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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1889

Chronique n° 1374
14 juillet 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Comme il est bien vrai que tout se confond dans la vie, que les deuils sont auprès des joies, les grandes misères auprès des grands plaisirs, et que, dans cette mêlée humaine, la politique, — ce qu’on appelle la politique, — est souvent peu de chose ! Certes, si l’on veut bien s’y arrêter un instant, rien n’est plus naturel peut-être, rien aussi n’est plus tragiquement émouvant que ce contraste ou ce rapprochement de l’opulence, fille du travail, des foules heureuses réunies dans les fêtes, et de cette catastrophe obscure qui fait des centaines de victimes, qui déjoue tous les calculs, toutes les prévoyances. C’est à coup sûr plus saisissant pour l’imagination, plus intéressant que toutes les discussions inutiles, que tous les orages factices et vulgaires du Palais-Bourbon.

D’un côté, c’est cette Exposition éblouissante qui se déploie dans son éclat toujours nouveau, offrant tous les attraits, l’attrait des œuvres de la science et l’attrait des choses ingénieuses, attirant les hommes du toutes les contrées de la terre, même les princes qui se dérobent, qui viennent en bonne fortune au Champ de Mars. Le succès, loin de décroître, ne fait que grandir pour l’honneur et la bonne renommée de la France, en dépit des envieux qui résistent de loin à la séduction, qui épient tout ce qui pourrait troubler ou ternir ces fêtes de l’industrie et des arts. Peut-être y mêle-t-on un peu trop de congrès, un peu trop de conférences, un peu trop de discours, un peu trop de commémorations banales et d’inaugurations de monumens. Des statues de Raspail, de Camille Desmoulins, de qui encore ? — Cela durera ce que cela pourra. Ce sont les accessoires. Le spectacle dans son ensemble ne reste pas moins ce qu’il est, superbe, instructif et charmant, une victoire de la paix industrieuse et féconde. — Au même instant, cependant, d’un autre côté, dans les profondeurs de la terre éclate un feu mystérieux et insaisissable, qui d’un seul coup dévore toute une population laborieuse vouée à l’extraction du grand moteur de l’industrie : c’est cette catastrophe des mines de la Loire qui a mis Saint-Etienne en deuil, qui a aussitôt retenti à Paris, où elle a remué cette pitié humaine toujours prête à s’éveiller, même au milieu des fêtes. Il y a déjà plus de deux cents victimes, et elles ne sont pas encore toutes connues : l’abîme noir n’a pas rendu toute sa proie. Est-ce l’effet de quelque négligence, de quelque insuffisance ou d’une défectuosité dans l’organisation des mines ? Non, il ne le paraît pas. Tout indique, au contraire, que les précautions les plus minutieuses étaient prises, que la science des ingénieurs avait épuisé ses prévoyances pour la sécurité des ouvriers employés à cette dure besogne. S’il y a eu quelque accident, il a été fortuit et il reste inconnu ; il est de ceux contre lesquels on ne peut pas même se prémunir. C’est la chance de l’industrie souterraine : ces mineurs sont morts obscurément sur leur champ de bataille invisible, occupés à dégager du sein de la terre ce qui sert à conduire nos navires sur la mer, à percer les montagnes et à mettre en mouvement les plus puissantes machines. Ce sont des soldats à leur manière. Quel rapport y a-t-il donc, direz-vous, entre l’exposition et cette catastrophe accidentelle ? Il n’y en a aucun ; il n’y a que cette coïncidence émouvante du travail vu tout à la fois, au même instant, dans son éclat le plus victorieux et dans une de ses plus cruelles fatalités.

