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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1888

Chronique n° 1347
31 mai 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

Comment un pays qui a reçu en partage tous les dons et toutes les ressources, tout ce qui fait l’éclat et la puissance des nations, qui, en dépit de tous ses malheurs, garde sa sève généreuse et vivace, comment ce pays peut-il être réduit à ne plus savoir de quel côté il peut se tourner, ce qu’on veut faire de lui et ce qu’on lui prépare ? Car enfin, c’est toute la question, l’éternelle question d’aujourd’hui comme d’hier ! Le pays en est venu à ce point d’obscurité et de détresse morale où il s’arrête ahuri, mécontent, froissé, plus que jamais indécis, après avoir été trahi dans ses intérêts, dans sa confiance et dans ses vœux. Il n’était pourtant pas trop exigeant ; il ne demandait à ceux qui le représentent et le gouvernent que le droit de vivre, de travailler et de se refaire en paix : on lui a tout promis, on ne lui a rien donné, comme disait un homme d’esprit qui n’est plus.

La France, assurément, sent son mal. On a beau la payer de hâbleries officielles dans les banquets, lui vanter les bienfaits du règne républicain de dix ans, lui montrer les progrès accomplis, les libertés et les droits répandus à profusion, — y compris le droit à l’outrage universel dans la rue et la liberté du revolver dans les manifestations : la France, avec son instinct, avec sa raison naturelle, voit tout et comprend tout. Elle n’ignore pas que, par un indigne abus de ses ressources, dans un intérêt de popularité et d’élection, ou, si l’on aime mieux, par incapacité, on a épuisé ses finances, et qu’aujourd’hui, pour pallier le mal, on ne trouve rien de mieux que de gagner du temps, d’ajourner un examen sérieux des affaires financières, la liquidation inévitable, par une modification de la date des exercices budgétaires. Elle n’ignore pas que, pour satisfaire des passions de secte, on l’a violentée, troublée dans ses croyances et dans ses mœurs, en la menaçant par surcroît de nouvelles agitations, d’une dernière atteinte à la paix religieuse. Elle sait que depuis dix ans, au lieu de raffermir l’état, les lois, les garanties publiques, les partis qui la gouvernent n’ont eu d’autre occupation que de toucher à tout, de tout ébranler, les institutions militaires comme les institutions politiques, l’administration, la magistrature, les établissemens de crédit. La France sait tout cela ; elle sent parfaitement que ses affaires ont été gâtées, et elle sait aussi que le résultat de la politique qui a été suivie, de cette expérience meurtrière pour le pays, pour la république elle-même, c’est le gâchis où l’on se débat aujourd’hui. Puis, quand elle regarde au-delà pour chercher une issue, elle ne voit qu’un gouvernement sans idées et sans consistance, des chambres sans direction, discutant des lois sans avenir, des esprits en désarroi, des partis divisés, irréconciliables, préparés à toutes les aventures. Elle ne voit partout que confusion et impuissance. Au dernier moment, il est vrai, sous l’inspiration bienveillante d’un honnête président de la chambre, il y a eu une apparence de tentative, ce qu’on a appelé la tentative des « jeunes, » pour se ressaisir et remettre un peu d’ordre dans l’œuvre législative du Palais-Bourbon, pour ramener, s’il se pouvait, l’assemblée à des discussions d’une utilité précise et pratique ; mais ce n’est plus là visiblement qu’un palliatif ou un procédé empirique, une démonstration vaine qui ne remédie à rien et ne change rien. La réalité reste ce qu’elle est, telle qu’on l’a faite : c’est cette situation troublée, poussée à l’extrême, où, par une sorte de génération spontanée de l’anarchie, s’est élevée subitement cette fortune bizarre, équivoque, d’un dictateur en espérance, qui n’a rien pour lui, — rien, si ce n’est les mécontentemens publics, qui trouvent l’occasion de se rallier sur son nom, et l’impuissance de ses adversaires, qui se sentent déconcertés par ce qu’ils n’ont su ni prévoir ni empêcher.

