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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1889

Chronique n° 1372
14 juin 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

C’est le mot d’ordre de ces mois d’été. On vit dans le tourbillon des plaisirs, des fascinations et des beaux spectacles. Certes, si pour le bien et l’honneur du pays, il ne fallait que des fêtes, des galas, une bonne volonté hospitalière, des visites flatteuses, des cortèges officiels, des ovations en voyage, des discours et des complimens, tout serait pour le mieux. Rien ne manque au succès de cette Exposition qui se confond avec le Centenaire en le faisant un peu oublier. La tour Eiffel et les fontaines lumineuses éclipsent les manifestations politiques et les apothéoses factices des grands hommes inconnus. C’est l’Exposition qui est l’attrait, la grande affaire, ce n’est pas Baudin au Panthéon !

M. le président de la république, on ne peut que se plaire à le dire, est le premier à donner le signal des réceptions, des promenades dans ce monde opulent et charmant du Champ de Mars, et comme dans ses visites il est souvent accompagné de la bonne grâce dans la simplicité, il est sûr d’être bien accueilli. Il voyage aussi, il est allé récemment dans le Pas-de-Calais, dans le Nord, où il a prononcé quelques discours, où il en a surtout entendu beaucoup. Pour le moment, il n’a que faire en province, son rôle est d’être le maître des cérémonies de la France, le ministre de l’hospitalité française : il le remplit avec aisance, sans affectation. Les étrangers, de leur côté, ne manquent pas au rendez-vous, et un des premiers visiteurs a été le prince de Galles arrivé tout dernièrement avec sa famille. Voilà qui est étrange. Le prince de Galles est vraiment un homme plein de courage, pour ne pas dire de témérité, qui n’a pas craint de livrer la princesse, les jeunes princes ses fils, tout ce qui doit porter la couronne britannique, à ces périls terribles que le premier ministre de Hongrie, M. Tisza, pronostiquait l’an dernier pour ses compatriotes dans cet incandescent Paris. Et puis il n’en a rien été ! Le fils de la reine Victoria n’a trouvé décidément que la ville aimable qu’il connaît, l’accueil courtois de M. le président de la république, l’empressement de ceux qui représentent et dirigent l’Exposition, la sûreté et la cordialité partout. Il a fait gaîment l’ascension de la tour Eiffel, sans craindre d’être enlevé au sommet par quelque bourrasque révolutionnaire, — et il ne l’a pas été ! — D’autres princes l’imiteraient bien, s’ils l’osaient, et ils n’en seraient pas plus compromis. Les étrangers, qui sont gens d’esprit et qui ne font pas de la politique de rancune, savent bien qu’ils ne trouveront pour le moment à Paris ni agitations ni commotions, que Paris est la ville où l’on oublie le plus aisément tout ce qui n’est pas l’affaire ou le plaisir du jour. Le conseil municipal lui-même serait capable aujourd’hui d’ouvrir l’Hôtel de ville, de donner des banquets aux rois et aux princes, si princes et rois voulaient s’y rendre !

Oui, sans doute, c’est ainsi ; l’intérêt souverain de ces mois d’été est dans ce merveilleux spectacle du Champ de Mars, séduisant par son éclat et sa variété, profondément instructif aussi par les œuvres d’une industrie puissante ou ingénieuse. Après cela, on ne le sait que trop, tout ne se résume pas dans ces jours de fêtes qui passent, qui passeront rapidement. Il est bien certain que s’il y a une exposition prestigieuse au Champ de Mars, il y a, qu’on nous passe le mot, une autre sorte d’exposition. au Palais-Bourbon, partout où l’on fait de la politique, surtout de la politique de parti, qu’on sent que le problème des destinées prochaines de la France va se débattre aussi sérieusement que possible d’ici à quelques mois. Il s’agite déjà, il se resserre de plus en plus, ce problème, entre ceux qui plutôt que d’avouer une faute nient le mal qu’ils ont fait, se rattachent à outrance aux systèmes dont ils ont abusé, et ceux qui sentent, qui comprennent que le pays, fatigué d’une expérience irritante et ruineuse, a l’irrésistible besoin d’une autre direction, d’une autre politique. Tout est là ! C’est le fond de toutes ces polémiques, et de ces discussions de parlement, où, sous prétexte de finances, de lois scolaires, de recrutement militaire, il s’agit entre les partis de décider de la direction des affaires de la France, de savoir si on continuera de s’égarer, les yeux fermés, dans une voie sans issue, ou si, d’un effort énergique, on redressera et on raffermira la marche du pays.

