Chronique de la quinzaine - 14 avril 1899

Chronique n° 1608
14 avril 1899


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.


M. le président du Conseil vient de prononcer au Puy, au milieu de ses électeurs, un discours qui a été généralement trouvé trop optimiste. Depuis le docteur Pangloss, dont le souvenir obsède l’esprit à la lecture de cette harangue, personne n’avait jeté un regard plus complaisant sur les choses et sur les hommes, et ne les avait trouvés plus dignes de confiance et d’éloges. On connaît le mot qui a rendu célèbre le chancelier Oxenstiern : « Allez voir, mon fils, avec combien peu de sagesse le monde est gouverné ! » Ce mot, M. Charles Dupuy le retourne, et il recommande volontiers son ministère comme un modèle de sagesse politique, car, dit-il, « nous devons nous rendre justice à nous-mêmes et nous voir tels que nous sommes-, sans vanité, mais sans fausse modestie. » En se regardant et en se voyant ainsi, M. Dupuy éprouve un accès de cette bonne humeur dont il a fait un système de gouvernement. Il en faut sans doute pour « ne pas se laisser aller au découragement et au pessimisme, » mais en toute chose l’excès est nuisible, et M. Dupuy a poussé cette fois l’exagération jusqu’à la limite où elle appelle inévitablement des réserves et fait naître l’incrédulité. Il se réjouit, par exemple, que le Parlement n’ait voté que cinq douzièmes provisoires ; car enfin il aurait pu en voter davantage : c’est un point sur lequel nous aurons à revenir. Il a l’air de croire que le budget aussi est voté, alors qu’il ne l’est pas, si nous en croyons le Journal officiel. Il annonce déjà comme presque résolues des questions qui ne sont encore posées que dans les esprits, et sur lesquelles le gouvernement n’a rédigé définitivement aucun projet de loi, par exemple la question du droit d’association et celle des retraites pour les ouvriers des villes et des campagnes. Perrette avec son pot au lait ne se laissait pas bercer par de plus alléchantes rêveries. Et si, au dedans, tout va bien, au dehors, tout va encore mieux. Sans doute nous avons traversé des momens pénibles, mais nous en sommes sortis plus forts, grâce aux mesures prises par nos ministres de la Guerre et de la Marine : c’est ainsi que le mal engendre quelquefois le bien. En un mot, de quelque côté qu’on se tourne, on n’aperçoit que des motifs de satisfaction.

Comment les ennemis de la République ont-ils pu choisir un pareil moment pour conspirer contre elle ? Mais, vraiment, ont-ils conspiré ? Nous ne l’aurions pas cru si M. Dupuy ne nous le donnait pas à croire. Son langage, ordinairement plus familier, devient solennel lorsqu’il parle des velléités révolutionnaires, ou, comme il dit, « des prétentions factieuses de certaines individualités qui rêvent de chimériques plébiscites ou de vaines restaurations. » En lisant ce morceau, nous avons l’étonnement de nous découvrir encore plus optimistes que M. le président du Conseil, car nous ne parvenons pas à nous faire peur à nous-mêmes d’une conspiration qui, en tout cas, n’a pas été bien sérieuse. Il est vrai que M. Dupuy s’empresse de nous rassurer : « Libre à ces individualités, dit-il, de grossir leur rôle et de grandir leur personnage ! Le pays ne se laisse pas prendre à ces gestes et à ces attitudes, et, quelles que soient les épaules sur lesquelles se dessine en lignes indécises et fuyantes le manteau de la dictature ou de la monarchie, il juge les épaules trop faibles et le manteau suranné. » On a trouvé, au Puy, ce passage fort éloquent, et les journaux rapportent qu’il a été très applaudi. Eloquence à part, nous l’applaudirions nous-même si, sous ce manteau indécis et fuyant, nous n’apercevions pas l’intention plus précise de faire croire à un péril, dont on nous aurait sauvés. Le gouvernement actuel, M. Dupuy l’a répété à maintes reprises, est un gouvernement d’union et de concentration républicaines ; or, l’union de tous les républicains, si divers d’ailleurs de principes et de tendances, ne peut se légitimer et se maintenir que si nos institutions fondamentales sont menacées. Il faut donc qu’elles le soient, pas trop pourtant, assez pour qu’on s’en occupe, pas assez pour qu’on s’en alarme. Si nous en jugeons par notre propre impression, M. Dupuy a parfaitement atteint son but : nous le croyons exactement à la hauteur des dangers qu’il nous a révélés.

