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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1889

Chronique n° 1371
31 mai 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

Bien habile serait assurément celui qui porterait du regard les obscurités de notre état politique, et on pourrait ajouter de l’état politique de l’Europe. Bien fin qui verrait clair dans toutes les contradictions et les confusions du temps, qui pourrait dire ce qui se prépare un peu partout, dans notre pays d’abord, — ce qui arrivera au lendemain de cette éblouissante exposition dont le succès reste la grande affaire du jour, l’attrait universel, sans être une solution.

Nos chambres, il est vrai, ont repris leurs travaux au Luxembourg comme au palais Bourbon ; elles ont retrouvé la parole après un mois de silence, et elles se sont remises à discuter. Elles discutent même beaucoup et sur la loi militaire et sur le budget et sur toute sorte de lois qu’elles ont laissé traîner depuis des années, qu’elles se hâtent d’expédier aujourd’hui au pas de course ; mais on sent que le bruit de ces discussions s’éteint dans le vide, que ce que font et disent nos chambres ne répond plus à la réalité, qu’il se forme par degrés une situation passablement obscure encore sans doute, pourtant assez nouvelle. On sent qu’il y a des combinaisons épuisées, des programmes percés à jour, des déclamations qui laissent l’opinion sceptique ou indifférente, une politique qui est au bout de son règne, dont les représentans, usés dans l’action, vont jouer leur dernière partie, ce qui arrivera d’ici à quelques mois, aux élections prochaines, ce que produira réellement le scrutin inévitable d’où doit sortir une assemblée nouvelle, on ne peut pas le savoir encore ni même le prévoir par approximation : ce ne sera peut-être pas beaucoup mieux, à en juger par la confusion des idées, ce sera dans tous les cas autre chose. Pour le moment, ce qui est bien clair, c’est qu’avec cette session, il y a une ère qui s’achève, c’est qu’à l’abri de l’exposition et des fêtes dont Paris retentit, tout se prépare et s’organise pour l’énigmatique drame électoral. Cette préoccupation unique, elle est visible partout, et dans les circulaires que les ministres adressent à leurs fonctionnaires, pour les former à l’obéissance sous les ordres des préfets chargés de les conduire au combat, et dans ces discussions mêmes des chambres qui semblent n’avoir d’autre objet que de parler au pays qu’on sent ébranlé. On se perd en vaines démonstrations pour relever une influence en déclin et se refaire une attitude devant le suffrage universel. On se flatte encore de ressaisir ce pays désabusé et incertain, sans s’apercevoir qu’il échappe de toutes parts, qu’il est fatigué de vieux programmes et de vieilles tactiques de parti, qu’il n’aspire qu’à sortir d’une situation mise à mal. Que lui donnera-t-on pour le désarmer et le rallier ? Est-ce cette loi militaire pour laquelle on a récemment réclamé l’urgence au sénat et dont on se promet peut-être de faire un appât électoral ? Est-ce le budget que la chambre des députés discute, qui, en dépit de tous les euphémismes et de tous les optimismes, reste le monument de l’imprévoyance de dix années, le résumé des abus de la fortune de la France ? On verra bien ce qui en sera.

