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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1890

Chronique n° 1393
30 avril 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Que faut-il croire, que faut-il augurer des affaires du temps, et avant tout de nos affaires de France ? A première vue, tout est tellement brouillé, enchevêtré et confondu, qu’on a quelque peine à démêler la vérité, à suivre ce mouvement troublé où la plus sérieuse difficulté semble toujours être de voir devant soi et de savoir se conduire. Non, vraiment, ce n’est pas la clarté qui est, pour le moment, dans les affaires du monde, pas plus que dans les affaires françaises. Il y a plutôt, au contraire, quelque chose de noué et d’inextricable dans notre vie publique. L’esprit de parti est tellement envahissant et a pris un tel empire qu’il obscurcit les faits les plus simples et intercepte les vœux du pays manifestés aux élections dernières. Depuis six mois, on n’a pu réussir encore à dégager une politique, une direction, une majorité d’une situation qui n’avait pourtant rien d’équivoque, où avaient éclaté pour ainsi dire spontanément, en dépit de toutes les pressions, les sentimens d’un peuple paisible et laborieux. Nos pouvoirs publics, chargés de l’administration de nos destinées, se sont séparés sans avoir rien fait, en attendant une prochaine rentrée parlementaire qui ne sera peut-être pas plus fructueuse. C’est la règle, c’est le congé de Pâques ! Et pendant ce temps, pendant que nos assemblées jouissent de leurs derniers jours de vacances, pendant que M. le président de la république vient de profiter d’un printemps douteux pour visiter les bords de la Méditerranée, les choses marchent d’elles-mêmes ; les incidens se pressent dans l’intervalle. Paris votait hier à tâtons pour le renouvellement de son conseil municipal ; on se prépare à manifester demain pour la gloire du socialisme universel. Les choses marchent : on ne sait trop où elles vont ! Ce qu’il y a de clair, tout d’abord, c’est qu’on est en face d’une journée qui a cela de caractéristique qu’elle est la journée socialiste de l’Europe entière, on pourrait presque dire du monde entier. Depuis longtemps le rendez-vous est pris, le jour a été fixé ; les populations ouvrières de toutes les capitales, de tous les grands centres d’industrie ont été invitées à chômer le 1er mai et à manifester dans la rue ou dans leurs réunions pour les revendications socialistes, pour les huit heures de travail. Huit heures de travail, huit heures de loisir ou de liberté, huit heures de sommeil, c’est le programme ! A Paris, particulièrement, les meneurs sont à l’œuvre depuis quelques jours déjà. Est-ce une fête populaire qui se prépare ? Est-ce le prélude d’une de ces manifestations qui dégénèrent facilement en scènes violentes et en conflits ? C’est l’imprévu pour quelques heures encore. Il y a heureusement bien des chances pour que cette journée de demain soit plus bruyante que réellement périlleuse pour l’ordre de la ville. D’abord il est rare que ces manifestations annoncées si longtemps d’avance, et avec un si grand fracas, réalisent tout ce qu’elles font craindre. De plus, il n’est pas certain que tous les ouvriers, — les ouvriers sérieux et laborieux, — soient disposés à se laisser transformer en agitateurs des rues. Enfin, tout indique que le gouvernement a pris ses mesures pour faire respecter la paix publique et arrêter sur l’heure toutes les tentatives qui deviendraient des séditions. Ce qui en sera, on le saura après-demain ; mais la paix publique fût-elle sauvegardée, comme il faut le croire, ce qu’il y a dans tous les cas de grave, de profondément significatif, c’est l’universalité de cette manifestation, c’est cette sorte d’entente qui met sur pied, à jour et heure fixes, les populations ouvrières de la plupart des pays du monde. Partout, en effet, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, dans les villes d’Italie, en Espagne même, en Angleterre comme en France, la manifestation se produit dans les mêmes conditions, avec le même mot d’ordre, et il y a des pays, l’Autriche par exemple, où elle a été précédée de grèves violentes et multipliées, de collisions sanglantes en Silésie, en Galicie. Les ouvriers autrichiens marchent du même pas que les ouvriers allemands, que les ouvriers belges, que les ouvriers anglais ou français. Le danger de cette journée de demain ne fût-il pas le même partout, ou ne fût-il pas immédiat, il resterait toujours dans cette simultanéité d’action, dans cet essai que le socialisme fait de ses forces en passant pour ainsi dire la revue de ses armées. On assiste à une sorte d’insurrection plus ou moins pacifique de ce qu’on appelle le « quatrième état, » — insurrection qui peut varier suivant les pays, mais qui procède des mêmes idées ou des mêmes passions et obéit au même mot d’ordre.

