Chronique de la quinzaine - 14 avril 1883

Chronique n° 1224
14 avril 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Oui, certes, c’est un fait à constater. Il faut bien qu’au moment présent l’agitation soit peu dans les goûts, dans les instincts de la France, puisque partout et sous toutes les formes elle a une si médiocre fortune, puisqu’elle ne réussit pas même à émouvoir ou à occupera demi l’opinion. Le mois dernier, elle s’est présentée sous la forme de ces manifestations bruyantes qui, dans d’autres temps, ont été quelquefois les préludes de mouvemens populaires plus sérieux. Elle s’est essayée dans la rue, et elle a échoué devant l’indifférence publique plus encore peut-être que devant les mesures de sûreté et de répression préparées par le gouvernement. Elle a passé sans laisser aucune trace, comme toutes les turbulences factices ; du soir au lendemain elle a été oubliée, on n’en a plus parlé. Ce qui en est resté est allé en police correctionnelle sans exciter le moindre intérêt. Depuis, l’agitation a tenté de se produire sous une forme plus pacifique, pseudo-légale, sous la forme d’une campagne de propagande pour la révision de la constitution. Elle s’est donné des chefs, des mots d’ordre, des programmes, une apparence d’organisation régulière sous la direction d’une ligue qui s’est chargée de conduire le mouvement. Elle a essayé de pénétrer dans les conseils-généraux qui viennent d’avoir leur session d’avril ou de recruter des partisans dans les réunions publiques. Elle a beau s’ingénier, elle reste à peu près sans écho. Parmi les conseils-généraux un très petit nombre, deux ou trois, ont émis un vœu révisionniste, d’autres ont opposé à toutes les propositions la question préalable ; la plupart ne se sont pas occupés de la révision. Quant aux réunions publiques, elles sont assez lamentables ; elles manquent d’animation, elles languissent, ou elles finissent par des scènes de pugilat qui ne font pas prospérer la cause. On s’est jeté dans cette campagne avec une certaine jactance, en commençant par injurier tous ceux qui refusaient d’admettre la nécessité d’une réforme constitutionnelle immédiate et radicale ; on est bientôt arrivé au désarroi, aux divisions dans le camp révisionniste lui-même. Bref, le mouvement a échoué sous cette forme de l’agitation légale comme il a déjà échoué sous la forme des manifestations tumultueuses. Les chefs de la ligue révisionniste ne veulent pas l’avouer sans doute, ils ne se découragent pas, ils se promettent plus de succès pour l’avenir ; ils ne se sentent pas moins vaincus ou déconcertés par cette résistance passive de l’opinion qui répond par l’indifférence à toutes les excitations. Voilà le fait clair et certain, tel qu’il apparaît dans cette courte trêve parlementaire, dans ces momens de répit où le sentiment public, vainement sollicité par les manifestations et les manifestans, se montre simplement tel qu’il est.