Que cette fantasmagorie dictatoriale, qui a fait une si brusque apparition dans nos affaires, ne soit qu’un mirage de plus dans une situation amèrement décevante, que le général Boulanger, puisqu’il faut maintenant compter avec lui, ne soit qu’un personnage de circonstance et d’apparence, profitant d’une crise d’anarchie, c’est trop évident. Il a pour lui provisoirement l’avantage de la popularité qui court les rues, d’un nom connu des masses, — et, pour tout le reste, de représenter l’inconnu. C’est sa force dans l’état moral fait au pays ; c’est aussi le danger de ce personnage né de nos troubles, et tous les partis qui ont la prétention d’être sérieux, s’ils sont à demi prévoyans, seraient sans aucun doute également intéressés à combattre ce danger ; mais ce n’est point sûrement avec des mots, avec des protestations et des déclamations révolutionnaires, ou même avec des caricatures, qu’on combattra l’aspirant dictateur avec quelque efficacité : c’est en changeant hardiment la situation où il a pu se produire, en lui opposant l’accord de toutes les volontés sincères, en se rattachant à une politique propre à rallier et à rassurer le pays, à lui rendre la confiance, c’est avec tout cela qu’on peut combattre le fantôme dictatorial. Eh bien ! que font les républicains dans ces conditions difficiles, dont ils ont, après tout, la première responsabilité, puisqu’ils règnent depuis dix ans ? Il est malheureusement certain que l’expérience ne les a ni éclairés ni corrigés, qu’ils n’ont rien appris ni rien oublié, qu’ils ne se rendent même pas entièrement compte de l’aventure où ils sont engagés. Après avoir créé la crise, ils ne savent plus comment en sortir, et ils en sont encore, pour toute nouveauté, à poursuivre leur rêve de concentration républicaine, que chacun, bien entendu, veut réaliser à sa façon. Le gouvernement fait des voyages et des discours ; M. le président du conseil va pérorer contre la dictature et pour l’alliance républicaine à Laon. M. le ministre de l’instruction publique va à Clermont-Ferrand conquérir par ses séductions les habitans de l’Auvergne. M. le ministre des travaux publics court la Saintonge, tandis que M. le ministre de l’agriculture va de la Gascogne en Savoie. Ils vont tous porter la bonne parole radicale en province, — et, chemin faisant, M. le président du conseil prend sa meilleure plume pour enseigner aux édiles parisiens le moyen de voter des subsides aux grévistes en éludant la loi. Moyennant cela, M. Floquet garde les bonnes grâces du conseil municipal de Paris et fait sa concentration républicaine ! Mais M. Clemenceau fait aussi la sienne à sa manière. Il l’a fait en tendant une main à M. Ranc, l’autre main à M. Joffrin, en fondant avec eux une nouvelle Société des droits de l’homme, une sorte de club des Jacobins, destiné à réaliser la vraie concentration, — celle où les radicaux règnent et gouvernent ! Les républicains modérés, qui auraient pourtant quelque chose à dire, semblent pour le moment se résigner à un rôle assez effacé. Ils ont pu apprécier récemment, par la manière dont un de leurs candidats a été traité dans les élections de l’Isère, la position et le rôle que les radicaux leur promettent dans leur concentration. Ils le savent bien ; ils se réservent, ils attendent, ils craignent sans doute de se séparer trop complètement ou trop vite du ministère. De sorte que, parmi les républicains, les uns s’abstiennent de toute action sérieuse, gémissant des excès des radicaux, des condescendances du ministère, mais évitant de prendre une attitude trop tranchée d’opposition ; les autres vont toujours en avant, ils ne s’en cachent pas ; ils vont même jusqu’à la commune, sans craindre de pousser jusqu’au bout la politique qui a justement créé ces malaises dont souffre le pays, — qui a préparé une partie de l’opinion à tout accepter pour sortir du gâchis. Si c’est ainsi qu’ils entendent combattre la dictature, ils se font vraiment quelque illusion. M. le général Boulanger ne peut qu’être fort obligé aux radicaux et même à M. Floquet de servir si bien son ambition. Il ne ferait peut-être pas très bien ses affaires par lui-même ou il les aurait bientôt compromises ; mais il a la chance d’avoir des adversaires qui, sans le vouloir, conspirent merveilleusement pour lui. Ce qu’il y a de plus curieux et ce qui ne fait certainement qu’ajouter aux confusions du jour, c’est que les partis, faute de rester dans la réalité des choses, plutôt que de se rattacher à ce qui est possible, à une politique sensée et pratique, préfèrent tout livrer au hasard et se lancer dans l’inconnu. Par une émulation singulière, au lieu de se servir de ce qu’ils ont sous la main, ils ont le même goût des aventures, ils se jettent sur le même mot d’ordre. La chambre n’est plus bonne à rien, elle n’a jamais été bonne à rien, la constitution est usée et impuissante : dissolution et révision, voilà qui est clair et net, et qui remédie à tout ! On peut dire sans doute qu’il est assez puéril de tant s’agiter pour une dissolution qui se fera d’elle-même d’ici à un an, qu’une constitution n’est, en définitive, que ce qu’on la fait : n’importe, il faut dissoudre et réviser, ne fut-ce que pour ne pas laisser le général Boulanger porter seul le drapeau devant le pays. C’est d’ailleurs la mode du jour, on ne peut donc se dispenser de la suivre ! Bien entendu, comme parmi les républicains chacun a sa concentration chacun a aussi sa révision. M. le président du conseil Floquet, qui a donné cet étrange exemple d’un chef de gouvernement mettant en doute les institutions qu’il est chargé de protéger, se contenterait probablement d’une réforme assez modeste. M. Clemenceau et ses amis de la Société nouvelle des Jacobins n’y vont pas de main si légère. Ils ne demandent rien moins que la suppression de la présidence de la république, la suppression du sénat, l’omnipotence d’une convention. C’est ce qu’ils appellent le progrès démocratique ! Seulement si les radicaux croient éclipser le général Boulanger et aller en avant avec leur programme, ils se trompent encore gravement ici. Ils ne font que rétrograder de près de cent ans et recommencer la révolution. Il y a eu, en effet, une convention, puis un directoire, puis un consulat. Tout s’enchaîne et s’enchaînerait encore une fois, c’est toujours la même chose ! La révision radicale ne serait pas décidément le meilleur préservatif de la dictature. Les républicains, il est vrai ne sont plus seuls dans la mêlée, et l’entraînement est si général que les conservateurs eux-mêmes ont cru devoir s’engager à leur tour pour leur cause, opposant révision à révision. Les groupes de la droite monarchistes, bonapartistes, se sont rassemblés récemment ; une cour plénière de toutes les nuances s’est réunie. Tous, ils ont mis en commun leur sagesse, leur prévoyance, leur expérience, et ils ont fini par s’entendre sur le programme de la campagne nouvelle dissolution, révision et consultation directe du pays. C’est fort bien : conservateurs, radicaux, sans compter le général Boulanger, vont combattre pour la révision devant le pays !