« Voilà la réalité ! s’est-il écrié. Voilà la vérité ! » Nous essaierons, à notre tour, de les dégager de la situation présente, qui n’est pas tout à fait aussi bonne qu’ont pu le croire les auditeurs de M. le président du Conseil. D’abord, les Chambres ont pris leurs vacances sans avoir voté le budget, et c’est la première fois qu’un pareil fait s’est produit à ce moment de l’année. On avait voté jusqu’ici deux, ou même trois douzièmes provisoires : mais nous sommes à cinq, et, quoi qu’en dise M. Dupuy, il n’est pas sûr qu’on s’en tienne là. Le Sénat, en effet, ne reprendra sa session que le 9 mai, et, en admettant que tout ait été préparé pendant les vacances pour lui permettre d’aborder le plus tôt possible la discussion restée en retard, encore faudra-t-il auparavant prendre le temps de distribuer le rapport et de le lire. Quelque discrète que soit la discussion, elle remplira plusieurs jours, et, comme le Sénat ne votera certainement pas le projet tel qu’il est sorti des mains de la Chambre, un nouveau débat aura lieu au Palais-Bourbon. Ce sera merveille si tout est terminé le 31 mai. Au point où nous en sommes, un douzième provisoire de plus ou de moins ne tire d’ailleurs pas à conséquence : ce qui est plus grave, c’est qu’une législature qui commence ainsi est tout entière compromise, et qu’avec la meilleure volonté du monde, il devient très difficile de réparer le temps perdu. Rien ne sert de courir, dit le fabuliste. Au reste, on n’a aucune raison de croire que la Chambre, après avoir perdu sa première année, ait véritablement le ferme propos de courir pour se rattraper : elle a déjà contracté de mauvaises habitudes, et, une fois ces habitudes prises, on ne s’en débarrasse pas aisément. Si le budget de 1899 n’est pas encore voté à la fin de mai, le budget de 1900 ne pourra être déposé que très tardivement sur le bureau des Chambres, et nous parierons ce qu’on voudra qu’il ne sera pas voté le 31 décembre prochain. Il faudra recourir une fois de plus aux douzièmes provisoires. Que deviendront dès lors les promesses faites par nos députés alors qu’ils étaient simples candidats ? Que deviendront les espérances que les dernières élections avaient fait naître ? On avait annoncé de nombreuses et de fécondes réformes. A parler franchement, nous n’y avons pas beaucoup cru, mais encore fallait-il voir. Le malheur est qu’à la manière dont on procède, le temps manquera complètement aux réformes. Comment en attendre de la part d’une Chambre qui n’a pas assez de douze mois de l’année pour voter le budget le plus ordinaire, le plus banal, le plus dénué de toute originalité ? Si encore, dans cette discussion inutilement prolongée, le budget des dépenses avait été réduit, l’économie réalisée serait une compensation, et le pays en saurait gré à ses représentans. Mais on parle toujours de réduire les dépenses, et elles croissent sans cesse. Tel qu’il est sorti de la discussion de la Chambre, le budget des dépenses est en augmentation de 6 millions sur celui de l’année dernière, et on ne s’en tiendra pas là. Beaucoup de dépenses ont été atténuées sur le papier, de manière à donner au budget un équilibre apparent, mais fictif : il faudra compter maintenant avait les crédits extraordinaires ou supplémentaires. Puissions-nous nous tromper ; mais, quand même nous nous tromperions, il n’en resterait pas moins vrai qu’en pleine paix, et sans aucune raison particulière, nos dépenses se sont accrues alors qu’elles auraient dû diminuer.

