nous servir celui que nous avions fait au milieu des marais malsains de Meschra-er-Rek ? A quoi pouvait nous servir celui que nous avions fait au fort Desaix ? Tous ces points, où nous avions planté les jalons de notre route vers le Nil, nous devenaient inutiles : il aurait fallu l’obstination la plus aveugle pour ne pas le reconnaître. Quelques-uns des événemens qui venaient de se passer avaient un caractère définitif. De part et d’autre, l’effort le plus grand possible avait été accompli : nous ne pouvions pas demander davantage à nos explorateurs et à nos officiers. Un gouvernement sérieux devait prendre son parti d’une situation qui ne pouvait plus s’améliorer. Le moment était venu de distinguer, dans l’ensemble de nos opérations, le passif et l’actif, de liquider l’un et de réaliser l’autre. C’est ce que nous avons fait. D’après ce qui précède, on comprend que nos sacrifices ont dû être sensibles. Nous n’y insisterons pas : il est dur de perdre en un jour le travail de plusieurs années. Mais les avantages qui nous ont été concédés ont aussi leur importance. Si nous avons échoué dans notre politique africaine orientale, nous avons réussi un peu plus à l’Ouest. Le but principal que nous poursuivions dans la région du lac Tchad était d’assurer la continuité de nos possessions depuis l’Algérie jusqu’au Congo. Il y a là un empire d’une vaste étendue, dont toutes les parties ne sont pas, à beaucoup près, de même valeur, puisque le centre en est occupé par le Sahara, c’est-à-dire par la terre la plus stérile et la plus ingrate du monde. Enfin le Sahara, disait récemment un homme d’esprit, est un désert français ! C’est la part à laquelle nous réduisait lord Salisbury, avec l’ironie qui lui est propre, après notre arrangement de 1890. Nous avons cédé à nos voisins, disait-il, tout un lot de terres légères où le coq gaulois pourra gratter à son aise. Soit : mais le Sahara est comme une mer de sable, avec des îlots qu’on appelle des oasis et qui aident à le traverser, et tout autour, il y a des pays dont quelques-uns sont très fertiles et dont presque aucun n’est sans intérêt. Ce sont ces pays qui nous sont attribués par le nouvel arrangement, ainsi que les oasis qui servent à établir entre eux des communications. Dès aujourd’hui nous sommes les principaux riverains du Tchad. L’arrangement de 1890 nous avait déjà donné toute la partie nord, et celui du 18 juin de l’année dernière toute la rive orientale jusqu’au Chari, mais la rive seulement, sans aucun prolongement territorial vers l’Orient. Dans l’incertitude où elle était, comme nous, de ce que devait être l’avenir, l’Angleterre avait évité de nous ouvrir, même de très loin, même par une amorce, les voies qui conduisaient à la vallée du Nil. Donc, si nos possessions du nord et du sud du lac étaient alors reliées ensemble, c’était par un étroit couloir. Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’Angleterre nous abandonne le Baghirmi, le Ouadaï, le Kanem, le Borkou, le Tibesti, c’est-à-dire d’immenses régions qui s’étendent jusqu’à la ligne de partage des eaux entre le Niger, le Congo et le Nil ; quelques-unes au moins sont des acquisitions précieuses en elles-mêmes, et elles le sont toutes par le fait de leur continuité. Nos voisins autour du lac Tchad sont, au sud, les Allemands, en vertu de l’arrangement que nous avons fait il y a quelques années avec eux, et, au sud-ouest, les Anglais, possesseurs du Bornou. L’avenir seul dira ce que valent au juste ces contrées encore insuffisamment connues. Il faudra tenir compte aussi des facultés colonisatrices des nations appelées à les mettre en valeur. Ces facultés, chez nous, sont malheureusement inférieures à ce qu’elles sont chez les Anglais. Et nous aurons de plus grands obstacles à vaincre. Il ne suffit pas, en effet, d’avoir des colonies de production : il faut leur assurer des voies d’écoulement et des débouchés. Le Bornou et le Sokoto anglais sont riverains de la Benoué et du Niger, et par conséquent favorisés à ce point de vue. Le Baghirmi, le Ouadaï, le Kanem, le Borkou et le Tibesti français sont en rapport avec le Congo en amont des cataractes et avec le désert du Sahara. C’est pour cela que nous cherchions à nous assurer éventuellement l’accès de la vallée du Nil par le Bahr-el-Ghazal : nous aurions trouvé de ce côté une porte de sortie sur laquelle nous ne pouvons plus compter que dans une mesure incertaine. Nous verrons bientôt que, si elle nous reste entr’ouverte, ce n’est peut-être pas très largement.

