Chronique de la quinzaine - 14 juin 1890

Chronique n° 1396
14 juin 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

Cependant, les jours passent, le monde marche et même quand il semble se reposer ou se recueillir, il ne s’arrête pas. Depuis quelque temps, bien des questions de toute sorte ont agité les esprits, soulevé des contestations passionnées et mis parfois peut-être en péril la paix publique. Elles touchaient à tout, à l’intégrité des institutions, à la dignité des hommes, aux garanties sociales, à l’ordre civil et moral, à l’honneur et à l’avenir du pays. Pour un instant, elles avaient créé une atmosphère enflammée, une sorte d’état de confusion et de guerre où l’on finissait par ne plus se reconnaître et d’où on semblait ne plus pouvoir sortir que par quelque éclat meurtrier. C’est, en vérité, l’histoire d’une année qui est déjà loin ! Puis toutes ces questions se sont pour ainsi dire apaisées un peu d’elles-mêmes, un peu parce qu’on les a aidées à s’apaiser. Si on ne désarme pas tout à fait aujourd’hui, on en aurait peut-être bonne envie, et ceux qui rêvent encore la guerre en sont visiblement pour leurs excitations. On est entré dans une ère nouvelle où l’on semble se détourner de tout ce qui animait et passionnait le plus il y a un an pour en revenir au calme réparateur d’une vie plus régulière et plus saine. Ce n’est pas encore la paix définitive, nous en convenons ; c’est du moins l’apparence ou le commencement de la paix, — d’une paix qui pourrait être plus sérieuse et se prolonger, pour peu qu’on voulût se prêter aux transactions nécessaires. Les partis sentent que, dans l’état du pays, c’est leur seule ressource ; le gouvernement ne demanderait peut-être pas mieux que d’être modéré s’il l’osait. L’unique difficulté est de savoir se décider, d’oser avoir une politique et d’en accepter les conditions, sans mêler, comme on le fait encore parfois, la paix et la guerre, l’ordre et le désordre, l’équité et les concessions à l’esprit de violence. Eh bien ! oui, sans doute, le gouvernement a osé ces jours derniers ; il a eu une juste et prévoyante inspiration en rendant la liberté au jeune prisonnier de Clairvaux, à M. le duc d’Orléans. Il ne pouvait rien faire de mieux que de mettre fin à une épreuve inutilement pénible pour le prisonnier et peu glorieuse, humiliante pour le gouvernement. A dire vrai même, ce n’est qu’une résolution un peu tardive. Il y a longtemps déjà qu’on aurait dû en finir, et, accompli plus tôt, cet acte aurait laissé à un épisode de notre vie contemporaine son caractère de chevaleresque et inoffensive témérité. Car enfin, à quel commandement impérieux de légalité, à quelle nécessité politique répondait cette peine prolongée ?

Ce jeune prince devenu l’hôte inattendu de Clairvaux, quel grand crime avait-il commis ? Eût-il cédé à une vivacité de jeunesse, à une impatience de son sang généreux, était-il donc si coupable ? Il a voulu inscrire son nom parmi ceux des conscrits de la France, il a désiré servir son pays, il n’a fait, il n’a voulu rien faire de plus. Si on a fait de la politique pour lui, il y a été étranger ; il l’a dit, et par son attitude pendant sa captivité, il a prouvé qu’il disait vrai. Il a fait ses cent jours de prison simplement, sans une plainte, sans un murmure, sans ostentation. Il a attendu sans impatience, sans paraître même désirer une grâce qui devait encore une fois faire de lui un exilé. Pourquoi a-t-on tant tardé ? Ah ! c’est justement la fatalité des fautes politiques d’une certaine nature. Elles s’enchaînent, la première conduit à la seconde et à toutes les autres. Si dès l’origine, le dernier ministère avait eu un éclair de raison et de résolution, il n’eût pas même laissé à cette aventure le temps de se développer ; il eût tout prévenu par un acte hardi de responsabilité. Si après une instruction inutile et une condamnation démesurée, il avait provoqué une grâce immédiate, il tranchait encore la question, il se dégageait d’un seul coup. Il ne savait rien faire à propos, il s’arrêtait devant une démonstration des radicaux, et il finissait par laisser à un nouveau ministère, celui qui existe aujourd’hui, cet héritage de fautes accumulées. Il léguait un prisonnier qui était, si l’on veut, le captif du gouvernement et dont le gouvernement, à son tour, était quelque peu le captif, — si bien qu’en délivrant le jeune prince, le ministère s’est sûrement délivré lui-même. Il s’est du moins dégagé d’un embarras en faisant aujourd’hui ce qui aurait dû être fait dès le premier jour, en mettant fin à des rigueurs inutiles, en reconduisant M. le duc d’Orléans à la frontière.

