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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1883

Chronique n° 1228
14 juin 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

La France a toujours en elle-même, sans doute, une vieille sève nationale qui n’est point épuisée. Quelles que soient les crises qu’elle ait traversées, elle n’est atteinte ni dans sa vitalité intime, ni dans sa force, ni dans ses espérances. Elle a les moyens, quand elle le voudra, de se refaire une vie nouvelle, de reprendre sa position naturelle et légitime dans le monde. La France, en un mot, est toujours la France, c’est bien notre foi ; mais il faut avouer qu’elle est soumise depuis quelque temps à de singulières épreuves, qu’elle a la chance d’être représentée et gouvernée d’une étrange façon. Elle n’a vraiment pas de bonheur, elle est pour le moment dans une phase ingrate où, pour parler avec franchise, tout est assez médiocre, et les hommes et leurs œuvres.

C’est un sentiment universel qu’il y a eu peu d’époques où notre généreux pays ait eu plus à souffrir dans sa fierté, où il se soit vu plus malheureusement conduit, et ce qu’il y a de plus caractéristique, de plus dangereux peut-être, c’est que ceux qui s’emploient à faire à la France une politique si peu digne d’elle semblent ne point se douter eux-mêmes des difficultés qu’ils accumulent. Nos ministres comme nos députés sont pleins de satisfaction et de confiance. Ils ont parfois, il est vrai, des mécomptes dans leurs affaires, ils ont quelque peine à se reconnaître dans les confusions où ils se débattent ; mais ils se consolent par les discours qu’ils font en voyage, qui commencent à former toute une littérature de l’optimisme officiel. M. le ministre des travaux publics, à en croire des récits qui ont été publiés, aurait tenu à ne pas se laisser dépasser par ses collègues ; il aurait fait l’autre jour à Blois, dans une fête du concours régional, cette merveilleuse découverte que, depuis quatre mois et demi, — ni plus ni moins, — l’idée de gouvernement a été restaurée et que nous avons repris figure devant le monde « en nous rappelant que si la politique de la France est une politique résolument pacifique, il ne lui est pas permis d’oublier les « grandeurs de son histoire. » Comment tout cela est-il arrivé ? C’est que nos députés et nos ministres ont su utiliser ces quatre mois et demi de session. On a résolu le problème de la magistrature ! On a fait la conversion ! On a décidé aussi l’expédition du Tonkin ! Moyennant quoi il est prouvé que le gouvernement a été restauré à l’intérieur, qu’il y a « maintenant une France à l’extérieur, » — et M. le ministre des travaux publics peut déclarer sans fausse modestie que, depuis l’avènement du cabinet dont il fait partie, « la France offre le spectacle réconfortant d’un grand peuple confiant dans son gouvernement. » Voilà qui est parler, et c’est ainsi que l’imagination ministérielle se flatte de conquérir ou de tranquilliser le pays, qui n’est peut-être pas bien sûr d’être si heureux, — qui en est plutôt à sentir déjà tout ce qu’il y a de décevant ou de périlleux dans la politique qu’on lui fait.

