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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1890

Chronique n° 1397
30 juin 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Non décidément, on n’arrivera pas sans peine à mettre la raison et l’ordre dans nos affaires, à dégager une politique sensée de l’amas des équivoques et des contradictions du temps. On y arrivera sans doute, si ce n’est à cette session qui va finir et qui n’aura servi à rien, du moins à une session prochaine, à la saison nouvelle, un jour ou l’autre ; on y arrivera, c’est vraisemblable, il faut le croire, parce que c’est le vœu du pays, l’intérêt impérieux de la France, — parce que tout ce qu’on fait pour s’en défendre ne sert qu’à mieux trahir l’impuissance d’une politique usée et l’évidence du sentiment public.

On y viendra, l’éternelle logique y conduit ; mais voilà qui est bien clair ! C’est que lorsque depuis dix ans, par une série de circonstances peut-être uniques, un parti a réussi à s’établir commodément dans le règne, lorsque ce parti a passé dix années à mettre partout, dans le gouvernement, dans les lois, ses passions, ses préjugés et ses calculs, à se créer des retranchemens dans l’état, à multiplier ses clientèles par les captations, lorsqu’il a, en un mot, abusé de tout et tout épuisé dans un intérêt de domination, il ne se résigne pas facilement à avouer qu’il a pu se tromper, à reconnaître les nécessités nouvelles qui le pressent. Il s’obstine à se défendre jusque dans les violences qui l’ont compromis, et même quand il a un moment l’air de subir l’influence des choses, d’être mieux disposé aux concessions, il saisit la première occasion d’attester son impénitence, son incurable aveuglement. Il se croit engagé par un vulgaire orgueil ou un puéril amour-propre, par un faux sentiment de solidarité dans l’œuvre commune. C’est un peu l’histoire du parti républicain qui règne et gouverne en France ! Depuis quelque temps, il est vrai, tout semblait tendre à un certain apaisement, à une conciliation relative dans les rapports des partis, entre républicains et conservateurs. Ce n’était peut-être pas encore la paix, c’était le commencement de la paix. On se plaisait à parler d’une république ouverte, libérale, tolérante et pacifique. M. le président Carnot invoquait la concorde dans ses discours, et M. le ministre de l’intérieur parlait en bon apôtre de la conciliation, sans trop se compromettre à la vérité. Que s’est-il donc produit qui ait pu interrompre, et, jusqu’à un certain point, compromettre ce mouvement sensible de pacification ? Tout simplement une de ces questions qui ont le don de raviver toutes les irritations, cette éternelle question de la laïcisation des écoles, qui, réduite à elle-même, pourrait être inoffensive, et qui, sous l’influence de l’esprit de secte, sous la pression du radicalisme, est devenue le plus dangereux élément de division et de guerre. La veille encore, avec un peu de bonne volonté, on pouvait croire la trêve possible ; le lendemain, on s’est réveillé en face de cet incident d’un petit village de la Haute-Marne, de Vicq, qui est venu prouver que rien n’était changé, que la conciliation n’était qu’un mot, que les radicaux restent encore les maîtres de la république, de la majorité, du gouvernement lui-même, réduit à se faire le complice de leurs œuvres et de leurs passions.

