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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1890

Chronique n° 1392
14 avril 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Si les partis qui divisent la France n’étaient pas éternellement incorrigibles ; si ceux qui les représentent au Palais-Bourbon et au Luxembourg ne perdaient pas tout sentiment de la réalité dans l’atmosphère factice qu’ils se créent dès qu’ils sont réunis ; s’ils gardaient à demi le don de voir clair autour d’eux, de démêler la vérité des sentimens publics, ils s’apercevraient bien vite que depuis six mois, depuis les élections dernières, ils ont perdu leur temps.

Ils l’ont assez misérablement perdu parce qu’ils n’ont su que recommencer leurs œuvres vaines. Les plus hardis, qui sont toujours les radicaux, ont essayé de ressaisir l’ascendant qu’ils sentaient leur échapper. Les timides, les prudens, qui sont toujours les modérés, ont craint de se montrer impatiens et d’être suspects de réaction. Les habiles ont louvoyé. Les uns et les autres ont tout paralysé par leurs divisions et leur impuissance. Ils n’ont su, dans ces derniers cinq mois de session, ni avoir une politique ni répondre aux vœux du pays, si bien que les vacances de six semaines qu’ils viennent de se donner pour se reposer de ce qu’ils n’ont pas fait, ressemblent à un soulagement. C’est peut-être triste à avouer pour ceux qui gardent le sentiment viril des libertés parlementaires, mais c’est ainsi ; on ne retrouve une certaine tranquillité, une tranquillité apparente et intermittente, si l’on veut, que lorsque les chambres sont séparées : au moins, pendant ce temps, on n’a pas les crises ministérielles pour les raisins secs, les interpellations qui ne font qu’embarrasser les affaires, les invalidations qui ne sont que des iniquités de parti, le spectacle perpétuel des incohérences de majorité et des faiblesses de gouvernement. On respire ! C’est l’histoire d’aujourd’hui. Au lieu de s’épuiser en débats décousus et stériles, les députés vont dans leurs conseils généraux, où ils peuvent retrouver l’influence calmante du pays. M. le président de la république lui-même profite de l’occasion pour reprendre le cours de ses voyages. Il va en Provence, il doit aller faire sa visite à la Corse ; il est toujours sûr d’être bien accueilli, parce qu’on voit en lui le représentant de la France. Le monde officiel et parlementaire, dispersé depuis quinze jours, a encore deux ou trois semaines de liberté. Rien de mieux, c’est la trêve de Pâques ; mais ce n’est évidemment qu’une trêve, un répit qui finira le jour où sénateurs, députés et ministres, revenus de leurs voyages ou de leurs provinces, se retrouveront en présence de tout ce qu’ils ont laissé en suspens, des problèmes de politique, de finances, de commerce, d’ordre moral, qui sont restés sans solution. La question est de savoir si les vacances, qui sont venues à propos nous donner quelques semaines de tranquillité, auront été une occasion de réflexions salutaires pour ceux qui peuvent avoir une influence sur les affaires publiques.