La moralité de cette situation, c’est que le pays laissé à Iut-même a évidemment peu de goût pour tout ce qui peut l’agiter, pour les troubles des rues, pour les bruyantes campagnes des partis, pour les luttes violentes et inutiles. Le pays a naturellement le goût de l’ordre, sans lequel il n’y a ni travail, ni industrie, ni société régulière. Il le montre en toute occasion et lorsqu’il sent que cet ordre, auquel il tient, perd de ses garanties, est altéré ou menacé par la faute de ceux qui le conduisent ou qui ont la prétention de le conduire, il commence par se replier en lui-même, il se défie de tout. Il éprouve ces indéfinissables malaises qui depuis quelque temps se manifestent sous bien des formes, qui, en se prolongeant, créent une sorte de crise morale et politique des plus graves. M. le président du conseil disait il y a quelques semaines aux radicaux révisionnistes qu’ils ne connaissaient pas la grande masse nationale, que cette masse était affamée de repos, de sécurité, de stabilité, qu’elle désirait avant tout voir s’élever un gouvernement assez fort pour la rassurer contre tous les désordres, pour lui inspirer confiance. M. le ministre de l’intérieur, qui est, lui aussi, pour le gouvernement fort, a fait ses preuves contre l’émeute. M. le ministre de l’agriculture, le plus pacifique des ministres par destination, disait l’autre jour devant son conseil-général des Vosges que l’immense majorité de l’opinion réclamait la réalisation d’un programme qui pouvait se résumer en ceci : « Écarter les questions stériles et irritantes, celles qui divisent et qui ont fait tout le mal, pour revenir aux lois fécondes, aux lois positives et pratiques qui intéressent directement la prospérité et la grandeur du pays. » C’est fort bien. On a donc ce sentiment que beaucoup de mal a été fait depuis quelques années, que la sécurité, la stabilité ont subi de rudes atteintes, et on comprend aussi ou l’on a l’air de comprendre que le pays, plus sage que ceux qui ont été chargés de ses affaires dans ces derniers temps, en a assez des agitations et des agitateurs, qu’il demande avant tout à être tranquille. Qu’en faut-il conclure ? C’est que, dans l’esprit du gouvernement lui-même, la meilleure politique serait apparemment celle qui se proposerait de réparer un mal, œuvre de tout le monde, selon le mot de M. le ministre de l’agriculture, — qui chercherait son inspiration et son appui dans ces instincts de conservation et d’ordre toujours si vivaces au cœur de la nation française.

C’est l’idée qui se dégage de toute une situation, ou ce qui se passe depuis quelque temps n’a aucun sens ; mais cette politique, devenue presque une nécessité d’existence, a certainement ses conditions, et le ministère se ferait une singulière illusion s’il croyait que, pour être un pouvoir sérieux, pour donner satisfaction aux instincts, aux vœux, aux intérêts du pays, il lui suffit de réprimer une manifestation des rues ou d’ajourner indéfiniment la révision de la constitution. Il se tromperait d’une manière étrange et redoutable s’il se figurait qu’il peut raffermir une situation ébranlée, faire un gouvernement en continuant d’un autre côté à mettre l’imprévoyance et le désordre dans les finances, à traiter les affaires religieuses avec des passions de secte, à laisser la politique envahir l’armée, à livrer tous les services aux cupidités vulgaires. Il faut qu’il prenne son parti ? il faut qu’il soit avec le pays impatient de sécurité et de paix, ou avec ceux qui se font un triste jeu de compromettre la république dans les guerres religieuses, do désorganiser l’administration, la magistrature, les finances, l’armée, — et s’il ne prend pas résolument son parti, il n’a rien fait. Il reste à la merci des surprises, des incidens, de quelque imbroglio comme celui qui a éclaté l’autre jour, où M. le ministre de la guerre, appuyé par les influences qui l’ont porté au pouvoir, a tenu un moment en échec le président du conseil lui-même et quelques-uns de ses collègues.