C’est assez, — et tandis que la vie contemporaine est pleine de ces coïncidences ou de ces contrastes, de tout ce qui peut le mieux remuer l’imagination ou la pitié, que peut être, qu’est-ce que la politique, au moins la politique telle qu’on la fait ? Elle existe, sans doute, il faut le croire ; elle fait même assez de bruit, et elle menacé d’en faire encore davantage d’ici à peu. Elle ne laisse pas, il faut l’avouer, d’être provisoirement assez médiocre, même assez répugnante, et cette fin de session, où tout semble se concentrer, n’est pas, on en conviendra bien, de nature à relever le prestige d’une chambre qui va mourir et des partis qui ont la prétention de disposer de la France. Le fait est que cette fin de session est un singulier préliminaire des élections prochaines et que les partis, avant d’aller se mesurer devant le pays, leur dernier juge, ne sont depuis quelque temps occupés qu’à se déchirer, à se défier, à se diffamer, à faire du Palais-Bourbon une sorte de théâtre avili des plus étranges manifestations. À la vérité, cette chambre épuisée, sentant sa fin prochaine, aurait pu au moins consacrer ses derniers jours à quelques œuvres utiles et modestes ; elle n’avait qu’à expédier le budget, qu’elle n’était plus capable de réformer, à voter les lois les plus nécessaires, à se défendre surtout des vaines agitations. Elle n’a sûrement jamais mérité le compliment un peu imprévu que M. le ministre de la guerre lui a adressé l’autre jour, en l’appelant à bout portant, pour le besoin de sa cause, une « grande assemblée ; » elle pouvait rester une assemblée décente, et puisqu’elle n’a pas su bien vivre, c’est-à-dire vivre avec profit pour le pays, elle aurait pu aspirera mieux mourir, — à mourir tout simplement sans scandale. C’était bien le moins. Elle n’a pas soigné sa fin, la malheureuse « grande assemblée ! » Au lieu de se préparera bien mourir, de savoir s’éclipser à propos, ne fût-ce que pour éviter les tentations et les pièges, elle s’est jetée tête baissée, sans frein et sans règle, dans toutes les aventures, cédant à tous les vertiges, épuisant ce qui lui restait de force dans une série d’échauffourées sans dignité. On dirait vraiment que cette fin de session n’est plus qu’une vaste conspiration pour la déconsidération universelle, que tout se réunit, délibérations incohérentes, âpreté des guerres sans merci et des accusations meurtrières, scènes tumultueuses où l’honneur des hommes est en jeu, où quelques-uns des ministres ne font pas toujours trop bonne figure. Et le pugilat lui-même finit par s’en mêler !

Au demeurant, qu’a-t-elle fait, que fait-elle jusqu’au bout, cette chambre à la fois impuissante et agitée qui a trop tardé à mourir, pour son crédit, pour la paix du pays ? Ce qu’elle laissera après elle, ce qu’elle a fait depuis quelque temps dans le domaine législatif se réduit à une série d’œuvres décousues, irréfléchies ou improvisées par l’esprit de parti, dans un intérêt de circonstance. Si elle a ôté tant bien que mal, à bâtons rompus, le budget, elle y a mis ses préoccupations électorales ; elle y a introduit par un calcul de fausse popularité des augmentations ou des réductions de crédits que le sénat est obligé aujourd’hui de rectifier, pour remettre un peu d’ordre et de clarté dans des finances déjà assez confuses. Elle a voté des lois qui n’ont aucune importance ou qui passeront avec elle. Elle s’est donné aussi le luxe, pour faire plaisir à M. Basly, de choisir un jour où elle devait s’occuper des intérêts ouvriers, et tout bien compté, les intérêts ouvriers n’en sont pas plus avancés ; ce qu’on en faisait était encore pour les élections. La Chambre enfin a volé sa grande œuvre, la loi militaire. Ce n’est pas sans peine, il est vrai. La question est restée jusqu’au bout indécise entre le Sénat résolu à maintenir les garanties, les dispenses destinées à tempérer la loi, et la Chambre obstinée dans ses idées plus radicales que militaires. Il a fallu tout l’art de M. le ministre de la guerre pour avoir raison, par une flatterie, des préjugés de secte, de la résistance d’une majorité aveuglée par la passion de parti. Elle est définitivement votée maintenant, cette loi. dont le principe est le service de trois ans, qui jusqu’au bout a inquiété les esprits refléchis et les militaires les plus expérimentés. Il reste à savoir ce qu’elle produira, si elle fera pour notre puissance militaire ce qu’avait fait heureusement cette loi de 1872 qui a donné à la France une armée devenue en peu d’années par sa discipline, son instruction et son dévoûment la force et le bouclier de notre pays. C’est une expérience à laquelle l’état de l’Europe, les circonstances donnaient quelque chose de redoutable. On a voulu la tenter, elle a sûrement besoin d’être suivie avec autant de fermeté que de vigilance. Ce qu’il y a de certain, c’est que si elle est devenue moins hasardeuse dans quelques-unes de ses parties, s’il y a dans la loi nouvelle quelques garanties, quelques ménagemens pour des intérêts qui sont après tout les intérêts de la société française, c’est l’œuvre du Sénat ; ce n’est pas la faute de la majorité de la chambre, qui a témoigné jusqu’au bout son fanatisme puéril en laissant trop voir que pour elle le premier et le dernier mot de la loi, c’était l’enrôlement des séminaristes. C’est bien malgré elle qu’elle s’est résignée à une année de service pour les élèves ecclésiastiques, pour les jeunes gens destinés aux professions libérales : de sorte que ce qu’elle a fait de plus sérieux, elle l’a subi, pour avoir l’air de faire quelque chose.

