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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1889

Chronique n° 1373
30 juin 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Jamais, dans notre vie inconstante et agitée, il n’y eut plus de discours, sans parler même des discours des chambres, qui ne sont pas pour l’agrément. Jamais il n’y eut plus de banquets et de congrès, plus de rencontres entre des hommes de toutes les nations, plus de paroles flatteuses, plus de souhaits de bienvenue et de concorde échangés à travers les contestations moroses de la politique et les bruits discordans de l’Europe.

L’Exposition a fait cette merveille de créer au Champ de Mars ou même sur la tour Eiffel une sorte de neutralité d’un nouveau genre à la faveur de laquelle on se réunit pour parler de tout ou même de rien. Elle a cette fortune d’être le rendez-vous universel et de donner du travail à ceux qui veulent faire les honneurs de Paris. M. le président de la république, dans ses visites au Champ de Mars, s’entretient avec les chefs d’industrie, avec le prince de Monaco ou avec le président de la Société des secours aux blessés, M. le maréchal de Mac-Mahon qui, en homme de rectitude militaire, l’a reçu en grand uniforme. M. le président du conseil, quand il n’a pas à répondre à quelque interpellation qui ne lui sourit guère, joue son rôle de commissaire-général préposé aux grandes réceptions. M. le ministre de l’instruction publique, quand il n’a pas à soutenir devant le Sénat une médiocre loi sur les instituteurs, préside aux cérémonies de la littérature et des arts. Des réunions, des banquets, des congrès de toute sorte pour l’a paix ou pour l’émancipation des femmes, des fêtes de nuit au parc de Monceau ou autour des fontaines lumineuses, ce n’est pas ce qui manque, — ni les discours non plus, — pour la distraction des Français et des étrangers. C’est le bon temps : si seulement cela pouvait durer toujours ! Malheureusement, il est trop vrai, rien n’est sans mélange, rien ne dure, pas même les plus belles expositions et les fêtes qui les accompagnent. Rien ne peut faire oublier qu’au moment même où la tour Eiffel s’illumine chaque soir, bien d’autres événemens se préparent, bien d’autres questions s’agitent, — que tout à côté du Champ de Mars un parlement expire d’impuissance dans la confusion de débats personnels et irritans. C’est, en un mot, la période électorale qui commence avec ses troubles, ses incertitudes, et dans des conditions où les obscurités, les impuissances de la politique jurent avec l’éclat d’une des plus saisissantes manifestations du travail humain, de la vitalité d’une nation. Voilà où nous en sommes, à cette heure même où au bruit des fêtes va s’ouvrir d’ici à peu un scrutin plein de mystères qui peut décider des destinées publiques ! Le nœud du problème, c’est que depuis longtemps la France, quoi qu’on en dise, n’a pas le gouvernement qu’elle mérite, qu’elle appelle plus que jamais de tous ses instincts, de tous ses vœux. Par elle-même, la France est toujours la nation active, industrieuse, économe, libérale par ses sentimens, modérée par ses goûts, aisément résignée aux sacrifices que le patriotisme exige, — fière aussi de retrouver de temps à autre son image dans une œuvre comme celle qui est sortie des mains de ses ingénieurs, de ses administrateurs. Elle n’est jamais bien difficile avec ses gouvernemens pourvu qu’elle ne soit pas poussée à bout ou, si l’on veut, pourvu qu’elle ne voie pas trop qu’on abuse de sa bonne et confiante nature ; elle ne demande qu’à être ménagée dans ses intérêts comme dans ses sentimens ou ses habitudes, à être conduite avec prudence, à être protégée dans sa vie de travail et d’industrie. Tout ce qu’elle demande en vérité à ses gouvernemens, c’est de n’être pas trop gênans, de lui laisser la liberté et la paix. Voilà ce qu’on n’a pas compris, voilà le dangereux malentendu qui n’a cessé de se compliquer et de s’aggraver ! On a eu l’arrogance de prétendre disposer de cet honnête et laborieux pays dans un intérêt de domination ; on s’est hâté, sous prétexte de réformes républicaines, de remettre en doute ses institutions, ses lois, sa magistrature, son organisation tout entière : on a mis un esprit d’exclusion jalouse dans son administration, la délation intéressée dans ses communes, la passion de secte dans ses écoles, la prodigalité imprévoyante dans l’administration de ses ressources, l’âpreté dans le maniement du pouvoir. En un mot, la France demandait un gouvernement d’équité nationale, on lui a donné un gouvernement d’oligarchie républicaine ! et c’est ainsi que la séparation s’est faite, lente d’abord, puis précipitée, entre des politiques soutenant par aveuglement, par infatuation ce qu’ils avaient entrepris par entraînement de parti ou par imprévoyance, et un pays graduellement impatienté, irrité de se sentir atteint dans sa paix civile comme dans ses intérêts. L’incompatibilité a éclaté dans l’incohérence, le dégoût s’en est mêlé. On en est là, et le mal qui a été fait, ce n’est point, on en conviendra, cette fin de session qui le réparera, qui relèvera le crédit des républicains embarrassés de leurs fautes devant le pays.

