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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1888

Chronique n° 1348
14 juin 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

Quelle sera la fin de tout ceci ? Comment sortira-t-on de cette obscurité qui va en s’épaississant à mesure que les incidens se succèdent ? On ne le sait pas, on ne peut rien prévoir ; on sent bien seulement que la France est engagée dans une des crises les plus troubles, les plus pénibles, les plus irritantes qu’elle ait jamais traversées, et elle a cela de grave, cette crise nouvelle, qu’elle est provisoirement à peu près sans issue, au moins sans une issue régulière et saisissable.

Tout semble se réunir pour placer le pays dans une de ces situations extrêmes et fausses où le bien même, le bien plus que le reste, est difficile, parce que la confusion est partout et la direction n’est nulle part. Tout est livré à l’aventure, aux passions bruyantes et arrogantes des partis, qui se disputent leur patrie comme une proie, à l’imprévu d’une consultation populaire que tout le monde appelle, en se réservant de la confisquer ou de n’en tenir aucun compte. C’est la tyrannie de la violence et du hasard déchaînée dans nos affaires ! Assurément, à travers tout, dans ce pays si éprouvé, si audacieusement exploité, si souvent abusé, il y a une force de résistance, de sagesse instinctive, qui peut de jouer bien des calculs. En définitive, il vit quand même, ce malheureux pays, il travaille courageusement, il est tous les jours à son œuvre patiente et obscure, à cette œuvre par laquelle la France existe. Il ne demande que la paix à l’intérieur comme à l’extérieur, un peu de stabilité, la sécurité du lendemain, et, si les hommes qui ont le sentiment de ses intérêts, de ses vœux, pouvaient unir leurs efforts pour le rassurer, pour le guider, en ralliant toutes ces forces de raison, et de bon sens qui sont dans la nation, rien ne serait encore perdu ; mais c’est là précisément la question. On a si bien fait depuis quelques années, on a si étourdiment, si aveuglément confondu et affaibli toutes les conditions d’une vie régulière, on a mis un tel zèle à tout ébranler, à tout désorganiser, qu’il reste à peine un point fixe où puissent se rallier et s’appuyer les bonnes volontés pour concerter une action quelque peu efficace. On semble s’être proposé uniquement, depuis dix ans, de rendre par degrés impossible tout retour régulier des forces modératrices dans la politique de la France, et de ne laisser la carrière ouverte qu’aux violences de parti, aux agitations désorganisatrices, aux impatiences radicales. On y a réussi, — on est arrivé à cette situation sans issue où le pays déconcerté flotte entre un favori du hasard, M. le général Boulanger, qui promet tout sans pouvoir rien tenir, et ceux qui font du gouvernement lui-même, des pouvoirs publics, les complices de l’anarchie croissante, de l’instabilité universelle.

Qu’est-ce que M. le général Boulanger dans les affaires de la France, aujourd’hui comme hier ? Évidemment, on le sait assez, ce n’est pas par lui-même, ce n’est pas par son propre mérite qu’il est devenu une sorte de personnage public. Comme soldat, il n’est plus rien, il ne représente que des habitudes et des exemples d’indiscipline qui ont obscurci ses premiers services. C’est un tribun militaire évadé de la vie régulière pour courir les aventures. Comme politique, il n’a que des idées vagues, décousues et incohérentes, sans originalité et sans force. Il a fait l’autre jour, pour la première fois, une apparition assez théâtrale au Palais-Bourbon ; il s’est cru obligé d’aller porter à la chambre, non sans une certaine solennité annoncée d’avance, un programme qui n’est, après tout, que le prospectus d’une ambition personnelle. Il a parlé une heure ou deux au milieu de toutes les interruptions, et ce qu’il a dit est évidemment ce qu’il y a de moins sérieux dans son affaire. Ce qu’il pense, ce qu’il propose, on ne le voit pas bien, même après l’exposé laborieux et calculé qu’il a lu. Il est pour la dissolution et pour la révision, c’est naturellement le premier article de son programme. Il est contre le régime parlementaire, c’est encore tout simple. Il est pour la convocation d’une assemblée constituante, pour la fabrication d’une constitution nouvelle, tout cela est assez banal. Veut-il conserver un sénat dans sa constitution ? Il ne paraît pas avoir des idées parfaitement arrêtées sur ce point. Est-il pour le maintien de la présidence de la république ? Il ne le sait pas bien ; il se pourrait qu’on pût s’en passer, il se pourrait que l’institution eût ses avantages, à la condition cependant que le président ne fût pas un « soliveau, » comme dans la constitution qui existe. Ge qu’il y a de plus clair, c’est qu’il est avant tout pour une de ces situations troublées où se font les fortunes des dictateurs, qui ont toujours l’air de décliner la veille les dictatures qu’ils sont prêts à accepter le lendemain. Il est pour les crises où tout est possible, voilà son affaire !