Les partis qui règnent encore aujourd’hui comme ils ont régné depuis dix ans, opportunistes et radicaux, sont les dupes d’une singulière illusion. Ils ont ni plus ni moins l’infatuation de tous les partis qui ont été longtemps au pouvoir, qui finissent par s’étourdir de leur durée, d’un succès souvent plus apparent que réel, plus factice que sérieux. Tout leur art se réduit à prolonger le plus possible leur domination, à épuiser pour vivre les élémens de la vie ; leur incurable faiblesse est de ne Voir qu’eux-mêmes, eux, leurs intérêts, leurs calculs, leurs passions, et de méconnaître tout le reste, les réalités qui les pressent, les mouvemens d’opinion qui les menacent, de tout sacrifier à la vanité de parti, à l’esprit de secte. Pourvu qu’ils retrouvent encore une majorité, quand ils en ont besoin, ils ne demandent rien de plus, c’est assez. Ils se croient bien nouveaux, ils ne le sont pas du tout. On les connaît, ou plutôt on les reconnaît, on les a vus plus d’une fois passer dans notre histoire : ce sont les « satisfaits » de tous les temps, de tous les régimes, surtout des régimes qui touchent à leur déclin. La monarchie de juillet a eu ses satisfaits qui n’écoutaient plus même le plus simple avertissement, qui ne furent jamais plus pénétrés de la supériorité de leur politique et du succès du régime qu’à la veille de la chute. L’empire a eu ses satisfaits, ses mamelouks ! La république d’aujourd’hui, cela n’est pas douteux, en est arrivée à avoir ses satisfaits qui n’admettent rien, qui finissent par avoir cette arrogance de ne pas même convenir qu’il a pu y avoir quelque faute, qu’il serait peut-être prudent, utile de s’arrêter. Leur objecte-t-on qu’ils ont pu gouverner un peu aventureusement la fortune du pays, qu’on me fait pas des finances avec des emprunts, des déficits mal déguisés et des prodigalités ? ce sont là des propos de frondeurs dangereux, d’adversaires de la république. M. le rapporteur du budget a l’art de transformer les déficits en équilibre, les emprunts en amortissement, les dépenses en économies. M. le ministre des finances Rouvier met son esprit et sa dextérité à démontrer que jamais les finances de la France n’ont été aussi prospères ! Leur fait-on observer que la politique scolaire poussée à l’excès épuise les finances, viole le droit des communes aussi bien que le droit des familles ? — Que dit-on là ? c’est une atteinte à la grande œuvre de la république, à la « pensée du règne ! » Ils sont satisfaits de tout, de leurs œuvres, de leur politique et surtout de leurs fautes. Il n’y a qu’un malheur, c’est que ce sont ces satisfaits qui ont perdu tous les régimes en les isolant au milieu d’un pays lassé et déçu qui leur échappe de toutes parts, qui, à la première occasion, par impatience ou par découragement, peut se laisser entraîner dans quelque aventure.