Étrange destinée que celle de cette loi militaire qui revient sans cesse pour n’aboutir jamais ! Depuis quelques années elle a passé par toutes les phases, par toutes les vicissitudes d’une discussion sans fin. Elle a fait quatre ou cinq fois déjà le voyage du Luxembourg au palais Bourbon, du palais Bourbon au Luxembourg. Le Sénat, il faut lui rendre cette justice, se fait un devoir de résister autant qu’il le peut à des entraînemens sans prévoyance, de rectifier, de corriger, d’atténuer, au moins dans les détails, une loi à la fois dangereuse et inutile. Malheureusement, ce qu’il fait, les députés se hâtent de le défaire ; puis le Sénat est obligé de recommencer son travail de révision, de rétablir ce qui a été supprimé, de supprimer ce qui a été rétabli par une obstination frivole. Il vient de se livrer une fois de plus à cette œuvre ingrate, destinée peut-être à rester vaine jusqu’au bout. Il a fait ce qu’il a pu, malgré l’opposition de quelques-uns des membres du gouvernement, de M. le président du conseil, de M. le ministre de l’intérieur, qui ont cru devoir intervenir pour défendre le bon plaisir de la chambre des députés. A parler franchement, où donc était la nécessité de cette loi disputée, remaniée, sur laquelle on n’est pas arrivé jusqu’ici à s’entendre ? La meilleure preuve qu’elle n’était point nécessaire, c’est qu’elle est encore à faire, au moins à terminer, puisqu’il faut qu’elle fasse un dernier voyage au palais Bourbon et surtout qu’elle en revienne. C’eût été, on le reconnaîtra, une étrange manière de procéder s’il y avait eu une nécessité pressante, avérée, si la défense nationale eût été réellement en péril, si la puissance militaire de notre pays eût dépendu de la loi nouvelle. La France, depuis cinq ou six ans, aurait eu plus d’une fois le temps de périr pendant qu’on discutait !

La vérité est que cette prétendue réforme n’avait rien de nécessaire, que la loi de 1872 qui a été préparée avec une bien autre maturité, qui a établi d’ailleurs le service universel et obligatoire, suffisait à tout, que cette loi a donné à la France un instrument puissant, une armée fidèle, instruite, disciplinée, prête à remplir tous ses devoirs. S’il y avait dans la loi de 1872 des lacunes, des défectuosités révélées par l’expérience, rien n’était plus facile que de les réparer. On le pouvait sans toucher à une organisation éprouvée dont on est obligé de reconnaître l’énergique efficacité, sans prolonger pour l’armée une incertitude pénible, toujours périlleuse. La vérité évidente, palpable, est encore que la loi nouvelle n’a rien de commun avec les intérêts militaires, qu’elle procède d’un calcul politique, d’une fausse idée de démocratie compliquée d’une idée de secte, et que, sans être nécessaire, elle ne tient même pas ce qu’elle promet. On parle sans cesse du service de trois ans, seul moyen d’avoir le nombre, de l’utilité qu’il peut y avoir à faire passer toute la jeunesse française sous le drapeau, à lui donner une instruction sommaire ; mais ce service, déjà insuffisant dans une partie de l’armée, n’existe même pas. Il ne sera nécessairement pour beaucoup d’hommes que de quelques mois, et avec un service de plus en plus abrégé, on aura les cohues qui ne sont pas la force et des cadres insuffisans, même avec les lois qu’on fait pour retenir les sous-officiers. On parle de l’égalité, de l’obligation de la caserne pour tous ! Mais cette égalité n’existe pas. Il y a des dispenses inévitables, des inégalités dans la durée comme dans la nature du service, des nécessités d’intérêt social qu’on ne peut éluder sans porter une irréparable atteinte aux études, à la puissance morale et intellectuelle du pays. De sorte que pour des promesses trompeuses, pour de faux calculs de popularité, on risque de désorganiser l’armée ; on tente une expérience contre laquelle M. le maréchal Canrobert s’est élevé avec sa vieille autorité, avec une mâle émotion, que M. le général Billot a justement appelée redoutable, qu’il a caractérisée en disant que c’était « un saut dans l’inconnu. » Et c’est ce que M. le président du conseil, qui s’y entend, appelle une loi réclamée et attendue par le pays !