C’est un fait accompli, soit ! M. le duc d’Orléans a retrouvé la liberté qu’il avait risquée avec l’entrain et la bonne grâce d’un généreux cœur de vingt ans, rien de mieux. Le ministère a fini par se décider, par oser, c’est son mérite. Le malheur est qu’il n’a même pas su rester bien inspiré jusqu’au bout et que, par une tactique qui n’a rien de nouveau, en rendant la liberté à M. le duc d’Orléans, il s’est cru obligé d’apaiser, de désarmer les radicaux par d’autres grâces. Entendons-nous : il ne s’agit sûrement pas de contester ou de limiter les grâces accordées par la « magnanimité de la république, » comme dit M. le président du conseil, à des malheureux entraînés par les agitateurs dans les manifestations et les grèves. Ce qu’il y a de réellement caractéristique, c’est cette sorte d’affectation avec laquelle on semble vouloir compléter ou compenser la libération de M. le duc d’Orléans par les grâces accordées aux grévistes, comme pour se faire pardonner une inspiration généreuse. Le dernier ministère s’arrêtait tout simplement devant une injonction des radicaux ; le nouveau ministère ne va pas jusque-là ; il est sur le même chemin, il leur accorde quelques faveurs pour leurs cliens pris dans toutes les agitations. Il est clair qu’il veut avant tout se dérober à l’éternel et terrible soupçon de réaction, d’orléanisme, d’alliance avec les conservateurs ! Est-ce que le ministère se flatte sérieusement de gagner, de rallier ainsi les radicaux, de gouverner avec eux ? Il sait bien que les radicaux seront toujours prêts à surprendre et à exploiter ses faiblesses, à le compromettre ou à lui créer des difficultés. Ils le prouvent dans toutes les occasions ; ils l’ont prouvé ces jours passés encore, par l’appui qu’ils ont plus ou moins prêté à cette étrange interpellation sur l’élévation de M. l’amiral Duperré au poste de commandant de l’escadre de la Méditerranée.

Y avait-il quelque secret dans cette guerre déclarée au nouveau commandant de l’escadre ? y a-t-il eu quelque obscur complot prémédité, organisé, comme a semblé le laisser entendre M. le ministre de la marine ? Toujours est-il qu’il y a eu depuis quelque temps, dans les journaux radicaux, une campagne de polémiques violentes, d’accusations injurieuses contre M. l’amiral Duperré, — et tout cet orage de presse est venu se résoudre dans une interpellation de parlement. Qu’avait-on à reprocher au chef chargé de conduire nos marins ? M. l’amiral Duperré est un des plus éminens officiers de notre flotte. Depuis vingt ans, il n’a cessé de tenir la mer, ou il a occupé les préfectures maritimes, — et partout il s’est signalé par ses brillantes qualités, par un zèle et un dévoûment, dignes de son illustre nom. On n’a trouvé rien de mieux que de l’accuser d’avoir eu une mission délicate à remplir il y a vingt ans, d’avoir été chargé, en 1870, de conduire le prince impérial hors de France et d’être resté prisonnier de guerre en Belgique. On a instruit, avec des bavardages, des déclamations et des insinuations, un procès de tendance contre le passé déjà lointain d’un vaillant serviteur du pays. En réalité, M. Duperré, alors jeune officier, ne faisait que son devoir, — un devoir douloureux, si l’on veut, — en exécutant l’ordre de celui qui était encore le chef de la France, qui avait le droit de lui commander. Prisonnier, il ne faisait que respecter l’honneur en subissant la dure loi de la guerre, en demeurant fidèle à sa parole, quoi qu’il dût lui coûter de ne pas rejoindre ses glorieux chefs, les Pothuau, les Jauréguiberry. Il se conduisait avec la loyauté d’un soldat, et M. le ministre de la marine, il faut lui rendre cette justice, a défendu sans restriction, avec autant de fermeté que de chaleureuse émotion, celui que les plus brillans services avaient désigné à son choix.