M. le général Boulanger n’a point réussi au Palais-Bourbon, c’était facile à prévoir ; il n’a eu ni un succès d’orateur, ni le vote de l’urgence pour sa proposition de révision, il a eu à essuyer, une heure durant, les désaveux et les épigrammes, qui ne lui ont pas manqué. Qu’on ne se hâte pas trop, cependant, de triompher d’un vote. Le député du Nord, avec ses idées incohérentes, n’est rien par lui-même, et il ne reste pas moins un danger, parce qu’il représente, sans titre, sans raison, si l’on veut, mais avec la hardiesse d’un ambitieux qui sait profiter de tout, les mécontentemens, les griefs, les déceptions, les ressentimens accumulés dans le pays par dix années d’agitation et d’impuissance. Sa force n’est pas au Palais-Bourbon, elle est au dehors, dans le malaise public, dans la révolte d’une opinion fatiguée, qui ne sait peut-être pas bien ce qu’elle veut et qui, par cela même, est d’autant plus facile à séduire. Le seul succès parlementaire que le député du Nord ait obtenu, et auquel il ne s’attendait pas sans doute, a été de raffermir le ministère par une victoire presque forcée de scrutin. Pour le coup, M. le président du conseil a eu ou a cru tenir ce qu’il voulait. Il a vu se réaliser à son profit, pour la circonstance, la concentration républicaine, la vraie concentration, celle où M. Basly, M. Camélinat, même M. Félix Pyat, se confondent avec la majorité ! Malheureusement, M. Floquet n’a pas vu que, si M. le général Boulanger lui a préparé ce succès, il fait à son tour, plus qu’il ne le croit, les affaires du député du Nord par cette politique qui réunit, devant le pays étonné, des républicains prétendus modérés et des séides de la commune, ceux qui hier encore traitaient d’assassins les soldats de l’armée de Versailles. Voilà un des résultats de cette séance de l’autre jour !

Rien n’était plus aisé, rien n’était plus naturel sans doute, que de combattre les prétentions dictatoriales de M. le général Boulanger. M. Clemenceau, l’allié de M. Joffrin et du ministère, l’organisateur de la nouvelle Société des Jacobins, a pu se donner des airs de libéralisme en se faisant le défenseur des libertés, des garanties parlementaires, des régimes où l’on parle. M. le président du conseil, qui a le goût des épigrammes et des mots à effet, même des mots qui ne signifient rien, a pu pulvériser le dictateur du Nord avec les souvenirs de Bonaparte, et lui dire, on ne sait à quel propos, on ne sait par quelle confusion de personnes, qu’il serait le « Sieyès d’une constitution mort-née. » C’est peut-être joli pour ceux qui n’y regardent pas de si près, — à moins que ce ne soit simplement ridicule ; mais, de toute façon, ce n’est qu’un mot, et ce n’est pas apparemment avec des mots que M. le président du conseil se flatte de détourner un mouvement après tout menaçant, d’éclairer, de rassurer le pays. Il faudrait, en vérité, autre chose. L’unique moyen de faire face à un danger, qu’il ne faut pas exagérer, qui existe néanmoins, serait de lui opposer un gouvernement, une politique sensée, une défense résolue de toutes les garanties de stabilité, et, sur ce point, M. le président du conseil ne paraît pas avoir mis encore beaucoup d’ordre dans ses idées. La seule politique du ministère jusqu’ici est de tout embrouiller, de continuer à tout ébranler, même la constitution, qu’il veut réviser tout comme M. le général Boulanger, — de ménager ses amis et alliés, les radicaux de toutes les nuances, en leur offrant l’appât d’une loi sur les associations qui leur permettra de reprendre la guerre contre l’église, contre le concordat. Le ministère de M. Floquet ne refusera sûrement rien aux radicaux, et, en attendant de mieux faire, la plus rare nouveauté qu’il ait eue à offrir est cette loi qui changeait la date des exercices budgétaires, qu’il a fait voter en toute hâte par la chambre, mais qui vient d’être arrêtée au passage par le sénat.