Oh ! sans doute, c’est là que les nouveaux satisfaits de la république triomphent. Ils savent ce que c’est que les révolutions et comment on les fait ; ils ne se laisseront pas aisément mettre en fiacre, ils se flattent de ne se soumettre ni de se démettre. Ils ont l’administration, la magistrature, la police, le budget, la force, les gendarmes, avec la manière de s’en servir : ils se défendront en prétendant défendre la république ! C’est possible ; on se flatte toujours de se défendre mieux que d’autres, jusqu’au jour où l’on est vaincu à son tour, sans s’en apercevoir, par ce qu’on avait le moins prévu. Ils se défendront, — et c’est là encore précisément que, avec leur vanité de parti, avec leurs prétentions, en se croyant plus habiles, plus résolus que tous les autres régimes, ils se montrent avec une sorte de naïveté dans leur faiblesse et dans leur inconséquence. En réalité, toute leur politique, depuis quelque temps, se réduit à se servir des plus vieilles armes de tous ces régimes du passé qu’ils ne cessent de diffamer, — avec cette différence toutefois que ce qu’ils font est le désaveu de toutes leurs déclamations, des traditions républicaines. Ils ont fait, il est vrai, par une sorte d’ostentation, des lois sur la presse qui laissent effectivement une grande liberté et même plus que la liberté, qui affaiblissent toutes les garanties sociales et morales ; mais ces lois, ils les corrigent dans la pratique par un arbitraire administratif assez universel. Qui donc plus que les satisfaits de la république a usé et abusé de la raison d’état, des moyens discrétionnaires, des mesures de police, des pressions d’administration et même des justices exceptionnelles ? Certainement l’empire ne s’est interdit aucun moyen d’action électorale ; il est douteux cependant qu’il y ait dans ses archives des circulaires comme celles qui ont été récemment publiées, qui enrégimentent tous les employés sous les ordres des préfets, sans laisser même à ces malheureux fonctionnaires la liberté infime de leur opinion, le droit de rester en dehors des luttes de parti. Chose curieuse ! il y a quelques années déjà, un ministre des finances adressait, lui aussi, à ses agens une circulaire à la veille des élections : tout ce qu’il demandait à ses employés, c’était, non pas leur concours actif, mais le respect du gouvernement, la réserve, la fidélité professionnelle. Ce ministre était M. Carnot aujourd’hui président de la république. Ce que M. Carnot écrivait est démenti par les dernières circulaires ; nous avons depuis quelques années fait du chemin ! — Mais enfin, dira-t-on, il faut bien se défendre ; rien de plus simple que de se servir des armes dont on dispose, d’imposer l’obéissance électorale aux employés, de faire sentir le poids de la loi et de l’autorité publique aux ennemis du gouvernement et de favoriser ses amis. Fort bien ! Mais alors quelle était la sincérité de toutes les déclamations républicaines contre d’autres régimes qui ne sont pas allés jusqu’à cette crudité ou cette hardiesse de procédés ? Qu’en reste-t-il désormais ? La vérité est que les républicains d’aujourd’hui ne se font malheureusement pas une idée plus juste de l’action régulière d’un gouvernement que de l’inviolabilité des garanties libérales, qu’après avoir tout confondu, ils ne savent plus comment rassurer le pays sur ces deux grands intérêts récemment discutés : les finances et la paix religieuse.

On a bien senti la nécessité de s’expliquer une dernière fois, à la veille des élections, devant le pays, sur ces deux points sensibles, l’état des finances, la direction des affaires religieuses, — et, assurément, la double discussion qui s’est récemment engagée au Palais-Bourbon a été aussi instructive que brillante. Qu’en sera-t-il de plus ? La discussion sur les finances, quels que soient les artifices des orateurs officiels, ne change point évidemment la réalité d’une situation qui n’a sans doute rien d’irrémédiable, qui ne reste pas moins laborieuse, difficile, chargée d’obscurités. La discussion sur les affaires religieuses, sur les lois scolaires, qui a mis en présence toutes les politiques, M. Jules Ferry et M. le comte de Mun, M. Clemenceau et M. Ribot, cette discussion a eu du moins cette utilité de resserrer, de préciser une question aussi douloureuse que délicate, de dire le dernier mot des partis. On a beaucoup parlé, on a tout dit à propos de ce budget de l’instruction publique. Au fond, ces débats passionnés, bruyans, souvent éloquens, n’ont fait que mettre une fois de plus en relief tous ces traits des républicains d’aujourd’hui qui ont si singulièrement compromis la république : l’infatuation, l’obstination impénitente dans la politique de secte, la prétention de tout subordonner à un intérêt de parti et de domination. Puisque ce beau mot de paix religieuse a rempli ces débats, puisque M. Jules Ferry, qui a pris l’initiative des explications et a provoqué cette discussion, a prononcé lui-même le mot, il faut bien cependant qu’on sente qu’il y a dans le pays un malaise profond, une lassitude croissante de tous ces systèmes ruineux et persécuteurs. Pourquoi donc ne pas l’avouer ? Lorsqu’il y a quelques mois, M. Challemel-Lacour décrivait d’un trait si ferme la situation, la sincérité courageuse avec laquelle il avouait qu’il y avait eu des fautes, des entraînemens, était le gage d’un retour salutaire, le programme d’une politique nouvelle. M. Jules Ferry, lui, ne convient de rien, n’avoue rien. Il se rattache plus que jamais à la politique qui a fait l’article 7, les décrets et les laïcisations à outrance, qui a mis un milliard dans les écoles et le trouble dans les consciences. Il reprend tout, il maintient tout, et puis, — se tournant vers les conservateurs, — il leur dit tout bonnement : Faisons la paix ! Et il s’expose naturellement à ce qu’on lui réponde : Ce que vous nous proposez, ce n’est pas la paix, c’est la soumission, c’est la sanction de tout ce que vous avez fait, c’est la guerre, — que M. Clemenceau avoue crûment, que vous dissimulez sous de vains artifices de parole !