Le malheur est que les discours ne changent rien et que ce qui manque le plus précisément aujourd’hui, c’est cette idée de gouvernement dont M. le ministre des travaux publics et ses collègues parlent en hommes qui se contentent de peu ; c’est une volonté un peu précise appliquée aux affaires de la France, maintenant un certain ordre, une certaine direction dans sa politique intérieure, s’efforçant aussi, de mettre un peu d’esprit de suite et de prévoyance dans sa politique extérieure. On ne demanderait sûrement pas à ce ministère, qui date, de quatre mois et demi, comme on le dit, de faire de grandes choses, qui ne sont jamais faciles, qui ne le sont pas surtout à l’heure qu’il est ; on lui demanderait de parler avec un peu moins de jactance et de savoir agir, de servir modestement le pays, d’avoir une opinion et de la soutenir avec quelque fermeté ; on pourrait lui demander encore de se faire le guide d’une chambre des députés incohérente au lieu d’être le complaisant de toutes les fantaisies, de diriger, de régler les travaux parlementaires au lieu de paraître résumer assez invariablement son système dans ce mot de M. le ministre de la guerre : « À vos ordres ! » M. le ministre de la guerre s’est fait effectivement une politique commode pour éviter les conflits qui pourraient l’embarrasser. À tous ceux qui, sous prétexte de réformer les institutions militaires, s’occupent de désorganiser l’armée, il répond qu’il est à leurs ordres. M. le président du conseil et quelques autres de ses collègues, avec un peu plus de raideur extérieure, ne sont pas en réalité moins soumis que M. le ministre de la guerre, et s’ils ont par instans quelque velléité de résistance, ils s’arrêtent le plus souvent assez vite ; ils sont liés par toutes leurs connivences avec les passions du jour, surtout dans ces affaires d’enseignement, de religion, qui reviennent sans cesse ; ils sont enchaînés par leur propre politique, qui les domine et les pousse plus qu’ils ne le voudraient peut-être. Tout ce qui se passe aujourd’hui est certes le spécimen le plus frappant de la manière dont M. le président du conseil, ou le garde des sceaux, se font les restaurateurs de l’idée de gouvernement dans les affaires religieuses aussi bien que dans les affaires de la magistrature. C’est l’histoire de tous les jours.

Il y a une commission du budget qui, pour le plus grand bien de la paix religieuse, a entrepris de réformer les dotations ecclésiastiques, d’effacer d’un trait de plume les bourses des séminaires, de supprimer ou de diminuer les traitemens ou indemnités des évêques, des chanoines, des curés et desservans de paroisse. Il y a une autre commission qui, sous l’inspiration de M. Paul Bert, a entrepris sans plus de façon, de sa propre autorité, la révision du concordat. Une fois dans cette voie, nos réformateurs, on le pense bien, vont loin et vite sans s’inquiéter des dangereuses suites de leurs violences. Il y a quelques jours, M. le président du conseil et M. le garde des sceaux ont comparu devant les deux commissions. M. Jules Ferry, M. Martin-Feuillée, ont essayé de défendre les traitemens ecclésiastiques ; ils ont dépendu aussi l’intégrité du concordat. Ils ont montré tout ce qu’il y avait de puéril ou de périlleux dans ce système de vexations faisant la guerre à des chanoines ou à de pauvres desservans, chassant les évêques de leurs maisons sous prétexte de « désaffectation » des édifices de l’état, atteignant sous toutes les formes le clergé dans ses ressources, dans sa sécurité, dans ses moyens de recrutement ; M. le président du conseil et M. le garde des sceaux se sont efforcés de démontrer les avantages du concordat pour l’autorité civile et par suite la nécessité d’en accepter les conditions essentielles.

