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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1883

Chronique n° 1225
30 avril 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Toutes les politiques se mesurent et se jugent à leurs résultats, comme l’arbre est jugé à ses fruits : c’est une vieille vérité de bon sens qui ne sera certes pas démentie par l’histoire d’aujourd’hui, par l’état présent des affaires de la France. Les mauvaises politiques n’ont que de mauvais résultats, c’est d’une inexorable logique.

Évidemment il faudrait avoir une dose rare d’aveuglement de parti, d’optimisme ou d’illusion, pour ne pas voir de toutes parts, sous toutes les formes, les signes d’une situation, qui ne sera que transitoire, il faut en garder l’espérance, qui n’est cependant pour le moment rien moins que facile et rassurante. De quelque côté qu’on se tourne, en effet, on sent que tout s’est aggravé, que tout s’aggrave assez rapidement par le progrès des influences malfaisantes, par l’altération croissante de toutes les idées, de toutes les conditions de gouvernement, par ce déclin visible de toute politique sérieuse, auquel correspond le progrès d’un indéfinissable malaise d’opinion. — Ce n’est pas du rôle diplomatique assuré à notre pays qu’on peut tirer quelque orgueil aujourd’hui. Non vraiment, il n’y a pas de quoi ! La France n’a pas même les avantages du recueillement qu’elle s’était ménagé pendant quelques années après ses désastres, de cette neutralité toute pacifique et indépendante où elle s’était réfugiée. Elle n’a que les inconvéniens et les ennuis d’un isolement qu’on lui fait sentir, elle voit se former ces espèces de coalitions dont on exagère sans doute la portée, qui ne sont pas moins pour elle une sorte de menace ou d’avertissement et qui, dans tous les cas, veulent dire qu’avec elle on n’en est plus à se gêner. La France, à l’heure qu’il est, ne peut essayer de faire un mouvement sans rencontrer des résistances, des défiances qui peuvent la mettre dans l’alternative de laisser sans défense des intérêts sérieux ou de braver des conflits que sa raison désavouerait, qui ne feraient que rendre plus sensible et plus pénible son isolement. — n’est pas non plus notre situation financière qui pourrait inspirer quelque fierté ; elle est devenue singulièrement laborieuse. On a si bien fait que toutes les ressources de la France sont engagées, que le déficit est rentré dans nos budgets, et qu’on en est pour le moment réduit à des expédiens qui ne sont eux-mêmes que des palliatifs. — Les affaires du travail et de l’industrie ne sont pas dans un meilleur état. Les grandes entreprises sont paralysées. Les luttes du capital et du salaire sont partout latentes ; les grèves se multiplient, et ? tout récemment encore, il y avait à Marseille une de ces suspensions de travail qui, si elles se renouvelaient, seraient bientôt une ruine, menaceraient dans sa puissance, dans sa prospérité l’opulente métropole méditerranéenne au profit de ses rivales, Gênes et Barcelone. — Ce n’est point enfin l’état moral du pays qui peut sembler plus rassurant que tout le reste. La paix morale et religieuse, qui était à peu près complète il y a quelques années en dépit des luttes naturelles et inévitables des partis, cette paix précieuse, elle est maintenant remplacée par les scissions intestines, par la guerre plus ou moins déguisée aux croyances » par le trouble porté dans le foyer des familles, dans les moindres hameaux, sous prétexte d’une loi d’enseignement interprétée et appliquée par les passions de secte.

De quelque côté qu’on se tourne, en un mot, ce ne sont que des crises ou des commencemens de crises, qui ne vont pas, si l’on veut, jusqu’à agiter matériellement le pays, qui laissent néanmoins l’inquiétude chez les uns, l’irritation chez les autres, le doute, la fatigue partout, et s’il en est ainsi, en dépit de tous les optimismes intéressés, à qui la faute ? il n’y a qu’une cause évidente, palpable « c’est la politique qui a régné depuis quelques années, qui a cru pouvoir abuser de tout sans se douter de ce qu’elle faisait, qui dans son infatuation a compromis les affaires diplomatiques et morales aussi bien que les affaires financières et économiques de la France. La politique prétendue républicaine, la politique étroite, âpre, et imprévoyante de parti a produit par degrés ses résultats, ses fruits naturels. Et voilà, en définitive, la vérité telle qu’elle apparaît une fois de plus à ce moment, où les chambres françaises, à peine rentrées en session, ont reçu pour leur bienvenue cette proposition de conversion de la rente, qui a été livrée aux débats parlementaires, qui n’est au bout du compte que la rançon de toutes les fautes commises, le signe expressif d’une situation financière devenue difficile.