Cela vient de deux causes. La première est la générosité avec laquelle beaucoup de députés disposent des deniers publics. Ils avaient pris tant d’engagemens au cours des élections dernières qu’ils ont voulu en tenir quelques-uns, d’où un assez grand nombre d’amendemens destinés à grossir les dépenses au profit de tel groupe de citoyens, mais au détriment de tous les autres. Le second motif est le manque presque absolu de contrepoids que ces tendances ont rencontré dans le Gouvernement, ou dans la commission du budget. Rien n’égale l’indifférence avec laquelle le ministère a assisté à toute cette discussion, et, quand nous disons qu’il y a assisté, le mot n’est pas tout à fait exact : la vérité est que le président du Conseil et le ministre des Finances étaient le plus souvent absens : le ministre spécial qui était en cause était laissé sur la sellette, seul et sans défense suffisante. Ses collègues paraissaient se désintéresser de ce qui pouvait lui arriver. Au ministre personnellement, il n’arrivait rien de mal : c’est son budget qui était mis au pillage. La commission l’aidait quelquefois à le défendre, mais son intervention était presque toujours inefficace. Jamais encore on n’avait vu une commission aussi dépourvue d’autorité. La majorité en est radicale : le choix qu’elle a fait de son président et de son rapporteur général en est la preuve. On pouvait espérer qu’à défaut d’autres avantages, ces choix auraient celui d’imposer plus de ménagemens aux radicaux. Mais non ! MM. Mesureur et Pelletan ont été traités par leurs amis comme s’ils avaient été de simples modérés. Certaines journées ont ressemblé pour eux à une véritable débâcle : il suffisait qu’ils fissent une proposition pour qu’elle fût repoussée, ou qu’ils s’opposassent à une autre pour qu’elle fût adoptée. M. Pelletan, qui en a pourtant vu bien d’autres, a fini par se fâcher ; il a menacé de donner sa démission ; mais il était déjà bien tard, le budget était presque complètement voté. D’ailleurs la susceptibilité de M. Pelletan était légitime. Aussi longtemps qu’il n’avait eu contre lui que la majorité de la Chambre, il s’était contenu ; mais le jour où il a été désavoué par la majorité de la commission elle-même, il a détourné ses lèvres de la coupe d’amertume. Un rapporteur ne fait que rapporter l’opinion de ses collègues, sans que ce soit toujours la sienne propre : il remplit une fonction qui exige parfois de sa part de pénibles sacrifices. Quel ne doit pas être son étonnement lorsqu’il constate que plusieurs de ceux qui, dans la commission, avaient voté d’une manière, votent d’une autre à la Chambre ? C’est que, dans le premier cas, ils votent pour satisfaire leur conscience, ce qui leur est d’autant plus facile que le vote est anonyme ; dans le second, au contraire, ils votent pour satisfaire leurs électeurs, et leur nom est reproduit par l’Officiel. Que devient un rapporteur chargé de soumettre une opinion, qui la soutient, et qui est renié par ceux au nom desquels il parle ? M. Pelletan a connu cette épreuve. Les bonnes âmes compatiront à sa peine ; d’autres penseront qu’il est fâcheux d’avoir une commission du budget dépourvue de toute action sérieuse sur la Chambre. Les radicaux qui avaient été élus dignitaires de la commission ont payé cher cet honneur : après cette première, mais illusoire satisfaction, ils ont été continuellement battus dans le détail des affaires, et on a pu constater une fois de plus la double tendance des assemblées démocratiques, qui font d’abord des choix médiocres, et ensuite ne tiennent aucun compte de leurs élus.

Le Parlement est donc parti pour ses vacances sans les avoir bien méritées. Après moins d’une année d’existence, il est peut-être trop tôt pour juger la Chambre nouvelle ; pourtant, elle a déjà manifesté son caractère à des signes qui ne trompent guère : grande incapacité pratique, absence complète d’orientation politique. Nous venons de parler de son incapacité pratique : quant à son orientation politique, où la trouver ? A peine réunie, elle a laissé tomber le ministère Méline ; il lui semblait trop modéré. On lui a donné un ministère radical ; elle l’a renversé. Faut-il en conclure qu’elle n’est ni modérée, ni radicale ; alors qu’est-elle ? Elle a aujourd’hui un ministère qui ressemble à un syndicat des opinions les plus différentes, moitié modéré et moitié radical, un peu pour tous les goûts. La Chambre, jusqu’ici, l’a laissé vivre beaucoup plus qu’elle ne l’a fait vivre : il est vrai que, pour le soutenir, il aurait fallu que quelqu’un l’attaquât. Le ministère n’a rien fait, personne n’a rien fait contre lui, la Chambre n’a rien fait pour lui. Comment expliquer cette espèce d’atonie ? C’est que toute l’activité politique se trouve pour le moment suspendue et paralysée, et le restera jusqu’à la fin de l’affaire Dreyfus, qui pourrait bien durer encore plus qu’on ne le croit. L’apparente solidité du ministère, ou du moins la paix dont il jouit et profite, vient de ce que nul, pour le moment, n’a envie de prendre sa place. Il l’occupe : autant que ce soit lui qu’un autre ; laissons-le où il est : on verra plus tard ! S’il s’était mêlé activement aux débats parlementaires, s’il y avait apporté des principes, des idées, des projets, la trêve aurait eu plus de peine à se prolonger. Mais il a évité toute imprudence de ce genre, et on ne saurait lui reprocher aucune initiative dans un sens quelconque. Quand on lui demandera plus tard ce qu’il a fait, il pourra répondre comme Sieyès : J’ai vécu.