Fort bien ! un moment le langage ministériel a paru avoir fait une impression assez vive pour que le rapporteur de la révision du concordat, M. Paul Bert, ait été sur le point de donner sa démission. On a hésité. Les deux commissions n’ont pas tardé à reprendre courage. Elles sont revenues à leurs plans, à leurs suppressions de traitemens, à la révision du concordat. Et maintenant, que fera le ministère ? Admettons, si l’on veut, que pour faire honneur à ses déclarations, il maintienne ce qu’il a dit : quelle autorité a-t-il pour ramener une majorité dont il partage au fond les passions et les préjugés ? Comment peut-il remplir ce rôle de gouvernement modérateur qui flatte son orgueil ? Il n’a pas en réalité une autre politique que celle de ses adversaires d’un instant. Ce qu’on veut faire avec brutalité par un vote sommaire du parlement, il le fait lui-même par subterfuge, par des décrets, par des actes administratifs et discrétionnaires. Chaque jour on enregistre des listes nouvelles de curés et de desservans frappés d’une suppression ou d’une suspension de traitement. Le ministère et lui-même engagé par ses actes, par ses opinions dans cette guerre qu’on lui demande de pousser jusqu’au bout. Quand M. Bérenger a récemment interpellé devant le sénat le gouvernement au sujet de la suppression des aumôniers dans les hôpitaux, M. le ministre de l’intérieur n’a pas trouvé un mot à dire contre cette suppression ; il s’est retranché dans des déclarations insignifiantes ; et peu s’en est fallu qu’il n’ait représenté M. l’archevêque de Paris comme le seul coupable pour n’être point entré en négociations avec M. l’administrateur de l’assistance publique. Lorsqu’il y a quelques jours, M. le duc de Broglie, dans un discours aussi ferme que mesuré, a demandé compte au gouvernement de l’exécution de ses promesses au sujet de la neutralité religieuse dans les écoles, M. le président du conseil n’a pu répondre que par des récriminations qui ne prouvaient rien, par des amplifications qui déguisaient mal la violation de cette neutralité qu’il avait promise. Il n’a pas osé désavouer ces manuels dont M. le duc de Broglie signalait l’esprit, le caractère agressif, il ne le pouvait pas. C’est qu’en effet il n’est lui-même qu’un instrument de cette politique qui s’est résumée dans le mot de « guerre au cléricalisme. » Et comment veut-on que des ministres ainsi liés à une politique de guerre sous toutes les formes, supprimant eux-mêmes les traitemens ecclésiastiques, chassant la croix des cimetières et les aumôniers des hôpitaux, livrant les écoles à M. Bert, aient autorité pour défendre le concordat ? Il y a mieux : le ministère réussît-il par des raisons de tactique ou de circonstance à obtenir un vote favorable au concordat, il n’obtiendrait ce vote qu’en donnant de nouveaux gages, en multipliant d’un autre côté les vexations qui le mettraient un peu plus dans la dépendance des passions dont il est le serviteur. Et c’est là ce que M. le président du conseil appelle travailler à la pacification religieuse sous les auspices du concordat ! C’est là aussi ce que M. le ministre des travaux publics appelle « l’idée de gouvernement restaurée » depuis quatre mois et demi !

La vérité est que le ministère est obligé, pour vivre, de se soumettre aux mobilités, aux passions, aux exigences des partis qui forment une majorité incohérente. Il l’a prouvé plus d’une fois dans les affaires religieuses ; il l’a prouvé d’une manière peut-être plus significative encore dans cette affaire de la magistrature, où il a eu la faiblesse de se prêter sans conviction au vote d’une loi d’expédient et de ressentiment. S’il y a une chose évidente en effet, c’est qu’à tout prendre, M. le garde des sceaux aurait préféré soumettre aux chambres une réforme embrassant les diverses parties de l’organisation judiciaire. Pourquoi a-t-il laissé cette question du personnel prendre le premier rang, devenir l’objet unique de la loi qui vient d’être votée ? C’est en vérité bien simple ; c’était un moyen de s’assurer pour le moment une majorité en s’adressant aux passions, aux intérêts, aux calculs, aux cupidités de tous ceux qui attendent impatiemment depuis des années l’heure de l’exclusion des magistrats importuns et de la curée des fonctions judiciaires au profit des clientèles faméliques. Qu’une telle œuvre accomplie avec cette âpreté de convoitise soit de nature à déconsidérer l’idée de la justice, à abaisser la magistrature, à affaiblir toutes les garanties dues au pays, peu importe : l’intérêt de parti est satisfait ! la majorité républicaine a eu ce qu’elle voulait : le personnel judiciaire à sa discrétion. Le ministère n’a rien objecté, et pour rester d’accord avec cette majorité impatiente d’exclusion et de destruction, il s’est prêté à tout, même à laisser, pendant des séances entières, mettre en doute l’intégrité de la justice, outrager la vieille magistrature française.

