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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1883

Chronique n° 1226
14 mai 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

Les affaires de la France ont passé dans ces dernières années par bien des phases diverses, les unes aiguës et violentes, les autres à demi tempérées. Mettons, si l’on veut, que, depuis quelques semaines, elles sont entrées dans la phase d’une tranquillité relative, qu’elles sont moins tourmentées ; soit !

On n’en est plus pour l’instant, il est vrai, à ces fébriles agitations qui ont rempli les premiers mois de l’année, qui ont poussé les partis à des iniquités inutiles contre des princes paisibles, ni à ces inquiétudes suscitées, propagées par la menace incessante de manifestations tumultueuses. On n’en est plus même à se demander si le ministère qui existe n’est point par hasard en péril de mort prochaine, s’il ne va pas tomber demain, ou, au plus tard, après-demain. Le ministère vit encore de la force qu’il s’est donnée par une certaine fermeté d’attitude dans une crise déjà oubliée, où un soupçon de faiblesse aurait pu tout compromettre. Les chambres elles-mêmes, après leurs vacances d’avril, ont repris leurs travaux sans faire beaucoup de bruit. Elles ont eu déjà sans doute quelques discussions assez animées et suffisamment instructives ; elles auront avant peu plus d’une occasion de revenir à des questions périlleuses ou irritantes. Elles en sont dans l’intervalle à discuter sur les récidivistes, sur les enfans abandonnés. Dans ces premiers débats, en général, même dans ceux gui ont pu toucher à des intérêts sérieux, la passion n’est pas ce qui a dominé jusqu’ici. Il y a, nous en convenons, une certaine apparence de calme gui peut faire illusion. — Le mal intime et profond existe toujours cependant, il n’y a point à s’y méprendre, et il se traduit, sinon par des agitations extérieures, du moins par la confusion des esprits, par l’incohérence des projets, par la difficulté de revenir à une direction juste et éclairée des affaires du pays. Le mal existe, parce que les influences qui l’ont créé et développé sont toujours prépondérantes, parce que les passions de parti n’ont pas cessé de régner dans le gouvernement comme dans le parlement, parce que depuis trop longtemps déjà tout procède d’une impulsion qui fausse la politique de la France à l’intérieur comme à l’extérieur. Le calme peut être à la surface aujourd’hui ; le mal est dans les choses, dans les faits, dans cet étrange système qui a engagé la république dans une voie où elle trouve au bout du compte les résistances religieuses qu’elle a provoquées, les mécomptes financiers auxquels elle s’est exposée, l’isolement diplomatique où elle s’est laissé réduire. On a beau répéter sans cesse, pour se consoler ou pour se rassurer, que ce sont les ennemis de la république, les réactionnaires qui parlent ainsi ; bien des républicains sensés, réfléchis sont eux-mêmes les premiers à comprendre, à avouer ce qu’il y a de grave dans cette situation telle qu’elle est apparue récemment encore à la lumière de deux discussions très calmes, très sérieuses qui se sont engagées devant le sénat sur les affaires religieuses et sur les affaires extérieures de la France.