A la vérité, on devait bien s’y attendre dès qu’on avait consenti à maintenir dans le nouveau ministère l’officier-général choisi en désespoir de cause pour accomplir un acte dont aucun autre chef militaire n’avait voulu prendre la responsabilité. M. le général Thibaudin a été nommé pour frapper les princes d’Orléans, et il les a frappés ; il est resté au pouvoir dans le nouveau cabinet comme le mandataire des passions radicales qu’il a flattées, servies, et dont il reçoit chaque jour, un appui aussi bruyant qu’impérieux. On pouvait bien penser qu’il n’en resterait pas là, et il ne s’en est pas tenu, en effet, à son premier exploit ministériel. Cette fois, c’est M. le général de Galliffet qui s’est vu dépossédé brusquement d’un rôle tout militaire qui lui avait été confié d’un commun accord. M. le général de Galliffet n’est pas seulement à la tête d’un corps d’armée ; il est membre du conseil supérieur de la guerre, président du comité de cavalerie ; il est aussi le principal auteur d’un nouveau règlement adopté l’an dernier pour le service de son arme. Choisi par un insigne honneur pour commander éventuellement la cavalerie française en temps de guerre, il était naturellement désigné pour présider aux manœuvres d’instruction, à l’exécution du règlement qu’il connaissait mieux que tout autre, puisqu’il l’avait fait. Aussi, dès le mois de janvier, le dernier ministre de la guerre, M. le général Billot, n’avait-il pas hésité à charger M. le général de Galliffet de la direction supérieure des manœuvres du printemps, en y joignant une opération d’une certaine importance, une grande reconnaissance de la frontière de l’Est entre Montmédy et Épinal. C’était une opération qui devait familiariser les chefs de notre cavalerie avec un terrain où ils pourraient être appelés à faire campagne, et qui n’avait d’ailleurs provoqué, à ce qu’il parait, aucune objection diplomatique. Ce que M. le général Billot avait fait au mois de janvier, M. le général Thibaudin l’adoptait il y a un mois, et, chose curieuse, le jour où l’affaire était débattue et décidée en conseil, M. le ministre de la guerre était le premier à défendre chaleureusement le commandant des manœuvres de cavalerie contre M. le président de la république lui-même, qui se fatiguait d’entendre toujours parler de M. de Galliffet. Le ministre de la guerre avait déjà expédié les ordres pour les manœuvres, lorsque tout à coup, après quelques jours, il se ravisait. Il préparait une circulaire révoquant toutes ses dispositions précédentes, fractionnant la direction des manœuvres, enlevant, par le fait, son commandement à M. le général de Galliffet.

Que s’était-il donc passé ? Le ministère de la guerre avait été envahi dans l’intervalle par une foule de petits personnages radicaux exhalant leurs colères contre M. de Galliffet, assiégeant le ministre de leurs récriminai ions. Pressé de tous côtés par ces amis compromettans dont il se sert et qui se servent encore plus de lui, M. le général Thibaudin s’est rendu, livrant à des ressentîmes de parti ces manœuvres d’ensemble, que peu de jours auparavant il jugeait si utiles pour l’instruction de notre cavalerie, et surtout le chef qui devait les commander. Il avait tout changé d’un trait de plume sans rien dire à ses collègues du gouvernement, au président du conseil. Il avait fait sa circulaire, il l’avait même confiée à un journal radical, impatient de la publier, et il avait eu aussi, dit-on, l’extrême obligeance de faire prévenir M. le général de Galliffet de se tenir tranquille, de s’estimer heureux qu’on ne lui enlevât pas du même coup le commandement de son corps d’armée ; mais c’est ici que tout se complique. M. le ministre de l’intérieur, qui a la surveillance du Journal officiel, arrêtait sans façon au passage la nouvelle circulaire de M. le général Thibaudin, sous prétexte que ce qui avait été décidé en conseil ne pouvait être révoqué par le ministre de la guerre seul, — et voilà le conflit engagé dans le gouvernement ! Il a été, à ce qu’il parait, assez vif pendant quelques jours entre le chef officiel de l’armée et le chef du cabinet, soutenu par quelques-uns de ses collègues ; les explications n’ont pas laissé d’être acerbes. On a cependant fini par s’entendre. Une partie des dispositions nouvelles du ministre de la guerre a été maintenue : il n’y aura plus de reconnaissance de la frontière, plus de grande opération d’ensemble. M. le général de Galliffet, d’un autre côté, garde la direction supérieure des manœuvres de quelques divisions de cavalerie. C’est ce qu’on appelle une transaction. M. le ministre de la guerre et ses amis se flattent sûrement d’avoir gardé l’avantage ; M. le président du conseil croit sans doute être resté maître du champ de bataille. En réalité, le dernier mot reste au désordre, à l’équivoque.