Qu’est-ce en effet que cette série de séances parlementaires où une chambre divisée, compromise par ses dissensions stériles, épuise ce qui lui reste de force et de vie ? Ce n’est plus qu’une succession de scènes violentes, tapageuses, parfois grossières, dont le dernier mot est l’impuissance. La chambre finit comme elle a vécu, en perdant son temps sans pouvoir arriver à clore sa carrière par quelque œuvre sérieuse et utile. Cette discussion même du budget qui se traîne péniblement, entrecoupée d’interpellations et de tumultes, elle n’a plus réellement d’intérêt, ou si l’on veut, elle n’a qu’un intérêt aussi inquiétant qu’inattendu : elle est la constatation croissante, incessante de toutes les irrégularités qui se sont introduites dans le budget, de l’abus des ressources publiques de dépenses souvent peu justifiées, comme aussi de négligences redoutables pour la sûreté du pays. Certes la France, depuis ses désastres, n’a jamais marchandé les sacrifices qui lui ont été demandés pour assurer sa puissance militaire ; elle a tout donné sans compter, hommes et argent. Eh bien, une des séances les plus douloureuses de ces dernières semaines est celle où, tout compte fait, après les explications de M. le ministre de la marine comme après les révélations qui se sont produites, il a été à peu près avéré que les forces navales n’étaient pas ce qu’elles devraient être. L’armement de mer serait insuffisant ! — Ce sont là des divulgations dangereuses, dit-on ; le fait lui-même, tel qu’il apparaît à travers les savantes obscurités du budget, est bien plus dangereux encore. Il est certain que depuis dix ans on aurait mieux fait de s’occuper un peu moins des laïcisations à outrance, des guerres aux sœurs de charité, et un peu plus de nos intérêts nationaux, de ce qui fait la force de la France. La chambre qui s’en va aurait mieux employé son temps ; elle ne laisserait pas après elle cette situation où, en présence d’une politique jugée par ses œuvres, le pays a plus que jamais le droit de voir clair dans ses affaires, de savoir ce qu’ont à lui offrir les partis qui vont se disputer sa confiance. Le malheur est que la question n’est pas aussi simple qu’elle le paraît ; que tous ces partis, prêts à entrer en lutte devant le pays, ne disent pas leur dernier mot, qu’ils ont leurs réserves, leurs artifices et leurs équivoques jusque dans leurs déclarations les plus retentissantes. Assurément, parmi les républicains qui ont eu le pouvoir depuis dix ans et qui veulent le défendre, M. Jules Ferry est un des esprits les plus vigoureux, qui a le goût de la politique modérée, qui l’a peut-être aujourd’hui encore plus qu’hier. Il a cependant lui-même de la peine à se dégager d’une certaine ambiguïté. Il a prononcé il y a quelque temps, au Palais-Bourbon, un discours qui avait visiblement la prétention d’être un programme de modération ; il vient de prononcer ces jours derniers, devant une association républicaine, un nouveau discours qui est plus net encore. Que dit M. Jules Ferry ? Oh ! certes, il convient de tout ou de presque tout. Il sent le mal qui a été fait. Il reconnaît que le meilleur moyen de réviser la Constitution serait de la respecter, que depuis dix ans on a abusé de tout, qu’on a confondu tous les pouvoirs, que la chambre a voulu jouer à la Convention au petit pied, qu’elle a tout faussé par ses « ingérences perpétuelles et dissolvantes » en toutes choses ; il ne craint pas de déclarer qu’il nous faut « un pouvoir exécutif plus résolu et plus actif, un sénat moins modeste et moins effacé, une chambre moins indiscrète, moins disposée à empiéter sur les attributions d’autrui. » Que dit encore M. Jules