Voilà certainement un incident aussi mal venu qu’inattendu, qui ne serait rien par lui-même s’il n’était le signe d’une politique de secte et de guerre obstinée à survivre aux vœux de paix religieuse manifestés par le pays ! Au fond, de quoi s’agit-il ? La petite et la paisible commune de Vicq a une maison d’école qui lui a été léguée autrefois par un vieux curé de la paroisse, à la condition stricte et formelle qu’elle resterait dirigée par des sœurs. Cette école, la commune la possède sans trouble, sans difficulté depuis soixante-dix ans, et les braves sœurs qui la dirigent n’ont cessé d’être entourées des sympathies de la population tout entière. Récemment, la supérieure est morte ; aussitôt l’autorité préfectorale et l’autorité universitaire, par un excès de zèle dont se serait peut-être passé le gouvernement, tout au moins par une interprétation rigoureuse des dernières lois scolaires, se sont mises en devoir de laïciser l’école de Vicq. Vainement le conseil municipal, qui est pourtant républicain, s’est empressé d’intervenir, et parce qu’il tenait à l’enseignement des sœurs et parce que la commune était menacée de perdre sa maison d’école si elle cessait de remplir les conditions du legs dont elle profite depuis plus d’un demi-siècle. Vainement aussi les habitans se sont émus et ont protesté : on n’a rien écouté, on a décidé qu’il fallait au plus tôt laïciser ! Malheureusement, c’est ici que tout se complique. Une première fois, un inspecteur primaire s’est présenté à Vicq avec son institutrice laïque et deux gendarmes ; il n’a pu réussir à conquérir son école défendue par les habitans ; il n’a pas pu même obtenir le concours du maire qui lui a refusé son aide dans cette ingrate besogne. Une seconde tentative a été faite le lendemain avec un supplément de gendarmerie ; elle n’a pas été plus heureuse et ces braves gendarmes ont été obligés de battre en retraite. Alors la scène prend des proportions épiques ! Secrétaire général de la préfecture, sous-préfet de Langres, inspecteur d’académie, inspecteur primaire, juge de paix sont arrivés sur le champ de bataille avec quatre ou cinq brigades de gendarmerie à pied et à cheval sous le commandement d’un capitaine. Cette expédition un peu étrange a rencontré encore devant elle la population tout entière rassemblée au nombre de sept ou huit cents personnes autour de l’école des sœurs, agitée et résolue à opposer une résistance passive, protestant sans armes, sans jeter même une pierre. Il a fallu dégainer, piétiner femmes et enfans, — faire donner la cavalerie pour pénétrer dans cette foule ! La scène est complète : heureusement la victoire est restée à la force publique ! C’est là, en définitive, l’incident qui a été exposé, discuté l’autre jour avec autant de mesure que de netteté par M. du Breuil de Saint-Germain, par M. l’évêque d’Angers devant la chambre, — et M. le ministre de l’intérieur, en réduisant avec sa bonhomie sceptique les proportions de l’événement, n’a pas pu réussir à dissimuler ce qu’il y a de violent, de démesuré dans une exécution de ce genre.

Il y a dans cette triste affaire deux choses assez distinctes, quoiqu’elles soient liées l’une à l’autre ; il y a une question de légalité et une question de fait. — C’est la loi, dit-on, et force doit rester à la loi ! D’abord, avant d’admettre ces rigueurs inexorables pour l’honneur de la légalité dans un pauvre et paisible village, il serait curieux de savoir si on montre les mêmes sévérités partout, si avec d’autres conseils municipaux moins modestes on ne se croit pas obligé ou autorisé à fermer les yeux, à employer toute sorte de ménagemens et de diplomatie. Est-ce bien d’ailleurs la loi qu’on a exécutée à Vicq ? C’est là justement le point délicat et fort peu clair. — C’est peut-être la loi si l’on veut, si l’on interroge un seul article, celui qui impose la laïcisation immédiate d’une école où l’institutrice congréganiste vient à disparaître. Ce n’est plus la loi ou c’est une nuance différente si l’on consulte un autre article, celui qui dit que « dans le cas où la laïcisation rendrait nécessaire l’acquisition ou la construction d’une maison d’école, — c’est précisément le cas de Vicq, — il sera sursis jusqu’à l’établissement de l’école. » Y a-t-il contradiction entre ces deux articles ? Cela se peut, ce serait l’histoire de bien d’autres lois bâclées depuis quelques années, uniquement pour satisfaire des passions de parti. Cela signifierait dans tous les cas qu’il y a deux interprétations possibles, — l’une violente, excessive, inexorable, l’autre libérale, équitable, modérée, — et qu’on a choisi l’interprétation la plus dure, la plus rigoureuse. On a préféré ce qui plaisait aux radicaux, sans tenir compte des vœux d’une population, des délibérations d’un conseil municipal, des intérêts moraux et financiers d’une commune. Et c’est pour une loi douteuse ou confuse, pour une circulaire captieuse d’un ministre radical qui a interprété cette loi comme il l’a voulu quand il a passé au pouvoir, pour le bon plaisir des laïcisateurs à outrance, qu’on n’a pas craint de procéder à l’exécution militaire d’un malheureux village ! On ne paraît même pas soupçonner ce qu’il y a de ridicule et de révoltant à la fois dans cet abus de la force, dans cette mobilisation d’une légion de fonctionnaires et de vingt gendarmes, dans cette invasion à main armée d’une localité paisible, — et tout cela pour forcer la porte d’une maison, pour déloger deux sœurs défendues par les habitans. Voilà une institutrice laïque heureusement installée à Vicq ! Notez qu’en entrant de vive force dans cette maison d’école, l’état n’est même pas sûr d’y rester, qu’il peut en être chassé à son tour par un jugement du tribunal rendant leur bien aux héritiers du vieux prêtre dont les intentions sont méconnues.