Ainsi, avec la complicité du gouvernement, la chambre a tout voté, et la suspension de l’inamovibilité, et le droit attribué au garde des sceaux de disposer trois mois durant de la magistrature tout entière, et ce nouveau conseil supérieur, qui, sous une apparence de juridiction disciplinaire, établit la politique de parti en permanence dans l’administration de la justice. Ce n’est là encore heureusement, il est vrai, qu’une première étape. Il reste à savoir ce que le sénat va faire de cette loi qui a été « fustigée » par tout le monde, selon le mot de M. Ribot, qui a révolté même des membres de l’extrême gauche, et qui n’a pas moins été adoptée précisément parce qu’elle n’est qu’un expédient mis au service d’une passion de parti. Le sénat semble jusqu’ici assez peu disposé à se hâter de sanctionner une œuvre qui ne peut être appelée que par dérision une réforme ; mais on organise déjà contre lui une de ces campagnes d’intimidation qui recommencent invariablement toutes les fois qu’on veut lui imposer une complicité dans quelque mauvaise besogne. On le menace, lui aussi, d’une suppression prochaine par la révision constitutionnelle s’il ne vote pas. Et le ministère, que fait-il ? Il va au plus vite au Luxembourg avec sa loi, escorté, soutenu, ou patronné par tous ceux qui menacent le sénat. Il paraît que c’est ainsi qu’on restaure le gouvernement ! — Eh bien ! franchement, il y aurait eu pour le ministère une autre manière de prouver qu’il y avait un gouvernement en France : c’eût été de savoir se défendre des pressions de partis, des idées désorganisatrices dans la question de la magistrature comme dans les questions militaires, de mettre son zèle à adoucir les conflits religieux, de proposer avec maturité des réformes sérieuses ; c’eût été aussi de traiter avec prudence, avec prévoyance ces intérêts extérieurs, qui sont toujours délicats et difficiles à manier, qui le sont plus que jamais à l’heure où nous sommes, dans une situation peut-être assez compliquée.

On oublie trop quelquefois, en effet, que tout se tient dans les affaires d’un pays, et que les difficultés extérieures, les embarras de diplomatie sont le plus souvent la rançon d’une fausse direction intérieure, d’une imprévoyance ou d’une faiblesse de gouvernement. Est-ce qu’on n’en a pas fait la cruelle épreuve l’an dernier dans cette crise égyptienne où la France n’a été réduite à un assez triste rôle que par la faute d’un ministère sans idées et sans volonté, surtout sans autorité sur un parlement livré à de vulgaires agitations de partis ? Est-ce qu’on ne l’a pas vu, il y deux ans, à l’occasion de cette question de Tunis qui avait été si médiocrement engagée, qui aurait pu devenir périlleuse par une série d’actes décousus, de dissimulations malhabiles, de combinaisons militaires et financières incohérentes, peu dignes d’un grand pays ? Maintenant c’est l’affaire du Tonkin qui commence, et avec l’expérience d’un passé si récent encore, ce serait assurément une étrange légèreté de s’exposer à retomber dans les mêmes fautes, de ne pas se rendre compte avant tout des élémens si divers d’une question où les intérêts de la France sont en jeu. Cette question, ce n’est point sans doute le ministère qui l’a créée ; il n’est pas responsable de ses origines, il l’a reçue en héritage. Quand il s’est formé, le malheureux Rivière était déjà à ce poste avancé d’Hanoï, où il vient de périr héroïquement avant d’avoir reçu les secours qu’il demandait. Le ministère précédent avait eu à délibérer sur ce qu’il y avait à faire, il n’avait pu rien décider. Aujourd’hui les événemens se sont précipités, l’action de la France est engagée par la mort de nos soldats ; il y a pour notre pays une sorte de nécessité impérieuse d’intervenir, d’aller régler par les armes ou par la diplomatie nos rapports dans ces régions lointaines, sur ces frontières indécises de l’Annam, du Tonkin et de la Chine. L’intérêt national passe avant tout, cela va sans dire ; mais ce n’est point une raison pour se jeter dans l’aventure, pour fermer les yeux sur la situation générale dans laquelle s’engage cette entreprise nouvelle, — et cette situation ne laisse pas certainement d’avoir de la gravité pour la France.

À vrai dire, si l’on veut bien y réfléchir, il y a deux parts dans cette affaire du Tonkin. Il y a là part de l’action directe, de l’expédition à organiser, des forces à envoyer, des combinaisons pratiques à réaliser dans ces contrées orientales où nous allons porter notre drapeau, et dans cette partie d’exécution le ministère ne saurait certes montrer trop de vigilance et de précision. L’essentiel pour lui est de ne point se laisser aller, par de dangereuses illusions ou par de faux calcula parlementaires, à déguiser la vérité, à n’envoyer que des forces insuffisantes ou à ne réclamer que des crédits déjà dévorés au moment oui ils sont votés. Ce qu’il y a de plus important que tout le reste pour lui, c’est de savoir ce qu’il veut, dé ne pas se livrer aux incidens, à l’imprévu, d’être particulièrement fixé sur le point le plus obscur, sur notre position réelle vis-à-vis de la Chine, avec laquelle nos rapports rie semblent pas très clairs, et de qui pourraient venir certainement des difficultés de nature à compliquer ou à embarrasser notre entreprise.

