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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1883

Chronique n° 1229
30 juin 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Un revenant d’un des derniers ministères, prenant la présidence d’un groupe parlementaire qui s’appelle l’union démocratique, faute de s’appeler autrement, disait ces jours passés à ses collègues, en guise de compliment : « Vous ne redoutez l’examen d’aucun problème politique ou social ; mais vous entendez en même temps que la république, généreuse comme notre caractère national, soit un régime de liberté pour les opinions et pour les personnes, de dignité à l’extérieur, de paix sociale et religieuse au dedans… » Ils parlent tous ainsi ! Ce que disait le président de cette union démocratique, M. le président, du conseil l’a déclaré toutes les fois qu’il en a eu l’occasion, M. le ministre de l’intérieur l’a dit à son tour, la plupart des membres du cabinet l’ont répété. Eh bien ! à parler sans détour, ce n’est là plus que jamais qu’une banalité de programme qui ne répond à rien de réel dans nos affaires au point où elles ont été conduites. La dignité à l’extérieur n’est malheureusement qu’une fiction de langage qui cache le pénible isolement où a été placée la France. La paix sociale et religieuse n’est qu’un euphémisme qui déguise à peine un état moral profondément troublé. Ces réformes qu’on prétend toujours entreprendre ne sont pas des réformes. Les problèmes qu’on se flatte de ne pas redouter restent des problèmes aggravés par la confusion de tentatives stériles. On les soulève tous à la fois, pêle-mêle, il est vrai, on n’en résout aucun, parce qu’il ne suffit pas de porter une présomption turbulente dans les affaires d’un pays. On s’agite dans l’impuissance, et de plus en plus le résultat est une situation où tout est engagé, où beaucoup d’intérêts moraux, diplomatiques, financiers, sont compromis sans qu’on, paraisse même se douter du mal qui a été fait jusqu’ici, des crises plus sérieuses encore qu’on prépare, peut-être. Il y a déjà des années que M. Gambetta disait qu’il fallait « aboutir. » La difficulté est toujours d’aboutir pour une politique sans prévoyance qui va au hasard des passions du jour, qui ne sait ni comment elle sortira des embarras qu’elle se crée elle-même, ni comment elle viendra à bout des problèmes de toute sorte qu’elle soulève, — qu’elle a la fatuité de ne pas redouter.

Qu’en est-il en effet, qu’en sera-t-il de tous ces projets mis successivement ou simultanément en discussion depuis quelque temps ? Ils sont certes nombreux, ils touchent même aux plus sérieuses questions d’organisation publique, à la justice et à la législation municipale, à l’armée et aux finances, au droit pénal et aux intérêts économiques. On a bien raison de le dire, nos députés ne redoutent pas les problèmes ; cela se voit bien, et s’il suffisait de tout remuer d’une main légère pour mériter le titre de chambre réformatrice que ces intrépides représentai du suffrage universel se donnent modestement à eux-mêmes, le programme serait rempli. Malheureusement, de tous ces projets livrés à d’incessans débats, les uns sont de vulgaires et équivoques expédiens de parti, les autres sont des concessions dangereuses, une sorte de rançon payée à des idées fausses presque tous sont des œuvres confuses, incohérentes, médiocrement conçues et mal préparées. Ils traînent dans les commissions, ils ne s’améliorent guère par la discussion publique, et le plus souvent tout finit par l’ajournement, — cette dernière ressource des législateurs dans l’embarras. C’est vraisemblablement le sort réservé à un certain nombre de ces projets dont le parlement est aujourd’hui occupé, qu’il n’aura même pas le temps de voter avant les vacances, désormais prochaines.