Ce que la chambre vote ou ne vote pas, du reste, ce n’est plus la question ; ce n’est plus qu’un incident qui se perd dans cette vie tourmentée et fiévreuse qu’elle s’est faite, où elle se débat, partagée entre l’exaspération et l’impuissance. La vérité est que cette fin de session est tout entière, non certes à des lois sérieuses, mais aux interpellations, aux collisions, aux divulgations injurieuses, aux brutalités de parole et quelquefois d’action, à cette série de scènes, de déchaînemens, où le sens moral s’émousse aussi bien que le sens politique. Ce n’est plus la vie parlementaire, c’est la guerre avec toutes ses surprises, avec ses procédés violens et sommaires, avec ses représailles implacables et sans scrupule.

Tout sert de prétexte et tous les moyens sont bons. On puise dans les archives secrètes, dans les correspondances intimes aussi bien que dans les dossiers d’un procès ; on fait appel aux délations, aux témoignages suspects pour avoir le plaisir de se renvoyer les accusations les plus sanglantes, — des accusations qui touchent ni plus ni moins à l’honneur et à l’intégrité des hommes, même des hommes du gouvernement, surtout des membres du gouvernement. Bref, on en est venu à croire que tout est permis, qu’on peut se servir de toutes les armes, que les diffamations les plus retentissantes sont les meilleures. C’est une véritable épidémie qui règne au Palais-Bourbon comme dans la presse. Ce n’est point d’aujourd’hui, à vrai dire, qu’elle a commencé ; mais elle s’est étrangement développée à la faveur des mœurs nouvelles, des habitudes de la presse, des ressentimens croissans des partisse la faveur aussi de cette crédulité vulgaire d’un public toujours prêt à accueillir les indiscrétions. Et tout le monde y passe, tout le monde est plus ou moins atteint, et on va ainsi d’une accusation à une autre accusation, d’un scandale à un autre scandale. Un jour, c’est M. le garde des sceaux Thévenet qui est mis en cause pour ses relations, pour ses procédés, et qui, à une mauvaise affaire, ajoute une mauvaise défense. Un autre jour, c’est M. le ministre des finances qui se trouve sur la sellette, qui est mis en suspicion pour sa parenté et pour les trafics de cette parenté. Aujourd’hui, c’est M. le ministre de l’intérieur Constans qui est incriminé et compromis par des divulgations sur son gouvernement de l’Indo-Chine. Il ne s’agit nullement, bien entendu, de savoir ce qu’il y a de vrai ou de faux, de hasardé ou de possible dans ces accusations qui courent le monde, qui retentissent jusque dans les chambres : mais, assurément, un des signes les plus curieux du trouble des idées, de la dépression du sens moral, c’est ce qui s’est passé l’autre jour dans cette séance où M. le ministre Thévenet a cru pouvoir se servir, pour sa défense, d’une lettre écrite par un spéculateur véreux, qui a pris 3 ou 4 millions à de malheureuses dupes et qui a été condamné. Ainsi, un garde des sceaux a trouvé tout simple de porter à la tribune, en plein parlement, le témoignage d’un condamné pour vol racontant d’un ton leste les tentations auxquelles il aurait été exposé, les promesses qui lui auraient été faites par les adversaires de la république s’il voulait faire des confidences sur les personnages du jour ! Voilà l’atmosphère où l’on vit !