Jusqu’ici on a passé cinq mois à s’agiter, à invalider, à aller du ministère Tirard au ministère Freycinet sans plus de résultat. On n’a rien fait, c’est évident, et on ne pouvait rien faire, parce qu’on s’est obstiné à méconnaître la signification intime et vraie des élections dernières, parce qu’au lieu de s’inspirer du mouvement d’opinion qui venait de se manifester, on a voulu rajuster à tout prix une vieille majorité, prolonger le règne d’une politique malfaisante et épuisée. S’il y a cependant un fait clair et sensible, c’est que ces élections dernières, d’où tout découle, ont créé une situation nouvelle, et que, dans cette situation nouvelle, on ne peut rien, on ne peut pas surtout avoir un gouvernement sérieux si on ne tient compte des vœux du pays, des forces modérées et modératrices révélées par le scrutin universel. Le fait positif, c’est que dans ce parlement nouveau sorti du dernier scrutin, il y a les élémens de combinaisons nouvelles qui en sont peut-être encore à s’essayer, qui n’en sont pas moins possibles et deviendront nécessaires. C’est là le problème auquel on n’échappera pas un jour ou l’autre. C’est justement aussi ce qui donne un intérêt particulier à ce programme récemment publié par un certain nombre de députés de l’opposition conservatrice. Est-ce un programme précis et définitif ? le groupe de députés disposés à se rallier au nouveau manifeste s’appelle-t-il la droite indépendante, la droite constitutionnelle, ou même la droite républicaine, comme le voulait, il y a déjà des années, un homme à l’esprit résolu, mort prématurément, M. Raoul Duval ? Peu importe le nom, l’étiquette ne fait rien à l’affaire. Ce qu’il y a d’essentiel et de significatif, c’est cette révélation avérée, cette sorte de constatation authentique de l’existence d’un groupe parlementaire auquel se rallient des hommes comme M. Piou, M. Hêly d’Oissel et bien d’autres, qui entreprend de donner à la politique conservatrice une expression nouvelle, une forme plus pratique. Les « indépendans » du nouveau groupe mettent toujours sans doute les intérêts conservateurs au premier rang dans leur programme, ils ont été élus pour les défendre : c’est précisément pour mieux en assurer la défense pratique qu’ils n’hésitent pas à entrer, pour ainsi dire, dans la légalité existante, sans marchander avec la force des choses, sans mettre en doute les « institutions établies. » Leur dessein, ils ne le cachent pas, est « d’aider à la formation dans l’avenir d’une nouvelle majorité de gouvernement, » de s’abstenir de toute « opposition systématique, » de « seconder les tentatives de ceux qui essaieraient de donner satisfaction aux griefs de l’opinion. » C’est après tout la politique de la raison, de la nécessité, et, on le remarquera, c’est la politique de tous les modérés qui, rapprochés sur ce terrain, appuyés sur le pays, représentent ensemble une force avec laquelle on sera bien obligé de compter.

Les « indépendans, » puisqu’ainsi on les nomme, devaient bien s’y attendre : ils n’ont pas tardé à essuyer le feu des partis extrêmes, ils n’ont rencontré dès leur premier pas que des contradictions, des railler ries et même quelques colères mal contenues dans les camps les plus opposés. Les uns les ont accusés de manquer à leur mandat conservateur, de passer à la république, d’être des schismatiques, des défectionnaires, de recommencer les aventures ou plutôt les mésaventures du centre gauche ; les autres raillent leur timidité et les accusent de n’être que des républicains attardés, et honteux de n’entrer qu’avec des arrière-pensées et un déguisement dans la république, pour la trahir. C’est tout simple, c’était inévitable.

Il est clair que le manifeste des « indépendans » n’a pas eu de succès parmi les conservateurs partisans de toutes les monarchies, qui mettent au-dessus de tout la forme de gouvernement, qui ont pour premier mot d’ordre la guerre irréconciliable et implacable à la république et aux républicains, aux plus modérés comme aux radicaux ; mais enfin, à quoi a-t-elle servi, cette politique de l’irréconciliabilité et de l’inféodation à une forme de gouvernement ? Depuis vingt ans, ces conservateurs, doctrinaires ou polémistes passionnés, sont à l’œuvre. Ils ont été longtemps au pouvoir. Ils se sont épuisés en efforts inutiles pour des restaurations toujours fuyantes, toujours impossibles, parce que, s’ils se rapprochent dans leurs opinions conservatrices, ils sont divisés par les conflits dynastiques. Ils ont essayé de tout, même, récemment, d’une alliance hasardeuse, inavouable, où ils ont risqué la bonne renommée de leur parti. Ils n’ont réussi à rien, si ce n’est à montrer l’impuissance de leur politique. Et puis, vraiment, n’y a-t-il pas une certaine naïveté dans cette tactique obstinée des conservateurs, adversaires de toutes les transactions ? Qu’ils le veuillent ou qu’ils ne le veuillent pas, ils ne sont pas moins sous la république et dans la république. Ils sont dans les assemblées, dans les conseils généraux, dans les conseils locaux. Ils supportent le poids de « l’institution existante, » ils en subissent les lois et les duretés ; ils paient leurs impôts à la république. Ils ont, bon gré mal gré, tous les inconvéniens du régime, et ils s’en refusent les avantages ! Ils se mettent quelquefois dans l’impossibilité de défendre utilement les intérêts conservateurs qui leur sont justement chers, tandis que cette politique plus modeste, plus pratique, avouée aujourd’hui par les « indépendans, si elle eût été suivie résolument depuis longtemps, eût sans doute bien mieux servi ces intérêts. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ces malheureux « indépendans, » suspects aux conservateurs à outrance, ne le sont pas moins aux républicains eux-mêmes. Les radicaux n’ont pas assez de foudres, assez de railleries contre ces modérés qui ont la naïveté d’invoquer la garantie des « institutions existantes. » De même que certains conservateurs se retranchent dans un non possumus perpétuel, ces républicains privilégiés ont leur forteresse dont ils prétendent garder les portes. Pour eux, la première chose à faire, si on veut entrer dans le régime, c’est d’abdiquer toute indépendance, de souscrire aux lois scolaires, à la loi militaire, de subordonner la volonté de la France elle-même à leur orthodoxie. Le premier article de leur programme, c’est que la république est au-dessus de tout, même au-dessus des votes du pays, et la république se résume dans une domination de secte. Hors de là, il n’y a place pour personne, ni pour libéraux, ni pour conservateurs, pas plus pour M. Léon Say que pour M. Piou. A la bonne heure, on ne s’attendait pas à moins !