Ce qu’il y a de plus curieux dans cette affaire, c’est que M. le général Thibaudin, profitant de l’occasion, a émis une prétention singulière. Il a revendiqué pour le ministre de la guerre le droit de décider seul des questions militaires, une sorte de privilège d’indépendance dans le gouvernement. Et voilà pourtant ce que devient une idée juste, assez séduisante, dénaturée par les passions et les calculs intéressés. Il y a eu un temps, en effet, où l’on aurait voulu isoler pour ainsi dire le ministre de la guerre, le placer en dehors des oscillations de cabinet, pour le laisser tout entier aux intérêts, militaires, pour préserver l’armée de l’invasion de la politique. Des serviteurs aussi modestes qu’intelligens et désintéressés, comme M. le général Berthaut, M. le général Borel et d’autres s’inspiraient fidèlement de cette pensée ; ils mettaient tous leurs soins à écarter de l’armée les influences malfaisantes de la politique. L’idée n’a cependant jamais pu être réalisée complètement, et ce qui n’a pas été possible avec des hommes comme M. le général Borel, M. le général Berthaut, on voudrait le reprendre le jour où apparaît au ministère de la guerre un officier escorté de toutes les passions radicales. C’est-à-dire que cette indépendance ministérielle, conçue ou rêvée pour bannir la politique de l’armée, deviendrait tout à coup un moyen redoutable pour introduire dans l’armée la plus dissolvante politique de parti, pour faire du radicalisme l’arbitre de l’organisation militaire, des épurations, des choix de personnel ! Le chef du cabinet a montré sa faiblesse le jour où il a été obligé de compter avec ces idées, ces passions dont M. le ministre de la guerre se fait comme un bouclier contre le gouvernement lui-même.

C’est le malheur de M. le président du conseil ; il s’agite dans une perpétuelle équivoque sans se sentir peut-être la force ou sans avoir la volonté d’en sortir. Il est enchaîné dans son action par des idées fausses dont il est lui-même la dupe ou par des influences qu’il se croit obligé de ménager sans cesse pour avoir une majorité, pour rallier des partis, des groupes auxquels il ne donnera jamais assez pour les satisfaire et les retenir. Il prononce sans doute parfois, il a prononcé encore l’autre jour, devant le congrès des sociétés savantes, et devant un congrès pédagogique, des discours qui ne manquent ni d’ampleur ni d’éloquences ; ces discours, après tout, déguisent à peine les contradictions dans lesquelles se débat un énergique esprit qui veut faire du gouvernement, comme on dit, sans en accepter les conditions, qui parle sans cessé de modération et de libéralisme en poursuivant avec une sorte d’emportement, au nom de la république, l’application d’un véritable système de violence morale et politique.

M, le président du conseil se flatte de garder une certaine impartialité dans les affaires religieuses et il déclarait récemment encore qu’il ne ferait pas la guerre, qu’il se bornerait à repousser les attaques dont la république pourrait avoir à souffrir ; mais en même temps, il livre au jugement du conseil d’état des évêques qui n’ont commis d’autre crime que de parler dans des mandemens ou dans des lettres pastorales de ce qui a été publié par cent journaux, et il ne s’en tient pas même là : il va fouiller comme toujours dans l’arsenal des vieilles armes de répression, il emprunte à tous les régimes ; il interroge le conseil d’état pour savoir si l’on ne pourrait pas par hasard traduire les évêques devant la police correctionnelle. M. le président du conseil a certainement sa manière à lui de comprendre la paix religieuse ! M. Jules Ferry a renouvelé plus d’une fois la déclaration qu’en rendant l’instruction primaire obligatoire, il entendait maintenir la neutralité religieuse dans les écoles ; mais il ne s’aperçoit pas qu’avec l’esprit qui règne dans cette campagne de l’enseignement nouveau, cette neutralité n’est qu’un mot, que ces manuels dont on parle sans cesse, que M. le ministre de l’instruction publique lui-même n’ose pas condamner, sont dans leur forme familière le plus redoutable instrument de guerre et de division. Il faut voir la vérité telle qu’elle est, Au fond, cet enseignement nouveau tel qu’on l’entend est une tentative violente de l’esprit de secte pour déraciner les cultes, les croyances du cœur des générations nouvelles, pour créer une nation selon l’idéal du jour, et ce que M. le ministre de l’instruction publique n’avoue pas, ce qu’il voudrait peut-être atténuer, d’autres l’avouent tout haut sans déguiser le rêve, le secret de la secte. M. Spuller, qui traite sans façon M. Jules Ferry de grand ministre, disait, il n’y a que quelques jours, dans une réunion de la ligue de l’enseignement à Reims : « On ne peut fonder la république qu’en renouvelant l’état mental de la France ; ce n’est pas avec des cerveaux monarchiques, qu’où fondera la république, c’est avec des cerveaux républicains. » Il faut « former des cerveaux républicains ! » Et, en parlant ainsi, avec le fanatisme d’un esprit étroit, M. Spuller ne s’est pas douté qu’il proférait une des plus étonnantes extravagances d’absolutisme, que ce qu’il proposait dans un langage assez baroque à la république, c’était de s’approprier la théorie de la révocation de redit de Nantes, — qui, elle du moins, en imposant l’unité de religion, n’entreprenait pas la réformation des cerveaux. Voilà où l’on en vient, et ce qui se cache sous cette prétendue neutralité que M. le président du conseil offre en garantie, que d’autres se chargent d’interpréter.