Tout, en vérité, se réunit dans cette médiocre aventure. On offense le sentiment d’une population, on viole provisoirement un droit de propriété sur lequel la justice n’a pas prononcé ; on expose une pauvre commune à perdre l’avantage d’une bienfaisante libéralité et à être obligée de s’imposer pour avoir une école nouvelle ! La seule moralité de ce triste incident, c’est que, si la loi ne peut être autrement interprétée ou exécutée, et si de tels faits sont possibles, il ne reste plus qu’à changer la loi. M. l’évêque d’Angers l’a bien compris ; il a proposé aussitôt un simple article disant qu’aucune laïcisation ne pourra être faite désormais qu’avec l’assentiment des conseils municipaux. Quelques députés modérés et libéraux, plus modestes dans leurs vœux, se bornent à demander encore aujourd’hui que le gouvernement puisse surseoir à la laïcisation des écoles de filles, sur l’avis du conseil municipal. C’était la conséquence, la moralité du dernier débat parlementaire et de l’incident de Vicq ; mais les républicains de la chambre, dans leur emportement fiévreux et frivole, n’écoutent rien. Ils ont approuvé tout ce qui s’est fait à Vicq ; ils ont rejeté sur l’heure, sans discussion, la proposition de M. l’évêque d’Angers, comme ils rejetteront probablement la proposition plus modeste des députés libéraux. C’est ce que M. le président du conseil, toujours ingénieux dans ses euphémismes chers aux radicaux, appelle « conserver le patrimoine des conquêtes démocratiques ! »

Le malheur est qu’on ne conserve rien, qu’on ne réussit qu’à raviver les divisions et que des scènes comme celle de Vicq ne font que mieux accuser les instincts vulgaires, les passions, les faiblesses d’une majorité compromise et dominée par les radicaux. Il y a eu pourtant un moment, au lendemain des élections dernières, où bon nombre de ces républicains, encore effrayés du danger qu’ils venaient de courir, parlaient volontiers de modération, d’apaisement, et prétendaient secouer le joug radical. Aujourd’hui ils n’ont plus peur des radicaux, ils font campagne avec eux ; ils ont repris courage et en se sentant quelque peu raffermis, ils ont retrouvé leur jactance, leur optimisme. Ils ne font rien peut-être, ils n’ont à peu près rien fait depuis qu’ils sont en session ; ils n’arriveront pas même à aborder le budget avant de se séparer prochainement. Ils se maintiennent, — ils forment une majorité telle quelle ! Au fond, ils n’ont d’autre préoccupation que de garder le monopole du pouvoir. Pourvu qu’ils aient les positions, les magistratures, l’influence, le crédit, tout est pour le mieux ! Les finances elles-mêmes sont prospères ; ils en croiront sur parole M. le ministre Rouvier, qui proclamait récemment qu’il n’y avait eu jamais une plus belle situation financière 1 Ce qui s’est passé à Vicq, c’est de la conciliation, une œuvre de modération et de tact, M. le président du conseil le leur a déclaré et ils l’ont cru ! Ce sont les satisfaits, les mamelucks de la république ! Avec cela, quand on a encore une apparence de majorité, on peut vivre plus ou moins sans doute, on ne fait pas les affaires du pays ; on ne réussit qu’à perpétuer des crises où la France éprouvée eu est encore à attendre la politique qui lui rendra, avec la paix morale, la fixité intérieure et l’autorité dans les grands débats du monde.

Bien que, pour le moment, il n’y ait que des perspectives de paix générale, il reste assez de questions ouvertes, indécises, toujours délicates, pour qu’on puisse présumer que, de longtemps, les affaires de l’Europe n’iront pas toutes seules. Elles iront comme elles vont depuis quelque temps déjà, sans s’éclaircir et sans se fixer. Les apparences européennes sont rassurantes ; au fond, la marche des choses reste laborieuse et obscure. La politique chemine entre des alliances qui passent visiblement par une crise assez confuse et des alliances qui s’essaient, se transforment ou se déplacent.

