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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1890

Chronique n° 1391
31 mars 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

Ce premier mois de printemps, mais souvent redouté pour la paix de l’Europe, est décidément, cette année, fertile en curieux et intéressans spectacles. Il nous montre les affaires humaines, les jeux de la politique dans leur infinie diversité. Rarement on a vu, à un si court intervalle, en si peu de jours, se succéder, se presser et se confondre tant d’événemens, de surprises, de coups de théâtre, de changemens à vue sur cette scène pourtant si mobile de notre monde contemporain. Songez donc ! Une crise ministérielle, à la vérité peu émouvante, en France, une crise profonde de gouvernement à Berlin, l’éclipse soudaine d’un homme qui, depuis un quart de siècle, a passé pour l’arbitre des nations, les agitations d’un jeune prince, remuant son empire et le monde d’une main impatiente, évoquant en même temps autour de lui les plus redoutables problèmes de la société européenne, le drame et la comédie, tout s’est réuni. Tout concourt, assurément, à créer une situation des plus extraordinaires. On ne sait pas, par exemple, on ne peut pas même prévoir ce qui sortira de cet ensemble de choses, ce qui en résultera pour la paix sociale et politique des peuples, où tout cela conduira. Ce qui est certain, c’est que les événemens vont vite, se poussant les uns les autres, et que, devant ces spectacles nouveaux qui se succèdent depuis quelques jours, il y a eu, il y a encore une assez indéfinissable impression d’étonnement et d’attente. On s’intéresse à tout ce qui arrive, à tout ce qu’on voit, sans être toujours bien sûr de le comprendre. On sent un peu qu’on va vers l’inconnu et qu’on ne peut néanmoins s’arrêter.

Il faut marcher et agir ! il faut suivre le mouvement, et la première condition d’une marche plus assurée, pour une nation comme la France, serait peut-être de commencer par avoir un gouvernement pour la conduire. Ce gouvernement qu’elle a perdu, comme Pierre Schlemihl avait perdu son ombre, et qu’elle cherche depuis longtemps, elle ne l’a peut-être pas retrouvé dans cette dernière crise où a disparu, au moins en partie, un ministère, d’où est sorti un autre ministère, plutôt métamorphosé et rajusté que réellement nouveau.

A dire vrai, cette crise ministérielle française, qui s’est un peu perdue dans le tourbillon européen, était devenue inévitable. On la prévoyait, on ne pouvait avoir un doute que sur l’heure où elle éclaterait et sur la manière dont elle serait dénouée. Elle existait moralement depuis trois mois, bien sûrement depuis la retraite du ministre de l’intérieur, M. Constans, qui avait hâte de quitter une maison en ruine. Le chef du cabinet, M. Tirard, pouvait seul se faire illusion sur la mesure de son autorité et croire qu’il allait prolonger son existence ministérielle en payant rançon à l’esprit de parti par le choix d’un nouveau ministre de l’intérieur radical. M. Tirard, dans son ingénuité, n’a pas compris que depuis longtemps on ne lui demandait que de s’en aller. Mais ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il est tombé justement dans une discussion où il avait la raison pour lui, où il défendait les traditions extérieures de la France, — et, ce qu’il y a de plus bizarre encore, c’est qu’il est tombé devant un vote du sénat, qu’on aurait pu croire plus disposé à la mesure dans le jugement d’une question de diplomatie commerciale des plus compliquées. La vérité est que, dans cette affaire du traité de commerce avec l’empire ottoman qui était agitée l’autre jour au Luxembourg, et qui a décidé la chute du dernier cabinet, M. Tirard, M. Spuller, se montraient fidèles aux intérêts supérieurs du pays en prolongeant, par une interprétation libérale, le régime de la nation la plus favorisée pour la Turquie. C’est une justice à leur rendre, ils sentaient le danger de compromettre des relations séculaires pour une question de douane, de toucher à tout un ensemble de transactions qui sont pour ainsi dire inséparables, qui sont comme la sanction persévérante des anciennes capitulations, qui résument le passé, les droits, les privilèges de la France dans les Échelles du Levant. Les sénateurs, quant à eux, n’ont voulu voir qu’une affaire de tarifs là où il y avait une sérieuse affaire politique ; ils ont cru que, puisque le dernier traité de commerce avec la Porte venait d’expirer, il fallait se hâter d’en profiter, que le plus pressé était de sauver les vins de l’Aude et de l’Hérault en supprimant la concurrence des raisins secs de Turquie par l’application du tarif général. On ne peut s’y tromper, cette discussion sénatoriale de l’autre jour a été, ni plus ni moins, un mouvement offensif de cet esprit de protectionnisme ardent, implacable, qui règne visiblement dans nos chambres et qui, si l’on n’y prend pas garde, menace de compromettre par ses excès tout notre système commercial. Le ministère s’est trouvé sur le chemin, — il a été culbute pour les raisins secs ! Seulement il est bien clair que ce n’est là qu’un incident, que les raisins secs n’ont été que la cause apparente de la mésaventure. En réalité, le ministère s’est affaissé ou évanoui pour bien d’autres raisons, parce qu’il ne pouvait plus vivre, parce que depuis les élections il n’a su ni prendre une position, ni avoir une politique, ni imprimer une direction en s’inspirant des sentimens évidens du pays. Il est tombé parce qu’il a laissé, par son impuissance, par ses fautes, s’altérer une situation où tout était encore possible il y a cinq mois, où tout est devenu difficile aujourd’hui. C’est la moralité de la dernière crise !