On peut se demander simplement si les conservateurs, tous ceux qui se croient conservateurs et qui le sont assurément dans une mesure différente, ont bien réfléchi en se prêtant à une agitation indéfinie dont ils ne peuvent prévoir les suites. Ils ont été entraînés sans doute ; ils ont cru le moment venu d’entrer dans une lutte où la cause conservatrice allait être nécessairement en jeu. Ils ont vu ou ils ont cru voir, d’un autre côté, qu’ils n’avaient rien à attendre des républicains modérés, dont ils auraient pu être les alliés utiles, à la condition d’obtenir des garanties pour leurs opinions. Ils ont cédé aux circonstances, à l’influence du jour, soit ! Il n’y a pas moins pour eux, pour une partie d’entre eux, une question de conduite des plus délicates, des plus graves. Tant que les conservateurs se bornent à défendre des intérêts communs, les garanties publiques, ils restent naturellement unis. Ils ont été nommés pour combattre les prodigalités financières, les abus et les iniquités de parti, les violences de secte, la désorganisation sous toutes ses formes : ils portent au combat les mêmes sentimens et ils parlent le même langage. Il n’y a aucune difficulté. Leur force est dans la nécessité, dans la sincérité de leur union. En est-il de même dès qu’ils quittent ce terrain solide de la défense commune pour aborder les questions de l’organisation publique, du principe des institutions et de la souveraineté ? Évidemment tout change alors. On entre, même sans le vouloir, dans les équivoques ; on va au-devant des confusions et d’inévitables mécomptes. Les conservateurs désavouent, non sans raison, toute solidarité avec le général Boulanger ; ils ne font pas moins campagne ensemble, ils ont le même mot d’ordre, — et toute la question est de savoir si le général Boulanger a pris leur programme, ou s’ils suivent maintenant, eux, le général Boulanger. Ils mettent tout leur art à voiler un profond dissentiment de principes par un habile euphémisme pour ne pas se séparer des bonapartistes : le dissentiment n’existe pas moins et, quel que soit le dénoûment, il y aura forcément quelqu’un trompé. C’est inévitable !