Depuis que les chambres sont revenues effectivement, c’est à peu près tout ce qu’elles ont eu à faire, tout ce qu’elles ont fait. Le gouvernement, après bien des tergiversations ou des apparences de tergiversations, s’est décidé à proposer de réduire de 5 à 4 1/2 l’intérêt d’un capital de 7 milliards qui représente la masse des emprunts souscrits il y a douze ans pour payer la rançon de guerre et libérer le territoire. Le gouvernement a proposé, la chambre des députés et le sénat ont discuté, même vivement et savamment discuté, puis on a voté la conversion. Le résultat est pour le trésor le bénéfice annuel d’une somme qui peut s’élever à 33 où 34 millions. Fort bien ! Le fait est maintenant accompli sans qu’il y ait à y revenir. Il reste néanmoins avec sa signification, avec le caractère qu’il reçoit des circonstances, et c’est précisément à l’occasion de cette conversion de la rente qu’on peut le mieux voir comment une mesure légitime, rationnelle, peut par suite d’une mauvaise politique perdre de son prix et de son efficacité. Sans doute la légalité de la conversion n’a point été sérieusement mise en question ; elle a pu être contestée autrefois, elle ne l’est plus depuis longtemps. Malgré la nature spéciale de la rente, l’état garde, comme tout débiteur, le droit de se libérer envers ses créanciers ou de leur offrir un renouvellement de contrat dans des conditions moins onéreuses. De plus, c’est encore un point hors de toute contestation, la conversion n’a rien d’inattendu et d’insolite ; elle avait été prévue le jour même où l’état, ayant à ouvrir d’immenses emprunts, choisissait le 5 pour 100 justement parce qu’il lui laissait pour l’avenir la facilité d’améliorer par degrés les conditions d’une dette contractée sous le poids de nécessités inexorables. Les souscripteurs des emprunts, les porteurs de la rente le savaient, ils avaient été prévenus ; ils ne pouvaient avoir de doute que sur le moment. La conversion n’est donc par elle-même ni une violation de légalité ni une surprise, c’est entendu ; mais il est bien clair qu’une opération semblable, pour garder son autorité et son efficacité, ne peut s’accomplir que dans des circonstances favorables et à des conditions qui lui laissent le caractère d’un allégement des charges publiques. Elle a sa raison d’être quand l’équilibre est dans les finances, quand les affaires industrielles et commerciales sont en plein essor, quand l’état peut profiter de l’abondance de ses ressources, de l’élévation de son crédit pour diminuer sa dette. Elle peut se légitimer encore par l’emploi prévoyant, fructueux de la somme qu’on obtient ainsi, et c’est ce qu’avaient prévu tous ceux qui affectaient d’avance les bénéfices de la conversion à l’agriculture. C’est la pensée que M. Léon Say exprimait il y a quelques semaines à Lyon en disant : « Le jour où l’importante opération de la conversion pourra se réaliser, il ne faudrait pas s’en servir comme d’un expédient pour équilibrer le budget ou le gaspiller dans des crédits supplémentaires, il faudra tenir la parole que nous avons donnée à l’agriculture. » C’est ce que le ministre des finances du cabinet du 14 novembre, M. Allain-Targé, disait, il y a quelques mois ; « Le dégrèvement agricole, c’est la conversion ! »

Voilà qui est clair ! Lorsque la conversion, au lieu de se produire dans un certain état de prospérité ou d’aisance financière, comme cela aurait pu arriver, il y a quelques années, ne se réalise que dans une situation embarrassée, comme cela arrive aujourd’hui ; lorsqu’elle est détournée de sa destination ou ne sert plus à une atténuation des charges publiques, la mesure change d’aspect. Ce n’est plus rien ; ce n’est plus, comme M. Bocher le disait l’autre jour avec sa vive et nerveuse éloquence au sénat, qu’un médiocre expédient budgétaire, « la ressource d’un gouvernement nécessiteux qui s’est laissé acculer successivement au déficit et qui recourt, pour en sortir, aux petits moyens, n’osant pas employer les grands, » Encore si ces « petits moyens » suffisaient a demi, s’ils pouvaient refaire un certain équilibre ! Mais ces 33 ou 34 millions ne sont aujourd’hui qu’une ressource presque imperceptible ; ils ne représentent qu’une bien faible partie des besoins du budget, et c’est ici précisément que cette conversion récemment accomplie se rattache à toute une situation financière assez grave pour ne pouvoir être ni relevée ni même allégée par un assez vain palliatif, par ce qui n’est plus qu’un expédient de circonstance.