Au fond, c’est bien évident, le secret, le dernier mot de la loi nouvelle, de cet enrôlement universel, ce n’est pas l’intérêt militaire : c’est d’abord sans doute une passion aveugle et vulgaire d’égalité, c’est encore plus, s’il est possible, la passion de secte, le besoin jaloux d’étendre les obligations militaires à tous ceux qui sont attachés à la vie religieuse. C’est ce qu’on appelle faire une loi laïque ! Le sénat admet encore quelques exceptions, quelques atténuations assez modestes ; la chambre n’admet rien, elle veut tout prendre sans distinction, sans excepter les missionnaires, ni même les jeunes gens qui se consacrent à l’enseignement dans nos écoles d’Orient. Elle poursuit jusque dans le domaine militaire la guerre religieuse, et, ce qu’il y a’ de plus curieux, c’est que le gouvernement lui-même, dans ce conflit, se met avec la chambre contre le sénat. M. Bardoux, dans un sentiment de prévoyance patriotique, a demandé une exemption en faveur des novices des congrégations religieuses qui se vouent à l’enseignement dans nos écoles du Levant et sont les propagateurs de notre langue. Rien n’était plus justifié à cette heure même où l’influence française est attaquée, cernée de toutes parts, et si l’amendement de M. Bardoux devait trouver un défenseur naturel, c’était, certes, M. le ministre des affaires étrangères. Pas du tout, c’est au contraire M. le ministre des affaires étrangères, qui, sans y être obligé, on ne sait pourquoi, est intervenu contre ces modestes et utiles serviteurs de la France que M. Bardoux a voulu laisser à leur mission. M. le ministre des affaires étrangères, il est vrai, peut-être sans y songer, s’est condamné lui-même en avouant que, s’il restait dans son devoir diplomatique, s’il n’avait « à envisager que les intérêts politiques de la France dans l’Extrême-Orient, en Syrie et en Afrique, » il serait embarrassé. L’aveu est vraiment naïf et pour le moins imprévu ; mais alors de quoi donc est occupé M. le ministre des affaires étrangères ? Il semblerait résulter de son langage qu’il peut oublier ce qui se passe en Orient, les difficultés que rencontre l’influence française, pour ne se souvenir que de ce qui se passe au palais Bourbon outre radicaux et opportunistes.

Voilà qui est rassurant pour nos intérêts extérieurs ! Le Sénat a, fort heureusement, pris sous sa protection les cliens de M. Bardoux, un leur accordant l’exemption demandée pour eux ; il a ajouté une atténuation à quelques autres atténuations, et il a fini par voter une loi qui, sans être bonne, est moins mauvaise que celle qu’il avait reçue du palais Bourbon, dont la chambre, à son tour, fera maintenant ce qu’elle voudra, qu’elle renverra peut-être encore une fois au Luxembourg. Étrange situation, où l’impuissance des pouvoirs publics eu conflit peut seule arrêter aujourd’hui au passage une loi qui n’est certainement faite ni pour garantir notre puissance militaire, ni pour rassurer les consciences troublées, ni pour inspirer confiance à l’opinion française !

Est-ce par le budget, par une politique réparatrice dans les finances, que les républicains radicaux et opportunistes de la chambre comptent se recommander devant le prochain scrutin et ramoner le pays ? Ici c’est une vraie bataille, une bataille étourdissante de millions tourbillonnant dans une discussion où sont entrés tour à tour les orateurs les plus divers de l’opposition et du gouvernement : M. Amagat avec un vigoureux et redoutable esprit d’analyse, M. Keller avec une sévère droiture, M. d’Aillières avec une sûreté habile, le rapporteur général du budget, M. Budeau, le ministre des finances M. Bouvier, avec toutes les complaisances de l’optimisme officiel. On sent que les uns et les autres font leurs comptes devant le pays qui jugera, non sans être obligé d’abord de payer. Malheureusement, M. Amaqat. M. Keller ont trop raison ; ce serait être dupe d’une singulière illusion que de voir l’ordre, l’économie, la prévoyance dans ce budget qui reste plus que jamais un budget d’attente. Que M. le rapporteur Burdeau, M. le ministre Rouvier se plaisent à réhabiliter tout à coup la politique financière suivie depuis dix ans, — cette politique qui est justement un des griefs les plus sérieux du pays ; qu’ils mettent tout leur art à pallier les déficits, à faire apparaître des ombres d’amortissement, des mirages d’équilibre, ù laisser entrevoir des plus-values, des améliorations prochaines, soit : c’est un procédé connu. Tout ce qu’on peut dire, tout ce qu’on peut déployer d’artifice ne détruit pas ce fait cruellement simple : c’est que depuis dix ans le budget des dépenses s’est gonflé sans mesure, que la dette non-seulement de l’état, mais des départemens, des communes, n’a cessé de s’accroître, que les déficits croissans, successifs ne sont couverts ou plutôt dissimulés que par des emprunts toujours nouveaux, que là où l’emprunt est toujours ouvert, sous toutes les formes, l’amortissement n’est qu’un mot dénué de sens, une mystification.

