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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1883

Chronique n° 1227
31 mai 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

A entendre certains politiques du jour, M. le président du conseil tout le premier dans ses déclarations prétentieuses, M. le ministre de l’intérieur dans ses amplifications de voyage, on dirait que, s’il y a des embarras dans nos affaires, si tout va au hasard ou à la diable, c’est la faute de ce qui reste d’opposition dans les assemblées ou dans le pays. Il paraîtrait, M. le ministre de l’intérieur nous l’assure, que tout le mal viendrait de cet unique fait qu’il y a encore des minorités qui résistent, qui s’obstinent à défendre leur cause, qui refusent de rendre les armes devant le principe républicain.

Que les oppositions, aux prochains scrutins, soient chassées de leurs derniers retranchemens, que le département de la Charente, selon le mot de M. Waldeck-Rousseau à Angoulême, donne la main à la Bretagne pour former, avec les départemens de l’Est et du Midi, un seul faisceau républicain, que la majorité n’ait point sans cesse à compter avec des résistances qui la gênent ou l’irritent, tout ira pour le mieux dans la plus commode des républiques ! Il n’y aura plus aucune difficulté, rien ne s’opposera plus à notre tranquillité, à notre prospérité ! Le raisonnement est étrange et n’a malheureusement rien de nouveau. Un prédécesseur de M. Waldeck-Rousseau au ministère de l’intérieur, M. de Persigny, en son temps, parlait exactement de même au nom de l’empire. Lui aussi, il ne demandait rien de plus que de « compléter la victoire » pour le régime qu’il servait, d’en finir « avec les dissensions politiques » entretenues par des adversaires mal inspirés, par les anciens partis. Et quand M. le ministre de l’intérieur d’aujourd’hui, plus heureux que M. de Persigny, verrait son rêve se réaliser, quand il n’y aurait plus dans les chambres de la république une ombre d’opposition, pas même les « cinq » de l’empire, en serait-on plus avancé ? Est-ce que ce sont les minorités qui ont gouverné la France depuis quelques années, qui, de faute en faute, ont conduit les affaires du pays à cette extrémité où tout est embarras et péril ? Est-ce l’opposition qui a mis le désordre dans les finances, le déficit dans le budget, la confusion dans toutes les entreprises d’utilité nationale ? Est-ce l’opposition qui a troublé les consciences ou qui, sous prétexte de réforme, travaille en ce moment même avec une si édifiante persévérance à tout désorganiser, et la magistrature et l’armée ? Est-ce l’opposition enfin qui, depuis quelques années, a exposé le crédit extérieur et la dignité de la France par une politique décousue, qui nous a attiré le mécompte de l’Egypte, qui nous vaut aujourd’hui même cette cruelle surprise du Tonkin ? — Vous voulez supprimer les oppositions qui vous gênent, vous ne supportez pas même les dissidences : commencez donc par éviter de leur donner raison par tout un ensemble d’actes qui sont votre œuvre, qui chaque jour mettent manifestement en danger les intérêts moraux et matériels de la France ; commencez par offrir au pays une politique moins troublée, mieux inspirée, et surtout par épargner au sentiment national l’humiliation des affaires mal conduites, l’amertume des incidens pénibles comme celui qui vient de se passer aux extrémités du monde, qui a coûté la vie à de vaillans soldats.

Ce n’est point, en effet, sans un frémissement douloureux qu’ont été reçues, il n’y a que peu de jours, ces tristes nouvelles du Tonkin bien faites pour émouvoir l’opinion. Elles sont tombées brusquement parmi nous, ces malheureuses nouvelles, au moment même où le sénat en était encore à discuter, après la chambre des députés, les crédits demandés par le gouvernement pour une expédition dans ces régions lointaines. On a appris tout à coup que, sur les bords du fleuve Rouge, à Hanoï, une poignée d’hommes conduits par des chefs intrépides s’étaient trouvés engagés dans une affaire avec des pirates de ces contrées, des soldats annamites, peut-être des Chinois, — que dans cette rencontre ou dans une embuscade à la suite de l’action, il y avait eu plus de vingt-cinq morts, plus de cinquante blessés. Quelques-uns de nos officiers sont tombés victimes de leur dévouement, comme ils tombent toujours, à la tête de leurs hommes, et, parmi eux, le capitaine de vaisseau Henri Rivière.