Ferry ? Il parle plus que jamais de la nécessité de la paix religieuse. Il défend le budget des cultes, il veut qu’on pratique la tolérance, qu’on respecte les croyances, qu’on cesse toutes ces petites persécutions de rigueurs disciplinaires, de suppressions de traitemens, et il ne laisse pas de convenir que les querelles religieuses n’ont pas servi la république. Rien de mieux, c’est presque un programme complet. Il n’y a qu’un malheur. Si M. Jules Ferry signale bien des fautes à réparer, il ne désavoue rien de ce qui a été le principe des querelles religieuses, de sa politique scolaire. Il la désavoue si peu qu’à cette heure même, devant le sénat, malgré les efforts dévoués et souvent éloquens de M. Léon Say, de M. de Marcère, de M. Bardoux, de M. Buffet, les amis de M. Jules Ferry viennent de faire voter une loi sur les instituteurs primaires, qui a la prétention d’être le couronnement de l’édifice, d’en finir avec les droits des communes et des pères de famille, de faire de l’État le régulateur des esprits et des consciences. Que voulez-vous qu’on pense ? L’équivoque, pour M. Jules Ferry, c’est de parler de la paix religieuse en maintenant tout ce qui a allumé la guerre et peut la perpétuer ; c’est de se présenter comme un conservateur en gardant un lien avec les radicaux qu’il ménage, qu’il se flatte toujours de désarmer par quelque concession opportune.

A leur tour, les conservateurs de la chambre, prenant le rôle de grands électeurs, ne laissent pas, il faut en convenir, d’être dans une situation délicate. Ils se sont réunis dernièrement, sans distinction de nuances. Ils ont mis en commun leurs griefs qui sont après tout les griefs du pays, et ils ont publié leur manifeste, leur programme. Ils ravivent toute cette histoire de la politique de dix ans, et les excès de majorité, et l’altération de toutes les conditions de gouvernement et la magistrature épurée et l’esprit de secte chassant toute idée religieuse des écoles, et les procédés discrétionnaires, et les déficits accumulés, les milliards ajoutés à la dette, — et le Tonkin ! — Soit, c’est le procès d’une politique dont le pays a le droit de se plaindre, dont les abus sont aujourd’hui la force de toutes les oppositions. Seulement on sent bien que les auteurs du manifeste conservateur, en dévoilant une fois de plus le mal, sont un peu embarrassés pour proposer le remède. Ils ne veulent pas paraître prononcer le nom de la République ; ils craignent de prononcer le nom d’un autre régime, parce qu’ils ne s’entendraient plus. En sorte qu’il y a partout une certaine équivoque. M. Jules Ferry, en se disant conservateur, n’ose pas aller jusqu’au bout ; les conservateurs, en signalant un mal évident, n’osent pas se placer dans la République, l’accepter hardiment comme un terrain commun. Il faut cependant sortir de là. Cette équivoque même a sa moralité, elle est un signe du temps. Évidemment, si M. Jules Ferry parle de la paix sociale et religieuse, c’est qu’il sent qu’elle est dans les instincts, dans les vœux du pays ; si les conservateurs, en retraçant une situation compromise, évitent de proposer un changement de régime, qui serait une révolution, c’est qu’ils sentent qu’ils ne le peuvent pas, qu’ils risqueraient d’effaroucher l’opinion. Et c’est là tout simplement, en effet, l’état du pays. La France éprouvée et déçue tient certainement à être mieux gouvernée, elle n’appelle pas une révolution nouvelle. Tout ce qu’elle demande, c’est qu’on lui parle un peu moins de ses institutions et qu’on les pratique plus fidèlement, qu’on lui donne enfin une politique qui lui assure, avec la paix morale, une vie tranquille, libérale et respectée.