Qu’on observe bien ceci : il y a pour le moment devant la chambre sept ou huit lois qui ont la prétention d’être des réformes, qui sont, dans tous les cas, également difficiles, également délicates. — On fait une loi sur les récidivistes, et c’est assurément une bonne pensée de vouloir délivrer autant que possible le monde des honnêtes gens de cette lèpre des malfaiteurs incorrigibles, des condamnés impénitens, en les transportant ou en les « reléguant » dans une colonie lointaine, à la Nouvelle-Calédonie. Rien de mieux au premier abord. Seulement, à mesure que la discussion s’est développée, on en est venu à reconnaître que tout n’était pas facile, qu’il y avait des écueils à éviter. On s’est aperçu que le budget de cette transportation allait être une assez lourde charge, que, d’un autre côté, il fallait se garder de laisser introduire dans une combinaison de prévoyance sociale une faculté d’interprétation arbitraire qui pourrait en certains momens devenir une arme redoutable, et, malgré tout, la question est peut-être encore loin d’être définitivement tranchée. — On a voulu faire une loi sur les syndicats professionnels, et ici apparaît un danger d’une autre nature qui n’a pas échappé aux esprits prévoyans. Le secret de la loi, c’est qu’on a tenu à montrer de la bonne volonté ; on a voulu, comme on dit, faire quelque chose pour les ouvrier, et jusque-là, il est bien aisé d’être d’accord. La pensée est assez simple pour séduire, pour rallier tout le monde ; mais il est impossible de méconnaître que ce qu’on a fait, sous prétexte de montrer de la bonne volonté, peut préparer une situation singulièrement difficile, que cette prétendue réforme à laquelle on se prête est une concession à des idées de radicalisme politique ou social encore plus qu’une satisfaction accordée à des intérêts légitimes. Avec ces syndicats et ces fédérations d’ouvriers de professions diverses qui seraient désormais autorisés, on crée, en définitive, une puissance nouvelle, on reconstitue, sans le vouloir peut-être, une classe dans la société française, où la révolution de la fin du dernier siècle a effacé légalement toutes les distinctions de classes. On donne à des ouvriers, ou plutôt à leurs chefs, les moyens de concentrer dans des guerres de coalitions et de grèves de telles forces que toutes les conditions de la vie industrielle peuvent en être troublées : chose toujours redoutable, particulièrement grave dans un moment où l’industrie française entre dans une crise qui peut s’étendre et se compliquer étrangement par les progrès de la concurrence étrangère aussi bien que par la diminution du travail intérieur. Le sénat a refusé une première fois d’admettre ces fédérations entre syndicats d’ouvriers. Ce que le sénat a supprimé, la chambre des députés vient de le rétablir, et là encore tout n’est pas fini ; le débat reste ouvert sur une question aussi délicate que périlleuse. — Ce n’est pas tout : on ne s’occupe pas seulement des ouvriers ; on veut en même temps remanier toutes nos institutions militaires. Depuis plus d’un an, des commissions préparent, sans parler de bien d’autres choses, une loi nouvelle de recrutement réduisant la durée du service, une loi constituant une armée coloniale, une loi créant une artillerie de forteresse. Les intérêts de notre armée sont au nombre des problèmes qu’on ne redoute pas. Il y aussi maintenant, les conventions nouvelles avec les chemins de fer qui se lient à une situation financière devenue assez critique pour qu’on cherche les moyens de couvrir ou de pallier des déficits toujours croissans.

Évidemment la plupart de ces lois sont destinées à rester pour l’instant en chemin, d’autant plus que, fussent-elles déjà votées au Palais-Bourbon, elles ont encore à revenir au sénat, qui a bien le droit de prendre son temps, de réformer à son tour les lois qu’on lui renvoie, comme il réforme en ce moment même la loi sur le personnel de la magistrature. On votera peut-être avant de se séparer, et ce sera beaucoup, les conventions avec les compagnies de chemins de fer, parce qu’il faut bien savoir à quoi s’en tenir, sur quoi l’on peut compter pour régler le budget. Les lois militaires resteront inévitablement en suspens, et notre armée attendra en patience les élucubrations des grands réorganisateurs radicaux qui disposent d’elle provisoirement. On ne réussira pas probablement à s’entendre, avant les vacances, sur les syndicats professionnels, pas même peut-être sur la loi des récidivistes. On n’aura pas non plus le temps de voter la loi municipale, quoique ce fût après tout assez opportun pour les élections qui se feront dans quelques mois. On arrivera tant bien que mal, à travers quelques interpellations et quelques discussions inutiles, à la fin de la session. Ce qu’il y a de plus clair en tout cela depuis trop longtemps, c’est qu’on veut avoir l’air de s’agiter, d’entreprendre toutes sortes de réformes, et qu’en réalité on ne fait à peu près rien de sérieux. Dans toutes ces œuvres législatives, qui heureusement encore restent le plus souvent interrompues, il y a un indéfinissable mélange d’ambition remuante et de stérilité. Un député, M. le comte Lanjuinais, l’a dit l’autre jour une fois de plus à la chambre d’un accent sincère et simple : « Vous avez touché à tout, et si vous n’avez pas tout détruit, vous avez du moins tout ébranlé, parce que vos tentatives de réformes ne sont pas faites dans l’intérêt de la France, mais uniquement pour donner satisfaction aux rancunes d’un parti politique… »