En réalité, que signifie tout ce tapage soulevé un moment dans le monde où on s’agite par le récent manifeste des « indépendans ? » Ces contradictions mêmes prouvent que l’acte de modération sensée accompli par des hommes de bonne volonté a frappé juste et lui donnent tout son caractère. Il ne répond pas aux impatiences et aux exigences des partis extrêmes, c’était à prévoir. Il est né du sentiment de cette situation nouvelle créée par les élections dernières ; il répond ace mouvement d’opinion qui s’est manifesté, qui se manifeste encore un peu partout, à cet instinct profond du pays qui a dit aussi clairement qu’il le pouvait, qu’il ne voulait ni révolution ni politique révolutionnaire et sectaire dans la république, qu’il ne demandait que l’apaisement, l’ordre dans ses affaires morales comme dans ses finances. C’est là tout et c’est assez, si les modérés de toutes nuances, qui sont plus nombreux qu’on ne le croit, savent se conduire. Ce qu’ils ont de mieux à l’aire aujourd’hui, tous ces modérés encore un peu épars, assez disposés à se rallier, c’est de ne se laisser décourager ni par les railleries, ni par les prétentions des partis, de se refuser à toutes les complicités périlleuses ; c’est de maintenir avec fermeté la position qu’ils ont prise en s’appuyant sur l’opinion et le pays.

Au milieu de ce bruit de polémiques, de ces questions stériles qui l’occupent, la divisent et l’épuisent, cependant, la France, sans y songer, serait-elle près de recommencer quelque campagne coloniale ? Va-t-elle, encore une fois, céder h cet instinct qui pousse les grandes nations européennes à se jeter sur les continens inexplorés, dans les déserts africains, à la recherche d’une extension de puissance ou d’influence ? Pour aller droit au fait, serions-nous sur le point de voir renaître, à propos du Dahomey, les beaux jours du Tonkin ?

