Chronique de la quinzaine - 31 mai 1894

Chronique n° 1491
31 mai 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.


La quinzaine qui vient de s’écouler a été mauvaise. Le ministère Casimir-Perier a été renversé dans les conditions les plus imprévues : à force d’aller au feu, il a fini par être touché et, bien que la blessure ait été légère, il s’est brusquement retiré de l’arène. Quelques jours auparavant, M. Spuller rappelait, dans un discours prononcé en province, qu’en cinq mois d’existence le ministère avait eu à répondre à 25 questions et à 22 interpellations. À ce régime les plus vaillans et les meilleurs s’usent vite. La crise ministérielle a duré dix jours : elle a finalement ramené un cabinet Casimir-Perier sans M. Casimir-Perier, d’où il est permis de conclure que ce cabinet est le seul qui soit en rapport avec la situation parlementaire et avec l’état d’esprit du pays. Comme il arrive assez souvent, le ministère est tombé le lendemain d’un grand succès. On a pu voir, une fois encore, qu’il était plus facile de faire face à un danger annoncé d’avance et prévu qu’à un incident inopiné, même minime. Les radicaux, après tant d’échecs, avaient cru trouver l’occasion de prendre leur revanche. Un journal avait publié une lettre adressée confidentiellement parle nonce aux évêques, au sujet de l’application de la loi sur les fabriques. Les conseils de Mgr Ferrata n’offraient rien d’incorrect en eux-mêmes, et l’intention qui les dictait était excellente. Le nonce n’avait oublié qu’une chose, à savoir qu’il est un agent diplomatique, et que, représentant du Saint-Siège à Paris, accrédité auprès du gouvernement de la République, il ne peut et ne doit avoir de rapports directs qu’avec le ministre des Affaires étrangères. Jamais, sous aucun de nos gouvernemens antérieurs, une intervention du nonce auprès des évêques n’a été tolérée. On a dit à la tribune que le fait était sans précédens, ce qui était inexact : les précédens sont, au contraire, assez nombreux depuis le commencement du siècle, et ils ont toujours été traités suivant les mêmes principes et dans le même esprit. Il n’y avait donc pas lieu de s’émouvoir outre mesure d’un écart de zèle que les radicaux seuls prenaient au tragique, alors qu’il suffisait de le prendre au sérieux. C’est ce que le gouvernement s’est contenté de faire. M. Casimir-Perier a télégraphié à notre ambassadeur au Vatican pour se plaindre d’un procédé inadmissible, et il n’a pas tardé à obtenir du nonce lui-même la promesse formelle que le fait ne se reproduirait plus. Que fallait-il davantage ? M. Casimir-Perier a déclaré l’incident clos, et la Chambre a partagé son sentiment.

Mais il était impossible de séparer l’incident lui-même de la situation générale, et c’est d’ailleurs ce que personne ne voulait faire, ni à l’extrême gauche, ni sur les bancs du gouvernement. Les radicaux soutenaient que, si le nonce s’était laissé entraîner à une démarche incorrecte, la responsabilité en revenait à la faiblesse du ministère à l’égard de la droite cléricale. Ils voyaient là une manifestation nouvelle de cet « esprit nouveau », affirmé à la tribune par M. Spuller, et dont ils ont tiré beaucoup plus de conséquences à leur avantage, que le gouvernement ne l’a fait lui-même au profit d’une politique d’apaisement et de conciliation. Ils montraient le pape, qui ne se contentait pas de régner, mais qui encore gouvernait chez nous par son intervention auprès du clergé. Le gouvernement aurait été en effet bien coupable s’il avait mérité tous ces reproches. Mais il a suffi à M. Casimir-Perier de lire à la tribune une dépêche adressée par lui à notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, longtemps avant la lettre du nonce, pour montrer combien ils étaient mal fondés. Jamais les principes sur lesquels repose un gouvernement laïque n’avaient été fixés d’une main plus ferme. Il s’agissait déjà, dans cette dépêche, de l’application de la loi sur les fabriques. M. Casimir-Perier maintenait le droit de l’État de régler seul cette matière, mais il ne se refusait pas, lorsque tout le monde se serait soumis à la loi et que celle-ci aurait subi l’épreuve de l’expérience, d’écouter les observations des intéressés sur les défauts qui auraient pu s’y manifester, et d’en tenir compte. S’élevant à un point de vue plus général, M. le Président du Conseil donnait l’assurance qu’un clergé respectueux de toutes nos lois trouverait auprès du gouvernement de la République appui et protection contre des attaques injustes et passionnées. Le ton de la dépêche était net et péremptoire, plus que ne l’est ordinairement celui des dépêches diplomatiques, et M. Casimir-Perier l’a encore accentué par sa lecture à la tribune. L’effet sur la Chambre a été immense, et, à un moment même, les radicaux n’ont pas pu s’empêcher d’applaudir. La victoire du gouvernement a été complète, écrasante, et l’atmosphère parlementaire a paru dégagée des nuages qui l’obscurcissaient depuis quelques jours. Le ministère semblait consolidé, et pour longtemps.