De toutes ces accusations envenimées de l’esprit de parti, il n’est certainement rien resté ; la bonne renommée de l’homme est demeurée intacte. De tels débats cependant, qu’on ne s’y trompe pas, ont leur gravité et une assez triste moralité. Ils ne feraient d’abord, s’ils devaient se renouveler, que dénaturer et ruiner le régime parlementaire. Qu’un député interpelle le gouvernement sur sa politique, sur la direction générale des affaires, il le peut sans doute, il peut même abuser d’un droit que M. le président Floquet a peut-être exagéré en le confondant avec la liberté légitime de la tribune. Prétendre intervenir à tout propos dans les détails de l’administration, dans le choix des hommes, dans l’appréciation des services, c’est changer tous les rôles, mettre la confusion dans tous les pouvoirs, ruiner à la fois le gouvernement et le parlement. D’un autre côté, pense-t-on que cette délation organisée et retentissante, illimitée et sans responsabilité, soit sans péril pour la discipline, pour cette discipline qui est restée jusqu’ici incorruptible dans notre marine ? C’est au contraire le plus sûr moyen d’affaiblir l’autorité des chefs, d’altérer la confiance, d’avilir à la fois le commandement et l’obéissance ; c’est ramener par l’anarchie à tous les rêves ou à toutes les tentations de dictature. La chambre s’est heureusement arrêtée dans cette voie, et il s’est trouvé une majorité pour en finir par un pur et simple ordre du jour.

Chose étrange cependant ! Voilà déjà plusieurs circonstances où les questions politiques les plus sérieuses, les plus délicates se sont trouvées engagées par des interpellations captieuses, agitatrices. Il y a quelque temps, on interpellait le gouvernement sur les répressions du 1er mai ou sur le rétablissement de M. le préfet de la Seine à l’Hôtel de Ville, qui n’était que le simple retour à une légalité méconnue par le conseil municipal. Il n’y a que quelques jours on l’interrogeait sur la libération de M. le duc d’Orléans. Hier c’était au sujet de la nomination d’un chef d’escadre. Et dans ces diverses circonstances, d’où est venu le péril pour le ministère ? où a-t-il, au contraire, trouvé un appui ? Ce sont les radicaux qui lui ont suscité des difficultés ; ce sont les conservateurs qui, sans craindre de se rencontrer avec les républicains modérés, lui ont donné leur vote. Est-ce que ce ne sont pas là les signes d’une situation assez nouvelle, les indices vagues, indécis, assez sensibles pourtant, des conditions pratiques où Ton pourrait faire de cette trêve d’aujourd’hui une paix plus sérieuse et plus durable ? On le sent, c’est certain, on ne le dit pas. Le mal vient de ce que personne n’ose avouer sa pensée, que tout le monde se réserve, qu’on cherche encore à s’abuser mutuellement, et M. le ministre de l’intérieur lui-même va dans la Dordogne prononcer des discours où il se livre aux plus curieuses variations sur la politique du jour. M. le ministre de l’intérieur est un habile homme qui met de la bonhomie dans son langage, au besoin de la résolution dans ses actes, et qui a tout l’air de jouer avec les partis pour finir par se moquer de tous. Son dernier discours de Périgueux est certes un morceau d’une originalité précieuse qui dira tout ce qu’on voudra, et même, si l’on veut, ne dira rien.

M. Constans veut une « sage et bonne république, » point « tracassière, » point « fermée, » une république « ouverte, » — mais à la condition qu’on y entre comme dans une prison, en commençant par baisser la tête et par donner des gages. Il veut de « l’union, de la conciliation, » — mais au « profit du parti républicain, » qui n’est pas d’humeur à céder le pouvoir ni même à le partager. Il ne demanderait pas mieux que d’accueillir en bon prince, sans façon, les minorités repentantes, sauf à ajouter lestement qu’après tout, on n’a pas besoin de leur concours, — comme si on se passait du concours de minorités qui représentent la moitié du pays, comme si M. le ministre de l’intérieur lui-même n’avait pas été trop heureux de trouver ce concours dans les derniers votes ! Ce sceptique met toute sa dextérité à brouiller les choses, à déguiser ce qui n’est peut-être encore que l’art de faire de l’ordre avec du désordre. Qui donc dira le mot, le vrai mot qui ouvrira à la France lasse de violences, de mécomptes et de subtilités, la voie franche et large où elle trouvera une politique réellement faite pour rallier toutes les bonnes volontés, non plus « au profit d’un parti, » mais dans l’intérêt souverain de la nation ?