On peut expliquer, interpréter, jouer avec les chiffres : les faits sont toujours les faits, le résultat reste ce qu’il est, — l’aggravation indéfinie des dépenses publiques et de la dette. — Mais, remarque-t-on, rien ne s’arrête en ce monde, tout marche, même les dépenses ; il y a des travaux utiles à poursuivre, des écoles à élever, des armemens à compléter pour garantir la sécurité nationale ! Qu’est-ce que cela prouve ? La question n’est pas de tout immobiliser par un système de médiocre économie peu digne d’une grande nation. La question est de mettre la prévoyance dans ce qu’on fait, de mesurer les dépenses aux ressources dont on dispose, de ne pas jeter un milliard dans des constructions d’écoles pour plaire à un fanatisme de secte, de ne pas prodiguer les millions pour des chemins de fer électoraux, de réserver le crédit pour les jours de crise qui peuvent éclater à l’improviste. C’est précisément ce qu’on n’a pas fait, et c’est parce qu’on ne l’a pas fait, parce qu’on ne paraît pas même disposé à le faire, que la situation reste obscure, à peine voilée par l’éclat d’une exposition dont la France peut être fière sans en être plus rassurée pour le lendemain. C’est parce que l’optimisme et l’infatuation règnent dans le monde officiel que le pays, marchant aux élections, demeure inquiet d’une politique qui ne lui promet rien de ce qu’il demande, — ni l’ordre dans les finances, ni la paix morale.

Tandis que notre Exposition se déploie dans ses splendeurs séduisantes et que nos partis se débattent dans leur stérilité brouillonne, les affaires de l’Europe ont leurs bons et leurs mauvais jours, leurs incidens et leurs contrastes. Des galas à Berlin pour recevoir le roi Humbert, et des grèves un peu partout, en Westphalie, en Silésie, en Bohême comme en Lombardie. Des entrevues princières, des fêtes royales ou impériales, des détresses populaires, c’est l’histoire du jour : elle est pas précisément nouvelle, elle est toujours instructive. Elle révèle le fond des choses, les sentimens qui s’agitent, les secrets mobiles des politiques.

Le roi Humbert d’Italie est donc allé à Berlin, accompagné de son jeune héritier, le prince de Naples, de son premier conseiller, M. Crispi, et des officiers de sa maison. Le conseil municipal de Berlin avait, à la vérité, montré quelque parcimonie dans les préparatifs de la réception ; le bourgmestre a réparé tout cela par des complimens. L’héritier de Victor-Emmanuel a été reçu dans la capitale de l’empire avec éclat, même avec une pompe trop visible, trop méthodique pour n’être pas un peu calculée. Il a revêtu pour la circonstance, pour faire honneur à son hôte impérial, l’uniforme de hussard allemand. Il a passé des revues à Tempelhof ; il a visité des casernes, l’exposition d’hygiène et les monumens. Il a été harangué et acclamé. Il a échangé avec l’empereur Guillaume l’inévitable toast. Bref, rien n’a été négligé à Berlin pour enguirlander le roi Humbert, qui à son retour, en repassant par Francfort, s’est plu à dire, dans son enthousiasme, que les Italiens et les Allemands « ne formaient désormais qu’une même famille. » Et M. Crispi, lui aussi, a eu sa part des honneurs. Il a été fêté par le chancelier, fêté par les représentans du parlement. Il a proclamé, comme son souverain, l’indestructible intimité des deux peuples, la pérennité de l’alliance. M. Crispi, il est vrai, n’a pas toujours parlé ainsi, et il n’y a pas déjà tant d’années qu’il disait, en plein parlement italien, aux ministres du roi Humbert : « Nous sommes des alliés pour exécuter la volonté des autres et non pas comme d’égaux à égaux. Nous sacrifions les principes de notre révolution en abandonnant l’amitié des peuples, et, au lieu d’être les défenseurs des nationalités, nous nous faisons les gendarmes d’une nouvelle sainte-alliance. » Un nouveau député, M. Imbriani, le lui a rappelé l’autre jour dans la Chambre de Home. Évidemment M. Crispi n’en est plus à penser ce qu’il disait il y a quelques années. Ce qu’il reprochait aux autres, il le trouve tout simple, il a été illuminé depuis qu’il est au pouvoir. Il a fait son voyage de Canossa, — et on conviendra bien que la destinée a des jeux bizarres. Ainsi, voilà M. Crispi, qui était autrefois un révolutionnaire ardent, l’ami de Mazzini, le compagnon de Garibaldi, l’adversaire du libéral Cavour, et qui aujourd’hui introduit ni plus ni moins l’Italie dans cette nouvelle sainte-alliance dont il parlait avec indignation. Tout arrive, cela est certain, c’est peut-être même plus vrai que jamais !