Pour épuiser la question territoriale réglée par l’arrangement, il faut dire un mot du Darfour. Le Darfour est situé à l’est du Ouadaï français et à l’ouest du Kordofan anglo-égyptien. C’est une région intermédiaire située entre les bassins du Nil et du lac Tchad, et qui est à cheval sur la ligne de partage des eaux de l’un et de l’autre. Si on consulte les cartes les plus récentes et les plus conformes aux dernières connaissances géographiques, on s’aperçoit qu’il n’y en a pas deux qui se ressemblent complètement, et qui donnent au Darfour las mêmes limites. Toutes néanmoins attribuent à la vallée du Nil la plus grande partie de cette province. Dans l’incertitude où l’on était de savoir exactement où commence et où finit le Darfour, on a procédé comme on le fait toujours en pareil cas : on a décidé qu’une commission mixte, composée de commissaires anglais et français, fixerait définitivement la frontière commune, mais que son tracé ne pourrait, en aucun cas, dépasser, à l’ouest, le 21e degré de longitude est de Greenwich (18°40’ de Paris), ni, à l’est, le 23e degré de longitude est de Greenwich (20°40’ de Paris). C’est donc dans l’espace compris entre deux degrés de longitude que la commission devra opérer. Bien que l’arrangement ne le dise pas, il est à croire que les commissaires recevront pour instructions de rechercher la ligne de partage des eaux entre les deux bassins dont nous avons parlé ; c’est là effectivement le principe général dont paraissent s’être inspirés les négociateurs anglais et français. Lorsque ce travail sera terminé, une ligne conventionnelle s’étendra de la rive droite du M’bomou, rivière qui se jette dans l’Oubangui, jusqu’au 15° de latitude nord : le gouvernement de la République s’engage à n’acquérir ni territoire, ni influence politique à l’est de cette ligne, et le gouvernement anglais à l’ouest. Tel est l’engagement réciproque que lord Salisbury et M. Cambon ont pris au nom de leurs gouvernemens. La ligne est ensuite prolongée au nord jusqu’à la Tripolitaine, mais dans des conditions différentes. Nous allons y revenir. En attendant, disons un mot de la question commerciale. Le nouvel arrangement étend à de nouveaux territoires le même régime que la convention du 14 juin 1898 avait déjà appliqué aux territoires qui avoisinent le Niger. Ce régime est celui de l’égalité de traitement pour les ressortissans des deux puissances. Les citoyens français et anglais, pour leurs personnes comme pour leurs biens, les marchandises ou produits manufacturés de la France et de la Grande-Bretagne, de leurs colonies, possessions et protectorats respectifs, jouiront du même traitement pendant trente années pour tout ce qui concerne la navigation fluviale, le commerce, le régime douanier et fiscal et les taxes de toute nature. Sous cette réserve, chacune des deux puissances conservera la liberté d’établir sur son territoire tels droits de douane ou telles taxes qui lui conviendront. Nous ne critiquerons pas cette disposition. Après avoir souvent expliqué que le système des droits différentiels, tel que nous le pratiquons, était funeste à la plupart de nos colonies, nous ne sommes pas fâchés qu’on fasse l’essai du système contraire, au moins dans quelques-unes de nos possessions africaines. Loin de trouver que le champ de cette expérience soit trop large, nous le trouverions plutôt trop restreint. Il s’étend de 5° à 14° 20’ de latitude nord seulement. Au-dessus de cette ligne, la France et l’Angleterre reprennent la pleine liberté de leurs tarifs, et elles paraissent disposées à en user aussi bien l’une que l’autre. L’intervalle entre le 5e degré et le 14° 20’ comprend près de 800 kilomètres du cours du Nil. Dans ces 800 kilomètres, nous jouirons des mêmes avantages que les Anglais : mais, à dire la vérité, cela ne nous servira pas à grand’chose, à moins que nous n’ayons l’intention de diriger nos caravanes et nos marchandises sur Djibouti, afin de leur faire suivre jusqu’au bout les traces de l’expédition Marchand. C’est un trajet fort long, hérissé de difficultés de toutes sortes. Il est très bien d’aboutir au Nil, à la condition pourtant de pouvoir s’en servir comme voie de communication et de trouver cette voie libre. Or le gouvernement anglo-égyptien, en prenant possession du Soudan, a annoncé l’intention d’établir une douane à Khartoum, au confluent du Nil blanc et du Nil bleu, et Khartoum est située au nord du 14° 20’, c’est-à-dire de la ligne au j sud