Quoi qu’on en dise, en dépit des déclarations qu’on ne cesse de renouveler, et qui ne peuvent que s’affaiblir en se renouvelant, il n’est point douteux que les anciennes alliances se ressentent du trouble des choses ; elles rencontrent une certaine opposition, qui se manifeste soit par la résistance à des armemens aussi démesurés que précipités, soit par des révoltes spontanées du sentiment populaire. Les politiques ne sont pas toujours assez forts pour imposer leurs combinaisons et l’oubli de longues traditions d’antipathie entre deux pays prétendus alliés. La diplomatie a beau faire, elle ne supprime pas les vieux instincts d’un peuple. On vient de voir ce qu’il en est de l’alliance entre Autrichiens et Italiens par ce qui est arrivé, il y a quelques jours à peine, au-delà des Alpes. Un régiment italien cantonné à Udine, dans une marche probablement combinée d’avance, s’est rapproché de la frontière, où se sont rencontrés juste à point des officiers autrichiens, et là aussitôt, entre chefs militaires, on a échangé les plus chaleureux témoignages de courtoisie et de cordialité. On ne s’est pas arrêté là : Italiens et Autrichiens, vraisemblablement autorisés, sont revenus de compagnie à Udine, où les officiers du roi Humbert ont voulu faire fête aux officiers de l’empereur François-Joseph. Malheureusement, tout ne s’est pas passé pour le mieux avec des populations qui en sont encore, paraît-il, à comprendre la grande politique ! Les habitans d’Udine, un peu surpris d’abord, ont fini par s’émouvoir, par s’ameuter et troubler les ovations préparées pour la réception des officiers étrangers. Tant il y a qu’il a fallu recourir à la police, disperser par la force les rassemblemens menaçans, et, en définitive, protéger la sûreté des officiers autrichiens, qu’on s’est empressé de ramener prudemment et courtoisement à la frontière. Si c’était une tentative combinée pour accoutumer les populations et les armées à se rapprocher, à marcher ensemble, elle a mal tourné. Ce n’est pas tout. Par une coïncidence curieuse, l’héritier de la couronne d’Italie, le prince de Naples, retournant en ce moment à Rome, après les brillantes réceptions qu’il a eues à Pétersbourg et à Berlin, devait passer par Dresde, Munich, Inspruck. Il a changé subitement son itinéraire et est rentré directement en Italie par le Saint-Gothard, comme pour éviter le territoire autrichien. Tout cela semble assez bizarre. Ce ne sont, si l’on veut, que des incidens sans gravité ; ils ne laissent pas d’être un symptôme. Concluons du moins que la réalité ne répond pas toujours aux apparences, que la diplomatie a ses troubles et même que les gouvernemens les plus prompts à multiplier les déclarations en faveur des anciennes alliances ne sont pas les derniers à chercher des alliances nouvelles.