Il faut prendre les choses pour ce qu’elles sont. Les conservateurs du camp monarchique ont admis dans leur programme ce qu’ils appellent la « consultation directe de la nation, » ce qui, en réalité, est tout simplement le plébiscite, dont la révision sera le préliminaire. Fort bien ! Et si la révision n’est pas la restauration de la monarchie ; si, par un entraînement ou un aveuglement d’opinion qui n’a rien d’impossible, cette « consultation de la nation » qu’on invoque va au général Boulanger, ou si elle se prononce pour une résurrection bonapartiste, ou même si elle maintient la république, les royalistes considéreront-ils la monarchie comme jugée et condamnée ou désavouée ? ne seront-ils pas allés d’eux-mêmes, pour avoir l’air de se mettre au ton du jour et d’être, eux aussi, des hommes hardis, au-devant d’un grand piège, d’une grande confusion ? On oublie que le régime du plébiscite, ce n’est pas la monarchie, c’est l’empire ! Il y a une autre équivoque dans ces préliminaires d’une révision destinée peut-être, si on y arrive, à tromper bien des calculs. Dans les réunions de la droite, on a beaucoup parlé, ce nous semble, des « abus du parlementarisme ; » c’est même une des raisons invoquées pour la révision. Malheureusement, sans mettre en doute les intentions des hommes, c’est un mot que nous reconnaissons, il n’a rien de nouveau. Nous savons ce dont il s’agit quand on parle de réprimer les « abus du parlementarisme : » c’est le régime parlementaire tout entier qui est en péril ! Or, la monarchie vraie, qui, à un moment difficile à prévoir, peut-être la souveraine ressource de la France, n’est pas seulement une grande institution conservatrice ; elle est aussi libérale, constitutionnelle, et dès qu’elle cesse d’être constitutionnelle, libérale, ici encore ce n’est plus la monarchie, c’est l’empire avec sa constitution qui, elle en effet, met ordre aux « abus du parlementarisme » en supprimant le régime parlementaire lui-même ! En réalité, le danger de dénaturer ou de laisser dénaturer la seule monarchie possible dépasse les avantages d’une révision incohérente et problématique. Ce que sera l’avenir, personne ne peut le dire, pas plus les républicains que les monarchistes. En attendant, ce qu’il y aurait peut-être de plus prudent, de plus pratique pour des conservateurs prévoyans, ce serait de se garder des aventures, de rester ce qu’ils sont, de se servir de ce qu’ils ont, même de cette simple et modeste constitution, qui n’est un mauvais outil que pour les mauvais ouvriers ; ce serait de défendre pied à pied les droits, les libertés du pays, l’ordre financier, la paix morale, de combattre enfin sans trêve le radicalisme, qui n’est plus seulement un péril intérieur, qui devient aussi plus que jamais un péril extérieur pour la France !