Ce ministère une fois disparu, comment allait-on le remplacer ? C’est ici que commence une comédie à laquelle on devrait être accoutumé, qui se réduit depuis dix ans à essayer de jouer le même air, en prétendant le jouer mieux. M. le ministre de la guerre s’est trouvé là fort à propos pour épargner les ennuis de longues négociations à M. le président de la république et devenir ou redevenir d’un coup de baguette chef de cabinet. On aurait dû s’en douter, à voir le soin que M. le ministre de la guerre prenait, depuis quelque temps, à ne pas se compromettre dans les querelles intimes du conseil, à être malade au moment du conflit entre M. Tirard et M. Constans. M. de Freycinet est l’homme des évolutions savantes et des solutions équivoques. Il a été ministre de la guerre avec M. Tirard, il sera tout aussi bien président du conseil à la place de M. Tirard. Il était, pour sûr, déjà prêt quand il a été appelé à l’Elysée, — et sa première pensée a été de réintégrer au ministère de l’intérieur un homme aussi habile que lui, peu embarrassé de scrupules, avec qui il était évidemment d’intelligence, M. Constans. C’était une sorte de revanche contre M. Tirard : on ne dit pas si M. le président de la république a vu avec plaisir rentrer en victorieux au pouvoir le ministre dont il s’était séparé sans regret quelques jours auparavant. M. Constans est d’ailleurs homme à avoir le triomphe modeste, et M. de Freycinet n’est pas l’homme des combinaisons trop décisives, trop tranchées. En rendant le ministère de l’intérieur à M. Constans, le nouveau président du conseil n’a pas voulu exclure son successeur éphémère, M. Léon Bourgeois, qu’il a fait passer lestement au ministère de l’instruction publique. Il a gardé de l’ancien cabinet ceux qui ont voulu rester ; il a choisi quelques autres hommes : M. Ribot, qu’il a mis aux affaires étrangères, M. Jules Roche, qu’il a placé au commerce, M. Develle, qu’il a appelé à gouverner l’agriculture. Il a mêlé tout cela, radicaux et modérés, d’une main habile aux préparations savantes, — et voilà l’affaire faite ! Le ministère a été constitué sans peine et sans effort. On s’est d’autant mieux entendu qu’on ne s’est sûrement expliqué qu’à demi : on n’a été d’accord que sur le bon effet que ferait nécessairement un cabinet où M. de Freycinet figurerait paternellement entre M. Ribot et M. Yves Guyot, entre M. Constans et M. Bourgeois. Au fond, que représente-t-il, ce ministère ainsi fait ? C’est justement ce qu’il y a de plus difficile à éclaircir. Ce n’est plus l’ancien cabinet puisqu’il a perdu M. Tirard et même M. Spuller, victime des raisins secs, sans compter M. le garde des sceaux Thévenet, victime de son zèle contre la presse devant le sénat. Ce n’est pas non plus un cabinet sensiblement nouveau. Il n’est pas né d’une manifestation parlementaire sérieuse et décisive, puisqu’il n’y a rien eu de semblable. Il est, si l’on veut, modéré, avec M. Ribot, avec M. Develle ; il est aussi radical, si l’on y tient, avec M. Yves Guyot, avec M. Bourgeois. Il est radical et modéré tout à la fois avec M. de Freycinet. C’est une représentation nouvelle de ce qu’on a longtemps appelé la concentration républicaine. La déclaration que M. de Freycinet est allé porter aux deux chambres pour son avènement n’est, en définitive, que l’expression nuancée et artificieuse de cette situation.