Les événemens si imprévus, si extraordinaires, qui ont passé pour ainsi dire comme un orage sur l’Europe depuis quelque temps, n’ont sûrement pas dit leur dernier mot. Ils n’ont pas d’abord troublé ni compromis la paix générale ; ils l’auraient plutôt servie, au contraire, en diminuant les chances de conflits, en ouvrant aux esprits d’autres perspectives, cela est certain, c’est un premier avantage. Quels seront, après cela, les résultats définitifs de ces soubresauts de politique, de ces coups de théâtre qui se sont succédé, de cette brusque révolution d’influence qui s’est accomplie à Berlin et s’est fait sentir dans les affaires du monde ? Ici s’ouvre une carrière nouvelle où tout est conjecture, où l’on peut tout prévoir, parce que tout est possible, parce que les conditions, les hommes, les idées, les mobiles, ne sont plus ce qu’ils étaient naguère. La disparition de M. de Bismarck, de ce reclus qui ne se résigne pas facilement à se taire, et dont les indiscrétions commencent à devenir importunes, cette disparition n’est pas seulement un fait, elle est un symptôme. Il est certain, dans tous les cas, que tant de changemens ne peuvent manquer d’avoir un jour ou l’autre leurs conséquences dans la diplomatie, dans les alliances comme dans les affaires intérieures des peuples. On s’en défend sans doute ; on veut que rien ne soit changé, que les alliances subsistent plus que jamais, — et, comme pour le mieux prouver, on s’obstine aux arméniens ; on se répète ce que le comte Kalnoky disait, ces jours passés, à Buda-Pesth : « Les buts pacifiques de la triple alliance ne seront atteints que lorsque la puissance militaire des états alliés, qui doivent pouvoir compter les uns sur les autres, sera parvenue à son entier développement. » Fort bien, la triple alliance reste intacte ; mais en même temps, on n’en peut douter, l’Allemagne s’efforce de désarmer les susceptibilités russes, de reconquérir l’amitié du tsar. L’Autriche elle-même, qui parle officiellement par la voix de M. de Kalnoky, invoque la triple alliance ; mais à Vienne, les esprits défians ou réfléchis commencent à se dire que l’Autriche serait plus intéressée à se rapprocher de la puissance russe. L’Italie, à son tour, proteste que si la triple alliance n’existait pas, il faudrait l’inventer ; mais au même instant elle est, par le voyage du prince de Naples, en coquetterie avec la Russie, ou elle se ménage de meilleurs rapports avec la France. Cela ne veut pas dire que de grands états, alliés jusqu’ici, veuillent s’affranchir de leurs engagemens ; cela signifie tout simplement que les événemens ont leur influence, que chacun songe à prendre ses précautions, que cette alliance, invoquée encore pour l’ostentation, commence à être moins une force ou un avantage qu’un poids dans les affaires des peuples.