Que ces tristes mœurs soient la plaie de la vie publique, rien n’est plus certain ; mais lorsque les républicains, qui sont maintenant les premières victimes de l’épidémie accusatrice, se plaignent avec amertume, ils ne s’aperçoivent pas que tout ce qui arrive est le fruit de leur politique, de l’imprévoyance avec laquelle ils ont abusé de tout, affaibli tous les ressorts moraux, tous les freins de légalité. Ils voient où cela conduit. Ils sont submergés eux-mêmes aujourd’hui dans le torrent des injures et des accusations ; ils sont réduits à se défendre par des coups de parti, par des « mesures administratives, « par des menaces de répression sommaire. Comment sortira-t-on de là ? Un ancien ministre, M. Goblet, dans un discours qu’il a prononcé l’autre jour à Lille, a découvert pour suprême nouveauté que tout le mal venait de la constitution, de l’absence d’une majorité dans la Chambre, de l’antagonisme des deux assemblées, en d’autres termes du Sénat. La belle découverte ! Et quand la constitution serait révisée, quand le Sénat serait annulé quand il y aurait une majorité dans la Chambre, qu’en serait-il de plus ou de moins ? Les mécontentemens qui se sont accumulés seraient-ils apaisés ? Les intérêts, les sentimens que la politique de dix ans a froissés seraient-ils désarmés ? L’atmosphère en serait-elle assainie ? Le mal est plus profond ; ce n’est plus que par un effort vigoureux, avec l’appui du pays lui-même, qu’on peut arriver à refaire une situation, où l’on s’acharne un peu moins à tout ruiner, hommes et institutions, où l’on s’occupe un peu plus de la France, de ses intérêts et de sa grandeur.

Ce ne sont pas sûrement les causes de trouble et, d’inquiétude qui manquent aujourd’hui en Europe, aussi bien qu’en France, non plus que les pronostics de tous ceux qui se plaisent à assembler les nuages. On ne le sait que trop, nous vivons au milieu des incidens qui naissent pour ainsi dire d’eux-mêmes, des questions prévues ou imprévues qui restent l’obsession du monde.

Il en sera de l’Europe et de ses affaires, peut-être d’ici à quelques mois, peut-être d’ici à quelques années, ce que les destins décideront. Pour le moment, on n’en est point à redouter des conflits prochains, à ce qu’il semble. L’été est encore à la paix avec les intermèdes de la saison, avec les voyages des princes et des souverains. L’empereur Guillaume, qui a décidément de la peine à rester au repos, qui aime le mouvement, vient de partir pour les côtes de Norvège où il doit passer, pour sa santé, quelques semaines à l’air de la mer. Puis il se tarait conduire, par une escadre allemande, dans les eaux d’Angleterre, pour aller rendre ses devoirs de petit-fils à la reine Victoria à Osborne ; il aurait même, à ce qu’il paraît, le projet d’aller jusqu’en Grèce à l’occasion d’un mariage de famille ; et, dans l’intervalle de ses courses, il s’arrêterait tout au plus quelques jours à Berlin pour recevoir la visite de l’empereur d’Autriche, qui ferait trêve à son deuil récent. On ne parle pas jusqu’ici d’une visite du tsar, qui se bornera probablement à aller en Danemark. Le roi Humbert à son tour serait, dit-on, disposé à aller, lui aussi, en mer, à faire le tour des côtes italiennes de Livourne à Tarente et à Bari. Ce programme d’excursions d’été n’est pas le signe de complications imminentes pour l’Europe. Il ne faut pas, sans doute, prendre trop au tragique la querellé entre l’Angleterre et le Portugal au sujet d’un chemin de fer sur la côte africaine de Delagoa, pas plus que le différend, tout diplomatique, entre l’Angleterre et la France au sujet de la conversion de la dette égyptienne, à laquelle se lie la question de l’occupation anglaise en Egypte. Ce ne sont là que des incidens partiels et passagers. L’affaire même que l’Allemagne a engagée récemment avec la Suisse paraît s’apaiser ou tout au moins entrer dans une phase qui n’est plus aussi aiguë, aussi immédiatement menaçante. M. de Bismarck, sans être pour le moment décidé à aller plus loin, a probablement dit ce qu’il voulait en mettant directement ou indirectement en cause la neutralité suisse, l’inviolabilité des traités qui consacrent cette neutralité. Il est vrai que ce qu’il dit suffit pour ouvrir d’étranges perspectives, pour ajouter une question de plus à tant d’autres questions qui agitent notre vieux continent, qui sont devenues les élémens nouveaux et redoutables de l’état présent de l’Europe.