Ce n’est pas que cette excursion récente du roi Humbert en compagnie de son premier ministre ait par elle-même rien d’extraordinaire, rien qui puisse éveiller les susceptibilités d’une autre nation. Le roi d’Italie a reçu l’an dernier à Rome la visite de l’empereur Guillaume, il lui rend aujourd’hui sa visite à Berlin. C’est la démarche la plus naturelle de courtoisie, ou si l’on veut un échange tout simple de politesses entre des souverains allies. Le malheur est que ce voyage en apparence si simple a soulevé aussitôt toute sorte de questions et ne laisse pas d’avoir été marqué par des incidens, par des manifestations qui lui ont donné ou auraient pu lui donner un étrange caractère. Qu’y a-t-il de vrai, par exemple, dans le bruit qui a couru un moment du passage du roi Humbert par Strasbourg dans son voyage de retour en Italie ? Le gouvernement italien s’est hâté, dit-on, de faire déclarer par sa diplomatie que le roi Humbert n’avait jamais eu l’intention d’aller à Strasbourg. D’un autre côté, cependant, il est bien certain que le journal officiel d’Alsace, qui ne dit rien sans autorisation, a annoncé l’arrivée prochaine des deux souverains, que des préparatifs avaient été faits, que le maire de Strasbourg avait déjà rédigé ses proclamations. Il faut bien qu’il y ait eu quelque chose. Le plus vraisemblable est que l’empereur Guillaume aura pu faire la proposition au roi Humbert comme pour donner plus d’éclat à leur intimité, que le roi Humbert surpris n’aura pas osé refuser d’abord, mais que plus tard, à la réflexion, M. de Bismarck, sentant le danger de cette démonstration offensante à l’égard de la France, aura détourné le coup de tête. Ce n’est pas arrivé, cela aurait pu arriver si le chancelier l’eût voulu, et on avouera bien que, si la présence de l’empereur Guillaume à Strasbourg n’a rien d’extraordinaire, la présence à ses côtés du roi qui règne à Milan et à Venise eût été pour le moins un spectacle inattendu ; c’eût été pour le coup la démonstration sensible, criante de la subordination de l’Italie, la réalisation brutale du mot de M. Crispi : « Nous sommes des alliés pour exécuter la volonté des autres ! »