Est-ce donc qu’on doive toujours tourner dans ce cercle ? La paix n’a certainement rien d’impossible. Lorsque récemment Mgr l’archevêque de Paris, élevé au cardinalat, publiait un mandement où éclate un sentiment si juste de tolérance libérale et de conciliation ; lorsque ces jours derniers, M. le président de la république, remettant la barrette aux nouveaux cardinaux, a parlé avec une parfaite modération et a tenu à rétablir une cérémonie religieuse qui avait été supprimée ; lorsque M. de Mun lui-même, avec son éloquence à la fois ardente et mesurée, n’a point hésité à avouer que la paix était possible, mais avec d’autres hommes que ceux qui ont fait la guerre et qui la maintiennent ; lorsque de toutes parts enfin, se manifeste l’impatience d’en finir avec les violences de secte, est-ce qu’il n’y a pas là tous les élémens d’une situation nouvelle, d’une pacification qui est dans le vœu du pays, dans l’intérêt des institutions libérales elles-mêmes ? Cette paix, elle est évidemment possible, puisqu’elle est nécessaire, et ceux qui la feront auront accompli une œuvre morale et patriotique aussi utile que les merveilles du Champ de Mars à la grandeur de la France.

C’est trop évident, non, les fêtes, les ascensions à la tour Eiffel, les fontaines lumineuses ne suppriment pas nos difficultés intérieures, pas plus que l’affluence des étrangers, qui profitent de la paix du moment pour venir en France, ne supprime ce qu’il y a d’incertain, d’obscur dans l’état de l’Europe. Nous n’en sommes pas encore, c’est fort à craindre, à la paix indéfinie et universelle. On peut échanger des toasts, on peut même, dans les discours, parler, si l’on veut, de la solidarité par le travail, du progrès, de la civilisation, de tout ce qui rapproche les peuples : c’est ce qu’on peut faire de mieux pour jouir de l’heure présente, c’est autant de gagné ! On sent bien cependant que, si l’Exposition est une trêve dont tout le monde se hâte de profiter, elle n’est qu’une trêve ; elle ne change ni les conditions générales du continent, ni les rapports des gouvernemens, ni cet état réellement assez maladif, assez précaire qui reste toujours, peut-être plus que jamais à la merci de l’imprévu. Les apparences n’abusent que ceux qui veulent se laisser abuser ; il suffit parfois du plus simple incident, d’une parole énigmatique pour dévoiler le fond des choses, les divisions de l’Europe, les contradictions des politiques et des intérêts, les incompatibilités déguisées sous le faste des alliances, les secrets d’une situation incertaine, laborieuse et troublée. Où en sont donc réellement ces grandes alliances dont on ne cesse de parler, dont on se plaît à donner de temps à autre une représentation nouvelle devant le monde ? De ce voyage que le roi d’Italie a fait récemment en Allemagne et qui paraît bien avoir eu ses petites péripéties intimes, que reste-t-il aujourd’hui ? Si le roi Humbert a voulu rendre une visite à un puissant allié, aller échanger des toasts et des témoignages d’amitié avec l’empereur Guillaume II, rien de plus simple, c’est entendu. Est-ce là tout ? Serait-il vrai que la présence du roi Humbert et de son président du conseil, M. Crispi, à Berlin aurait été marquée par quelque négociation particulière, que l’Italie se