Nous avons dit que l’affaire Dreyfus durerait peut-être plus qu’on ne l’imagine. Il y a quelques jours, l’espoir qu’elle prendrait fin au commencement de mai ne paraissait pas trop chimérique, et le pays se reprenait à respirer dans l’attente d’une délivrance prochaine. La Cour de cassation poursuivait ses travaux dans un silence relatif : on pouvait croire que déjà les passions désarmaient, ou qu’elles s’apprêtaient à le faire. Ces perspectives rassérénantes se sont subitement obscurcies, et, une fois de plus, les questions qu’on avait eu tant de peine à ra mener sur le terrain purement judiciaire ont été jetées en pâture à la curiosité publique, livrées à toutes les conversations, à toutes les discussions, à toutes les controverses. Un journal du matin s’est procuré le dossier de l’enquête faite par la Chambre criminelle et aujourd’hui soumise à la Cour de cassation. Pendant que le rapporteur désigné par la Cour étudiait ces volumineux documens, pesait la valeur de chacun d’eux, les comparait, les contrôlait les uns par les autres, et se préparait à la rédaction de son travail, une infidélité, dont la source n’a pas encore été découverte, et ne le sera peut-être jamais, permettait au Figaro de commencer la publication des pièces les plus secrètes, et de les détailler à ses lecteurs une à une et jour par jour. Le dossier avait été imprimé et distribué à quelques personnes, mais l’impression d’abord et la distribution ensuite avaient été l’objet des mesures de prudence les plus strictes. Par malheur, au temps où nous sommes, les secrets les mieux gardés n’en tombent pas moins, au bout de quelques jours, dans le domaine public ; il en a été de celui-ci comme de tant d’autres. On a ouvert une enquête sur l’origine de l’indiscrétion ; elle n’a produit aucun résultat. On a poursuivi le Figaro en police correctionnelle ; il a été condamné à une peine si légère qu’elle a seulement constaté l’impuissance de la loi. Il est démontré aujourd’hui qu’un journal ne court aucun risque sérieux à publier le dossier d’une enquête, c’est-à-dire à violer un secret où le Code d’instruction criminelle a cru voir une précieuse et même indispensable garantie. Est-il vrai, ainsi qu’on l’a prétendu, que les auteurs du procès Dreyfus aient pris certaines libertés avec le Code, et par exemple, qu’ils aient communiqué aux juges, en chambre du conseil, des pièces qui seraient restées inconnues à l’accusé et à son défenseur ? S’ils l’ont fait, et nous l’ignorons, assurément ils ont eu tort ; mais d’où vient que ceux mêmes qui leur reprochent avec le plus de vivacité d’avoir porté atteinte à la loi trouvent tout naturel et tout simple qu’un journal se soit permis de publier avant l’heure le dossier d’une instruction judiciaire ? Le secret de l’instruction, jusqu’au moment où s’ouvre l’audience publique, est-il donc une vaine formalité ? Alors, il faut le supprimer de nos codes ; mais, aussi longtemps qu’il y est resté prescrit, il faut en assurer le respect. Nous croyons, quant à nous, que ce secret est nécessaire pour permettre au juge, quel qu’il soit, d’étudier, en dehors de toutes les suggestions extérieures, l’affaire qui lui est confiée. Les bruits de la rue ne doivent pas avoir accès dans son cabinet, pas plus qu’ils ne doivent agir sur son jugement ou sur sa conscience. Nous voulons croire que la plupart des juges savent s’abstraire de ces influences si souvent passionnées, toujours diverses et mobiles ; mais en sont-ils tous capables au même degré, et la plus parfaite probité professionnelle les garantirait-elle sûrement contre les impressions de l’atmosphère ambiante ? Il y a des gens, à la vérité, — et au cours de l’affaire Dreyfus le nombre s’en est singulièrement accru, — qui sont ou qui semblent partisans d’une collaboration continuelle entre le juge et le public. On en voit qui sont tout fiers des services qu’ils croient avoir rendus. Sans eux, disent-ils, on n’aurait pas su telle chose, on n’aurait pas découvert telle autre. D’abord ils n’en savent rien, et, quand même leurs prétentions seraient justifiées une fois, par aventure, elles feraient encore, dans leur ensemble, plus de mal qu’elles ne peuvent faire de bien. En tout cas, ce n’est nia l’intervention, ni aux investigations de la curiosité publique qu’il faut attribuer la découverte du faux Henry, qui seul a pu donner ouverture à la demande en révision. Les plus fougueux défenseurs de cette révision, ceux qui ne reculaient devant aucun moyen pour l’obtenir et qui se montraient le moins difficiles sur leur choix, avaient irrémédiablement compromis leur cause, lorsque la nouvelle du faux Henry a retenti un jour sur nos têtes comme un coup de foudre. Est-ce à la vivacité des polémiques des journaux ou à la perspicacité des journalistes qu’en revient le mérite ? Non : le ministre de la Guerre seul, dans le silence du cabinet, en étudiant les pièces de plus près, en les éclairant de la lumière crue d’une lampe, a fait cette découverte, et, si ce n’est pas lui personnellement, c’est un des officiers de son cabinet agissant d’après ses ordres. M. Cavaignac était pourtant l’adversaire le plus déterminé de la révision, et il ne cherchait pas ce qu’il a trouvé. Qu’on vienne nous dire, après cela, que, sans l’intervention de l’opinion publique, rien de ce qui est arrivé ne serait arrivé, rien de ce qui a été fait n’aurait été fait ! Les partisans quand même de la révision du procès, ceux qui la réclamaient le plus impérieusement avant même d’avoir un fait nouveau à invoquer, peuvent se vanter d’avoir maintenu, envers et contre tous, la question ouverte et d’avoir empêché la prescription. Soit ; mais ils peuvent se vanter aussi d’avoir propagé la plus funeste des agitations, et au lendemain de la publication du Figaro, s’ils ne se sont proposé que de réveiller et d’entretenir cette agitation qui commençait à tomber, ils peuvent se vanter encore et se féliciter du résultat qu’ils ont obtenu.