Cette question imprévue et bizarre, elle a fait une petite apparition dans nos débats parlementaires, à la veille des vacances ; elle reparaîtra sûrement au retour des chambres. Évidemment, il se prépare quelque chose dans cette partie occidentale de l’Afrique qui s’appelle la côte des Esclaves, non loin des bouches du Niger, dans ce golfe de Bénin où la France a, comme d’autres puissances, comme l’Angleterre, comme l’Allemagne elle-même, quelques postes, quelques factoreries. La France a vécu longtemps en paix sur cette côte, établie dans le petit poste de Kotonou, exerçant une sorte de protectorat sur le petit État de Porto-Novo, entretenant des relations, consacrées par des traités, avec le royaume plus vaste du Dahomey, qui s’étend à l’intérieur. On ne parlait guère du Dahomey, lorsqu’il a plu à ce petit potentat nègre, qui se livre à des sacrifices humains dans son royaume et a une armée fantastique d’amazones, de se jeter sur nos possessions, de renier ses traités, de contester nos droits, notre protectorat à Porto-Novo. La France s’est bornée d’abord à temporiser, en repoussant toutefois les agressions des bandes armées qui ont assailli nos postes. Elle a eu même la condescendance d’envoyer dans la capitale du Dahomey, à Abomey, le gouverneur de nos possessions, qui a été berné, humilié et n’a rien obtenu. La guerre a recommencé, avec tout son cortège de pillages, d’incendies, de razzias, enlevant femmes, vieillards, enfans, destinés à d’horribles holocaustes. C’est alors que le gouvernement français s’est cru obligé de prendre des mesures plus énergiques. Il avait envoyé déjà quelques compagnies de tirailleurs sénégalais qui, sous un vigoureux officier, se sont bravement conduits. Ces jours derniers, il vient d’expédier une petite escadre, pour appuyer la défense de nos postes et mettre le blocus devant la côte des Esclaves, de façon à interdire les débarquemens d’armes. Un premier pas est donc fait dans la voie des opérations de guerre. Que fera-t-on maintenant ? Se contentera-t-on d’assurer la protection de nos postes, de nos nationaux, de nos cliens, de réprimer les insultes des hordes dahoméennes ? Se décidera-t-on à organiser une véritable expédition, à pénétrer dans le Dahomey, à procéder, comme l’a dit le sous-secrétaire d’État des colonies, « non par de petits efforts successifs, mais par un effort vigoureux et décisif, » pour mettre à la raison un roi barbare ? C’est la question que les chambres auront à résoudre.

Que les pouvoirs publics français tiennent à sauvegarder nos intérêts, la dignité du drapeau et même, s’ils le peuvent, à mettre un terme à ces boucheries des sacrifices humains accomplis aux portes de nos possessions, rien certes de plus naturel, de plus légitime. On sait, d’un autre côté, comment ces expéditions s’engagent, on ne sait jamais comment elles finissent, ce qu’elles peuvent coûter dans ces régions meurtrières, dans des pays où l’on est entraîné, sans le vouloir, à la conquête, où la seule garantie est le plus souvent l’occupation à main armée. On pourra se prêter à ce qui sera strictement nécessaire ? on ne se prêtera sûrement pas à recommencer le Tonkin au Dahomey. C’est assez d’une fois. — Chose curieuse cependant que cette sorte d’assaut livré à l’heure qu’il est de toutes parts au continent africain ! Tandis qu’à l’Occident la France en est encore à délibérer sur une campagne dans le Dahomey, voilà, à l’Orient, l’Angleterre et l’Allemagne récemment alliées pour attaquer le continent noir par Zanzibar, maintenant tout près de se quereller pour une conquête bien incertaine. Il y a même des incidens presque comiques. L’Angleterre multipliait naguère les efforts pour délivrer Emin-Pacha, qu’on croyait perdu ou captif dans l’Afrique équatoriale. Aujourd’hui, Emin-Pacha, qui a été retrouvé et ramené presque malgré lui, sur qui l’Angleterre comptait, passe au service de l’Allemagne et reprend le chemin des grands lacs avec la mission d’assurer la suprématie allemande dans l’Afrique équatoriale. Les Anglais ne voient pas sans ombrage et sans dépit cette extension de la puissance allemande qu’ils ne peuvent pas arrêter comme ils ont arrêté les malheureux Portugais ; ils poussent les hauts cris ! L’Allemagne laisse crier les Anglais ; elle poursuit sa marche, reprenant plus que jamais, à ce qu’il semble, l’exécution de sa politique coloniale, qui paraissait un peu interrompue.