Cette universalité, cette organisation concertée de l’agitation socialiste est certainement un phénomène curieux, — dont on ne peut pas pourtant trop s’étonner. Après tout, ce mouvement qui éclate avec une force nouvelle et inattendue sous nos yeux, qui se condense dans une manifestation étrange, ce mouvement n’est pas d’aujourd’hui. Depuis longtemps, il a commencé ; il n’a cessé de s’étendre, prenant toutes les formes, captant les populations ouvrières par leurs souffrances ou par leurs intérêts, profitant quelquefois des encouragemens, quelquefois des faiblesses des gouvernemens. Il s’est infiltré dans les idées, dans les actes publics, et, à dire vrai, un certain nombre de circonstances, dont quelques-unes sont récentes, n’ont peut-être pas peu contribué à en accélérer le progrès. Lorsque l’empereur Guillaume II, impatient de popularité, publiait ses rescrits où il traitait en quelque sorte avec le « quatrième état ; » lorsque, dernièrement, il a appelé les principaux états de l’Europe à délibérer dans une conférence sur le programme des revendications ouvrières, sur les conditions nouvelles du travail, il obéissait sans doute à une inspiration de généreuse philanthropie. Il ne soupçonnait peut-être pas la portée de ce qu’il faisait. En réalité, il faisait du socialisme une puissance régulière, reconnue, admise dans les congrès ! Aujourd’hui, c’est plus ou moins un pouvoir constitué, d’autant plus puissant qu’il s’appuie sur des masses innombrables. Lorsqu’il y a quelques années déjà, les républicains français ont voté sans une maturité suffisante et sans réflexion, leur loi des syndicats, ils ont cru ou ils ont voulu faire un acte de libéralité à l’égard des ouvriers ; ils se sont flattés aussi démultiplier leurs cliens, d’assurer l’attachement des classes laborieuses à la république, de conquérir le nombre ! Ils n’ont pas vu qu’au lieu d’organiser utilement la liberté d’association, au lieu d’offrir aux ouvriers les moyens sérieux et pratiques de débattre et de défendre leurs intérêts, ils préparaient les cadres d’une armée socialiste ou révolutionnaire ; ils n’ont pas voulu voir qu’ils créaient un instrument redoutable, — tel, que le jour où des meneurs habiles réussiraient à s’en emparer, les ouvriers seraient un État dans l’État ! Les syndicats tels qu’ils sont devenus, ce sont les cadres de la manifestation de demain et de toutes les manifestations.

Reste à savoir ce que les vrais ouvriers, ceux qui travaillent, peuvent gagner à ces organisations dénaturées par l’esprit de révolution, à ces revendications excessives auxquelles aucun pouvoir ne peut donner satisfaction, parce qu’aucun pouvoir ne dispose des conditions du travail. Cette journée qui se prépare, qui est faite en apparence pour les ouvriers, elle est le résultat ou, si l’on veut, le couronnement de bien des déviations d’idées ; elle ne peut, en réalité, que compliquer des questions déjà bien délicates, qui ne sauraient être résolues que par la paix, par la liberté, par une série de transactions, entre tous les intérêts qui vivent dans une grande société.