Heureusement une certaine lassitude, trop grande désormais pour pouvoir être secouée complètement, a empêché l’émotion publique d’être aussi vive qu’elle l’aurait été quelques mois, ou même quelques semaines plus tôt. On commence à ne plus croire aussi facilement qu’autrefois : cela vient peut-être de ce qu’on a cru les unes après les autres trop de choses contraires, et qu’on est irrémédiablement fatigué de ces exercices de dislocation cérébrale. Si la première lecture du dossier avait engagé décidément l’opinion dans un sens déterminé, si tous les doutes avaient été résolus, si toutes les ombres avaient été éclaircies, enfin si la vérité s’était manifestée une et évidente, l’effet, assurément, aurait été considérable. Mais il n’en a pas été et il ne pouvait pas en être ainsi. Après le scandale du premier jour, qui a provoqué surtout le saisissement de la surprise, on s’est aperçu que les dépositions successives se contredisaient en quelque sorte méthodiquement. Des protestations, des réclamations, des explications se sont bientôt élevées et sont venues embrouiller de nouveau ce que l’on croyait commencer à entrevoir ou à démêler. Bien loin de dissiper les anciens nuages, la publication du dossier en a accumulé de nouveaux. Et peut-être était-ce là ce qu’on voulait. Quoi qu’il en soit, ceux qui avaient pris le sage parti de suspendre leur jugement, ou plutôt d’attendre celui de la Cour de cassation, n’ont vu dans cette publication qu’un motif de plus de s’en tenir à leur réserve. Nous ne sommes pas de ceux pour qui la fin justifie les moyens, et même, tout au rebours de ces casuistes, nous croyons exactement le contraire : à nos yeux, de mauvais moyens condamneraient plutôt, ou disqualifieraient la fin la plus légitime. Mais, en fait de mauvais moyens, nous n’en connaissons pas de pire que d’appeler les passions à prendre leur part dans l’œuvre propre de la justice. Si nous avons une magistrature, c’est pour se tenir en dehors et au-dessus des préventions de la foule, c’est pour s’abstraire des suggestions de la publicité, c’est pour rétablir les droits de la vérité contre les emportemens de l’opinion. Et voilà pourquoi le dossier de l’enquête aurait dû demeurer secret jusqu’au jour où la Cour de cassation aurait prononcé son arrêt.