Le nouveau président du conseil s’est hâté de rassurer l’esprit de parti en promettant de défendre, non-seulement les institutions républicaines, mais « l’ensemble de l’œuvre démocratique » accomplie par les dernières législatures. Il a en même temps fait un cordial appel à toutes les fractions républicaines, à toutes les forces, à toutes les bonnes volontés, sans distinction, sans esprit d’exclusion. Il a laissé entrevoir, comme une terre promise, « une république large, ouverte, tolérante et paisible. » Jusque-là on n’était pas plus avancé, on ne sortait pas de l’ambiguïté. Il a fallu, à la suite de cette déclaration, une escarmouche un peu vive, sinon pour préciser absolument la situation, du moins pour mettre à nu l’éternelle et irréparable équivoque cachée encore une fois dans la combinaison nouvelle. D’un côté, M. Lockroy, à demi satisfait, à demi inquiet, serrant de plus près ce ministère naissant, a vivement réclamé des explications ; il a nettement demandé à M. le président du conseil de déclarer qu’on ne toucherait pas aux lois scolaires, qu’on les interpréterait et qu’on les exécuterait avec fermeté, — qu’il ne serait rien ajouté non plus à la loi militaire, qu’il n’y aurait aucun amendement en faveur des séminaristes. C’était le point vif ! — D’un autre côté, M. Léon Say, affectant, non sans ironie, de répondre à l’appel cordial que M. le président du conseil avait adressé à tous les républicains, M. Léon Say, prenant position au nom des modérés, a dit à peu près au ministère : Nous vous entendons, nous ne demandons pas mieux que de vous croire ; vous aurez notre appui si vous poursuivez l’œuvre d’apaisement qui est dans les vœux du pays, si vous nous donnez la république libérale et tolérante dont vous parlez, si vous interprétez et exécutez les lois avec modération ; — si, en un mot, vous faites tout le contraire de ce que vous demande M. Lockroy ! — Entre M. Léon Say et M. Lockroy, M. le président du conseil a été peut-être un instant assez embarrassé ! Au fond, par goût, il eût été sans doute avec M. Léon Say ; il n’a visiblement pas osé braver les fureurs radicales ! Il a recommencé ses jeux d’équilibre, — pour finir par tomber du côté où il a vu le danger le plus immédiat pour son ministère, du côté de M. Lockroy. Il s’est fait l’otage des radicaux, — et encore une fois l’équivoque a été percée à jour ! Ce qu’il y a de curieux, c’est cette arrogante et hypocrite affectation des partis invoquant la nécessité de respecter et de faire respecter des lois régulièrement votées, parce que ce sont des lois. Or, précisément, ces lois qu’on invoque, dont on prétend faire un dogme invariable, elles ne sont pas, le plus souvent, exécutées dans quelques-unes de leurs parties essentielles, et elles ne sont même pas exécutables. Le conseil d’état lui-même s’y perd et ne sait plus comment les interpréter. M. le ministre de la guerre, si habile qu’il soit, n’exécute certainement pas la loi militaire qu’il a contribué à faire voter, parce qu’il ne le pourrait pas, parce qu’il serait obligé de réclamer des crédits qu’il n’ose pas demander, parce qu’il se heurte à tout instant contre de véritables impossibilités morales ou matérielles ; il en est quitte pour se dérober à ses embarras par toute sorte de subterfuges qui risquent de mettre la confusion dans notre organisation militaire. Ces lois scolaires qu’on prétend maintenir dans leur intégrité, auxquelles on interdit au gouvernement de toucher, elles ne sont pas mieux exécutées ; elles deviennent ce qu’elles peuvent dans la pratique, elles restent livrées à un arbitraire indéfini, et M. Léon Say n’a eu aucune peine à démontrer que la dernière loi sur les instituteurs ne pourrait pas être appliquée, qu’elle présenterait des difficultés inextricables. Le respect des lois ! Mais il y a bien d’autres lois violées tous les jours, notamment par le conseil municipal de Paris, et on ferme les yeux ! La vérité est qu’on s’inquiète fort peu de l’exécution ou de l’inexécution des lois, que ce qu’on prétend maintenir, c’est moins les lois scolaires ou la loi militaire que l’esprit de haine et de secte qui les a inspirées, qui reste un défi permanent à une partie de la population française. On est prêt à tout accepter, on l’a dit, pourvu qu’il n’y ait pas un amendement en faveur des séminaristes, — et le gouvernement ne s’est point aperçu qu’en se prêtant à ces passions, en s’engageant à exécuter des lois de combat dans l’esprit qui les a inspirées, comme l’a dit le chef du cabinet, il se créait à lui-même une fatalité d’impuissance.