serait liée à l’Allemagne par de nouveaux engagemens, qu’il y aurait eu quelque combinaison d’un ordre tout militaire, précisant et complétant les premières obligations italiennes ? Voilà qui ne laisserait pas d’être singulier et de soulever plus d’une question délicate sur la nature de ces nouveaux engagemens qui auraient été pris à Berlin, sur la signification que pourrait prendre cette alliance particulière dans la triple alliance. Car enfin, à quoi tendrait cet enchevêtrement d’alliances ? Il y a quelque mystère en tout ceci. Ces jours derniers encore, au retour de Berlin, M. Crispi interrogé dans son parlement au sujet d’un incident qui s’est passé à Trieste et qui n’a d’importance que parce qu’il se lie aux revendications italiennes, aux relations avec l’Autriche, M. Crispi a répondu par quelques déclarations assez vagues, à demi calculées, à demi embarrassées. Il n’a rien dit pour décourager les aspirations de ce qu’on appelle « l’irrédentisme ; » il a invoqué d’un autre côté la prudence qui a fait l’unité et l’indépendance de la patrie italienne. Il a rappelé le mot dit autrefois par M. Minghetti, que dans un remaniement de l’Europe l’Italie aurait tout à gagner et rien à perdre. Puis il a parlé des pièges qui entourent l’Italie, de l’ennemi intérieur, du secours que cet ennemi intérieur peut recevoir des puissances intéressées à affaiblir la triple alliance. Comprendra qui pourra ! On serait tenté de se demander jusqu’à quel point ces paroles ambiguës, plus imprudentes que réfléchies, se rattachent à ce qui se serait passé récemment à Berlin, à qui elles s’adressent, si elles ont pu ou dû plaire beaucoup à Vienne. M. Crispi a une étrange manière de tranquilliser l’Autriche sur l’avenir et d’attester la sincérité, la puissance indestructible de cette triple alliance qu’il ne cesse de représenter comme la garantie souveraine de la paix du monde. Le plus clair est que les derniers incidens sont assez vraisemblablement le signe d’une certaine tension croissante entre Rome et Vienne, que le chancelier de Berlin aura pu en profiter pour lier encore plus le gouvernement du Quirinal, que la triple alliance pourrait n’être bientôt que la double alliance, que l’Italie enfin, sans le vouloir peut-être, se trouve entraînée de plus en plus dans une voie où elle livre ses intérêts, ses forces, ses finances, pour une politique qui n’est pas la sienne.

Ce qu’il y a de plus curieux, ce qui pourrait achever d’éclairer cet état confus des relations en Europe, c’est qu’au moment même où la présence du roi Humbert à Berlin venait d’être saluée, fêtée par des toasts et des ovations, une autre parole a retenti à l’extrémité de l’Europe. Cette parole, à la vérité, n’avait rien d’extraordinaire ; elle n’a pas moins éclaté à l’improviste comme une sorte de réponse aux ostentations de Berlin, comme un avertissement donné à l’omnipotence bruyante de la triple alliance. Qu’est-il arrivé ? L’empereur Alexandre III, recevant à Peterhof le prince Nicolas de Monténégro, dont la fille va devenir la femme du grand-duc Pierre Nicolaiévitçh, a porté un toast à son hôte, en l’appelant le « seul ami sincère et fidèle de la Russie. » Il n’en a pas fallu davantage pour mettre les esprits en campagne et provoquer tous les commentaires.