de laquelle seulement est établi le régime de l’égalité commerciale. Nous n’avons par conséquent pour garantie, au point de vue de la circulation de nos marchandises sur le Nil, que les traditions anglaises en matière de liberté fluviale et, plus généralement, de liberté commerciale : mais, dans le cas présent, il serait difficile de dire ce que vaudra cette garantie. Il y a ici, dans l’arrangement, un point qui laisse quelque chose à désirer. Peut-être notre gouvernement n’a-t-il pas pu obtenir davantage, et peut-être aussi ne l’a-t-il pas cherché. Il a paru dominé, en effet, par la pensée, — et nous sommes loin de l’en blâmer, — que les questions égyptiennes devaient rester tout à fait en dehors de la convention nouvelle. Elles y sont restées. Il y avait là, pour nous, un intérêt supérieur à celui que pouvaient présenter nos marchandises, d’ailleurs hypothétiques, qui prendraient la voie du Nil pour se répandre dans la Basse-Egypte, ou en Europe. Ces dernières, en tout cas, ne pourraient être appelées à payer que des droits de transit. L’Egypte n’est donc en cause ni de près ni de loin dans l’arrangement du 21 mars, et peut-être importe-t-il de le dire, parce que certains journaux étrangers ont affecté de s’y tromper. La situation de l’Egypte reste ce qu’elle est, et nous n’avons pris aucun engagement de nature à nous causer la moindre gêne le jour où il conviendrait à l’Europe de s’en occuper.

Dans cette préoccupation, notre gouvernement a usé d’un détour qui ne manque pas d’ingéniosité. Nous avons eu plusieurs fois l’occasion, au cours de cette chronique, de parler de la convention du Niger signée le 14 juin dernier. Cette convention, qui est bonne et équitable en soi, bien qu’elle ait été attaquée par quelques-uns de nos coloniaux les plus ardens, ne pouvait devenir définitive qu’après avoir été approuvée par le parlement : or, elle ne lui a même pas été soumise. Les ratifications devaient en être échangées au bout de six mois ; il a fallu prolonger ce délai de six autres mois. On ne comprenait pas très bien cet ajournement : il s’explique mieux aujourd’hui. M. Delcassé, dans l’espoir de faire avec Londres un second arrangement, celui qu’il vient effectivement de conclure, désirait lui donner le caractère d’une simple annexe au premier : il a dû, en conséquence, réserver celui-ci. L’arrangement actuel porte le titre modeste de Déclaration, et il débute ainsi : « L’article IV de la convention du 14 juin 1898 est complété par les dispositions suivantes qui seront considérées comme en faisant partie intégrante. » Donc, la Déclaration du 21 mars 1899 n’est que le complément de la convention du 18 juin 1898. Il n’était pas sans intérêt de bien choisir le point de départ de nos opérations diplomatiques : ce n’est pas sur le Nil que nous l’avons pris, mais sur le Niger. Le Nil, l’Egypte, il n’en est question, ni de près ni de loin, dans la Déclaration du 21 mars. Il suffit, pour s’en convaincre, d’en relire le texte : peut-être aussi n’est-il pas inutile de l’expliquer. Il faut revenir pour cela à la ligne de séparation que nous avons laissée au 15e parallèle. Ce n’est pas nous qui l’avons interrompue à ce point, mais la Déclaration elle-même : il est vrai que la Déclaration l’a reprise aussitôt pour la prolonger jusqu’à l’intersection du tropique du Cancer avec la frontière méridionale de la Tripolitaine. Si elle ne l’avait pas fait, l’œuvre aurait été très incomplète ; nos possessions dans le centre de l’Afrique seraient restées indéterminées à l’est ; il y aurait eu là comme un trou béant, et les communications entre nos possessions du centre et du nord n’auraient plus été assurées. La continuité entre les unes et les autres aurait été aléatoire, incertaine, exposée à toutes les entreprises du dehors. Il fallait donc compléter cette ligne, et c’est ce qu’on a fait. Seulement, au lieu de la prolonger au nord en partant du 15e parallèle, les signataires de la Déclaration du 21 mars ont procédé en sens contraire. Cette fois, ils sont partis de la frontière de la Tripolitaine pour redescendre au sud ; le second tronçon de la ligne a rejoint le premier ; mais, comme on le voit, rien n’a été négligé pour donner l’impression et pour marquer très nettement, même par un procédé matériel, que l’un était distinct de l’autre, et ne remplissait pas exactement le même objet. Est-ce là une subtilité de la diplomatie ? Non, certes : il y a dans la distinction établie quelque chose de