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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1890

Chronique n° 1390
14 mars 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

Que faut-il donc croire, que peut-on attendre de ce temps où nous vivons ? Il est certain que tout s’agite, que tout est confondu et que, dans la plupart des pays, on ne sait pas où l’on va.

La vie des peuples contemporains est réellement un étrange assemblage de questions enchevêtrées, de contradictions et d’incohérences. Questions sociales, questions religieuses, questions économiques, questions de gouvernement intérieur, questions de défense nationale, questions d’alliances et de diplomatie, tout se mêle, tout se tient ; tout semble aussi se résoudre dans une sorte de crise permanente, commune aux plus grandes nations de l’Europe. Que la France, entre toutes, ait sa part d’épreuves et d’embarras dans ce vaste mouvement, c’est trop réel, puisque les partis qui la gouvernent le veulent ainsi. Le fait est qu’il y a des difficultés pour tout le monde, qu’il y a partout, en Allemagne comme en Autriche, en Angleterre comme en Italie, les mêmes problèmes, — des agitations sociales, des scissions intestines, des crises de pouvoir, des malaises économiques, qu’il y a surtout dans la plupart des pays, un intérêt commun, ces affaires du travail que l’empereur Guillaume, par une fantaisie souveraine, vient de déférer à une sorte de congrès de l’Europe. C’est un fait universel ! Et à y regarder de près, si on le voulait, ce serait encore la France qui se trouverait la nation la mieux défendue contre les grands troubles, avec ses ressources, avec son état social libéralement réformé depuis longtemps, avec le bon sens naturel de son peuple. Le malheur ou le désavantage de la France, c’est de rester livrée à des partis qui, au lieu de lui donner ce qu’elle demande, l’ordre financier, la paix morale, une protection équitable, ne sont occupés que de leurs petits intérêts. Le mauvais sort de notre pays est d’être retenu dans une situation où il ne peut réussir à voir devant lui ni une majorité éclairée dans son parlement, ni un gouvernement sérieux à la direction de ses affaires. Il ne voit que des ombres de majorité, des ombres de gouvernement. Ce n’est pas assez pour lui faire un rôle proportionné à sa grandeur dans ce laborieux et obscur mouvement où l’Europe est aujourd’hui engagée.

Certes, s’il y a un spectacle médiocre et peu rassurant, c’est celui de ce ministère qui, depuis l’Exposition et les élections, n’a jamais su où il en était, qui a failli, l’autre jour, disparaître dans une échauffourée et n’a échappé provisoirement à son sort qu’en s’humiliant, en désavouant ce qu’il avait dit la veille, en se livrant un peu plus aux influences radicales. C’est l’histoire de cette dernière crise, où tout est assez bizarre, où M. le président du conseil Tirard et M. le garde des sceaux Thévenet n’ont positivement pas joué un rôle des plus brillans.

