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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1883

Chronique n° 1223
31 mars 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars.

C’est un fait souvent observé que les séditions trop bruyamment annoncées d’avance finissent presque toujours assez misérablement, et ce qui vient de se passer en France en est un curieux exemple de plus. Pendant les premiers jours du mois qui finit, on avait certes bien prodigué les défis et les jactances, les déclamations et les programmes de promenades révolutionnaires aux Invalides, à l’Hôtel-de-Ville ou au Champ de Mars. Après s’être essayé par deux fois aux agitations de la rue, on avait pris définitivement rendez-vous pour une manifestation nouvelle fixée au 18 mars. Cette fois, c’était l’anniversaire de la naissance de la commune qu’on se proposait de célébrer ; c’était la réhabilitation publique de la guerre civile qu’on prétendait tenter en plein Paris, convié à la fête comme curieux ou comme complice. Tout semblait se préparer pour une crise qui pouvait ne pas manquer de gravité, et en attendant le succès que se promettent toujours les agitateurs, les excitations violentes propagées pendant quelques jours avaient eu du moins un premier effet : elles avaient provoqué une certaine émotion, une certaine anxiété, dans la province connue à Paris, et même décidé les chambres à ajourner les vacances de printemps qu’elles allaient prendre. La tension visible des choses avait aussi déterminé le gouvernement à se tenir en garde, à prendre les mesures de précaution nécessaires contre des rassemblemens tumultueux d’où peut toujours jaillir une étincelle. De tout cela qu’est-il résulté ? Le fantôme s’est brusquement évanoui. La journée du 18 mars s’est passée dans le plus grand calme, comme le plus modeste des dimanches. Paris s’est rempli d’une foule indifférente plus occupée visiblement de ses plaisirs que de la commune. Les manifestans eux-mêmes, se sentant sous le coup de la répression qui les attendait, sont restés chez eux. Ceux qui « vivent de l’émeute, » selon le mot récent de M. le ministre de l’intérieur, n’ont pas paru. Tout s’est borné à quelques réunions et à quelques banquets où l’on a un peu péroré contre le capital, contre la réaction, contre les opportunistes bourgeois, même contre les « républicains radicaux-socialistes qui n’ont rien fait pour le peuple depuis treize ans. » La représentation révolutionnaire qu’on s’était promise a manqué, et, par un phénomène bizarre, depuis ce jour, on n’a plus entendu parler de manifestations, de promenades au Champ de Mars !

Tout est rentré dans l’ordre, les chambres ont pu partir sans craindre de laisser la paix intérieure en péril, et maintenant que le rêve malencontreux d’un nouveau 18 mars est passé, on peut du moins tirer de ces faits d’hier deux conclusions instructives. La première, c’est que ces agitations, provoquées de temps à autre par des meneurs turbulens toujours à la recherche d’une occasion, d’un prétexte, crise industrielle ou révision de la constitution, sont absolument factices. Elles ne répondent assurément ni à l’état général des esprits, ni aux vœux du pays, qui ne demande que le repos ou plutôt le droit de vivre, de travailler dans la sécurité et dans la paix. Elles ne sont pas sans danger puisqu’en se prolongeant ou en se renouvelant, elles pourraient livrer l’opinion fatiguée, excédée et inquiète à toutes les suggestions ; par elles-mêmes elles n’ont encore, à l’heure qu’il est, rien de sérieux, rien de profond, et dès qu’elles paraissent au grand jour, elles sont désavouées par une sorte de sentiment universel, par ces masses dont on parle sans cesse, par l’attitude même de cette population parisienne, qui s’est montrée l’autre semaine indifférente et sceptique pour toutes les manifestations. La seconde conclusion, c’est qu’il suffit d’une résolution un peu ferme pour avoir raison de ces turbulences de secte plus bruyantes que réelles. L’agitation se dissipe et disparaît dès que les agitateurs sentent devant eux un gouvernement décidé à leur imposer le respect des lois et de la paix publique. Il y aurait enfin une dernière conclusion, ou, si Ton veut, une moralité plus générale à dégager de tout ce qui vient de se passer : c’est que ces derniers incidens parisiens ne sont manifestement que le signe d’une situation troublée, affaiblie, altérée depuis plusieurs années, et que de cette situation tout entière naît la nécessité d’un gouvernement capable, non-seulement de montrer de la fermeté devant le péril d’un jour, mais de relever la direction des affaires, de raviver dans le pays une confiance plus qu’à demi éteinte.