très sérieux. Nos négociateurs n’ont pas voulu confondre l’Egypte proprement dite et le Soudan plus ou moins égyptien, parce que la situation que l’Angleterre occupe dans ces deux régions n’est pas la même, et que nous ne pouvions pas la traiter comme si elle l’était. Au sud du 15e parallèle, c’est le Soudan ; au nord, c’est la vieille Egypte, telle que l’Europe la connaît depuis de longues années. Il est possible, — nous ne le préjugeons pas, — que, par le fait de la guerre et de la conquête, l’Angleterre ait acquis des droits d’une certaine nature dans le Soudan ; mais ceux qu’elle peut avoir en Egypte sont d’une nature différente. L’opinion française, et l’opinion européenne elle-même, auraient eu des réserves à faire, si nos négociateurs s’étaient bornés, après avoir tracé une ligne de séparation depuis la Tripolitaine jusqu’au N’bomou, à dire que ce qui était d’un côté appartiendrait à la France et ce qui était de l’autre à l’Angleterre. Quelle que soit pour nous la valeur du Baghirmi, du Ouadaï et des autres provinces qui viennent de nous être attribuées, nous les aurions achetées trop cher, si nous avions dû renoncer à notre entière liberté dans le concert européen, en vue des éventualités qui peuvent se produire en Egypte. Aussi l’arrangement ne contient-il rien de semblable. « Le gouvernement de la République française, dit-il, s’engage à n’acquérir ni territoire ni influence politique à l’est de la ligne frontière définie dans le paragraphe suivant, et le gouvernement de Sa Majesté Britannique s’engage à n’acquérir ni territoire, ni influence politique à l’ouest de la même ligne. » Voilà qui est très clair : passons au paragraphe désigné. Il n’y est question que de la première partie de la ligne, celle qui part du M’bomou pour atteindre au nord le 15e parallèle. L’autre partie, celle qui part du tropique du Cancer pour rejoindre le 15e parallèle, est comprise dans un second paragraphe qui n’a rien de commun avec le premier. Il s’agit purement et simplement, cette fois, de fixer la frontière orientale de nos possessions ; mais nous ne nous engageons à rien à l’est de cette ligne. A cet égard le silence est complet, et il est significatif. Nous n’avons pas voulu nous lier. Le gouvernement anglais a connu nos intentions et, en les respectant, il en a consacré la légitimité.

Au reste, ce sont surtout les intentions qui ont ici de l’importance : les moyens employés pour les exprimer en ont une moindre. Les distinctions dont nous venons de parler étaient sans doute utiles pour éviter tout malentendu, mais elles n’étaient pas indispensables. Oui, assurément, elles étaient utiles, puisqu’un certain nombre de journaux anglais s’efforcent, quand même, de rétablir les équivoques qu’elles ont dissipées. Mais elles n’étaient pas indispensables. A quoi, en effet, nous sommes-nous engagés à l’est de la première ligne, celle qui sépare le Ouadaï du Darfour et du Soudan ? A n’y acquérir ni territoire, ni influence politique, rien de plus. Quant à savoir à qui appartient le Soudan, c’est une question toute différente : n’ayant pas été posée, elle n’a pas été résolue. L’Angleterre a dit d’abord que le territoire dont il s’agit appartenait au khédive et au sultan. Elle a dit ensuite qu’une partie avait cessé en fait d’appartenir à l’Egypte et était devenue res nullius. C’est une opinion particulière et de date récente : elle est née sur le champ de bataille d’Omdurman. Cette partie du Soudan, tombée en déshérence, a été récupérée par qui ? Par l’Angleterre, nous le voulons bien, mais aussi par l’Egypte qui a donné pour cela le sang de ses fellahs. En admettant la thèse anglaise, il y a là un règlement à faire. Nous ne nous en mêlerons pas ; il ne nous intéresse plus. Mais ce que nous disons du Soudan, nous ne le disons pas de l’Egypte proprement dite. Les questions de latitude ont ici une grande importance, et ce n’est pas sans motif que la Déclaration du 21 mars y a si fortement appuyé. En résumé, si on jette les yeux sur une carte, nous avons, à l’est, arrêté nos prétentions personnelles à la ligne qui vient d’être tracée du tropique du Cancer au M’bomou : au-delà, nous n’avons pas la moindre prétention de ce genre, et nous respecterons tous les droits, ceux de l’Angleterre, car nous ne nions pas qu’elle n’ait pu acquérir des droits moraux, mais aussi les droits positifs que l’Egypte et la Porte ont conservés intacts pour le moins dans la Basse-Egypte, au nord du 159 parallèle.