Voilà déjà bien des victimes héroïques frappées au Tonkin depuis le jeune lieutenant Francis Garnier, le vaillant explorateur qui est mort en ouvrant la voie à notre influence, à nos armes. il n’y a que peu de temps, un lieutenant-colonel d’infanterie de marine était aussi frappé dans une action énergique. Aujourd’hui ce sont d’autres officiers qui ont succombé dans la dernière affaire, et de ces héros morts au loin pour la France, le plus brillant, le plus connu est certes ce capitaine Henri Rivière, qui alliait si bien le talent de l’écrivain, du romancier, à l’énergie du soldat, qui laisse parmi nous les souvenirs d’un collaborateur et d’un ami. C’était un homme d’une vive et aimable originalité, qui avait autant d’esprit que de courage, autant de bonne humeur que de résolution et de calme dans le danger. Il se partageait sans effort entre ses devoirs de marin et ses succès d’écrivain, entre les courses à travers les mers et les plaisirs de la vie de Paris, — toujours heureux de venir se retremper dans ce monde parisien qu’il aimait, toujours prêt à repartir au premier ordre. Il avait eu, il y a quelques années déjà, une mission difficile à la Nouvelle-Calédonie ; il l’avait remplie avec une libre et ferme rondeur. Depuis quelque temps il avait été envoyé en sentinelle dans ce poste avancé d’Hanoï, et, quoique atteint, dans ces derniers mois, d’un mal qui l’éprouvait cruellement, qui n’altérait pas la sérénité de son esprit, mais qui pouvait diminuer ses forces, il a fait son devoir jusqu’au bout. Il n’était pas homme à se laisser insulter dans ce réduit d’une citadelle lointaine où il tenait de sa main vaillante la bannière de la France. S’il est sorti il y a quelques jours de ses retranchemens pour marcher sur les bandes qui le pressaient, c’est qu’il l’a certainement cru nécessaire pour sauvegarder la sûreté du poste qui lui avait été confié, pour laisser à la mère patrie le temps de le secourir. Il est mort simplement, noblement au milieu de ses hommes obligés de se replier, dans cette échauffourée héroïque dont le retentissement a été aussi soudain que profond en France. S’il y avait eu jusque-là des dissentimens sur l’opportunité de l’expédition du Tonkin, il ne pouvait plus y en avoir après la malheureuse affaire d’Hanoï, et l’opinion elle-même, quoique peu portée aux entreprises lointaines, s’est sentie vivement émue. Le sang de nos soldats avait coulé, le drapeau était engagé ! Aussi, le vote du sénat et de la chambre des députés a-t-il été unanime, attestant heureusement qu’il y a encore des circonstances où cette opposition que M. le ministre de l’intérieur veut supprimer ne refuse pas au gouvernement de la république les moyens de sauvegarder la dignité et les intérêts de la France. Soit ! tel qu’il est cependant, cet épisode d’Hanoï a sa moralité, et il ne faut pas oublier que si ces braves gens, leur commandant en tête, sont morts là-bas obscurément, ils ont été peut-être après tout les victimes d’une politique qui n’a su ni se décider ni agir à propos.