C’était une illusion de le croire : quatre jours plus tard, le ministère tombait. Il est vrai de dire qu’il n’avait pas posé nettement la question de cabinet, et que la Chambre n’a peut-être pas très bien compris la portée de son vote. Peut-être aussi M. Casimir-Perier a-t-il abandonné la partie trop vite. Après tant de marques de confiance que la Chambre lui avait données, un vote de surprise ne l’atteignait pas. De quoi s’agissait-il, d’ailleurs ? Les syndicats des ouvriers des chemins de fer étaient sur le point de tenir à Paris leur Congrès annuel. Les compagnies donneraient-elles à leurs ouvriers les facilités nécessaires pour s’y rendre ? Le gouvernement a promis de le leur conseiller. Tout semblait fini, et M. Jonnart descendait déjà de la tribune lorsqu’on lui a demandé si, comme cela semblait logique, l’État accorderait à ses propres ouvriers les mêmes facilités. M. Jonnart a répondu que non, parce que les ouvriers de l’État, payés par le budget, étaient des espèces de fonctionnaires, et qu’on ne saurait tolérer, ni leur organisation en syndicats, ni leur participation à des Congrès qui ne sont d’ailleurs que des instrumens de guerre sociale. Soyons juste : la thèse de M. Jonnart est défendable, mais elle aurait mérité d’assez longs développemens. Il est difficile de faire comprendre à une Chambre qu’on trouve la loi sur les syndicats professionnels bonne pour les compagnies privées, ou contre ces compagnies, et mauvaise pour ou contre l’État, lorsque celui-ci se livre exactement à la même industrie que celles-là. Si on allait au fond des choses, il faudrait condamner l’intrusion de l’État dans un domaine qui n’est pas le sien. Pourquoi se fait-il entrepreneur de transports ? Est-ce là son affaire ? Est-ce là son rôle ? Mais, s’il se fait entrepreneur, pourquoi n’accepte-t-il pas le droit commun qu’il a lui-même imposé aux autres ? C’est, dit-on, que ce droit commun a les plus graves inconvéniens. Il est difficile de comprendre que ces inconvéniens soient moindres pour les Compagnies que pour l’État. Au surplus, on a toléré que les ouvriers des fabriques de l’État, fabriques de tabac et d’allumettes, se syndiquassent, et, si les ouvriers des chemins de fer sont des fonctionnaires ou peuvent leur être assimilés, n’en est-il pas de même de ceux-là ? Toutes ces objections, ces confusions, ces contradictions se sont présentées en foule à l’esprit de la Chambre, et y ont jeté un grand trouble. M. Jonnart a fait de courageux, mais de vains efforts pour ramener les esprits qui s’égaraient de plus en plus. Les socialistes exultaient ; les radicaux s’empressaient de mettre à profit une chance aussi heureuse pour eux ; le centre montrait de l’hésitation ; la droite royaliste et intransigeante n’en montrait aucune et conformait résolument son attitude à celle de l’extrême gauche. Deux ordres du jour ont été déposés, l’un par M. Millerand, l’autre par M. de Ramel : conjonction des extrêmes. Le gouvernement a déclaré qu’il les repoussait l’un et l’autre. Il ne restait plus que l’ordre du jour pur et simple : il a été rejeté par 25 voix de majorité. Aussitôt les ministres ont quitté la salle des séances, avec trop de hâte assurément, car rien n’était encore irréparable. Un troisième ordre du jour pouvait être présenté et voté ; mais il aurait fallu, pour cela, l’intervention et la présence du gouvernement, et le gouvernement n’y était plus. La Chambre, livrée à elle-même, après avoir refusé la priorité à l’ordre du jour de M. Millerand, a voté celui de M. de Ramel. Il n’y en avait pas d’autre, et cette considération a suffi à beaucoup de députés novices. Conclusion : le gouvernement de M. Casimir-Perier, ce gouvernement qui ne vivait, d’après les radicaux, que de ses complaisances envers la droite cléricale, a été renversé par un ordre du jour venu de cette même droite cléricale, et voté par les radicaux. M. Millerand s’y était ouvertement rallié.