Si le monde européen se laissait aller trop aisément à l’attrait des fétes que l’Exposition française lui offre et à l’oubli des orages toujours menaçans, il serait bien vite ramené au sentiment de la réalité. Une fois de plus, dans ces dernières semaines, il a été suffisamment averti que la paix est fragile, que la sécurité ne peut être de longue durée, qu’il y a de tous côtés des points noirs. A peine a-t-il paru montrer quelque confiance et compter au moins sur un été paisible, voilà les paniques et les campagnes de suspicions qui recommencent, voilà les incidens qui se pressent et, prennent des proportions démesurées. Pendant quelques jours l’Europe a été remplie de polémiques et de correspondances qu’on aurait pu croire concertées pour propager l’inquiétude et laisser pressentir des événemens prochains. Tantôt, c’est à propos des éternels armemens russes sur la frontière occidentale, ou du toast de l’empereur Alexandre III proclamant le petit prince de Monténégro le seul ami sincère et fidèle de la Russie ; tantôt, c’est à propos de ce qui se passe ou peut se préparer dans les Balkans, en Serbie, en Bulgarie, dans la Bosnie ou l’Herzégovine ou même dans l’île de Crète. Un autre jour, c’est à l’occasion de la querelle que l’Allemagne fait à la Suisse pour venger la mésaventure d’un agent de police maladroit ou trop zélé. Tout sert de prétexte aux commentaires passionnés, aux polémiques irritantes, aux conjectures pessimistes. Le fait est que, à part l’incident suisse qui a sa gravité, la situation de l’Europe reste certainement aussi obscure que précaire, mais qu’il n’y a pour le moment rien de nouveau, rien de plus menaçant aujourd’hui qu’hier. Il y a toujours sans doute et de plus en plus ces armemens effrénés qui ne cessent de se multiplier partout, en Angleterre comme en Italie, en Allemagne comme en France ou en Russie, pour lesquels l’Autriche demande encore à l’heure qu’il est des crédits à ses délégations, mais ce n’est pas précisément ce qui est nouveau. C’est l’état permanent, c’est la fatalité de l’Europe depuis des années.

Ce qui en sera de cette paix plus désirée qu’assurée, à quelle heure éclatera le grand conflit dont on ne cesse de nous menacer, personne ne peut certes le dire. On peut d’autant moins le prévoir que depuis dix ans toutes les prédictions se sont trouvées démenties, que les nuages, qui devaient toujours éclater au printemps suivant, se sont invariablement dissipés. Ce qu’il y a de plus vrai, de plus sensible, c’est que pour le moment rien ne semble justifier ces paniques et ces fausses nouvelles qui ont tout récemment fait le tour de l’Europe. Sur quoi se fondent les propagateurs de paniques ? Qui prétend-on accuser de vouloir troubler le repos du monde si bien gardé par les journaux allemands et même par les journaux anglais leurs complices ? Ce n’est point assurément la France qui peut être soupçonnée de menacer la paix, de méditer quelque soudaine entrée en campagne. La France est tout entière à son Exposition, à cette somptueuse fête du travail universel qui excite peut-être quelque envie, dont on ne serait pas fâché de troubler le succès. La France est aujourd’hui à son Exposition, elle sera demain à ses élections, qui vont être aussi une affaire sérieuse pour elle ; elle n’a pas même le temps et la liberté de s’émouvoir de tous les bruits répandus en Europe. La France est d’ailleurs dans une position où elle ne peut qu’attendre et où elle ne fait que se défendre, placée qu’elle est en face des alliances qu’on ne cesse de former contre elle, comme si on voulait la cerner de plus en plus par la diplomatie et par l’accumulation des forces. La France peut être menacée, elle ne menace sûrement personne. — Les accusations sont-elles plus justes à l’égard de la Russie, qui est évidemment plus libre ? Depuis longtemps la Russie n’a pas fait un mouvement, une démonstration qui ressemble à un défi ou à une menace. Elle est restée immobile et silencieuse, veillant à sa sûreté comme à l’indépendance de sa politique, sans agitation et sans provocation. Il y a, il est vrai, ce toast de Peterhof au prince de Monténégro, cette invocation au seul « ami sincère et fidèle, » qui a un moment empêché de dormir les politiques de Berlin et de Vienne. On ne peut pourtant pas dire que le tsar a défié l’Europe et mis la paix en doute en s’alliant au souverain de quelques centaines de mille sujets perdus dans la Montagne-Noire. Le vrai grief, c’est que cet empereur Alexandre III est réellement un prince énigmatique et singulier, qui, après avoir dégagé sa politique de toutes les compromissions, entend garder la liberté de son action, qui ne se désintéresse assurément ni de ce qui se passe dans les Balkans, ni de ce qui peut arriver dans l’Occident, mais qui n’est pas pressé de se prononcer. De là, cette campagne d’impatience et de suspicion qui a été dirigée surtout contre la politique mystérieuse de la Russie, et qui ne paraît pas affecter l’empereur Alexandre dans sa tranquille impassibilité. On veut forcer le tsar à sortir de sa réserve, il ne le veut pas : on veut le contraindre à entrer dans les grandes combinaisons dont le secret est à Berlin, à avouer des alliés, — il choisit avec une chevalerie hautaine et ironique l’alliance du plus petit prince de l’Europe orientale. On cherche tour à tour à l’aiguillonner ou à le séduire, il ne répond ni aux provocations ni aux séductions ; il demeure imperturbable avec simplicité, poursuivant sans trouble l’organisation de ses forces, ne mettant en mouvement ni un soldat de plus ni un soldat de moins, évitant tout ce qui pourrait l’engager ou troubler la paix, d’autant plus patient qu’il se sent, à tout prendre, l’arbitre des événemens. Il ne veut pas être dérangé, il tient visiblement à rester jusqu’au bout maître de ses résolutions. Si on avait compté avoir quelques éclaircissemens de plus sur les relations de la triple alliance avec la Russie à l’ouverture des délégations austro-hongroises qui viennent de se réunir, on a été un peu trompé. Ni l’empereur François-Joseph, dans son discours, ni son chancelier, le comte Kalnoky, dans les explications qu’il a données, ne précisent rien. Ils laissent peut-être tout entendre, ils se gardent d’insister sur les points délicats, d’accentuer trop vivement l’antagonisme entre l’Autriche et la Russie dans les Balkans, l’éternel champ de bataille de toutes les influences. Ils ne parlent des difficultés possibles que pour justifier les crédits militaires qu’ils demandent. L’empereur François-Joseph concilie loin, en avouant que l’état de l’Europe est toujours peu rassurant et en témoignant néanmoins encore une certaine confiance dans la durée de la paix. Le comte Kalnoky a certes mis jusqu’ici dans ses explications tout ce que la diplomatie a de plus évasif ; il est plein de réserves ou d’euphémismes, et, s’il ne s’est guère engagé au sujet des affaires de Serbie, qui touchent de si près aux affaires de Bosnie, il ne s’est pas beaucoup compromis d’un autre côté en disant, au sujet des agitations irrédentistes de Trieste, que l’Italie est une alliée aussi sûre pour l’Autriche que l’Autriche elle-même peut l’être pour l’Italie. Bref, après comme avant, les choses restent ce qu’elles sont, ni plus ni moins graves, et on ne voit pas même, par les explications échangées devant les délégations austro-hongroises, à quelle circonstance récente répondraient les bruits alarmans qui se sont répandus en Europe. C’est qu’en effet ces bruits ne sont rien, ou ils ne sont du moins que des symptômes exagérés à plaisir par des agitateurs intéressés à créer des paniques d’un moment. Le vrai danger, le danger permanent est, non dans le toast de Peterhof ou dans les dispositions que la Russie peut prendre pour sa sûreté, mais dans la situation générale telle qu’elle a été faite, dans l’excès de ces armemens qui ruinent tous les pays, qui sont une perpétuelle tentation, dans ces alliances qu’on dit imaginées pour protéger la paix et qui ne font que la compromettre. C’est là le danger profond, universel, et après tout, si depuis quelques jours, depuis quelques semaines, il y a eu quelque complication particulière, précise, qui a pu motiver des inquiétudes, c’est l’Allemagne qui en a pris l’initiative par cette querelle avec la Suisse, qui est loin d’être finie.