Quelle a pu être l’intention de l’empereur Alexandre ? Que signifie cette déclaration inattendue et un peu hautaine d’un des plus puissans, du plus silencieux des souverains témoignant ses sympathies à un des plus petits princes de l’Europe, rejetant pour ainsi dire dans un oubli volontaire les plus anciennes traditions d’alliance et d’amitié avec les premières monarchies du continent ? Il est clair que la brève allocution de l’empereur Alexandre 111 a causé une désagréable surprise à Berlin ; elle n’est pourtant que l’expression familière de la politique à laquelle s’est attachée la Russie depuis quelques années. Ce toast de Peterhof n’a, en réalité, qu’un sens, — un double sens, si l’on veut. C’est le langage d’un prince qui a été visiblement froissé dans ses intérêts et s’est retranché dans sa solitude, dans sa puissance, qui ne se croit plus obligé à des affectations d’intimité, à des démonstrations inutiles et se sent assez fort pour ne prendre conseil que de lui-même. Le tsar, c’est bien évident, a pris son parti d’attendre sans se hâter, sans se laisser émouvoir par les récriminations ou les séductions, en restant en mesure de tenir tête aux événemens en Europe. C’est sa force, c’est peut-être ce qui a garanti le repos du monde, bien plus que la triple alliance avec tous ses fracas. Ce toast de Peterhof a vraisemblablement aussi un sens plus particulier. C’est la manifestation d’un souverain qui a pu sacrifier momentanément l’orgueil de sa politique à la paix, mais qui ne se désintéresse sûrement pas de ce qui se passe en Orient, et qui, en s’alliant au prince de Monténégro, en lui témoignant ses sympathies, a voulu prouver qu’il n’abandonne ni ses amis, ni ses cliens dans les Balkans. Il est certain que ce petit prince de la Montagne-Noire, si bien reçu à Peterhof, devient une sorte de puissance par son alliance avec la famille impériale de Russie, par le mariage d’une autre de ses filles avec le prince Karageorgevitch, qui pourrait être un prétendant en Serbie. On ne peut pas dire que ce soit absolument indifférent dans ces contrées orientales, dans ces petits états des Balkans toujours livrés aux conflits des traditions et des influences extérieures, aux agitations des partis, aux passions des gouvernemens eux-mêmes. C’est peut-être de là que jaillira l’étincelle qui allumera les conflagrations en Europe, puisque de toutes parts, la Russie et l’Autriche se trouvent en présence avec leurs rivalités et leurs intérêts opposés.

Aussi bien, ces états des Balkans, dont quelques-uns doivent leur existence ou leur agrandissement au traité de Berlin, ne cessent, depuis dix ans, de se débattre dans les conditions les plus ingrates, les plus troublées ; et, entre tous ces petits états, la Serbie n’est pas la région la moins agitée aujourd’hui. Depuis l’abdication du roi Milan, qui est parti, qui est allô en Palestine et à Constantinople, laissant la couronne à un prince enfant sous une régence présidée par M. Ristitch, ce pays serbe reste plus que jamais livré aux conflits des diplomates et des partis. Belgrade a eu même, tout récemment, ses scènes de désordre et de violence qui ont fini par l’emprisonnement d’un ancien ministre, M. Garachanine, soumis pendant quelques jours à une captivité rigoureuse. Le désordre matériel peut être réprimé et apaisé ; la situation ne reste pas moins difficile entre toutes les influences qui s’agitent autour d’un pouvoir incertain. On ne voit pas bien de quel côté finira par se tourner cette régence qui s’efforce évidemment de ménager, de ne pas trop blesser l’Autriche, et qui se sent entraînée par le courant russe, qui ne voudrait pas donner au roi Milan un prétexte de revenir, de tenter de ressaisir le pouvoir, et qui est poussée par le mouvement populaire à une certaine réaction contre quelques-uns des actes de l’ancien roi. Pour le moment, un des incidens les plus curieux, les plus significatifs de cette histoire serbe est certainement la restauration d’autorité religieuse qui vient de s’accomplir.