C’est peut-être trop s’attarder sur ces détails : qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Les circonstances dans lesquelles est tombé le ministère Casimir-Perier ont moins d’importance que sa chute elle-même. Il ne faut pourtant pas oublier l’empressement des socialistes à s’attribuer tout l’avantage de la victoire, sous prétexte qu’il s’agissait, dans l’espèce, d’une question où les intérêts des ouvriers se trouvaient opposés à ceux des patrons. Vive la commune ! Vive la révolution sociale ! ont-ils crié après la proclamation du vote. Ils ne pouvaient pas contenir leur joie. Les radicaux, plus politiques, songeaient déjà au lendemain avec quelque anxiété. Le ministère Casimir-Perier avait été un gouvernement modéré. Sans doute, il n’avait pas duré bien longtemps ; mais M. Casimir-Perier, digne héritier d’un nom illustre, avait manifesté avec un relief vigoureux les caractères principaux qui distinguent l’homme d’État, un esprit simple et droit, un caractère ferme et résolu, une éloquence nette, précise et concise, qui produisait grand effet sur la Chambre, enfin l’humeur égale d’un homme toujours prêt et dispos. Il avait donné le sentiment, et presque la sensation de ce que doit être un gouvernement. Il fallait faire oublier tout cela, sinon comment la Chambre se résignerait-elle à accepter, soit un ministère radical, soit plus modestement un ministère de concentration républicaine à base radicale ? Les radicaux préféraient, bien entendu, la première solution ; toutefois, faute de mieux, ils se rabattaient sur la seconde. En attendant, ils répandaient l’opinion que le ministère Casimir-Perier était mort de consomption naturelle, logique, inévitable, et que le seul fait surprenant était qu’il eût pu vivre aussi longtemps. Bien loin d’amoindrir les mérites de son chef, ils les reconnaissaient très haut et les auraient même volontiers exagérés pour mieux montrer qu’un gouvernement modéré n’était pas viable, puisque M. Casimir-Perier n’avait pas pu le faire vivre. Quant à recommencer l’épreuve avec des élémens d’ordre moindre, qui pouvait y songer ? En somme, M. Casimir-Perier avait pu faire illusion pendant quelques mois ; mais dans la Chambre actuelle, il n’y avait pas la matière d’un gouvernement homogène, — à moins pourtant qu’il ne fût radical : encore n’en était-on pas bien sûr. La majorité républicaine se partageait en plusieurs fractions dont aucune n’était assez forte pour s’imposer aux autres. Il fallait donc s’entendre, se faire des concessions réciproques, renoncer aux gouvernemens à caractère tranché, et revenir, vaille que vaille, à la vieille routine de la concentration. M. Léon Bourgeois, puis M. Peytral, puis M. Brisson, ont été appelés à l’Elysée.

Les modérés accepteraient-ils sans mot dire ce jugement sommaire porté sur la situation ? On n’a pas eu à le craindre longtemps. Ils se sont réunis au Palais-Bourbon, et se sont trouvés d’accord, à la quasi unanimité des membres présens, pour repousser toute idée d’un cabinet de concentration. Les républicains de gouvernement, — c’est le nom qu’ils se donnent, — ont voté un ordre du jour ainsi rédigé : « Le groupe, rendant hommage aux grands services rendus aux idées et aux principes de gouvernement républicain par le ministère Casimir-Perier, se déclare résolu à ne soutenir qu’un gouvernement qui, par sa composition et son caractère, lui donnera les mêmes garanties. » Il était difficile d’être plus clair et de parler plus à propos. Du coup, le cabinet de concentration est devenu impossible, et tous les efforts qui ont été faits depuis pour le constituer ont été inutiles. M. Bourgeois a déclaré à M. Carnot qu’il n’avait ni l’autorité nécessaire pour présider un ministère de ce genre, ni la majorité indispensable pour faire vivre un cabinet purement radical. Il consentait bien à entrer dans une combinaison formée suivant l’un ou l’autre type, mais non pas à y attacher son nom et à en prendre la responsabilité. Cette réponse a été la monnaie courante dont tous les radicaux appelés à l’Elysée ont payé la bonne volonté de M. le Président de la République : ils se sont récusés l’un après l’autre, spectacle édifiant et instructif. Jamais l’impuissance d’un parti ne s’était manifestée avec une plus grande force d’évidence. Les radicaux n’auront plus désormais le droit de dire qu’ils sont en mesure de prendre le pouvoir et de l’exercer, mais qu’on ne le leur a pas proposé. Ils n’ont d’autre ressource que de se plaindre de leurs chefs qu’ils accusent de timidité et de défaillance, ou encore de M. Carnot, dont ils commencent à suspecter la bonne foi. Ils auront beau dire, le fait est là, manifeste, et le pays ne s’y trompera pas : les radicaux se sont dérobés.