On aurait beau en effet chercher à se faire illusion, un mauvais vent souffle en Europe. L’incertitude maladive de tous les rapports se prolonge, et peut-être va en s’aggravant. Ce ne sont, en vérité, de toutes parts, que défiances et préventions, armemens précipités, paniques d’opinion qui retentissent parfois jusque dans les parlemens, hostilités mal déguisées, incidens dont on n’a jamais le dernier mot ni même peut-être le secret. Sous l’apparence d’une paix à laquelle tout le monde affecte de se rattacher comme au bienfait souverain des nations, le sentiment de l’instabilité des choses est partout et se manifeste sous toutes les formes. L’état de l’Orient est pour beaucoup sans doute dans ces troubles de l’opinion et des rapports de l’Europe ; on ne sait pas ce qui arrivera et de cette éternelle question bulgare, qui est moins que jamais résolue, et des agitations balkaniques et des provinces grecques, qui se remuent, et de tout ce fouillis oriental d’où peuvent sortir tous les conflits ; on ne sait pas ce qui en sera du traité de Berlin, dont la Russie attend, sans trop s’expliquer, le rétablissement à Sofia. — Oui, sans doute, l’Orient est l’éternelle énigme ; mais aujourd’hui comme toujours, on le sait bien, ce qui se passe en Orient n’a toute son importance que par ce qui se passe dans l’Occident, et c’est dans l’Occident que la situation est aussi obscure que précaire, que se multiplient depuis quelque temps les incidens d’un mauvais caractère, d’une signification énigmatique, peut-être plus gros qu’ils n’en ont l’air. Des incidens, il y en a partout où les nations, les empires se touchent de près. Il y en avait assez récemment à la frontière de la Galicie, où, coup sur coup, deux officiers-généraux russes ont été arrêtés comme suspects d’espionnage sur le territoire autrichien, dans le voisinage du camp retranché de Przemysl. Ils passent maintenant sur les Vosges, où cette terrible question des frontières redevient subitement assez aiguë, assez délicate entre l’Allemagne et la France, par suite de tout un rigoureux système de précautions qui vient d’être adopté tout à coup à Berlin, qui entre en vigueur aujourd’hui même.

C’est une épreuve qui commence, qui n’est sûrement pas sans danger. Lorsqu’il y eut, l’an dernier, coup sur coup, deux de ces incidens qui purent paraître un moment menaçans, et qui furent bientôt heureusement terminés, il était resté de ces faits ce qu’on pourrait appeler une moralité admise d’un commun accord : c’est qu’il y aurait quelque prudence à se mettre en garde contre l’imprévu, à s’entendre sur la police des frontières, sur les rapports des populations limitrophes.