Après cela, il faut l’avouer, l’Afrique est loin, et ces démêlés africains se perdent un peu dans le tourbillon européen, dans ce vaste mouvement où l’Allemagne est engagée, dont la disparition de M. de Bismarck n’a clé qu’un des incidens. Ce qui se passe sur la route du lac Nyanza pâlit un peu devant cette transformation qui s’accomplit à Berlin même, qui n’a sûrement pas dit son dernier mot. Les changemens qui viennent de se réaliser dans l’empire allemand ne sont, en effet, d’après toutes les apparences, qu’un commencement. Le premier acte est joué. M. de Bismarck, après toutes les péripéties intimes qui paraissent avoir précédé sa retraite, a définitivement regagné Friedrichsruhe, escorté par les ovations qui l’ont suivi de Berlin jusque dans ses forêts du Lauenbourg. Il a trouvé partout des députations empressées à le complimenter ; et il aurait, à ce qu’on assure, semé sur son chemin bon nombre de mots plus ou moins piquans, plus ou moins significatifs. Tantôt il aurait dit qu’il était vieux ; qu’il avait quitté la scène, qu’il ne lui restait plus maintenant qu’avoir la pièce de sa loge ; tantôt il aurait laissé entrevoir qu’il pourrait bien un jour ou l’autre reparaître au Reichstag. On ajoute même que dans un dialogue familier avec des employés de chemins de fer, il aurait laissé échapper quelques paroles humoristiques qui allaient sans doute à une autre adresse, sur le danger de déchaîner la vapeur et de trop aller de l’avant. Tous ces mots plus ou moins vrais et d’autres encore ne sont plus que des détails. L’homme s’est éclipsé, et avec l’homme, c’est une politique qui a disparu. L’empereur Guillaume II reste seul, occupant la scène, impatient de mettre la main à tout et demeurant une énigme pour ses contemporains, pour l’Allemagne comme pour l’Europe.

Quels seront les résultats de cette action souveraine qui ne connaît ni conseils ni limites ? Que deviendra ce règne après de si bruyans débuts ? On ne peut rien prévoir. Une seule chose est certaine, c’est que cet empereur émancipé se jette dans l’inconnu avec une étrange décision et ne paraît nullement disposé à s’arrêter. Il va devant lui, étonnant chaque jour le monde par quelque hardiesse nouvelle. A peine la conférence réunie par ses soins à Berlin a-t-elle clos ses délibérations plus platoniques que pratiques, il a fait exposer dans le Moniteur de l’empire un véritable programme de réformation sociale. A entendre son langage sur ceux qui souffrent, sur les revendications ouvrières, sur les classes nouvelles, sur ce « quatrième état, » qui à son tour aspire à monter sur la scène, on le prendrait pour un chef de révolution. On pourrait s’y tromper, si on ne sentait aussitôt que celui qui parle ainsi entend rester le maître et l’arbitre de tout, que, dans sa pensée, la royauté est la souveraine régulatrice qui tient la balance. pour lui, les partis doivent disparaître. Il le dit : « Il faut qu’ils enterrent leurs armes de combat, qu’ils renoncent à se disputer le pouvoir, et qu’ils se groupent autour du protecteur de toutes les classes de la société, autour de celui qui porte la forte et puissante couronne. » C’est fort bien ! la difficulté sera peut-être de concilier tout cela, ce monarque qui peut tout, qui prétend décider de tout et les masses populaires qui ne paraissent pas se détourner de leur but, qui se mettent partout en grève, qui s’associent plus que jamais à un mouvement universel de socialisme. Ce qu’il y a de plus caractéristique peut-être encore, c’est que ce jeune empereur ne se borne pas à se faire le César des ouvriers ; il vient, par un nouveau rescrit, de porter une main hardie sur la noblesse militaire et ses privilèges, sur la constitution exclusive du corps d’officiers. Il ouvre la carrière des grades militaires aux fils des bourgeois, et ici encore, à la vérité, il laisse percer son arrière-pensée ; il ouvre la porte aux « fils de familles bourgeoises — qui aiment le métier de soldat et qui nourrissent des sentimens chrétiens. » Tout se mêle dans cet esprit tumultueux, enivré de pouvoir et de mouvement. On a raconté jadis que le pape Pie IX, ce grand et naïf précurseur des révolutions de 1848, se comparait lui-même à un enfant qui, ayant vu un magicien faire apparaître où disparaître le diable à volonté, avait voulu l’imiter ; malheureusement l’enfant, après avoir évoqué le terrible fantôme, avait oublié le secret magique pour le chasser. C’est peut-être aussi l’histoire des empereurs trop volontaires !

Tel est l’état du monde qu’il n’est guère aujourd’hui, du nord au midi, un pays qui n’ait ses ébranlemens, ses embarras, ses difficultés de vivre. La Russie elle-même avait récemment ses troubles universitaires qui, sans être précisément dangereux, dénotent cependant une certaine effervescence mal définie et paraissent préoccuper le gouvernement du tsar. A l’extrémité opposée du continent, au-delà des Pyrénées, à Madrid, à Lisbonne, les affaires se compliquent d’incidens inattendus, de scissions violentes. Bref, il y a un peu partout assez d’élémens discordans pour qu’on puisse encore s’attendre à de l’imprévu.