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les journaux italiens ont imaginé après coup cette puérile plaisanterie d’attribuer la nouvelle du voyage de Strasbourg à une manœuvre de bourse, à la malveillance française, — car il est bien entendu que, dans tout ce qui arrive, c’est toujours la France qui est la grande coupable. Si le traité de commerce a été dénoncé, c’est la France qui a tout fait ! S’il y a un peu partout, en Autriche comme en Espagne, des congrès catholiques qui gênent M. Crispi par leurs revendications, c’est la France qui a donné le signal ! S’il a été question d’un passage du roi Humbert par Strasbourg, c’est la France qui a tout inventé ! On n’a pas besoin de chercher si loin et de se mettre en frais d’imagination. Le seul fait certain est que l’Italie est la première victime de la situation qui lui a été créée, où tous les bruits s’accréditent aisément parce qu’on sent que tout est possible, où l’on voit bien ce que l’Allemagne peut gagner à compromettre l’Italie, mais où l’on ne voit pas quel avantage a l’Italie à se laisser compromettre. La seule chose évidente, c’est que pour un rêve de grandeur chimérique, pour une alliance onéreuse, les chefs officiels de la politique du Quirinal ont tout sacrifié, les finances, le commerce, les relations les plus naturelles, la liberté extérieure de leur pays. Ils sont entraînés aujourd’hui, pressés par des engagemens dont ils subissent le poids sans en profiter, par des dépenses qu’ils ont multipliées pour des armemens ruineux et, inutiles, par des crises économiques ou sociales qu’ils ont suscitées ou aggravées. C’est la conséquence d’une situation faussée et violentée. Il en sera ainsi jusqu’au jour où l’Italie, se ressaisissant elle-même, redemandera à ceux qui la gouvernent une politique moins asservie aux vaines combinaisons, dégagée de toutes les solidarités périlleuses, uniquement occupée de sauvegarder son indépendance réelle et ses intérêts. Et bien des Italiens commencent à le sentir !

On peut se faire un moment illusion avec des fêtes, des réceptions royales et des complimens entre princes ou ministres. Malheureusement, les peuples ne vivent pas de fêtes, d’ovations savamment ménagées aux souverains en visite, et pour la puissante Allemagne comme pour l’Italie, il y a des réalités avec lesquelles il faut toujours compter. Il y a des intérêts, des souffrances, des aspirations populaires, des fermentations qu’on n’apaise pas avec des toasts à la force des armées. Berlin a pu être en fête l’autre jour pour la réception du roi Humbert j’mais en même temps, depuis quelques semaines, la Westphalie se trouvait envahie par des grèves redoutables de toute la population des mines. Le travail a été interrompu au point d’entraver l’activité de l’industrie. Le mouvement ne s’est pas d’ailleurs borné à la Westphalie ; il a éclaté on Silésie, il s’est même étendu jusque sur le territoire autrichien, en Bohême. Ces grèves ne se sont point passées partout sans violences ; elles ne laissent pas cependant d’être organisées savamment par des chefs habiles à diriger ces agitations, à soutenir les revendications ouvrières. Elles ont pris assez d’importance pour que l’empereur Guillaume ait cru devoir s’en mêler, parlant tour à tour aux délégués des ouvriers et aux patrons avec un mélange de bienveillance et de menace. M. de Bismarck se flatte toujours, il est vrai, de remédier à ces fermentations populaires par son socialisme d’état, et au moment même où les dernières grèves éclataient, il pressait devant son parlement le vote d’une loi sur les retraites des ouvriers, sur les invalides du travail. Le chancelier, qui est intervenu de sa parole en prétendant qu’il n’y avait pas de temps à perdre, que l’année prochaine on n’aurait peut-être pas autant de loisirs, le chancelier a Uni par avoir sa loi. Le mouvement gréviste ne semble pourtant qu’à demi apaisé ; il a surtout cela de redoutable qu’il peut être une force pour le socialisme déjà puissant en Allemagne, — assez puissant pour peser dans les élections en dépit de toutes les lois répressives. — En Italie, c’est bien autre chose. Ce n’est pas seulement dans les Pouilles, en Sicile ou en Sardaigne, que la misère conduit à une sorte d’anarchie locale. Dans une partie de la Lombardie, depuis quelque temps une véritable insurrection agraire a éclaté. Les paysans se sont soulevés, proférant des cris de mort contre les propriétaires, saccageant les maisons, se livrant à ce qu’un journal piémontais appelle des « scènes d’horreur sauvage. » Il a fallu envoyer des troupes qui ont dû faire usage de leurs armes. Le sang a coulé, et le malheur est que cette espèce de sédition servile s’explique d’elle-même par la misère dans laquelle vivent depuis longtemps ces populations.