Ah ! si au temps de la restauration, au temps de la monarchie de juillet, ou même au temps du second empire, un ministre, un député eût osé avouer la pensée de façonner les cerveaux pour l’usage et à l’effigie d’un régime politique, il eût soulevé tous les instincts libéraux. Nous n’en sommes plus à ces susceptibilités. L’éducation libérale est en progrès et on se fait d’étranges idées en cela comme en toute chose. Autrefois on accusait les monarchies d’abuser de l’arbitraire, des lois despotiques, des moyens administratifs, même lorsqu’elles se bornaient à la plus stricte défense, aujourd’hui on manie sans scrupule tous ces procédés discrétionnaires contre lesquels on n’avait pas assez de colères ; on invoque sans façon la raison d’état, les juridictions administratives ; et les garanties publiques deviennent ce qu’elles peuvent. Que de fois n’a-t-on pas reproché aux anciens gouvernemens d’introduire la politique, le favoritisme de parti dans l’armée, dans la magistrature, dans l’administration ? Maintenant c’est la chose la plus simple du monde. M. le général Thibaudin se charge de gouverner l’armée avec les radicaux, et, au mépris de toute convenance, on donne le premier poste de la cour de cassation à M. Cazot, qui ne s’est distingué jusqu’ici que dans la présidence du tribunal des conflits, au moment de l’exécution des décrets contre les congrégations religieuses. A ces régimes du passé qui ont pourtant laissé quelque grandeur à la France, on répétait sans cesse qu’ils gaspillaient, qu’ils dilapidaient la fortune publique : à l’heure qu’il est, les finances sont tellement engagées qu’on ne sait plus où l’on va ni où l’on s’arrêtera, ce qui n’empêche pas de multiplier chaque jour les dépenses, — ce qui n’a pas empêché d’inscrire au budget près de dix millions de pension pour se créer une clientèle parmi les prétendues victimes de décembre.

C’est le progrès ! et avec tout cela à quoi arrive-t-on ? On tombe justement dans cette situation devenue critique où le pays a le vague instinct qu’il n’a ni liberté sérieuse, ni un vrai gouvernement, où il se sent inquiété dans ses intérêts, violenté dans, ses croyances, menacé dans sa sécurité, privé de toute garantie d’avenir. M. le président du conseil, d’après ce qu’il a dit plus d’une fois, n’est pas sans se rendre compte à sa manière de ce qu’il y a de difficile dans cette phase nouvelle de la république. Il paraît comprendre qu’il est temps de s’arrêter, nous le voulons bien ; mais il ne s’aperçoit pas que, s’il veut redresser cette situation faussée et refaire le gouvernement comme il en a l’ambition très avouable, la première condition pour lui est de se dégager des solidarités qui d’avance lui rendent toute tentative sérieuse impossible, et de chercher un appui dans les sentimens, dans les intérêts conservateurs qui, seuls, font la force des gouvernemens. Un homme un peu désabusé, un peu découragé comme bien d’autres aujourd’hui, mais qui a certainement une sérieuse autorité, M. Germain, le disait l’autre jour dans un banquet qu’il a donné à ses collègues du conseil-général de l’Ain. Il montrait que le danger était dans la confusion qui règne depuis quelques années et dont le radicalisme profite pour imposer ses volontés, pour dominer le gouvernement lui-même. C’est là, en effet, la question aujourd’hui, et cette question, ce n’est pas avec des paroles et des discours qu’on la résoudra, c’est avec des actes, avec une politique mûrement calculée, énergiquement, résolument pratiquée.