Rien de plus tristement vrai, et le mal vient de deux causes qui n’en font qu’une : c’est qu’il n’y a pas d’abord dans cette chambre, quoi qu’on en dise, une majorité réelle ayant une politique, une direction, une intelligence précise de la situation et des intérêts du pays. Ce qui existe réellement, c’est une certaine confusion où les plus modérés, qui seraient peut-être encore assez nombreux s’ils essayaient de se reconnaître, subissent la loi des radicaux et acceptent souvent sans conviction des lois qu’ils espèrent voir rejetées par le sénat. Il n’y a pas une vraie majorité, et il n’y a pas non plus un gouvernement pour la faire, pour la conduire à l’action. M. le président du conseil, au début de son ministère, a paru avoir, avec son collègue de l’intérieur, cette ambition très légitime de replacer le gouvernement dans des conditions plus fortes, de rallier une majorité parlementaire, Il l’a voulu peut-être ; il semble depuis quelques semaines avoir de moins hautes visées et se borner à vivre comme la chambre, en se soumettant à ce qu’il ne croit pas pouvoir éviter, en se faisant le complice des tristes passions de parti auxquelles il craindrait de résister. Vainement M. le président du conseil cherche à se consoler en allant réciter des harangues à Versailles pour l’anniversaire du serment du Jeu-de-Paume et en se donnant le plaisir de railler agréablement les partisans de la révision de la constitution. Il se moque des révisionnistes parce qu’il les voit peu en faveur, et, en attendant, sur bien d’autres points, il subit la loi du parti ; il livre aux passions républicaines ou radicales et l’indépendance de la magistrature, et l’intégrité de l’armée, et la sûreté de l’industrie. Il se laisse surtout imposer cette politique de guerre religieuse qui poursuit ses médiocres exploits, qui ne trouble pas seulement la France dans sa vie intérieure, qui peut avoir aussi des conséquences extérieures de plus d’un genre dans l’état présent de l’Europe.

Que disons-nous là ? M. le président du conseil n’a-t-il pas cent fois déclaré dans ses discours qu’il ne voulait pas de cette guerre religieuse ? Tout le monde le sait, il ne veut que la paix, et, au besoin, il l’irait dire à Rome ! Il n’y a qu’un malheur, c’est que toutes les fois que le gouvernement renouvelle les déclarations de cette nature, on est à peu près sûr qu’elles vont être démenties, à l’instant même, par les faits, Le gouvernement va défendre le concordat devant les commissions parlementaires, et en même temps il supprime ou suspend par voie d’arbitraire administratif les traitemens des ecclésiastiques reconnus par le concordat. Il proteste de son respect pour les choses religieuses, pour la liberté des croyances, et, hier encore, il accomplit ou laisse accomplir ce dernier acte, le plus répugnant de tous peut-être, le plus blessant pour les esprits honnêtes, — la suppression des aumôniers des hôpitaux. Lorsqu’il y a deux ou trois semaines, un homme aussi instruit que modéré, M. Bérenger, interrogeait le gouvernement au sujet d’une mesure qu’on savait déjà impérieusement réclamée par le conseil municipal de Paris, M. le ministre de l’intérieur répondait avec peu de netteté, — sans décourager pourtant M. Bérenger. Il s’exprimait en homme qui hésitait, qui paraissait sentir l’indignité de l’acte qui se préparait. L’hésitation, si elle existait, n’a pas longtemps duré, et, il n’y a que peu de jours, un arrêté de M. le préfet de la Seine, pris sur la proposition de M. le directeur de l’Assistance publique, a définitivement prononcé la suppression de l’aumônerie dans les maisons hospitalières. Il n’y a plus d’aumôniers, voilà qui est clair ! Peut-on invoquer sérieusement quelque raison de légalité ! Un sénateur qui est, comme M. Bérenger, un savant juriste et un républicain sincère, M. Jouin, a récemment démontré que les décrets de fondation, les lois municipales, faisaient du traitement des aumôniers une dépense obligatoire qui pouvait toujours être rétablie d’office, que dans tous les cas, un simple arrêté préfectoral ne pouvait pas révoquer ce qu’avait fait un décret législatif du gouvernement consulaire. Y avait-il quelque raison morale qui pût être invoquée, ne fût-ce que comme atténuation ? S’il y a un lieu où le prêtre soit bien placé, c’est sans nul doute la maison des déshérités, des malades et des mourans, à qui l’état n’offre pas des secours apparemment pour leur refuser les dernières prières !