Elles se sont singulièrement multipliées depuis un quart de siècle, ces questions qui menacent le repos du monde. Elles sont de toute nature, et certainement une des plus délicates est cette question de l’indépendance du saint-siège ; de la résidence du souverain pontife à Rome que le cours des événemens a transformée, qui touché à tout, à l’ordre européen, à la paix diplomatique comme à la paix morale, avec laquelle, bon gré mal gré ; toutes les politiques sont obligées de compter. Vainement les Italiens croient la supprimer ou la pallier en prétendant qu’elle n’existe plus depuis qu’ils sont à Home, qu’il n’y a plus qu’une affaire tout intérieure ; tout italienne. La réalité trouble leurs illusions. Le problème n’est pas résolu ; il reste tout entier, et il suffit d’un simple incident pour le remettre en lumière dans sa gravité, avec ses caractères et ses conséquences. Cette fois il a suffi de la commémoration bruyante, retentissante d’un philosophe qui ne pouvait guère s’attendre à pareille fortune, de Giordano Bruno : commémoration, à laquelle les libres penseurs italiens ont visiblement voulu donner le caractère d’une manifestation contre la papauté, que le pape à son tour a ressentie comme une injure. Le pape Léon XIII ne s’est pas borné à protester d’un accent ému, pathétique, dans un consistoire, contre un acte accompli à quelques pas du Vatican, sous les yeux mêmes et avec la tolérance du gouvernement. Pour la première fois il paraît avoir prévu la nécessité de quitter Rome et la confession de Saint-Pierre, d’aller chercher un asile dans un pays étranger ; il aurait mis en délibération son départ éventuel. Chose singulière ! Depuis près de vingt ans, les Italiens sont à Rome, devenue la capitale du nouveau royaume ; ils y sont sans résistance, sans contestation de la part des gouvernemens de l’Europe. Ils ont eu la chance de voir arriver au pontificat un pape à l’esprit politique et mesuré. En réalité ; ils ne sont pas plus avancés ; à la première occasion ils voient reparaître devant eux lu même difficulté toujours aussi sérieuse, toujours aussi insoluble. Tout finit par la menace du départ du pape qui ne serait pas une solution !

On pourrait dire de cette coexistence de la papauté et du gouvernement italien à Rome, ce que le cardinal de Retz disait en parlant des droits du roi et des droits du peuple, qui « ne s’accordent jamais mieux que dans le silence. » Évidemment, les Italiens étaient intéressés à maintenir ce « silence » favorable, à éviter les chocs, les froissemens, les conflits, à laisser au pape les apparences, les prérogatives, les prestiges de l’indépendance, à lui faire en un mot une situation telle qu’il put paraître toujours le chef libre et respecté de l’église aux yeux de la masse des catholiques, C’est ce qu’entendait Cavour autrefois lorsqu’il disait, en homme capable de réaliser son programme, qu’on devait aller à Rome « sans diminuer la dignité et l’indépendance du pape. » C’était aussi à un certain degré, si l’on veut, la pensée et l’objet ta la loi des garanties. Malheureusement, il est trop clair que s’il y a eu des désirs, même parfois des tentatives de conciliation, il y a eu aussi une série d’actes, de lois pénales, de dépossessions, de manifestations organisées ou tolérées, de petites vexations que l’hôte du Vatican a pu considérer comme autant d’atteintes à sa dignité et à son autorité morale. L’apothéose de Giordano Bruno, dont Léon XIII a pu entendre le bruit, n’a été qu’une dernière circonstance qu’il a pu invoquer pour démontrer l’inanité de la loi des garanties, et par l’inefficacité de la loi des garanties, la nécessité d’une indépendance plus réelle, mieux assurée. Les Italiens, dans leur impatience, n’ont pas vu qu’ils divulguaient le secret d’une incompatibilité qui était peut-être dans la nature des choses, qu’il n’aurait pas fallu du moins aggraver. Ils n’ont pas vu qu’en faisant une papauté diminuée dans son indépendance, gênée dans son action, offensée dans sa dignité, ils créaient une situation impossible. Ils ont oublié qu’ils avaient affaire à un personnage qui n’était pas seulement un prélat italien, un évêque de Rome confiné au Vatican, qui était en même temps le chef de l’église universelle, le souverain de millions de catholiques, — et, chose extraordinaire, c’est un étranger, un allié, le chef d’un état protestant qui leur a rappelé un jour que le grand vieillard du Vatican restait une puissance morale respectée. Ils l’avaient oublié ; ils se sont exposés avoir une puissance qu’ils traitaient en subordonnée, relevée à sa hauteur, invoquée comme arbitre dans un différend international. Et voilà comment les Italiens, pour leur politique intérieure, ont rendu toute solution sinon impossible, au moins difficile ; mais c’est surtout par leur politique extérieure qu’ils ont aggravé la difficulté, en rendant plus palpable une des conséquences possibles des révolutions contemporaines.