Lorsque le roi Milan poursuivait avec emportement son divorce avec la reine Nathalie, il avait rencontré sur son chemin l’invincible résistance d’un prêtre, du métropolite Michel, qui s’était refusé à incliner le droit religieux devant son caprice, et il n’avait trouvé rien de plus simple que de briser, de chasser de son siège le prélat récalcitrant. Le roi avait mis lestement à la place du pontife disgracié un moine moins scrupuleux ou plus faible qui se prêtait à ses désirs, et, tandis que le nouveau métropolite Théodose prononçait le divorce qu’on lui demandait, l’ancien, Mgr Michel, partait pour la Russie, où il a passé quelques mois d’exil entouré de toutes les sympathies, des attentions de l’empereur lui-même. Aujourd’hui tout est changé ! Le pouvoir nouveau, soit de son propre mouvement, soit sous la pression de l’opinion, s’est cru obligé de rappeler le prélat exilé et de lui rendre sa dignité. Mgr Michel est rentré presque triomphalement à Belgrade ; il a repris possession de son église métropolitaine devant le jeune roi et les régens, devant la population tout entière, et un de ses premiers actes a été d’abolir solennellement, comme contraire au droit canonique, tout ce qui a été fait par le métropolite Théodose, — de sorte que le divorce lui-même serait annulé ! Maintenant, qu’en sera-t-il de cette souveraine, répudiée il y a quelque temps, réintégrée aujourd’hui dans ses droits, qui, elle aussi, a reçu l’hospitalité la plus empressée en Russie ? La reine Nathalie va-t-elle revenir à Belgrade et reprendre sa place auprès de son fils ? Les régens semblent hésiter encore, ils peuvent être pressés par le sentiment populaire, qui est resté favorable à la reine ; mais alors le roi Milan, qui est toujours en voyage, ce prince à l’humeur violente et fantasque, subira-t-il l’humiliation de sa mésaventure sans rien dire, sans essayer de reprendre sa couronne, au risque de troubler le pays de ses ressentimens, de ses démêlés conjugaux ? La situation est certainement étrange. Et comme si ce n’était pas assez des embarras d’une crise qui est loin d’être finie, où toutes les passions, toutes les influences sont aux prises, le gouvernement de la régence serbe ne trouve rien de mieux que de se créer des difficultés nouvelles par une dépossession sommaire de la Société française d’exploitation des chemins de fer de la principauté.

Ces malheureux états sont toujours ainsi. Ils ne peuvent rien par eux-mêmes ; ils ont besoin des capitaux étrangers, du crédit étranger pour féconder leurs industries, pour développer leurs chemins de fer, et à peine l’œuvre est-elle à demi accomplie, ils n’ont rien de plus pressé que de dépouiller ceux qui les ont aidés dans leur inexpérience ou dans leur détresse. Par une série de conventions successivement renouvelées ou étendues, une compagnie qui a son siège à Paris est restée chargée, dans des conditions fixées d’un commun accord, de l’exploitation des chemins de fer de l’état serbe. Elle a nécessairement fait des dépenses considérables de matériel, de machines, de voitures, d’approvisionnemens et mis de gros capitaux dans une entreprise profitable au pays. Elle pouvait, comme on dit, vivre sur la foi des traités, puisqu’elle avait un privilège pour vingt-cinq ans, dont cinq sont à peine écoulés, lorsque tout à coup, sans plus de façon, sans préparation, la compagnie a été prévenue que son privilège allait cesser, que l’état reprenait l’exploitation pour son compte. Et à jour, à heure fixe, en effet, la compagnie a été dépossédée ! Les raisons qu’on invoque, des irrégularités, des contraventions, ne sont même pas sérieuses, puisque l’état avait des agens de contrôle chargés de surveiller le service et de ramener la compagnie à l’exécution de ses engagemens. Ces griefs sont à peine un prétexte. A quels mobiles ont obéi les ministres de Belgrade qui ont dirigé cette exécution assez brutale ? Il y aurait eu, dit-on, l’éternelle jalousie de nationalisme à l’égard des étrangers, chargés d’une des exploitations les plus importantes. Peut-être aussi le gouvernement a-t-il cru s’assurer des ressources ; ou a-t-il voulu se créer une légion d’agens actifs, dévoués dont il pourra se servir dans les élections. Y a-t-il eu d’autres raisons, d’autres influences ? Il est certain que bien des capitaux allemands, autrichiens aussi bien que français sont engagés en Serbie, et que les rivalités se déploient dans les affaires de finance comme partout. Toujours est-il que pour une raison ou pour l’autre, de son propre mouvement ou sous la pression d’une influence qu’on ne peut saisir encore, le gouvernement de Belgrade a trouvé bon d’exercer ses rigueurs contre une compagnie française, contre une entreprise poursuivie avec des capitaux français ; mais tout n’est pas dit il reste une question maintenant. Le corps du chemin de fer appartient à l’état ; le matériel tout entier appartient à la compagnie, et le gouvernement ne peut s’en emparer sans le payer. Il reste des contestations, des intérêts, que la diplomatie française, avec la meilleure volonté de conciliation, ne peut livrer au bon plaisir serbe, dont elle est obligée de se mêler. C’est un incident ajouté à tant d’autres. Et c’est ainsi que ces malheureux pays, par toutes les questions qu’ils soulèvent, ne cessent d’être un foyer de difficultés et d’agitations, redoutables pour eux-mêmes, toujours dangereuses pour la paix de l’Orient qui est la paix de l’Europe.

