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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1890

Chronique n° 1394
14 mai 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

Manifestations, grèves, agitations et confusions, finirons-nous par en sortir, pour rentrer dans la vérité et dans l’ordre, pour revenir tout simplement aux affaires sérieuses et pratiques du pays ? C’est déjà du moins un premier avantage d’avoir passé sans trouble cette journée du 1er mai qui devait être, disait-on, une journée historique, et si rien d’extraordinaire ne s’est passé à Paris, il faut savoir le reconnaître, c’est qu’il y a eu dans le gouvernement assez de vigilance pour tout prévoir avec la résolution de tout empêcher si la prévoyance ne suffisait pas. Quelques bagarres, quelques échauffourées, Paris en a vu bien d’autres ; il en a été quitte cette fois pour assister aune représentation manquée, pour voir tout au plus deux ou trois députés socialistes, accompagnés de quelques délégués, allant porter, sous l’escorte de la police, une pétition, la pétition des revendications ouvrières, au Palais-Bourbon. La moralité de cette journée est que, quand il y a un gouvernement qui sait ce qu’il veut, il n’y a pas même une apparence de sédition sérieuse à Paris, Quelques meneurs sont mis d’avance en sûreté, la masse se tient tranquille ; les curieux, cherchant partout la manifestation, se trouvent déçus, — et le soir les sceptiques ont la ressource de se moquer de la police et des gendarmes qui ont encombré la rue, qui ont fait manquer le spectacle ! Qu’aurait-on dit, cependant, si le gouvernement, faute d’avoir pris ses précautions et d’avoir prévenu à propos, avait été obligé de reconquérir l’ordre de vive force, par toutes les rigueurs d’une répression nécessaire ?

Non sans doute, cette journée du 1er mai n’a été à peu près rien ni à Paris, ni en province, là où le gouvernement a été servi comme il le voulait. Elle aurait pu toutefois tourner autrement ; et si, en définitive, elle s’est passée sans trouble, elle ne garde pas moins sa gravité par la signification cabalistique qu’elle a prise dans le monde du travail, comme par les faits qui lui survivent, par toutes ces grèves qui, depuis ce jour, se sont multipliées ou ont pris un nouvel essor. De toutes parts, en effet, dans la plupart des régions industrielles de la France, ces grèves se succèdent et se répandent à un signal insaisissable ou spontanément, avec l’invariable mot d’ordre des revendications ouvrières qui court l’Europe. La contagion gagne plus ou moins presque tous les corps de métiers. Mineurs, verriers, tisseurs, gaziers, mégissiers, quittent l’usine ou l’atelier, s’excitant mutuellement, organisant de véritables campagnes, dangereuses et ruineuses campagnes. Leur programme n’a rien de compliqué, au moins sur le papier. Ils demandent la diminution des heures de travail et l’augmentation des salaires, moins de peine et plus de rémunération ; ils demandent aussi à faire un peu la loi aux patrons dans leurs ateliers. C’est ainsi un peu partout, avec des degrés divers d’intensité, du nord au midi, dans la région minière de Bessèges, dans le centre, à Commentry, comme à Saint-Étienne. Dans le nord, à Lens, à Roubaix, à Tourcoing, autour de Lille, la grève a mis sur pied peut-être plus décent mille ouvriers surexcités » et a pris sur certains points une allure de violence menaçante, si bien qu’il a fallu envoyer de toutes parts des forces militaires pour protéger la paix publique et garantir autant que possible la liberté du travail. Il est bien clair que ces grèves, ces incidens d’agitation qui éclatent sur tant de points à la fois, ne sont plus ou moins qu’une suite ou un épilogue de la journée du 1er mai, et que tous ces faits réunis ne sont que le symptôme de ce vaste mouvement ouvrier, devenu un des plus curieux phénomènes du temps. La manifestation du 1er mai est passée, les grèves elles-mêmes pourront passer ; le mouvement reste, d’autant plus redoutable qu’il est visiblement plein de confusions, que ce qu’il peut y avoir de sérieux dans les revendications ouvrières est obscurci et dénaturé par les excitations factices, par toute sorte de promesses ou d’aspirations chimériques.