Le ministère qui existe depuis un mois est-il ce gouvernement ? Il en a la prétention et il a la confiance en lui-même en attendant qu’il ait celle du pays. Il a conduit sans doute avec dextérité, avec une certaine décision, cette dernière campagne contre les manifestations. Il n’a point hésité à organiser une défense efficace, il a surtout fait sentir qu’il ne reculerait pas devant « ceux qui vivent de l’émeute. » Il a catégoriquement refusé à l’extrême gauche dans le parlement une amnistie en faveur des « anarchistes » condamnés à Lyon. Lorsque, peu de jours après son arrivée aux affaires, M. le président du conseil a eu à se prononcer sur une proposition de révision constitutionnelle, il en a demandé sans balancer l’ajournement à peu près indéfini et il a tracé une sorte de programme où, à travers bien des équivoques, perce un certain sentiment presque conservateur. Il n’a pas caché à ses amis les républicains qu’ils se trompaient, qu’ils ne connaissaient pas le pays, — « cette grande masse avide de paix et d’activité féconde, » — qu’ils compromettraient la république devant cette « masse » en la représentant comme un système d’agitation perpétuelle, en réveillant sans cesse les discussions irritantes et stériles. M. le président du conseil déclarait aussi qu’il y avait avant tout à calmer les passions, à rétablir la confiance ébranlée, à « reconstituer par une majorité solide un gouvernement durable, » que sans cela rien n’était possible. — Pacifier les esprits, constituer un gouvernement dans la république, rien de mieux à coup. sûr, l’entreprise est digne d’être tentée. Seulement le chef du cabinet ne s’est peut-être pas rendu un compte bien précis des conditions de l’œuvre qu’il a la volonté d’accomplir s’il n’est pas arrêté en chemin. Il est bien certain qu’il aurait tout d’abord à faire son examen de conscience, à prendre un parti sur quelques points essentiels entre bien d’autres, — sur ce que nous appellerons la direction morale de sa politique et sur l’état financier : car enfin on n’a pas apparemment la prétention d’être un « gouvernement durable, » de ranimer la confiance, de rassurer les intérêts, en continuant une politique qui n’a eu jusqu’ici d’autre effet que d’inquiéter, d’aliéner les instincts conservateurs d’une partie considérable de la France et d’engager dangereusement les finances du pays.