Évidemment, tout devient, depuis quelques jours, assez obscur, assez difficile à Madrid. La paix intérieure de l’Espagne, sans être jusqu’ici absolument menacée, paraît assez précaire. Le ministère présidé depuis quatre ans par M. Sagasta, et si souvent renouvelé, quoique toujours sous le même chef, a fini par se faire une situation de plus en plus contestée, de plus en plus laborieuse entre les partis. Il rencontre des oppositions passionnées, qui se manifestent sous des formes redoutables. Le chef du cabinet, M. Sagasta, a eu, à la vérité, il n’y a que quelques jours, un succès qu’il a poursuivi avec une patiente obstination, qui semblait prouver qu’il restait toujours maître du congrès. Il a réussi à obtenir de la docilité peu convaincue de beaucoup de ses amis et de la lassitude de ses adversaires de l’opposition le vote d’une réforme électorale qui va jusqu’à l’établissement du suffrage universel en Espagne, — un suffrage universel mitigé, réglementé, assez compliqué, mais enfin le suffrage universel ! C’était la partie de sa politique à laquelle M. Sagasta tenait le plus, c’était aussi, à ce qu’il semble, la rançon de ses alliances avec le libéralisme le plus avancé, avec les républicains modérés. Il a fini par amener le congrès à son opinion. Il ne lui restait plus, pour couronner son œuvre, qu’à convaincre le sénat. Il comptait évidemment réussir au sénat comme au congrès, lorsque, sur ces entrefaites, il s’est trouvé en face d’un de ces incidens qui sont précisément le signe des situations tendues. A dire vrai, M. Sagasta, depuis qu’il est au pouvoir, n’a pas été toujours habile dans ce qu’on pourrait appeler sa politique militaire. Il a usé déjà trois ou quatre ministres de la guerre et il n’a cessé de flotter entre toutes les résolutions, entre tous les systèmes. Il a laissé s’agiter autour de lui toute sorte de projets de réformes faits pour ébranler l’organisation de l’armée. Tout récemment, il laissait passer au congrès une proposition qui ne tendait à rien moins qu’à diminuer ou à subordonner les commandemens militaires dans les Antilles. Le malheur de toutes ces propositions, de cette politique décousue, a été de mettre l’incohérence dans les affaires de la guerre, de réveiller les susceptibilités militaires, de diviser peut-être, d’offusquer et d’irriter encore plus les chefs de l’armée. Qu’est-il arrivé ? L’animadversion a fini par éclater. Il n’y a que quelques jours, un chef militaire, justement un de ceux qui ont le plus contribué, il y a quinze ans, à la restauration du roi Alphonse, le général D. Luis Daban, a pris sur lui d’écrire une lettre confidentielle à quelques-uns de ses compagnons de l’armée pour leur demander leur concours contre des projets qu’il jugeait dangereux. Cette lettre n’avait pas sans doute le caractère absolument révolutionnaire qu’on lui a prêté ; elle ne parlait que de moyens légaux à employer pour sauvegarder les droits de l’armée. L’auteur n’avait aucun commandement actif, — il était de plus sénateur et c’est comme sénateur qu’il prétendait défendre l’intégrité des institutions militaires. Par elle-même, néanmoins, il est bien certain que cette lettre, malencontreusement mise au jour, ressemblait à une propagande d’hostilité et d’indiscipline qui n’avait rien de militaire. Le gouvernement s’en est ému, et il s’est décidé à infliger au général Daban deux mois de forteresse ; mais le général Daban était sénateur, et le ministère s’est trouvé plein de perplexité. Il n’a trouvé rien de mieux que de demander au sénat l’autorisation d’envoyer le général Daban aux arrêts. C’est ici que tout s’est compliqué, que la question militaire est devenue une question politique, parlementaire.