Cette attitude devrait, ce semble, leur imposer l’obligation de laisser vivre tranquille, au moins pendant quelque temps, le ministère que vient de former M. Dupuy ; mais nous parierions volontiers que, dès aujourd’hui, ils entreront en campagne contre lui, soit par des escarmouches sur les flancs, soit par une charge à fond. M. Dupuy a du courage, il l’a montré à plus d’une reprise ; il en aura besoin pour repousser les assauts qui l’attendent et mener à bonne fin son entreprise. Il a choisi ses principaux collaborateurs dans la jeunesse de la Chambre, et plusieurs d’entre eux n’ont guère plus de 30 à 35 ans : il a sans doute voulu par ce moyen prendre une sorte d’hypothèque sur l’avenir et se créer une clientèle pour longtemps. C’est toute une promotion de nouveaux ministres qui entre sur la scène politique, avec la confiance d’y faire bonne figure. La plupart des jeunes collaborateurs de M. Dupuy ont pour eux le talent, l’instruction et le caractère : nous souhaitons qu’on leur donne le temps d’acquérir l’expérience. Quant à M. Dupuy, on n’a pas oublié qu’il a le premier, dès l’ouverture de la Chambre actuelle, apporté à la tribune le programme d’une politique modérée. Il s’est attiré par là, de la part des radicaux, des rancunes que les derniers incidens n’ont sans doute pas atténuées, et par contre-coup la confiance des modérés. Ce sont eux qui, après sa chute, l’ont élevé au fauteuil de la présidence, et tout porte à croire qu’à la tête du gouvernement, c’est encore en eux qu’il trouvera son plus solide appui.

Avant même qu’il fût constitué, on assignait au nouveau cabinet une tâche qui ne sera pas facile à remplir. Si nos ministères tombent souvent mal à propos pour nos affaires intérieures, ils le font toujours pour nos intérêts au dehors. Demander à un gouvernement qui dure six mois, et auquel on ne laisse pas une minute de réflexion et de liberté, de lutter à armes égales avec les gouvernemens étrangers, c’est exiger l’impossible. Les autres gouvernemens ont une diplomatie stable, permanente, qui procède toujours dans le même esprit et dans le même sens, et dont rien ne dérange le développement calme et patient, parce qu’ils sentent que le temps est à eux. Nous n’en sommes pas là, il s’en faut même de beaucoup : aussi marchons-nous de déceptions en déceptions tandis que les autres vont de succès en succès. Tout le monde, chez nous, en a éprouvé le triste pressentiment lorsqu’on a appris, le jour même où M. Casimir-Perier tombait du pouvoir, que l’Angleterre et l’État indépendant du Congo venaient de conclure une convention africaine, et surtout lorsque, le lendemain, on en a connu les termes. Cette convention constitue pour nous un échec incontestable, échec que nous aurions probablement pu éviter. Depuis deux ans, nous étions en négociation avec l’État indépendant du Congo, et nous avions tout intérêt à nous entendre avec lui, même au prix de quelques sacrifices. On doit dès maintenant regarder l’État du Congo comme une colonie belge : il est donc notre voisin en Afrique et en Europe, double raison pour nous de vivre en bonne intelligence avec lui. Bien qu’il couvre en Afrique des territoires immenses, si on le juge d’après sa doublure européenne, c’est-à-dire d’après la Belgique, c’est un petit État, et nous avons intérêt à soutenir les petits États contre ceux qui sont déjà trop grands et à nous en faire des alliés. Notre tort a été de ne pas le comprendre ; l’Angleterre a été plus habile. L’arrangement qu’elle vient de signer n’est pas une œuvre improvisée. Il est certain que le roi Léopold a négocié simultanément avec Paris et avec Londres, et c’est après avoir constaté qu’il ne pouvait pas se mettre d’accord avec nous qu’il s’est tourné résolument d’un autre côté. Mais avait-il le droit de conclure la convention du 12 mai ?