Ce n’est point sans doute que la Chine, malgré le poids de ses millions d’hommes, malgré l’organisation nouvelle donnée dans ces derniers temps, dit-on, à son armée, soit militairement redoutable ; son intervention rie serait pas moins un embarras et il n’est pas bien clair, en définitive, que la France eût quelque intérêt à se laisser entraîner dans une guerre avec la Chine pour des délimitations insaisissables, pour des définitions de suzeraineté ou de protectorat qu’il vaut peut-être mieux laisser dans l’ombre. C’est pour prévenir toute complication dé ce genre que notre représentant à Pékin, M. Bourée, avait eu l’idée d’ouvrir, l’an dernier, une négociation avec un des premiers dignitaires chinois. Ce qu’il avait fait n’était point un traité ; c’était un projet proposé sous là forme d’un mémorandum, impliquant, de la part de la Chine, la reconnaissance de notre protectorat au Tonkin, établissant, d’un autre côté, aux frontières une zone de neutralité entre la France protectrice des provinces tonkinoises et le vaste empire oriental. Ce projet n’a point été adopté à Paris ; M. Bourée a même été brusquement rappelé, remplacé par un agent nouveau ; et c’est là justement ce qui laisse tout incertain. M. le ministre des affairés étrangères, ayant l’autre jour à s’expliquer devant le sénat sur l’objet de notre expédition, sur la nature de nos rapports avec la Chine comme sur les motifs du rappel de M. Bourée, s’est étendu en longs et brillans développemens. Il n’a pas trop réussi, en réalité, à éclaircir tous mes mystères. Il n’a pas fixé les limites d’une expédition qui, selon les circonstances, peut rester un protectorat ou devenir une annexion, une occupation indéfinie, il n’a pas dit non plus quelles instructions avait notre agent nouveau pour renouer la négociation interrompue par le rappel de M. Bourée, pour établir avec l’empire du Milieu ces « relations cordiales » dont il a parlé. Ce qu’il y a de plus clair jusqu’ici, c’est que nous allions dans ces régions de l’Annam et du Tonkin, aux bords du Pleuve-Rouge, avec l’espérance de pouvoir établir presque pacifiquement là prépondérance française, — comme aussi avec la chance de rencontrer sur notre chemin des résistances, des embarras de plus d’une sorte qu’il faudra vaincre. Il reste en tout cela un inconnu avec lequel notre diplomatie et les organisateurs de l’expédition militante du Tonkin auraient certes tort de ne pas compter ; mais ce n’est là encore, à vrai dire, qu’une partie de la question, et toutes les difficultés de notre entreprise ne sont pas en Orient, dans ces contrées lointaines où nous allons porter notre drapeau ; elles sont peut-être bien aussi en Occident, dans les dispositions des puissances avec lesquelles nous sommes en incessans rapports, dans un certain ensemble de situation européenne.