Il faut se garder des récriminations vaines sans doute. Il n’est pas moins certain que si, depuis quelque temps particulièrement, notre situation au Tonkin est devenue, selon le mot de M. le ministre des affaires étrangères, « précaire, embarrassée, sinon menacée, » c’est la faute de quelqu’un, de ceux qui auraient dû y veiller de plus près, — non apparemment de ceux qui meurent héroïquement au poste où ils ont été placés. Depuis six mois au moins, Henri Rivière malade, mais toujours vigilant, ne cessait de signaler la gravité des choses, la nécessité d’une action sérieuse. Il réclamait sans succès une décision toujours ajournée. On n’a pas oublié que, dans le courant du dernier hiver, M. l’amiral Jauréguiberry, alors ministre de la marine, était sur le point de donner sa démission parce qu’il ne trouvait pas dans le conseil, peut-être même auprès de M. le président de la république, l’appui dont il avait besoin justement pour régler cette affaire du Tonkin. On hésitait, on temporisait, vraisemblablement par des raisons parlementaires, sans prendre garde que, pendant ce temps, tout s’aggravait aux frontières de la Chine, que nos forces visiblement insuffisantes pouvaient être exposées, — et, en réalité, cet épisode d’Hanoï, qui est venu réveiller l’opinion, n’est que la triste conséquence de ces longues tergiversations. Eh bien ! maintenant, qu’on ait du moins une idée, une volonté. Jusqu’à ces derniers temps, on pouvait délibérer encore ; aujourd’hui, les événemens ont décidé. L’action est, à proprement parler, engagée, et dans cette situation jusqu’à un certain point nouvelle, c’est assurément plus que jamais une nécessité de savoir ce qu’on veut, ce qu’on va faire au Tonkin. Il faut se rendre compte de tous les élémens d’une question si complexe qui touche à nos rapports avec le royaume d’Annam, devenu aujourd’hui à peu près un ennemi, avec l’empire de Chine, qui peut l’être demain, avec les puissances européennes qui ont des intérêts dans l’extrême Orient. Il faut aussi savoir proportionner les moyens qu’on va employer à l’importance de l’entreprise qu’on se propose. La plus dangereuse des illusions serait évidemment de s’engager avec des moyens insuffisans ou toujours marchandés, avec une politique irrésolue ou avec l’arrière-pensée de s’arrêter à mi-chemin, dans une affaire où le succès ne peut être conquis que par un prudent et ferme esprit de suite. Tout peut dépendre aussi sans aucun doute des agens que le gouvernement chargera de l’œuvre qu’il entreprend, et ce serait en vérité céder à d’étranges préoccupations que de choisir le moment où nos soldats peuvent avoir à combattre, où tout peut être décidé par l’autorité des armes, pour créer une sorte d’anarchie ou de conflit organisé par la confusion d’un chef militaire chargé des opérations et d’un gouverneur civil aux prérogatives mal limitées. Cette idée d’un gouverneur civil pour le Tonkin s’est naturellement produite dans la chambre des députés ; elle a été éliminée par le sénat, et, en définitive, elle n’est pas dans la loi des crédits. Elle subsiste toujours cependant comme la marque indélébile de cet esprit républicain qui n’est autre chose que l’esprit de parti. Qu’on respecte du moins une fois ces questions où les plus graves intérêts nationaux sont en jeu. Qu’on ne les subordonne pas à des préjugés et à des calculs qui pourraient les compromettre !

L’esprit de parti, c’est déjà bien assez, c’est encore beaucoup trop qu’il règne dans la politique intérieure, dans les conseils du gouvernement comme dans le parlement, qu’il se manifeste sous toutes les formes, qu’il aille jusqu’à rabaisser à son usage les idées les plus élevées, jusqu’à changer le sens des mots pour déguiser ses œuvres. A y regarder de près, en effet, il s’accomplit depuis quelque temps dans la langue politique une révolution si étrange, qu’on finira bientôt par, ne plus s’y reconnaître ; on ne s’entendra plus ! Autrefois, ce mot de libéralisme, si souvent employé dans les débats de la tribune et de la presse, avait une signification généreuse. Il s’appliquait à toute revendication d’une garantie nouvelle, d’un droit, d’une liberté. Aujourd’hui les habiles ont appelé cela une « guitare. » Pour certains républicains, le libéralisme s’accommode fort bien de la violation de toutes les libertés, de toutes les garanties. Pourvu qu’on désarme des adversaires ou qu’on serve le parti, on ne craint nullement de recourir aux procédés discrétionnaires de tous les régimes du passé, ou d’introduire l’arbitraire dans les lois nouvelles. Il y a eu un temps où ce mot de réforme exprimait toujours l’idée d’une large et sérieuse amélioration, d’un progrès dans les institutions, dans l’organisation politique, sociale ou administrative. A l’heure qu’il est, il s’agit avant tout de satisfaire des intérêts ou des passions de parti. On vient de le voir une fois de plus par cette loi, qu’un euphémisme complaisant appelle encore une loi de réforme judiciaire et qui, en ce moment même, est vivement discutée au Palais-Bourbon. Elle avait sombré l’an passé, cette loi, dans toute sorte d’incohérences où l’on avait fini par se perdre ; elle a reparu récemment sous une forme nouvelle avec la complicité du ministère. C’est tout simplement le plus vulgaire expédient de parti décoré du titre de réforme.