Évidemment, tout n’est pas fiction et artifice dans ces agitations trop retentissantes du monde du travail. A travers tout, il peut y avoir parmi les populations qui sont à la peine et au dur labeur, qui participent à l’œuvre dévorante de l’industrie moderne, il y a sûrement des souffrances, des besoins réels, des vœux légitimes : personne ne le méconnaît, et c’est justement un des plus généreux soucis de notre temps de se préoccuper de tout ce qui peut relever la condition sociale et économique de ces populations laborieuses. On ne se refuse à rien, pas même aux expériences peut-être plus périlleuses que profitables. Le malheur est que souffrances et besoins réels des populations vouées au travail ne sont que des prétextes, des thèmes de déclamations, et que les ouvriers eux-mêmes ne sont le plus souvent sans le savoir que les instrumens d’agitateurs, artisans intéressés de révolution et d’anarchie. Qu’on regarde de près ces grèves ou ces manifestations partout où elles se produisent, à Lens, à Roubaix, à Bessèges, à Commentry ou ailleurs : la plupart des vrais ouvriers n’ont eu aucune initiative et ne demanderaient pas mieux que de rester au travail ; ils n’osent pas résister aux pressions violentes, ils cèdent à quelques meneurs, parfois étrangers, qui ne cherchent qu’à prolonger des crises meurtrières et se font une importance avec les misères des pauvres gens. Ce qui n’est pas moins évident, c’est qu’au lieu de s’attacher aux intérêts sérieux et pratiques de ceux qui travaillent, on les abuse en leur livrant ce mot d’ordre chimérique et décevant de huit heures de travail, qu’on leur promet de faire consacrer par une loi internationale. Est-ce que la loi peut disposer de la liberté du travail, des nécessités si variées de l’industrie ? Est-ce que les conditions sont les mêmes partout, dans tous les pays et dans toutes les fabrications ? Est-ce qu’on ne voit pas qu’avec ces imaginations on s’expose à mettre les chefs d’industrie dans l’impossibilité de lutter avec la concurrence étrangère, à tarir la production et, par cela même, à ruiner les ouvriers eux-mêmes en affaiblissant la puissance industrielle et commerciale de la France ? Les Anglais, qui sont gens pratiques, ne se soucient pas du tout d’une législation internationale. Ils prétendent rester libres chez eux. S’ils demandent les huit heures de travail pour les autres, c’est que par la supériorité de leur outillage ou par des raisons qui leur sont propres, ils se croient en mesure de faire en huit heures plus de travail que les ouvriers du continent, et ils sont sûrs ainsi de garder toujours l’avantage. Ils font leurs affaires ! Les vrais ouvriers français sentent bien que l’amélioration de leur sort tient à d’autres conditions.