Ce qu’on peut appeler la direction morale de la politique, c’est tout ce qui touche à ces questions si compliquées, si délicates de l’enseignement nouveau et des croyances religieuses, de l’instruction obligatoire et de la liberté des consciences. Que disait donc M. le président du conseil qu’il ne fallait pas faire de la république un système d’agitation ? Mais c’est précisément ce qu’on fait tous les jours depuis comme avant son arrivée au pouvoir, c’est cette triste politique qui crée la plus périlleuse des agitations en faisant de la république un gouvernement de secte. On se flatte quelquefois assez orgueilleusement d’avoir accompli la plus grande réforme du temps en instituant ce vaste ensemble d’enseignement obligatoire qui va se déployer dans toute la France, depuis la ville la plus populeuse jusqu’au plus petit des hameaux. Soit, l’enseignement nouveau coûtera dans tous les cas assez cher à l’état et aux communes avant de produire des fruits qui restent douteux. Encore du moins faudrait-il commencer par y mettre quelque mesure, par respecter la conscience des uns, la liberté de tous dans les premières applications d’une loi qui ne peut s’établir dans les mœurs, produire les bienfaits qu’on s’en promet qu’à force de ménagement et d’équité. Bien au contraire, l’enseignement nouveau n’est qu’un moyen de guerre contre l’église, contre toutes les influences religieuses. On ne compte plus les évêques traduits devant le conseil d’état, et le nombre des desservans privés de leur modeste traitement s’accroît tous les jours. Les habiles ont même découvert que ce serait peut-être une manière ingénieuse « d’arriver par des mesures individuelles à la suppression presque totale du budget des cultes. » Et qu’on le remarque bien, il ne s’agit pas dans tout cela de défendre la loi elle-même contre des attaques plus ou moins vives, il s’agit de faire respecter de ridicules petits livres d’enseignement, les manuels de M. Paul Bert ou de M. Compayré : de telle façon que M. Paul Bert, qui veut supprimer le pape, devient pape lui-même ! Il est infaillible et il a vraiment à son service le bras séculier. Les évêques et les prêtres ne peuvent plus avoir une opinion sur son manuel sans s’exposer aux peines les plus rigoureuses, — et ils sont de plus jugés sans être entendus. Des instituteurs zélés d’un des départemens du centre de la France se sont même réunis dernièrement en concile, pour condamner à leur tour les condamnations épiscopales ou sacerdotales dont le manuel a été l’objet, pour préparer la besogne de M. le directeur des cultes.

C’est la manière nouvelle d’accréditer l’enseignement obligatoire et de traiter les affaires religieuses. Un jour M. Paul Bert l’infaillible, d’un ton goguenard, menace de ses foudres prochaines les évêques et les curés en les appelant « ces gaillards-là ! » Un autre jour, un député réformateur demande la suppression des dépenses du culte dans les budgets municipaux, et il obtient ce qu’il veut avec le concours de M. le ministre de l’intérieur lui-même. Récemment, M. le ministre de la guerre, pour faire sa partie dans cette campagne, pour atteindre les instituteurs congréganistes, a supprimé tout bonnement une exemption du service militaire instituée par une loi qui n’est nullement abrogée. On dirait que tout est permis dès qu’il ne s’agit que de la liberté et de la foi des consciences. Eh bien ! c’est sur ce point de direction morale que M. le président du conseil est obligé de se décider s’il le peut. Il faut bien qu’il se dise qu’on ne fait pas ce « gouvernement durable » qu’il ambitionne avec des passions de secte, avec ces vexations infligées aux croyances ; on ne fait un gouvernement sérieux que par la modération, par l’équité, avec l’appui des instincts conservateurs tranquillisés et des intérêts rassurés.

Telle est, en effet, la situation de la France que, si elle a été profondément altérée et affaiblie depuis quelques années par une fausse direction morale, elle n’est pas d’un autre côté moins compromise par une fausse direction économique et financière. Des d-nix côtés, tout est à redresser, et si l’on ne peut sans danger livrer indéfiniment la paix religieuse à de malfaisantes passions, il y a aussi à retrouver cette « politique des intérêts » dont M. Léon Say parlait ces jours derniers devant la chambre de commerce de Lyon, qui devient plus que jamais nécessaire. Ou aura beau essayer de se faire illusion, pallier la réalité par des explications plus ou moins spécieuses, et s’en remettre à la puissance des ressources vitales de la France, la vérité éclate partout et elle a l’éloquence des chiffres. Sans doute les ressources de la France restent toujours puissantes ; mais on peut dire que, sans être épuisées, elles sont pour le moins engagées de la manière la plus sérieuse, la plus dangereuse. Il y a eu, il y a quelques années, nous le voulons bien, ces temps de prospérité que rappelait récemment avec une certaine mélancolie M. Léon Renault, où l’on se laissait éblouir par les plus-values et les excédens de recettes, où l’on abusait de tout, où l’on croyait possible de tout entreprendre à la fois, a de concilier la politique des dégrèvemens avec celle des grands travaux publics de toute sorte. » Ces prospérités ont passé rapidement. On en est venu bientôt aux embarras, à la gêne sous les dehors de l’opulence.