On verra ce qui en sera. En attendant, les affaires de diplomatie, toujours discrètement voilées, ont dans les parlemens moins de place que les affaires intérieures, et l’Allemagne elle-même, si elle veut réaliser le programme de réformes sociales par lequel l’empereur Guillaume II a signalé son entrée en scène, l’Allemagne n’est point sans avoir du travail. Malheureusement ces réformes sociales ne sont point faciles et elles semblent provisoirement ajournées. On n’est occupé jusqu’ici dans le parlement de Berlin que de questions militaires ou de questions religieuses, de la liquidation du kulturkampf, — ou de questions coloniales. Que ce soit pour faire encore honneur à la triple alliance ou tout simplement pour suivre ses goûts, ses instincts de soldat, l’empereur Guillaume a tenu avant tout aux effectifs nouveaux qu’il réclame pour l’armée, aux crédits militaires qu’il demande. Pour le jeune souverain, c’est la première des questions, et peut-être dans sa pensée, va-t-il encore au-delà des projets dont il demande la sanction au parlement. A la vérité, ces propositions rencontrent une certaine résistance. Le chef du parti progressiste, M. Richter, le chef du parti catholique, M. Windthorst, des libéraux eux-mêmes, dans la commission chargée d’étudier ces projets, se sont montrés quelque peu effrayés et de l’excès des arméniens et des dépenses auxquelles on ne pourra faire face que par des impôts nouveaux. Les plus hardis demandaient tout au moins, en compensation de l’accroissement des effectifs, une réduction du service à deux ans. Les représentans du gouvernement, le chancelier de Caprivi, le ministre de la guerre, le général Verdy du Vernois, n’ont pas, bien entendu, admis la compensation, et ils n’ont pas même dissimulé qu’on tenait en réserve de nouveaux projets. On en est encore là. Le gouvernement aura sans doute ce qu’il demande. Il sera plus heureux dans ses affaires militaires qu’il ne l’a été dans une discussion récente où il s’agissait de décider ce qu’on ferait des sommes confisquées ou retenues sur les traitemens ecclésiastiques pendant la campagne du kulturkampf. Le ministre des cultes, M. de Gossler, demandait pour le gouvernement le droit de disposer de ces sommes ou des intérêts, qu’il affecterait selon son gré aux menses épiscopales. Le chef du centre catholique, M. Windthorst, veut qu’on rende simplement à l’église ce qu’on lui a pris, ce qui lui appartient. On a eu beau lui laisser entendre que le Vatican se prêtait à la transaction proposée ; M. Windthorst a tenu bon, et c’est lui qui a eu le dernier mot, qui a fait échouer le projet de M. de Gossler. Malgré ses quatre-vingts ans, M. Windthorst est un habile stratégiste parlementaire qui sent sa force, qui vient encore une fois d’en donner la mesure et qui est homme à faire ses conditions dans le vote des nouvelles lois militaires. Au fond, dans toutes ces affaires, dans tous ces débats, on sent que la politique du nouveau règne en est encore à se dégager, que le coup de barre du jeune empereur a pu changer l’ancienne direction sans donner une direction nouvelle bien précise.

Que l’Autriche se ressente aussi bien et encore plus peut-être que l’Allemagne des derniers événemens, cela n’est pas douteux, et l’Autriche s’en ressent d’autant plus que, si elle a toujours à soutenir sa politique extérieure, à faire bonne contenance, elle a des troubles, des tiraillemens, des conflits intérieurs qui sont pour elle un perpétuel embarras. Il n’y a que quelques jours, les délégations austro-hongroises se sont réunies à Pesth ; elles ont été inaugurées par un discours de l’empereur François-Joseph, qui n’a pas manqué de leur rappeler les intérêts communs de l’empire, les obligations qui lient l’Autriche, la nécessité de développer sans cesse la puissance militaire de la monarchie. Après l’empereur, le comte Kalnoky, dans ses explications, s’est efforcé de démontrer que rien n’était changé, que si M. de Bismarck avait été l’initiateur de la triple alliance, l’empereur Guillaume II et M. de Caprivi étaient résolus à la continuer, que l’Autriche se devait à elle-même d’avoir des forces suffisantes pour garantir sa sûreté et l’efficacité de sa politique en Orient comme en Europe. Soit, c’est le thème officiel. Quelles que soient les apparences cependant, un certain doute perce jusque dans l’affectation du langage, et quoiqu’on fût à Pesth, quoiqu’on eût l’air de ne parler que de politique extérieure, il y avait autre chose. L’empereur lui-même, à la réception des délégués austro-hongrois, a laissé voir ses préoccupations en parlant de Prague, du compromis, en s’adressant à quelques-uns des délégués, notamment à M. Rieger. C’est que là, en effet, est un point vif pour l’Autriche. Évidemment, le compromis négocié par le comte Taaffe pour la Bohême, accepté par les vieux Tchèques et leur chef, M. Rieger, le compromis n’a pas réussi. Lorsque la diète de Prague s’est réunie récemment, elle a délibéré au milieu de l’agitation. Les jeunes Tchèques, M. Gregr, M. Hérold, ont attaqué passionnément le compromis ; M. Rieger l’a défendu avec une conviction résolue, mais attristée, et malgré son passé, malgré les services qu’il a rendus à la cause de la Bohême, il n’a pu échapper à des manifestations hostiles. Au demeurant, on n’a pu arriver à faire voter que l’article le moins contesté du compromis sur le régime scolaire. Et l’opposition s’accentue toujours en Bohême ! C’est une complication malheureuse pour l’Autriche, qui ne peut avoir la liberté de sa politique extérieure que par la paix intérieure entre ses nationalités si diverses et souvent ennemies.