Que résulte-t-il, en effet, de la position qu’a prise M. le président du conseil ? Le nouveau ministère s’est évidemment mis dans l’impossibilité d’apaiser les divisions, de rallier autour de lui, par une prévoyante conciliation, les forces modérées du pays, sans lesquelles après tout, il ne peut rien. Il s’est réduit à cette extrémité de ne pouvoir vivre qu’en restant en bonne intelligence avec le radicalisme, en faisant chaque jour des concessions nouvelles, de peur de paraître suspect à ses alliés qui sont ses maîtres. C’est ni plus ni moins la continuation du régime qui dure depuis dix ans, qui a successivement compromis les finances publiques, la paix morale, l’ordre administratif. Ce n’est pas un gouvernement, c’est l’absence de tout gouvernement, sous les apparences d’un cabinet qui, avec des noms différens, n’est que la reproduction des cabinets qui se sont succédé. On a laissé échapper l’occasion de faire un énergique et utile effort pour redresser et relever la politique du régime. Et quel est le moment où l’on se plaît à perpétuer ce jeu des équivoques, des ministères incohérens, au risque de perdre tous les fruits d’une situation qui aurait pu, certes, avec un peu de bonne volonté, devenir facilement meilleure à la suite des élections dernières ? C’est justement l’heure où il serait le plus nécessaire d’avoir un gouvernement éprouvé et vigilant, appuyé sur la raison nationale, sur l’ensemble des forces du pays, puisant en lui-même et dans la confiance publique assez d’autorité pour en imposer aux partis et à un parlement incertain. C’est le moment où éclatent des événemens qui peuvent avoir les plus graves conséquences pour l’Europe et pour la France elle-même, que notre nation, entre toutes, est intéressée à suivre avec une attention clairvoyante.