Assurément, — c’est une pensée qui n’est pas nouvelle, qui n’est pas non plus le monopole d’un parti, — si l’on voulait réaliser dans l’administration de la justice des améliorations sérieuses, réellement profitables pour le pays, rien ne serait plus légitime. On aurait pu, en maintenant l’indépendance de la magistrature, qui est la garantie des justiciables, en la fortifiant même par des conditions nouvelles de capacité, chercher les moyens de simplifier la procédure, de diminuer les frais de justice, de ramener le nombre, l’organisation des cours et des tribunaux aux nécessités d’une situation qui s’est modifiée avec le temps. C’était possible, c’est toujours désirable. Malheureusement l’œuvre ne laisse pas d’être difficile, et M. le garde des sceaux, qui, dans un élan de zèle, avait commencé par présenter trois projets, l’un sur la réforme du personnel judiciaire, l’autre sur la création d’assises correctionnelles, le troisième sur l’extension de la compétence des justices de paix, M. le garde des sceaux lui-même a fini par trouver que ce serait trop compliqué. Il en est bientôt venu à se mettre d’accord avec une commission de la chambre pour arriver, — à quoi ? C’est bien simple. On s’est borné au seul projet qui réponde à la passion de parti, à celui qui décrète l’épuration à outrance, la révolution du personnel par la suspension de l’inamovibilité. Il s’agit d’abord de conférer à M. le garde des sceaux, qui ne refuse pas cette brutale mission, une dictature de trois mois pour opérer en grand sur le corps judiciaire français avec la collaboration des députés mécontens des magistrats de leur arrondissement. Et qu’on ne croie pas que ce soit là une intention malignement prêtée à des hommes qui ne savent pas ce qu’ils font. Ils savent très bien, au contraire, ce qu’ils veulent faire. M. Ribot, qui a combattu avec une vive et saisissante éloquence toutes ces fantaisies, cette destruction systématique de la magistrature française, M. Ribot s’est plu à arracher leur secret à ces grands réformateurs. — « Ce que vous demandez, leur a-t-il dit à plusieurs reprises, c’est le droit, pendant trois mois, de frapper tous les magistrats sans distinction ; .. le droit de destituer, si cela vous convient, tous les magistrats de France ; .. c’est la magistrature tout entière livrée pendant trois mois au bon plaisir de M. le garde des sceaux ou de ses subordonnés… » Et de toutes parts on lui a répondu : « Oui ! oui ! certainement ! » C’est avec une sorte de cynique candeur que se sont échappées ces interruptions d’autant plus significatives qu’elles sont anonymes. Et voilà ce qu’on appelle à l’heure présente une réforme judiciaire !

Ainsi, trois mois de dictature où d’arbitraire administratif pour la grande révision des titres républicains des juges de France, c’est le premier mot de la loi. Et après, quand cette œuvre préliminaire sera accomplie, qu’en sera-t-il ? Ce sera vraiment encore l’arbitraire de parti suspendu sur l’inamovibilité dérisoire des nouveaux magistrats institués. Jusqu’ici, en effet, la cour de cassation avait seule le droit de prononcer, dans sa haute et impartiale indépendance, sur les magistrats en faute, et elle a plus d’une fois rempli ce de voir sans faiblesse, sans complaisance. Maintenant ce ne serait plus ainsi. Il y aurait un conseil supérieur composé de quinze membres, toujours choisis, il est vrai, dans la cour de cassation, mais élus en partie par la cour elle-même, en partie par la chambre des députés et par le sénat, — c’est-à-dire que la cour de cassation deviendrait un instrument des majorités, que la politique se trouverait introduite dans le tribunal chargé de juger les magistrats. A défaut de l’impartialité indépendante de la juridiction disciplinaire, y aurait-il au moins une certaine garantie résultant d’une définition précise des faits pour lesquels les magistrats pourraient être jugés ? Pas davantage. Aujourd’hui, comme par le passé, les magistrats continueraient sans doute à être poursuivis disciplinairement pour les fautes professionnelles ; mais, à côté, il y a un petit article réservant les fautes innomées, laissant au garde des sceaux le droit de révocation sur un avis « non motivé » du conseil supérieur. De telle façon que l’arbitraire est partout, — avoué sans détour dans la dictature de trois mois donnée au gouvernement, à peine déguisé dans la constitution du tribunal disciplinaire aussi bien que dans l’appréciation des fautes réservées. Et l’on ne s’aperçoit pas que le dernier mot de ce système qui, à défaut d’autre mérite, a certainement celui de l’originalité, est la déconsidération de la justice, la ruine de la magistrature, l’abaissement de la cour de cassation elle-même, transformée en instrument politique. C’est là ce qu’ont démontré avec une pressante et décisive énergie de parole, et un ancien ministre, M. Goblet, et M. Bibot, dont les discours n’ont été, après tout, que la traduction de ce mot de Montesquieu, disant que « la pire des tyrannies est celle qui se cache sous un semblant de légalité et sous une couleur de justice. »