Tant que le souverain pontife avait son petit état, la ville de Rome, il restait sans effort dans sa neutralité reconnue et garantie, dans son inviolabilité supérieure et impartiale, en dehors des querelles des peuples, pour qui il n’a pas cessé d’être sans distinction un chef spirituel, le grand directeur des consciences. Tant que l’Italie, même après son entrée à Rome, a gardé la liberté et l’indépendance de sa politique, sans se compromettre dans des conflits où elle n’a ni à défendre des intérêts qui ne sont pas en péril, ni à sauvegarder une sécurité qui n’est point menacée, la situation pouvait encore être tolérable. Le jour où l’Italie, de son propre mouvement, cédant à ce que M. Jacini appelle la manie des grandeurs, rêvant de triple alliance, de vastes combinaisons, s’est exposée à être entraînée sans raison, sans nécessité nationale, dans la mêlée universelle, il est évident que tout a changé, et ce jour-là, le grand solitaire du Vatican a pu se demander ce qu’il aurait à faire, s’il devait rester au camp d’une des nations catholiques engagées dans une guerre. Le pape Léon XIII a-t-il pris décidément une résolution d’accord avec le sacré-collège réuni l’autre jour en consistoire secret ? A-t-il précisé les circonstances où il se croirait obligé d’abandonner le Vatican et désigné le pays étranger où il ira chercher un asile ? A-t-il choisi l’Espagne comme la contrée la plus éloignée des batailles et des mêlées sanglantes ? On ne sait rien encore ; on peut dire seulement que la question a été manifestement agitée, qu’elle existe, et elle résulte précisément de cette situation qu’on a créée, où le chef de la catholicité, faute d’une indépendance suffisamment, ostensiblement garantie, ne croirait pas possible d’accepter une apparence de solidarité avec une des puissances sous les armes. Si le départ du pape se réalisait, ce serait, à n’en pas douter, un événement considérable, et par sa nature même et par les conséquences qu’il pourrait avoir dans l’état présent du monde. Ce serait la rupture du dernier lien qui unit la papauté à l’Italie, le commencement d’une ère nouvelle pour le pontificat. Les Italiens, qui ne réfléchissent pas, qui sont emportés par leur passion, affecteraient peut-être une certaine satisfaction de se voir délivrés d’un hôte incommode. Ceux qui réfléchissent, qui jugent les événemens en politiques préoccupés de tous les intérêts de leur pays, sont vraisemblablement moins pressés de voir partir le pape. Ils ne peuvent méconnaître que ce départ serait une épreuve des plus graves, qu’il laisserait un vide au Vatican, que la question entrerait dans une phase nouvelle sans être résolue, et s’ils ne le disent pas tout haut, ils avouent tout bas que la politique qui conduit à ces extrémités n’est peut-être pas la meilleure des politiques.

Telle est la marche des choses aujourd’hui en Europe, telles sont les conditions de la plupart des pays qu’on n’a que le choix des complications intérieures ou extérieures, des difficultés et des crises plus ou moins vives. Il n’y a sans doute rien de changé depuis quelque temps dans les affaires de l’empire austro-hongrois. L’Autriche est toujours dans une situation indécise et laborieuse, embarrassée dans sa politique intérieure par le conflit incessant des nationalités diverses qui composent l’empire, engagée dans sa politique extérieure par ses alliances, par ses intérêts qu’elle s’efforce de concilier. Les délégations austro-hongroises qui se sont réunies il y a quelques semaines, qui arrivent maintenant à la fin de leurs délibérations, semblaient promettre quelques éclaircissemens à la suite du discours à demi rassurant, à demi inquiétant de l’empereur François-Joseph. Elles vont se retirer sans avoir rien éclairci, en laissant cette impression qu’on est toujours dans la période d’observation et d’attente. Le comte Kalnoky s’est visiblement étudié à éluder les questions délicates dans ses explications évasives, à tout réserver, à ne rien compromettre, et ceux qui lui ont répondu, qui ont même accusé ses irrésolutions ou ses temporisations, se sont peut-être montrés plus hardis que pratiques. On sent bien que l’Autriche a les regards incessamment tournés, — d’un côté vers la Russie, vers la frontière galicienne, — d’un autre côté vers la Serbie où elle redoute des agitations hostiles, vers la Bosnie, vers la Bulgarie, en un mot, vers cet éternel champ de bataille des Balkans. Elle ne serait pas éloignée, quelques-uns de ses journaux et même de ses orateurs l’avouent, de reconnaître, l’ordre nouveau en Bulgarie, le prince Ferdinand de Cobourg, dont elle s’est fait un allié ; mais elle ne peut risquer cet acte de diplomatie sans s’être entendue avec les autres puissances, sans s’exposer à mettre en lambeaux le traité de Berlin, sans s’affaiblir elle-même. Quand s’entendra-t-on pour reconnaître définitivement le prince Ferdinand de Cobourg à Sofia ? Il faudrait demander cela au cabinet de Saint-Pétersbourg, qui ne paraît pas prêt à répondre et qu’on n’est point disposé sans doute à défier. De sorte que l’Autriche ne peut qu’attendre provisoirement, appuyée à l’Allemagne, augmentant ses arméniens pour lesquels les délégations ne refusent aucun crédit, défendant pied à pied, sans bruit, son influence dans les Balkans et surveillant les événemens. C’est sa politique extérieure qui ne peut avoir rien de décisif. Il s’est produit pendant ce temps dans sa politique intérieure un incident qui ne laisse pas d’être significatif, qui pourrait même avoir son importance dans l’ensemble des affaires de l’empire : c’est l’élection d’une diète nouvelle en Bohême.