C’est la continuation de la crise des rapports généraux de l’Europe. Elle ne semble pas près de finir, cette crise, assez difficile à saisir, à préciser et pourtant sensible partout ; elle pourrait plutôt s’étendre et se transformer en se compliquant d’élémens nouveaux, de combinaisons imprévues. Évidemment, l’empereur Guillaume II, le chef couronné du pays devenu le centre des mouvemens européens, le jeune empereur Guillaume suit ses idées à l’intérieur comme à l’extérieur. Il ne renonce pas au programme de politique populaire, de réformes sociales, par lequel il a inauguré son règne. Ces jours passés encore, il est allé visiter l’usine d’Essen, la grande fabrique d’armes et de canons de M. Krupp. Il a voulu tout voir, il a reçu une délégation des ouvriers et il leur a parlé en prince qui se croit appelé à réaliser le bien du peuple. Il s’est plu à déclarer qu’il ne se détournerait pas de la voie où il s’était engagé par ses rescrits. D’un autre côté, Guillaume II renonce sûrement encore moins à sa politique militaire, à l’extension de ses armemens, aux crédits qu’il a demandés au Reichstag et qui sont en ce moment même l’objet d’une discussion des plus sérieuses, où le nouveau chancelier, le ministre de la guerre ont à tenir tête à des adversaires comme M. Windthorst, M. Bebel, M. Richter. Les crédits finiront sans doute par être votés, non cependant sans avoir été vivement contestés, non sans avoir provoqué des manifestations assez nouvelles, assez pressantes en faveur du service de deux ans. Le jeune empereur y tient. Sans s’inquiéter des contradictions qu’on lui signale entre ses programmes de réformes sociales et ses redoublemens de dépenses militaires, Guillaume II suit sa voie à l’intérieur ; mais il a visiblement aussi ses idées de politique extérieure, et s’il ne cesse d’invoquer à l’occasion la triple alliance, il est clair que sa pensée, toujours agitée, va plus loin, et rêve d’autres combinaisons. On ne parle plus trop pour le moment, il est vrai, de ses tentatives du côté de Saint-Pétersbourg, de ses prochains voyages en Russie, de ses rencontres avec le tsar ; mais, en revanche, on a le traité qu’il vient de signer avec l’Angleterre, qui a éclaté brusquement, presque à l’improviste, dont l’Afrique orientale fait les frais, et qui au fond pourrait avoir une plus sérieuse signification, ne fût-ce que par les commentaires dont il est déjà l’objet.

À dire vrai, avec un peu d’attention, on aurait pu s’en douter. Évidemment depuis quelque temps, au moins depuis sa visite de l’an dernier à sa grand’mère, la reine Victoria, l’empereur Guillaume II tendait de plus en plus à se rapprocher de l’Angleterre, à nouer avec elle de nouveaux rapports, et la diplomatie de lord Salisbury ne déguisait pas sa bonne volonté de lier amitié avec l’Allemagne. Il y a eu dans ces derniers mois, entre les deux pays, une apparence de différend au sujet de la fameuse délimitation de la sphère d’action allemande et de la sphère d’action britannique dans l’Afrique orientale ou équatoriale ; ce dissentiment n’a jamais paru assez grave pour créer un antagonisme permanent et durable. C’était tout au plus matière à négociations entre Londres et Berlin. On discutait pour en venir à s’arranger en se distribuant des territoires contestés, pour arriver même à nouer des rapports plus intimes et plus étendus. C’est ce qui vient de se réaliser par cette convention récente, retentissante, qui a au moins cela d’original et d’étrange d’offrir le spectacle de deux puissances disposant de leur propre autorité de régions immenses et inconnues sur le continent africain, se partageant des territoires à peine explorés, qu’elles se cèdent ou se transmettent mutuellement comme si elles avaient un droit avéré de propriété. Prétendre déchiffrer du premier coup cette géographie obscure d’un continent mystérieux et se reconnaître à travers les délimitations arbitraires de contrées dont on ne peut évaluer ni les populations ni les ressources, serait certainement une chimère. On est ici provisoirement dans l’inconnu, au moins pour une bonne partie des pays qui sont l’objet de la nouvelle convention anglo-allemande. À prendre les choses telles qu’elles apparaissent, telles que les indique le traité, on peut dire sommairement que l’Allemagne reste en possession d’une zone intérieure qui va d’un point du lac Victoria-Nyanza à la frontière du nouvel état du Congo, qu’elle obtient aussi des territoires sur le haut Zambèze. Elle reçoit surtout de l’Angleterre, en Europe, dans la mer du Nord, la petite île d’Héligoland, qui lui est cédée, qui est depuis longtemps l’objet de la convoitise allemande. D’un autre côté, l’Angleterre a sa large part dans la distribution du butin africain. Elle garde le vaste territoire d’Uganda, la zone de Witu et des Somalis, la côte de Zanzibar. Elle « assume, » avec l’assentiment de l’Allemagne, le protectorat du sultanat de Zanzibar. Tout cela, il faut l’avouer, s’est fait un peu sans façon et peut passer pour une suite assez singulière, assez inattendue de la croisière entreprise en commun, il y a quelques années, sous le prétexte humanitaire d’assurer la répression du trafic des esclaves ! On part pour réprimer la traite des noirs, on s’empare d’un continent !