Cependant, le conseil municipal de Paris, qui n’aurait pas demandé mieux que de présider à la manifestation de demain ou de la recevoir à l’Hôtel de Ville, a disparu avant la fête, et Paris était hier appelé à élire un conseil nouveau. Paris, il faut l’avouer, a voté dans l’obscurité, au milieu d’une mêlée assourdissante de candidatures de toute sorte, sans trop savoir sous quels édiles il se réveillerait le lendemain. Quant à l’ancien conseil, il est mort comme il a vécu, laissant une assez mauvaise renommée. Ce triste conseil, pendant ses quelques années de règne, n’a représenté que l’illégalité, l’esprit de secte et de radicalisme anarchique, l’arrogance brouillonne, l’aggravation des charges. Depuis le premier jour, il a passé sa vie à s’agiter, se mettant en guerre avec le préfet de la Seine et le préfet de police, multipliant à outrance les laïcisations irritantes et ruineuses, s’érigeant en pouvoir politique, organisant même un jour la sédition, faisant en un mot de son omnipotence usurpée une sorte de tyrannie neutralisée tout au plus par une certaine indifférence publique. Il avait fini par se faire une administration irrégulière, un budget occulte, une caisse noire sans contrôle, — et comme couronnement de sa carrière il s’est laissé surprendre dans des arrangemens destinés à assurer aux conseillers municipaux eux-mêmes une part privilégiée dans les emprunts ! Ce qu’il y a de plus grave, c’est que tout cela a pu se passer sous l’œil indulgent et paternel du gouvernement complaisant ou complice. Tous les ministères en vérité se sont prêtés depuis quelques années à ces usurpations, à ce désordre organisé. Le conseil municipal a-t-il prétendu exclure M. le préfet de la Seine, le vrai maire de Paris, de l’Hôtel de Ville qui est sa résidence légale ? M. le préfet de la Seine a dû se morfondre à la porte et s’humilier en humiliant l’état qu’il représente ! Les conseillers municipaux ont-ils eu l’étrange hardiesse de s’attribuer eux-mêmes un traitement que la loi interdit ? on les a laissés libres de violer la loi et de se voter un budget personnel ! La cour des comptes a-t-elle signalé des irrégularités criantes ? l’Hôtel de Ville s’est moqué de la cour des comptes et le gouvernement n’a rien dit ! On a déclaré plus d’une fois qu’on voulait maintenir l’ordre et la loi ; quelle autorité morale peut-on avoir lorsqu’on a laissé depuis des années cette assemblée parisienne qui vient d’expirer passer audacieusement à travers toutes les lois ?

Quel sera maintenant ce nouveau conseil municipal qui vient d’être élu à Paris ? Il y a d’abord un fait certain, c’est qu’au milieu de toutes ces compétitions qui se sont produites autour du scrutin de dimanche, la compétition boulangiste n’existe guère plus : elle a à peu près disparu. La fortune du général Boulanger est décidément éclipsée ! En dehors de ceci, on peut d’autant moins préciser le caractère des élections nouvelles qu’il n’y a guère que vingt conseillers élus ; les autres, les trois quarts sont soumis à un ballottage. Quel que soit le résultat définitif, quels que soient les conseillers nommés ou à nommer, cependant une chose assez significative se dégage de ce tourbillon électoral ; on sent que l’esprit, les procédés, les excès de l’ancien conseil municipal sont moralement en déclin. D’une manière assez générale, à travers bien des nuances, se manifeste plus ou moins le vœu que l’assemblée parisienne reste un conseil local, que l’Hôtel de Ville cesse d’être un foyer d’usurpations et d’agitations politiques, qu’on laisse à ces braves sœurs de charité le droit miséricordieux de soigner les malades et les pauvres dans les hôpitaux, que les conseillers municipaux ne soient plus des fonctionnaires rentes par la ville, en un mot que tout rentre dans l’ordre. C’est le programme des conservateurs, c’est aussi le programme de beaucoup de républicains lassés d’intolérance et de désordre ; mais ce vœu de l’instinct public ne peut devenir une réalité que si le gouvernement lui-même, reprenant son rôle, fait sentir son autorité. S’il ne voit pas aujourd’hui ce qu’il peut, l’aveuglement est sans remède ; s’il le voit, que peut-il craindre ? Il est bien sûr d’avoir l’appui de l’opinion.

C’est sa mission de chercher en dehors des hâbleries des partis le vrai sens de toutes les manifestations publiques. Qu’il étudie tous ces scrutins qui se succèdent, les élections législatives, même les dernières élections municipales de Paris ; qu’il interroge ce voyage que M. le président de la république vient de faire en Corse, en Provence, dans les Alpes ! Il faut toujours sans doute faire la part des banalités officielles. Est-ce qu’on croit cependant que ces populations qui ont entouré M. Carnot sont allées vers lui pour lui demander un gouvernement de combat, d’intolérance et de partialité jalouse ? Elles ont vu en lui le chef, le premier représentant de la nation, non le chef d’un parti ; elles lui ont demandé, par leur attitude, un gouvernement de bon sens et d’équité libérale, qui, en pacifiant la France, la replace sur un chemin où elle puisse voir clair et marcher avec confiance !