Une des plus tristes erreurs de la politique de parti qui gouverne la France depuis quelques années est certainement cette guerre aux Croyances, aux influences religieuses qui est devenue une sorte de mot d’ordre et de système, dont la dernière discussion du sénat atteste une fois de plus le caractère et les excès. De quoi s’agit-il aujourd’hui ? Le gouvernement a imaginé pour son usage tout un ensemble de pénalités variées qu’il prétend appliquer sommairement au clergé. Il avait déjà la faculté de poursuivre devant la juridiction administrative pour obtenir des déclarations d’abus ; il y a ajouté la suspension ou la suppression discrétionnaire des traitemens ecclésiastiques. Il ne s’en est pas tenu là ; il a demandé au conseil d’état une sorte d’avis ou de consultation dont il pût s’armer désormais pour exercer sans contestation ce droit de disposer des traitemens, et même un autre droit nouveau, celui de poursuivre les évêques devant les tribunaux en dehors de la juridiction administrative. Le conseil d’état ne s’est pas prononcé sur la faculté de poursuivre les évêques devant la police correctionnelle ; mais il s’est empressé, pour le reste, de reconnaître au gouvernement tous les droits possibles, le droit de surveillance et d’action disciplinaire qui résulte de sa souveraineté à l’égard de tous les fonctionnaires religieux ou civils, le droit tout spécial d’appliquer la suppression du traitement, — la « saisie du temporel, » — à tous les ecclésiastiques, depuis le plus haut dignitaire de l’église jusqu’au plus humble desservant de village. Le conseil d’état a invoqué l’ancien régime, les droits monarchiques, les décrets impériaux, les traditions, les usages de tous les gouvernemens ; — et voilà pourquoi la république est pleinement autorisée aujourd’hui à supprimer les traitemens des desservans, des curés et même des évêques ! C’est précisément sur ce point que M. Batbie a voulu interpeller le gouvernement, et il l’a fait, non en politique passionné, mais en jurisconsulte aussi instruit que mesuré. Il a montré tout ce qu’il y avait de vain dans ces prétentions nouvelles, dans ces interprétations captieuses de tout un passé, et M. le garde des sceaux, en se bornant à commenter, à s’approprier l’avis du conseil d’état, ne s’est pas aperçu qu’il répondait à la question par la question, qu’il n’avait rien justifié du tout, qu’il réhabilitait tout simplement le bon plaisir dans les affaires ecclésiastiques.

Où donc le conseil d’état a-t-il découvert ce droit qu’il reconnaît au gouvernement de supprimer de sa volonté propre les traitemens du clergé, non-seulement des desservans, mais encore des prêtres, des évêques dont la position est reconnue par le concordat ? Dans quelle disposition précise de législation puise-t-on cette prérogative exorbitante qui ferait d’un ministre de parti, éphémère comme les circonstances qui l’ont porté au pouvoir, l’arbitre capricieux de l’existence du clergé, des nécessités du culte ? Est-ce à l’ancien régime qu’il est permis de demander des exemples ? Il faudrait cependant être sérieux. S’il y a des prérogatives d’état qui sont inhérentes à la république comme à la monarchie, qui se transmettent à travers tous les régimes, il y a aussi des conditions de vie publique et sociale qui se transforment incessamment, il y a des garanties nouvelles qui entrent à leur tour dans le droit. Quelle analogie y a-t-il entre le temps présent et une époque où ce mot de « temporel » dont on se sert avait un autre sens, où le roi était le protecteur, le gardien d’une religion d’état, où il avait des privilèges particuliers par cela même qu’il se chargeait d’exécuter, de faire respecter les lois de l’église ? Nos ministres ne sont pas, que nous sachions, des « évêques du dehors, » et s’ils n’acceptent pas les obligations des rois, ils n’ont pas apparemment leurs droits. Est-ce à l’empire et à ses décrets de 1813 qu’on peut demander des armes ? Plaisante ambition pour la république de chercher ses modèles dans un régime où la volonté d’un maître était la première loi, où tout se décidait par mesure de haute police ! Ce droit qu’on prétend avoir reçu en héritage de tous les gouvernemens, qu’on affecte de mettre aujourd’hui au-dessus de toute contestation, est, au contraire, si peu certain, si peu clair, qu’il n’y a pas longtemps » encore des ministres hésitaient à se l’attribuer ; ils croyaient, il est vrai, l’avoir pour les desservans, ils avouaient naïvement qu’ils ne l’avaient pas à l’égard des évêques et des curés reconnus par le concordat. M. Paul Bert lui-même, dans son passage aux affaires et depuis, croyait si peu à ce droit de suspension sommaire des traitemens ecclésiastiques qu’il proposait justement de l’inscrire dans des projets destinés, selon lui, à compléter le concordat, à ajouter une sanction pénale aux déclarations d’abus. Ce droit n’est nulle part, dans aucune loi, dans aucun texte. Que reste-t-il donc ? Il reste ce triste penchant qui tend à faire de la république d’aujourd’hui le résumé et le couronnement de toutes les traditions arbitraires. On irait au besoin chercher l’arbitraire jusqu’au fond des siècles pour s’en servir dans un intérêt de parti !