On n’en a pas fini avec les crises en Espagne, et le chef du cabinet de Madrid, M. Sagasta, malgré sa dextérité de tacticien, malgré l’art avec lequel il manœuvre au milieu des embarras d’une situation critique, a de la peine à faire face à tout. Les dernières semaines ont été pour lui une épreuve assez grave qui est peut-être loin d’être finie. Les discussions des chambres, soit sur les questions économiques, soit sur le suffrage universel, avaient pris un tel caractère, surtout par suite de l’intervention directe, active, du président du congrès, M. Martos, contre le gouvernement ; les passions s’étaient si violemment déployées en plein parlement, que le ministère avait cru prudent de demander à la reine régente une suspension temporaire des cortès. C’était un expédient du moment, une trêve de quelques jours laissée à la réflexion. On se flattait, pendant ce temps, de dissiper l’orage parlementaire, de négocier une apparence de réconciliation entre la majorité ministérielle irritée contre son président, et M. Martos qui avait été, à la dernière séance, assailli des plus violens outrages par ceux-là mêmes qui l’avaient élevé à la présidence. On a bien négocié en effet, on paraît avoir employé toutes les ressources de la diplomatie parlementaire : on n’est arrivé à rien. M. Martos, qui croyait avoir droit à une réparation pour les injures dont il avait été l’objet, n’a voulu rien entendre et a persisté dans son hostilité contre la politique du gouvernement ; la majorité paraissait plus irritée que jamais contre son président. La rupture était complète. M. Sagasta, en reprenant la session un instant interrompue, était exposé à se retrouver en face des mêmes explosions, des mêmes scènes, de difficultés peut-être aggravées, et, pour se tirer d’embarras, il a eu recours à un expédient nouveau. Il a demandé ù la reine la clôture de la session et l’ouverture immédiate d’une session nouvelle. La reine a tout accordé. De cette façon, M. Martos cesse régulièrement d’être président, le congrès élit un autre bureau, choisit un autre président, — et M. Sagasta se flatte d’échapper II un conflit sans issue ; il espère obtenir du congrès des discussions moins orageuses et le vote de ses projets.

Reste à savoir si le calcul est aussi juste qu’il paraît habile ; c’est possible ; c’est peut-être aussi une illusion. Un subterfuge ne tranche pas les questions qui s’agitent entre les partis, qui vont probablement soulever les mêmes passions dans une chambre qui reste aujourd’hui ce qu’elle était hier. La difficulté, pour le président du conseil de Madrid, n’est pas précisément d’avoir une majorité, qu’il retrouvera sans doute. La difficulté pour M. Sagasta est de se maintenir en face d’une coalition qui grossit sans cesse et compte déjà les chefs les plus éminens du parlement, qui est assez bariolée sans doute, mais pas plus que la majorité ministérielle elle-même, et qui forme une opposition armée de tous les griefs politiques et agricoles. M. Sagasta peut se trouver placé avant peu entre l’obligation d’une dissolution, qui n’est pas sans péril, et la nécessité de recomposer son ministère pour désarmer quelques-uns de ses adversaires, pour désorganiser la coalition qui le menace. Il connaît la tactique, il en a déjà usé ; mais combien de fois peut-il recomposer son ministère, sans finir par s’user lui-même ? Le malheur est que dans ces parties violentes ou stériles engagées entre les hommes, c’est toujours l’intérêt de la paix, de la sécurité, de la monarchie libérale de l’Espagne qui est l’enjeu !


CH. DE MAZADE.