Des événemens comme celui qui a si étrangement transformé la scène allemande en faisant de M. de Bismarck ce qu’on appelle en Espagne un cesante, ces événemens ne s’accomplissent pas sans remuer les esprits, les intérêts et même les imaginations. L’ancien chancelier a été un trop puissant personnage, il a été un trop grand manieur d’affaires en Europe comme en Allemagne, il a trop marqué de son empreinte personnelle toute la politique pour que sa disparition soudaine ne laisse pas une incertitude momentanée dans toutes les situations. Les choses reprendront sans doute par degré leur équilibre et leur cours : c’est possible, c’est à croire. Provisoirement, on n’en peut douter, l’effet des changemens accomplis à Berlin, de ce vigoureux coup de barre donné au centre de l’empire voisin, se fait sentir dans la politique universelle, dans l’ébranlement des esprits, dans cette sorte d’attente où l’on vit. Il est sensible en Allemagne, dans les états liés à l’Allemagne, aussi bien que dans les pays intéressés à savoir ce que deviennent les rapports généraux du continent. Un peu partout on en est encore à se demander si rien n’est changé, comme le disent les programmes officiels de Berlin, ou si tout doit changer fatalement dans la direction intérieure comme dans la direction diplomatique de l’empire central de l’Europe.

En Allemagne même d’abord, l’opinion demeure visiblement indécise entre l’ordre de choses qu’elle a connu, dont elle a peut-être quelque peine à se détacher, et le régime qui vient de s’inaugurer, qui se personnifie avant tout dans un jeune souverain aux aspirations insaisissables, aux volontés aussi impétueuses qu’indéterminées. Le nouveau chancelier, M. de Caprivi, entrant dans son rôle, s’est déjà présenté sans doute en premier ministre devant la chambre de Prusse, et il a tenu un langage simple, aisé, à la fois net et modeste. Il ne se dissimule pas les difficultés de la position où il a pris la place de celui qu’il a appelé son « grand prédécesseur. » Ce langage même toutefois est caractéristique ; il a l’air de tout dire sans être explicite sur rien, sans laisser entrevoir les directions de la politique nouvelle dont le jeune empereur a seul le secret. Tout reste d’autant plus incertain que depuis quelques jours on a recommencé à avoir des doutes sur la pensée et les intentions du grand éclipsé de Friedrichsruhe. Quels sont les projets de M. de Bismarck ? Se propose-t-il de revenir d’ici à peu, comme on l’a dit, à la chambre des seigneurs dont il est membre ? Veut-il, comme on a cru le comprendre, briguer une place au Reichstag pour reparaître en chef d’opposition, ou, si l’on veut, en conseiller superbe et frondeur ? Toutes les conjectures ont beau jeu. Que M. de Bismarck laisse échapper des boutades recueillies aussitôt par un journal de Hambourg, qu’il ait ses velléités, ses impatiences ou ses ressentimens, qu’il ne veuille pas laisser croire que, « vieux et cassé, » il se désintéresse désormais dans sa solitude des affaires d’Allemagne, cela se peut. Que Guillaume II, de son côté, ne soit pas insensible à ce qui se passe ou à ce qui se dit à Friedrichsruhe, c’est encore possible ; le fait est qu’en allant récemment à Brème pour l’inauguration d’un monument en l’honneur de l’empereur Guillaume Ier, le jeune souverain a évité de nommer l’ancien chancelier. Ce serait cependant selon toute apparence une étrange exagération de croire que cette sorte de duel plus ou moins voilé entre le ministre disgracié et son souverain puisse aller bien loin. Ce serait se méprendre encore plus de supposer que M. de Bismarck tienne à reparaître en chef d’opposition là où il a si longtemps régné en chef de gouvernement, que le nouveau duc de Lauenbourg soit disposé à se modeler sur le duc de Friedland d’autrefois, à prendre le rôle d’un « Wallenstein civil. » Tout ceci n’est vraisemblablement que l’épilogue d’une crise encore mal apaisée. Ce n’est pas moins le signe d’une situation singulière, de l’incertitude qui n’a pas cessé de régner sur la politique nouvelle, sur les idées, les desseins de l’empereur Guillaume II à l’intérieur ou à l’extérieur, et ce qu’on ressent en Allemagne, on le ressent encore plus dans les pays que l’ancien chancelier avait su rattacher à l’Allemagne.