Que se passe-t-il donc en Europe ? Qu’y a-t-il donc de changé dans la situation générale du continent ? Quelle est l’importance ou la signification de tous ces bruits d’alliances nouvelles, de combinaisons mystérieuses concertées entre quelques chancelleries ? Ce n’est pas de l’Orient que viennent aujourd’hui les troubles et les préoccupations. Il n’est survenu, que nous sachions, aucune circonstance récente qui ait pu raviver brusquement les vieux antagonismes, remettre aux prises les grandes ambitions. La question de la navigation du Danube a été résolue à Londres ; lord Granville s’est fait l’interprète des résolutions de la conférence auprès des états intéressés et, s’il y a quelque difficulté, elle consiste tout au plus à faire accepter par la Roumanie ce que la diplomatie a adopté et sanctionné. Les affaires du Liban sont sans doute aussi une dépendance de cette éternelle question orientale et ont à ce titre leur intérêt. Elles sont traitées en ce moment dans une conférence qui est réunie à Constantinople, où la Porte et les puissances européennes ont à se mettre d’accord pour la nomination d’un nouveau gouverneur ; mais le choix d’un gouverneur du Liban n’est point un de ces événemens qui passionnent l’opinion et les cabinets. Les affaires d’Egypte, qui ont assurément leur gravité, sont loin d’être finies : elles peuvent être un embarras pour l’Angleterre, qui, à la vérité, s’accommode sans peine des fardeaux de ce genre ; elles ne paraissent pas jusqu’ici réagir sensiblement sur la politique générale. Ce n’est pas non plus dans l’Occident, si l’on en croit les apparences, que se seraient produites des complications inattendues de nature à mettre la diplomatie en campagne, à précipiter les résolutions ou à modifier tous les rapports. Les grandes questions paraissent sommeiller pour le moment ; aucun incident visible n’a surgi dans les relations des principales puissances de l’Europe. A quoi tient donc cette espèce d’agitation qui s’est manifestée presque à l’improviste depuis quelques jours, qui s’est traduite en toute sorte de polémiques assez confuses à la surface du continent ? C’est la faute ou la suite d’un simple bruit parti de Rome, d’un discours que M. le ministre des affaires étrangères Mancini a prononcé devant la chambre des députés italienne, il y a un mois, et qui, depuis ce moment, a fait le tour de l’Europe, qui a été commenté, interprété, rectifié, sans être devenu en définitive beaucoup plus clair. Tout est venu de là. Le ministre des affaires étrangères du roi Humbert, pressé d’interpellations sur sa politique, s’est défendu de son mieux en annonçant comme une bonne nouvelle, comme un succès de sa diplomatie, l’existence d’une entente désormais assurée de l’Italie avec les deux grands empires du centre de l’Europe, avec l’Allemagne et l’Autriche. Il n’a pas dit positivement qu’il y eût un traité, il n’a pas précisé la forme donnée à l’entente des trois cabinets ; il en a dit assez pour constater comme un fait certain l’entrée de l’Italie dans l’alliance austro-germanique. Si M. Mancini avait seul parlé, il s’est déjà trompé plus d’une fois, il aurait pu s’être trompé encore ou s’être exagéré les mérites de sa diplomatie ; mais à peine a-t-il eu fait ses déclarations dans le parlement de Rome, les commentaires, les versions de toute sorte, les conjectures ont commencé. Une agence de publicité, prétendant éclaircir ce qu’il y avait encore de mystérieux dans les paroles du ministre italien, s’est empressée de dire qu’il y avait un traité formel entre les trois puissances ; elle en a même précisé les termes, le caractère, les conditions principales. A Vienne, les déclarations de M. Mancini ont été accueillies avec un certain embarras ; on n’a pas nié l’alliance, on s’est étudié seulement à en atténuer la portée, et surtout on a contesté l’existence d’un traité. A Berlin, les explications ont été assez étranges, à la fois audacieuses et ambiguës. Ceux qui passent pour être dans la presse les interprètes de la pensée de M. de Bismarck se sont arrangés pour laisser comprendre que l’entente existait effectivement, qu’elle n’avait pas besoin d’ailleurs d’être formulée dans un traité, qu’elle se fondait sur des intérêts communs aux trois puissances dans des éventualités où la France prendrait une initiative perturbatrice et agressive. C’est un accord de prévoyance et de préservation pour le maintien de la paix. Quelle est la vérité dans tout cela ? Évidemment, il y a quelque chose, et ce quelque chose n’a pas été fait dans un sentiment bienveillant pour notre pays, on n’a pas besoin de nous le dire. Il n’y a point de traité écrit, c’est vraisemblable, puisqu’un traité de ce genre ne se conclut pas pour des circonstances hypothétiques et peut être quelquefois compromettant. Il ne s’agit pas d’une alliance offensive, puisque rien dans la situation de l’Europe n’expliquerait une aussi étrange combinaison et qu’il serait dans tous les cas difficile d’imaginer comment l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie pourraient s’entendra dans une action commune contre un de leurs voisins. Ce qui existe, selon les apparences les plus plausibles, c’est donc un accord tout pacifique, défensif ou négatif, et tout se réduit sans doute à l’admission de l’Italie, sous une forme quelconque, par voie d’entente verbale, dans l’intimité de l’Allemagne et de l’Autriche. C’est peut-être tout le secret de ce discours de M. Mancini, qui a été si vivement commenté.