Que ces questions qui intéressent le travail s’agitent sans cesse et soient toujours devant les yeux des hommes prévoyans, rien de mieux, assurément. Elles s’éclairciront sans doute par une étude attentive, par la discussion, elles mûriront avec le temps. Ce n’est sûrement pas par des manifestations comme celle du 1er mai, par des grèves ou des utopies qu’elles seront résolues. En cela comme en tout, la première condition est qu’il y ait une politique dans le gouvernement, dans les pouvoirs publics. Quelle sera cette politique ? C’est une autre question que nos assemblées ont retrouvée plus que jamais devant elles en se réunissant, il y a quelques jours, au lendemain de tous ces récens incidens. A y regarder de près, peut-être ces chambres, jusqu’ici passablement divisées et incohérentes, sont-elles revenues de leurs vacances avec un esprit nouveau ; peut-être y a-t-il quelque changement, ou, si l’on veut, une apparence de dispositions nouvelles. Qu’est-il arrivé, en effet ? à peine les chambres ont-elles été rentrées, on s’est hâté, — c’était inévitable, — d’interpeller le gouvernement sur les mesures de précaution sévère qu’il avait prises le 1er mai à Paris, sur ses procédés un peu sommaires à l’égard de la grande manifestation, sur ses déploiemens de forces militaires à l’occasion des grèves ; on l’a interrogé sur tout, et M. le ministre de l’intérieur Constans, sans s’émouvoir, sans se laisser aller à de vaines déclamations, avec une calme liberté d’esprit, a répondu sur tout en homme de prévoyance et de gouvernement. M. Constans est de ceux qui ne prennent rien au tragique. Il s’est moqué un peu des manifestans, peut-être aussi un peu de ceux qui l’interpellaient. Il a galamment défendu la police et les gendarmes, revendiquant sans embarras la responsabilité de tout ce qu’il avait fait et de ce qu’il était prêt à faire encore pour assurer la paix publique à Paris comme dans les départemens envahis par les grèves. Il y a mieux : M. le ministre de l’intérieur a saisi cette occasion de la journée du 1er mai et d’une intervention au moins étrange de quelques anciens conseillers municipaux, pour rétablir à l’Hôtel de Ville M. le préfet de la Seine avec son administration, ses services, ses bureaux, en déclarant que le préfet avait seul le droit d’être en permanence au palais municipal. Et qu’est-il résulté de cette attitude plus décidée ? M. le ministre de l’intérieur n’a peut-être pas satisfait quelques radicaux, il en avait pris son parti, il le leur a même dit gaîment. Le gouvernement, d’un autre côté, a rallié bon nombre de conservateurs qui n’ont point hésité à souscrire au vote d’approbation et de confiance qu’une immense majorité lui a accordé. Tout cela s’est fait assez simplement, sans trop de bruit, sans récriminations entre les principaux partis. Avec un peu de bonne volonté ou d’optimisme, on pourrait y voir le commencement d’une situation nouvelle, tout au moins le signe de dispositions meilleures ; mais ce n’est peut-être aussi qu’un accident, un vote de circonstance, et ce ne serait, dans tous les cas, qu’un commencement.

Au fond, il est bien clair que la question reste provisoirement incertaine, qu’il y a toujours deux politiques en présence. Les radicaux, quoique visiblement atteints et assez inquiets pour un ascendant qu’ils sentent ébranlé, qu’ils se flattaient de reconquérir dans la chambre nouvelle, les radicaux n’ont certainement pas désarmé. Ils l’ont bien montré l’autre jour par une mauvaise humeur sensible, bien qu’à demi contenue, à l’égard de M. le ministre de l’intérieur osant déclarer tout haut sa résolution de faire respecter la loi par ceux qui passent leur vie à la bafouer, qui hier encore, dans un banquet, encourageaient le nouveau conseil municipal de Paris à la violer en usurpant le rôle d’un pouvoir politique. Ils ne peuvent arriver à s’avouer que les événemens qui se sont succédé depuis quelques années sont le plus éclatant témoignage qui puisse s’élever contre eux, et ils en sont encore à rêver une concentration qui n’a été que la longue subordination des modérés à la malfaisante influence du radicalisme désorganisateur. Un ancien ministre du règne radical qui n’a pu se faire réélire ni dans son département, ni à Paris, ni ailleurs, M. Goblet, laissait échapper tout récemment les plus sombres pronostics sur les destinées prochaines de la république, et il ne voyait de salut que dans le retour de la grande politique, celle des réformes radicales, des laïcisations à outrance, de la séparation de l’église et de l’état ! Ainsi, voilà tout ce qu’ils ont à proposer : continuer ou reprendre une expérience qui a déjà failli jeter la France dans les plus désastreuses aventures, qui a soulevé et ne cesse de soulever les résistances de la moitié du pays. Et ils se flattent peut-être encore de réussir, en profitant des faiblesses, des préjugés d’une majorité indécise et inexpérimentée ! L’autre politique est celle qui a fait l’autre jour une demi-apparition, qui consiste ou qui consisterait, si elle était pratiquée avec suite, à maintenir d’abord la paix publique, à faire sentir la puissance de la loi au conseil municipal de Paris, à apaiser les animosités, à rassurer les croyances et les intérêts, sans craindre l’alliance des forces modérées et conservatrices qui ont été jusqu’ici sans direction et sans confiance. C’est là toute la question !