Nous vivons, il faut l’avouer, dans un temps singulier, et la politique a d’étranges contradictions. S’il est un fait universel, caractéristique, particulièrement propre à notre siècle, surtout à cette fin de siècle, c’est le besoin d’étendre les relations des peuples, de multiplier les communications. Tandis que le génie de l’industrie met toute sa puissance inventive à percer les isthmes et les montagnes, à ouvrir des voies ferrées à travers les déserts, à créer de nouveaux services de navigation, il est cependant des pays, et non pas les moins grands, qui semblent se piquer de s’enfermer dans leur isolement comme dans une citadelle inexpugnable. L’Angleterre n’est point, certes, la dernière dans la voie des grandes entreprises et des grandes explorations. Elle est mêlée par ses intérêts, par ses ambitions au mouvement universel, à condition toutefois de rester retranchée dans son inviolabilité insulaire et de se répéter encore le mot de l’Imogène de son poète : « Notre Bretagne est un fragment détaché du volume du monde ; elle en est et elle n’y est pas. » Elle veut bien communiquer avec le monde, elle ne veut pas que le monde communique trop avec elle. Elle se complaît dans son isolement au milieu des mers ; et rien n’est plus curieux ou plus puéril, si l’on veut, rien ne peint mieux son humeur défiante et jalouse que cette discussion qui s’est ouverte ces jours passés dans le parlement sur le tunnel de la Manche. Au premier abord tout semblerait favoriser une œuvre qui ne pourrait que multiplier ou faciliter les relations des îles britanniques avec le continent, à laquelle s’intéressent des hommes hardis, Anglais ou Français, entre autres, un des plus grands constructeurs du Royaume-Uni, sir Edward Watkins. Cette discussion récente a prouvé au contraire que le vieil esprit vit toujours. Notez qu’il ne s’agissait pas d’engager ce grand travail, de mettre la main à l’œuvre, on n’en est pas là encore ; il s’agissait tout simplement d’une autorisation de poursuivre des travaux ou des études préliminaires, on restait toujours libre. N’importe, le bill a été lestement repoussé. Le gouvernement l’a combattu et il a trouvé une majorité fidèle. Ni sir Edward Watkins, le principal promoteur du projet, ni M. Gladstone lui-même qui s’en est fait l’éloquent défenseur, n’ont pu vaincre des préventions passablement surannées.

Qu’en sera-t-il de cette œuvre gigantesque, de cette voie sous-marine rêvée par les ingénieurs des deux pays ? Elle se fera ou elle ne se fera pas, c’est l’affaire de l’avenir. Ce qu’il y a d’étrange, dans tous les cas, c’est qu’une œuvre évidemment conçue dans une pensée de paix et de rapprochement réveille de si bizarres méfiances et suscite de tels ombrages chez une nation pratique comme l’Angleterre. On dirait, en vérité, que les Anglais, ou du moins bon nombre d’Anglais ont encore l’imagination hantée par le camp de Boulogne et qu’ils voient des invasions partout. On a écrit des romans là-dessus ; on a même raconté, il y a des années, une bataille de Dorking qui a fait frissonner ceux qu’elle n’a pas amusés. — Que deviendrait l’Angleterre, si elle cessait d’être une puissance insulaire, protégée par les mers qui l’entourent, si elle n’avait plus le fossé de la Manche, si le tunnel qu’on médite s’ouvrait sur ses rivages ? Elle serait manifestement désarmée et livrée sans défense à la conquête ! Elle pourrait être surprise par des légions de pantalons rouges débouchant tout à coup et se répandant dans les campagnes anglaises ! — On a fait appel à toutes les raisons militaires, politiques, commerciales. Lord Wolseley lui-même s’est mis depuis longtemps en campagne pour sauver l’Angleterre, et l’autre jour un des ministres, sir Michael Hicks-Beach, s’est fait l’écho de tous les préjugés, de toutes les passions, de toutes les frayeurs. Ce malheureux tunnel, patronné par sir Edward Watkins, ne pouvait être qu’une source de dangers et de maux ! En mettant les choses au mieux, l’Angleterre ne pouvait se garantir qu’en se hérissant de fortifications, en s’imposant l’obligation d’une armée permanente qu’elle n’a jamais eue et de dépenses militaires démesurées qui retomberaient de tout leur poids sur les contribuables ! On parle ainsi, au risque de prendre des chimères pour des raisons, de se créer des fantômes ou de berner le public avec des naïvetés effarées comme celle de sir Michael Hicks-Beach, qui assure qu’une invasion peut surprendre l’Angleterre en gagnant quelque employé subalterne du tunnel ! Tout cela, il en faut convenir, est assez puéril, et M. Gladstone s’est un peu moqué de la commission royale militaire, de sir Michael Hicks-Beach, comme des raisons qu’il invoquait ; il a même ajouté qu’il trouvait ridicule et humiliante l’attitude qu’on faisait à l’Angleterre, que c’était une plaisanterie de parler des dangers d’une invasion, qu’il y avait eu, après tout, plus d’invasions anglaises en France que de débarquemens français en Angleterre. M. Gladstone en a été pour ses frais d’éloquence ; le gouvernement a eu sa victoire, si tant est que ce soit une victoire bien fructueuse, digne d’une grande nation.