On a été conduit à cette situation, qui était déjà laborieuse l’an dernier, qui devient plus difficile encore cette année, et dont le dernier mot est écrit dans des chiffres démesurés, dans ce budget de 1884, que M. le ministre des finances a laissé aux chambres avant d’aller faire en Algérie un voyage assez énigmatique. A la rigueur sans doute, à ne regarder que l’apparence, ce budget pourrait passer encore pour régulier puisqu’à côté d’une somme de 3 milliards 103 millions, il y a une recette équivalente, avec un léger excédent de 259,650 francs ; mais ce n’est qu’une apparence. Il est facile de voir combien est fragile cet équilibre de dépenses et de recettes entre lesquelles il n’y a qu’une si faible différence, surtout quand on est obligé de recourir à de laborieux artifices et de faire entrer dans les évaluations des ressources problématiques. Au fond, c’est un déficit évident et inévitable. Comment en est-on venu là ? Évidemment il y a toujours des explications, et M. Tirard, qui, sans rien inventer, a le mérite de ne rien déguiser, passe d’un air assez morose la revue de toutes les causes qui ont si prodigieusement enflé nos budgets. Il ne néglige rien, ni les dépenses militaires, ni les dépenses croissantes de l’enseignement, ni la nécessité de gager les emprunts, ni « les améliorations indispensables au bon recrutement des fonctionnaires, qui devient de plus en plus difficile. » Le fait est que, depuis 1876, les dépenses publiques ont monté de 2,680 millions à 3,050 millions en 1883, à 3,103 millions pour 1884. Ce n’est là d’ailleurs qu’une expression partielle et incomplète de notre situation financière. A côté du budget ordinaire, qui est seul connu jusqu’ici, il y a le budget extraordinaire, qu’on n’a pas trouvé encore le temps de présenter, — et ici c’est l’emprunt dans tout son éclat, l’emprunt toujours grandissant, ajoutant sans cesse au chiffre colossal d’une dette dont les intérêts de toute sotte s’élèvent à 1,300 millions : de telle façon que, sous toutes les formes, les ressources nationales sont visiblement à bout. Il faut bien cependant sortir de là. On ne peut aller plus loin sans risquer la fortune de la France à la première crise un peu sérieuse, et, d’un autre côté, on ne peut suspendre brusquement tant de travaux engagés de toutes parts sans multiplier les ruines, C’est le problème pressant, irrésistible, devant lequel le gouvernement se trouve placé. M. Léon Say le posait l’autre jour nettement dans son discours de Lyon, et, au premier rang des conditions nécessaires pour le résoudre, il mettait la paix intérieure. « La richesse, disait-il, ne se forme que dans le calme et ne se développe que dans une atmosphère de tranquillité. » Oui, sans doute ; mais pour avoir ce calme, cette tranquillité, il faut en revenir à la politique qui les garantit, non pas seulement dans un jour de manifestation, mais dans tous les actes de la vie publique, — et c’est là justement toute la question.

Les plus grands pays du monde ne sont pas à l’abri d’un attentat, d’une violence de faction, et l’Angleterre a eu tout récemment, en pleine ville de Londres, à deux pas du parlement, pendant une séance de la chambre des communes, son explosion de dynamite qui n’est sans doute qu’un incident des agitations irlandaises ; mais les nations comme l’Angleterre puisent dans leur propre constitution, dans leurs mœurs, dans leur tempérament assez de force pour n’être point à la merci d’un incident, d’une folie sinistre des conspirateurs de la destruction. Le seul résultat possible d’un attentat comme celui qui a épouvanté Charles-Street, qui heureusement n’a fait que des ruines matérielles sans coûter la vie à un être humain, est peut-être de rendre plus difficile l’œuvre de réforme que M. Gladstone a entreprise au profit de l’Irlande, pour laquelle il a été obligé plus d’une fois de vaincre les répugnances du parlement, les hésitations de ses amis eux-mêmes. Un autre résultat est de contraindre dès aujourd’hui le gouvernement à s’armer pour la défense publique, à ne pas faiblir dans ses répressions en Irlande, à s’assurer de nouveaux moyens de police et de protection à Londres. C’est ce qu’il a fait.