La vérité est que ce n’est là qu’une forme, un incident de cette guerre qu’on poursuit et qui prend aujourd’hui un caractère d’autant plus blessant pour toutes les consciences honnêtes qu’elle procède par mille moyens détournés, qu’elle affecte de se déguiser parfois sous des semblans de légalité. Il y a eu des temps où l’esprit de secte allait audacieusement à son but, où il ne cachait pas son hostilité contre les religions traditionnelles, ses desseins de proscription et de destruction. Aujourd’hui on agit avec plus de diplomatie, — plus habilement et plus sûrement, dit-on ; On a l’art des subterfuges et des euphémismes. La guerre, oh ! sûrement, personne ne la veut. M. le président du conseil est le premier à en désavouer la pensée. M. le garde des sceaux, qui est certainement sincère, répudiait l’autre jour avec chaleur l’idée qu’on prêtait au gouvernement de vouloir « déchristianiser » la France. Soit ! Malheureusement on a beau dire, la guerre ne se poursuit pas moins, non plus seulement contre l’église catholique, contre ce qui s’est appelé si longtemps le « culte national, » mais contre toute idée religieuse. Tantôt, sous prétexte de neutralité, on fait disparaître des écoles les emblèmes de tous les chrétiens, on introduit dans l’enseignement des programmes équivoques ; tantôt on bannit les sœurs de charité de leurs maisons, les aumôniers des hôpitaux, même ces aumôniers chargés de réciter les « dernières prières » pour les pauvres. Un jour, on avoue tout haut l’intention de remettre la main sur certains édifices religieux, de les « désaffecter, » — c’est encore un nouveau mot comme « laïciser ; » — demain on proposera d’effacer des budgets municipaux les dépenses des cultes. Là où l’on craindrait encore d’agir ouvertement, on procède d’une manière subreptice : on supprime des traitemens. Au moment présent, à défaut de la suppression totale du budget des cultes qui rencontrerait peut-être encore quelque difficulté, une sous-commission des finances est en travail d’une série de propositions réduisant la dotation de quelques archevêques, les-indemnités des évêques, les honoraires des curés, — supprimant les bourses des séminaires, les traitemens des chanoines et des vicaires-généraux. Et comme il faut que le comique, pour ne pas dire le grotesque, se mêle aux choses les plus sérieuses dans une campagne de ce genre, on a eu tout récemment cet incident puérilement bizarre des petits livres scolaires dont les auteurs se sont crus obligés de régler leurs citations sur les fantaisies du conseil municipal de Paris. Oui, ils ont expurgé La Fontaine ! ils ont biffé le nom de « Dieu, » effacé le mot de « prière ! » ils ont corrigé, accommodé leurs citations au goût laïque, atténué les couleurs religieuses de certains morceaux ! Racine a été banni comme trop clérical ! Le conseil municipal de Paris doit être content, il a ses auteurs, dont il distribué gratuitement les œuvres dans ses écoles. Cela vaut bien ces congrès d’instituteurs de province se réunissant pour divaguer à l’aise sous le regard paternel de l’inspecteur primaire, pour faire la leçon aux desservans et au gouvernement.

On dit que M. le président du conseil a de l’orgueil ; il n’en a vraiment pas autant qu’on l’assure, puisqu’il laisse courir ces inepties, puisqu’il supporte tout. Il aurait peut-être voulu maintenir les aumôniers des hôpitaux de Paris ; mais le conseil municipal ne l’entend pas ainsi et il s’incline. Le manuel de M. Paul Bert ne paraît pas lui plaire absolument ; mais M. Paul Bert est une puissance, il est par son influence sur les instituteurs émancipés le vrai ministre de l’instruction publique bien plus que M. Jules Ferry lui-même, — et il faut défendre M. Bert. M. le président du conseil défend encore le budget des cultes ; mais il supprime sans droit les traitemens ecclésiastiques, ce qui est toujours une manière de faire sa partie dans l’œuvre de secte qui s’accomplit aujourd’hui. Ainsi vont les choses et on ne s’aperçoit pas qu’on s’expose à rencontrer la résistance croissante de toutes les consciences sincères. On ne voit pas qu’on donne trop raison à M. Batbie disant avec autant de modération que de prévoyance : « Vous créez à la république, au régime républicain à peine établi, des difficultés que vous pourriez éviter et que vous devriez lui épargner. » C’est le dernier mot et la moralité de cette sérieuse discussion qui a eu au moins le mérite de montrer où nous en sommes dans cette voie de conflits religieux où le gouvernement s’est laissé entraîner sans savoir peut-être jusqu’où il ira, sans avoir maintenant la force de s’arrêter.