Ni la loi, ni les convenances d’aucune sorte n’expliquent ou n’autorisent donc cette suppression des aumôniers des hôpitaux ; mais le conseil municipal de Paris avait parlé, M. le directeur de l’Assistance publique a obéi au conseil municipal, M. le préfet de la Seine a obéi à M. le directeur de l’Assistance publique, et M. le ministre de l’intérieur couvre aujourd’hui de sa responsabilité l’œuvre de l’esprit de secte. Le chef de l’Assistance publique est, il est vrai, un administrateur plein de respect pour la liberté de conscience et aussi plein de ressources ; il a pris en habile homme toutes les précautions nécessaires pour que tout se passe selon la formule. Ainsi, par exemple, qu’un malade ou un mourant désire voir un prêtre, on ne le lui refusera pas : seulement, le malheureux aura à en faire la demande régulièrement, d’une manière authentique, — on ne dit pas si ce sera sur papier timbré ou devant témoins. Alors un employé, muni d’un bulletin détaché d’un registre à souche qui servira au contrôle de l’administration, partira pour la paroisse et il trouvera un prêtre ou il ne le trouvera pas ; le prêtre, à son tour, pourra être retardé, et, quand il arrivera, l’agonisant sera peut-être mort. Ce sera un malheur, voilà tout : la liberté de conscience aura été respectée ! L’administration laïque aura fait son devoir ! Ce directeur de l’Assistance publique est vraiment un homme d’une libéralité extraordinaire. Il va jusqu’à faire une concession que le conseil municipal ne lui pardonnera peut-être pas ; il consent à laisser dire une messe dans l’hospice des vieillards, afin que les bonnes femmes, qui en ont l’habitude, puissent « aller chaque dimanche s’asseoir à l’église à une place toujours la même, » et trouver une « distraction dans leur ennui, une occupation dans leur désœuvrement. » Parlons franchement : ce mépris de la conscience des pauvres, ces manipulations administratives des derniers momens d’une créature humaine ont quelque chose de particulièrement odieux, et parce qu’elles sont une violence cruelle faite aux croyances les plus intimes et parce qu’elles sont une hypocrisie. Si c’est là ce que M. le président de l’union démocratique, d’accord avec ses amis et avec le gouvernement, appelle faire de la république le régime de la paix religieuse, il a une façon particulière de voir les choses et de les caractériser. On fait aujourd’hui la paix religieuse en allumant toutes les passions de la guerre, en mettant la division dans le pays, comme on fait la paix industrielle en préparant l’armée des coalitions et des grèves.

Faut-il donc s’étonner après tout cela que le chef de la religion catholique intervienne par une démarche personnelle, par une sorte d’appel direct à la raison d’un gouvernement livré à de si tristes conseils, à de si dangereux entraînemens ? On ne peut certes accuser le pape Léon XIII de s’être montré impatient et agressif dans ces malheureuses affaires religieuses de notre pays, d’avoir excité au combat ceux qui le reconnaissent comme le chef de leur culte. Depuis le commencement de ce qu’on appelle la « guerre au cléricalisme » et de ce qui, en réalité, est la guerre à l’église catholique tout entière, à l’idée chrétienne elle-même, il a gardé la réserve et la mesure du plus sage politique. Il n’a pas sans doute laissé ignorer les sentimens qu’il éprouvait devant toute cette campagne de sectaires, depuis les décrets sur les congrégations jusqu’à la suppression des traitemens ecclésiastiques et à l’expulsion des aumôniers. Il a mis du moins la plus habile prudence à éviter tout ce qui aurait pu précipiter une rupture, — et les protestations et les manifestations de consistoire et les actes trop bruyans de diplomatie. Il s’est défendu de toute irritation, de toute récrimination même avec des ministres des cultes qui ne respectaient pas toujours en lui le pontife d’une grande religion. Il a opposé à tout une dignité tranquille. Il a d’autant plus d’autorité, — l’autorité de la modération poussée à bout, — le jour où il se sent obligé de sortir de la réserve qu’il s’était imposée jusqu’ici par amitié pour la France.