Ce n’est pas d’ailleurs sa seule préoccupation, ou du moins ce n’est là pour lui qu’un incident importun au milieu des vastes affaires qu’il ne cesse de poursuivre dans le monde, où la politique britannique se trouve engagée. Le cabinet de Londres, — à part cette question de la navigation du Danube qui a été réglée en conférence et au sujet de laquelle lord Granville vient d’adresser une circulaire à toutes les puissances, à part des embarras qui semblent renaître dans le Transvaal, même dans l’Inde, — le cabinet de Londres a toujours sur les bras cette affaire égyptienne qui ne finit pas. Le ministère anglais se sent véritablement dans des conditions difficiles, et les documens diplomatiques qu’il vient de publier, aussi bien que quelques récens débats du parlement, sont l’expression assez sensible, assez curieuse de ses perplexités. Il a vaincu et dispersé sans peine, sans grands sacrifices, une insurrection qui n’était sérieuse que de loin, parce qu’on lui avait laissé le temps de prendre une certaine apparence ; il en est aujourd’hui à organiser sa victoire, à vouloir créer une situation nouvelle, et là il s’est trouvé en face de complications imprévues dont il n’a point eu facilement raison. Essayer de reconstituer un ordre à peu près indépendant en Egypte sans le concours permanent d’une force efficace, sans une garantie européenne, c’est une entreprise chimérique dont les Anglais sont les premiers à douter, et le commissaire supérieur de la reine au Caire, lord Dufferin lui-même, en traçant dans un de ses rapports tout un plan de reconstitution, ne paraît pas croire beaucoup au succès de ses projets. Transformer par une annexion mal déguisée l’Egypte en une sorte d’état vassal, comme un état de l’Inde, sous le protectorat britannique, ce serait ce qui flatterait le plus l’orgueil national ; mais le ministère s’est toujours défendu devant l’Europe de toute idée d’annexion ou de protectorat exclusif, et, de plus, M. Gladstone s’exposerait sûrement à rencontrer une assez vive opposition dans son propre parti, qui voit déjà avec défiance les suites d’une politique d’intervention extérieure à la Beaconsfield. Le gouvernement anglais se trouve, par le fait, singulièrement embarrassé dans ses résolutions, ne voulant ni abandonner de nouveau l’Egypte à elle-même par le rappel prématuré de ses forces, ni prolonger indéfiniment une occupation compromettante. Peut-être se serait-il épargné bien des difficultés si, au lieu de tirer si aisément et si lestement parti de l’effacement auquel la France s’est réduite au début, il lui avait demandé ou il eût accepté d’elle une certaine coopération, un certain concours dans la réorganisation de l’Egypte pacifiée. Il a préféré effacer jusqu’à la dernière trace de la coopération française par la suppression du contrôle financier, jusque-là exercé en commun, par cet acte de prépotence qui a brusquement interrompu la négociation reprise sous noire dernier ministère, et il n’est pas beaucoup plus avancé. Il est seul aujourd’hui en Egypte, sans savoir ce qu’il y fera ou comment il en sortira.

L’Angleterre s’est assurément tirée de bien d’autres embarras, et elle triomphera de ceux qu’elle peut avoir aujourd’hui, comme elle a déjà triomphé de ceux qu’elle a eus dans d’autres circonstances. Pour faire face aux difficultés extérieures ou intérieures auxquelles une grande nation est sans cesse exposée, l’Angleterre a une supériorité. Elle a sur les empires absolus l’avantage de ses mœurs, de ses habitudes de liberté, d’une politique qui, par la discussion toujours ouverte, reste forcément la manifestation fidèle du sentiment public. Elle a sur les pays agités et mobiles qui changent de résolutions comme de gouvernement l’avantage de sa solidité éprouvée, de sa monarchie libérale et constitutionnelle si profondément identifiée avec les intérêts populaires. Elle a ses traditions ininterrompues, sa vie nationale, cette vie dont on peut retrouver comme une haute et saisissante expression, dans une œuvre composée pour les Anglais et instructive pour tout le monde, dans ce livre récent sur le Prince Albert, époux de la reine Victoria, d’après les lettres, journaux et mémoires des deux princes.