Assurément nos crises pâlissent devant cette crise bien autrement grave et tragique qui se déroule depuis quelques semaines à Berlin. C’est donc un fait désormais accompli et irrévocable : l’homme qui, à ce déclin du siècle, a eu le rôle le plus retentissant dans le monde, M. de Bismarck a quitté la scène. Celui qui a remué, bouleversé l’Europe pour édifier par le fer et le feu un empire allemand, celui qui a tenu dans ses mains tous les fils de la politique du continent, qui depuis vingt ans s’est appelé le chancelier et qui, hier encore, était tout, n’est plus rien à Berlin ! On s’était accoutumé à le croire inébranlable dans ce poste créé pour lui et où il exerçait son omnipotence, on pouvait supposer qu’il mourrait chancelier. Il a disparu, au contraire, par le plus soudain et le plus surprenant des coups de théâtre, après avoir été obligé, c’est le mot, de se dépouiller de tous ses pouvoirs, de ses ministères, de la présidence du conseil de Prusse, du titre même de chancelier. Il n’est plus aujourd’hui qu’un fonctionnaire en retraite rendu au repos et à la solitude. Il a pu être escorté par les ovations à son départ de Berlin ; mais c’est fini, le drame est joué ! Le politique qui entrait, il y a vingt-huit ans, sur la scène en brutalisant un parlement, qui, depuis, n’a cessé d’agiter le monde par sa diplomatie et par la guerre, qui a fait sentir partout en Allemagne, en Europe le poids de sa rude main et a été assez heureux pour fonder un empire, pour imposer son alliance même à des vaincus, ce politique n’est plus que le solitaire de Friedrichsruhe ! Comment est-il tombé ? On peut chercher bien des causes ou en imaginer. La plus vraisemblable, celle qui explique peut-être tout, c’est cette incompatibilité inévitable, pour ainsi dire tout humaine, entre un jeune souverain impatient de déployer son activité, arrivant à l’empire avec des idées nouvelles, et un vieux serviteur, gonflé de ses succès, jaloux de son pouvoir, prétendant dominer même du fond de sa retraite. Le jour où ces deux caractères se sont heurtés, où l’incompatibilité irréparable a éclaté dans un dernier conflit pour quelque prérogative ministérielle ou pour la direction générale de la politique, c’est l’empereur qui est resté le maître !

Que cette lutte ait eu ses intimes péripéties, que le jeune Guillaume Il entrant déjà dans les « amères expériences, » comme il l’a dit dans une dépêche des plus bizarres, mais résolu, ait voulu décorer la disgrâce de son puissant ministre en lui donnant le titre de duc de Lauenbourg ; que le chancelier, de son côté, après avoir cru peut-être qu’on n’oserait, ait eu des frémissemens d’orgueil blessé et n’ait pas toujours gardé le secret de ses ressentimens, le fait ne s’est pas moins accompli. La lutte a eu son dénoûment, et M. de Bismarck, secouant la poussière de sa botte de cuirassier, a pu, lui aussi, se dire comme le Wallenstein de Schiller : « Un nouveau régime amène des hommes nouveaux et met bien vite en oubli les anciens services… Cependant que l’on batte le tambour, il se trouvera un autre général pour servir l’empereur. » C’est son histoire ! Vue de près, à part les raisons politiques, cette histoire offre des particularités saisissantes et tragiques. Certes, plus d’une fois, dans sa carrière, M. de Bismarck a frappé sans pitié ceux qui l’entouraient, ceux qui n’avaient d’autre tort que de ne pas se plier à ses volontés ou d’exciter ses ombrages. Il a usé de son pouvoir et de la force jusqu’à la brutalité. Aujourd’hui l’arme s’est tournée contre lui, et c’est lui qui est brisé ! Il y a mieux : l’ancien chancelier, dans ses emportemens, dans ses jalousies d’autorité, s’est montré souvent cruel pour ses princes eux-mêmes, pour l’infortuné Frédéric III, pour l’impératrice Frédéric, comme il l’avait été autrefois pour l’impératrice-reine Augusta. Il avait cru voir peut-être dans un jeune prince prêt à prendre la couronne, un souverain à souhait fait pour continuer son œuvre en écoutant ses conseils. Aujourd’hui, c’est le petit-fils et le fils qui est pour ainsi dire l’instrument de la revanche des Hohenzollern humiliés contre le ministre qui les a si souvent offensés par ses sarcasmes ou par ses rudesses. Il y a réellement d’étranges Némésis dans les affaires humaines !