Il n’y a que quelques semaines, le pape avait chargé M. le cardinal Lavigerie d’une mission qui paraissait avoir fait quelque impression, puisque c’est à la suite de cette mission que M. le président du conseil et M. le garde des sceaux s’étaient empressés d’aller défendre le concordat devant les commissions de la chambre. Aujourd’hui c’est Léon XIII lui-même qui croit de voir intervenir d’une manière plus pressante par une lettre particulière adressée à M. le président de la république. Et qu’on ne parle pas de règles constitutionnelles, de rubriques diplomatiques. Léon XIII a mis en cela le tact et la discrétion qu’il met dans toute sa conduite. Encore une fois, il a voulu éviter l’éclat d’une communication de gouvernement à gouvernement. Que dit le pape à M. Jules Grévy ? On peut aisément le pressentir sans le savoir : il se plaint, avec sa douce fermeté, de tous ces actes, de toutes ces lois, de toutes ces propositions qui, depuis trois ans, atteignent sans cesse ou menacent l’église dans son ministère, dans son existence, dans sa dignité, dans son recrutement. Il ne menace pas, il résume et précise une situation. Il n’est pas moins évident, et c’est ce qui fait la gravité de cette démarche, que la lettre à M. le président de la république est comme un dernier avertissement marquant la limite de la patience du souverain pontife. Léon XIII n’a sûrement pas l’intention de dénoncer le concordat, comme on s’est plu à le dire ; c’est, au contraire, avec le concordat, ce grand acte qui a donné quatre-vingts ans de paix religieuse à la France, qu’il peut avoir victorieusement raison devant le monde. Ce serait un misérable aveuglement de méconnaître l’importance, les conséquences qu’une rupture avec le saint-siège pourrait avoir dans les conditions intérieures de la France ; mais c’est encore plus peut-être au point de vue extérieur que ces incidens prennent de la gravité.

Chose étrange et faite pour frapper tous les esprits clairvoyans ! la France, à l’heure qu’il est, se trouve dans une position pour le moins délicate. Elle a des relations assez difficiles avec l’Angleterre ; elle est cernée en Europe par la triple alliance. Elle aurait pu trouver encore une certaine force, même une force de diplomatie et d’influence dans l’amitié d’un pape d’une modération supérieure, — et c’est à ce moment que nos habiles gouvernans se font un jeu de briser par d’indignes persécutions religieuses avec ce pape, de le rejeter vers l’Europe, vers la triple alliance, vers l’Allemagne, au risque d’ajouter encore à notre isolement. Qu’espèrent-ils donc ? Il est vrai que, pour faire honneur à la politique radicale, ils ont encore la ressource de s’allier avec ceux qui viennent de fêter en plein Paris Garibaldi et la république universelle ! Ce sera sûrement un bon moyen de se remettre en bons rapports avec l’Italie, de calmer les défiances ou les dédains de M. de Bismarck et même de gagner les faveurs de la Russie. Voilà cependant la situation ou nous conduit ce désastreux système de guerre religieuse, et d’où l’on ne peut sortir que par une politique de prévoyante modération digne de la France ! Le mal est fait aujourd’hui, il faut le réparer : il faut tout au moins s’arrêter dans cette voie où, en se payant de grands mots, on ne prépare à notre pays que des mécomptes et peut-être des épreuves nouvelles ! L’Angleterre n’a point aujourd’hui pour sa part l’embarras de ces affaires de religion. Elle est tout entière à d’autres questions qui la préoccupent plus vivement et qui reviennent presque chaque jour sous la forme d’interpellations dans les débats de son parlement. Jamais peut-être les ministres de la reine n’ont été assaillis de plus d’interrogations au sujet de tous les incidens qui peuvent se produire dans le monde, et le plus souvent c’est de la France qu’il s’agit. L’Angleterre se défend sans doute de ce qui ressemblerait à une hostilité préméditée et systématique contre notre pays ; elle ne suit pas moins avec une attention jalouse, avec des mouvemens qu’elle ne déguise guère, tout ce que la France peut projeter ou tenter au Tonkin comme sur les côtes de Madagascar. Elle a, si l’on veut, les impatiences d’une grande nation ombrageuse, et le résultat pour le moment, on ne peut s’y tromper, est que tout ne va pas le mieux du monde dans les rapports des deux pays ou des deux gouvernemens. Il en est ainsi depuis ces malheureuses affaires d’Egypte où notre diplomatie n’a pourtant pas gêné les Anglais, et les malentendus se sont multipliés, les difficultés n’ont fait que s’aggraver à mesure que la France s’est engagée dans toutes ces entreprises coloniales avec lesquelles elle a aujourd’hui à se débattre. Que l’Angleterre doive s’apaiser un jour ou l’autre et revenir à plus de justice pour la France quand elle verra que ces entreprises qu’elle voit si impatiemment ne peuvent nuire ni à ses intérêts ni à sa puissance dans l’extrême Orient, c’est vraisemblable et c’est à espérer. Pour l’instant elle se sent assez agitée, elle passe son temps à nous dire des choses assez dures, à nous prendre en faute au Tonkin comme à Madagascar, à propos du canal de Suez comme dans l’affaire du tunnel de la Manche. Elle voit tout d’un mauvais œil, elle ne supporte pas même d’être contredite dans sa mauvaise humeur, et rien certes ne prouve mieux le danger de résister à un violent courant d’opinion en Angleterre que ce qui vient d’arriver à M. Bright à propos de la célébration de ses noces d’argent parlementaires dans la ville de Birmingham, qu’il représente depuis vingt-cinq ans à la chambre des communes.