Il y a six semaines environ, — c’était tout au commencement du mois dernier, — la nouvelle s’est répandue en Europe que l’Italie, à l’exemple d’un certain nombre d’autres grandes puissances, avait demandé à la Chine de lui céder à bail la baie de Sam-moun. Nous n’avons pas parlé tout de suite de l’incident, parce que nous pensions que le dénouement ne s’en ferait pas beaucoup attendre ; mais la demande de l’Italie a reçu un accueil assez inattendu, et il y a aujourd’hui une sorte d’arrêt dans l’affaire. La première phase en est terminée : c’est donc le moment d’en parler à nos lecteurs.

La prétention de l’Italie n’a rencontré aucune objection en Europe, et la plupart des puissances ont même déclaré la voir avec sympathie. La France est du nombre de ces dernières. Dans l’état actuel de nos rapports avec Rome, nous ne pouvons faire que de bons souhaits pour l’Italie, et, après quelques entreprises qui ne lui ont pas donné toutes les satisfactions qu’elle en espérait, nous serions heureux de lui voir obtenir quelque part un véritable succès. Le point qu’elle a choisi pour prendre pied en Chine est d’ailleurs trop éloigné de ceux où sont nos propres intérêts pour que, même en admettant dans l’état politique du Céleste Empire des transformations qui ne sont peut-être pas aussi prochaines qu’on les annonce, nous n’ayons pas à nous inquiéter des développemens ultérieurs de l’initiative italienne.

La baie de Sam-moun est située dans le Tché-kiang, au sud du Yang-tsé. L’Italie n’ignore pas que l’Angleterre s’est réservé comme zone d’influence tout le bassin du grand fleuve ; mais la province de Tché-kiang est à cheval sur les limites méridionales de ce bassin, et les deux tiers environ n’en font pas partie : ce sont ces deux tiers que l’Italie revendique. Elle aurait donc l’Angleterre pour voisine au nord ; elle aurait au sud le Japon. Le Fo-kien, en effet, est situé en face de Formose, et les Japonais, maîtres de l’île, se réservent, dit-on, cette province continentale pour le moment où la Chine serait partagée. Plus au sud, les Anglais sont à Hong-kong ; nous ne venons qu’ensuite ; et par conséquent les vœux que nous formons pour l’entreprise italienne sont dégagés de toute préoccupation personnelle. Inutile d’ajouter qu’en parlant de ces voisinages comme s’ils existaient déjà, nous anticipons sur l’avenir, et que les termes dont nous nous servons sont trop précis et trop concrets pour bien s’appliquer à la situation actuelle. Il n’en est pas moins vrai que la plupart des grandes puissances européennes ont dès maintenant jeté leur dévolu sur tel ou tel point du littoral chinois. Au nord du Yang-tsé-kiang, on trouve les Allemands dans le Chantoung ; au nord du Chantoung, on trouve derechef les Anglais à Weï-haï-weï ; et plus au nord encore les Russes. On n’aperçoit guère aucun point de la côte qui reste disponible, en dehors du golfe de Petcliili. Les Italiens ont bien fait de se presser s’ils veulent fonder un établissement en Extrême-Orient ; il leur a même fallu quelque ingéniosité pour découvrir la baie de Sam-moun, et on ne voit pas où ils auraient pu se loger ailleurs. Leur ministre à Pékin, M. di Martino, a donc été chargé de demander au Tsong-li-yamen, d’abord la baie, puis un territoire suffisant pour y établir un dépôt de charbon et y assurer un point d’appui à la flotte ; en troisième lieu, des droits de préférence pour la construction des chemins de fer et l’exploitation des mines ; enfin la concession d’une voie ferrée de 600 kilomètres, allant de la mer au lac Po-yang.