Assurément la situation d’un pays comme la Suisse, qui est un état indépendant et neutre, hospitalier par tradition, ouvert par la nature des choses aux expatriés de toutes les nations, « cette situation est toujours délicate. La Suisse a sûrement bien des devoirs à concilier ; elle a tout à la fois à sauvegarder sa souveraineté, à maintenir ses traditions hospitalières et en même temps à respecter, à faire respecter ses lois, les conditions de sa sécurité, les règles de cette neutralité qui lui fait une place à part dans l’ordre international. Cette conciliation n’est pas toujours facile. Que la Suisse ait eu souvent quelque peine à faire marcher ensemble les prérogatives de sa souveraineté, le droit d’asile qu’elle a toujours généreusement pratiqué, les libertés qui sont l’essence de ses institutions, et ce qu’elle doit à la sûreté des autres états, à sa propre sûreté, au principe même de son existence internationale, c’est trop évident. La Suisse, depuis plus d’un demi-siècle, a eu plus d’une fois à faire face à des embarras nés de cette situation compliquée, à des incidens épineux provoqués soit par des réfugiés compromettans, soit même par des mouvemens intérieurs qui semblaient, au dire de la diplomatie européenne, modifier les conditions primitives de son existence, sanctionnée par les traités. Elle a eu des querelles, même pour un réfugié qui s’est appelé depuis Napoléon III ; elle a été l’objet de remontrances plus ou moins vives, de manifestations collectives, et peu s’en est fallu qu’à une certaine époque, en 1847, une de ces manifestations de la diplomatie européenne ne devint une intervention décidée dans un intérêt de pacification intérieure à la suite d’une guerre civile. La Suisse s’est toujours tirée heureusement d’affaire parce qu’elle a su montrer une habile modération sans rien abandonner de ses droits, parce qu’elle a été aussi quelquefois servie par les circonstances ; elle a fini par sertir de toutes les crises intacte, libre et respectée, invariablement reconnue par toutes les puissances dans son caractère d’état neutre sous la sanction persévérante de l’Europe. Ce qui donne une plus rare et plus dangereuse portée à l’incident nouveau suscité par l’Allemagne, c’est qu’il résume tous les autres, c’est qu’il réveille à l’improviste les questions les plus délicates. D’un seul coup il a remis en doute et la souveraineté de la Suisse, et le droit d’asile, et une neutralité qui jusqu’ici a pu être quelquefois interprétée sans être jamais sérieusement contestée.

Comment s’est engagée cette médiocre ou malheureuse affaire, on le sait déjà. Elle est née des mésaventures de l’agent Wohlgemuth qui a été, il y a quelque temps, en territoire suisse, l’objet de mesures de sévérité prises par le canton d’Argovie, sanctionnées par le gouvernement fédéral. Le cabinet de Berlin a défendu son délégué de police, arrêté et expulsé ; le gouvernement de Berne a maintenu ses droits à l’égard d’un agent étranger surpris sur son territoire en flagrant délit de manœuvres suspectes. De là cet étrange conflit qui s’est élevé entre l’Allemagne et la Suisse, qui n’a pas tardé à s’aggraver et à s’envenimer. Qu’est-il arrivé en effet ? Le gouvernement allemand, devancé et soutenu par les excitations de quelques-uns de ses journaux, ne s’en est plus tenu bientôt à l’incident Wohlgemuth ; il ne s’est plus même contenté de menacer la nation helvétique de représailles, de mesures prohibitives de police comme celles qu’il a adoptées sur les Vosges. Il a déplacé et élargi la question : il a fait le procès du droit d’asile ! Il a représenté la Suisse comme un foyer d’agitations anarchiques, de conspirations librement organisées par les réfugiés de tous les pays : il a accusé l’indifférence ou l’impuissance du gouvernement fédéral, la connivence des autorités inférieures, la déplorable facilité laissée à des complots dangereux pour la sûreté des autres états. Une fois dans cette voie, il ne s’est plus arrêté. Il a invoqué le traité de 1876, d’après lequel les Allemands qui vont s’établir en Suisse doivent produire un certificat d’origine, un document constatant qu’ils n’ont pas perdu leurs droits civils et politiques, et il en a conclu que la Suisse ne pouvait accueillir que les Allemands porteurs du certificat officiel. Il a élevé une prétention bien plus étrange, celle de suppléer à l’insuffisance de la police fédérale ou cantonale par une police secrète à lui sur le territoire helvétique ! C’est fort bien ; seulement si l’Allemagne a ce droit dans la confédération, les autres états l’ont également, et alors que devient l’indépendance helvétique au milieu de toutes ces polices étrangères ? Le gouvernement de Berne, on le comprend, ne pouvait souscrire à ces prétentions sans abdiquer ; il les a déclinées simplement, sans forfanterie comme sans faiblesse, offrant pour sa part de remplir tous les devoirs de la souveraineté, et le chef du département des affaires étrangères, M. Droz, a tout récemment exposé le conflit devant le conseil fédéral avec autant de fermeté que de modération.