Comment cette première crise, qui était, après tout, dans la logique des choses, est-elle arrivée ? On aurait compris qu’elle eût éclaté il y a quatre mois, il y a deux mois, lorsque le gouvernement avait à se décider pour une politique, ou plus récemment encore, il y a quelques jours, lorsque le ministère, surpris, ahuri et divisé, n’a pas su prendre la plus simple et la plus prévoyante des résolutions dans cette triste et méchante affaire de M. le duc d’Orléans. Le ministère aurait pu saisir l’occasion de se retirer, de reconnaître qu’il avait fait son temps, qu’à une situation nouvelle il fallait des hommes nouveaux ; il aurait pu aussi être renversé par un vote de la chambre. Pas du tout, ce n’est point ce qui est arrivé. L’aventure s’est produite sous une autre forme, par une altercation, en plein conseil, entre le chef du cabinet et M. le ministre de l’intérieur Constans, au sujet de la nomination du premier président de la cour de cassation. M. le président du conseil, qui a le sens de la haute mission de la magistrature, a voulu donner la première des fonctions judiciaires de France à un sénateur, après avoir donné récemment la présidence de la cour des comptes à un autre sénateur ; le ministre de l’intérieur a tenu pour la candidature d’un magistrat distingué et estimé à la cour de cassation, déjà président de chambre. Des paroles assez vives auraient été, dit-on, échangées entre les deux ministres, et la guerre a été allumée, si bien allumée, que sans plus de retard, sans attendre même la fin du conseil, M. Constans est parti pour ne plus revenir. Il faut tout dire, le choix d’un magistrat n’a été évidemment qu’un prétexte. La vérité est qu’entre le président du conseil et le ministre de l’intérieur il y avait depuis longtemps des mésintelligences visibles, un conflit d’influences à peine déguisé, que M. Tirard se sentait offusqué de l’importance de M. Constans, qui passait pour le grand électeur du scrutin de septembre, pour l’habile organisateur de la campagne contre le boulangisme. C’était le secret de la comédie ; mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est que peu de jours avant, M. le président du conseil avait saisi l’occasion d’aller de compagnie avec le ministre de l’intérieur à une fête locale au Mans, et que là, il avait solennellement juré devant les habitans du Mans, qu’il n’y avait jamais eu un dissentiment dans le cabinet, que l’harmonie la plus parfaite régnait entre les ministres. Quelques jours étaient à peine écoulés, les déclarations du président du conseil étaient peut-être encore dans la mémoire des bons habitans du Mans, — et voilà ce qui arrivait : le secret de l’harmonie ministérielle était brusquement divulgué !

Au fond, c’est peut-être bien encore M. Constans qui a été l’habile homme en s’effaçant. Cet adroit et peu scrupuleux manieur d’élections, qui a su opérer sans bruit au milieu des vociférations universelles du dernier automne, a su aussi se retirer en gardant ses avantages et en se donnant par surcroît l’air d’un défenseur des droits de la hiérarchie dans la magistrature, M. Tirard est resté maître du terrain, — un maître plus embarrassé que victorieux, — qui, sans plus de réflexion, s’est hâté de donner la mesure de son jugement et de son esprit politique. S’il voulait rester au pouvoir, il n’avait pas un moment à perdre pour choisir un nouveau ministre de l’intérieur. Il est allé tout droit le chercher dans les rangs des radicaux, parmi les lieutenans ou les amis de M. Floquet qui n’a pu qu’être satisfait d’avoir à donner son avis. L’heureux élu, M. Bourgeois, qui compte parmi les jeunes de la chambre, n’est point d’ailleurs sans mérite. Il a déjà passé dans les affaires, dans les directions administratives, dans les préfectures, même un instant à la préfecture de police pendant les heures difficiles de la démission de M. Grévy et de l’élection de M. Carnot. Il a été aussi sous-secrétaire d’état dans le ministère Floquet. C’est visiblement un homme instruit, délié, hardi, qui n’a pas manqué de faire ses conditions et de ménager son entrée. On n’a pas tardé, en effet, à voir ce qui en était. Le jour où le ministère a été interrogé au Palais-Bourbon sur cette crise de la veille où M. Constans venait de disparaître, M. le président du conseil n’a su répondre que par des explications qui n’expliquaient rien, par des banalités. Le nouveau ministre de l’intérieur, pour sa part, s’est mis du premier coup à l’aise avec son chef en l’éclipsant et en prenant sa place. Il a déroulé sans plus de façon, non sans une certaine assurance et une certaine fluidité, son programme radical. Il a parlé de la concentration républicaine, de la majorité républicaine, des conquêtes républicaines, des lois scolaires, de la loi militaire, en homme habile à caresser l’esprit de parti. Dans le fond, il n’en fera peut-être ni plus ni moins que d’autres. Il a su flatter les passions et gagner les faveurs de M. Clemenceau sans perdre celles de M. Ribot.