Chose curieuse ! Au premier moment, ce traité, qui paraît être l’orgueil des négociateurs, n’a satisfait l’opinion ni en Allemagne ni en Angleterre. Il a tout au moins provoqué dans les deux pays les plus vives critiques. Les Allemands, passionnés pour la politique coloniale, se sont récriés contre les concessions faites par leur gouvernement à l’Angleterre, contre l’abandon des positions conquises en Afrique. Il y a aussi des Anglais qui ont accusé leur ministère d’avoir fait des concessions dures pour la fierté britannique et tout sacrifié pour plaire à la puissante Allemagne. Depuis quelques jours on dirait que cette impression première commence à s’apaiser, qu’on en revient à un sentiment plus calme ou plus calculé de la réalité des choses.

Au fond, dans cette convention, œuvre de la puissance et de la force, il y a deux points saillans : la cession d’Héligoland à l’Allemagne en Europe et l’institution du protectorat de l’Angleterre à Zanzibar sur la côte orientale d’Afrique. Héligoland, c’est le prix du traité pour l’Allemagne ! Conquise par les Anglais en 1807, gardée par eux en 1815 comme un poste avancé dans la Mer du Nord, cette petite île a-t-elle une valeur stratégique ? Les marins allemands n’en doutent pas ; ils ont dit plus d’une fois que la possession d’Héligoland pouvait rendre inaccessibles les côtes allemandes, que ce petit îlot placé en face des débouchés des fleuves de l’Allemagne, de l’Elbe, du Weser, pourrait devenir le boulevard de la défense maritime de l’empire. L’importance d’Héligoland, fût-elle exagérée, n’existe pas moins, et l’empereur Guillaume n’a point été certainement insensible à l’avantage de retrouver ce rocher dépendant de l’empire, dût-il le payer de quelque concession en Afrique. N’y eût-il qu’un succès moral, il s’y est attaché et a saisi l’occasion de satisfaire un désir allemand. Les ministres de la reine Victoria, qui naguère encore protestaient contre le soupçon de vouloir céder Héligoland, les ministres de la reine à leur tour n’ont point hésité à accomplir cette cession dès qu’ils y ont vu un avantage, dussent-ils s’exposer à une dangereuse impopularité. L’avantage pour les Anglais, comme le disait récemment un journal de Londres, c’est de se trouver dans des conditions où ils ont le champ libre à Zanzibar, dans les contrées fertiles de l’Uganda, dans les régions du Haut-Nil, — où ils peuvent être en relations avec la Mer Rouge, avec Aden et Bombay. Le prix du traité, de la cession d’Héligoland pour l’Angleterre, c’est cette situation, c’est le protectorat de Zanzibar qui lui donne la prépondérance sur cette partie du continent africain, la communication avec l’Egypte. Malheureusement ici s’élève une de ces questions qui rappellent aussitôt ce qu’il y a de violent et d’arbitraire dans ces œuvres de la force. L’Angleterre prétend s’établir à Zanzibar, sans plus de façons. Lord Salisbury, dans une lettre récente à son ambassadeur à Berlin, sir Edward Malet, déclarait même d’un ton plein d’assurance qu’on avait déjà, avec le concours de l’Allemagne, l’assentiment du sultan. Ce sont là des autorités ! Seulement l’Angleterre oublie qu’il y a d’autres traités, qu’il y a déjà bien des années, en 1862, elle a signé avec la France une convention par laquelle les deux puissances, reconnaissant l’intérêt qu’il y avait à maintenir l’indépendance du sultan de Mascate et du sultan de Zanzibar, « s’engageaient réciproquement à respecter l’indépendance de ces deux princes. » Elle oublie ou elle feint d’oublier qu’il y a eu depuis, dans des temps plus récens, un autre traité qui a été signé à Berlin et dont un des articles oblige ceux qui veulent établir un protectorat sur un point du continent africain à en donner notification aux puissances signataires du traité. C’est ce qui a été rappelé l’autre jour dans une de nos chambres par M. le ministre des affaires étrangères, répondant à une interpellation. Ce n’est pas que la France ait le moindre intérêt à créer des difficultés ; mais enfin s’il y a encore une loi internationale, c’est bien le moins qu’on s’y conforme en Afrique comme partout, qu’on n’affecte pas de disposer entre deux puissances et du droit public et des territoires.