Que s’est-il passé depuis ? Y a-t-il eu des négociations qui n’ont conduit à rien, comme bien d’autres négociations ? A défaut d’un règlement adopté d’intelligence, y a-t-il eu quelque fait grave de nature à éveiller les susceptibilités allemandes, quelque aventure criante, quelque manifestation française qui ait pu ressembler à une provocation ? On ne peut pas voir évidemment un fait des plus graves pas plus qu’une provocation préméditée dans le plus simple des incidens, dans l’arrestation plus ou moins justifiée d’un petit industriel allemand, qui, en se rendant à Reims, aurait été un instant retenu sur le territoire français. Toujours est-il que le gouvernement de Berlin a saisi ce prétexte pour promulguer, avec une certaine solennité comminatoire, toute une législation prohibitive où ne manquent ni les précautions, ni les vexations, ni les formalités qui équivalent à une interdiction. La police allemande sur les Vosges était déjà assez méticuleuse et assez sévère ; elle l’est bien plus encore aujourd’hui. Tout est prévu. On ne peut traverser l’Alsace-Lorraine qu’avec un passeport en règle de l’ambassade. On ne peut séjourner dans les provinces annexées qu’avec une autorisation à délai limité, qui ne sera accordée que pour une cause sérieuse et précise, qu’il faudra faire viser par toutes les autorités possibles. Les habitans de la frontière ne pourront aller à une foire ou à un marché sur le territoire voisin qu’en faisant constater leur identité. Tout est combiné pour rendre le passage de la frontière, les rapports de voisinage difficiles ; et notez bien que, si les Français sont gênés dans leurs relations, les étrangers qui traversent l’Alsace-Lorraine sont soumis aux mêmes formalités, ce qui peut modifier toutes les conditions de transit commercial et industriel. Bref, rien n’est négligé pour élever sur cette frontière des Vosges un mur plus réel et mieux gardé que la fameuse muraille de la Chine. S’il ne s’agissait que de simples mesures de police locale jugées à tort ou à raison nécessaires, on pourrait négocier, arriver à une sorte d’entente. Malheureusement, il est clair que l’arrestation sans importance invoquée à Berlin n’est qu’un prétexte ; il est fort à craindre que le chancelier, qui avait pris jusqu’ici ces incidens d’assez haut, n’ait eu quelque arrière-pensée, qu’il n’ait obéi à d’autres calculs. Peut-être, en rendant plus difficiles les rapports entre les Français et leurs voisins d’Alsace-Lorraine, s’est-il flatté de hâter, de faciliter la germanisation des provinces annexées ; il n’a pas réfléchi qu’au temps où nous vivons, ces procédés de police et de force n’ont qu’une efficacité douteuse, qu’ils risquent plutôt d’irriter par la compression le sentiment public, de raviver sans cesse, pour les populations soumises à ce régime, l’image de la patrie perdue. Peut-être aussi le chancelier, sans autre raison, a-t-il voulu faire sentir l’aiguillon à la France. La France, il est vrai, n’a rien fait pour provoquer ce qu’on appelle, par un singulier euphémisme, des représailles ; elle a plutôt laissé voir, par une réserve que lui imposent ses embarras intérieurs aussi bien que ses goûts, son désir de la paix. N’importe ; le chancelier a peut-être voulu essayer sa puissance, montrer qu’il avait plus que jamais l’œil sur la frontière, qu’il est toujours homme à prendre, selon les circonstances, pour une provocation le plus simple des incidens. Peut-être, en un mot, a-t-il cru le moment venu de frapper un grand coup, et c’est justement ce qui ferait la gravité de l’acte. Cette mesure de police pourrait être le signe d’un état d’esprit peu rassurant ; elle répondrait à une situation où la défiance deviendrait le mot d’ordre, ou tout pourrait servir de prétexte.

C’est là, en réalité, le danger, d’autant plus que l’acte décidé à Berlin, exécuté sur les Vosges, n’est point absolument isolé. Il se produit dans une situation générale où l’on semble s’attendre à tout, où l’on met sans cesse la France en cause comme s’il n’y avait de péril qu’en France. On n’a pas même quelquefois les plus simples ménagemens de paroles, et de toutes les démonstrations récentes, la plus étrange, la plus imprévue, la plus surprenante, est assurément celle qui vient de se produire au parlement de Pesth, à la suite d’une interpellation adressée au gouvernement au sujet de la prochaine exposition française. M. le président du conseil hongrois a perdu pour le coup une belle occasion de se taire ou du moins de parler avec la mesure qu’un chef de cabinet doit s’imposer ; M. Tisza a tenu, à vrai dire, des propos aussi inutiles que peu politiques. — Eh ! sans doute, ceux qui ont imaginé d’ouvrir, pour l’anniversaire de 1789, une exposition universelle à Paris, ont agi étourdiment, en hommes qui ne se donnent pas la peine de réfléchir sur les conséquences de ce qu’ils font. S’ils voulaient célébrer le centenaire de la révolution française, ils devaient s’en tenir simplement à une exposition française ; s’ils voulaient avoir une exposition universelle, ils devaient choisir une autre date, éviter surtout de laisser entrevoir derrière 1789 l’ombre sanglante de 1793. Ils devaient bien se douter que les gouvernemens monarchiques de l’Europe ne viendraient pas fêter avec eux les souvenirs révolutionnaires, que cette idée rencontrerait des adversaires, même parmi ceux qui, comme les Anglais, ont exécuté un roi autrefois, qui ont eu leur république, et qui couvrent aujourd’hui leur front de cendres. Ils ont agi en hommes qui ne voient rien, qui n’écoutent que leurs fantaisies et leurs passions de parti. C’est possible. Si M. Tisza s’était borné à dire que, ministre du roi de Hongrie, il ne pouvait pas s’associer à une fête révolutionnaire, rien n’eût été plus simple, surtout de la part d’un serviteur de la maison de Hapsbourg ; mais où a-t-il vu que les propriétés des exposans hongrois, le pavillon hongrois, pourraient n’être point en sûreté à Paris ? Par quel prodige de légèreté et d’imprévoyance un premier ministre a-t-il pu mettre publiquement en doute l’aptitude du gouvernement français à sauvegarder l’ordre et les étrangers, invoquer cette raison que d’ici à un an on pourrait se trouver en guerre, et même peut-être en guerre avec la France ? A quel propos la guerre entre l’Autriche-Hongrie et la France ? M. Tisza a rencontré, il est vrai, d’énergiques contradictions dans le parlement de Pesth ; il s’est même exposé à s’entendre dire : « C’est M. de Bismarck qui commande en Hongrie ! » Il n’a pas moins tenu, comme président du conseil, cet étrange langage, qu’il n’était probablement pas chargé de tenir au nom de l’empire, qui a dû paraître aussi malhabile que compromettant à Vienne.