Qu’en est-il, d’un autre côté, de ce court et brillant débat qui s’est engagé aussi au Luxembourg sur nos affaires extérieures et qui touche certes à un des plus graves intérêts de la France, à l’intérêt national lui-même ? Ici, c’est un homme qui sait toujours allier l’élégante mesure du langage au sens supérieur des affaires diplomatiques, c’est M. le duc de Broglie qui s’est chargé d’interpeller le gouvernement sur le caractère, sur les conséquences de cette triple alliance de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie, et de l’Italie dont on a déjà tant parlé, qui pourrait sans doute en certains cas créer une situation délicate à notre pays. M. le ministre des affaires étrangères, qui a lui-même parlé avec talent, avec habileté, a paru croire qu’il aurait mieux valu se taire sur une question qui ne pouvait recevoir de réponse, que le silence était ce qu’il y avait de plus digne, de plus fier dans certaines circonstances. C’est d’un fin diplomate. A quoi bon cependant affecter de se taire sur un incident qui a retenti partout, qui a été l’objet de toute sorte de commentaires dans la plupart des parlemens ? M. Gladstone a été interpellé dans le parlement anglais. M. Tirza a eu à s’expliquer dans la chambre de Buda-Pesth. M. Mancini s’est fait un devoir de multiplier complaisamment ses exposés dans le sénat comme dans la chambre des députés de Rome et, selon le mot spirituel de M. Challemel-Lacour, il a commenté ses propres commentaires. Ces déclarations multiples, il est vrai, n’ont pas notablement contribué à dissiper les nuages qui couvraient, qui couvrent encore la triple alliance ; elles n’ont même pas été toujours absolument concordantes. Quand les ministres étrangers ont eu parlé, on n’a pas été beaucoup plus avancé. C’était une raison de plus pour que la curiosité témoignée par M. le duc de Broglie, inspirée par un sentiment tout patriotique, ne dût pas paraître surprenante. Le ministre français n’a pas pu satisfaire cette curiosité : c’était son droit et peut-être son devoir. Chacun restait dans son rôle. Paris n’a point à coup sûr renvoyé la lumière qu’il n’a pas reçue de Rome, de Buda-Pesth ou de Londres. Ce qu’il y a de plus clair après tant de discours, c’est qu’il y a évidemment entre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, quelque chose qui ressemble à une entente, à un rapprochement, mais que cette entente, à laquelle on s’accorde à maintenir un caractère tout défensif, tout pacifique, n’a rien d’offensant ni de menaçant pour la France. On le dit, nous le voulons bien. C’est là un de ces incidens qu’il ne faut ni diminuer ni exagérer.