Chose bien évidente ! M. le président du conseil avait été écouté avec froideur, même avec impatience, et, s’il eût été seul, le ministère courait vraisemblablement, dès ce jour-là, à un désastre. C’est M. Léon Bourgeois qui a eu le succès, qui a obtenu du moins un répit. Décidément M. Tirard n’a pas de chance, il ne peut pas réussir à être un président du conseil bien sérieux ; tant que M. Constans est là, c’est M. Constans qui passe pour le chef réel, à peine déguisé, du cabinet. M. Bourgeois arrive, et c’est M. Bourgeois qui prend réellement la première place, sans s’inquiéter de ce que devient son chef. La mésaventure de M. Tirard, dans cette journée des éclaircissemens qui n’ont rien éclairci, n’a été égalée ou surpassée que par celle de M. le garde des sceaux Thévenet. Évidemment, ni M. le président du conseil ni M. le garde des sceaux n’avaient prévu ce qui allait arriver, lorsqu’il y a quelques jours l’un et l’autre, surtout M. le garde des sceaux, prononçaient devant le sénat, à propos de la loi nouvelle sur la presse, des discours animés du plus pur esprit réactionnaire. C’est leur malheur ! M. Clemenceau le leur a bien fait sentir en leur demandant d’un ton dégagé, avec une ironie acérée, si les lois répressives sur la presse comptaient aussi parmi les « conquêtes républicaines » dont avait parlé M. Bourgeois, — comment la politique de M. Bourgeois pouvait bien se compléter par la politique de M. Thévenet, défendant devant le sénat une loi de réaction. Pour le coup, M. le garde des sceaux est resté abasourdi, oubliant ce qu’il avait dit au Luxembourg, ne sachant plus si le gouvernement avait une opinion. Il a balbutié, pour finir par se dérober, déclarant humblement qu’après tout la chambre déciderait ce qu’elle voudrait. Voilà un gouvernement bien représenté !

Que reste-t-il donc de cette crise et des discours qui l’ont illustrée ou commentée ? Ce serait assez difficile à dire. Il reste un ministère à demi protégé par M. Clemenceau, si c’est la politique de M. Bourgeois qui a le dernier mot, à demi supporté par les modérés si l’on s’en tient à une politique moins accentuée, un ministère qui n’est dans tous les cas que la continuation d’une assez pauvre équivoque. Avec cela on n’a ni une majorité ni un gouvernement. On peut vivre peut-être quelques jours de plus, on ne fait pas les affaires du pays. On ne peut pas aborder sérieusement et utilement ce problème de l’équilibre financier que M. le ministre Rouvier vient de livrer à une commission du budget, nommée d’hier, et aussi incohérente que la chambre elle-même. On est réduit à cet état où le pouvoir n’est nulle part, où le pays, toujours déçu dans ses vœux, attend vainement une direction, l’apparition d’une politique qui en est encore à se dégager.

La meilleure fortune pour le ministère, tel qu’il est resté, a été de trouver devant lui, dès le lendemain de ces pénibles explications, une de ces questions où toutes les divisions des partis sont dominées ou contenues par le sentiment d’un intérêt national supérieur. C’est justement ce qui est arrivé à l’occasion de cette conférence que l’empereur d’Allemagne a proposée à toutes les puissances de l’Europe et qui a été l’objet d’une interpellation dans le parlement français. L’inconvénient de ces interpellations sur les affaires extérieures, c’est qu’elles sont le plus souvent sans utilité et qu’elles ne sont pas toujours sans péril. Rien n’est plus facile que de faire de la politique de fantaisie et de susceptibilité dans une interpellation, de céder à on entraînement de faux patriotisme, de prétendre que la France, dans sa situation, se devait à elle-même de décliner l’invitation de l’empereur Guillaume.