Qu’est-ce, en effet, que ce livre qui a été écrit en Angleterre avec une inépuisable abondance par sir Théodore Martin et qui vient d’être utilement abrégé, condensé pour la France ? C’est l’histoire familière, attachante, d’un long règne qui commence avec la jeunesse et le mariage de la reine Victoria, qui depuis plus de quarante années se déroule sans contestation et sans trouble à travers les révolutions dé l’Europe, les catastrophes des dynasties, les guerres sanglantes et les bouleversemens d’équilibre. C’est la royauté anglaise vue à l’œuvre, dans son intimité comme dans son action publique, dans les rapports entre les princes, comme dans les rapports de la souveraine avec ses ministres, avec son parlement, avec son peuple. Et qu’on ne se figure pas que, dans cette vie anglaise, si compliquée et si originale, dans ce puissant système de garantie et de libertés traditionnelles, la royauté soit un pouvoir inerte, qu’elle achète son repos, sa sécurité par une abdication résignée et silencieuse. Elle est au contraire mêlée à tout par ses idées, par ses sentimens, par son autorité. Elle ne craint pas de réclamer et d’exercer ses prérogatives même vis-à-vis des ministres les plus populaires, comme lord Palmerston. Elle ne sort pas de sa sphère, — elle maintient les droits de la couronne. Elle ne cherche pas à imposer ses caprices dans le gouvernement, — elle ne se laisse pis non plus imposer les caprices des chefs de partis. Elle est partout présente, active, vivante, sans impatience et sans usurpation. Qu’il y ait parfois des difficultés, des froissemens, des conflits intimas ou même des crises assez pénibles, cela se peut, puisque ce sont des êtres humains qui mettent en œuvre les institutions. Des difficultés, il y en a, surtout au commencement du règne, lorsque le prince Albert n’est encore que le jeune mari de la reine, lorsque les partis se font un jeu de lui disputer sa position ou quelque dotation, au risque de froisser la souveraine dans ce qu’elle a de plus cher. A mesure que les années passent cependant, le prince Albert prend par degrés sa place presque comme un co-partageant de la royauté. Il a eu le temps de se familiariser avec tous les secrets de la politique de l’Angleterre, d’entrer dans son vrai rôle d’impartialité, d’équité et d’indépendance au milieu des partis, de se faire une opinion réfléchie sur tous les intérêts nationaux. Il grandit dans l’estime publique, et le jour vient où il est sans contestation le premier conseiller de la reine, où les ministres de toutes les opinions, qu’ils s’appellent Peel ou Palmerston, Russell ou Aberdeen, Derby ou Clarendon, se font un honneur de le Consulter, d’écouter ses avis dans les circonstances les plus difficiles. Le prince Albert, tel qu’il apparaît dans ces Lettres, dans ces Mémoires qui se publient aujourd’hui, a été réellement un des politiques les plus éclairés du temps, alliant un jugement prompt et ferme à une singulière droiture, suivant les événemens avec un esprit juste et libéral, habile à débrouiller tous les fils des affaires européennes. Dans toutes les circonstances de la vie extérieure et intérieure de l’Angleterre, ces deux représentans de la royauté, la reine Victoria et le prince Albert, sont les premiers gardiens des traditions nationales, de la tolérance religieuse. Voici