Le danger, en effet, était de provoquer un débat public difficile à limiter, de livrer à des controverses nécessairement passionnées toutes ces questions délicates de la discipline militaire et de l’inviolabilité parlementaire, du droit ministériel et de l’indépendance de l’officier sénateur ou député. A peine cette lutte a-t-elle été ouverte, tout le monde s’y est précipité. Au congrès, le général Cassola a violemment mis en cause le ministre de la guerre, le général Bermudez de Reina, et le président du conseil lui-même, en contestant la légalité de leur action disciplinaire. Au sénat, les militaires les plus marquans, le général Martinez Campos en tête, le général Jovellar, qui a récemment donné sa démission de président du tribunal suprême de la guerre, le général Primo de Rivera, les principaux chefs de l’armée, ont pris la défense du général Daban. On le remarquera : les plus ardens à soutenir le général Daban n’ont pas précisément défendu la lettre qui a provoqué tout ce bruit ; ils n’ont mis en doute ni la nécessité de l’obéissance militaire, ni les devoirs de la discipline, ni même, d’une manière générale, les droits du gouvernement. L’habile chef conservateur, M. Canovas del Castillo, en intervenant avec une éloquente autorité dans les débats du congrès, s’est gardé de compromettre son parti pour la défense des généraux trop mêlés à la politique. On a accusé le ministère d’avoir manqué de jugement et de mesure, d’avoir fait trop ou trop peu. On lui a dit que, si la lettre du général Daban n’était qu’une faute légère d’irréflexion ou d’imprudence, une simple admonestation suffisait ? que, s’il y avait une faute plus grave, un véritable délit, c’était à un tribunal militaire de prononcer sur le coupable ; que dans tous les cas, par ses procédés, le ministère méconnaissait l’inviolabilité parlementaire. Le ministère, il faut l’avouer, s’est défendu de son mieux ; il a maintenu son droit à l’égard du général Daban. Il n’a pas moins accompli un acte bien singulier en commençant par infliger une peine disciplinaire pour finir par aller demander au sénat la permission d’aller jusqu’au bout de ses répressions, comme s’il doutait de son droit.

Eh ! sans doute, cette intervention des généraux dans la politique est un fait toujours périlleux, quoique peu nouveau au-delà des Pyrénées. Le mal est déjà ancien, il devient en certains momens d’autant plus redoutable qu’il est contagieux ; mais évidemment ce qui se passe depuis quelques jours à Madrid est en partie la faute du ministère, de sa politique flottante et incohérente à l’égard de l’armée, de la direction indécise et mobile qu’il a donnée aux affaires militaires. Qu’on remarque bien que depuis trois ou quatre ans chaque nouveau ministre de la guerre n’a été à peu près occupé qu’à défaire ce que son prédécesseur avait fait, eh subissant lui-même toutes les fluctuations de la politique. Le résultat est un affaiblissement d’autorité malheureusement assez encourageant pour tous les mécontens. Aujourd’hui, l’éclat est fait ! Les choses en sont venues à ce point que, quel que soit le dénoûment des débats qui s’agitent à Madrid, que le général Daban aille faire ses arrêts ou qu’il né les fasse pas, le ministère n’est pas moins atteint. On ne peut guère échapper à une crise ministérielle dont tout le monde a le pressentiment à Madrid. M. Sagasta paraît être au bout de son règne, et quel que soit son successeur, il est certain qu’il héritera de bien des difficultés accumulées dans les affaires espagnoles.

Depuis longtemps aussi le pays le plus voisin de l’Espagne, le Portugal, ne s’était trouvé dans une situation plus délicate, qui pourrait aisément devenir critique. Les élections qui viennent de s’accomplir, les derniers actes inspirés au cabinet de Lisbonne par le scrutin d’hier laissent entrevoir en partie cette situation. Il y a évidemment un certain ébranlement, des fermentations plus ou moins révolutionnaires, des malaises qui commencent à devenir inquiétans.