Rien n’est changé sans doute ; « la route reste la même, » M. de Caprivi l’a répété l’autre jour après l’empereur dans la chambre prussienne, et il l’a confirmé dans ses circulaires diplomatiques. La triple alliance subsiste, on le dit à Berlin, on le dit encore plus haut à Vienne et à Rome : c’est possible ! Il n’est pas moins assez apparent que cette alliance a sa crise aujourd’hui, que les choses ne sont plus tout à fait ce qu’elles étaient hier. En dépit des protestations de M. de Caprivi sur le « maintien immuable et indissoluble » de l’alliance, il y a des doutes à Vienne. On soupçonne ou l’on suppose que le jeune empereur Guillaume a toujours l’arrière-pensée d’un rapprochement avec la Russie, qui l’a décidé, dès son avènement, à son premier voyage à Péterhof. M. de Bismarck a été l’obstacle ; aujourd’hui, l’obstacle a disparu. Le soin que la diplomatie de Berlin met plus que jamais à marquer la distinction entre les intérêts allemands et les intérêts autrichiens en Orient paraît être une médiocre garantie, et la liberté qu’on affecte de laisser à la politique autrichienne dans les Balkans ressemble à un commencement d’abandon. L’Autriche, sans l’avouer, sans le laisser voir, est peut-être d’autant plus préoccupée à l’heure qu’il est qu’elle se sent moins garantie dans sa politique extérieure au moment même où elle a tous les embarras intérieurs à la lois : et les revendications tchèques qui résistent à toutes les tentatives de compromis, et ces agitations ouvrières qui se répandent comme une contagion dans l’empire, qui ne sont qu’un épisode du mouvement socialiste universel. Les circonstances aidant, la crise allemande risque fort de devenir la crise de la triple alliance à Vienne, — et par extension, par les mêmes raisons ou des raisons analogues, à Rome aussi bien qu’à Vienne.

On a beau s’en défendre au-delà des Alpes, les derniers événemens de Berlin ont ébranlé la confiance et dissipé plus d’une illusion à Rome ou, si l’on veut, ils ont ravivé le sentiment de la réalité parmi les Italiens. Ils semblent tout au moins avoir donné une force nouvelle à un mouvement d’opinion qu’on pouvait distinguer déjà depuis quelque temps. Ce n’est pas d’aujourd’hui, en effet, que les Italiens prévoyans et sensés ont commencé à calculer ce que leur avait coûté la triple alliance, et par les dépenses militaires démesurées qu’elle leur a imposées et par les pertes de toute sorte dont elle a été la première cause en entraînant l’Italie dans une rupture commerciale avec la France. C’est le fond de l’opposition qui se manifeste depuis quelque temps au-delà des Alpes, sans avoir réussi encore à se coordonner. La révolution ministérielle de Berlin n’a peut-être fait que stimuler et accélérer ce mouvement d’opinion, en créant du même coup une situation délicate à M. Crispi, directement et personnellement atteint par la disparition de M. de Bismarck. Ce n’est point, pour tout dire, que quelques-uns de ceux-là mêmes qui combattent M. Crispi en soient dès ce moment à désavouer la politique qui a fait la triple alliance. Ils la défendent encore, témoin le dernier discours de M. Magliani ; ils semblent en parler toutefois plus timidement, sans illusion, comme pour couvrir leur retraite. En réalité, deux sentimens assez difficiles à concilier se manifestent au-delà des Alpes. D’un côté, on ne voudrait pas se séparer de cette alliance centrale à laquelle on s’est donné sans trop savoir à quoi on s’engageait, sans calculer les conséquences d’une politique qui enchaînait l’Italie à des intérêts étrangers. D’un autre côté, il y a le désir visible de se rapprocher de la France, de renouer entre les deux pays des rapports qui sont dans la nature des choses, que de faux calculs ont pu seuls altérer. C’est à ce sentiment que M. Crispi a cru sûrement répondre en envoyant récemment une escadre à Toulon pour faire honneur à M. le président de la république dans son voyage sur les bords de la Méditerranée. L’amiral italien chargé de porter une lettre du roi Humbert à M. le président de la république a été reçu comme il devait l’être. On a répondu par la courtoisie à une démonstration courtoise. On a échangé des politesses, rien de mieux ! Ce n’est certainement pas la France qui a contribué à créer des difficultés entre les deux nations et qui serait disposée à les aggraver ou à les prolonger. La France a l’avantage de n’être pas pressée et de n’avoir rien à demander à l’Italie. Elle ne lui demande que d’être elle-même, de reprendre possession de sa politique, de rentrer dans son indépendance et d’y rester. Et si les Italiens, éclairés par l’expérience, commencent à sentir qu’ils auraient autre chose à faire que de sacrifier leurs intérêts, leurs finances, leur commerce pour le bon plaisir d’une prépotence étrangère, ce serait bien un peu ce qu’on pourrait appeler la crise de la triple alliance au-delà des Alpes.