Ce qui complique tout, c’est que dans cette affaire particulière de droit d’asile et des abus qui peuvent en résulter, la chancellerie de Berlin a obtenu jusqu’à un certain point l’appui de la Russie et de l’Autriche, qui, elles aussi, ont pu avoir à se plaindre des anarchistes, des socialistes, des nihilistes réfugiés en Suisse et qui ont saisi l’occasion de réclamer auprès du gouvernement fédéral. M. Droz ne l’a pas caché : la Russie et l’Autriche ont attiré l’attention des pouvoirs helvétiques sur les dangers d’une « trop grande tolérance accordée aux élémens anarchistes et révolutionnaires. » Soit ; mais il est clair qu’il y a une distinction à faire. La Russie et l’Autriche ont pu rappeler à la Suisse que la neutralité impliquait pour elle des devoirs de vigilance, elles ont pu lui demander des garanties plus efficaces, que la Suisse ne refuse pas d’ailleurs de leur donner ; elles ne vont sûrement pas jusqu’à mettre délibérément en doute une situation consacrée par des traités. Les prétentions de l’Allemagne ne tendraient à rien moins qu’à profiter du vulgaire incident Wohlgemuth pour supprimer d’abord le droit d’asile, pour mettre en tutelle la souveraineté suisse et finir par dénoncer une neutralité gênante. C’est la marche et la moralité de ce conflit. Or ici s’élèverait aussitôt une question aussi grave que délicate : cette neutralité devenue un principe invariable de droit international depuis 1815, toujours respectée jusqu’ici, elle a été reconnue, sanctionnée et acceptée dans l’intérêt de la Suisse si l’on veut, mais aussi dans l’intérêt des puissances qui l’ont garantie, de l’Europe tout entière. Ce que toutes les puissances ont fait d’un commun accord, une seule peut-elle le détruire par une fantaisie ou une tactique de prépotence ? Elle le peut sans doute si elle a la force ; mais alors c’est un fait avéré encore une fois, éclatant comme la lumière du jour, il n’y a plus de droit ! Les autres états savent à quoi s’en tenir, la Suisse elle-même est avertie qu’elle n’a plus qu’à pourvoir à sa sûreté. Au fond, qu’a voulu, que peut vouloir encore l’homme tout-puissant et redoutable qui tient dans ses mains tous les fils des affaires de l’Allemagne et même des affaires de l’Europe ? Rien ne prouve, si l’on veut, qu’il ait dès ce moment l’intention de pousser jusqu’au bout ses démonstrations, d’exécuter ses menaces à l’égard de la Suisse. Il est malheureusement assez vraisemblable cependant que, s’il a cru devoir parler et même parler haut, s’il a soulevé cette question de la neutralité de la Suisse, au risque de désavouer ce qu’il a dit lui-même en 1870, ce n’est pas sans quelque calcul, sans l’arrière-pensée de préparer, de justifier d’avance ce qui pourrait arriver un jour ou l’autre. Il a dévoilé une fois de plus le secret d’une politique qui ne connaît ni obstacles ni résistances, qui, sous prétexte de la paix, s’efforce d’étendre de toutes parts un réseau de domination, de compromettre le plus de monde possible pour sa cause. C’est précisément la faiblesse et le danger d’une situation où l’on sent qu’il n’y a rien d’assuré, que tout peut arriver, parce que tout dépend d’une volonté qui subordonne les alliances, les droits, les relations de commerce à un intérêt unique de prépondérance.