On a eu les fêtes de Berlin ; et voici la contre-partie, la réalité, — les grèves de Westphalie, les scènes meurtrières de la Lombardie. On n’est peut-être pas au bout, et, pour rétablir la paix sociale, il y aurait sans doute une politique plus efficace que celle des alliances d’ostentation, des appareils militaires qui, en épuisant les peuples, ressemblent à une menace perpétuelle pour la tranquillité du monde.

Les affaires de la régence ne vont pas toutes seules au-delà des Pyrénées. Il ne s’agit ici, sans doute, ni de grèves dans les mines comme en Allemagne, ni de troubles agraires comme en Italie, ni surtout de fracas royaux ou impériaux déguisant des négociations suspectes. Les affaires de l’Espagne n’ont pas moins pris, depuis quelques jours, pour d’autres causes, un caractère assez grave ou assez vif. Les conflits entre le ministère et les partis se sont singulièrement envenimés. Les incidens violens se sont succédé rapidement dans le congrès, surprenant et déconcertant le gouvernement. La confusion s’est mise un peu partout, si bien qu’il a fallu recourir à un de ces expédiens de circonstance qui ne décident rien, qui sont tout au plus un répit, la suspension temporaire des cortès ; tout a fini provisoirement par un décret d’ajournement que le président du conseil, M. Sagasta, a obtenu de la reine pour se tirer d’embarras.

C’est un peu en réalité la conséquence de toute une situation qui ne date pas d’hier, sans doute, qui ne paraissait pas même trop compromise il n’y a que quelques jours, mais qui s’est vite aggravée. Le fait est que le président du conseil, M. Sagasta, qui est au pouvoir depuis la mort du roi Alphonse XII, qui a été et est encore le ministre invariable de la régence, a vécu jusqu’ici d’expédiens et d’artifices. Placé entre une coalition de toutes les fractions libérales qui forment sa majorité, sans être toujours d’accord entre elles, et une opposition conservatrice qui s’est patriotiquement abstenue de toute hostilité déclarée contre lui, sans abdiquer ses opinions, il ne s’est soutenu depuis trois ans qu’à force de dextérité. C’est le triomphe personnel de M. Sagasta d’avoir réussi à sortir à peu près intact de toutes les crises qui se sont succédé, tantôt en modifiant partiellement son cabinet, tantôt en faisant des concessions aux plus impatiens de ses alliés, le plus souvent en louvoyant et en temporisant. C’est fort bien comme tactique. Il en résulte seulement que M. Sagasta, tout en restant maître du pouvoir, n’est jamais sûr de rien. Par ses concessions aux libéraux, ses alliés, même aux républicains qui s’efforcent de l’entraîner en l’appuyant, il a fini par pousser à bout les conservateurs ; par les ménagemens qu’il est obligé de garder comme chef de gouvernement, comme ministre de la monarchie, il indispose ses alliés prompts à s’émanciper. Joignez à cela les questions qui divisent les partis même en dehors de la politique, les ressentimens personnels, les passions ou les ambitions impatientes : avec ces élémens discordans, on peut toujours s’attendre à de l’imprévu, à des surprises de discussion, à des dissidences ou des défections de majorité, à des conflits sans cesse renaissans.