L’Italie ne s’était pas engagée dans une pareille affaire sans s’être entendue avec l’Angleterre et le Japon, destinés, comme nous l’avons vu, à devenir ses voisins immédiats, ni sans avoir pressenti les autres puissances qu’elle a trouvées favorables. On a cru d’abord que la Chine, habituée aux sacrifices, ne ferait pas beaucoup de résistance et qu’elle céderait une fois de plus ; mais on s’est trompé. Loin de se prêter aux désirs qui lui étaient exprimés, le Tsong-li-yamen a refusé d’en admettre le principe et d’en discuter la réalisation ; il a renvoyé purement et simplement à M. di Martino la note qu’il avait reçue de lui. Un pareil procédé était incorrect et blessant. Le gouvernement italien a fait ce que tout autre aurait fait à sa place ; il a protesté et demandé des explications. Le Tsong-li-yamen a répondu qu’il n’avait pas eu l’intention de donner à son refus d’entrer en pourparlers une forme désobligeante, et que, si celle qu’il avait employée avait paru avoir ce caractère, il en faisait ses excuses au gouvernement italien. C’était, assurait-il, dans l’intérêt des bons rapports entre les deux pays, et de leur maintien, qu’il jugeait préférable de ne pas entamer de négociation. On n’a pas pu obtenir de lui d’autre réponse. Alors s’est passé un fait qui est resté jusqu’ici assez mal expliqué : M. di Martino a renvoyé sa note au Tsong-li-yamen en lui donnant quatre jours pour répondre. Cela ressemblait beaucoup à un ultimatum. En agissant de la sorte, M. di Martino obéissait aux instructions générales, mais déjà anciennes, que lui avait données son gouvernement : depuis, il en avait reçu, ou il aurait dû en avoir reçu d’autres ; mais peut-être n’étaient-elles pas arrivées en temps opportun. Quoi qu’il en soit, l’amiral Canevaro a désavoué son agent et l’a rappelé. Comme il n’y avait qu’un interprète à la légation italienne, le ministre anglais, sir Claude Macdonald, a été chargé de prendre soin de ses intérêts.

En Angleterre, les journaux ont parlé en bons termes de l’Italie et de ses projets, bien qu’aucun d’eux ne l’ait fait avec chaleur. On ne sait pas trop ce qu’il faut penser des vraies intentions du Times : d’après lui, l’attitude de la Chine viendrait de ce qu’elle ne connaît pas la situation de l’Italie parmi les grandes puissances, explication qui ne paraîtra pas beaucoup plus flatteuse à l’une qu’à l’autre des deux parties. Mais certainement le Times a tort d’insinuer, et même de dire que, si l’affaire a d’abord mal tourné, c’est grâce à l’opposition de la France et de la Russie et aux conseils de résistance qui sont venus à Pékin de Paris et de Saint-Pétersbourg. Heureusement on sait à Rome à quoi s’en tenir sur nos dispositions. Tout cela, d’ailleurs, n’a pas d’importance : il est plus intéressant de connaître la pensée officielle du gouvernement anglais et du gouvernement italien, et nous la trouvons dans les débats parlementaires qui se sont produits dans les deux pays. A Londres, le langage de M. Brodrick a été circonspect et même un peu froid. Le sous-secrétaire d’État permanent au Foreign Office a dit que son gouvernement avait connu le projet de l’Italie, nation amie et alliée, et s’y était montré sympathique ; il a promis d’agir auprès du Tsong-li-yamen pour l’amener à faire une réponse plus conciliante ; mais il a répété à plusieurs reprises que le gouvernement chinois était, en somme, seul maître de la solution que comportait l’affaire. A Rome, à la Chambre d’abord et au Sénat ensuite, l’amiral Canevaro s’est naturellement abstenu d’une pareille conclusion ; il se réserve, au contraire, d’agir par tous les moyens dont il dispose, si le gouvernement chinois ne lui donne pas satisfaction ; mais pour tout le reste il s’est montré parfaitement d’accord avec les ministres de la Reine, et il a témoigné à l’Angleterre une confiance absolue. En attendant, on commence en Italie, au moins dans la presse, à se demander sur quoi cette confiance est fondée, et à éprouvera ce sujet quelques inquiétudes. Il résulte des explications de l’amiral Canevaro, si nous les avons bien comprises, que l’Angleterre a effectivement connu et approuvé les projets de l’Italie, et qu’elle s’est montrée disposée à les appuyer, mais à la condition expresse que les moyens diplomatiques seraient seuls employés ; et l’amiral Canevaro a accepté cette condition. Après avoir pris un tel engagement envers l’Angleterre, qui a donné par-là, contre certains accidens, une sauvegarde précieuse à la Chine, il faut bien avouer que le langage du ministre italien, même lorsqu’il devient très énergique, perd un peu de sa portée éventuelle et ne produit peut-être pas à Pékin tout l’effet désirable. Mais le gouvernement anglais redoute par-dessus tout le recours à la force, et il a instamment prié le gouvernement italien de ne pas en venir là, en l’assurant que la moindre étincelle déchaînerait un immense incendie. C’est ce que l’amiral Canevaro a rapporté au parlement. L’équilibre des ambitions européennes est, lui a-t-on dit, si instable en Extrême-Orient qu’il faudrait fort peu de chose pour le renverser, et alors tout pourrait arriver.