Maintenant, ce traité, en dehors du partage de quelques régions africaines et des questions particulières qu’il peut soulever, est-il destiné à prendre une autre signification, une signification plus générale dans les affaires de l’Europe ? L’Angleterre, en liant partie avec l’Allemagne dans les affaires d’Afrique, aurait-elle voulu faire une entrée indirecte, plus ou moins déguisée, plus ou moins avouée dans les combinaisons continentales ? L’acte qu’elle vient de signer avec la chancellerie de Berlin ne serait-il qu’un article d’un pacte secret plus étendu, d’une triple alliance élargie et transformée en vue d’éventualités possibles ? A entendre quelques journaux de Londres, échos de vieux préjugés et dépassions surannées, on pourrait s’y méprendre ; on pourrait croire que le dernier traité serait une sorte de manifestation profondément combinée, que l’Angleterre et l’Allemagne, maintenant qu’elles ont réglé leurs contestations africaines, vont pouvoir marcher ensemble, « la main dans la main, » comme on dit, dans toutes les parties du globe. On dirait même que la convention nouvelle pourrait être une démonstration contre la France, — peut-être encore contre la Russie. Ces journaux vont un peu vite dans leurs interprétations et leurs commentaires. On n’en est pas là heureusement, nous le supposons. L’Angleterre peut supporter impatiemment les contradictions dans des affaires comme celles de l’Égypte ; il ne s’ensuit pas qu’elle soit si pressée de se jeter dans les coalitions, d’enchaîner systématiquement sa politique à la politique du continent. Le ministère de lord Salisbury lui-même, si complaisant qu’il soit pour l’Allemagne, n’irait pas jusque-là, et s’il était soupçonné d’avoir trop engagé l’Angleterre, il n’aurait probablement fait qu’ajouter aux difficultés et aux dangers d’une position précaire où il n’est plus toujours sûr du lendemain. Le plus simple est de ne rien exagérer, — sans se dissimuler, néanmoins, qu’il y a peut-être aujourd’hui quelque chose de plus qu’hier, que s’il n’y a pas un accord complet, il y a une entente possible entre l’Angleterre et quelques-uns des cabinets de l’Europe sur des points déterminés, notamment dans les affaires des Balkans qui peuvent à tout instant se réveiller.

Le fait est que tout reste singulier dans ces états des Balkans, en Serbie où le roi Milan semble être tenté de ressaisir le pouvoir, et encore plus en Bulgarie où le prince Ferdinand de Cobourg règne, où le premier ministre M. Stamboulof gouverne. La Bulgarie vit depuis longtemps dans un provisoire au moins bizarre, livrée à elle-même, sans avoir les garanties d’un régime régulier et diplomatiquement reconnu. Elle a eu récemment son procès d’État qui vient de se dénouer par l’exécution brutale, quelque peu odieuse, d’un chef de conspiration, le major Panitza, dont la mort jette un reflet lugubre sur ces affaires bulgares. Soit que ce procès du major Panitza ait dévoilé les dangers d’un provisoire indéfini, soit que l’état de l’Europe ait paru plus favorable, le gouvernement de Sofia a demandé il y a quelques jours, d’un ton presque menaçant, au sultan de reconnaître enfin le prince Ferdinand. Le divan de Constantinople ne prendra sûrement aucune résolution sans avoir consulté toutes les puissances ; mais c’est ici justement que se rencontrent toutes les politiques, que les dissentimens risquent d’éclater de nouveau, et que peut se faire sentir le poids d’une entente de l’Angleterre, de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie. C’est l’inconnu !

On ne peut pas bien connaître les affaires du temps, les éternels démêlés des peuples, si on ne connaît pas avant tout les affaires du passé, et on ne peut revenir à cette histoire du passé sans rencontrer la figure de celui qui a été un des plus grands manieurs d’affaires, un des premiers personnages diplomatiques du siècle, le prince de Talleyrand. Qu’on parcoure les annales si troublées depuis les grandes commotions de la fin du dernier siècle et le Directoire jusqu’à la Révolution de juillet en passant par l’Empire et la Restauration, M. de Talleyrand a été mêlé à tout. Il est toujours là, alliant l’aisance sceptique du grand seigneur à la clairvoyance du politique, prêt à servir tous les régimes et, au besoin, à les abandonner, passant de l’un à l’autre sans se donner, suivant les événemens, pour les arrêter à propos ou en profiter en ayant l’air de les conduire. Il a l’art de prévoir la chute des gouvernemens, parce que mieux que tout autre il voit leurs fautes et saisit le point où ils vont dévier pour courir vers l’abîme ; sa vie est une perpétuelle négociation avec la fortune, la seule puissance qu’il ait jamais reconnue. Ce qu’il y a eu d’énigmatique dans le personnage s’éclaircira sans doute par ses Mémoires, — ces mémoires fameux avant d’être divulgués, si longtemps attendus et désormais près de voir le jour.