Après tout, ce n’est pas la première fois que des combinaisons de ce genre se produisent ; à cette heure même, justement, on publie les dernières parties des volumineux Mémoires du prince de Metternich. C’est l’histoire d’un homme qui, après avoir été mêlé aux événemens mémorables du commencement du siècle, après avoir réussi à reconquérir pour son pays une grande situation, avait mis son génie dans la politique de l’immobilité. Il a passé sa vie à nouer, lui aussi, des combinaisons pacifiques, défensives. Au lendemain de la révolution de 1830, M. de Metternich réunissait les souverains d’Autriche, de Russie et de Prusse à Münchengraetz dans une triple alliance qui paraissait assez énigmatique, et l’on se souvient de la hauteur avec laquelle l’ancien duc de Broglie, alors ministre des affaires étrangères de France, recevait la communication de ce qui s’était passé à Münchengraetz. Quelques années après, M. de Metternich réunissait encore les trois souverains à Tœplitz pour confirmer plus que jamais l’alliance. A quoi ont abouti ces savantes combinaisons ? Elles n’ont sérieusement servi à rien. Le seul point nouveau aujourd’hui est l’entrée de l’Italie, à la place de la Russie, dans cette autre triple alliance. Si l’Italie est flattée de son rôle, elle est libre. Quant à la France, ce qu’elle a de mieux à faire, c’est de ne montrer aucune impatience prématurée de cet isolement que les événemens lui ont créé et de profiter de sa liberté pour résoudre quelques-unes de ces questions coloniales qui, en intéressant son rôle extérieur, ne sont certes pas de nature à troubler la sécurité du continent. Ces questions qui ont été effleurées dans la dernière discussion du sénat, qui, sans menacer personne, ne laissent pas néanmoins d’être assez vivement discutées dans quelques pays de l’Europe, ces questions ont pris depuis quelque temps une certaine importance, ne fût-ce que comme dédommagement du médiocre rôle que nous avons joué en Egypte. La principale est évidemment aujourd’hui cette affaire du Tonkin, pour laquelle le gouvernement vient de demander un crédit assez élevé et qui va être décidée ces jours prochains par le parlement. Il s’agit, pour tout dire en quelques mots, d’envoyer un corps expéditionnaire dans ces régions du Tonkin qui touchent à l’empire chinois, qui sont déjà soumises par un traité régulier de 1874, à l’influence exclusive de la France, et dont l’occupation est devenue une nécessité pour garantir nos possessions de l’Indo-Chine. La difficulté est de mener à bonne fin cette occupation en évitant de se jeter dans des aven-tares guerrières avec l’empire de Chine, qui revendique toujours cette contrée, et en continuant ou en renouvelant les rapports de protectorat avec le royaume d’Annam, dont le Tonkin est une dépendance. Cette difficulté, on l’a étudiée sous toutes ses faces sans doute, on la surmontera. Tout est du reste visiblement engagé déjà. Des troupes ont été expédiées et un envoyé est parti pour aller négocier avec le souverain d’Annam, le roi ou empereur Tu-Duc, l’exécution pacifique de nos desseins. La chambre semble toute disposée à donner au gouvernement toutes les ressources dont il a besoin. L’entreprise est certainement séduisante, puisque c’est l’extension, le complément de cet empire colonial de l’extrême Orient dont la Cochinchine a été la première ébauche. Qu’on réfléchisse bien seulement sur la nature de l’œuvre qu’on se propose. Qu’on n’oublie pas les mécomptes auxquels on s’est exposé dans cette campagne tunisienne qui a pu être compromise par le décousu de l’organisation et de l’exécution autant que par les malhabiles dissimulations du gouvernement. Qu’on se rende bien compte qu’il faut autant de fermeté que d’esprit de suite et de prudence si l’on veut faire quelque chose de sérieux dans ces régions lointaines, si l’on ne veut pas recommencer cette série de fautes, de défaillances, de contradictions qui ont marqué notre politique en Orient depuis quelques années et qui nécessitent aujourd’hui un effort décisif. L’essentiel est de concilier ces intérêts lointains avec nos intérêts de grande puissance. — Après cela il restera toujours vrai que, pour raffermir là France en Europe, pour lui assurer les moyens de jouer son rôle dans le monde, la première condition est de lui faire une politique intérieure qui ne mette pas l’instabilité dans ses institutions, le désordre dans ses finances, la division dans les consciences et dans les esprits, — qui ne perpétue pas enfin le malaise sous l’apparence d’un calme trompeur et éphémère.

L’Angleterre, à part ces questions lointaines qui la touchent toujours au vif, parce qu’elles intéressent son influence et son commerce, l’Angleterre ne laisse point d’avoir, elle aussi, comme toutes les autres nations, ses difficultés, ses préoccupations, ses luttes intérieures. Elle n’en a pas encore fini surtout avec cette crise irlandaise qui a pu être atténuée dans une certaine mesure, il est vrai, par la politique agraire de M. Gladstone, qui ne garde pas moins sous bien des rapports une singulière gravité.