Entre ces deux politiques, la lutte n’est point finie sans doute. Elle se renouvellera plus d’une fois à tout propos, à l’occasion de quelque interpellation, du budget, d’un incident imprévu ou des lois nouvelles qu’on essaiera de proposer. Elle peut se retrouver dans des affaires comme cette discussion assez malheureuse qui s’est élevée récemment en plein Palais-Bourbon sur le Crédit foncier et son administration. Un sous-gouverneur qui a mis du temps à s’éclairer et à préparer sa retraite a cru pouvoir signaler publiquement des irrégularités dans les affaires du Crédit foncier. Le gouverneur, M. Christophle, a défendu avec énergie son administration. M. le ministre des finances, devant un parlement un peu ému de ces révélations et de ces conflits, s’est tiré d’embarras, non sans peine, non sans avoir besoin du secours de M. le président du conseil, en promettant de faire vérifier par ses inspecteurs les opérations du Crédit foncier. L’inspection, il faut le croire, ne dira rien que de favorable. Qu’on remarque seulement le danger de soulever légèrement de tels débats, de livrer à des contestations imprudentes ou intéressées, aux passions de parti la bonne renommée d’un des plus puissans établissemens financiers. Le plus sage est certainement d’en finir le plus tôt qu’on pourra, et ce qu’il y aurait de mieux, ce serait que le gouvernement eût assez d’autorité pour prévenir par sa vigilance ou arrêter au passage par sa décision des incidens qui ne sont pas toujours sans inconvéniens pour le crédit public.

Heureusement, dans nos affaires, tout n’est pas livré à l’imprévu, au hasard des querelles bruyantes ou stériles, et s’il y a bien du temps perdu à disputer sur tout au risque de tout ébranler, il y a aussi du temps mieux employé ; il y a des œuvres qui s’accomplissent à travers les vaines contestations, presque sans bruit, au profit et à l’honneur du pays. On a donné, il faut l’avouer, à M. le président du conseil, ministre de la guerre, une loi militaire bien extraordinaire à appliquer, une loi d’ostentation et d’apparence imaginée et bâclée pour assouvir de vulgaires passions de parti encore plus que pour augmenter les forces réelles de la France. M. le ministre de la guerre aura peut-être, il a déjà, à ce qu’il semble, quelque peine à s’y reconnaître. Il ne fera pas l’impossible, il appliquera ce qui est applicable ; il tirera ce qu’il pourra de ce qu’on pourrait appeler la loi des grandes cohues. Le seul moyen, dans tous les cas, d’atténuer autant que possible l’inévitable et dangereuse incohérence de cet amas d’hommes inexpérimentés qui ne font que passer sous les drapeaux, c’est de préparer de nouveaux cadres ; c’est de donner plus de fixité et de vigueur à tous les ressorts du commandement, à commencer par la tête, et c’est là justement ce qui a inspiré à M. le président du conseil un récent décret par lequel il réalise une des plus sérieuses et des plus prévoyantes réformes. M. de Freycinet a certes ses faiblesses et ses fluidités en politique ; il met visiblement autant d’esprit de suite que de zèle, lui ministre civil, aux affaires militaires dont il a la direction. Dès son entrée au ministère, on peut le voir maintenant, il s’est proposé avant tout de refaire les organes essentiels du commandement. Il a reconstitué le conseil supérieur de la guerre en lui donnant plus d’autorité. Il a recomposé ou coordonné tout cet ensemble du commandement général, des commandemens d’armée. Aujourd’hui cette réforme nouvelle qui vient d’être décrétée complète les autres en faisant de ce qui s’est appelé jusqu’ici l’état-major général du ministre un véritable état-major général de l’armée. Les mots ici ont leur importance. Rien d’ailleurs de plus habilement combiné que cette œuvre qui, sans affranchir le nouvel état-major de l’autorité ministérielle, le met cependant autant que possible à l’abri des oscillations de la politique, qui précise ses attributions toutes militaires, qui fait de lui, dès le temps de paix, l’organe essentiel de l’action, au jour de la guerre, sous la main du généralissime. Et à la tête de ce nouveau service, M. le président du conseil a placé un homme depuis longtemps désigné par ses rares mérites de chef militaire, par son esprit d’initiative, pour ce poste d’élite, M. le général de Miribel.

Un des caractères de cette création nouvelle, dont M. le ministre de la guerre décrit avec art les traits essentiels dans son rapport à M. le président de la république, c’est que rien ne paraît avoir été improvisé ; tout semble au contraire avoir été médité, calculé et patiemment préparé. M. le général de Miribel lui-même, désigné d’avance comme le major-général éventuel de la guerre, avait été envoyé depuis deux ans au 6e corps, sur la frontière, et là, dans ce poste avancé, il a pu étudier toutes les ressources de la défense, le théâtre des opérations possibles. Il a été un énergique et intelligent commandant de corps ; il devient aujourd’hui le chef d’état-major général pour la paix comme pour la guerre : de sorte que notre organisation militaire semble heureusement complétée. Que tout ce qui est sur le papier ne soit pas une réalité, qu’il y ait encore des lacunes, des imperfections, cela se peut, c’est peut-être même vraisemblable. Du moins les grands ressorts sont créés, la défense au jour voulu est assurée, et il y a certes dans un tel acte de quoi compenser ou effacer bien des fautes, bien des misères ou des versatilités d’une politique intérieure trop souvent réduite à chercher sa voie à travers les agitations sans issue et les débats stériles du parlement.

Aussi bien, s’il faut tout dire, ce n’est pas seulement dans notre pays qu’il y a depuis quelque temps des agitations et des confusions. Ce qui s’est passé en France à l’occasion du 1er mai, ce qui s’est même passé depuis par ces grèves multipliées au nord et au midi, s’est produit à peu près dans les mêmes conditions, presque partout, avec des nuances diverses d’originalité nationale ou locale. De toutes parts, d’une extrémité à l’autre de l’Europe, le 1er mai a été le signal de manifestations plus ou moins animées, et ces manifestations elles-mêmes ont été suivies de grèves plus ou moins sérieuses dans la plupart des industries. Le chômage d’un jour pour la prétendue fête du travail est devenu une protestation organisée et prolongée par la désertion des ateliers et des usines.

L’Angleterre est toujours un pays à part. Ce n’est pas le 1er, c’est le k mai seulement, jour de dimanche, que les ouvriers ont fait leur manifestation, réunis à Londres au nombre de 300,000 hommes, guidés par leurs chefs, marchant pacifiquement, bannières au vent, sur Hyde-Parke, gardant d’ailleurs dans leurs revendications un esprit tout anglais. En Belgique, quoique le mouvement ait été assez vif à Bruxelles, à Anvers, à Liège, il n’y a eu ni désordres sérieux, ni incidens inquiétans, ni, à ce qu’il semble, chômage complet parmi les populations ouvrières. Les anarchistes belges ont pris leur revanche en se jetant dans le nord de la France. Au-delà des Pyrénées, manifestations et grèves ont éclaté à la fois, un peu à Madrid, beaucoup plus dans certaines provinces toujours promptes à s’enflammer. L’agitation s’est répandue dans quelques villes du midi et sur le littoral méditerranéen ; elle s’est un moment concentrée surtout à Valence et à Barcelone ; elle a même pris en Catalogne un caractère assez violent pour que le capitaine-général ait cru devoir s’armer en guerre par la proclamation de l’état de siège. Les excitations révolutionnaires et fédéralistes n’ont probablement pas été étrangères à ces tentatives encore mal apaisées. En Italie aussi, du moins dans certaines villes, même à Turin, il y a eu quelques échauffourées promptement réprimées, assez graves cependant pour provoquer des charges de police ou de cavalerie. Dans tout ce mouvement, l’Autriche n’est peut-être pas, au moment présent, la région de l’Europe la moins exposée aux agitations. Vienne, il est vrai, a pu passer en paix la journée du 1er mai et voir la promenade traditionnelle au Prater, où figurent d’habitude l’empereur et les archiducs ; mais dans les provinces, en Moravie, en Silésie, les grèves deviennent de plus en plus violentes. Des usines ont été incendiées. Des collisions sanglantes ont déjà éclaté entre les troupes, réduites à se servir de leurs armes, et les populations, exaspérées. La grève a pris, à Budapest, une allure plus originale. Les boulangers ont déserté la ville et se sont retirés en masse, avec toute sorte de provisions, dans une île du Danube, où ils campent encore, attendant qu’on ait fait droit à leurs réclamations. C’est plus pittoresque et moins sombre qu’en Moravie. En Allemagne, enfin, où le socialisme a certes une force singulière et où l’on a chômé le 1er mai, la paix n’a pas été troublée, soit qu’on craignit une répression décisive, soit qu’on attendît ce que l’empereur allait dire à l’ouverture de son parlement.

C’est il y a peu de jours, en effet, au lendemain des grandes manifestations, que l’empereur Guillaume a ouvert à Berlin le Reichstag récemment élu, le premier parlement impérial du nouveau règne. C’était un moment attendu avec quelque curiosité. Le jeune souverain a déjà fait assez pour qu’on s’attende avec lui à de l’imprévu ? Il a accoutumé l’Allemagne et même l’Europe aux coups de théâtre. Le discours qu’il a prononcé l’autre jour en souhaitant la bienvenue à son parlement n’est peut-être pas un coup de théâtre de plus ; il n’est pas moins curieux et original surtout par l’accent si vivement personnel qui perce dans ce langage altier et décidé. C’est bien clair, Guillaume II aime à parler et à dire « ma politique ; » il aime à écarter toutes les fictions et à répéter le me, me adsum ! II a aussi quelque plaisir, on peut le croire, à se sentir affranchi de la tutelle de l’homme jadis puissant qui est aujourd’hui à Friedrichsruhe et dont le souverain n’a même pas prononcé le nom devant le parlement. Par lui-même, d’ailleurs, en dehors de cet accent personnel d’un prince impatient de faire sentir ton action, ce discours impérial n’a sans doute rien d’absolument nouveau : il ne fait que résumer sous une forme plus vive les affaires du jour. L’empereur Guillaume parle avec une évidente sincérité de son désir de « maintenir la paix d’une façon durable, » de ses efforts dans l’intérêt de la paix ; il parle en même temps, il est vrai, de la nécessité d’augmenter les effectifs des corps de troupe, l’artillerie de campagne, — toujours pour mieux assurer la paix : euphémisme invariable désormais en usage pour déguiser l’émulation des armemens ! L’empereur parle aussi, mais rapidement, sans trop insister, de la politique coloniale, des entreprises allemandes dans l’est africain. Il n’y met pas on le sent, une passion bien vive.

En réalité, ce discours par lequel Guillaume II a inauguré son nouveau parlement est tout plein de la préoccupation qui lui a déjà inspiré et ses rescrits et la réunion de la conférence de Berlin, — la préoccupation des questions sociales et ouvrières qui éclipsent toutes les autres. Et le jeune souverain ne s’est pas borné à remplir son discours de cette pensée dominante ; il a déjà fait présenter au Reichstag des projets par lesquels il propose une série de réformes sur le repos obligatoire du dimanche, sur la réglementation du travail des femmes et des enfans, sur l’institution de l’arbitrage entre patrons et ouvriers. En un mot, l’empereur poursuit cette œuvre qu’on peut appeler une œuvre de socialisme d’état, sans négliger toutefois de prendre ses précautions contre les « revendications excessives et irréalisables, » sans dissimuler qu’il serait au besoin résolu à réprimer toute tentative de violence « avec une énergie inébranlable. » C’est là justement la difficulté de concilier les satisfactions dues aux revendications légitimes et les répressions qui peuvent sembler nécessaires. Guillaume II a encore la force, cela n’est pas douteux ; il a aussi devant lui une force qui a grandi singulièrement en Allemagne et qui ne paraît pas disposée à désarmer. En Allemagne plus que partout peut-être, le problème reste entier après comme avant le discours impérial.

Les affaires étrangères ou internationales, les questions qui touchent à l’état diplomatique de l’Europe, aux relations politiques de puissance à puissance, aux antagonismes des peuples, ne sont pas pour le moment, à ce qu’il semble, ce qui préoccupe le plus les gouvernemens. Elles n’ont que peu de place, elles sont à peine effleurées dans le dernier discours de l’empereur d’Allemagne. Elles ne donnent pas, depuis quelque temps, beaucoup de travail aux chancelleries. La plus grande, la plus sérieuse affaire internationale, à dire vrai, est ce mouvement socialiste et ouvrier qui est commun à tous les pays, qui les intéresse, les agite ou les émeut encore plus qu’il ne les divise. En dehors de ce mouvement, qui est la grande, l’universelle préoccupation du jour, la paix politique règne assez visiblement entre les états, qui paraissent provisoirement peu disposés à susciter des incidens et des querelles sur notre continent fatigué.

Il y a cependant des questions qui ne cessent de se reproduire, parce qu’elles sont restées jusqu’ici sans solution, qui ne sont, si l’on veut, qu’épisodiques et ne sont pas moins un des élémens des rapports entre de grandes puissances, comme la France et l’Angleterre. C’est l’histoire de cette vieille affaire d’Egypte qui a si souvent joué un rôle dans les conflits du monde et qui reparaît aujourd’hui, non pas directement, mais sous la forme d’un règlement financier, d’une conversion de la dette qui nécessite un certain accord des puissances intéressées. Si ce n’était qu’une affaire financière, ce serait peut-être encore assez simple. Le malheur est que, par une suite d’événemens qui datent déjà de sept ou huit années, cette question égyptienne s’est terriblement compliquée, que la politique se mêle aux finances, que la conversion de la dette ne va pas sans le problème bien autrement épineux l’de l’occupation anglaise dans la vallée du Nil, et qu’il y a maintenant à revenir de loin pour rentrer dans une situation plus régulière. Que la France ait commis à l’origine et expie encore aujourd’hui la faute de s’être effacée dans un moment critique, d’avoir laissé aux Anglais la responsabilité et les avantages d’une intervention pacificatrice qui a décidé l’occupation temporaire de l’Egypte, c’est possible. Elle n’a pas moins sur les bords du Nil des traditions et des intérêts qui gardent leur force, qu’elle ne peut pas abandonner même devant l’Angleterre, qu’elle a le droit de défendre, d’autant mieux qu’on ne peut rien sans elle. La difficulté est de retrouver un terrain où les deux politiques puissent se rapprocher et s’accorder pour reprendre d’intelligence autant que possible, fût-ce en commençant par des arrangemens financiers, une œuvre profitable pour l’Egypte en même temps que rassurante pour les puissances intéressées à l’indépendance de la vice-royauté du Nil.

Ce n’est point, à la vérité, la première tentative qui est faite pour une réorganisation financière certainement utile aux intérêts égyptiens. Plus d’une fois, déjà, des négociations se sont engagées entre l’Angleterre, le gouvernement du khédive, son protégé, et la France, justement pour cette conversion de la dette à laquelle on revient : elles ont toujours échoué jusqu’ici ; elles ont fini, le plus souvent, par des récriminations. On n’a rien fait, peut-être parce qu’on a tout mêlé, parce qu’on a voulu trop faire à la fois. Ces négociations, jusqu’ici assez malheureuses, viennent de se rouvrir par l’envoi récent à Paris de deux plénipotentiaires, l’un égyptien, Tigrane-Pacha, l’autre anglais, M. Palmer, qui ont trouvé le meilleur accueil auprès de M. le ministre des affaires étrangères Ribot, et elles paraissent avoir quelques chances de succès. Ce n’est point dans tous les cas le ministre des affaires étrangères de France qui aura retardé la solution et créé des difficultés par un vain esprit d’obstruction, par des subterfuges évasifs.