cependant un problème que devraient bien étudier les républicains, les théoriciens des droits de l’homme, tous ceux qui se figurent que les libertés du peuple et les progrès sociaux sont impossibles avec la royauté constitutionnelle. La monarchie est la loi séculaire de l’Angleterre. Depuis près d’un demi-siècle, elle a été, elle est encore personnifiée dans une femme qui, pendant longtemps, a partagé son pouvoir avec ce prince dont la figure revit dans ces pages. Est-ce que par hasard l’institution monarchique a été un obstacle aux libertés populaires, à l’extension des intérêts nationaux, au progrès social et politique ? Jamais peut-être la nation britannique ne s’est déployée plus librement ; jamais il n’y a eu plus de réformes dans le vieil organisme anglais. Il n’y a que quelques jours, M. Bright, qui a été ministre et qui recevait le titre de bourgeois de Glasgow, rappelait toutes les luttes qu’il a soutenues pour les principes libéraux, pour le rappel de la loi des céréales, pour la réforme parlementaire, pour l’extension du droit de suffrage, pour la suppression de la taxe des églises, et il ajoutait avec orgueil que ces principes font aujourd’hui partie de la constitution britannique. Il disait que, depuis quarante ou cinquante ans, la législation du pays a fait d’immenses progrès, que la sympathie entre administrés et gouvernans est mieux établie aujourd’hui qu’il y a un demi-siècle, que tous ceux qui travaillera au bonheur de l’Angleterre doivent désirer la réalisation de réformes aussi importantes que celles qui ont signalé la période actuelle de l’histoire. L’Angleterre n’a cessé de marcher depuis cinquante ans, la monarchie n’a rien empêché. Ce qui est plus vrai, au contraire, c’est que si ce demi-siècle a été si prospère, si tant de réformes utiles, fécondes pour la nation ont pu s’accomplir sans secousses, sans crises violentes, cela tient à ce qu’au milieu de tout ce mouvement il y a un point fixe, solide autour duquel tout peut se développer avec une régularité puissante. La monarchie, telle qu’elle est entendue en Angleterre, est la garantie de tous les progrès ; elle représente la perpétuité de la nation à travers les crises incessantes de transformation, et on n’éprouve aucun embarras à la servir, à s’incliner devant elle. Les Anglais ne se sentent diminués ni dans leur dignité, ni dans leur liberté, parce qu’ils témoignent leur respect pour une institution qui fait leur force, qui se proie à toutes les réformes pourvu que ces réformes aient reçu la sanction éclatante de l’opinion. Est-ce qu’il y a une république où des ministres puissent se flatter d’être plus fiers que ceux qui, tour à tour, depuis lord Melbourne jusqu’à M. Gladstone, ont passé dans les conseils de la reine Victoria ? C’est, après tout, la moralité de ce livre sur la reine et le prince Albert, de montrer dans sa vérité familière et humaine une monarchie libérale, populaire, réalisant les progrès que d’autres régimes promettent, conciliant avec le respect des traditions la garantie des intérêts nouveaux, de l’honneur et de la dignité d’une grande nation. Avec cela l’Angleterre n’est pas sans doute à l’abri de toutes les crises, elle peut se tirer encore de ses difficultés extérieures ou intérieures, des affaires égyptiennes comme des affaires irlandaises.