Voilà où conduit l’esprit de parti, s’abattant en quelque sorte sur un pays, se servant et abusant de tout dans un intérêt de domination. En vérité, les républicains d’aujourd’hui, depuis qu’ils sont au pouvoir, ont déjà eu le temps de donner de singuliers exemples et de créer d’étranges précédens. Ils n’ont pas tout inventé, nous en convenons. Ils ont pris sans façon et ils prennent chaque jour à d’autres régimes tout ce qu’ils ont pu découvrir de procédés discrétionnaires, mais ils ont sûrement ajouté aux vieux trésors de l’arbitraire. Ils ont raffiné la tradition, ils ont imaginé des perfectionnemens, sans se demander si, un jour ou l’autre, ces armes qu’ils remettaient à neuf ou qu’ils forgeaient ne pourraient pas être tournées contre eux. Car enfin nous sommes tous mortels, — ou presque tous, — comme disait autrefois un prédicateur de cour. La république est apparemment mortelle, elle aussi, comme les autres, comme les rois. Les républicains ne remarquent pas que le jour où ils perdraient le pouvoir, ils laisseraient à ceux qui seraient tentés de s’en servir une riche collection d’expédiens et de procédés, depuis les invalidations en masse par un coup de majorité jusqu’à l’asservissement des juges, depuis les expulsions pour raison d’état, par voie de police, jusqu’à la suppression des traitemens par le bon plaisir administratif ; les républicains d’aujourd’hui en sont même venus à ce point d’aveuglement qu’ils ne se rendent aucun compte de ce qu’il y a d’exorbitant dans leurs actes. Et quand, après tous ces abus de domination, M. le ministre de l’intérieur, dans ses voyages de propagande, convie les oppositions sincères à rendre les armes, à cesser le combat, que veut-il dire ? Est-ce par la politique régnante qu’il pense désarmer les oppositions ? Est-ce à la république telle qu’on la fait qu’il prétend les rallier ? M. Waldeck-Rousseau invoque la nécessité de la pacification pour le bien de la patrie, de la grandeur nationale : est-ce en inquiétant toutes les croyances, en affaiblissant toutes les garanties de justice qu’il compte travailler à la paix ? M. le ministre de l’intérieur et M. le président du conseil parlent sans cesse de refaire un gouvernement : est-ce avec des idées de faction, : avec des faiblesses et des complaisances pour les passions de parti qu’ils se flattent de fonder un gouvernement ? On ne fonde rien, on vit à peine, et la pire des choses est qu’avec tout cela on ne se crée sûrement pas les moyens de relever le crédit de la France dans le monde, de poursuivre une politique avec autorité devant l’Europe, comme dans les régions lointaines où la fortune peut nous appeler.

Aux deux extrémités de l’Europe aujourd’hui, à Moscou et à Madrid, se déploient sous des formes différentes ces pompes monarchiques auxquelles les peuples ne sont jamais insensibles, parce qu’elles représentent à leurs yeux quelque chose de plus qu’un fastueux et vain cérémonial de cour. L’empereur de Russie vient de se faire sacrer solennellement au Kremlin, le roi et la reine de Portugal sont reçus avec éclat en Espagne, et dans les deux pays, ces fêtes impériales ou royales, sans avoir la même importance ni le même caractère, ont leur signification.