Comme la popularité est inconstante ! comme tout peut changer en un moment pour un homme public ! Il n’y a que quelques jours, M. Bright allait fêter à Birmingham le vingt-cinquième anniversaire de son élection ; il était accompagné des sympathies de tous les partis, même des conservateurs, qui tenaient à honorer en lui un des plus éminens personnages parlementaires. La foule l’entourait d’acclamations. Des députations sans nombre lui étaient envoyées avec des adresses inscrites sur des albums somptueusement illustrés, et on lui offrait même, avec son portrait, de riches services de table comme souvenir. Une foule immense et cordiale lui faisait cortège. Ce jour-là, le vieux parlementaire, l’ancien collègue de M. Gladstone au ministère, était dans l’éclat de la popularité ; le lendemain, tout avait changé et les journaux de toutes les nuances, libéraux et conservateurs, rivalisaient de violences, de polémiques injurieuses contre lui ; on le traitait un peu comme un vieux Cassandre qui avait fait son temps et qui n’avait plus qu’à prendre sa retraite. On le couvrait d’ironie et de sarcasmes ; les plus indulgens se bornaient à l’appeler un esprit étroit. Que s’était-il donc passé ? M. Bright avait fait un discours, même plusieurs discours à Birmingham. On lui aurait passé sans doute ses idées humanitaires et toujours quelque peu chimériques sur l’abolition des armées, sur la suppression définitive de tous les tarifs et sur un certain nombre de questions politiques auxquelles on ne s’intéressait guère pour le moment ; mais M. Bright a osé parler de la France avec sympathie en reprochant à certains hommes de n’avoir d’autre politique que de tout envenimer, de vouloir brouiller l’Angleterre avec notre pays. Il a arboré hautement la politique de la paix, de la bonne amitié avec la France. Dès lors, il n’était plus bon à rien ! Du jour au lendemain, il a été déclaré perdu ! Eh bien ! oui, dans bien des affaires, M. Bright peut être chimérique tant qu’on voudra ; il a eu du moins le courage, et ce n’est pas le courage qui lui a jamais manqué, de faire entendre une parole de modération, de raison au milieu des excitations anglaises du jour, d’avouer avec éclat le prix qu’il attache à des rapports de cordialité avec notre pays. Il n’a pas craint d’exprimer la confiance que lord Granville « fera tout ce qui est en sou pouvoir pour ne suivre qu’une conduite judicieuse, — judicieuse en ce qui concerne toutes les nations, bienveillante et amicale vis-à-vis de la France. » C’est son crime, il en a été puni aussitôt par les polémiques acerbes qui le poursuivent depuis les ovations éphémères qu’il a reçues à Birmingham.