Tout ce que le gouvernement anglais a pu faire par des lois d’une équité hardie, par des réformes presque radicales dans les conditions de la propriété, il l’a fait, et il a peut-être réussi à avoir raison de l’ancienne ligue agraire ; il n’est pas arrivé jusqu’ici à pacifier l’Irlande, à vaincre complètement les sociétés secrètes, les passions meurtrières. Il en est toujours à soutenir une lutte énergique contre des ennemis qui ne reculent pas devant le crime. Il y a un an maintenant que lord Cavendish et M. Burke étaient frappés à Phœnix-Park en plein jour par d’audacieux meurtriers qui échappaient d’abord à toutes les recherches. Ce n’est pas sans beaucoup d’efforts que la police anglaise, mise en mouvement de toutes parts, est arrivée à pénétrer le mystère de l’assassinat de Phœnix-Park et de bien d’autres assassinats, à mettre la main sur les principaux coupables, qui appartiennent tous à une société dite des « invincibles. » Cette vigoureuse campagne de répression ne s’est pas ralentie un instant depuis un an, et le résultat de toutes les recherches, facilitées à un certain moment par des délations intéressées, est ce procès multiple qui se juge à l’heure qu’il est à Dublin, qui est certes plein de détails étranges et caractéristiques. Ces « invincibles » qui défilent depuis quelque temps devant la cour de Dublin, ce sont des nihilistes irlandais qui sont résolus à tout, à l’incendie et au meurtre, qui, le plus souvent, ne désavouent pas leur crime. Les délateurs eux-mêmes, garantis aujourd’hui par leurs dénonciations, sont de curieux personnages. On demandait en plein tribunal, il y a quelques jours, à l’un d’eux si l’association n’avait pas voulu assassiner l’ancien secrétaire pour l’Irlande, M. Forster ; il a répondu que le mot « assassiner » était peu poli, qu’on avait voulu a éloigner » M. Forster, — et comme on le pressait de questions en lui demandant où l’on aurait transporté l’ancien ministre, ce lugubre humoriste a répliqué d’un ton dégagé : « Je ne m’en souviens plus, j’ai oublié l’adresse de son caveau de famille. » Ce procès qui se déroule à Dublin, qui compte déjà un certain nombre de condamnations à mort, n’est pas fini. La justice anglaise n’a même pas encore sous la main tous les coupables, et c’est ici une complication de plus dans cette singulière et éternelle affaire irlandaise. Le cabinet de Londres a aujourd’hui à obtenir des États-Unis l’extradition de quelques-uns des chefs de cette faction du meurtre qui se sont réfugiés au-delà de l’Atlantique. Il paraît décidé à demander aux Américains cette extradition : de sorte que la répression des crimes irlandais se complique par le fait d’une question diplomatique assez grave. Il s’agit d’une interprétation du droit d’asile. Les États-Unis se rendront-ils à la demande que lord Granville est sur le point d’adresser à Washington ? Ils hésiteront probablement, ils pourront invoquer les traditions, les exemples du gouvernement britannique lui-même en plus d’une circonstance. La difficulté ne laisse pas d’être sérieuse, et c’est ainsi que l’Angleterre voit sans cesse renaître, sous une forme ou sous l’autre, ce problème irlandais dont elle ne peut arriver à se délivrer ni par les mesures libérales, ni par les coercitions et les répressions.