Reste maintenant à savoir quelles seront les conséquences d’un événement qui ne date encore que d’hier, ce que sera cette évolution ou cette révolution qui commence en Allemagne. Le choix même que Guillaume II a fait, en désignant comme nouveau chancelier le général de Caprivi, qui peut être un officier de mérite, mais qui était jusqu’ici peu connu, ce choix indique assez que le règne des chanceliers omnipotens est fini, que l’empereur se réserve la direction de la politique de l’empire. Une seule chose est certaine. C’est qu’on entre dans une ère nouvelle, qui est un peu l’inconnu, et que la disparition d’un homme comme M. de Bismarck qui a touché à tout, qui hier encore était maître de tout, laisse momentanément une assez grande incertitude. Guillaume II, dans cette étrange dépêche qu’il adressait récemment à un ami de Weimar, disait qu’il était désormais l’officier de quart sur le vaisseau de l’État, et il ajoutait : « La route reste la même, et maintenant, eh bien ! à toute vapeur, en avant ! » C’est fort bien de ne pas craindre le danger. Malheureusement cette intrépidité de jeunesse ne supprime ni ne résout les questions que M. de Bismarck en se retirant à Friedrichsruhe laisse en suspens et que le jeune empereur, avec ses impatiences agitées, ne simplifie peut-être pas.

Quand Guillaume II, par ses rescrits et par ses discours, a soulevé tous ces problèmes sociaux qui sont le tourment de notre temps et a cru pouvoir appeler toutes les puissances en consultation dans une conférence à Berlin, il a obéi sans doute à une inspiration spontanée et généreuse. Seulement, il n’a pas vu qu’il donnait une force redoutable aux revendications ouvrières, qu’il proposait des questions insolubles à cette conférence, qui s’est réunie, en effet, à Berlin pour entendre des discours ou émettre des vœux platoniques, et qu’au lendemain de la conférence, il se retrouverait en face de ce mouvement socialiste, qui se traduit plus que jamais par des grèves, par des projets de manifestations. Que fera-t-il maintenant ? Il est, jusqu’à un certain point, engagé par ses paroles, par ses encouragemens ; il a traité le socialisme en puissance légitime, reconnue et admise dans un congrès. Se laissera-t-il aller jusqu’au bout à ce courant, qu’il ne pourra, certes, se flatter de diriger, ni de maîtriser ? Cédera-t-il, au contraire, à l’impatience d’un esprit désabusé et irrité ? Reviendra-t-il à la politique de la régression et de la force contre des revendications qu’il a lui-même sanctionnées et encouragées par ses rescrits ? Dans les deux cas, le péril serait sans doute également grand, et il aurait cela de grave qu’il pourrait ne pas rester circonscrit en Allemagne. — D’un autre côté, quelle sera l’influence des derniers changemens accomplis à Berlin sur la politique extérieure ? L’empereur, il est vrai, s’est hâté de déclarer que « la route restait la même, » qu’il n’y avait rien de changé, que l’Allemagne, aujourd’hui comme hier, entendait maintenir la paix et ses alliances. C’est, d’après toutes les apparences, l’intention de l’empereur ; c’est probablement ce que le nouveau chancelier sera chargé de déclarer aux cabinets de l’Europe. Il n’est pas moins assez clair que la disparition soudaine de M. de Bismarck a eu pour premier résultat de dérouter les chancelleries, de mettre plus vivement à nu ce qu’il y a de contraint et de précaire dans ce qu’on appelle la triple alliance. Évidemment, la situation n’est plus la même, on le sent à Rome comme à Vienne. L’entrée en scène directe et personnelle d’un jeune souverain qui, du premier coup, parle d’aller « à toute vapeur, en avant, » n’est pas de nature à simplifier les rapports et à inspirer une confiance sans réserve. Bref, ce qu’il y a de plus clair pour le moment, c’est que dans les affaires diplomatiques de l’Europe comme dans les affaires intérieures de l’Allemagne, une ère nouvelle commence avec cette révolution de pouvoir, œuvre d’un jeune prince qui ne sait peut-être pas encore lui-même ce qu’il fera demain de sa liberté reconquise et de sa puissance.