Qu’est-ce à dire, cependant ? La France n’est pas seule au monde ; elle a des intérêts communs avec toutes les nations, des rapports avec tous les états, avec l’Allemagne comme avec tous les autres. Elle a un ambassadeur à Berlin, de même que l’empereur d’Allemagne a un ambassadeur à Paris. La France n’a pas seulement ces relations régulières, Elle a envoyé plus d’une fois depuis quinze ans des représentans particuliers à Berlin. Elle est allée au congrès où a été signée la paix de l’Orient, après la guerre entre la Russie et la Turquie. Elle est allée à la conférence où ont été traitées les questions africaines. Elle est allée à d’autres réunions à Berlin même. Quel intérêt aurait-elle eu aujourd’hui à se retrancher dans un isolement morose, à refuser d’aller à la conférence nouvelle où doivent être traitées les affaires les plus graves, les plus délicates de l’industrie et de la vie ouvrière ? Le gouvernement français ne pouvait donc éviter d’accepter l’invitation de l’empereur Guillaume, d’autant plus qu’il avait déjà accepté une invitation semblable à Berne, et M. le ministre des affaires étrangères Spuller, il faut le dire, a mis autant de prudence que de simplicité dans ses résolutions comme dans la réponse qu’il a opposée à une interpellation plus bruyante que réfléchie. Le gouvernement a fait sur certains points ses réserves comme il le devait, comme l’Angleterre elle-même a fait les siennes. Il a choisi le mieux qu’il a pu la délégation qu’il envoie à Berlin, et en mettant M. Jules Simon à la tête de cette mission, il a prouvé qu’il entendait être bien représenté. Tout cela est simple et correct. Le gouvernement n’a rien compromis, il a évité au contraire de tomber dans le piège d’une abstention qui aurait pu n’être pas sans danger. Aussi l’interpellation est-elle restée sans écho. Tous les partis sans distinction se sont confondus dans un sentiment commun pour laisser au gouvernement sa liberté. Le ministère a été sauvé pour un jour, par une question de diplomatie ! Il n’a été sauvé que pour un jour ; il est perdu à l’heure qu’il est par une autre question de diplomatie, à la suite d’un débat sur les relations de commerce avec la Turquie. Il n’a pas pu réussir à faire accepter par le sénat un arrangement qu’il avait négocié avec l’empire ottoman et il a donné sa démission. Il a fini sa médiocre odyssée ! C’était inévitable un jour ou l’autre, parce qu’en dehors de ces questions, le ministère a sa faiblesse en lui-même. Il tombe tout simplement parce qu’à chaque incident se réveille avec plus d’intensité ce besoin d’un gouvernement plus sérieux, plus capable de longs et prévoyans desseins dans l’intérêt de la paix intérieure et de la considération extérieure de la France !

Tous ces problèmes du travail, des salaires, du capital, de la vie ouvrière, sur lesquels l’ardent et impatient empereur d’Allemagne appelle l’Europe à délibérer, ont certes un puissant intérêt pour toutes les nations. Ils ont même un tel intérêt, ils sont d’un ordre si grave, si compliqué, qu’on a de la peine à se défendre de quelques doutes sur l’issue de ces délibérations expéditives. Les délégués envoyés de toutes parts y mettront sans nul doute leur meilleure volonté ; au demeurant, ce sera un spectacle rare, — plus curieux peut-être que fécond en résultats pratiques, dût-il durer quinze jours ! Ce qu’il y a d’ailleurs, avant tout, de frappant dans cette tentative, c’est que, si elle est faite pour intéresser l’Europe, elle se lie aussi à un état assez indéfinissable de l’Allemagne, à une situation où tout commence à devenir singulier et où le rôle de l’empereur lui-même n’est pas ce qu’il y a de moins étrange.