La convention du 12 mai contient une clause qui appelle tout d’abord notre attention. L’État du Congo cède à l’Angleterre une bande territoriale de 25 kilomètres de large entre le lac Tanganyka et le lac Albert-Edouard. Cette bande n’est cédée qu’à titre de bail, mais les journaux belges prennent soin de nous dire qu’il faut assimiler ce bail à celui qui a mis l’île de Chypre sous la dépendance de l’Angleterre, et l’Herzégovine et la Bosnie sous celle de l’Autriche : en d’autres termes il s’agit d’une cession déguisée, et mal déguisée. Or, les traités antérieurs nous donnent un droit de préemption sur les territoires de l’État du Congo ; celui-ci ne peut donc pas en disposer sans nous les avoir offerts. Ce qui s’applique au tout s’applique à la partie : ce qui s’applique à la cession, s’applique à un bail sans terme. Il y a là une interprétation au moins contestable du contrat passé avec nous en 1885. Il est vrai que l’État du Congo a reçu en compensation de vastes territoires. Il les a aussi reçus à bail ; c’est la forme adoptée dans cette étrange convention, à laquelle on ne peut pas reprocher la banalité, car elle introduit dans les usages du droit des gens des innovations tout à fait originales. Et ce n’est pas la seule. Si l’État du Congo cède, sans même nous en avertir, des territoires sur lesquels nous avons des droits éventuels, l’Angleterre va plus loin ; elle cède ce qui ne lui appartient pas du tout, elle dispose généreusement du bien d’autrui. En tout état de cause, cette manière de procéder serait faite pour surprendre, mais elle surprend plus encore lorsqu’on songe que les territoires en question ne sont pas res nullius : ils appartiennent à l’Egypte. En vertu de quel droit et de quel titre l’Angleterre est-elle devenue l’héritière de l’Egypte dans le Haut-Nil ? L’Egypte avait conquis autrefois ces provinces, et elle les aurait sans doute occupées de nouveau si l’Angleterre, après avoir réorganisé son armée, lui en avait laissé la libre disposition. Mais elle ne l’a pas voulu. Elle reste en Egypte pour la paralyser sur le Haut-Nil et l’empêcher d’y reprendre ses positions. Elle monte dans cette intention la garde à Ouadi Halfa. Au bout d’un certain temps, elle s’est mise à considérer les territoires du Haut-Nil comme tombés en déshérence et maintenant elle en dispose. Il est bien vrai que les Égyptiens n’y ont pas fait depuis une douzaine d’années acte de présence ; mais, si cela suffit pour leur faire perdre de vieux droits de possession, on comprend avec peine comment ces droits ont pu passer aux Anglais, qui n’y ont jamais mis les pieds.

Le but de l’Angleterre a été double. Elle a voulu d’abord, réalisant dans la mesure du possible la gigantesque conception de M. Cecil Rhodes, relier ses possessions du sud de l’Afrique à ce qu’elle appelle sa zone d’influence sur le Nil. Du Cap en Egypte, elle est chez elle : il n’y a qu’une intersection sans importance, le lac Tanganyka, dont les eaux sont, au surplus, neutralisées. Tel est le premier objet qu’elle a poursuivi. Le second a été de nous barrer la route du Haut-Nil, où nous pouvions et devions même arriver un jour prochain en remontant l’Oubanghi. Les agens de l’État du Congo nous avaient précédés, ils nous avaient montré la voie, nous n’avions qu’à les suivre. Qu’a fait l’Angleterre ? Elle a disposé des territoires qu’elle craignait de voir tomber entre nos mains. Elle a par un premier bail cédé au roi Léopold le bassin du Bar-el-Ghazal jusqu’à la rive gauche du Nil, et par un second, tout le long de cette rive jusqu’au lac Albert, une bande de territoire d’environ 150 kilomètres de large.

Il y a toutefois une différence entre ces deux baux. Le premier est fait pour le roi Léopold et pour ses successeurs ; l’Angleterre ne se réserve de le rompre que si, par le fait d’un changement de souveraineté, l’État du Congo venait à nous échoir un jour en vertu de notre droit de préemption. Le second est passé personnellement avec Léopold, et prendra fin à sa mort : nouveau motif pour les Belges de souhaiter une longue vie à leur roi. En ce qui nous concerne, cette distinction n’a pas d’importance. L’Angleterre a voulu constituer un État tampon entre nous et les provinces égyptiennes sur lesquelles elle a jeté son dévolu, et elle l’a constitué au moyen de l’État du Congo. Nous aurions pu nous servir des Belges contre elle ; elle s’est servie des Belges contre nous. Voilà le but évident et le résultat de la récente convention. C’est, dit-on, la première affaire dont notre nouveau gouvernement aura à s’occuper. C’est du moins à ce sujet qu’aura lieu sans doute la première interpellation à laquelle il devra répondre. Une interpellation sur le même objet s’est déjà produite à Londres, et nous craignons qu’elle ne soit d’une conclusion plus facile que celle qui est annoncée au Palais-Bourbon.