On ne peut pas dire sans doute qu’il y ait rien de changé dans l’état général des affaires britanniques, que l’Angleterre soit menacée d’une de ces crises par lesquelles passent à l’heure qu’il est d’autres pays de l’Europe. Il n’y a ni les apparences, ni les élémens réels d’une crise immédiate ou prochaine à Londres. Tout suit au contraire un cours assez paisible pour que la reine Victoria ait cru pouvoir quitter l’Angleterre et se rendre à Aix-les-Bains, où elle est allée déjà plus d’une fois depuis quelques années. Le prince de Galles, de son côté, était, ces jours derniers, à Berlin, où il était allé assister à une assemblée de l’Aigle noir, et où il a eu la chance d’être le témoin d’un grand drame, de la démission retentissante de M. de Bismarck, où il a pu aussi entendre les toasts lyriques de son impérial neveu à Blücher et à Wellington ! Le chef du cabinet, lord Salisbury lui-même enfin, s’est décidé à venir prendre quelques semaines de repos à Cannes et retremper sa santé aux bords de la Méditerranée. Puis le parlement, lui aussi, prend ses vacances de Pâques, — et en voilà pour quelques semaines ! Ce ne sont sûrement pas là les signes d’une crise imminente. Lord Salisbury en a encore pour quelque temps et l’éclipsé même du tout-puissant d’hier, du chancelier d’Allemagne, n’est pas faite pour diminuer la position du premier ministre de la Grande-Bretagne dans les conseils diplomatiques de l’Europe.

Les voyages d’agrément, et les apparences cependant ne prouvent rien. Il n’est pas moins assez visible qu’il y a depuis quelque temps un certain ébranlement en Angleterre, qu’il y a dans l’opinion, même dans le parlement, un travail qui ne laisse pas d’être menaçant pour le ministère conservateur dont lord Salisbury est le chef, dont M. Balfour et M. Goschen sont les hommes d’action. De quelque façon qu’on juge les choses, il est certain que le ministère n’est pas sorti triomphant de la dernière campagne dirigée contre M. Parnell et ses amis, que même après l’enquête et les discussions parlementaires qui en ont été la suite, il est resté fort suspect de s’être associé à des manœuvres, au moins équivoques. Lord Salisbury a eu beau se défendre ces jours passés encore et récriminer contre les conspirations irlandaises, contre l’opposition complice des révolutionnaires, des ennemis de l’intégrité de l’empire britannique : il a eu le vote pour lui à la chambre des lords comme à la chambre des communes, il n’est pas moins sorti affaibli, quelque peu éclaboussé, de ces débats qui ne cessent d’agiter le parlement. A peine le ministère avait-il échappé à ces discussions, il a éprouvé coup sûr coup, à l’improviste, ces jours derniers, deux échecs à la chambre des communes. Il n’a pu d’abord empêcher le vote d’une motion du général sir Edward Hamley au sujet des volontaires qui forment une véritable armée de réserve à côté de, l’armée régulière. Jusqu’ici, par une singulière anomalie, les volontaires sont obligés de s’équiper à leurs frais. Sir Edward Hamley, sans aucune arrière-pensée d’opposition d’ailleurs, proposait tout bonnement d’inscrire la dépense de l’équipement des volontaires au budget de l’État. C’était aussi juste que simple. Les ministres cependant, par un assez futile calcul de popularité, pour ne pas paraître augmenter les dépenses militaires, ont fait ce qu’ils ont pu pour arrêter la proposition au passage ; ils l’ont combattue sans succès. La motion a été votée malgré les ministres, malgré sir Edward Hamley lui-même, qui s’est efforcé au dernier moment de la retirer pour épargner un ennui au cabinet. Plus récemment, le ministère s’est trouvé encore en minorité à propos des chemins en Ecosse. Ce ne sont là, si l’on veut, que de simples accidens, de petits échecs qui n’ont rien de politique et de décisif. Si petits qu’ils soient, ils ne révèlent pas moins une certaine incohérence ou une certaine indiscipline de majorité. Ils sont peut-être d’autant plus significatifs qu’ils coïncident avec cette série d’élections partielles qui, depuis quelque temps, attestent un mouvement assez marqué dans le pays, un retour de fortune pour les libéraux et leur vieux chef, M. Gladstone. Un autre signe qui a bien quelque gravité enfin, c’est le discours récent par lequel lord Randolph-Churchill s’est séparé avec éclat du vieux torysme et du ministère, à l’occasion de l’enquête Parnell. Lord Randolph-Churchill peut être traité en enfant terrible du torysme et même être excommunié ; il n’a pas moins son action sur les masses conservatrices, et sa rupture n’est pas sans importance, d’autant plus que les unionistes eux-mêmes, de leur côté, ne sont pas des alliés sans conditions et sans réserves pour le gouvernement. De là un certain ébranlement, qui ne menace peut-être pas le ministère dès aujourd’hui, qui pourra le mettre en péril avant peu.