On ne peut plus, en effet, avoir aucune illusion après les derniers débats des chambres. La vérité est qu’en quelques années la situation financière de la France a singulièrement changé, qu’elle est devenue assez sérieuse, assez critique pour fixer toutes les préoccupations, — et ces quelques années représentent justement le règne de la politique prétendue républicaine. On épiloguera tant qu’on voudra, les faits sont là, cruellement évidens, palpables, avec leur moralité qui éclate dans le contraste entre deux momens de notre histoire. Lorsqu’il y a cinq ou six ans, le parti républicain arrivait définitivement au pouvoir, qu’il n’a plus cessé d’occuper sans partage, il trouvait un état financier qu’on pouvait certes appeler florissant après les épreuves que la France venait de traverser, dont elle avait porté le poids sans fléchir. Depuis 1871, on avait pu suffire à tout, aux charges des emprunts de guerre, à un commencement de réorganisation de l’armée, à la reconstruction du matériel militaire, à la fortification de la frontière et de Paris, à la liquidation de la dette contractée avec la Banque de France. Le budget, si lourd qu’il fût, était assez fortement constitué pour rester en équilibre, et même plus qu’eu équilibre. Déjà les plus-values d’impôts dépassaient toutes les prévisions, — de sorte qu’on restait avec des excédens dont on pouvait disposer, soit pour des dégrève-mens gradués, soit pour des travaux prudemment conduits. C’était bien là aussi un résultat, — le résultat d’une politique suivie depuis 1871 avec autant d’abnégation que de patriotisme, acceptée en définitive par le pays, qui retrouvait ses forces après ses désastres. Ce n’était pas encore, il est vrai, la politique dite républicaine. — Où en est-on aujourd’hui ? Les résultats, il faut l’avouer, ne sont pas tout à fait les mêmes. On peut suivre d’année en année cette singulière et inquiétante progression en sens inverse. Depuis 1879, les bonis ont commencé à diminuer pour se changer bientôt en déficit de plus en plus accentué. Le déficit de 1882, dégagé de toutes les supputations vaines, sera au bout du compte de près de 250 millions. Celui de 1883 peut déjà être évalué à un chiffre égal, si ce n’est supérieur, d’autant plus qu’aux crédits supplémentaires, qui commencent à se multiplier, viennent se joindre dans les premiers mois des diminutions de recettes. Le déficit, on peut le dire d’avance, restera dans le budget de 1884 déjà proposé, puisqu’il n’y a aucun moyen régulier de l’éviter, puisque, dans les évaluations officielles, il n’y a qu’un chétif et illusoire excédent de 250,000 francs et qu’on n’a pas compté avec les dépenses imprévues. Le déficit est devenu la fatalité de nos budgets.

Comment donc tout cela s’est-il passé ? Comment en est-on venu là assez rapidement ? Ah ! c’est que, dans l’intervalle, la politique prétendue républicaine, disposant souverainement de la direction des affaires, a cru pouvoir se jeter sur les finances comme sur tout le reste, au risque de changer l’abondance qu’elle avait reçue en détresse. Elle a voulu ou elle a cru se populariser tantôt par des dégrèvemens mal conçus, tantôt par des multiplications d’emplois, par des augmentations de traitemens, par des pensions pour ses cliens, par ses prodigalités, c’est-à-dire par un incessant accroissement des dépenses publiques. Elle a si bien fait que le budget ordinaire, qui était, il y a six ans, de 2,780 millions, dépasse maintenant 3,100 millions. On va vite quand on ne compte pas ! Et ce n’est là encore qu’une partie de la situation financière. A côté du budget ordinaire, si rapidement grossi, on a ouvert ce budget extraordinaire renouvelé de l’empire, employé souvent à couvrir les dépenses de l’ordre le moins imprévu et alimenté par l’emprunt. Emprunt pour le plan trop fameux et surtout ruineux de M. de Freycinet ! Emprunts plus ou moins déguisés pour les écoles dont M. Jules Ferry veut faire des palais dans les villages ! Emprunts de l’état ! Emprunt des communes ! L’emprunt est devenu une institution permanente, quelque chose comme une planche aux assignats toujours prête. Oui, en vérité, dans un pays qui a subi il y a douze ans à peine d’effroyables désastres, qui a été obligé de payer 8 ou 10 milliards, on ne craint pas d’élever encore le capital de la dette de 8 ou 10 nouveaux milliards, sans raison pressante, le plus souvent par des calculs de parti ou dans des intérêts électoraux, de l’aveu d’un ancien sous-secrétaire d’état ! Tandis que les autres états, après leurs guerres ou leurs entreprises coûteuses, s’efforcent de refaire leurs forces, de regagner ce qu’ils ont perdu ; tandis que les États-Unis ont déployé une énergie extraordinaire pour éteindre leur dette de la guerre de sécession ; tandis que l’Angleterre amortit chaque jour, la France seule est mise à ce régime de l’emprunt continu. Et si malheureusement, sur ces entrefaites, il y avait une de ces crises dont il faut éloigner la pensée, qui sont néanmoins toujours possibles, — où un pays comme la France a besoin d’avoir de libres et puissantes finances, qu’arriverait-il ? C’est alors qu’on verrait le danger de cette imprévoyance acharnée à épuiser d’avance, à engager les ressources publiques sous toutes les formes ordinaires et extraordinaires.