Depuis quelques jours, les nouvelles de Belgrade présentent l’état de la Serbie comme absolument révolutionnaire. Le roi Alexandre vient de faire un nouveau coup d’État ; il en avait déjà fait un l’année dernière, et tout porte à croire qu’il en fera d’autres avant l’année prochaine. Mais il serait injuste d’en attribuer toute la responsabilité au jeune souverain. L’année dernière, il avait été inspiré par son ancien précepteur, M. Dokitch, et il avait alors été bien conseillé. Depuis, M. Dokitch est mort, et Alexandre est retombé sous l’influence de son père, le roi Milan, personnage trop connu de l’Europe pour qu’il soit utile de faire son portrait. Pourquoi Milan a-t-il quitté brusquement les plaisirs de Paris et est-il rentré à Belgrade ? C’est ce qu’on n’a pas très bien compris au premier moment. La médisance, établissant sur le passé des conjectures assez vraisemblables, a fait courir le bruit qu’il avait besoin d’argent. Que ne donnerait-on pas à Belgrade pour se débarrasser de lui ? Il semblait pourtant que la Serbie devait être à l’abri d’un retour offensif de l’insatiable prodigue. En 1891, lorsqu’une situation à tous égards embarrassée avait amené Milan à monnayer tous ses droits et prérogatives, il avait renoncé argent comptant à la tutelle de son fils mineur, à son grade de général, et même à sa qualité de sujet serbe. Cette renonciation avait été formulée dans une lettre adressée aux. Régens, et communiquée par eux à la Skouptchina. Celle-ci, au heu de se borner à en prendre acte, avait cru mieux faire en la convertissant en loi. La loi avait besoin de la sanction des Régens ; elle a été sanctionnée par eux. Il ne restait qu’à payer à Milan une somme de 2 millions. La Skouptchina, justement défiante comme l’événement l’a prouvé, hésitait à inscrire la somme au budget : elle a été fournie par la Russie. Pour sauver les apparences, l’avance a été faite par la banque de Saint-Pétersbourg Volga-Kama, qui a pris hypothèque sur les biens de la famille des Obrénovitch, ou plutôt du roi Alexandre. L’hypothèque n’avait aucune valeur juridique, mais cela importait peu : on n’avait pas à Saint-Pétersbourg l’intention de jamais réclamer l’argent donné. On se contentait de l’engagement du roi Milan de ne plus remettre les pieds en Serbie, promesse qui avait été faite dans des termes tels que tout autre se serait considéré comme tenu d’honneur à s’y conformer. Mais Milan n’a pas de ces scrupules, et il l’a montré.

Si on a cru d’abord qu’il venait à Belgrade pour arracher à ses anciens sujets une nouvelle subvention, on s’est aperçu assez |vite que ses projets avaient une autre portée. Sa présence sur le territoire serbe étant déjà une violation de la loi, le ministère radical présidé par M. Grouitch a immédiatement donné sa démission. Le roi Milan s’attendait à cette résolution ; il l’aurait provoquée au besoin. Son dessein était, en effet, de déclarer une guerre à mort au parti radical et de le remplacer au pouvoir par les libéraux, ou mieux encore par les progressistes. Aussi, en allant de Paris à Belgrade, s’était-il arrêté à Vienne, et s’était-il fait suivre du ministre serbe dans cette ville, M. Simitch. M. Simitch n’est pas un homme politique, c’est un diplomate : toutefois, il appartient au parti libéral. Très dévoué à la famille royale, et plus particulièrement à la reine, des sentimens de loyalisme l’ont peut-être poussé à se jeter dans une aventure dont il n’a pas tardé à comprendre le danger. Nommé président du Conseil, l’histoire anecdotique de son court ministère est des plus curieuses. C’est à peine si on l’a aperçu à Belgrade. Il n’a eu que le temps de comparaître devant la Skouptchina pour y lire son programme de gouvernement, et il allait faire suivre cette lecture de celle du décret de clôture de la session, lorsque l’assemblée, saisissant prestement le joint, a voté contre lui une motion de blâme. Ce début était peu encourageant. M. Simitch s’attendait bien à rencontrer des difficultés intérieures, mais il espérait trouver de l’appui au dehors, et, pour plus de sûreté, il est allé le solliciter lui-même. Il s’est rendu de Belgrade à Vienne, puis à Rome où il a négocié avec le Vatican pour l’établissement en Serbie de la hiérarchie catholique, puis de nouveau à Vienne, où le gouvernement autrichien a trouvé que sa présence se prolongeait beaucoup. Il aurait surtout désiré aller à Saint-Pétersbourg, mais le tsar lui a fait dire qu’il ne le recevrait pas, et qu’il refusait de s’occuper des affaires de Serbie aussi longtemps que le roi Milan resterait dans le pays. M. Simitch n’avait plus qu’à revenir à Belgrade, ce qu’il a fait après un mois d’absence. Là, dès la première réunion du conseil des ministres, il s’est aperçu qu’il n’était pas d’accord avec ses collègues sur l’attitude à prendre à l’égard des partis, et notamment des radicaux. Il rêvait la conciliation et l’apaisement ; les autres ministres, inspirés par Milan, rêvaient déjà, ou plutôt préparaient des violences. M. Simitch a donné sa démission, et il a repris tranquillement à Vienne son poste de diplomate. Son équipée était terminée.