L’Italie a bien, elle aussi, sa monarchie constitutionnelle, populaire, à laquelle elle est certainement attachée, qui reste sa principale force. La question pour elle est de ne pas compromettre cette monarchie par des agitations de partis à l’intérieur et par une fausse direction à l’extérieur, d’avoir en un mot une politique répondant à la situation, aux intérêts de l’Italie. Cette politique existe-t-elle, et le ministère Depretis, qui est depuis quelque temps déjà au pouvoir, qui semble même le seul possible pour le moment au-delà des Alpes, qui a une majorité assurée dans les chambres, ce ministère a-t-il donné jusqu’ici aux affaires italiennes la meilleure des directions ? C’est là justement ce qui vient d’être débattu dans une longue discussion parlementaire engagée sur une interpellation d’un membre de la gauche, soutenue à des points de vue différens par quelques uns des plus éminens orateurs, notamment par M. Mancini, qui est le ministre des affaires du jour, et par M. Minghetti, qui reste un des chefs de la droite.

Assurément cette discussion a été aussi complète que possible, et, même, à ne regarder que l’apparence, il n’y a pas, à ce qu’il semble, une divergence sensible entre les principaux orateurs. Le s uns et les autres, sauf les membres de la gauche la plus avancée, sont d’accord sur le danger de cette agitation qui s’appelle « l’irrédentisme, » qui n’a d’autre résultat que de mettre de perpétuels embarras dans les relations avec l’Autriche et, par suite, avec l’Allemagne. Les uns et les autres sont d’accord sur l’utilité qu’il y a pour l’Italie à nouer l’alliance la plus intime possible avec l’Allemagne et l’Autriche, à vivre eh cordiale intelligence avec l’Angleterre, et même à avoir de bons rapports avec la France. Au fond cependant, quand on en vient à la réalité, l’accord n’est pas aussi complet qu’on le dirait. Le dissentiment se fait jour, et le ministre des affaires étrangères du roi Humbert a eu particulièrement à se défendre au sujet du refus d’associer l’Italie à l’Angleterre dans l’expédition d’Egypte. M. Mancini n’a pas caché que, pour résister à la tentation, l’Italie avait eu à tenir compte de ses rapports avec les grands empires du Centre, de l’état de ses finances, des dispositions de l’opinion vivement prononcée contre toute intervention. Les Italiens partisans d’une politique plus active sont les dupes d’un mirage ; ils se rappellent toujours la participation de Cavour à la guerre de Crimée et les suites de cette campagne ; mais les circonstances ne sont plus les mêmes, et l’intervention en Egypte n’aurait peut-être pas tardé à entraîner l’Italie dans de singulières complications, sans lui assurer les avantages qu’on regrette aujourd’hui, qui ne sont d’ailleurs qu’une conjecture.

Un des points culminans de ces récens débats du parlement de Rome est évidemment ce qui touche aux rapports de l’Italie avec l’Autriche et l’Allemagne. Ici l’accord est bien plus réel, et il est clair que, dans les divers camps, il y a un égal désir d’être ou de paraître en intimité avec les deux grands empires. C’est, depuis quelques années, le rêve obstiné de la politique italienne ! M. Mancini n’a rien négligé pour constater l’existence de cette intimité. Il a même laissé entrevoir un fait qui ne serait pas sans quelque importance ; il a donné à comprendre, par quelques paroles mystérieuses, qu’il y aurait un traité. Soit ! on peut se demander seulement quelle est la signification de ce traité d’alliance « pacifique, inoffensive » qui serait une si précieuse garantie pour l’Italie. Contre qui l’Italie aurait-elle besoin de cette garantie ? Personne n’a songé et ne songe à l’attaquer. Si elle a cru cependant avoir à s’assurer un tel appui, elle a dû nécessairement l’acheter par des engagemens dont M. Mancini a gardé le secret : de sorte qu’elle s’est mise dans l’obligation de payer d’un prix inconnu une alliance bien inutile contre une agression dont personne n’a la pensée. Il faut voir les choses comme elles sont et prendre les mystères pour ce qu’ils valent. La vérité est que, dans ces débats, dans ces discours, dans ces divers exposés de la politique italienne qui se sont succédé, il y a un sous-entendu ; il y a un autre personnage pour lequel on n’a que de bonnes paroles, mais qu’on traite un peu trop visiblement en suspect, c’est la France. Si on regrette de n’être pas allé en Egypte avec l’Angleterre, c’est que cela ressemblerait un peu à une revanche contre la France. Si on attache un tel prix à l’alliance avec l’Allemagne et l’Autriche, c’est par précaution contre la France. C’est comprendre étrangement la politique de son pays. Que les Italiens aient été émus un instant de l’occupation de Tunis par la France, c’est possible ; mais c’est une affaire finie, ils le déclarent eux-mêmes en ajoutant qu’il n’y a plus à y revenir. Ministres et députés parlent en hommes désireux de maintenir l’intimité traditionnelle des deux pays. A quoi sert alors de mettre dans la politique cette contradiction qui consiste à vouloir vivre en bonne amitié avec la France en paraissant, d’un autre côté, prendre ses mesures contré elle ?


CH. DE MAZADE.