Ce qui a surtout choqué ou irrité le sentiment anglais, c’est l’opinion que M. Bright a exprimée avec son éloquence un peu âpre sur deux questions autour desquelles on a fait beaucoup de bruit à Londres depuis quelque temps. La première de ces questions qui se rattache aux affaires égyptiennes est celle du canal de Suez, de la création éventuelle d’un second canal à travers l’isthme. Les Anglais, maintenant qu’ils sont à peu près maîtres de l’Egypte, ne cachent plus leur désir violent de mettre la main sur cette grande route maritime des Indes. Ils iront au besoin, ils le répètent tous les jours, jusqu’à ouvrir un autre canal ; ils sont prêts à tous les sacrifices pour atteindre leur but. Or, c’est sur ce point que M. Bright n’a pas craint de parler librement à ses compatriotes un peu oublieux. Il leur a rappelé que, si le canal de Suez s’est fait autrefois, c’est malgré l’opposition de lord Palmerston, sans que les Anglais aient contribué pour 5 livres au capital primitif de la compagnie, par l’énergie d’un Français, M. de Lesseps, et il s’étonne qu’aujourd’hui on parle légèrement de sacrifier des millions de livres et des milliers d’existences humaines pour s’emparer d’une œuvre dont on aurait empêché la réalisation si on l’avait pu. Quant à un second canal, il a soutenu sans hésitation que, si cette œuvre nouvelle était nécessaire, elle devait être entreprise « avec la France, non contre elle, » que vouloir agir d’autorité, sans respecter les intérêts français, sans accord préalable, c’était « soumettre la cordiale amitié des deux peuples, déjà si ancienne, à une tension aussi peu désirable que hautement dangereuse. » On n’a pas pardonné au vieux libéral de parler ainsi de ce qui est aujourd’hui l’objet des plus ardentes ambitions anglaises, surtout de traiter avec quelque dédain les « armateurs et spéculateurs » qui s’efforcent d’imposer au gouvernement une politique de rupture avec la France dans les affaires d’Egypte ; mais ce qui a peut-être encore plus irrité certains Anglais, c’est l’opinion fort libre et assez ironique que M. Bright a exprimée au sujet des irritations et des inquiétudes que soulève l’idée du tunnel sous-marin de la Manche. Chose à remarquer ! c’est surtout parmi les militaires que cette idée rencontre l’opposition la plus vive. Lord Wolseley, il y a quelques mois, et tout récemment le commandant en chef de l’armée, le duc de Cambridge, se sont montrés devant la commission parlementaire du tunnel les adversaires résolus du passage sous-marin et ils n’ont pas caché les raisons de leur opposition. Ils ont prétendu qu’une communication de ce genre pouvait exposer l’Angleterre à un péril d’invasion, que dans tous les cas elle impliquait la construction de coûteux ouvrages de défense à Douvres, la transformation de l’état militaire, l’organisation d’une force permanente assez sérieuse pour pouvoir toujours faire face au danger. A la vérité, on ne voit pas bien comment le danger pourrait être aussi grave que le disent des militaires si compétens, par quels procédés une armée entière cheminant sous les eaux s’ouvrirait un passage au-delà de la Manche, ou de quelle manière on pourrait s’emparer de l’ouverture du tunnel pour déboucher tranquillement et s’établir militairement à Douvres. Il faudrait un ensemble de circonstances si exceptionnelles, si favorables que, si elles se rencontraient, une descente en Angleterre serait tout aussi réalisable aujourd’hui. M. Bright s’est élevé avec une verve un peu libre contre les craintes chimériques des « grandes autorités militaires, » des soldats troublés dans leur sommeil par des rêves d’invasion, et il a énergiquement mis en lumière l’intérêt d’une communication dont l’Angleterre après tout peut profiter encore plus que la France. M. Bright a eu le courage d’avouer ses opinions et de braver les passions qui semblent régner dans certaines sphères anglaises. On lui a répondu en essayant de tourner contre lui le sentiment national un peu excité pour cette affaire du tunnel de la Manche, comme pour l’affaire du canal de Suez. Et cependant, en cela, M. Bright a parlé en vrai politique, et au fond, selon toute apparence, le ministère ne pense pas autrement que lui sur les relations nécessaires des deux pays. Après tout, si la France est intéressée à s’assurer l’amitié de la nation anglaise, l’Angleterre a aussi son intérêt à garder l’amitié de la France, et ce n’est pas la peine de faire tant de bruit pour quelques questions qui n’atteignent en rien la grandeur britannique.

CH. DE MAZADE.