A-t-elle été pourtant aussi insignifiante que les apparences pourraient le faire croire ? Rien n’est moins sûr. Le gouvernement autrichien affecte de ne pas s’occuper des affaires de Serbie. Il déclare très haut n’être pour rien dans la résolution du roi Milan, pas plus, d’ailleurs, qu’il n’a approuvé jadis celle du prince Ferdinand, lorsque celui-ci est allé occuper le trône de Bulgarie. En réalité l’Autriche poursuit dans les Balkans, avec beaucoup de discrétion dans la forme, mais avec une très grande ténacité dans le fond, une politique inspirée par de vieilles traditions, soutenue par une admirable persévérance, et dont le succès prend chaque jour plus de consistance. Le Danube, aujourd’hui, est jusqu’à son embouchure un fleuve autrichien. La Roumanie, gouvernée par un Hohenzollern, suit les inspirations de la triple-alliance. La Bulgarie, gouvernée par un Cobourg, obéit à celles du cabinet de Vienne. Reste la Serbie, le seul point où l’influence russe se fasse encore sentir. L’Autriche tient essentiellement à garder ce petit pays dans sa main. Elle a besoin d’y être forte, ne fût-ce que pour l’empêcher de devenir lui-même trop fort. Elle n’oublie pas, en effet, que les trois quarts des Serbes sont sur son propre territoire, et qu’ils pourraient un jour ou l’autre, cédant à l’instinct de la race et aux entraînemens du principe de nationalité, sortir de son orbite et graviter autour de Belgrade pour former la Grande Serbie. Chacun de ces petits royaumes des Balkans aspire à jouer un jour le rôle du Piémont, et à réaliser à son profit l’unité de sa race. Il est assez naturel que l’Autriche surveille ces tendances et les contrarie adroitement. C’est ce qu’elle ne manque pas de faire, et elle a trouvé dans le roi Milan un agent capricieux et fantasque, mais utile, de la politique qui sert si bien ses intérêts. On commence à comprendre ce que Milan est allé faire en Serbie, et il y a peu de jours encore on le disait assez ouvertement à Belgrade : peut-être le dit-on moins aujourd’hui que la terreur règne sur le pays. En 1882, Milan a signé avec l’Autriche une convention secrète, en vertu de laquelle les deux parties s’engageaient, non seulement à ne pas fomenter d’agitation l’une chez l’autre, mais à se donner un concours réciproque contre cette agitation. Il ne faut pas oublier que la Bosnie était alors insurgée. Milan promettait de livrer aux autorités austro-hongroises les agitateurs bosniaques qui passeraient la frontière ; en échange, l’Autriche s’emploierait à assurer à la Serbie les conquêtes qu’elle pourrait faire et à maintenir l’intégrité de son territoire. Sur cette assurance, Milan est parti hardiment en guerre contre la Bulgarie. On sait de quelle façon les choses ont tourné. Battu à Sliwnitza, Milan a été poursuivi l’épée dans les reins par le prince Alexandre de Battenberg ; mais, à peine celui-ci avait-il mis le pied sur le territoire serbe que le comte Khevenhueller, ministre d’Autriche, s’est interposé et a déclaré au prince Alexandre que, s’il faisait un pas de plus, les troupes autrichiennes entreraient en Serbie au secours des troupes serbes. Le prince Alexandre a dû se contenter de sa gloire ; quant à Milan, il était sauvé. Ces événemens se passaient en novembre 1885. L’Autriche avait rempli exactement les obligations du traité. Or ce traité, ayant été fait pour douze ans, est sur le point d’arriver à son échéance. Le roi Milan tenait naturellement à ce qu’il fût renouvelé. M. Simitch a-t-il réussi dans cette entreprise ? Nous l’ignorons, mais ce qui est hors de doute, c’est que, livrée à elle-même, la Serbie ne s’y serait jamais prêtée.