Au fond, ce n’est là sans doute qu’un de ces incidens dont un gouvernement a aisément raison quand il peut flatter quelque vieux préjugé, quelque passion nationale, — et, si le ministère anglais n’avait pour le troubler que le tunnel de la Manche, il n’aurait pas à s’émouvoir. Malheureusement pour lui, il n’en est pas à une difficulté près ; il a bien d’autres affaires qui lui créent une situation des plus compliquées, des plus délicates, qui peuvent être une dangereuse épreuve pour sa majorité, pour ses alliances parlementaires, pour son crédit. Nous ne parlons même pas de cette question des pêcheries de Terre-Neuve, à laquelle il a laissé peut-être prendre une importance artificielle et qui le place aujourd’hui dans une position assez critique, soit vis-à-vis de la France, qui ne lui demande pour ses nationaux que l’exécution des traités, soit vis-à-vis des habitans de Terre-Neuve, qui le menacent de se donner aux États-Unis. Cette querelle un peu bruyante finira par s’apaiser sans doute. Lord Salisbury a de plus, pour le moment, à poursuivre avec l’Allemagne une négociation fort laborieuse au sujet des possessions de l’Afrique orientale. Il vient de renvoyer à Berlin sir Percy Anderson pour pousser à bout cette négociation. L’Angleterre se résignera-t-elle à faire des concessions à l’Allemagne ? Réussira-t-on à tracer une délimitation nouvelle, suffisamment satisfaisante, entre la sphère d’action anglaise et la sphère d’action allemande ? La position est d’autant plus critique que l’opinion est désormais éveillée par les révélations de M. Stanley et qu’elle n’est pas sans défiance à l’égard de la diplomatie de lord Salisbury. C’est certainement une complication sérieuse pour le ministère anglais ; mais la question la plus grave pour lui, peut-être, à l’heure qu’il est, la plus dangereuse pour sa sûreté, est d’un ordre tout intérieur : ce n’est même plus l’Irlande, c’est cette question de la clôture des cabarets et de l’indemnité promise aux débitans en cas de suppression de leurs débits. Le chancelier de l’échiquier, M. Goschen, s’est visiblement engagé dans une mauvaise aventure.

Étrange retour des choses ! Il n’y a que peu de temps encore, lorsqu’il présentait son budget, M. Goschen était un des hommes les plus populaires de l’Angleterre. Il passait pour le plus habile financier après M. Gladstone, pour l’athlète du cabinet tory-unioniste, et peu s’en fallait qu’on ne vît en lui un futur premier ministre. Aujourd’hui, il est l’objet de toutes les animadversions ! C’est la faute de ce malencontreux bill sur les cabarets, qui pourrait bien mettre le désarroi dans la majorité ministérielle, qui ne satisfait ni les libéraux, ni les conservateurs, qui irrite les cabaretiers menacés dans leurs intérêts et provoque une véritable tempête parmi les amis de la tempérance. Un mouvement s’est organisé contre ce bill, trop rigoureux pour les uns, insuffisant pour les autres, et, pas plus tard que dimanche, il y a eu à Londres, à Hyde-Park, une immense manifestation, presque aussi nombreuse et aussi animée que les dernières manifestations ouvrières, contre les propositions du gouvernement. Que fera M. Goschen ? S’il va jusqu’au bout, il risque de préparer au ministère, dans les élections prochaines, des adversaires ardens, de redoutables coalitions ennemies ; s’il recule devant cet orage d’impopularité, il s’affaiblit lui-même et perd une partie de son crédit. Et c’est ainsi que s’enchevêtrent autour du ministère anglais les difficultés intérieures ou extérieures dont l’opposition profitera un jour ou l’autre !