Le gouvernement, nous en convenons, ne laisse pas d’avoir parfois des doutes et de se sentir assez perplexe. M. le ministre des finances qui, livré à lui-même, serait peut-être de l’avis de ses contradicteurs, mais qui se croit obligé de pallier un peu le mal, M. le ministre des finances convient qu’on est allé trop loin, qu’on s’est « laissé illusionner ; » il ne cache pas qu’il y a des déficits, que toutes les ressources disponibles sont épuisées. M. le président du conseil, qui est intervenu l’autre jour à la chambre des députés, n’a point hésité à avouer qu’il serait peut-être prudent de « faire moins vite les travaux publics, » de fermer un peu la main pleine de cette « manne bienfaisante » des chemins de fer. Le gouvernement sent le mal, c’est possible. Qu’a-t-il à proposer ? Il propose de chercher une médiocre ressource dans la conversion qui vient d’être votée et de « modérer » l’exécution du plan de travaux publics ; mais il est trop clair que cela ne suffit pas, et le dernier mot de la sagesse financière, de la prévoyance patriotique, c’est M. Bocher qui l’a dit l’autre jour dans son décisif et lumineux exposé : « Il y a un moyen : celui que vous dictent la raison, le bon sens, l’expérience, que vous conseille le patriotisme. Ayez le viril courage de vous y résoudre. Plus d’expédiens financiers, plus de mesures illusoires et trompeuses ; des budgets sincères, réguliers, comprenant toutes les dépenses nécessaires et seulement celles-là ! Plus de budget extraordinaire, plus de budget d’emprunt ; ce nom seul le condamne ! » Oui, sans doute ; seulement de si viriles résolutions impliquent tout un changement de direction dans les affaires publiques ; elles ne sont possibles qu’avec une politique nouvelle ou rectifiée, et M. le président du conseil se tromperait étrangement s’il se figurait raffermir la situation générale du pays, refaire le gouvernement en se bornant à modérer quelques, prodigalités trop criantes dans les finances, en perpétuant dans le domaine moral et religieux ces guerres, ces violences irritantes qui se reproduisent sans cesse sous toutes les formes.