Les nations depuis longtemps façonnées aux mœurs libres, à la vie publique et à ses agitations ont cela de caractéristique et de rassurant pour elles que si elles ont comme les autres leurs crises, leurs grèves, leurs manifestations, elles ne font pas moins leurs affaires : elles ont du temps pour tout, sans oublier leurs intérêts positifs. L’Angleterre est certes un des pays où la liberté se déploie, avec le plus de puissance, où tout ce qui touche à la politique nationale est discuté avec le plus d’animation. C’est la vie du peuple anglais et de ses chambres. A peine le parlement, après ses courtes vacances de Pâques, s’est-il retrouvé à Westminster, le ministère a été assailli de questions sur toutes les affaires du jour, et sur les entreprises de l’Allemagne dans l’Afrique orientale, et sur Emin-Pacha, et sur le démêlé avec le Portugal, et sur l’Egypte, et sur les pêcheries de Terre-Neuve, qui sont un objet de litige avec la France. Les Anglais ont l’œil partout, parce que sur tous les points du globe ils voient un intérêt britannique. L’Angleterre, comme d’autres, a aussi chez elle ses crises du travail, ses agitations socialistes, ses fermentations, ses revendications ouvrières, et elle aura demain comme la France, comme l’Allemagne, comme l’Autriche, ses manifestations, son chômage du 1er mai. Elle a de plus, enfin, ce que d’autres n’ont pas, son éternel embarras d’Irlande qui renaît sans cesse, qui revient en ce moment même dans le parlement à propos d’un projet sur le rachat des terres, vivement combattu par M. Parnell, par M. Gladstone, contesté ou vu avec défiance par bien des conservateurs eux-mêmes. Oui, sans doute l’Angleterre a tout cela, peut-être d’autres difficultés encore ; elle a ses conflits, ses entreprises lointaines, sa plaie irlandaise, ses luttes de partis, et pendant ce temps elle ne fait pas moins ses affaires de tous les jours avec une méthodique vigilance, sans se laisser entraîner au désordre financier. Elle vient au contraire de recevoir, au retour du parlement, des mains de son chancelier de l’échiquier, M. Goschen, un budget tout gonflé d’excédens et d’opulence, comme on n’en voit guère aujourd’hui, un budget des meilleurs temps de prospérité.