Cet état a surtout deux causes : la première, la plus grave, est la violence que l’Angleterre a faite il y a trois mois à ce bon petit pays au sujet des affaires d’Afrique et que le Portugal a été obligé de subir, comme la faiblesse subit fatalement la loi de la forcé. Le Portugal, c’est bien clair, ne pouvait résister à l’impérieux ultimatum anglais du 11 janvier et braver les conséquences d’un conflit par trop inégal. Il a dévoré l’affront et ne l’a pas oublié ! L’opinion portugaise a gardé son ressentiment qu’elle a manifesté de toute façon, autant qu’elle l’a pu. Elle n’a pas seulement essayé de se dérober à l’influence anglaisé en organisant spontanément une sorte de grève au détriment du commerce britannique ; on sent de plus qu’elle a gardé quelque rancune à son gouvernement ; — au ministère qui a essuyé la bourrasque et au ministère qui s’est l’orme depuis, — de l’humiliation infligée à la fierté nationale. Ces malheureuses circonstances enfin ont été exploitées par les partis extrêmes, par les républicains, peu nombreux en Portugal, mais ardens, qui se sont déchaînés contre le gouvernement, contre la monarchie elle-même en l’accusant d’avoir livré la dignité et les intérêts du pays à l’étranger. Il est certain que l’épreuve était dure, surtout au début du règne d’un jeune souverain qui venait à peine de ceindre la couronne, du roi dom Carlos Ier. Lord Salisbury n’a probablement pas calculé l’effet du coup qu’il allait porter à la sûreté de la monarchie portugaise et à la paix intérieure d’un brave petit peuple. Une autre cause de la situation difficile du Portugal, une cause qui a même précédé le conflit diplomatique avec l’Angleterre, a été la révolution du Brésil. Il y a longtemps, sans doute, que tout lien est rompu entre le Portugal et son ancienne colonie. Les événemens de Rio-de-Janeiro n’ont pas moins retenti sur les bords du Tage. Ils ont réveillé les espérances des républicains portugais, rendu l’audace aux propagandes révolutionnaires, et le désastre des Bragance régnant à Rio-de-Janeiro n’a pas laissé de paraître menaçant pour les Bragance régnant à Lisbonne. C’est dans ces conditions que les élections récentes se sont accomplies, et elles se sont nécessairement ressenties de toutes ces complications.

Au fond, ce n’est pas que le scrutin soit défavorable au ministère de M. Serpa-Pimentel qui s’est formé après l’acceptation de l’ultimatum anglais et qui a voulu consulter le pays. Le Portugal, avec les Açores et les colonies, compte un peu plus de 150 députés, et, parmi les nouveaux élus, le ministère aurait déjà, dit-on, une majorité de près de 100 voix. La lutte cependant paraît avoir été vive dans les principales villes du royaume, à Porto, à Coimbre, à Setubal, à Santarem. Le ressentiment national s’est fait jour par la nomination de quelques hommes comme le major Serpa-Pinto qui s’est récemment signalé dans les démêlés africains, et à Lisbonne particulièrement, trois républicains ont été nommés ; les progressistes qui ont formé jusqu’ici un parti dynastique ont fait cette fois alliance avec les républicains et ont eu, eux aussi, un de leurs candidats élu à Lisbonne, ils ont eu de plus une trentaine de nominations dans les provinces. Que faut-il croire en définitive ? Ces élections, malgré la majorité qu’elles sembleraient assurer au ministère Serpa-Pimentel, n’ont-elles qu’une signification douteuse ? Le gouvernement lui-même a-t-il peu de confiance dans son succès ? Toujours est-il que dès le lendemain, sans attendre la réunion des cortès, il a pris l’initiative et la responsabilité d’une série de mesures qui ne sont pas, si l’on veut, un coup d’état, qui ne ressemblent pas moins à des actes de dictature et de défense. En même temps qu’il a créé un nouveau ministère de l’instruction publique sous le prétexte, un peu naïf, d’éclairer le peuple portugais pour le préparer à exercer utilement ses droits, il a promulgué toute une législation nouvelle de répression sur la presse, sur les réunions. Il vient de fermer les cercles républicains, les loges maçonniques.

Voilà bien des choses à la fois ! Le gouvernement a cru, sans doute, à la nécessité de se défendre, de défendre la monarchie. On peut aller loin dans cette voie ! Si le gouvernement de Lisbonne rencontre des résistances, si les protestations qui ont déjà commencé prennent un caractère plus sérieux, que fera-t-il ? C’est une expérience de plus qui s’ouvre, elle peut être périlleuse pour la paix intérieure du Portugal, pour la monarchie elle-même qui semble avouer ainsi qu’elle n’a d’autre défense que la dictature contre des révolutions nouvelles !


CH. DE MAZADE.