Comment expliquer cette sortie inattendue qui ne répond à aucune circonstance apparente, cette excentricité de parole gratuitement blessante pour une nation qui n’a jamais témoigné que des sympathies pour la cause hongroise ? La vérité est que les Hongrois, ceux qui conduisent la politique officielle de la Hongrie, comprennent singulièrement leur rôle et leur position. Fiers d’avoir retrouvé leur indépendance, leur existence historique, ils se font les alliés de la force, fût-ce de la force étrangère, pour la garder ; ils ne trouvent rien de mieux que de s’associer à la politique de M. de Bismarck, de se faire les défenseurs les plus ardens de la triple alliance, en lui donnant le caractère le plus agressif. Ils ont la haine de la Russie, qu’ils rencontrent de toutes parts devant eux, et pour satisfaire cette haine en même temps que leur ambition de suprématie sur les autres nationalités slaves, ils entraîneraient au besoin l’empire autrichien dans toutes les aventures, dans une croisade contre l’empire russe. Depuis un an, les Hongrois se font les zélés propagateurs de toutes les nouvelles pessimistes ; ils font tout ce qu’ils peuvent pour envenimer les choses ; ils parlaient même récemment de reconnaître le prince Ferdinand de Bulgarie, ce qui serait sans nul doute le meilleur moyen de précipiter le dénoûment. Ils ne réussiront pas encore, il faut le croire ; mais avec leur politique, avec leurs discours plus que légers, ils contribuent sûrement, pour leur part, à entretenir cette situation troublée où règne l’émulation des arméniens, où l’on prévoit d’un ton si leste la guerre, parce qu’on la prépare ou qu’on la désire.

Il y a du moins, à cette heure troublée où nous sommes, un pays et une ville qui ont l’heureux privilège de ne pas songer à la guerre, qui ne s’occupent que d’une fête de la paix. Ce pays, c’est l’Espagne, cette ville, c’est Barcelone, la vieille capitale de la Catalogne, qui fait parler d’elle dans le monde, qui attire aujourd’hui Espagnols et étrangers par une exposition universelle habilement préparée. La politique n’est plus pour le moment à Madrid ; elle est sur ces côtes riantes de la Méditerranée, dans cette ville industrieuse où l’exposition vient d’être inaugurée avec toute sorte de pompes officielles et populaires, avec un éclat rehaussé par la présence de la cour, des ministres, du corps diplomatique, et par l’apparition des escadres des plus grandes puissances maritimes.