Soit ! l’Italie a obtenu ce qu’elle voulait : elle l’a vraiment bien gagné. Il n’y a pas si longtemps encore, elle en était à offrir inutilement son concours, et elle avait à essuyer à Berlin, même à Rome, les déboires que ne lui épargnait pas l’humeur hautaine de M. de Bismarck. Elle avait à guérir son amour-propre de la blessure que l’empereur François-Joseph lui avait faite en refusant d’aller rendre visite au roi Humbert à Rome. Elle ne s’est pas découragée ; elle a voulu à tout prix se mettre en bonne compagnie : voilà qui est fait, à ce qu’il semble ! Il resterait à savoir ce qu’elle gagne ou ce qu’elle perd, ce qu’elle met de sa liberté ou ce qu’elle espère conquérir d’autorité dans ces combinaisons plus flatteuses pour son amour-propre que fructueuses pour sa politique. Il est évident qu’elle n’entre pas sans conditions dans cette intimité si enviée, qu’elle a dû prendre avec l’Autriche, avec l’Allemagne elle-même des engagemens dont on a vainement jusqu’ici demandé le secret à M. Mancini. Elle a dû nécessairement aliéner plus ou moins l’indépendance de sa politique, et quelle compensation peut-elle trouver dans ces arrangemens où elle n’est admise, on ne peut se le dissimuler, que par une sorte de faveur ? Il n’y a pour elle qu’un avantage possible, saisissable, avoué, c’est d’être mise en sûreté contre un danger imaginaire, contre la France, qui ne la menace pas, qui n’a jamais songé à la menacer, qui n’a sûrement pas la pensée d’aller l’attaquer. Si ce n’est pour le présent, dit-on, c’est pour l’avenir, pour le cas où la France, jetée dans des révolutions ou des expériences nouvelles, reprendrait un rôle d’agression contre ses voisins. On sait ce que veulent dire ces prévoyances d’avenir qui commencent par troubler toutes les relations naturelles dans le présent, et on sait aussi ce que valent ces grandes alliances qui se donnent pour les gardiennes de la paix.