Qu’arrive-t-il en effet à cette heure même ? On a deux exemples sous les yeux. Le gouvernement s’est cru obligé de refuser à l’église le droit d’avoir une opinion sur des actes de la congrégation de l’index qui ont été publiés partout. Il ne s’est pas contenté de faire condamner par la juridiction administrative des évêques qui ont commis le crime de ne pas s’incliner devant l’infaillibilité de M. Paul Bert ; il a obtenu du conseil d’état un sorte d’avis ou de consultation lui attribuant une omnipotence à laquelle le pouvoir civil a prétendu tout au plus sous les régimes les plus absolus. D’après cela, le gouvernement aurait sur tous les fonctionnaires civils et, religieux un droit disciplinaire allant jusqu’à la suspension des traitemens. Bien entendu, les fonctionnaires civils ne sont ici que pour la forme, on n’en est pas encore là ; il ne s’agit que des évêques, des curés, des desservans, qu’on veut frapper, et, en réalité, le gouvernement n’y manque pas. Il suspend chaque jour des traitemens, — toujours pour venger l’infaillibilité de M. Paul Bert. Voilà cependant comment on travaille à la paix religieuse ! Ce n’est pas le seul fait du moment. Le conseil municipal de Paris poursuit sa triste campagne contre tout ce qui est religieux. S’il pouvait effacer le nom de Dieu des livres d’enseignement, il le ferait, au risque du ridicule dont il se couvre. Il a chassé tous les emblèmes religieux des écoles, il a chassé les frères de leurs maisons, il a chassé les sœurs de charité ; il a plus d’une fois cherché à chasser les aumôniers des hôpitaux. Jusqu’ici le gouvernement s’était refusé à laisser passer cette odieuse mesure qui ne respecte pas même la liberté de la foi chez des malades, chez des mourans. Le ministère vient de se résigner ; il a fait la volonté du conseil municipal, il a sanctionné l’expulsion des aumôniers ! Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que, lorsque toutes ces belles choses s’accomplissent, les républicains ont à tout propos une réponse invariable. Si on supprime le traitement des prêtres, on ne fait qu’user d’un droit qu’avait l’ancien régime sur le temporel ecclésiastique ! Si on chasse les religieux, Napoléon les chassait aussi ! Si on se sert des moyens administratifs, des ressources de l’état dans des intérêts électoraux, tous les autres régimes en ont fait autant ! S’il y a des déficits dans les finances, tous les gouvernemens ont eu des déficits ! Il paraît que cela suffit. Mais alors il faut le dire, il faut avouer que la république est instituée pour se servir de tous les moyens arbitraires des anciens gouvernemens dans l’intérêt des passions de parti et de secte. Avec tout cela cependant, à quoi arrive-t-on ? On finit par créer cette situation troublée où nous sommes, par irriter les consciences, par décourager la confiance, par détacher de la république les esprits désintéressés et sincères. Et voilà encore un résultat de la politique telle que les républicains du jour l’entendent !

Dans ce mouvement des choses qui nous entraîne, qui va on ne sait où, la mort, en multipliant ses coups, semble vouloir nous prouver à sa manière que tout change, que des belles années du siècle il ne restera plus bientôt qu’un souvenir. Elle nous a enlevé ces jours derniers encore le meilleur des hommes, un parfait écrivain qui a été l’honneur des lettres françaises dans notre temps. Jules Sandeau s’est éteint lentement, doucement, aimé et regretté de tous pour son talent, pour son caractère, pour toutes les qualités séduisantes de sa rare nature. Il s’est éteint à soixante-douze ans après une vie simple et laborieuse, toute remplie d’œuvres d’élite.

L’histoire de ce cher mort d’hier n’est ni longue ni compliquée ; elle est tout entière dans ses livres, dans les créations charmantes qui ont consacré son nom, qui font aujourd’hui un aimable cortège à sa mémoire. Depuis ces jours déjà lointains, presque légendaires où il débarquait à Paris avec l’ardeur des jeunes cœurs, avec l’espérance et le courage pour toute fortune, il a parcouru la carrière d’un pas sûr, sans impatience et sans déviation, semant sur sa route toutes ces inventions heureuses qui vont de Marianna à Jean de Thommeray, dont la plupart ont fait leur première apparition ici même. Qui ne se rappelle tous ces personnages de l’idéal, et Madeleine, et Fernand, et le docteur Herbeau, et Mlle de La Seiglière, et Renée de Penarvan, et le colonel Evrard ? Qui a pu oublier ce récit d’où est sortie une des plus brillantes comédies du temps, le Gendre de M. Poirier ? Mêlé à cette ardente et tumultueuse renaissance littéraire d’il y a un demi-siècle, Jules Sandeau a eu le privilège d’échapper aux périlleuses influences, même à celles qui ont pu un instant éblouir ou fasciner sa jeunesse, et d’être lui-même. Il a gardé fidèlement à travers tout les dons qu’il avait reçus de la nature : un esprit sincère, une observation fine, la science de toutes les délicatesses du cœur, et avec cela une ironie sans âpreté et sans fiel. C’est son originalité. Il ne s’est jamais laissé entraîner aux excentricités des imaginations inassouvies et aux inventions hasardeuses ; il ne s’est jamais laissé aller à chercher l’intérêt, ou le succès dans la peinture des corruptions morales, des bas-fonds de la nature humaine. Il est toujours resté sans effort, par l’inspiration d’un goût inné, l’historien attachant et juste des émotions saines, de la passion vraie, des caractères aux prises avec les contraintes de la vie, quelquefois des mœurs, des nuances sociales ou des ridicules. Il a toujours eu le sentiment de la dignité du talent, et c’est ce qui fait que ses romans, conçus avec un art exquis, écrits dans une langue sobre, élégante et pure, gardent la couleur et l’attrait des œuvres vraiment littéraires lorsque tant d’autres s’effacent ou périssent.