Jusqu’ici l’héritier de l’infortuné Alexandre II de Russie avait ajourné cette cérémonie traditionnelle du couronnement, qui est comme la consécration obligée du pouvoir des tsars, comme le baptême de chaque nouveau règne. Alexandre III était arrivé au trône dans des conditions si tragiques et, depuis son avènement, il s’est trouvé engagé dans de telles luttes avec les insaisissables conjurations de meurtre, avec ce mystérieux et redoutable nihilisme, qu’on a longtemps hésité. On se rappelait avec une certaine terreur cette série d’attentats qu’aucune police n’a pu déjouer, et le Palais-d’Hiver sautant en partie par la dynamite, et le dernier tsar périssant victime d’audacieux conspirateurs sur un quai de Pétersbourg, et les tentatives multipliées d’assassinats. On ne cessait de se trouver en face de complots menaçant tantôt le souverain lui-même, tantôt les chefs de l’administration, prenant toutes les formes et attestant une puissance de fanatisme qui ne reculait devant rien. C’était entre le gouvernement et les sectes une guerre obscure, obstinée, implacable, qui, au début du règne, a réduit le nouveau tsar à vivre le plus souvent renfermé dans ses palais, où il ne se sentait pas même peut-être toujours en sûreté. Il y avait bien certes de quoi hésiter et se préoccuper de ce qui pourrait arriver dans une cérémonie où la famille impériale tout entière allait avoir à paraître publiquement, entourée de princes étrangers, d’ambassadeurs extraordinaires de toutes les puissances, au milieu de masses immenses attirées par les fêtes, par les spectacles. Ce n’est point sans quelque anxiété qu’on s’est décidé enfin à ne plus ajourner cet acte à la fois national, politique et religieux du sacre, sans lequel le tsar n’est pas vraiment le tsar aux yeux du peuple russe, et jusqu’au dernier moment, à Moscou comme à Pétersbourg, parmi les Russes comme parmi les étrangers, l’émotion parait avoir été des plus vives. On s’attendait toujours à de l’imprévu. Les répressions poursuivies depuis quelque temps ont-elles eu pour effet de disperser ou de décourager les organisateurs de complots ? Les nihilistes se sont-ils sentis pour le moment impuissans et hors d’état de réaliser les menaces sinistres dont les révolutionnaires de tous les pays n’avaient pas manqué de se faire l’écho jusqu’à la dernière heure ? La police avait-elle bien pris ses précautions ? Toujours est-il que rien de ce qu’on redoutait n’est arrivé, que, dès le commencement des fêtes, tous les fantômes semblent s’être évanouis. L’empereur a fait une entrée triomphale à Moscou, escorté de son armée, entouré des masses populaires accourues sur son passage. Pendant plusieurs jours, les cérémonies se sont succédé avec une pompe et un éclat rehaussés par la variété des costumes et des uniformes, par la présence des représentans étrangers aussi bien que des délégués des provinces les plus reculées de l’empire. Tous les rites du sacre, car ce sont de véritables rites, se sont accomplis ; et, une fois de plus, en plein Kremlin, dans la cathédrale historique de l’Assomption, un tsar a reçu la double consécration de son double pouvoir d’autocrate de toutes les Russies et de chef de la religion grecque orthodoxe. La ville de Moscou s’est illuminée, le peuple russe a acclamé son souverain. Tout s’est passé aussi heureusement que possible, et si au début des fêtes il y avait des craintes, il y a eu aussi à la fin un sensible soulagement qui s’est traduit jusque dans cette dernière dépêche : « La cérémonie du sacre s’est terminée sans incident. » A partir de ce moment, Alexandre III est entré en pleine possession de la majesté impériale, saluée par les acclamations populaires en même temps que revêtue de la sanction religieuse. Chose extraordinaire cependant qu’on doive considérer comme une victoire qu’une telle puissance ait pu échapper pendant ces jours de fêtes aux coups de quelques fanatiques obscurs !

Que sera maintenant ce règne ? Il est certain qu’après avoir été inauguré il y a deux ans d’une façon si tragique, il s’est débattu depuis dans d’étranges difficultés, et ces difficultés n’ont pas été vraisemblablement sans influence sur les manifestes qui ont accompagné le couronnement. Au demeurant, ces manifestes n’ont pas une signification bien décisive. Dans un rescrit qu’il a adressé à son ministre des affaires étrangères, M. de Giers, et qui en réalité est à l’adresse de l’Europe, Alexandre III s’est borné à des paroles de paix, au désaveu de toute pensée de conquête au nom de la Russie. D’un autre côté, dans les affaires intérieures de l’empire, le jeune tsar s’en est tenu à des mesures ou à des libéralités partielles, à une remise des impôts arriérés à un allégement de peines pour des condamnés, à une atténuation de quelques rigueurs de police. Le seul point saillant de ce manifeste est une mention de la Pologne sous la forme d’une amnistie décrétée pour les Polonais qui ont participé à la dernière insurrection. Aucune mesure d’un ordre général n’est adoptée pour l’empire. Alexandre III s’en tiendra-t-il à ces modestes libéralités des manifestes du sacre ? Tout peut dépendre des événemens, et il n’est point impossible que la politique intérieure de la Russie ne se ressente par degrés du caractère tout pacifique de ces somptueuses fêtes de Moscou qui viennent de montrer une fois de plus tout ce que garde encore de force et de prestige ce pouvoir des tsars si violemment menacé par les sectaires du nihilisme.

Les fêtes royales de Madrid, sans être aussi grandioses que celles de Moscou, ne sont pas moins brillantes à leur manière et n’ont pas moins leur intérêt pour les deux pays, dont les souverains rivalisent en ce moment même de cordialité et de bonne grâce. La ville de Madrid et le jeune roi Alphonse XII se sont mis en frais pour recevoir dignement la visite des souverains portugais.