En tout cas, Milan ne pouvait pas compter pour cela sur le concours du parti radical, car les tendances de ce parti sont nettement favorables à la Russie. Il en est d’ailleurs à peu près de même du parti libéral, et c’est à tort qu’on établit souvent entre l’un et l’autre, du moins à ce point de vue, une distinction un peu arbitraire. Tous les vieux partis en Serbie ont des tendances russes, et le parti libéral est le plus ancien de tous. C’est le parti conservateur par excellence : il se compose des classes relativement riches et éclairées et du haut clergé. Son chef a été longtemps et est toujours M. Ristitch, l’ancien régent. Quant au parti radical, ce serait une erreur de croire, d’après l’étiquette, qu’il ressemble, même de très loin, à ceux qui, dans l’Europe occidentale, reçoivent la même dénomination. Le parti radical comprend le pays presque tout entier ; il englobe les quatre cinquièmes de la population. Ces radicaux, qui ont pour eux les gros bataillons, sont plus particulièrement les paysans : ils vivent avec les popes des campagnes et s’appuient sur le clergé inférieur. Ils représentent une force immense, et ils en ont pris conscience. Le roi Milan n’a pas cessé de les combattre, mais n’est pas encore parvenu à les abattre. Il a inventé contre eux le parti progressiste, création artificielle et officielle, infime minorité composée d’hommes dévoués à sa personne et ayant lié plus ou moins leur fortune a la sienne. Ceux-ci, qui ont pour chef M. Garachanine, ne sont rien que par l’appui de la couronne, et naturellement la couronne n’a jamais trouvé en eux un appui solide. Eux seuls ont triomphé des derniers événemens : les libéraux se sont contentés de ne pas protester contre un coup d’État qui ne les visait pas directement. Quant aux radicaux, ils ont fait entendre de partout les protestations les plus énergiques, et Milan a aussitôt entamé contre eux une lutte d’extermination. Il est difficile de prévoir ce qui sortira de ce conflit. Depuis 1888, toutes les fois que le pays s’est prononcé, il l’a fait en faveur des radicaux, et ses sentimens ne sont certainement pas changés. D’autre part Milan a brûlé ses vaisseaux ; il s’est mis hors la loi ; il a engagé et il poursuivra l’aventure sans aucun ménagement. Il a en main la force administrative, politique et militaire, et il exercera par là sur les électeurs la plus formidable pression qu’on ait encore vue en Serbie, et même ailleurs. Or des exemples nombreux ont prouvé qu’une pression aussi violente n’est pas sans produire quelque effet.

Le nouveau président du Conseil, M. Nicolajewitch, ministre de l’intérieur, est un homme encore jeune, actif et entreprenant. Ancien radical, il s’est brouillé avec son parti, et n’en est que plus ardent à le traquer. Mais, pour le moment, ni M. Nicolajewitch, ni ses collègues n’ont grande importance ; le roi Milan est tout. Il a toujours aimé la mise en scène et n’hésite pas à donner de sa personne, c’est une justice à lui rendre, du moins dans les conflits purement politiques. Il a, si l’on veut, le courage civil ; seulement, il l’emploie mal. Son premier acte a été de faire signer par son fils un oukase qui le réintègre dans tous ses droits : supprimer une loi par un simple décret n’est qu’un jeu pour lui. Le décret en question a été promulgué le jour de Pâques, qui a sans doute paru bien choisi pour manifester cette nouvelle résurrection. Pourtant l’opinion s’est émue, les journaux se sont récriés : Milan a confisqué ces journaux. Ceux-ci en ont appelé à la justice, et ils ont trouvé des juges à Belgrade. Les tribunaux ont levé la saisie et déclaré l’oukase du jour de Pâques illégal et inconstitutionnel. La Cour de cassation a décidé en dernière instance dans le même sens. On pense bien que le roi Milan ne s’est pas arrêté pour si peu de chose : il a abrogé la constitution de 1888, dont il était pourtant le père, et il a rétabli celle de 1869, constitution purement autocratique, au nom de laquelle il a supprimé la liberté de la presse et subséquemment toutes les autres. En vertu du pouvoir discrétionnaire qu’il s’est arrogé, il a pratiqué des coupes sombres dans toute l’administration, soit politique, soit judiciaire, et il fait planer sur le pays tout entier une menace à laquelle personne n’est sûr d’échapper. On a imaginé un complot afin de justifier des arrestations. Évidemment l’exemple de son voisin a séduit le roi Milan : il a pensé qu’il ne devait pas être plus difficile de réduire les Serbes que les Bulgares. L’épreuve seule dira s’il a raison. Peut-être l’emportera-t-il : il est possible aussi que, dans ces pays à civilisation encore arriérée, mais pleins d’une énergie parfois violente, une révolte du sentiment national brise brutalement la dictature et le dictateur. Quant à l’Europe, elle assiste impassible en apparence à ce duel entre Milan et son peuple ; mais, de la part de deux puissances au moins, cette impossibilité ne saurait être synonyme d’indifférence. Le jour où la prépondérance autrichienne aura été imposée à la Serbie, le traité de Berlin ne sera pas éloigné d’avoir produit toutes ses conséquences. Une digue puissante et sans fissure aura été opposée à l’action de la Russie dans les Balkans. Tout au plus son influence s’exercera-t-elle encore sur un seul point, à Cettinié, où le prince Nicolas, enserré de tous les côtés, aura de la peine à échapper à l’étreinte. On se tromperait donc si on ne voyait dans l’entreprise du roi Milan que l’audace d’un aventurier à bout de ressources. Qu’il ait agi spontanément, ou qu’il ait obéi à quelque suggestion inavouée, peu importe : ce n’est pas seulement son jeu qu’il joue, il se contente de tenir les cartes.

FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant,

F. BRUNETIERE.

---