Il semble que le gouvernement anglais ait ouvert à l’amiral Canevaro un horizon bien sombre, et qu’il l’ait quelque peu surchargé de nuages. Dieu nous garde de conseiller à nos voisins de s’engager dans une aventure ! Mais enfin, si les Allemands avaient éprouvé les scrupules qu’on inspire à l’Italie, ils ne seraient pas à Kiao-tchéou. On sait comment ils s’y sont installés, montrant par-là le peu de foi qu’ils avaient dans l’efficacité des procédés purement diplomatiques. Qu’est-il arrivé depuis, et qu’arrive-t-il encore ces jours-ci ? Sauf la France, qui est satisfaite de son lot indo-chinois, presque toutes les autres puissances sont continuellement occupées à augmenter l’étendue ou l’importance du leur. On annonçait tout récemment que l’Angleterre demandait une extension nouvelle du territoire qui vient de lui être concédé à Hong-kong. Quant aux Allemands, ils se montrent peu rassurés, et non d’ailleurs sans quelques bons motifs, sur ce qui se passe dans le voisinage de leur colonie : il s’y passe en effet des actes de violence et de brutalité, comme il s’en passe d’ailleurs dans le reste de la Chine, et c’est par-là que la Chine périra. Que font les Allemands ? Ils n’hésitent pas à se substituer au gouvernement chinois pour faire la police dans les territoires à leur portée, ce qui est pour eux une occasion d’y préparer un établissement prochain. S’il ne fallait vraiment qu’une étincelle égarée pour mettre le feu au vieux continent, les Allemands et les Anglais eux-mêmes seraient bien impru-dens ! Mais on se rassure à Londres en recommandant la prudence à l’Italie, qui ne manque pas de l’observer, car, dit l’amiral Canevaro, a les procédés violens pourraient nuire beaucoup aux intérêts de l’Angleterre, notre cordiale amie, et qui se montre telle. » Nous espérons que cette confiance ne sera pas trompée, et que les moyens diplomatiques employés par l’Italie et soutenus diplomatiquement par l’Angleterre amèneront la Chine à composition. Au point où en est celle-ci, il doit lui importer assez peu de conserver la baie de Sam-moun et le territoire adjacent, d’autant plus que, si ce n’est pas l’Italie, c’est vraisemblablement l’Angleterre qui s’en emparera un jour. La Chine devrait désirer avoir affaire au plus grand nombre possible de puissances, parce que la part des unes s’amoindrit de celle des autres, et que la complication des intérêts qui se tiennent mutuellement en respect est sa meilleure chance de conserver un reste de liberté.

Mais, si l’Italie peut toujours espérer un dénouement conforme à ses vœux, elle doit en remettre la réalisation à plus tard. Chose curieuse et imprévue, sir Claude Macdonald avait à peine pris en main les affaires italiennes qu’il est parti en congé : son départ a suivi de très peu de jours celui de M. di Martino, et on se demande pourquoi il a accepté si vite une charge qu’il ne devait pas remplir. Au reste, le départ des chefs de légations européennes en Chine est devenu épidémique : on annonce maintenant que le baron de Heyking, ministre d’Allemagne, est remplacé par la baron de Ketteler, actuellement ministre à Mexico, agent distingué et qu’on dit énergique. Il semble que la plupart des puissances européennes se soient donné le mot pour opérer ensemble le renouvellement de leur personnel diplomatique, comme si elles avaient l’intention d’inaugurer une politique nouvelle. Si c’est là le vrai motif de ces changemens, on le saura bientôt. L’Italie, ayant rappelé M. di Martino et ayant vu partir sir Claude Macdonald, s’est trouvée et se trouve encore dans une situation un peu fausse. L’amiral Canevaro s’est empressé de nommer un nouveau ministre, et le marquis Salvago Raggi est parti pour rejoindre un poste qu’il connaît déjà. Mais il faut longtemps pour arriver en Chine. M. Salvago Raggi rencontrera sans doute en route, d’abord M. di Martino, et bientôt après sir Claude Macdonald, ce qui, s’il est philosophe, sera pour lui une utile leçon de choses. Il apprendra, par l’exemple du premier, à ne pas mettre trop de hâte à exécuter ses instructions et à donner à d’autres tout le temps nécessaire pour arriver : et un peu plus loin, en croisant le second, il pensera sans doute que le plus sûr en toutes choses est encore de faire ses affaires soi-même.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIÈRE.