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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1890

Chronique n° 1395
31 mai 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

Faute de parler franc et net comme autrefois, on a imaginé depuis peu un mot, un euphémisme qui court le monde, qui veut tout dire et ne dit rien ; on ne parle plus que des « états d’esprit, » même des « états d’âme ! » Il y a des « états d’esprit » dans la littérature, dans les arts, dans la vie morale, dans la vie sociale, il y en a aussi dans la politique. C’est bien le mot d’un temps de transition où rien n’est simple et fixe, où tout flotte dans une sorte de vague indéfinissable et dans de perpétuelles contradictions, où il y a plus de velléités que de volontés, plus d’apparences d’idées que d’idées nettes et fortes.

Le fait est que ce mot ou cet euphémisme du moment pourrait servir à caractériser l’état moral et politique, non pas de la masse du pays, qui, elle, n’a pas le temps de subtiliser, qui vit, à travers tout, de sa vie régulière et laborieuse, mais des partis qui s’agitent comme dans un tourbillon, sans savoir encore où ils vont ni ce qu’ils feront. Il est certain qu’il y a depuis quelque temps un changement dans les affaires publiques de la France, un changement qui en est encore à se préciser, — et, à défaut d’une politique qui décide du caractère et de la direction de ce mouvement nouveau, il y a ce qu’on pourrait appeler le conflit des « états d’esprit » un peu dans tous les camps. Il y a sûrement, dans le camp conservateur, bien des hommes qui sentent l’inutilité pratique d’une opposition irréconciliable, qui comprennent qu’ils pourraient mieux servir leur cause, — la cause du pays, — en prenant leur place dans la république, et seraient même souvent disposés à voter avec le gouvernement : c’est leur « état d’esprit ! » Mais ils sont liés par des traditions, par des relations ou des engagemens ; ils hésitent avant d’aller plus loin dans une voie où ils ne sont pas sûrs de trouver les garanties qu’ils ont le droit de réclamer pour les intérêts conservateurs du pays. Il y a aussi, à n’en pas douter, parmi les républicains, bien des hommes qui sentent que la politique des dix dernières années est épuisée, qui ont été éclairés plus ou moins par ces récentes crises où la république a failli périr, qui comprennent qu’il ne faudrait pas recommencer. Ils ne méconnaissent pas absolument l’immense besoin de paix morale, de libérale équité et d’ordre régulier qui est dans la masse française : c’est leur « état d’esprit, » à eux ! Mais ils sont retenus par une fausse honte, par la solidarité de parti. Ils n’osent dire tout haut ce qu’ils pensent. Ils craignent d’avoir l’air de se désavouer et de donner raison à ceux qui les ont combattus, de paraître rechercher l’alliance de leurs adversaires. — Et, en attendant, on s’essaie à tout, on tâtonne, on vit dans l’à-peu-près. On fait des lois qui sont moins des lois que des expédiens. On tente par diversion des réformes sociales qui ne sont qu’un danger de plus, parce qu’elles procèdent d’une complaisance puérile pour des idées fausses, non d’une conception réfléchie. On cherche, on propose, pour se préserver de nouvelles crises, des palliatifs, des remèdes qui ne remédieraient à rien, s’ils étaient adoptés.

C’est précisément ce qui est arrivé avec cette loi sur la presse qui voyage depuis quelque temps entre les deux chambres, et qui est allée échouer l’autre jour, au Palais-Bourbon, dans une discussion nouvelle où elle n’est plus apparue que comme un mesquin et inutile expédient. Elle est morte et enterrée ; elle a surtout reçu le dernier coup d’un jeune orateur plein de mesure et d’éloquence, qui l’a exécutée avec dextérité, — et c’était ce qu’elle méritait ! Assurément la presse s’est livrée, depuis quelques années, aux plus violens déchaînemens, à de révoltans excès. Elle a répandu partout l’outrage, la diffamation, la calomnie. Elle n’a respecté ni la loi, ni la dignité des institutions, ni l’honneur des hommes, ni la vie privée, ni la vie publique. Elle n’a fait en cela, il faut l’ajouter, qu’user et abuser des prétendues libertés qu’on lui a données par la prétendue loi libérale de 1881, de sorte qu’après tout, on a recueilli ce qu’on avait semé. Si, par un tardif retour de sagesse, à la lumière d’une cruelle expérience, on avait voulu reprendre cet ensemble de législation et inscrire dans une loi nouvelle, non pas des restrictions inutiles et surannées, mais quelques garanties sérieuses, préservatrices pour la presse elle-même, soit, c’eût été encore un système. La proposition prenait un autre caractère ; mais c’est ici justement que se manifeste l’étrange « état d’esprit » de certains républicains. Ils veulent et ils ne veulent pas. Ils n’auraient sûrement pas été fâchés de trouver de nouveaux moyens de répression, — à condition, toutefois, de ne pas paraître imiter les procédés des régimes conservateurs. Toucher à la loi de 1881, à une œuvre républicaine, c’était presque un attentat ! Ils s’en défendaient. Ils n’osaient pas aller jusqu’au bout de leur pensée, et alors, pour ménager les apparences, ils se jetaient dans les détours et les subterfuges. Ils imaginaient toutes sortes de distinctions entre la liberté de la presse et la liberté de l’injure. Ils croyaient sans doute ce qu’ils disaient ! Ces subtils casuistes de la répression ne voyaient pas qu’ils ne faisaient, toute proportion gardée, que ce qu’ont fait avant eux d’autres gouvernemens, le roi Charles X avec les ordonnances de 1830, la dictature de décembre avec les décrets de 1852. Est-ce que ces gouvernemens ont jamais avoué qu’ils voulaient détruire la liberté de la presse, la liberté de discussion ? Ils prétendaient, au contraire, la sauver de ses excès, de la licence qui la déshonorait. Ils distinguaient, eux aussi ! On n’allait pas aussi loin, c’est possible. On fait ce qu’on peut, selon les circonstances. On se bornait, cette fois, à rendre à la police correctionnelle le jugement des délits d’injures, au risque de compromettre la magistrature elle-même dans des répressions nouvelles.

Au fond, ce n’était qu’une œuvre de défense équivoque, une arme de parti, et ceux-là mêmes qui avaient imaginé cette loi l’ont avoué avec une sorte de naïveté dans leurs explications au moins singulières. De quoi s’agissait-il en réalité ? Est-ce que cette réforme devait avoir pour effet de ramener la presse au respect des grands intérêts moraux et politiques du pays ? Est-ce qu’elle était destinée à garantir avec plus d’efficacité l’inviolabilité des lois, la constitution, le principe de la propriété, les droits de la famille, la liberté religieuse, la morale publique ? Nullement ; on se hâtait, au contraire, de déclarer que tout cela restait livré à la violence des polémiques, aux « folliculaires, » comme on les appelle. On n’avait pas besoin de la police correctionnelle pour la défense de la morale publique ! Tout ce qu’on voulait, c’était protéger ces pauvres fonctionnaires républicains, grands et petits, assaillis, opprimés, diffamés et intimidés par les journaux. Tout ce qu’on en faisait, c’était dans l’intérêt de ces modestes serviteurs de l’État. Le motif est touchant ! On oublie seulement que, si ces fonctionnaires, qu’on voulait protéger par la police correctionnelle, sont soumis aujourd’hui à une condition assez dure, ce n’est pas par la presse qu’ils sont menacés et opprimés, c’est bien plutôt par les délations, par les comités, par les sectaires de localité, occupés à surveiller les petits employés qui vont à la messe et empressés à les dénoncer, à réclamer leur déplacement au moment des élections. Là est le mal, la plaie pour les fonctionnaires, bien plus que dans quelques articles de journaux ; — et telle qu’elle était présentée, la loi n’était qu’un enfantillage.

Que la presse, par ses polémiques et ses excès, ait joué un rôle dans la dernière crise ; qu’elle ait pu surtout donner à cette crise dont on s’émeut encore une force factice et un caractère particulièrement violent, c’est bien clair. En définitive, elle ne l’a pas créée ; ce n’est pas la presse qui a mis le déficit dans les finances, la partialité dans l’administration, le trouble dans les intérêts et dans les consciences, le mécontentement un peu partout, — et, si on veut enfin rendre la paix civile au pays, ce n’est pas par de petits procédés répressifs, par la police correctionnelle qu’on y arrivera. Le seul, le vrai moyen, M. Paul Deschanel l’a dit justement, c’est de reconnaître le mal et de s’en avouer les causes, c’est d’en finir avec une politique de parti qui a prétendu « fonder le gouvernement d’une nation sur une moitié de cette nation, » en se mettant en guerre avec l’autre moitié ; c’est de revenir à un sentiment plus large, plus libéral, des intérêts de la France, et par une coïncidence curieuse, en parlant ainsi, le jeune orateur du Palais-Bourbon ne faisait que reproduire le programme que M. le président du conseil exposait il y a plus de dix années déjà à Nantes, à Bordeaux, lorsqu’il engageait les républicains à se montrer plus tolérans, à respecter les susceptibilités des autres partis, à rassurer les croyances, à rallier toutes les bonnes volontés. M. de Freycinet a peut-être un peu oublié pendant longtemps ses propres conseils ; il est aujourd’hui au pouvoir, il n’a qu’à être de son opinion d’il y a dix ans, qui commence à être l’opinion de tout le monde. M. le président de la république qui vient de faire un nouveau voyage et de nouveaux discours à Montpellier, à Besançon, à Belfort, à Troyes, disait, ces jours derniers encore, que la préoccupation du gouvernement était de faire « l’union et la conciliation entre tous les citoyens, que la réconciliation des Français entre eux sera la force de notre pays. » On ne peut mieux dire ; c’est certes la meilleure des politiques, — à condition toutefois qu’elle ne soit pas seulement dans les mots, qu’elle passe dans les faits, dans les actes, dans les lois, dans l’administration.

La faiblesse de nos républicains d’aujourd’hui est de ne pouvoir se décider, d’être le plus souvent à côté des questions ou de ne les voir, si l’on veut, qu’avec leurs passions, avec leurs préjugés, avec ces troubles qui s’appellent des « états d’esprit. » Ils ont des impressions, des velléités plutôt que le sens des grandes réalités ou une mesure exacte des choses, et ce qui n’est rien dans un débat sur la presse prend aussitôt plus de gravité dès qu’on touche à ces questions sociales qui deviennent, à l’heure qu’il est, une obsession universelle, qui retentissent dans tous les parlemens comme dans les conseils des princes. Qu’on ait sans cesse les yeux fixés sur ces problèmes qui intéressent des millions d’hommes voués au travail ; qu’on recherche par tous les moyens, par les lois ou par l’action des gouvernemens, à relever la condition morale et matérielle des immenses populations des champs ou de l’usine, rien, certes, de plus légitime, de plus nécessaire. C’est désormais la grande affaire du temps. Ce qu’on appelle le socialisme n’est peut-être qu’un mot décevant et trompeur : sous ce mot se cache la véritable question, celle de l’amélioration de l’état des ouvriers. La difficulté est de rester dans la vérité pratique, de concilier tous les indécis, et c’est là justement qu’un jugement ferme est le plus nécessaire, parce que toutes les expériences peuvent être périlleuses. Or comment l’entend-on aujourd’hui parmi nos hommes publics ? Ce ne sont pas, certes, les projets et les propositions qui manquent. Il y a au sénat un projet savamment discuté sur les accidens du travail, en d’autres termes, sur la responsabilité des patrons envers les ouvriers victimes de leur industrie. A la chambre, il y a trois ou quatre propositions : l’une propose l’institution de délégués ouvriers chargés, avec mandat officiel, de surveiller le travail des mines dans l’intérêt de la sécurité des mineurs ; l’autre, sous prétexte de donner une sanction à la loi sur les syndicats professionnels, propose des pénalités contre les patrons qui gêneraient l’action de ces syndicats ou refuseraient d’employer les affiliés aux associations ouvrières. Ajoutez à cela une interpellation récente qui ne tendrait à rien moins qu’à restreindre l’autorité des grandes compagnies de chemins de fer sur leur personnel, au risque d’affaiblir les garanties de la sécurité publique.

Ce ne sont là que quelques-unes des idées, quelques-uns des projets qui ont cours aujourd’hui. Il n’est pas difficile de saisir entre eux un point de ressemblance, de voir percer partout la pensée d’antagonisme et de défiance à l’égard du patronage. Ces délégués mineurs qu’on veut créer ont tout l’air d’être des fonctionnaires nouveaux du « quatrième état » qui seraient chargés de surveiller les ingénieurs et pourraient au besoin enrégimenter toute une population minière pour les grèves. Par la loi complémentaire sur les syndicats professionnels et les pénalités qu’on propose, il est clair que les patrons ne seraient plus maîtres chez eux, qu’ils auraient encore la responsabilité sans avoir la direction de leur industrie. Et ce n’est pas ici simplement un mot. On a vu récemment dans une grève des verriers, un seul ouvrier, agent d’un syndicat, tenir en échec les patrons obligés d’éteindre momentanément leurs feux. Vainement un homme aussi éclairé qu’expérimenté dans les affaires, M. Aynard, député de Lyon, a démontré avec une éloquence serrée et décisive le danger de ce supplément de loi sur les syndicats ouvriers. Le langage de M. Aynard était la raison même. On a voté néanmoins par entraînement, par suite d’un « état d’esprit » qui n’ose pas se refuser à une loi dite de « progrès social. » On ne voit pas qu’avec tout cela, sans parler des huit heures de travail, on se lance dans l’inconnu, on risque d’éveiller des illusions, des espérances irréalisables. On ne s’aperçoit pas que ce qu’on prépare, ce n’est point le « progrès social, » ce n’est point la paix, c’est la guerre, et par suite une diminution de puissance industrielle, meurtrière peut-être pour les patrons, plus meurtrière encore pour les ouvriers eux-mêmes. C’est ici justement qu’il faudrait une direction, une politique sérieuse et décidée, écartant les chimères pour aller droit à la réalité, à la conciliation nécessaire de tous les intérêts nationaux.

Si nos affaires françaises ne sont ni simples ni claires, si elles se ressentent du conflit ou de la confusion de ces fameux « états d’esprit » qui ne peuvent arriver à se débrouiller et à se fixer, les affaires des autres pays ne semblent pas beaucoup plus aisées. Oui, en vérité, nous vivons à un moment de trouble étrange, où l’on s’agite sans trop savoir où l’on va, ce qu’on veut faire, sur quoi l’on peut compter.

Ce n’est pas qu’il y ait précisément des menaces ou des apparences de collisions prochaines entre les nations du continent ; jamais peut-être, au contraire, on ne s’est plus occupé de tout ce qui peut détourner de la guerre, et démontrer la ruineuse inutilité de ces armemens démesurés qui ne cessent de se multiplier. Le danger particulier, à l’heure où nous sommes, est plutôt dans ce vague et cette indécision qui règnent un peu partout dans les idées, dans les choses, dans les rapports des gouvernemens et des peuples, dans les affaires diplomatiques comme dans les affaires intérieures de la plupart des pays. On sent que l’Europe est dans un état de transition dont le dernier mot est provisoirement l’inconnu. Évidemment, ces grandes combinaisons qui ont pesé depuis quinze ans sur l’Europe ont perdu de leur autorité et de leur force. La triple alliance elle-même est ébranlée ou est entrée dans une phase critique. On a beau s’en défendre, on a beau soutenir que l’alliance n’a pas cessé d’exister. Elle est peut-être dans les traités, qui ne sont pas encore expirés ; elle ne répond plus à une situation nouvelle. Son déclin est écrit dans les manifestations et les évolutions plus ou moins apparentes de toutes les politiques, dans les doutes que laissent entrevoir les gouvernemens eux-mêmes. On en a l’instinct à Rome, à Vienne comme à Berlin. On distingue qu’il y a quelque chose de changé en Europe, et rien ne le prouve mieux que la facilité avec laquelle courent tous ces bruits, si légèrement accueillis, sur des révolutions de diplomatie, sur des déplacemens soudains de toutes les alliances. Un jour, c’est l’Allemagne qui reviendrait vers la Russie, disposée à son tour à changer de politique, et une rencontre prochaine de l’empereur Guillaume avec le tsar serait la sanction ou la démonstration éclatante de l’alliance nouvelle. Un autre jour, c’est l’Italie qui, par des raisons politiques ou commerciales, chercherait à renouer amitié avec la France, et on s’est même fait un jeu, tout récemment, d’annoncer une entrevue du roi Humbert avec le président de la république française. Rapports entre l’Allemagne et la Russie, entre l’Allemagne et l’Angleterre, entre Berlin et Vienne, entre Paris et Rome, tout est passé en revue dans des polémiques sans fin. On pense bien que l’imagination des nouvellistes a la plus grande part dans tous ces bruits, qui ne sont que des symptômes. Le seul fait vrai, c’est qu’une ère nouvelle, encore mal définie, semble s’ouvrir en Europe, qu’il y a eu, pour sûr, un changement assez grave par l’éclipsé de M. de Bismarck et par l’irruption soudaine, bruyante, dans les affaires publiques, du plus jeune, du plus agité des souverains.

Tout date évidemment de cette dernière crise de transformation allemande qui a été si brusque, si imprévue, qu’elle a un moment confondu toutes les conjectures, même peut-être les prévisions de ceux qui y ont joué le premier rôle. M. de Bismarck, pour sa part, ne se résigne pas facilement à la retraite et à la solitude de Friedrichsruhe. Il a de la peine à s’avouer qu’il est définitivement entré dans l’histoire, qu’il n’a plus rien à faire si ce n’est à écrire ses mémoires. Il dispute encore avec la destinée ; il y met même de l’amertume, à en juger par les confidences qu’il multiplie dans ses entretiens avec tous ceux qui vont l’interroger. A dire vrai, il ne gagne rien à toutes ces confidences ; il laisse trop voir que chez lui l’élévation du caractère n’était pas à la hauteur du génie, qu’une partie de sa grandeur tenait moins à l’homme qu’à la position où des événemens inespérés l’avaient porté. Ce vaincu de mauvaise humeur redevient un assez petit personnage dans ses conversations. Peut-être se fait-il encore quelque illusion et garde-t-il quelque vague espoir d’un retour de fortune. On le dirait ; mais ce n’est qu’un dernier rêve de vaincu mal résigné. D’après toutes les vraisemblances humaines, le chancelier des anciens jours en a fini avec tout rôle public. Il n’a plus de place sur la scène allemande et européenne, ni comme le prépotent qu’il était, ni comme un ministre ordinaire. Il a fait son temps ; il a disparu ! Il ne reste plus, là où il a régné sous le nom du vieil empereur pendant un quart de siècle, qu’un jeune souverain inquiet, impatient d’action, plein de contradictions morales et de velléités énigmatiques, partagé entre le mysticisme ardent de son discours de Kœnigsberg et ses ambitions de réformateur. C’est à Guillaume II qu’appartient maintenant l’omnipotence sans contrôle et sans tutelle importune. Quel sera le caractère de ce règne ? A quoi se décidera dans son action et dans ses alliances, ce jeune prince qui porte à la fois en lui-même le rêve des conquêtes coloniales, les instincts du réformateur socialiste et par-dessus tout la passion exaltée de la force militaire ? On ne le sait assurément pas encore ; c’est une ère nouvelle qui commence pour l’Allemagne et sans doute aussi pour l’Europe. Pour le moment Guillaume II, entre ses voyages, ses revues, et les cérémonies où il prononce des discours comme celui de Kœnigsberg, est occupé à régler les affaires les plus pressantes avec son parlement. Fidèle à l’inspiration qui a déjà produit les rescrits de février et la conférence de Berlin, il a fait proposer au Reichstag un projet de réforme du travail. Ce n’est point absolument la réalisation de toutes les promesses des rescrits, particulièrement pour la limitation des heures de travail ; c’est du moins un projet assez étendu, assez sérieux pour prouver que l’empereur Guillaume est entré résolument dans la voie des réformes ouvrières. On ne sait pas encore, par exemple, ce qui en sera du projet impérial tout récemment soumis au parlement. Ce projet n’a été examiné jusqu’ici que dans une discussion préliminaire après laquelle il a été renvoyé à une commission. Dès ce premier débat on a pu s’apercevoir cependant que si les propositions impériales étaient accueillies avec sympathie par les socialistes qui sont disposés à les voter, elles rencontraient moins de faveur parmi les industriels et les libéraux du parlement. Les discussions qui s’ouvriront d’ici à quelque temps sur le programme des réformes ouvrières seront probablement laborieuses. C’est dans tous les cas une œuvre qui ne peut qu’exciter un intérêt universel et éveiller des idées de paix. Malheureusement l’empereur Guillaume II est un souverain pacifique à sa manière, qui croit pouvoir tout concilier, proposant d’un côté des réformes sociales, œuvres de la paix, et demandant d’un autre côté de nouveaux crédits pour la guerre. Après le septennat voté il y a quelques années, on croyait qu’il n’y avait plus rien à faire, que l’armée allemande avait atteint désormais le plus haut degré de puissance. Aujourd’hui le ministre de la guerre de Berlin, pour l’inauguration du nouveau règne, réclame un supplément de force et de crédits, une augmentation des effectifs militaires et surtout de l’artillerie.

La raison éternelle, il est vrai, c’est que l’Allemagne doit être toujours prête à faire face aux événemens, à l’est comme à l’ouest, que la France, pour sa part, augmente incessamment son armée. Ce n’est là évidemment qu’un prétexte spécieux. Quelque dextérité qu’on mette en effet à grouper des chiffres, l’Allemagne, avec ses 538 bataillons, ses 465 escadrons, ses 434 batteries d’artillerie de campagne, a des effectifs de paix supérieurs à ceux de la France, destinés à monter, par le jeu des lois nouvelles, jusqu’à 600,000 hommes. La vérité est que le jeune empereur obéit à ses instincts, qu’il a plus que l’empereur Guillaume Ier peut-être ce fanatisme soldatesque qui est une tradition des Hohenzollern, que s’il a l’ambition d’être un souverain réformateur, il se sent avant tout un prince militaire. Il met le dernier mot de sa politique dans son armée, — et M. de Molke, en prêtant récemment l’appui de sa vieille autorité aux nouveaux crédits, s’est fait une fois de plus le théoricien des armemens nécessaires toujours croissans en vue d’événemens toujours possibles. Il n’a pas caché que ce qui avait été conquis par l’épée devait être conservé par l’épée, que l’armée n’était pas seulement la gardienne de la grandeur extérieure de l’Allemagne, qu’elle était aussi la protectrice de l’ordre intérieur, qu’elle avait un double rôle national et social, qu’elle était, en fin de compte, la meilleure garantie de la paix. Eh bien ! Guillaume II aura probablement ses crédits, il aura son armée, son supplément de puissance : qu’en fera-t-il ? C’est là toute la question ; elle ne laisse pas d’intéresser l’Europe, tous les autres états, l’Angleterre elle-même, dont le gouvernement n’a échappé jusqu’ici à un conflit avec l’Allemagne qu’à force de concessions dans les affaires de l’Afrique orientale.

A voir les choses de près, en effet, il semble bien que l’Angleterre commence à ressentir quelque malaise dans ses rapports avec cette puissance allemande, qu’elle rencontre plus que jamais devant elle au cœur de l’Afrique. Le ministère anglais a, il est vrai, bien d’autres difficultés qui s’accumulent par degrés autour de lui et pourraient, d’un instant à l’autre, lui faire une position critique. Il n’a pas seulement l’Irlande, l’éternelle Irlande, dont il ne peut avoir raison, et cette loi agraire récemment présentée, objet de discussions passionnées qui vont se rouvrir encore une fois. Il a aussi un bill malencontreux sur la clôture des cabarets qui ne satisfait ni les amis de la tempérance ni les cabaretiers, qui menace de diviser la majorité et risque de donner un grief de plus, une arme de plus à l’opposition dans les élections prochaines il a tout cela et bien d’autres choses encore à l’intérieur ; mais son plus grave embarras est certainement aujourd’hui dans la politique coloniale, dans ces affaires africaines, où le ministère est accusé de tout sacrifier à l’Allemagne, de subordonner les intérêts de l’Angleterre au bon plaisir de Berlin, de laisser les agens allemands, Émin-Pacha, le docteur Peters, le capitaine Wissmann, parcourir l’Afrique, usurper des territoires en dépit de la convention qui règle et limite la sphère d’action des deux puissances. Ceci commence à devenir sérieux. Lord Salisbury s’est hâté d’envoyer un émissaire, sir Percy Anderson, à Berlin, pour tâcher d’éclaircir et d’arranger les choses. Il n’a cessé, d’ailleurs, de prodiguer les déclarations les plus rassurantes sur la cordialité des rapports de l’Angleterre avec l’Allemagne, et M. de Caprivi, de son côté, à Berlin, s’est plu à exprimer les sentimens d’amitié de l’Allemagne pour l’Angleterre ; mais les paroles ne sont que des paroles. La mission de sir Percy Anderson à Berlin ne paraît pas avoir eu un brillant succès, et la question reste entière ; elle s’est même compliquée et aggravée, il y a peu de jours, par l’intervention inattendue d’un personnage nouveau, M. Stanley, l’explorateur hardi, le chef de l’expédition organisée en Angleterre pour aller délivrer Émin-Pacha, aujourd’hui au service de l’Allemagne. M. Stanley, dans un banquet qui lui a été offert par la chambre de commerce de Londres, a prononcé un discours où, sans en avoir l’air, sans paraître vouloir se mêler, lui Américain, des affaires de l’Angleterre, il a fait tout simplement le procès des concessions et des faiblesses du ministère de la reine.

Ce journaliste explorateur des régions inconnues n’y va pas de main légère et a déchiré tous les voiles. Il a décrit la marche envahissante de l’Allemagne ; il a énuméré les territoires conquis par les missionnaires anglicans, par l’argent anglais et abandonnés aux agens allemands. Bref, il en a dit assez pour émouvoir le sentiment anglais et même pour émoustiller le premier ministre, lord Salisbury qui s’est cru obligé de répondre dès le lendemain, avec une certaine hauteur, en s’efforçant d’apaiser les susceptibilités anglaises, de rassurer l’opinion ; mais M. Stanley ne s’est pas tenu pour battu. Il a répondu assez vertement, quoique avec une déférente courtoisie, à lord Salisbury et n’a fait qu’accentuer ses révélations accusatrices. Il n’a pas caché à la société britannique de l’Afrique orientale que si on continuait ainsi, elle n’avait rien de mieux à faire que de considérer dès ce moment comme perdus les millions qu’elle a dépensés sur le continent noir. On en est là ! Le ministère est visiblement embarrassé. Au fond, lord Salisbury ne demanderait peut-être pas mieux que de tempérer le zèle colonisateur de ses compatriotes dans l’est africain, et il le leur a même insinué récemment de façon à laisser soupçonner quelque concession nouvelle à l’Allemagne. L’opinion cependant est en éveil, et la situation ne laisse pas d’être délicate. Si lord Salisbury cède encore aux Allemands, il risque sûrement d’irriter, de soulever contre lui le sentiment anglais, déjà assez ému ; s’il se décide à maintenir quand même les droits ou les prétentions de l’Angleterre, il va peut-être au-devant d’une querelle dont il ne peut prévoir les suites. Dans tous les cas, le ministère anglais joue évidemment gros jeu.