Des élections se sont faites en même temps pour le renouvellement des diètes provinciales en Galicie, en Dalmatie, dans l’Istrie, dans le Tyrol, dans la Carniole comme en Bohême, dans toutes ces régions où l’esprit de nationalité est toujours vivace. Celles de la Bohême ont un intérêt particulier. Elles ont eu surtout cela de caractéristique et de curieux que la lutte s’est engagée entre deux fractions du parti national, entre vieux Tchèques et jeunes Tchèques, également ardens à la revendication des droits de la Bohême, mais divisés dans leur politique, dans leurs moyens d’action, dans leurs idées, dans leurs alliances.

Depuis bien des années déjà, — il y a de cela près d’un demi-siècle, — les Tchèques sont à l’œuvre sous la direction du docteur Rieger, qui a été le guide le plus actif, le plus accrédité de l’agitation nationale. Ils ont soutenu bien des combats dans l’intérêt de l’autonomie, des droits, des écoles, de la langue de leur pays, qu’ils n’ont cessé de défendre contre les Allemands, longtemps prépondérans. Ils ont fini par rester à peu près maîtres de la Bohême, même à l’exclusion des Allemands, par reconquérir bien des garanties, bien des privilèges, — et ils ont réussi, surtout depuis l’avènement au pouvoir du comte Taaffe, qui s’est proposé précisément de réconcilier les races multiples de l’empire en donnant satisfaction aux vœux les plus légitimes des diverses nationalités ; mais si M. Rieger et ses amis ont réussi, — au moins jusqu’à un certain point, — dans leur œuvre, ils ne l’ont pu qu’en faisant à leur tour des concessions, en se prêtant aux alliances, aux transactions, aux combinaisons de circonstances qui pouvaient les servir. Ils n’ont pas craint de s’allier à l’aristocratie terrienne, qui est un peu féodale et cléricale. Ils n’ont point hésité à soutenir de leur vote au Reichsrath de Vienne le ministère du comte Taaffe, plus favorable que tout autre à leur cause. M. Riegier et ses amis ont agi en politiques et en tacticiens, en même temps qu’en patriotes. C’est justement ce qui a produit la scission, ce qui a donné naissance à un parti nouveau, celui des jeunes Tchèques, qui ont la prétention de représenter la jeune démocratie libérale et progressive, qui ont reproché à M. Rieger ses alliances aristocratiques, ses complaisances pour un ministère de réaction tempérée. Les jeunes Tchèques, avec des chefs comme M. Gregr, M. Herold, ont levé le drapeau contre les vieux Tchèques. Déjà la scission s’était manifestée à la session du Reichsrath ; elle vient d’éclater plus vivement aux récentes élections de la diète de Bohème, et de fait, c’est la jeunesse qui a triomphé, au moins relativement ; dans les villes comme dans les campagnes. Les jeunes Tchèques, qui ne comptaient que dix représentans à la dernière diète, vont être plus de cinquante dans la diète nouvelle. Ils ont rapidement conquis la faveur populaire. C’est peut-être d’un singulier augure pour les élections futures du Reichsrath, — et c’est ici que la question se complique, qu’elle peut intéresser l’existence du ministère de Vienne, la politique même de l’empire.