Oui, certes, l’artiste était supérieur chez Jules Sandeau, et l’artiste n’était peut-être si fin, si élevé, que parce que l’homme lui-même avait tous les dons d’une généreuse nature. Il avait la droiture du caractère, la bonté du cœur, la fidélité dans ses amitiés, une bienveillance facile dans ses rapports, une modestie simple qui le mettait en garde contre le bruit et l’ostentation. C’était l’homme le plus désintéressé pour lui-même, le plus cordial pour ceux qui entraient dans son intimité, le mieux fait pour être aimé et respecté de ses contemporains qu’il avait charmés. Peut-être aurait-il pu se promettre encore bien des jours. Malheureusement il avait reçu, il y a six ans déjà, une de ces blessures irrémédiables par où s’en va tout ce qui reste de vie et de sève au vieil âge. Il avait perdu son fils, qui l’honorait, qui comblait ses vœux, qui était, selon un vieux mot, une aimable créature. Il avait vu s’éteindre sous ses yeux ce jeune lieutenant de vaisseau qui paraissait promis au plus brillant avenir, et qui périssait tout à coup d’un mal contracté au service public. Nous nous souvenons de l’émotion avec laquelle ce père, d’une main tremblante, nous montrait un jour une lettre que le généreux jeune homme avait écrite avec toute la fierté de son âme, dans une des heures critiques de sa vie. Depuis ce moment, Jules Sandeau s’était senti en quelque sorte déraciné. Il ne cessait pas d’être ce qu’il avait toujours été, cordial et bon ; il gardait la blessure ouverte, il avait perdu ce qui le rattachait au monde. Et puis, dans ce monde même où tout changeait, où tout s’assombrissait, — où tout se renouvelait, si l’on veut, — peut-être aussi ne voyait-il rien qui pût lui faire oublier sa douleur de père, et lui rendre le courage. Il n’y mettait aucune humeur pessimiste, aucune amertume. Il était toujours accueillant et sympathique pour les tentatives nouvelles, surtout pour ses jeunes émules ; il se sentait un peu d’un autre monde qui était en train de disparaître. Le directeur de l’Académie française, M. Rousse, lui a fait de dignes et touchans adieux en parlant de sa mort comme d’un deuil de famille pour l’Institut. Et ici également, comme à l’Académie, c’est un deuil de famille dans cette maison où Jules Sandeau laisse, avec le lustre de ses œuvres, les plus affectueux souvenirs.

La littérature a ses deuils ; la politique a ses aventures grandes ou petites qui recommencent sans cesse, pour tout le monde et un peu partout. La paisible Hollande elle-même vient de passer par toutes les péripéties d’une crise ministérielle qui s’est prolongée pendant quelques semaines et dont le dénoûment assez laborieux ne laisse peut-être pas de paraître encore provisoire. Le cabinet que présidait M. Van Lynden et dont la chute a déterminé cette crise prolongée, n’est pas tombé sans doute sur une question bien grave, puisqu’il ne s’agissait que d’un vote d’ordre du jour ; mais, dans la discussion qui avait précédé le vote, il y avait eu de telles déclarations de la part des principaux chefs parlementaires que le cabinet ne pouvait plus compter sur un retour de confiance, qu’il ne pouvait plus même songer à se reconstituer. L’embarras était d’autant plus sérieux que le morcellement des partis dans le parlement rend fort difficile la formation d’un ministère nouveau. Depuis quelques semaines, il y a eu une série de tentatives toutes d’abord également inutiles. Le roi a commencé par s’adresser à un des chefs du parti conservateur, M. Heemskerk ; mais le parti conservateur n’est pas assez puissant dans le parlement pour former une majorité, pour soutenir un ministère, et M. Heemskerk a paru d’abord hésiter, à tenter l’aventure. Le président de la seconde chambre, M. Van Rees, a été appelé, lui aussi ; on comptait sur son autorité, sur l’influence que lui donne sa position. M. Van Rees, par ses opinions sur la liberté commerciale, s’est malheureusement attiré de puissantes inimitiés qu’il aurait été exposé à rencontrer le jour où il serait entré au pouvoir. Un ancien ministre, homme d’un libéralisme modéré, M. Gleichmann, a reçu à son tour la mission de former un cabinet. Il a essayé de rassembler des ministres, d’arriver à une combinaison qui pût offrir quelques chances de succès ; il n’a pas pu réussir. Le roi n’a eu alors d’autre ressource que de se retourner vers le parti progressiste plus avancé, — quoique encore fort modéré, — vers un des chefs de ce parti, M. Kappeyne van Coppello, qui a été déjà président du conseil, mais ici, autre difficulté d’un ordre particulier : M. Kappeyne a cessé d’appartenir à la chambre ; il a voulu y rentrer, il s’est présenté tout récemment comme candidat à Amsterdam et il a échoué. Ce n’était pas un bon préliminaire pour sa rentrée au pouvoir. Au demeurant, après toutes ces tentatives, après une absence du roi, qui dans l’intervalle est allé avec la reine passer quelques jours en Angleterre, on est revenu au point d’où l’on était parti ; on s’est adressé de nouveau à M. Heemskerk, qui cette fois n’a plus hésité, et s’est chargé de former un cabinet où il a fait entrer avec lui M. Van der Does de Villebois comme ministre des affaires étrangères, M. Weitzel comme ministre de la guerre, le grand maître des cérémonies de la cour, M. du Tour Van Bellinchave, comme ministre de la justice, quelques autres personnages comme ministres des colonies, de la marine, des travaux publics. C’est le résultat de ce laborieux enfantement de quelques semaines.