L’imprévu a éclaté cette fois à l’occasion d’une question politique et d’une question économique qui se sont trouvées réunies par le hasard des circonstances et qui ont suffi pour mettre le feu ou le désarroi dans le parlement. La question politique est ni plus ni moins une proposition de rétablissement du suffrage universel en Espagne. Au fond, M. Sagasta ne se fait peut-être point illusion sur les dangers de cette réforme, sur les difficultés qu’elle peut créer à la monarchie et les crises qu’elle peut susciter ; mais il s’est engagé ou il s’est cru engagé. Il a inscrit le suffrage universel dans son programme, comme le gage le plus décisif donné à ses alliés les démocrates et les républicains. Il ne s’est pas fait scrupule d’écarter bien d’autres réformes, il ne s’est pas cru libre d’ajourner celle-ci, qui n’est pas la moins périlleuse, et il a présenté un projet qui était sur le point d’être discuté. Malheureusement, au moment même où l’on allait aborder le suffrage universel, est survenue une autre question, qui n’est pas moins grave pour le pays, qui touche à tous les intérêts économiques de l’Espagne. Il s’agit d’une proposition faite par le parti conservateur et tendant à rétablir des tarifs de protection pour l’agriculture, à élever les droits sur les céréales, à chercher enfin dans ces ressources nouvelles de quoi combler le déficit du budget. Que les conservateurs, préoccupés depuis longtemps des intérêts agricoles du pays, aient vu de plus, dans leur proposition, une diversion habile, un moyen d’occuper le congrès, de détourner ou d’ajourner la discussion sur le suffrage universel, c’est possible ; il est certain, dans tous les cas, que la proposition était de celles qui devaient inévitablement provoquer une scission dans la majorité ministérielle, parmi les libéraux, dont bon nombre partagent les opinions des conservateurs sur la nécessité d’une politique de protection agricole : C’est ce qui est arrivé en effet. La proposition de M. Villaverde, appuyée par M. Canovas del Castillo, a trouvé des partisans dans la majorité ; et, ce qu’il y a d’assez caractéristique, c’est que ceux qui se sont prononcés pour la politique de protection sont précisément les hommes les plus marquans parmi les libéraux du parlement : un ancien ministre, M. Gamazo, le général Lopez Dominguez, le général Cassola, M. Montero-Rios, le président même du congrès, M. Martos, qui a pris ouvertement et vivement parti contre le gouvernement. De là la gravité de la situation qui s’est immédiatement produite, où conservateurs et libéraux dissidens ont paru faire campagne ensemble. Malgré tout, le ministère a refusé de se laisser imposer une politique protectionniste. Il a tenu tête à l’orage, et il a fini par retrouver sa majorité, par avoir la victoire du scrutin ; mais les divisions des libéraux venaient d’éclater, les passions s’étaient enflammées. L’irritation était surtout extrême contre le président du congrès, M. Martos, que les ministériels accusaient de défection, et, lorsqu’on a voulu revenir au suffrage universel, il était évident que les esprits n’avaient plus assez de calme pour discuter une question aussi grave, qu’on était en pleine crise.

Qu’est-il arrivé en effet ? Les séances qui ont suivi dans le congrès n’ont plus été que des scènes presque révolutionnaires. A peine le président, M. Martos, a-t-il paru sur son siège, il a été assailli d’objurgations et d’outrages par la majorité même qui l’avait élu. Vainement il a essayé de ramener la paix, de faire respecter son autorité, il n’a pu dominer le tumulte, et l’appui même qu’ont paru lui donner les conservateurs, n’a servi qu’à enflammer l’émeute parlementaire. On voulait forcer M. Martos à donner sa démission, il s’y est refusé, et c’est à peine s’il a pu échapper sain et sauf à la bagarre. Devant cette situation violente, créée après tout par ses amis, M. Sagasta n’a trouvé rien de mieux que de recourir à l’autorité royale ; il a couru à Aranjuez, où la reine-régente venait de s’établir avec le jeune roi pour la saison de printemps, et il est revenu avec un décret d’ajournement qu’il s’est empressé de porter au congrès. C’est bien pour le moment, la bataille est suspendue dans le palais législatif ; mais le chef du cabinet espagnol est dans cette alternative de prolonger indéfiniment le congé qu’il vient de donner au congrès ou de se retrouver en face des mêmes conflits de partis, des mêmes passions qui ne semblent pas près de désarmer. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, si les libéraux ministériels qui ont fait tout ce bruit et ont provoqué la suspension des cortès avaient voulu servir les conservateurs en les aidant à ajourner toute discussion sur le suffrage universel, ils ont réussi. Le suffrage universel est maintenant ajourné, au moins à une autre session. Tout ce que M. Sagasta peut espérer de mieux, s’il réunit de nouveau les chambres aujourd’hui, c’est d’obtenir le vote du budget. La situation ne reste pas moins obscure et difficile pour tout le monde, pour le ministère, pour le parlement, — pour la régente elle-même, dont la popularité toutefois demeure seule intacte au milieu de ces mêlées des partis espagnols.


CH. DE MAZADE.