Oui, sans doute, hommes et choses, tout change rapidement en Allemagne depuis quelque temps. Ces élections qui viennent de s’accomplir, qui ont maintenant dit leur dernier mot, révèlent assurément un état assez nouveau d’opinion, un travail qui peut déconcerter bien des calculs. Guillaume II lui-même est un souverain assez nouveau par son esprit, par ses allures, par la liberté originale et hardie avec laquelle il mène ses affaires. C’est un prince d’une nature compliquée, mêlant l’imagination romantique ou mystique de Frédéric-Guillaume IV au réalisme d’un Frédéric II, cachant peut-être plus d’un calcul sous ses impétuosités et ses inexpériences, allant tout droit aux aventures socialistes, — sans négliger de demander de nouveaux crédits militaires et en mettant au besoin la main sur son épée. Il a surtout la passion des discours et depuis longtemps vraiment il n’y a eu rien de plus curieux que cette dernière harangue qu’il adressait ces jours passés aux états de Brandebourg, réunis dans un banquet. Il parle de tout à ses fidèles Brandebourgeois : il leur parle de ses voyages, de ses méditations sur le pont de son navire entre le ciel et la mer, de son grand-père, de sa mission, de son devoir d’augmenter l’héritage qu’il a reçu, de la Bible, de ses projets. Il ne manque pas, au surplus, d’ajouter, pour l’édification complète de ses bons Brandebourgeois, que s’il est disposé à accueillir tous ceux qui voudront l’aider, quels qu’ils soient, il est résolu aussi à réduire en poussière ceux qui lui feront obstacle ! Un des traits les plus caractéristiques de ce prince intéressant et peut-être redoutable est véritablement l’impatience de s’émanciper, d’agir, de mettre à tout le sceau de son impétueuse jeunesse. Il commande des flottes aussi bien que son armée. Il déconcerte par ses rescrits, ouvre une conférence à l’Europe et fait du socialisme une puissance reconnue. Il préside son conseil d’état et se mêle à toutes les discussions, il choisit ses hommes. Il remplit de plus en plus la scène, éclipsant par degrés celui qui a passé jusqu’ici pour le premier guide de l’Allemagne. On est un peu loin de ce discours de 1888, où le jeune Guillaume II, alors prince de la couronne, placé entre la mort récente de l’empereur Guillaume ier et l’agonie de l’empereur Frédéric III, parlant à ses fidèles Brandebourgeois, désignait le chancelier comme le porte-étendard, qu’il fallait toujours suivre. Aujourd’hui, c’est lui qui est le porte-étendard ; le chancelier est à demi effacé, et c’est là justement un autre côté de cette situation aussi singulière que nouvelle de l’Allemagne.

Quelle est au moment présent la situation réelle de M. de Bismarck ? Il n’est point douteux qu’il n’est plus dans le mouvement, qu’il a été du moins étranger aux dernières résolutions, aux derniers actes de son jeune empereur. Il a commencé par se dépouiller d’une partie de ses pouvoirs dans le gouvernement de la Prusse : puis on a laissé entendre qu’il pourrait même quitter la chancellerie de l’empire pour rentrer comme M. de Moltke dans la retraite. Ce ne sont encore que des bruits ; ils répondent évidemment à une situation, à des faits qui restent à éclaircir. Cette retraite de M. de Bismarck, en effet, devient désormais bien possible. Seulement, on ne peut s’y méprendre, ce serait le commencement ou l’occasion de difficultés assez sérieuses. Cette constitution de l’empire, de l’Allemagne nouvelle, telle qu’elle a existé jusqu’ici, elle a été faite en quelque sorte par le chancelier et pour le chancelier. Seul, il a pu suffire à concentrer tant de pouvoirs, à manier les ressorts d’une organisation si compliquée, à contenir des antagonismes momentanément déguisés et toujours survivans. M. de Bismarck a eu les avantages et les inconvéniens d’une toute-puissance qui s’est imposée par le succès et qui ne se transmet pas avec un titre. Où est aujourd’hui en Allemagne le personnage public qui serait désigné pour recueillir ce lourd héritage ? Et d’un autre côté, comment partager et morceler cet héritage ? Comment substituer à une organisation, concentrée surtout dans un homme un régime en apparence plus régulier, un ministère multiple et responsable de l’empire ? La transition sera au moins épineuse. Il y a ici tous les élémens d’une crise, qui peut devenir grave avec les nouveaux mouvemens d’opinion qui se déclarent, avec les résistances qui peuvent se manifester dans d’autres parties de l’Allemagne, où la suprématie prussienne, subie en silence tant que M. de Bismarck était là, n’est déjà supportée qu’avec impatience. C’est une expérience qui commence, qui peut donner de l’occupation au nouveau règne allemand et a certes un rare intérêt pour l’Europe.