Les événemens de l’histoire diplomatique se reproduisent et se ressemblent souvent, parce que ce sont toujours les mêmes questions, les mûmes rivalités qui renaissent entre les peuples. Les circonstances et les prétextes changent seuls tout au plus. A un demi-siècle d’intervalle, parfois on voit reparaître dans quelque incident inattendu les mêmes procédés, la même politique au service des mêmes ambitions ou des mêmes intérêts. L’Angleterre, qui n’est pas sans complaisance pour les forts, n’est pas tendre dans ses rapports avec les faibles, elle ne l’a jamais été, c’est chose certaine. Elle a, dans son histoire, un chapitre déjà assez long et toujours ouvert, le chapitre des abus de la force. Lorsqu’il y a quelques mois à peine, à propos des possessions de l’intérieur de l’Afrique, elle traitait si durement le malheureux Portugal sans s’inquiéter des conséquences que pouvait avoir pour ce petit pays la brutalité de ses sommations, on se rappelait involontairement un épisode semblable qui se passait il y a près d’un demi-siècle, et, cette fois, en Grèce. C’était la même chose. Réduire la Grèce à merci n’était point, à dire vrai, un plus grand exploit que de réduire aujourd’hui le Portugal. L’Angleterre se passait néanmoins cette fantaisie hautaine de faire sentir sa force à un petit pays dont elle était censée la protectrice. C’est justement cet épisode du temps de lord Palmerston qui retrouve une sorte d’à-propos par le dernier incident portugais et qui revit tout entier, avec un intérêt nouveau, dans un livre, — la Grèce du roi Othon, — fait avec la correspondance de M. Thouvenel, alors jeune et brillant représentant de la France à Athènes.

C’était le temps où lord Palmerston, tout plein de l’orgueil britannique, prononçait d’un accent superbe le fameux civis romanus sum et revendiquait pour tout sujet anglais le droit d’être partout chez lui. Le prétexte de l’intervention de lord Palmerston et de l’exécution de la Grèce était un certain juif, protégé anglais, du nom, aujourd’hui oublié, de Pacifico, qui, après avoir eu sa maison saccagée dans un moment d’émotion populaire, avait singulièrement grossi la note de ses réclamations. C’était tout au plus une affaire de banale indemnité ; mais Pacifico n’était rien. Lord Palmerston tenait visiblement à saisir l’occasion de frapper un grand coup, et pour le plus vulgaire des griefs, il signifiait à la Grèce un brutal ultimatum, en l’appuyant d’une menaçante démonstration navale. Il ne craignait pas d’envoyer une escadre pour bloquer les côtes et ruiner le commerce hellénique, au risque d’épuiser le petit royaume, de provoquer des agitations intérieures, de mettre en péril la royauté d’Othon déjà assez fragile, destinée à périr quelques années plus tard. Lord Palmerston avait d’ailleurs, pour servir sa politique à Athènes, un agent, sir Edmund Lyons, adversaire passionné de l’influence française, ardent à aggraver les rigueurs de son chef. C’est au milieu de cette crise que M. Thouvenel, qui était depuis quelques années déjà comme secrétaire à Athènes et dont la révolution de 1848 venait de faire un jeune ministre de France, avait à se mouvoir. Du premier coup il se révélait diplomate de premier ordre, alliant la prudence à la hardiesse, soutenant le gouvernement hellénique et le roi Othon dans une épreuve qui pouvait être mortelle, contenant ou déjouant sans le blesser son fougueux collègue britannique, relevant par sa fermeté modératrice le crédit et le rôle de la France. Il n’avait été jusque-là qu’un jeune agent à l’esprit ouvert, qui avait eu le temps de se familiariser avec le pays où il vivait ; il était désormais l’homme que nous avons connu, qui venait de se désigner pour les plus hautes missions de la diplomatie ; son début dans les grandes affaires avait été un coup de maître !

Ces lettres intimes recueillies aujourd’hui et adressées autrefois, pendant un long séjour, à des amis, au prudent M. Desages, le premier des directeurs aux affaires étrangères, ces lettres de M. Thouvenel ont le double intérêt de faire revivre un épisode déjà lointain et de révéler un observateur instruit, à l’esprit pénétrant et juste. Le sentiment du pittoresque s’y mêle à la sagacité d’un politique réfléchi et avisé. Elles sont écrites sans illusion de philhellénisme et sans dénigrement à l’égard d’un peuple à peine émancipé. Elles ouvrent même parfois des jours piquans sur la vie et les mœurs démocratiques des Grecs. Près d’un demi-siècle est passé. L’auteur de ces pages aimables, M. Thouvenel, est mort. Le roi Othon lui-même a disparu de la scène. La Grèce a-t-elle donc tellement changé depuis ces anciennes crises où elle trouvait dans un Français un si prudent conseiller ?

Ch. de Mazade.