L’art de M. Ribot est d’aller droit au fait, de simplifier et de dégager la question en la divisant, en séparant la partie politique, qui est en ce moment l’objet d’une négociation particulière entre Constantinople et Londres, de la partie financière soumise à l’examen de la France. Sans insister pour le moment sur des réserves qui auront l’occasion de se produire sous une autre forme, en s’en tenant uniquement à la question financière, M. Ribot a du premier coup accepté le principe de la conversion des dettes, de la proposition anglo-égyptienne. Ici même seulement il a eu la prévoyance de préciser les conditions dans lesquelles l’opération devrait se réaliser, les garanties qu’elle devrait assurer à tous les intérêts. De ces conditions, deux n’ont rien d’absolu et pourraient être modifiées : la fixation du taux de la conversion et le délai de quinze ans pendant lequel aucune conversion nouvelle ne pourrait se faire. Deux autres conditions ont une importance évidente. Au lieu de demander, comme elle l’a fait jusqu’ici, que l’économie de six ou sept millions qui pourra résulter de la conversion soit affectée à la réorganisation militaire de l’Egypte, la France demande que cette somme soit déposée à la caisse de la dette et que l’emploi en soit déterminé par les puissances intéressées dans les emprunts égyptiens. C’est la mise en action du contrôle européen ! Dernière condition, enfin : l’Angleterre, conseillère et inspiratrice du gouvernement du khédive, proposait de fondre en une seule et même dette tous les titres qui existent en Egypte, dette privilégiée, daïra, domaines ; la France demande le maintien de la distinction entre ces dettes d’origine diverse qui ont pour ainsi dire leur existence indépendante, leur administration et leurs garanties spéciales. En un mot, par l’acceptation du principe de la conversion, la France fait la concession essentielle et enlève tout prétexte à ceux qui ne cessaient de l’accuser de retarder une réforme bienveillante pour l’Egypte ; par les conditions qu’elle met à son acceptation, elle sauvegarde tous les intérêts. De toute façon, M. le ministre des affaires étrangères a su habilement simplifier la situation.

Reste toujours sans doute la question épineuse de l’occupation qui est au fond de tout. Cette question même, elle n’est point oubliée, elle est réservée ; elle se traite à l’heure qu’il est, dit-on, entre la puissance suzeraine de l’Egypte, la Porte ottomane et le cabinet de Londres. Tout dépend de cette négociation délicate. Que les Anglais ne soient pas pressés de quitter la vallée du Nil où ils règnent à peu près en maîtres depuis quelques années, c’est bien évident. Il est certain que les agens britanniques se trouvent bien au Caire, et le premier de tous, sir Evelyn Baring, dans un rapport assez récent, s’efforçait de démontrer la nécessité de prolonger l’occupation. Le gouvernement anglais lui-même cependant n’a cessé de déclarer que cette occupation n’était que temporaire, que la mission de l’Angleterre devait finir avec le rétablissement de l’ordre en Egypte. L’ordre n’est-il pas rétabli ? Les ministres anglais sont les premiers à se faire un mérite des progrès qui ont été accomplis sous la prépotence britannique. Les mesures financières qu’on propose aujourd’hui, sur lesquelles on semble près de se mettre d’accord, sont elles-mêmes présentées comme un complément de la réorganisation égyptienne, comme la condition d’une situation régulière. Comment concilier avec ces déclarations, avec cet état de choses, l’obstination que mettraient aujourd’hui les Anglais à s’éterniser sur le Nil ? Ils ne pourraient plus guère invoquer que le commode axiome du Beati possidentes. On n’en est peut-être pas encore au point où cela pourrait suffire pour toutes les puissances, où l’Europe verrait sans s’émouvoir l’Egypte passer au rang d’un état de Lahore sous le protectorat de l’empire britannique !


CH. DE MAZADE.