Comme les autres pays, l’Espagne a eu, dans ces derniers temps, ses mouvemens socialistes, ses grèves, et ses manifestations ouvrières. Plus que d’autres pays même peut-être elle a ressenti cette sorte de commotion spontanée ou artificielle qui a éclaté presque partout à la fois, au-delà des Pyrénées comme ailleurs, à Barcelone, à Valence, dans quelques villes du Midi aussi bien qu’à Madrid. Tout ne s’est pas passé sans trouble sur certains points de la Péninsule, notamment en Catalogne et à Valence, où l’autorité militaire a été obligée de s’armer de l’état de siège pour maintenir la paix publique. À Madrid, il y a eu des manifestations, des meetings et des discours, même des discours républicains et socialistes, sans désordres et sans apparence de sédition. Aujourd’hui, l’agitation est à demi dissipée, les grèves semblent diminuer, les esprits commencent à se rasseoir. La scène n’est plus aux agitateurs et aux manifestans. Il reste toujours, après comme avant, un état politique assez difficile, assez obscur. Depuis les dernières crises ministérielles et parlementaires, on ne peut pas dire que cet état politique se soit précisément aggravé ; on ne peut pas dire non plus qu’il se soit sensiblement éclairci et fixé. Il serait plus vrai de dire qu’il y a dans les affaires espagnoles une crise qui n’a été qu’à demi dénouée, il y a quelque temps, et qui continue.

La vérité est que M. Sagasta, à travers toutes les difficultés qui l’assiègent, et les métamorphoses du ministère qu’il dirige depuis quatre ans, poursuit avec ténacité la réalisation de son programme. Il a même fini par obtenir du sénat le vote du suffrage universel, qui avait été déjà voté par le congrès, et qui redevient désormais la loi du pays. Sa situation ne reste pas moins précaire, incertaine, et, s’il a vu récemment disparaître un ennemi redoutable, le général Cassola, mort depuis peu, il ne cesse pas d’avoir autour de lui une majorité incohérente et devant lui bien des adversaires passionnés, impatiens, qui lui rendent le gouvernement laborieux. Comment sortira-t-on de là ? Qui sera chargé d’appliquer le suffrage universel, récemment restauré ? Ce n’est pas une petite affaire. Un des chefs de l’opposition libérale dissidente, qui ne manque ni d’activité ni de talent, le général Lopez Dominguez, s’est donné depuis quelque temps la mission épineuse de remettre un peu d’ordre dans cette situation obscure, de tenter un rapprochement de tous les libéraux avec M. Sagasta ou sans lui. Il a entrepris ce qu’on a appelé un peu ironiquement un voyage d’exploration auprès de tous les chefs de partis. Il a visité successivement le général Martinez Campos, le général Jovellar, M. Alonso Martinez, M. Gamazo, M. Montero Rios, M. Castelar. Il a négocié avec les uns et les autres, il a consulté M. Martos. Il ne paraît pas avoir réussi. De sorte que la difficulté reste entière ; on en revient toujours à l’inévitable question : Qui dirigera les affaires d’Espagne au moment de l’application nouvelle du suffrage universel ? Sera-ce M. Sagasta, avec son autorité contestée et diminuée ? Sera-ce un ministère intermédiaire avec M. Alonso Martinez et quelques généraux ? Ce rôle reviendra-t-il aux conservateurs, dont le chef, M. Canovas del Castillo, montre dans cette longue crise autant de circonspection que d’habileté ?

M. Sagasta, avec sa dextérité et son humeur de temporisation, est homme à tout ajourner à l’automne, après les voyages à Saint-Sébastien et les villégiatures de l’été ; mais ce n’est pas une solution et la question est d’autant plus grave pour l’Espagne, pour la monarchie elle-même, que l’application prochaine du suffrage universel se lie à ce réveil récent d’une agitation socialiste et républicaine, qui peut être momentanément apaisée et n’est pas moins sensible au-delà des Pyrénées. Les jours d’épreuve ne sont peut-être pas finis pour la régence espagnole !

Ch. de Mazade.