Si ce n’était l’obsession des affaires d’Irlande et le danger d’une scission de majorité à l’occasion du projet agraire qui est aujourd’hui en discussion, le ministère anglais, avec son budget, aurait fait beaucoup sans doute pour son crédit et sa popularité ; il aurait pour longtemps conjuré les mauvaises chances. M. Goschen, qui est le plus habile des chanceliers de l’échiquier après M. Gladstone, a eu la bonne fortune de pouvoir exposer aux chambres une situation financière aussi brillante que solide, en leur proposant un budget fait pour rassurer et flatter l’opinion. M. Goschen est heureux ; il a pu annoncer aux chambres que l’excédent de la dernière année a été, tout bien compté, de 80 millions de francs, et en mettant la plus stricte prudence dans ses évaluations, il a ajouté que le boni de l’année courante serait à peu près égal. Cet état florissant est dû particulièrement à l’augmentation des recettes sur les spiritueux ; si la tempérance en souffre, le trésor, d’un autre côté, y trouve son avantage. Le budget anglais, après avoir suffi à tout, notamment à des réductions considérables de la dette, reste donc avec un excédent disponible de 80 millions de francs, ou plus de 3 millions de livres sterling. Que fera-t-on de ce superflu, qui n’est, après tout, que le prix d’une prudente administration des finances publiques ? Le chancelier de l’échiquier peut se mouvoir à l’aise avec un tel budget et a une certaine liberté dans ses combinai. sons. Il propose d’affecter quelques millions à des dépenses militaires, à l’équipement des volontaires mis aux frais de l’État par un vote récent de la chambre des communes, en un mot, au développement, ou au perfectionnement de la défense nationale. D’un autre côté, il fait entrer dans ses calculs un certain nombre de dégrèvemens sur le thé, sur l’or et l’argent, sur les communications postales avec l’Inde et les colonies.

Un de ces dégrèvemens ne laisse même pas d’être caractéristique et de toucher quelque peu la France : c’est celui des raisins secs. Il n’y a pas bien longtemps encore on a vu nos sénateurs, nos députés, pour conquérir un droit de douane sur ces malheureux raisins secs, aller jusqu’à renverser un ministère et s’exposer à sacrifier une politique séculaire, nos relations commerciales avec l’Orient. On ne voulait rien entendre, dès qu’il s’agissait de sauver les vins de l’Aude et de l’Hérault de la concurrence des raisins de Corinthe ! M. Goschen, par une sorte d’ironie, a saisi l’occasion de réduire de plus des deux tiers les droits sur les raisins secs à leur entrée en Angleterre, et du même coup il a obtenu de la Grèce une réduction de 20, 25, jusqu’à 50 pour 100 sur les tissus, sur les lainages, sur tous les produits de l’industrie britannique à leur entrée dans les ports grecs. M. Goschen s’est un peu moqué de nous en prenant notre place. Et voilà comment les Anglais, en gens pratiques, profitent de tout, trouvant dans la puissance et l’élasticité de leurs finances les moyens d’ouvrir de nouveaux débouchés à leur commerce.

A la vérité, même en Angleterre, il y a des politiques, des financiers qui, sans être insensibles à un somptueux bilan, ne sont encore qu’à demi satisfaits des combinaisons du nouveau budget. Ils auraient préféré qu’on profitât d’une belle situation financière pour procéder largement et réaliser de plus grandes réformes en supprimant complètement, par exemple, l’impôt sur le thé, ou en réduisant l’income-tax. M. Gladstone aurait peut-être agi ainsi. M. Gladstone est l’homme de toutes les audaces. M. Goschen, au risque de paraître moins hardi et de ne pas contenter tout le monde, a préféré s’en tenir à des réformes plus modestes, à des dégrèvemens partiels, sans toucher au grand ressort des finances britanniques. Quel est le meilleur système ? C’est une question à débattre entre financiers anglais. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, si le ministère de lord Salisbury n’est pas toujours heureux dans d’autres parties de sa politique, il a du moins cette chance de présenter pour sa défense un budget solide et sincère, qui ne cache dans ses replis ni dépenses inavouées, ni emprunts déguisés, ni décevans artifices. Quoique certainement très compliqué, ce budget, œuvre de M. Goschen, est en même temps assez simple pour saisir l’opinion, pour inspirer à l’Angleterre une confiance tranquille dans la puissance et la prudente administration de ses ressources. On ne peut pas en dire autant partout en Europe ; il y a des pays qui ne réduisent pas leur dette et n’ont pas 80 millions de superflu dans leur budget !