Cette situation, on ne peut malheureusement s’y tromper, n’est rien moins que simple, rien moins que favorable à des entreprises lointaines, et c’est dans des conditions assez compliquées que la France part pour les bords du fleuve Rouge. La France n’a sans doute à consulter que ses intérêts, la dignité de son drapeau, et elle a le droit, après tout, de dire qu’elle accomplit une œuvre civilisatrice en ouvrant à tous les peuples des routes nouvelles. Il n’est pas moins certain qu’en allant aux extrémités du monde avec la pensée d’une politique coloniale plus active, elle laisse en Europe bien des obscurités, — une Angleterre qui ne cache pas sa mauvaise humeur et cette triple alliance formée depuis quelques mois au centre du continent. Voilà la vérité ! L’Angleterre, malgré tout, n’a point évidemment des intentions hostiles contre notre pays ; elle ne songe pas, selon toute apparence, à nous susciter des embarras, à mettre des armes dans les mains des Chinois, et M. le ministre des affaires étrangères n’a peut-être pas été bien habile en laissant trop voir ses soupçons, en disant dans un mouvement d’impatience : « Nous savons qu’on travaille à exciter la Chine et nous savons qui l’excite. Nous voyons des passions qu’on croyait assoupies pour toujours se réveiller avec violence. » C’est beaucoup dire. Ce qui reste vrai, c’est que l’Angleterre, accoutumée à la domination dans l’extrême Orient, ne voit sûrement pas sans ombrage arriver une nouvelle puissance coloniale. Les rapports deviennent difficiles, c’est bien certain, et avant de s’irriter, il faudrait se demander si la politique suivie par les divers cabinets français depuis quelques années n’a pas contribué, par ses hésitations, par ses perpétuelles contradictions, par ses défaillances, à créer ces difficultés dans les rapports des deux pays. — La triple alliance, de son côté, n’est point sans doute une menace immédiate. Elle n’existe pas moins, elle n’a point été inspirée, à coup sûr, par une pensée de sympathie pour la France, — et ici encore, ici surtout, on pourrait se demander si notre triste politique intérieure n’est pas ce qui a le plus facilité cette alliance imprévue de l’Italie avec l’Autriche et avec l’Allemagne. Que l’Italie ait cédé à de puériles jalousies, à de médiocres ressenti mens, nous le voulons bien ; mais elle a obéi aussi à une pensée toute conservatrice en se mettant en garde contre des propagandes révolutionnaires. Ses orateurs ne le cachent pas, ils le répétaient tout récemment encore, et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’en poussant l’Italie vers l’Autriche et vers l’Allemagne, nos cabinets trouvent encore le moyen de s’aliéner chaque jour une puissance morale dont l’appui pourrait nous être précieux, — la papauté. De telle sorte que nos gouvernemens ont contribué eux-mêmes à créer pour la France cet isolement qui n’est pas sans péril. Le résultat est évident, et c’est là justement ce qui fait que si on veut poursuivre avec fruit des desseins extérieurs, il faut se décider à en revenir à une politique intérieure offrant des garanties à tous les pays autant qu’à la France elle-même.

Les questions religieuses ont eu certes depuis quelques années et ont, encore un grand rôle dans le monde, dans la plupart des états de l’Europe aussi bien qu’en France. Elles se mêlent à tout, à la politique intérieure de tous les pays, aux combinaisons de la diplomatie, aux alliances qui se forment. Elles sont le plus souvent l’embarras de ceux qui se figurent pouvoir les résoudre par la violence. S’il y a une chose évidente pour les politiques avisés, c’est qu’on ne manie pas les intérêts religieux comme, on veut, c’est qu’on ne se met pas impunément en conflit avec des cultes traditionnels, avec une église qui représente les croyances de millions d’hommes, et qu’en définitive, après avoir bien bataillé, on est inévitablement ramené, un jour ou l’autre, à la nécessité de la paix.

S’il est des Français sans esprit politique, sans prévoyance, qui se plaisent à ces tristes guerres fomentées par des passions de secte contre les croyances, presque partout c’est un sentiment de paix et de conciliation qui semble prévaloir dans les conseils des gouvernemens les plus indépendans de l’église romaine. En Russie même, où il y a eu si souvent des querelles avec le Vatican au sujet de la condition des catholiques de Pologne, on a senti le besoin d’arriver à un accord. Il y a eu dans les derniers temps des négociations suivies à Rome, et, en ce moment encore, on vient de voir un envoyé extraordinaire du pape, M. Vanutelli, figurer au sacre du tsar à Moscou. Le représentant du saint-siège a été reçu partout en Russie avec des distinctions particulières. Le ministre des affaires étrangères, M. de Giers, lui a ménagé un accueil plein de cordialité auprès du souverain ; mais le témoignage le plus éclatant, le plus décisif de cette sorte de retour à des sentimens plus pacifiques dans les pays agités par des conflits religieux, c’est certainement ce qui se passe en Allemagne, à Berlin, où le chancelier, après avoir inutilement négocié avec Rome, vient de prendre l’initiative d’un projet qui est à peu près l’abandon du Culturkampf, des lois persécutrices de mai 1873. M. de Bismarck a pu dire fièrement autrefois qu’il ne ferait jamais « le voyage de Canossa. » Il ne va pas à Canossa, si l’on veut, c’est-à-dire qu’il ne se soumet pas ; il agit même en toute indépendance en présentant de son propre mouvement un projet qui n’a pas été concerté avec le Vatican ; il ne va pas moins à son but, qui est la pacification religieuse, et s’il y va résolument, sans craindre de paraître se désavouer, sans attendre l’issue de négociations nouvelles, c’est qu’il en a assez de ces conflits sans fin qui le gênent dans toute sa politique.