La vie devient décidément laborieuse aujourd’hui dans tous les pays, pour tous les gouvernemens qui ont à compter avec l’opinion, avec des parlemens, avec toutes les difficultés d’une situation confuse. Qu’est-ce donc dans des états à la fois vieux et à demi renouvelés comme l’Autriche-Hongrie, où il y a, avec des traditions impériales toujours survivantes, deux ministères, deux parlemens, des délégations qui sont un autre parlement, sans parler des assemblées locales qui sont de petites représentations de nationalités rivales ? À l’heure qu’il est, il y a une situation pour le moins délicate à Vienne et une crise ministérielle ouverte à Budapesth. L’empereur François-Joseph, malgré son autorité traditionnelle et toujours bienveillante, malgré l’expérience qu’il a pu acquérir dans sa tâche de souverain conciliateur, a peut-être quelque peine à se reconnaître.

Ce n’est point que les conditions soient les mêmes en Autriche et en Hongrie, que le ministère du comte Taaffe qui a le pouvoir à Vienne soit précisément menacé ; mais il est clair que le succès, qu’il se flattait d’avoir obtenu par le compromis négocié entre Tchèques et Allemands en Bohême, s’est rapidement épuisé, que le ministère se retrouve en face de difficultés renaissantes, peut-être aggravées par la désillusion. La paix, une paix de quelque durée, semble plus que jamais douteuse. D’abord les jeunes Tchèques, qui avaient contenu leur hostilité, n’ont pas tardé à laisser éclater leurs sentimens et à reprendre leur campagne de revendication. Ils refusent de se soumettre au compromis accepté par les vieux Tchèques, et avec leur ardeur de propagande, avec leur popularité, ils ont la chance de susciter ou d’entretenir une agitation redoutable. Ils mettent dans l’embarras les vieux Tchèques, qui, en se prêtant par un calcul politique à une transaction, ne veulent pas livrer les droits de leur pays. D’un autre côté, les Allemands eux-mêmes ne sont plus satisfaits et commencent à se montrer impatiens. Évidemment ils n’avaient vu dans le compromis que le premier gage d’une victoire plus complète pour le germanisme. Ils s’étaient probablement attendus à regagner plus vite leur vieille prépondérance dans les affaires de l’empire. Ils ont pris pour un changement de politique ce qui n’était qu’une suite du système de diplomatie conciliatrice que le comte Taaffe représente et pratique depuis dix ans. Ils se sont abusés, et ils semblent maintenant assez disposés à saisir la première occasion de reprendre leur opposition contre le gouvernement. De sorte qu’après un succès de quelques jours le ministère du comte Taaffe n’est pas plus avancé ; il se retrouve en présence des cléricaux qui se défient toujours des retours offensifs du germanisme et du centralisme, des Allemands, eux-mêmes déçus et irrités, des Tchèques, divisés et troublés, des fédéralistes, inquiets. C’est une œuvre à recommencer pour le comte Taaffe, le chef de cabinet qui a pourtant le mieux réussi à faire vivre ensemble toutes les nationalités de l’empire.