Ce n’est point assurément par les finances que brillent des pays comme l’Espagne et le Portugal. Ils ont assez à faire de se débattre dans les embarras, dans les confusions d’un état politique qui ne semble pas se simplifier. Le ministère de Madrid, il est vrai, a réussi à sortir à peu près intact de cette sorte d’échauffourée militaire et parlementaire qui s’est produite un moment à l’occasion des lettres de quelques généraux et de la punition qui leur a été infligée. S’il n’a pas été bien chaudement soutenu, il n’a pas été non plus désavoué et abandonné au scrutin parlementaire. Il a eu le dernier mot : c’était après tout un intérêt supérieur de discipline militaire. Le général Daban, le principal personnage de cette échauffourée de petites lettres, est parti paisiblement, sans ombre de résistance, pour aller faire ses arrêts au château-fort d’Alicante. Un autre manifestant, le général Salcedo, est allé subir sa peine dans une citadelle du nord. Le général Martinez Campos, le plus énergique défenseur du général Daban, s’est empressé d’aller porter ses hommages à la reine régente. Tout semblait terminé et l’était en effet de ce côté ; mais à peine le ministère en avait-il fini avec cette affaire des généraux, il a été surpris par un autre incident qui n’est peut-être pas moins grave, qui révèle dans tous les cas un certain état d’anarchie ou d’effervescence dans quelques régions de l’Espagne. Un des chefs du parti carliste, qui est sénateur, le marquis de Cerralbo, est allé récemment faire un petit voyage de propagande en Catalogne, c’était un voyage assez pacifique. Le sénateur carliste a voulu aller jusqu’à Valence ; mais là son arrivée a provoqué un véritable soulèvement populaire. Une multitude furieuse s’est attroupée et répandue dans la ville ; une fois déchaînée, elle s’est portée aux plus violens excès, assiégeant dans son hôtel le marquis de Cerralbo et ses amis, poussant des cris de mort, et profitant de l’occasion pour saccager et piller quelques édifices, notamment le collège de Jésuites. La ville a été un moment le théâtre de véritables scènes révolutionnaires. Le gouverneur civil, visiblement surpris, n’a su que faire et n’a eu rien de plus pressé que de laisser le soin de la répression au capitaine-général qui s’est chargé de rétablir l’ordre à Valence. L’ordre matériel a été rétabli sans doute. Ces scènes révolutionnaires ne gardent pas moins quelque gravité, ne fût-ce que comme symptôme de l’anarchie des esprits et de la faiblesse des autorités civiles dans des villes populeuses comme Valence. Le fait est que le ministère a paru assez embarrassé dans les explications qu’il a dû donner aux chambres, et que des incidens de cette nature ne lui rendent pas la force et le crédit qu’il semble perdre de jour en jour.

C’est justement la fatalité des situations affaiblies et compromises de produire de ces incidens. L’habile président du conseil, M. Sagasta, a triomphé jusqu’ici de bien des difficultés. Il n’est tombé ni pour l’affaire des généraux, ni à l’occasion de l’émeute de Valence ; il n’en est peut-être pas plus fort, et n’y eût-il pas des accidens violens, imprévus, le ministère, avant d’arriver à la fin de la session et à une dissolution possible, a encore bien des défilés à traverser. Il a nécessairement à faire voter le budget qui provoque des contradictions passionnées, une loi régularisant l’application du suffrage universel et réorganisant les circonscriptions électorales ; il est occupé en ce moment même à discuter péniblement une loi d’élections pour les Antilles. Ce sont autant d’écueils sur lesquels il est à tout instant exposé à se briser, d’autant mieux que s’il a devant lui une opposition acharnée, il n’a plus guère pour le soutenir qu’une majorité divisée et désorganisée. L’impression assez générale à Madrid est que le ministère ne peut plus vivre longtemps, que M. Sagasta, après cinq ans de pouvoir, est arrivé au bout de son règne. De plus en plus, l’unique question semblerait être de savoir s’il sera remplacé par un autre ministère libéral, mitigé avec des hommes comme M. Alonso Martinez, le général Jovellar, ou si le chef du parti conservateur, M. Canovas del Castillo, sera appelé à présider aux élections prochaines, à une expérience nouvelle du suffrage universel : car tout est là aujourd’hui ! Le suffrage universel a été voté par le congrès ; il n’est pas encore voté par le sénat, mais il le sera probablement d’ici à peu. Une fois voté par le sénat, c’est la loi du pays. Tout peut dépendre de la manière dont cette loi sera appliquée, de l’autorité morale du gouvernement qui présidera à cette application. De toute façon, c’est l’imprévu plus que jamais au-delà des Pyrénées !


CH. DE MAZADE.