Lorsqu’il y a dix ans, au lendemain de ses succès, M. de Bismarck engageait cette guerre qui s’est appelée le Culturkampf, pour laquelle il trouvait de si chauds, de si complaisans alliés dans les nationaux-libéraux, il n’avait sûrement pas l’intention de mettre sa puissance au service d’une idée de secte. Il craignait tout simplement de rencontrer parmi les catholiques des dissidences, des résistances dangereuses pour l’empire, pour l’unité allemande, qu’il venait de fonder par la diplomatie autant que par l’épée, et il faisait voter par le parlement cette législation de 1873, qui mettait un grand culte dans sa dépendance. Il s’armait de ce code de guerre et de persécution qui se résumait en quelques traits : obligation pour les évêques de soumettre toutes les nominations des curés et des desservans à l’autorité civile investie d’un droit de veto absolu, — obligation pour tous les fonctionnaires ecclésiastiques de subir les examens des universités de l’état, — institution d’une cour spéciale composée de laïques pour juger les évêques et les prêtres récalcitrans ; tout ceci couronné enfin d’une disposition dernière interdisant, sous peine de bannissement, aux ecclésiastiques non autorisés de dire la messe ou d’administrer les sacremens. Le chancelier, en s’armant d’une telle dictature, agissait visiblement par un calcul politique. Il n’a pas tardé à s’apercevoir que cette campagne, en se prolongeant, trompait toutes ses prévisions et lui faisait une situation presque impossible, tout au moins très difficile. D’un côté, il exaspérait les catholiques, offensés dans leur culte ; il suscitait cette opposition redoutable qui est devenue le « centre catholique » dans le parlement ; et tournait contre lui, contre sa politique, un des plus sérieux élémens conservateurs de l’empiré. D’un autre côté, par les idées qu’il paraissait patronner, par les alliances qu’il était obligé d’accepter, il donnait une force nouvelle aux partis libéraux, démocratiques ou progressistes. Peut-être aussi, à un certain moment, cette guerre l’a-t-elle gêné dans ses arrangemens diplomatiques avec l’Autriche autant qu’elle l’embarrassait dans ses combinaisons parlementaires pour la réalisation de ses nouveaux plans économiques et financiers. Toujours est-il qu’après avoir voulu la guerre par un calcul politique, M. de Bismarck s’est décidé pour la paix par des raisons également politiques.

Que M. de Bismarck soit décidé à cette paix religieuse depuis déjà quelques années, cela n’est point douteux ; c’est visible dans tous ses actes, dans les changemens ministériels accomplis sous ses auspices, dans ses relations avec les partis, dans ses tentatives pour rallier le centre catholique, comme dans ses rudesses pour les libéraux, pour les progressistes. Qu’il ait voulu néanmoins éviter de trop se livrer, garder une certaine liberté dans son évolution, c’est encore évident ; c’est le secret de toutes ses manœuvres. Il a procédé par tous les moyens, tantôt présentant des projets qui étaient une abrogation partielle ou une suspension des lois de mai, tantôt envoyant à Rome un plénipotentiaire de confiance, M. de Schlœzer, pour négocier avec le souverain pontife, pour mettre fin à ces vieux différends. Il n’y a que quelques mois, entre l’empereur Guillaume et le pape Léon, XIII, il y avait une correspondance significative, — pleine de cordialité, malgré quelques réserves, — qui attestait visiblement le désir Commun d’arriver à une entente reconnue nécessaire.