Aussi bien, le sentiment de ce qu’il y a de factice et de redoutable dans cette politique commence peut-être à se manifester de plus d’un côté et sous plus d’une forme. L’Autriche, engagée la première dans la triple alliance, s’est livrée tout entière et ne marchande pas les témoignages de cordialité à l’Allemagne ; il n’est point impossible, cependant, qu’elle ne sente par instant le poids du joug qu’elle subit et qu’elle n’ait parfois quelque doute sur l’efficacité de l’appui qu’elle pourrait rencontrer dans un conflit avec la Russie. La triple alliance a certes un champion intrépide et résolu dans M. Crispi, à Rome : c’est la politique officielle du Quirinal. Bien des Italiens pourtant commencent à réfléchir et n’en sont plus à cacher leurs doutes. Il ne s’agit pas seulement de ceux qui, toujours animés de la vieille passion irrédentiste et révolutionnaire, voient dans l’Autriche l’éternelle ennemie, la maîtresse de terres italiennes, de Trente, de Trieste. Bien d’autres Italiens sensés, sérieux, réfléchis, n’en sont pas à voir les dangers de ces vastes combinaisons où leur pays est entraîné. Ils sentent que tout est péril dans cette politique d’illusions, et ce sentiment vient de se traduire avec force, avec éclat, dans une série d’études, — Pensées sur la politique italienne, — publiées par la Nouvelle anthologie, écrites par M. Stefano Jacini. Celui-là n’est pas un ennemi ; c’est un Italien de la vieille école, un ancien ministre, un contemporain de Cavour et de tous ceux qui ont fait l’Italie. M. Stefano Jacini examine tout, les conditions générales et les relations naturelles de son pays, l’origine du refroidissement avec la France, ce que l’Italie peut gagner, ce qu’elle peut perdre par la triple alliance, les chances de paix et de guerre. C’est une étude faite avec sagacité, avec un dévoûment prévoyant pour la nation italienne et une juste, une intelligente impartialité à l’égard de la France. Évidemment M. Jacini, comme bien d’autres, reste persuadé que l’Italie aurait eu une autre politique à suivre, que, sans se désintéresser des affaires de l’Europe, elle devait demeurer étrangère aux passions et aux mêlées du moment. On a entraîné la nation italienne dans les aventures ; on a cédé à ce que l’auteur appelle la megalomania. L’Italie a pu sans doute y trouver quelques avantages plus flatteurs pour son amour-propre qu’utiles à sa puissance. En revanche, elle a perdu sa liberté d’action ; elle a été obligée de s’imposer des dépenses ruineuses ; elle s’est exposée à se faire une ennemie de la France, qui a combattu pour elle, qui reste « une nation pleine d’avenir. » Elle a compromis ses plus graves intérêts pour une politique qui n’est pas la sienne, sans pouvoir compter sur des compensations proportionnées aux sacrifices qu’elle subit, aux dangers de toute sorte qu’elle peut courir.

Quand M. de Bismarck, avec sa dextérité audacieuse et la puissance de fascination que donne toujours le succès, s’efforce de neutraliser les uns, d’engager les autres dans sa cause, d’agrandir par tous les moyens la sphère de son action, c’est tout simple, il est dans son rôle ; plus il compromet ses alliés, plus il étend le cercle de la lutte qui pourra s’engager et plus il a de chances favorables. Que peut gagner l’Italie à une guerre générale ? elle risque tout simplement, même dans le cas d’une guerre heureuse, d’avoir contribué à reconstituer un empire d’Occident, dont elle sera réduite à subir la suprématie, et ce qu’elle a de mieux à faire, c’est, non pas de se dégager par une brusque évolution qui la déconsidérerait aux yeux de ses alliés et de ses adversaires, mais de mesurer son action, d’attendre le moment où elle pourra retrouver sa liberté. Qu’en sera-t-il de ces conseils de sagesse et de prévoyance, inspirés à M. Stefano Jacini par le patriotisme le plus éclairé et le plus élevé ? Ils ont probablement peu de chances d’être écoutés à Rome par ceux qui ne s’aperçoivent même pas qu’ils ne sont que des instrumens entre les mains de plus puissans qu’eux ; ils peuvent être entendus par la nation italienne éprouvée dans ses intérêts, éclairée par l’expérience sur les dangers d’une politique d’ostentation stérile, de jalousie mesquine et d’ambition chimérique.


CH. DE MAZADE.