On a donc fini par trouver des successeurs au cabinet van Lynden, ; qui, de toute façon, après ses derniers échecs, ne pouvait plus garder le pouvoir même à titre provisoire. On a réussi à reconstituer un ministère à La Haye. Qu’en est-il réellement toutefois ? Ce serait peut-être une illusion de considérer ce dénoûment comme définitif. Les. nouveaux ministres peuvent n’être point dénués de mérite et avoir été des fonctionnaires distingués ? ils sont malheureusement sans notoriété, tout au moins sans influence dans le monde politique, et la première difficulté pour eux sera de justifier, d’expliquer leur avènement devant les chambres. Le nouveau président du conseil, qui a gardé pour lui le ministère de l’intérieur et qui s’est flatté peut-être de suppléer à l’insuffisance parlementaire de ses collègues, M. Heemskerk, est personnellement sans doute un homme de valeur, considéré dans son parti ; mais il ne peut se méprendre sur les difficultés d’une situation devant laquelle il s’était d’abord arrêté. Il sait qu’il n’obtiendra pas l’appui des libéraux dans le parlement et que, même en s’alliant avec les catholiques, il ne peut avoir une majorité suffisante. Il n’a pas craint cette fois de tenter l’aventure : il reste à savoir si le résultat répondra au courage qu’il a montré en acceptant de former un cabinet dans ces conditions difficiles et même peu régulières. A ne voir que les apparences, les dispositions des partis, ce résultat semble assez douteux. M. Heemskerk a cependant pour lui deux chances : la première est dans les divisions intestines des libéraux, divisions qui n’ont fait, que s’accentuer pendant la dernière crise, et qui ont mis le parti libéral dans l’impossibilité de prendre la direction des affaires ; la seconde chance est dans une circonstance étrangère à la politique, dans l’ouverture da l’exposition, qui paraît devoir offrir la plus rare collection de produits des colonies néerlandaises. Cette exposition va s’ouvrir ces jours prochains à Amsterdam, elle doit être inaugurée par le roi et la reine récemment revenus de Londres ; elle aura, dit-on, un intérêt unique au point de vue ethnographique, agricole, commercial, et elle sera dans tous les cas assez attrayante pour faire de cette ville d’Amsterdam qu’on a appelée la Venise du Mord, le rendez-vous des curieux de l’Europe. La Hollande va être un peu envahie par les étrangers. Les partis ne sentiront-ils pas la nécessité d’ajourner tout au moins le renouvellement des difficultés intérieures qui ont rempli les dernières semaines, d’observer une sorte de trêve temporaire, la trêve de l’exposition ? C’est possible, ce n’est pas certain ; c’est encore une question pour ce sage peuple qui, heureusement pour lui, ne s’émeut pas trop de ses crises de parlement, — qui ne demande, comme bien d’autres, que le repos avec une bonne direction de ses affaires.