À Pesth, la crise a fini par éclater. Le ministre opiniâtre qui, depuis quinze ans, n’a cessé de diriger avec une sorte d’omnipotence les affaires hongroises, M. Koloman Tisza, cède devant l’orage et a été obligé de donner sa démission, sans entraîner, il est vrai, dans sa chute le cabinet dont il était le chef. Jusqu’ici, en effet, M. Tisza seul semble devoir se retirer. L’incident qui, au dernier moment, a décidé et précipité sa retraite n’a été évidemment qu’un prétexte. M. Tisza, pressé de toutes parts il y a quelque temps, s’était engagé à proposer une loi permettant au vieux Kossuth, qui réside à Turin, de garder la nationalité hongroise, quoique l’ancien dictateur ait persisté à rester en dehors de toutes les lois et qu’il ait même témoigné récemment son hostilité vis-à-vis de l’empire et de l’empereur. Cette loi paraît avoir rencontré quelque opposition dans le conseil et, vraisemblablement, l’empereur lui-même ne se prêtait pas sans difficulté à un acte exceptionnel en faveur d’un ennemi obstiné. M. Tisza a saisi cette occasion, il s’est retiré ; mais il est bien clair que sa loi de Kossuth n’est qu’un prétexte, que la retraite du premier ministre de Hongrie est la conséquence d’une série de faits, de toute une situation progressivement aggravée, devenue par degrés à peu près impossible pour un chef de gouvernement. Cette crise hongroise, elle se préparait depuis longtemps, elle était prévue et inévitable. Elle avait commencé, il y a plus d’un an déjà, avec les scènes de désordre qui éclataient à Pesth à propos de la loi militaire, qui passaient du parlement dans la rue et prenaient aussitôt le caractère d’une agitation menaçante pour le gouvernement, surtout pour la personne du président du conseil, pour la paix publique elle-même. M. Tisza, on n’en peut disconvenir, a toujours opposé une imperturbable énergie à ses adversaires du parlement, comme aux manifestations populaires ; il a eu, jusqu’à un certain point, raison de l’agitation et des agitateurs. Il avait d’ailleurs avec lui, dans ses luttes, la majorité du parlement, et il a gardé jusqu’au bout la faveur du souverain, qui n’a cessé de le soutenir. Il avait su, de plus, dans ces derniers temps, rajeunir son cabinet par des adjonctions utiles, comme celle du nouveau ministre de la justice, M. Szillagyi. La situation ne restait pas moins critique, singulièrement tendue, et lorsque, il y a quelques jours à peine, de nouvelles violences ont éclaté, le président du conseil a pu s’apercevoir que, s’il avait un moment fatigué ses adversaires, il ne les avait pas désarmés.

C’est alors qu’il s’est décidé. En réalité, M. Tisza quitte le pouvoir, non pour une loi qui n’a pas même été proposée, non devant un vote du parlement, mais parce qu’il avait épuisé pour ainsi dire son autorité, parce que pendant quinze ans de ministère, il avait suscité, par son caractère impérieux et opiniâtre, des animosités acharnées, une opposition résolue à tout pour lui rendre le pouvoir impossible. Restait à le remplacer, et c’est là l’œuvre de l’empereur François-Joseph qui n’a pas quitté Budapesth depuis que cette crise est ouverte. Jusqu’ici, le cabinet hongrois semblerait devoir être peu modifié. Le ministre de l’agriculture, le comte Szapary, prend la présidence du conseil en gardant tous ses autres collègues. En un mot, le ministère reste ce qu’il était, moins M. Tisza, qui, en rentrant comme simple député au parlement, aurait promis son appui ! À dire vrai, la situation fût-elle à demi détendue par ce changement, elle serait toujours délicate par ce seul fait que le nouveau ministère aurait ou à subir la protection un peu lourde de M. Tisza ou à compter avec son opposition. Est-ce dès lors un dénoûment ou ne serait-ce que le prélude de crises nouvelles qui pourraient n’être pas sans influence sur la politique générale de l’empire ?