Tel qu’il est, l’arrangement que nous venons de conclure ne peut porter ombrage à aucune puissance européenne : aussi a-t-il été accueilli presque partout avec satisfaction. Les rapports tendus qui existaient entre la France et l’Angleterre étaient pour tout le monde un sujet de préoccupation : désormais ils sont redevenus ce qu’ils auraient toujours dû être, et ce qu’il n’a pas dépendu de nous qu’ils n’aient toujours été. On nous a su gré de la prudence, de la patience même que nous avons montrée dans des momens pénibles, et finalement de la modération avec laquelle nous avons dénoué une crise qui a inquiété les intérêts de tous. L’Italie pourtant, quelle que soit la sympathie sincère qui préside aujourd’hui à nos relations mutuelles, a paru, si on s’en rapporte au langage de quelques-uns de ses journaux, éprouver à la lecture de notre arrangement une surprise qui n’était pas exempte de quelque déception. Pourquoi ? Nous aurions de la peine à le comprendre si on ne nous l’expliquait pas. L’Italie, non pas pour le présent, mais pour l’avenir, et un avenir peut-être encore lointain, a des ambitions méditerranéennes que nous trouvons de sa part toutes naturelles. Depuis que nous avons occupé la Tunisie, — parce que, en vérité, nous ne pouvions pas faire autrement, — satisfaits de notre lot dans l’Afrique septentrionale et n’ayant pas la moindre velléité de l’étendre, nous nous sommes fait une loi de ne contrarier sur aucun autre point la politique de l’Italie. On aurait grand tort d’en douter de l’autre côté des Alpes. Nous n’avons pas toujours été dans la confidence de nos voisins ; sinon, nous aurions peut-être pu, plus d’une fois, leur donner des avis utiles, et nous l’aurions fait avec un désintéressement et une loyauté absolus. Mais ce n’est pas à nous qu’ils les ont demandés. Lorsque nous avons assisté au développement de leur politique coloniale, nous n’avons eu pour eux que de bons sentimens. Hier encore, nous avons vu du meilleur œil leur entreprise en Chine, et ce n’est pas de notre part qu’ils ont rencontré le moindre obstacle. Si nous avions pu leur être utiles, nous aurions mis à l’être un amical empressement. Mais enfin, et malgré le très heureux rapprochement qui s’est accompli entre nous, l’Italie s’adresse de préférence à d’autres pour combiner ses vues politiques et pour en assurer le succès. Comment aurions-nous pu deviner qu’un arrangement que l’Angleterre croyait pouvoir faire avec la France causerait à Rome le moindre déplaisir ? Les Anglais nous servent ici de répondans et de garans. Comment aurions-nous pu pressentir un désagrément quelconque pour les Italiens, là où les Anglais n’en voyaient pas ? Au reste, ils avaient raison de ne pas y en voir, et à la réflexion on le reconnaîtra à Rome. Nous ignorons les projets ultérieurs de l’Italie dans la Méditerranée ; mais, comme ils ne peuvent porter ni sur l’Egypte, ni sur la Tunisie, ni sur l’Algérie, ni sur le Maroc, à moins de faire pour les réaliser un effort très supérieur aux avantages qu’elle pourrait en recueillir, il faut bien croire que c’est à la Tripolitaine qu’elle songe éventuellement. Pour notre compte, nous n’y avons jamais songé, et nous y songeons aujourd’hui moins que jamais, car nous n’en avons aucun besoin. Notre arrangement avec l’Angleterre s’arrête à l’extrême sud de la Tripolitaine, qui n’en est pas même effleurée. Il est vrai que les journaux italiens qui, avec une grande modération dans la forme, nous le reconnaissons, avouent avoir éprouvé quelque déconvenue, parlent de l’hinterland de la Tripolitaine et retendent jusqu’au lac Tchad. Il est vrai aussi que les lignes de caravanes qui aboutissent à Tripoli par Ghât et Ghadamès suivent auparavant une ligne marquée par les oasis, et que ces oasis sont désormais reconnues par l’Angleterre comme faisant partie des territoires dans lesquels elle a