Décidément d’abord, les nouvellistes et les correspondans des journaux européens ne savaient ce qu’ils disaient lorsqu’ils signalaient, il n’y a que quelques jours, comme un événement des plus graves, tout plein de menaces énigmatiques, cette apparition des navires étrangers sur les côtes de la Catalogne. A les entendre, la flotte française ne pouvait être mise en mouvement que pour accomplir quelque noir dessein, et les vaisseaux envoyés par les autres puissances pour la surveiller, devaient aussi nécessairement avoir leur mission mystérieuse dont on aurait bientôt le secret. Il s’agissait, pour le moins, de prouver que la Méditerranée n’était pas un lac français ! Toutes ces fables s’en sont allées en fumée. Les escadres ont paru devant Barcelone le plus simplement du monde, n’ayant, comme il était facile de le prévoir, d’autre mission que de faire honneur à la reine d’Espagne, Marie-Christine, venue en Catalogne pour inaugurer l’exposition. Le duc d’Edimbourg était sur son navire, représentant la reine d’Angleterre. Le duc de Gênes est arrivé avec les cuirassés italiens, portant les complimens du roi Humbert. La France était dignement représentée par l’amiral Amet, un des héroïques marins du siège, et par le brillant général Berge, commandant du corps français de la frontière pyrénéenne. Princes et chefs militaires de toutes nations, à ce qu’il semble, ont rivalisé de courtoisie, et se sont fêtés mutuellement, en fêtant la souveraine espagnole. La reine, pour sa part, a répondu de son mieux à la manifestation des puissances en visitant les flottes, en recevant avec une parfaite bonne grâce tous ces chefs étrangers, particulièrement les représentans de la France. Il n’y a pas d’autre mystère ! Le plus heureux probablement aura été l’alcade de Barcelone, qui a eu la bonne fortune d’avoir, pour l’ouverture de l’exposition, toutes les pompes réunies : le bruit du canon, l’éclat du cortège royal, les pavillons de toutes couleurs flottant dans le port. Les Catalans ont eu le plaisir du spectacle. Les nouvellistes et les polémistes de l’Europe, quant à eux, en sont pour leurs frais d’imaginations et de prédictions à perte de vue !

Les escadres étrangères ont aujourd’hui quitté les eaux de Barcelone en tirant leurs dernières salves. Il reste un événement qui, en réalité, a un double intérêt pour l’Espagne, un intérêt politique et un intérêt industriel. L’intérêt politique est dans le voyage même de la reine Christine. Jusqu’ici, la régente, la mère du jeune roi Alphonse XIII, n’avait pas visité la Catalogne, et c’était une question de savoir comment elle serait reçue par ces fières et ardentes populations du littoral catalan, par cette ville de Barcelone si animée, si industrieuse, toujours un peu républicaine par ses traditions locales, par son humeur et ses goûts d’indépendance. La reine Christine s’est arrêtée à Saragosse avant d’arriver à Barcelone ; elle va aussi visiter Tarragone et Valence : partout où elle a passé, elle a visiblement séduit par sa dignité simple et gracieuse, par son tact, par le soin qu’elle met à s’effacer devant ce petit roi en visite dans une partie de son royaume. Sans aucune affectation, elle sait se conformer à tous les usages, à tous les cultes espagnols. On peut dire qu’elle a réussi à Barcelone, auprès des rudes Catalans, comme elle avait réussi l’an dernier dans les provinces basques. Elle s’est fait une honnête et saine popularité, qui est certainement une force pour la monarchie espagnole, et c’est là justement ce qu’on peut appeler l’intérêt politique de ce voyage en Catalogne, auquel la présence des escadres étrangères est venue donner un éclat de plus, fait pour flatter la fierté nationale. L’intérêt industriel est dans cette exposition même qui vient de s’ouvrir à Barcelone, qui est la première de cette nature et de cette importance au-delà des Pyrénées. Telle qu’elle est, cette exposition de Barcelone peut ne point avoir les proportions et l’éclat d’autres expositions plus grandioses. Elle a du moins le mérite d’être une œuvre spontanée due à l’initiative et à l’activité intelligentes de ceux qui en ont eu l’idée, accomplie sans le secours et sans la protection de l’état. Elle est de plus la manifestation visible et brillante des progrès accomplis depuis quelques années dans un pays qui a tant de richesses naturelles, et qui n’a besoin que d’un gouvernement réparateur, libéral, pour s’élever par le travail au rang des pays les plus prospères.


CH. DE MAZADE.