Ce n’est pas la première fois, même dans des temps relativement récens, qu’il y a eu de ces combinaisons de diplomatie qui se disent pacifiques, conservatrices du repos de l’Europe. Il y a dix ans déjà, M. de Bismarck, ce grand conservateur de ses intérêts, se faisait le promoteur de cette alliance fameuse des trois empereurs, qui se formait naturellement pour garantir la paix et qui était, elle aussi, quelque peu dirigée contre la France. C’était la grande sauvegarde, et il est certain qu’à eux trois, ces empires unis pouvaient bien, s’ils le voulaient, préserver le monde de tous les conflits. Depuis cette époque, des guerres sanglantes n’ont pas moins éclaté en dépit des pactes pacifiques ; la France, qu’on mettait en suspicion, n’y a été pour rien, à ce qu’il nous semble, et de la grande alliance qu’est-il resté bientôt ? Les ambitions, les intérêts ont fait renaître les divisions, et c’est tout au plus si, par instans, il n’y a pas eu la guerre entre les puissans alliés de la veille. L’alliance des trois empereurs a fait son temps ; elle a été remplacée depuis par l’alliance des deux empereurs d’Allemagne et d’Autriche, qui se complète aujourd’hui par l’accession de l’Italie, qui naturellement est formée plus que jamais pour le maintien de la paix et aussi contre la France. C’est toujours le dernier mot ! La France ne peut certes ignorer ce qu’on lui dit si clairement et si souvent. C’est pour elle un devoir de redoubler de vigilance sans s’émouvoir outre mesure de ces campagnes diplomatiques. On n’a sûrement pas pour le moment l’intention de lui déclarer la guerre, elle a encore moins la pensée de la déclarer aux autres, et, avant que des événemens sérieux, décisifs éclatent en Europe, la nouvelle triple alliance aura fait son temps comme la première. Ces combinaisons à grandes prétentions ont toujours plus d’apparence que de réalité, plus de retentissement que de durée, et l’Italie, en se jetant dans cette aventure, risque fort d’avoir fait beaucoup de bruit pour rien.

Ce qui est clair dans tous les cas, c’est qu’elle a trouvé là une assez triste occasion de témoigner avec aussi peu de tact que de profit des sentimens équivoques à l’égard de la France. L’Italie est libre de choisir ses alliés, de porter ses préférences à Vienne ou à Berlin ; elle s’est exposée aujourd’hui à n’être plus prise au sérieux lorsqu’elle ne cesse de protester de ses dispositions cordiales pour une nation voisine avec laquelle elle a certainement intérêt à vivre en bonne intelligence et qu’elle traite cependant avec une si étrange liberté. Son erreur est de se croire trop habile, de se laisser aller trop aisément à son goût pour les rôles chimériques ou à des ressentimens assez puérils, de chercher les périls là où ils ne sont pas et de ne pas voir ceux qui peuvent la menacer réellement. Au lieu de procéder comme elle l’a fait assez souvent à l’égard de la France, qui ne lui a jamais ménagé les marques d’amitié, au lieu de se jeter tête baissée dans des alliances qui peuvent compromettre toute sa politique sans lui assurer des avantages bien évidens, elle ferait peut-être beaucoup mieux de songer à ses propres affaires, à ses conditions intérieures, au développement de ses intérêts, à tout ce qui peut fortifier son indépendance plus sûrement que toutes les combinaisons d’une diplomatie surexcitée. Elle s’est occupée depuis quelques années de régulariser son état financier, et ces jours derniers encore, le ministre des finances, M. Magliani, exposait devant le parlement une situation qui, après tout, est en sérieux progrès, qui n’a rien que de rassurant si elle ne vient pas à être troublée par les aventures de la politique. C’est un premier point, un des plus importans, si l’on veut, ce n’est pas le seul. L’Italie, après cela, aurait encore à s’occuper de bien d’autres intérêts pratiques, de bien d’autres travaux pressans dans des provinces où tout est à faire. Elle gagnerait beaucoup plus à poursuivre ces œuvres utiles qu’à briguer les avantages équivoques d’alliances onéreuses, à s’épuiser en arméniens. Elle aurait plus d’amis sérieux si elle restait ce qu’elle doit être, et, après tout, elle n’a d’autres ennemis à craindre que ceux qu’elle se créera.


CH. DE MAZADE.