renoncé à gêner notre action. Mais puisqu’on nous attribuait le Baghirmi, le Ouadaï, le Kanem, les provinces qui enveloppent le lac Tchad à l’Est et au Nord, et puisque, d’un autre côté, la vallée du Nil devenait pour nous une voie commerciale d’un accès difficile et d’une liberté douteuse, il fallait bien qu’on nous abandonnât les oasis qui servent d’étapes à travers le désert. L’Italie peut être certaine que, toutes les fois qu’elle le voudra, elle trouvera en nous de bons voisins dans toutes les parties du monde, en Afrique comme ailleurs si l’occasion s’en présente ; mais nous ne pouvions évidemment pas sacrifier nos intérêts immédiats et urgens à ses vues d’avenir encore indéterminées, et dont elle ne nous a d’ailleurs pas fait part. En a-t-elle fait part à l’Angleterre ? Pas davantage sans doute, puisque celle-ci s’est sentie parfaitement libre de conclure avec nous, en ne consultant aussi que ses seuls intérêts. Nous avions bien le droit de consulter les nôtres pour conclure avec elle. La part des sacrifices à faire a été pour nous assez grande, et, à parler franchement, les compensations que nous avons obtenues sont modestes. Si nous nous montrons satisfaits, c’est parce que nous sommes très raisonnables, et que nous attachons un grand prix au rétablissement et au maintien de nos bons rapports avec tout le monde. Nous aussi, nous avions fait des projets et des rêves ; nous avions même accompli de grands efforts pour les réaliser. Nous ne sommes pas restés dans le domaine de l’imagination, nous sommes entrés dans celui de l’action. Nous avons dû reconnaître que, sur certains points, nous n’avions pas réussi, ce qui est toujours un aveu désagréable à faire, à soi comme aux autres. Nous l’avons fait cependant, parce qu’il faut toujours finir par-là, et parce qu’il n’y avait d’ailleurs rien que d’avouable dans nos entreprises. Si l’exécution n’a pas abouti partout à un succès, elle nous a fait néanmoins assez d’honneur pour que nos regrets soient tempérés par une juste fierté.

Quoi qu’il en soit, le 21 mars 1899 restera dans notre histoire coloniale une date importante. L’arrangement de ce jour a clos pour nous, en Afrique, l’ère héroïque des explorations et des expéditions lancées un peu à l’aventure, dont les unes ont réussi et les autres échoué, et qui avaient pour mot d’ordre uniforme d’aller toujours de l’avant. La diplomatie devait venir ensuite pour constater les résultats acquis et pour les mettre en harmonie avec ceux que d’autres que nous avaient pu obtenir de leur côté. Nous avons établi les limites de notre empire africain par une série d’arrangemens successifs avec l’État indépendant du Congo, avec l’Allemagne, avec l’Angleterre. Avec cette dernière, nous avons dû nous y reprendre à plusieurs fois. La convention du Niger, de juin dernier, était évidemment incomplète ; elle laissait ouverte et indéterminée toute une partie de nos frontières à l’est du lac Tchad. Maintenant l’œuvre est terminée. De quelque côté que nous nous tournions, nous sommes éclairés sur l’étendue de notre domaine et fixés sur ses bornes. Nous savons où il commence et où il finit. C’est un grand avantage sans doute. Nous n’avons pourtant accompli que la première partie de notre tâche, et peut-être la plus facile, parce qu’elle est la plus conforme à notre caractère national : il nous reste à tirer parti des immenses territoires que personne ne nous conteste plus. Nous avons cherché jusqu’ici à en sortir pour les étendre encore ; nous n’en avons plus le droit désormais. Tenons-nous chez nous, puisque nous avons un chez nous. Après tant d’aventures, le moment est venu de pratiquer la philosophie du héros de Voltaire et de cultiver notre jardin. Il est assez grand pour suffire longtemps à notre activité.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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