Que les heureux jeunes Tchèques triomphent aux élections plus ou moins prochaines du Reichsrath, comme ils viennent de triompher aux élections de la diète de Bohême, c’est possible. Que feront-ils alors ? Ils peuvent sans doute, par une politique agitatrice, créer les difficultés les plus sérieuses au ministère du comte Taaffe qui a besoin de l’appui des Tchèques pour avoir une majorité parlementaire ; mais ils ne le peuvent qu’en n’alliant directement ou indirectement à l’opposition, qui est essentiellement allemande, qui, sous le nom de libéralisme, représente le plus pur centralisme allemand. De sorte qu’ils se trouveraient dans l’alternative, ou de subir les nécessités que leurs prédécesseurs ont subies, de, reprendre la politique de M. Rieger s’ils veulent servir utilement la cause de leur pays, ou de favoriser l’avènement d’un ministère qui serait plus hostile aux revendications tchèques, qui rendrait une force nouvelle aux influences allemandes dans les affaires de l’empire. On n’en est pas encore là, il est vrai, et les choses, heureusement sans doute, ne marchent pas avec cette logique en Autriche. Les récentes élections des diètes provinciales ne sont pas moins le symptôme d’un certain mouvement assez confus qui peut préparer, à côté des difficultés extérieures de l’empire austro-hongrois, des difficultés intérieures nouvelles.

Tous les pays ont leurs crises ou leurs imbroglios, et sans être précisément violente, sans se compliquer de menaces d’agitations populaires, la crise-imbroglio que traverse l’Espagne n’est pas moins instructive et curieuse. Elle va se terminer sans doute provisoirement par la clôture de la session ; elle ne laisse pas d’offrir, depuis quelques jours, un spécimen assez bizarre de la vie parlementaire au-delà des Pyrénées. Lorsqu’il y a quelques semaines, le chef de cabinet, M. Sagasta, proposait à la reine de suspendre momentanément les Cortès, il obéissait à un double mobile. Il voulait, ce n’est pas douteux, laisser aux passions parlementaires qui venaient d’être singulièrement surexcitées par des discussions irritantes le temps de se calmer. Il se flattait aussi d’en finir avec une situation sans issue par une sorte de fiction ou de subterfuge, en ouvrant, à peu de jours d’intervalle, une session nouvelle où la majorité aurait l’occasion de se débarrasser d’un président dont elle ne voulait plus, et où le gouvernement lui-même pourrait reprendre avec plus de chances quelques-uns des projets qu’il tenait à faire voter. M. Sagasta le croyait ainsi, il n’a réussi qu’à moitié. Il a bien ouvert, en effet, cette session imaginée pour la circonstance, promise à une courte durée, et à la place de M. Martos, à qui on ne pardonnait pas de s’être séparé du gouvernement, le congrès a pu se donner un président de son choix en élisant un ancien ministre, M. Alonzo Martinez ; mais à peine les chambres se sont-elles trouvées de nouveau réunies, les interpellations, les explications, les agitations ont recommencé plus que jamais. Le président du conseil a rencontré devant lui une opposition formidable représentée par le chef des conservateurs, M. Canovas del Castillo, par un ancien ministre libéral, M. Gamazo, par le général Cassola, par l’ancien président lui-même, M. Martos, qui a accusé le gouvernement d’avoir organisé un complot et d’avoir abusé de la prérogative de la reine pour le déposséder de la présidence. Tous, libéraux dissidens et conservateurs, se sont réunis pour livrer au ministère un assaut d’éloquence à peine interrompu depuis quelques jours, entrecoupé de temps à autre de scènes violentes. Il n’est pas jusqu’au ministre des affaires étrangères, le marquis de la Vega y Armijo, qui, égaré dans ces débats, n’ait eu la mauvaise fortune de provoquer un incident des plus orageux.

En réalité, c’est le président du conseil qui est seul en cause, parce que seul il est le gouvernement. Il change ses collègues, il modifie son ministère ; il reste le chef invariable, objet de toutes les attaques. Il n’est pas toujours heureux dans ses défenses : il répond à tout par sa majorité, une majorité aussi passionnée qu’incohérente, qu’il a parfois de la peine à contenir et à manier. Il l’a gardée jusqu’ici pour sa défense personnelle. Il est douteux cependant qu’il puisse s’en servir pour faire passer ses projets, notamment le suffrage universel, et son unique ressource aujourd’hui est probablement de clore au plus vite cette session nouvelle, comme il a clos, il y a un mois, l’autre session, sans avoir rien fait. Ce sera une suspension, ce ne sera pas une solution, et l’Espagne a encore devant elle plus d’un jour de crise.


CH. DE MAZADE.