L’Orient est et restera longtemps encore pour l’Europe un grave embarras, un foyer d’intrigues et de conflits allant se résoudre périodiquement dans des conférences pour renaître le lendemain sous une autre forme. Quand ce n’est pas pour le règlement de la navigation du Danube que les ambitions s’agitent, que les influences entrent en lutte, comme on l’a vu récemment, c’est pour le choix d’un gouverneur du Liban, comme on le voit encore aujourd’hui. Quand les crises, les complications ne sont pas à Belgrade ou du côté du Monténégro, à Constantinople ou en Syrie, elles sont à Sofia, dans cette principauté semi-indépendante de Bulgarie qu’on a voulu créer, qu’il est plus malaisé de faire vivre dans les conditions où elle a été constituée. La question est encore de savoir ce qu’a voulu réellement le traité de Berlin, quel caractère, quelles limites il a entendu imposer aux dispositions qu’il a sanctionnées. Une difficulté plus grande encore est de donner une certaine vie, une certaine force à cette indépendance ou semi-indépendance créée par la diplomatie, placée entre la suzeraineté lointaine, nominale, désormais inoffensive de la Porte, et la pression directe, immédiate, toujours présente de la Russie. Cette difficulté, elle n’a cessé de peser sur la principauté nouvelle depuis le premier jour ; elle n’a point été étrangère aux agitations intérieures qui se sont produites ; autour du prince Alexandre de Battenberg, élu chef de la Bulgarie, à l’espèce de coup d’état qui a suspendu ou modifié la constitution votée peu auparavant. Elle vient de se manifester plus que jamais, il y a quelques semaines, par une crise nouvelle, par la chute d’un ministère qui représentait un certain intérêt bulgare, qui trouvait des sympathies dans le pays, une majorité dans l’assemblée modifiée par le dernier coup d’état, mais qui, même dans ces conditions, n’a pu tenir contre l’influence russe. Est-ce la chute d’un ministère qu’il faut dire ? Non, pas tout à fait. C’est l’élimination de la partie bulgare d’un cabinet mixte où la prépondérance appartenait déjà en définitive à la Russie, particulièrement représentée par les généraux Sobolef et de Kaulbars. Entre les deux élémens du cabinet de Sofia l’incompatibilité a récemment éclaté, et ce n’est point naturellement la Russie qui a été vaincue. Une fois maîtres du terrain, les généraux russes n’ont plus songé qu’à organiser le gouvernement à leur gré, et comme ils n’ont pu mettre la main sur aucun homme politique bulgare qui ait voulu s’associer à eux dans ces conditions, ils ont imaginé un autre expédient tout simple pour se tirer d’embarras : ils ont donné un portefeuille à un ingénieur russe, et ils ont placé à la tête des autres ministères des employés qu’ils ont décorés du titre de gérans : de sorte que, depuis quelques semaines, c’est la Russie qui gouverne souverainement la Bulgarie.

Quel est le secret de cette crise qui a tout changé à Sofia et qui excite encore dans le pays une assez vive irritation ? Les Russes ont manifestement leur but. Ils veulent contraindre la Bulgarie à construire à ses frais un chemin de fer qui, partant du Danube, traverserait les Balkans, toucherait à Sofia, puis irait se rattacher aux lignes ottomanes qui vont à Constantinople. La Bulgarie, quant à elle, ne voit aucun avantage, ni pour son indépendance, ni pour son commerce, dans ce chemin de fer, qui, ainsi conçu, ne sert que les intérêts et les vues stratégiques de la Russie. Elle a résisté jusqu’ici, et c’est la principale cause de la dernière crise. Elle résiste encore ; conservateurs et libéraux semblent assez disposés à s’allier contre la prépotence étrangère, et il est plus que probable que la chambre bulgare, lorsqu’on aura recours à elle, refusera de sanctionner le projet qui lui sera présenté ; mais la chambre bulgare ne se réunira qu’au mois d’octobre, et d’ici là les Russes, disposant d’une somme de 25 millions qui est en réserve dans la caisse du trésor bulgare, comptent bien avoir commencé les travaux et engagé la principauté. Ils sont d’autant plus pressés qu’ils veulent gagner de vitesse l’Autriche, qui, de son côté, s’occupe de relier ses chemins de fer aux lignes turques. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que, pendant ce temps, le prince Alexandre, qui ne s’est peut-être prêté que malgré lui aux dernières combinaisons ministérielles de Sofia, s’est mis en voyage. Il est allé à Constantinople, où il a été reçu avec les honneurs dus à un vassal tel que lui. Il va à Athènes, il se propose d’être à Moscou, pour le couronnement du tsar, tandis que le général Sobolef règne à Sofia. L’indépendance bulgare fait en tout cela, il faut l’avouer, une singulière figure. Qui sait si, après la conférence pour l’Égypte, après la conférence pour le Danube, après la conférence pour le Liban, il ne faudra pas avoir encore une conférence pour la Bulgarie ? Et c’est ainsi que renaît sans cesse cette question d’Orient, toujours grosse de surprises et d’orages.

Ch. de Mazade.