Au fond, dans ces négociations récentes, il s’agissait d’écarter des palliatifs désormais inutiles, d’aller droit à la difficulté, à tous ces veto, à ces vexations, à ces obligations ou interdictions qui hérissent les lois de mai, qui ont soumis depuis dix ans les catholiques allemands et leur église aux plus dures épreuves. M. de Bismarck, une fois engagé dans la voie ou il est entré, ne refusait point absolument sans doute de compléter ce qu’il avait commencé, de faire des concessions nouvelles ; il n’a peut-être pas voulu se prêter à tout ce qu’on lui demandait à Rome, faire trop ostensiblement jusqu’au bout son « voyage de Canossa. » Ce qui est certain, c’est qu’au dernier moment, prenant son parti comme il le fait toujours, laissant de côté les négociations avec la curie romaine, et agissant de sa propre initiative, il a présenté son projet qui va être discuté dans le Landtag prussien. Tel qu’il est, ce projet nouveau, sans être l’abrogation expresse de la législation de mai, est visiblement calculé de façon à désintéresser les catholiques allemands en leur rendant la liberté de leur culte, en dégageant leur église des dures contraintes qui leur étaient imposées. Le chancelier, en procédant ainsi, se donne l’avantage de paraître accorder spontanément à peu près tout ce qu’on lui demandait, de n’avoir aucun engagement avec Rome, d’enlever au « centre » parlementaire le drapeau de ses incessantes revendications, — d’offrir, en un mot, la paix, une paix sérieuse, en restant libre. La tactique est sans doute habile. Il reste à savoir si elle réussira jusqu’au bout, s’il n’y aura pas des difficultés nouvelles soit avec le parlement, soit avec la cour de Rome. Dans tous les cas, le chancelier à fait certainement un pas décisif dans la voie de transaction où il est entré depuis quelques années, et, par son projet, il rompt définitivement avec cette politique de guerre religieuse qui n’a été au début qu’un faux calcul de son irascible génie, qui, en réalité, n’a servi ni ses desseins, ni son ascendant. C’est la fin du Culturkampf par la volonté de celui qui l’a inauguré, et l’exemple de M. de Bismarck devrait suffire à éclairer, à décourager les fauteurs d’une politique de persécution qui a toujours ses résipiscences, même quand elle est pratiquée par le plus hautain des hommes.

La position de M. de Bismarck entre tous les partis allemands se trouve désormais singulièrement modifiée. Elle est changée vis-à-vis des catholiques du centre, qui reçoivent une satisfaction ; elle est changée aussi vis-à-vis des nationaux-libéraux, dont le chancelier se séparé avec éclat, et un des signes les plus caractéristiques, les plus curieux de ce changement est la retraite d’un des chefs du parti national-libéral, de M. de Bennigsen, qui vient de donner sa démission de député de la chambre prussienne et du parlement allemand. M. de Bennigsen a eu souvent des entretiens avec M. de Bismarck ; il avait eu récemment une dernière conversation avec le chancelier, qui lui avait demandé de voter pour la loi ecclésiastique. Il avait consenti ; mais sa résolution n’a pas été approuvée par son parti, et, pour en finir avec une situation délicate qui pouvait devenir pénible, il a cru devoir se démettre à la fois et comme député au Reichstag et comme député au Landtag. M. de Bennigsen aura sans doute des occasions de rentrer dans la vie publique ; pour le moment, il laisse son parti dans un assez grand désarroi qui est le résultat d’anciennes divisions autant que des résolutions récentes du chancelier. À l’heure qu’il est, les nationaux-libéraux, après avoir beaucoup espéré de M. de Bismarck, ont leur fortune à refaire dans le pays, dans le parlement : de telle façon que, sous tous les rapports, cet acte de pacification semble ouvrir en Allemagne une ère nouvelle où l’imprévu peut avoir son rôle.

CH. DE MAZADE.