Le cabinet de M. Gladstone, du reste, malgré les succès qu’il a eus jusqu’ici, malgré l’ascendant qu’il n’a pas perdu, n’est point à un embarras près dans sa politique intérieure, et il n’est peut-être plus à l’abri des mécomptes. Il vient de l’éprouver ces jours derniers encore à propos de cette éternelle affaire de l’admission de M. Bradlaugh qu’il avait essayé de régler par un bill de conciliation proposant la modification du serment parlementaire et qui semble aujourd’hui plus compliquée que jamais après une discussion nouvelle et un vote récent de la chambre des communes. C’est une vieille et assez maussade histoire qui se reproduit périodiquement depuis trois ans et qui n’est peut-être pas près de toucher à un dénoûment. M. Bradlaugh, élu une première fois par Northampton, a cru pouvoir forcer l’entrée du parlement, « bannière déployée » en refusant le serment religieux traditionnel, en se donnant comme un représentant de la libre pensée, ou pour mieux dire, de l’athéisme ; il a été arrêté au seuil de la chambre, il n’a pas été admis. Élu une seconde fois, il s’est ravisé, il a offert de prêter le serment sur la Bible qu’il avait d’abord refusé ; mais on s’est souvenu de ses premières déclarations, des opinions qu’il avait publiquement professées, et, bien qu’il fût cette fois dans la stricte légalité, il a été de nouveau repoussé. Il a essayé de tous les moyens, même des manifestations populaires et d’une sorte d’entrée de vive force dans la chambre ; il n’a pas réussi. C’est alors que M. Gladstone, pour en finir avec un conflit dangereux, a eu la pensée de proposer un bill tendant à modifier la formule religieuse du serment ou plutôt à substituer une simple déclaration au serment, et c’est sur ce bill que s’est engagée tout récemment une discussion des plus sérieuses, des plus vives, qui n’a pas duré moins de quatre ou cinq jours. M. Gladstone a retrouvé les plus beaux élans d’une inépuisable éloquence pour soutenir son bill, pour défendre, non l’élu de Northampton, mais ce qu’il considérait comme un principe libéral. M. Bradlaugh lui-même a demandé à être entendu, il a plaidé sa cause. L’opposition, à son tour, conduite par le chef des conservateurs dans la chambre des communes, sir Stafford Northcote, a combattu énergiquement le ministère et sa proposition. Bref, le bill a été repoussé. Le cabinet, malgré ses efforts, a été vaincu. La majorité contre lui n’a été, il est vrai, que de trois voix ; ce n’est pas moins toujours une défaite. Cet échec, qui est le premier essuyé par le ministère, a évidemment plusieurs causes. Il y en a une toute personnelle peut-être : c’est que M. Bradlaugh n’excite ni intérêt ni sympathie. Il a pu dire sans trop se tromper devant la chambre : « Vous avez très mauvaise opinion de moi. » C’est vrai ; le bill avait le tort de paraître proposé justement en faveur d’un personnage peu intéressant, peu en crédit. Il y a une autre raison assurément plus sérieuse, plus profonde : c’est que, malgré tout, cette réforme du serment religieux répugne visiblement à une portion considérable de la majorité ministérielle, aux vieux whigs, qui se sont obtenus en assez grand nombre. Elle répugne plus vivement encore au sentiment populaire, à la masse nationale, qui n’a montré que de la froideur pour la proposition du gouvernement. On a beau dire que la tradition anglicane a déjà plié devant les catholiques, devant les israélites, qu’elle devra plier devant les athées. C’est possible ; les Anglais ne paraissent pas en être là. Il s’est même trouvé un député israélite qui a été un des plus vifs contre le bill.

De toute façon, le ministère a été battu. Que peut-il, en définitive, résulter de ce vote ? Il est bien clair que le cabinet n’en est point ébranlé pour le moment, qu’il ne peut pas y avoir une crise ministérielle pour M. Bradlaugh, à la suite d’un coup de scrutin qui n’avait rien de décisif, qui ne change pas les rapports des partis. Les conservateurs seraient les premiers embarrassés d’être appelés à former un ministère dans ces conditions, avec une majorité qui n’est pas réellement une majorité, qui compte des libéraux, des Irlandais avec la masse des tories. Le cabinet n’a pas pu penser un instant à donner sa démission ; il peut encore moins songer à une dissolution du parlement, qui serait pour le moins très risquée, très hasardeuse, si elle était décidée à propos d’une question où le pays a été loin de suivre le gouvernement de ses sympathies et de ses vœux. Le dernier vote de la chambre des communes n’a donc rien changé essentiellement et ne peut avoir aucune conséquence immédiate. Il est tout au plus un symptôme, un avertissement. Il est le signe saisissable de ce qu’il y a de difficile, de fragile peut-être dans la situation générale du ministère et du parlement. M. Gladstone supplée à tout sans doute par un ascendant incontesté, par une puissance de parole qui vient de se révéler ces jours derniers encore avec éclat. Il n’est pas moins dans la condition laborieuse d’un chef de gouvernement toujours occupé à résoudre le problème de concilier lord Hartington et M. Chamberlain, de maintenir intacte, autant que possible, une majorité composée de vieux whigs et de radicaux. Il ne peut faire un pas vers les radicaux sans se créer des embarras d’un autre côté. Et qu’on le remarque bien : ce n’est pas même sur une question comme celle du serment parlementaire que les dissentimens peuvent être le plus dangereux. Il est clair que les radicaux du cabinet et de la majorité sont surtout peu favorables à la politique extérieure d’intervention et d’extension que le gouvernement suit, que M. Gladstone, en véritable Anglais, ne craint pas de continuer après lord Beaconsfield. C’est tout cela qui fait que les petits échecs peuvent avoir leur signification et qu’une certaine faiblesse peut, se cacher pour le ministère sous l’apparence de force qu’il garde, encore.


CH. DE MAZADE.