Ce n’est point sans doute que l’Espagne n’ait ses difficultés politiques et plus d’un embarras dans ses affaires. Elle a, elle aussi, ses anarchistes de l’Andalousie et des villes industrielles, ses nihilistes de la « main noire » dont le procès se juge à l’heure qu’il est et révèle une situation sociale singulièrement altérée. Elle a encore ses troubles, ses divisions de partis, ses luttes de parlement ; et le ministère de M. Sagasta a fort à faire pour se maintenir entre ses alliés de la gauche et ses alliés plus modérés, — pour se tirer de tous les conflits qui se nouent incessamment autour de lui. L’Espagne n’est point certainement à l’abri de crises politiques qui peuvent un jour ou l’autre avoir leur gravité} mais pour quelques jours tout est oublié, tout s’efface devant cette visite du roi et de la reine de Portugal, à qui la courtoisie espagnole a ménagé un accueil à la fois aimable et fastueux. Excursions à Aranjuez, voyage à Tolède, réceptions au palais de Madrid, courses de taureaux, démonstrations affectueuses, rien n’est négligé pour intéresser et amuser des hôtes à qui on veut plaire. Tout le monde espagnol s’emploie à faire fête à ces princes portugais dont la visite est une marque de l’intimité renaissante entre les deux pays. Ce n’est point d’aujourd’hui d’ailleurs que ces rapports plus intimes ont commencé à se former. Il y a quelques années les deux souverains se rencontraient déjà, à l’occasion d’une inauguration de chemin de fer, à Elvas, et ils nouaient amitié. L’an dernier, le roi Alphonse et la reine Christine allaient à Lisbonne, où ils recevaient une cordiale hospitalité. Aujourd’hui le roi dom Luiz et la reine Maria Pia sont à Madrid, où ils sont venus sceller tout à fait l’amitié des deux familles, qui représente l’intimité des deux nations. Qu’on ne s’y méprenne pas du reste, les journaux à polémiques ambitieuses peuvent seuls parler encore de l’union ibérique. Il ne s’agit de rien de semblable, et dans des toasts qu’ils ont échangés à un brillant banquet du palais de Madrid, les deux rois ont eu soin de dire que l’alliance intime des deux pays ne devait porter aucune atteinte à a leur indépendance et à leur autonomie respectives. » Ce n’est même qu’à ce prix que l’Espagne et le Portugal peuvent s’unir d’une manière vraie et durable. Toutes les fois qu’on a voulu dépasser le but, en essayant de faire revivre la malencontreuse idée de l’union ibérique, ces tentatives stériles ont été suivies d’une recrudescence de jalousie et d’antipathie entre les deux peuples. Dès qu’on paraît des deux côtés vouloir se respecter mutuellement, l’amitié renaît d’elle-même, et dans ces conditions l’union est aussi efficace que naturelle. Le Portugal trouve dans l’alliance espagnole une force pour s’affranchir des influences oppressives qui peuvent le menacer ; l’Espagne à son tour trouve une sûreté dans l’amitié portugaise. Tout est profit pour les deux pays. Les deux rois, les deux gouvernemens paraissent s’inspirer aujourd’hui de cette politique, et c’est ce qui fait précisément que cette visite du roi et de la reine de Portugal à Madrid, suivant à un an de distance le voyage des souverains espagnols à Lisbonne, a sa signification et son intérêt.