Depuis que le parlement d’Angleterre est réuni, il y a déjà un mois, il n’a point eu précisément de ces débats exceptionnels qui décident des grandes affaires, quelquefois du sort d’un ministère ; il n’a pas moins eu et il a encore chaque jour ses discussions animées, et même ses scènes violentes. On aurait beau s’en défendre et vouloir se soustraire à l’éternelle et irritante obsession, c’est l’Irlande qui, à travers tout, a toujours la première place dans les luttes des partis anglais. Elle a fait sa réapparition, cette terrible et insoluble question, dès l’ouverture du parlement, à l’occasion de l’adresse. M. Parnell, celui qu’on appelle le « roi non couronné » de l’Irlande, a le premier ouvert le feu contre la politique du ministère, et naturellement il en a été pour ses frais d’éloquence auprès d’une majorité qui jusqu’ici n’a jamais manqué au gouvernement ; mais à peine la question a-t-elle été écartée dans le débat de l’adresse, qu’elle a reparu sous une autre forme, dans une discussion épisodique, qui a ravivé toutes les passions et ramené tous les chefs de partis au combat. On n’a peut-être pas oublié cette étrange campagne engagée l’an dernier dans le Times contre M. Parnell et ses amis, contre tous les home-rulers qui se trouvaient représentés comme les complices des meurtres, des crimes de toute sorte commis il y a quelques années en Irlande. C’était un procès complet, perfidement instruit, appuyé de preuves spécieuses, de révélations compromettantes, de correspondances secrètes qu’on attribuait à M. Parnell ou à ses amis et qui ressemblaient à un aveu de complicité. Jusqu’à quel point le gouvernement avait-il été mêlé par sa police, par ses communications, à la campagne accusatrice du journal anglais, on ne le savait pas, et c’était une complication de plus. Toujours est-il que l’affaire avait eu un tel retentissement jusque dans la chambre des communes qu’on ne pouvait plus la dédaigner, que les députés irlandais, eux-mêmes ne voulaient pas rester sous le coup des violentes incriminations dont ils étaient l’objet. On nommait alors une commission d’enquête composée de trois juges et chargée de rechercher la vérité. Cette commission, elle a fait son œuvre laborieuse et délicate, non sans peine, au milieu de toutes les contradictions et de péripéties souvent dramatiques. Elle a impartialement reconnu que dans tout ce qu’avait dit le Times, il y avait beaucoup d’accusations suspectes, des témoignages douteux, des lettres fabriquées ou supposées, que M. Parnell et ses collègues n’étaient ni des meurtriers, ni des complices de meurtre ; elle a en même temps admis que les députés irlandais pouvaient n’être point étrangers aux agitations de l’Irlande, à la Land-league, à des menées plus ou moins factieuses. C’est le résumé du rapport de la commission qui vient d’être soumis aux communes et qui a été l’occasion de la discussion nouvelle.

Qu’allait-on faire de ce rapport ? quelle sanction pouvait avoir l’enquête ? Le gouvernement, par une habile tactique, n’a trouvé rien de mieux que de proposer à la chambre des communes d’enregistrer tout simplement l’œuvre de la commission, qui, en dégageant les députés irlandais de tout soupçon de meurtre, les laisse cependant sous le poids d’une certaine accusation de complot, de menées factieuses. Le leader conservateur, M. Smith, s’est chargé de la motion : mais M. Parnell et ses amis ne se sont pas tenus pour satisfaits. Ils ont prétendu que, s’ils restaient des accusés à un degré quelconque, ils devaient être envoyés en jugement ; que, s’ils étaient reconnus innocens, la chambre des communes devait le déclarer sans subterfuge. M. Gladstone lui-même s’est jeté dans la mêlée, soutenant, avec une éloquence qui ne faiblit pas, que la chambre des communes doit à son honneur de rendre une complète justice à M. Parnell et à ceux qui ont été comme lui l’objet d’indignes calomnies. Il doit bien y avoir quelque perplexité, même en dehors des libéraux, jusque parmi les conservateurs, puisqu’au dernier moment, un ami de lord Randolph Churchill, M. Jennings, par un amendement nouveau, a demandé tout au moins un vote de blâme contre ceux qui ont injustement accusé des membres du parlement. Lord Randolph-Churchill lui-même vient d’intervenir par un discours d’une véhémente éloquence. Le ministère, eût-il jusqu’au bout la majorité, n’est décidément pas heureux avec cette question irlandaise, qu’il croit quelquefois avoir résolue avec ses lois répressives ou avec ses concessions agraires, et qui renaît sans cesse, à tout propos. Elle renaît dans les chambres ; elle renaît encore plus dans le pays, où les élections qui se succèdent ne sont rien moins que favorables aux conservateurs. C’est un phénomène curieux, en effet, que ce retour lent, mais incessant de l’opinion vers la politique libérale, manifesté par une série d’élections partielles. L’autre semaine, au moment même où l’on discutait l’amendement de M. Gladstone, qui a fini par être rejeté, un des districts de Londres, North-Saint-Pancras, élisait un libéral à la place d’un conservateur, et on se hâtait de dire que c’était le jugement du peuple. Ce n’était peut-être pas le jugement du peuple ; c’était du moins la preuve que l’Irlande n’a pas perdu sa cause devant l’opinion, qu’elle ne cesse pas d’être l’embarras de la vie parlementaire, de la politique britannique.


Ch. de Mazade.