Une partie de la vérité cependant a été déjà dévoilée par une série de publications qui sont comme les préliminaires ou des épisodes détachés des mémoires. Une de ces publications a trait à la mission que l’évêque d’Autun, alors jeune et entreprenant, allait remplir à Londres, avant que la révolution se précipitât, et où il montrait autant de hardiesse que d’esprit politique. Une autre est le recueil, incomplet sans doute, des lettres du ministre des affaires étrangères du consulat et de l’empire à Napoléon jusqu’en 1808. Une troisième, la plus curieuse, la plus originale assurément, est la reproduction de la correspondance intime du plénipotentiaire de la France à Vienne avec le roi Louis XVIII pendant les événemens de 1815. Hier encore, par un livre nouveau, — le Prince de Talleyrand et la maison d’Orléans, — c’est le dernier épisode qui clôt et couronne cette grande carrière. C’est toujours du Talleyrand, un Talleyrand qui se peint lui-même de son trait bref et fin dans ces révélations fragmentaires, — qui se montre dans son rôle d’arbitre des révolutions et des dynasties.

Celui qui, en 1815, avait été le médiateur heureux de la restauration bourbonienne se retrouve encore, en effet, au lendemain de la révolution de 1830, le négociateur de l’avènement d’une dynastie nouvelle. Il n’en est pas plus embarrassé, et ces lettres parues récemment rendent témoignage de l’ascendant que M. de Talleyrand avait gardé dans les affaires publiques, dans la diplomatie européenne, comme aussi du prix que le nouveau roi attachait à ses services. M. de Talleyrand, à Londres, est une sorte de porte-respect diplomatique, de garant du régime de 1830 devant l’Europe. Il est chargé de donner le ton à la diplomatie du gouvernement nouveau, de négocier l’œuvre délicate de l’indépendance et de la neutralisation de la Belgique, de préparer de nouveaux rapports avec l’Angleterre au sujet de l’Espagne. Il a pour ainsi dire, en dehors du ministère officiel, le département de l’extérieur du régime naissant. En réalité, par la princesse Adélaïde, sa correspondante intime, il est en toute chose le conseiller secret du roi qui eut, pour son début, la chance de trouver en M. de Talleyrand et en Casimir Périer les deux hommes qui ont imprimé son double caractère au nouveau règne en assurant la paix générale et l’ordre intérieur au lendemain d’une révolution. M. de Talleyrand ne se considérait pas comme un ambassadeur ordinaire, et dès qu’il croyait sa mission finie, il songeait à se retirer de tout, à « se reposer avant de finir. » Peut-être aussi, sans l’avouer, — il avait trop de hauteur pour se plaindre, — n’avait-il pas été insensible à quelques mots que M. le duc d’Orléans lui avait dits dans une visite à Valençay ? L’ambassadeur, en envoyant sa démission, ajoutait, non sans une légère nuance d’amertume : « Je dois croire que le roi est disposé à la recevoir, Mgr le duc d’Orléans m’ayant témoigné que dans son opinion je ne pouvais plus être utile à Londres. Il a raison, car je suis vieux… homme d’un autre temps, je me sens devenir étranger à celui-ci. »

C’était fini pour lui, en effet. Ces lettres qu’on publie aujourd’hui, qui restent le témoignage de son intimité avec le roi Louis-Philippe et la princesse Adélaïde pendant sa dernière campagne diplomatique, ne suppléent pas aux Mémoires, elles les préparent. Elles ne diminuent pas celui qui a laissé son empreinte dans les affaires de son temps, qui, pendant près de quarante années et souvent aux heures les plus critiques, a servi la France avec la grâce de l’homme d’ancien régime, la liberté d’un sceptique et la sagacité d’un politique supérieur.

Ch. de Mazade.