La guerre, à ce qu’il paraît, est toujours la guerre, et partout où elle éclate, que ce soit en Europe ou aux extrémités du monde, elle se manifeste le plus souvent par les mêmes violences, par les mêmes abus de la victoire et de la force. Elle a éclaté, il y a cinq ou six ans déjà, entre trois républiques de l’Amérique du Sud, le Chili, la Bolivie et le Pérou ; elle a fini par se concentrer entre les deux principaux adversaires, le Chili et le Pérou. Elle a commencé à propos de contestations de territoires entre des états qui ne peuvent pas même occuper ni surtout civiliser les régions immenses qu’ils possèdent. N’importe, elle n’a pas été moins acharnée. On parle quelquefois des républiques sœurs : en voilà une qui a été occupée pendant plusieurs années à dévorer l’autre. Le Chili, dans ce duel sanglant et démesuré, a eu tous les avantages sur mer et sur terre. Il a battu et pris les navires péruviens, il a brûlé les ports, il a vaincu et dispersé les forces militaires de son adversaire. Il y a deux ans déjà, il est entré les armes à la main dans la capitale du Pérou. Plusieurs fois, des tentatives de pacification se sont produites ; elles ont d’abord échoué. L’armée chilienne est restée dans la république péruvienne comme en pays conquis, et c’est ici que cette guerre d’invasion, désormais inutile, a pris un caractère de meurtrière et impitoyable brutalité. Un des chefs de l’armée chilienne, le ministre de la guerre lui-même, le général Vergara, n’a pas caché, du reste, la triste pensée dont on poursuivait la réalisation. Il a dit, sans provoquer une contestation, devant le parlement de son pays, au congrès de Santiago, qu’il fallait aller jusqu’au bout, que l’objet de la guerre était de « ruiner le Pérou au point de le mettre dans l’impossibilité de se relever d’un siècle. » Le fait est que l’armée chilienne, campée depuis deux ans dans la capitale et dans les provinces péruviennes, maîtresse absolue d’une partie du pays, paraît avoir été tout simplement l’exécutrice de cette implacable politique. Un des chefs de la marine péruvienne, le contre-amiral Aurelio Garcia y Garcia, dans une lettre qu’il a récemment publiée en Angleterre, s’est fait l’historien pathétique des procédés des envahisseurs de son pays. Les Chiliens, d’après le témoignage de l’amiral Garcia, ne se seraient pas contentés d’exercer les droits militaires avec la dernière rigueur, de se livrer à toutes les déprédations et aux exécutions sommaires, de ruiner les habitans des villes et des campagnes, commerçans et propriétaires, pour finir par les déporter en Patagonie, à mille lieues de leur patrie ; ils poursuivraient par tous les moyens la réalisation d’un système de spoliation qui bien réellement exténuerait le Pérou « pour un siècle. » Ils auraient déjà mis tout au pillage, les bibliothèques, les archives nationales, les galeries de peinture, les collections scientifiques et littéraires de l’université, du conservatoire. Les objets d’art, statues, bronzes, fontaines qui décoraient les places publiques, les phares des côtes, le matériel de la monnaie de Lima, même les caractères de l’imprimerie nationale, tout cela aurait été enlevé et transporté au Chili. Quant aux résidens étrangers, un peu moins exposés à être rançonnés, ils en auraient été quittes pour payer un double droit de douane établi sur l’entrée de toutes les marchandises étrangères. La peinture de l’amiral Garcia fût-elle un peu passionnée, ce qui reste de trop réel, de trop vrai, dépasse encore assurément tous les droits de la guerre.

Voilà comment se traitent ces républiques du Nouveau-Monde, qui ont la même origine, qui sont de même race espagnole et parlent la même langue. Il fallait cependant en finir avec cette lutte poussée jusqu’à l’extermination du pays vaincu, et il paraîtrait maintenant qu’une nouvelle tentative de pacification aurait eu plus de succès que toutes celles qui ont été essayées jusqu’ici. Si le traité qui aurait été signé est tel qu’on le dit, le Pérou paierait sa défaite en cédant définitivement une province, celle de Tarapaca, avec une partie de ses côtes, et en consentant à l’occupation pendant dix ans de la province de Tacna, du port d’Arica. Après cette occupation de dix ans, les populations décideraient par voie de plébiscite si elles veulent rester sous la domination du Chili ou si elles préfèrent redevenir péruviennes. Ces conditions sont assurément dures ; elles le sont pourtant moins que ne le laissaient craindre les exigences primitives du Chili, et, en diminuant ses prétentions financières, le cabinet de Santiago n’a fait peut-être que céder à des influences étrangères assez puissantes pour se faire écouter. Il reste encore, il est vrai, une question assez grave. Le chef qui a négocié et signé le traité, le général Iglesias, n’a qu’une autorité fort douteuse, mal reconnue, et un autre chef militaire, qui tient la campagne à la tête de quelques bandes, parait avoir : protesté contre ces conditions exorbitantes. C’est à une assemblée péruvienne, réunie aujourd’hui à Arequipa, de se prononcer, de donner ou de refuser la ratification. Ce qu’il y aurait de pire évidemment pour le Pérou serait de continuer une guerre qu’il a déjà expiée par la dévastation de ses territoires, par la ruine de son commerce, par toutes les spoliations dont il a été la victime. La paix, si dure qu’elle soit, est encore pour cette malheureuse république le seul moyen d’échapper à une destruction complète et définitive.


CH. DE MAZADE.