Que le ministère lui-même commence à sentir les difficultés de la situation, cela n’est guère douteux. Ces jours derniers, lord Salisbury, avant son départ pour le continent, a probablement voulu avoir une explication avec ses amis du parti conservateur qu’il a réunis un peu solennellement à Carlton-Club. Lord Salisbury s’est hâté de déclarer qu’aucune inquiétude, aucune circonstance particulière n’avait motivé la réunion. Il s’est plu à affecter la plus grande confiance, le plus parfait optimisme. Il a exposé une fois de plus avec complaisance ses projets législatifs sur la réforme agraire en Irlande, sur la dîme dans le pays de Galles, et n’a point négligé de réchauffer le zèle de ses amis en les exhortant à l’union, à la discipline. Le premier ministre de la reine a beau s’en défendre : son optimisme ressemble un peu à une décoration officielle, et ce n’est pas sans quelque raison inavouée qu’il a provoqué la réunion de Carlton-Club. Évidemment lord Salisbury est inquiet de symptômes qu’il voit se multiplier, et peut-être l’est-on encore plus autour de lui. Les plus hardis, les plus habiles de ses coopérateurs. M. Goschen, M. Balfour ne seraient pas, à ce qu’il paraît, insensibles au danger d’un affaiblissement progressif du parti conservateur et de la situation ministérielle ; ils n’auraient, dit-on, songé à rien moins qu’à un appel au pays par une dissolution anticipée du parlement. Les projets qui semblent avoir été agités un instant dans le monde ministériel indiqueraient assez qu’on se préoccupe de tous ces faits, des progrès des libéraux dans les élections partielles, des inconsistances de la majorité, des défections qui peuvent se produire, — qu’on sent l’ébranlement. Une dissolution prématurée cependant risquerait d’être une extrémité périlleuse ; au lieu de raffermir le ministère de lord Salisbury, elle pourrait au contraire précipiter un mouvement d’opinion qui se manifeste déjà sous plus d’une forme.

Aussi bien les difficultés ministérielles ne sont-elles pas rares au moment présent. Elles semblent au contraire se multiplier de toutes parts en Europe. Il y en a sûrement à Rome où la position de M. Crispi paraît devenir assez critique au milieu des malaises qui s’accroissent et des velléités d’opposition qui se manifestent. Il y en a en Hongrie où M. Tisza a été obligé de se retirer et où un nouveau ministère est à peine formé. Il y en a à Belgrade. Il y en aura peut-être demain à Madrid où le chef du cabinet, M. Sagasta, qui avait déjà assez de peine à vivre, voit s’élever et s’organiser contre lui une opposition militaire des plus dangereuses. Presque partout, au nord et au midi, on va vers une crise ou l’on en sort péniblement. Puis après la crise, ce sont les explications, les déclarations, les discussions qui souvent n’éclaircissent rien et ne créent pas une vie facile aux gouvernemens. Le fait est que de toutes parts, dans tous les pays, il y a aujourd’hui des crises ou des commencemens de crises et que la paix intérieure comme la paix extérieure des peuples reste livrée à l’imprévu.


CH. DE MAZADE.