Ce qu’il y avait de curieux dans cette loi, c’est qu’elle remuait tout et n’était qu’un peu de bruit pour rien. Où était la nécessité d’une prétendue innovation dont le premier résultat devait être de mettre la confusion dans la comptabilité publique, de rompre l’unité entre les budgets départementaux et le budget de l’état, même entre les diverses parties du budget général ? Le ministère a prétendu que son système était plus favorable aux grandes réformes financières qu’il méditait, que ce serait d’ailleurs un moyen de faciliter la discussion du budget, d’échapper aux douzièmes provisoires. En quoi cependant les réformes qu’on tient en réserve, si elles sont utiles, seraient-elles plus faciles à réaliser parce que le budget commencerait le 1er juillet au lieu de commencer le 1er janvier ? Par quel miracle un changement de date aurait-il la vertu de simplifier la discussion du budget, et de permettre d’échapper aux douzièmes provisoires ? La vraie difficulté, on le sait bien, n’est pas dans une date ; elle est dans la commission du budget, qui, par son omnipotence abusive, par sa prétention de se substituer au gouvernement lui-même, par la lenteur calculée qu’elle met dans son travail, finit par tout compliquer, par rendre toute discussion sérieuse presque impossible, et par annuler le contrôle du sénat. Au fond, ce qu’on voulait, par cet expédient d’une substitution de date, c’était se tirer pour le moment d’embarras, obtenir tant bien que mal une prorogation de budget de six mois jusqu’au 1er juillet de l’année prochaine, et gagner ainsi du temps. Le jour où la discussion s’est ouverte devant le sénat, le rapporteur de la commission des finances, M. Léon Say, d’une parole nette et décisive, a mis en pièces le décevant artifice ministériel. Il a montré, en homme expérimenté, que toutes ces petites combinaisons étaient inutiles ou dangereuses, qu’elles ne servaient à rien, ne remédiaient à rien, qu’elles déguisaient à peine une impuissance agitée ; — et comme les ministres le pressaient d’avouer ce qu’il craignait, M. Léon Say leur a dit à bout portant, avec une piquante vivacité : « Je crains tout ! » À quoi M. le président du conseil, qui a toujours l’esprit d’à-propos et le mot juste, a répondu : « Cette confiance nous honore ! » C’est toute la question. C’est la lutte engagée entre la prévoyance qui avertit, qui prémunit le pays contre les illusions ou les vaines promesses, qui avoue ses craintes, et l’imprévoyance qui ne craint rien, qui joue avec les ressources, publiques comme avec tous les ressorts de l’état. Le sénat s’est prononcé pour la prévoyance, sans hésiter, sans se laisser arrêter par l’invariable menace du conflit avec l’autre chambre. Et quand le ministère aurait réussi à obtenir de la condescendance du sénat une mesure à laquelle il paraissait attacher un certain prix, se serait-il créé une force pour combattre les mouvemens dictatoriaux, pour rallier le pays en le tranquillisant ? Il n’aurait fait que donner une arme de plus aux agitateurs, en prolongeant, par un expédient sans valeur, les indécisions, les inquiétudes de l’opinion, excédée de mécomptes et de tromperies.

Le malheur est que, depuis dix ans, il en est toujours ainsi ; que les républicains, qui n’ont cessé d’être au gouvernement sous un nom ou sous l’autre, n’ont voulu jamais rien écouter. Ils ont pris pour une politique cette triste, cette stérile et dangereuse manie de toucher à tout, d’abuser de tout, en parlant toujours de réformes, sans s’apercevoir qu’ils préparaient une anarchie favorable à tous les hasards. Ils se trouvent aujourd’hui en présence de tout ce qu’ils ont préparé, des déficits, des troubles financiers, des agitations révisionnistes, des inquiétudes religieuses, ravivées par une recrudescence de politique radicale. En même temps, on ne craint pas de poursuivre plus que jamais devant le sénat la discussion et le vote de cette loi militaire qui traîne depuis quelques années déjà, allant du Palais-Bourbon au Luxembourg, du Luxembourg au Palais-Bourbon, qui met en doute et en suspens l’organisation tout entière de l’armée. Était-il donc si pressant de toucher à la loi de 1872 ? Tous les hommes sérieux, éclairés, expérimentés dans les affaires militaires, conviennent au contraire que l’armée créée par la loi de 1872 est la force et l’honneur de la France, qu’elle est le plus puissant instrument par son esprit, par sa discipline, par ses habitudes de travail et de dévoûment ; mais il fallait une loi nouvelle, une loi prétendue démocratique, œuvre toute républicaine et radicale ! Il fallait réduire le service pour se faire une popularité, étendre le service obligatoire, au risque d’affaiblir la société civile, la culture intellectuelle, sans fortifier l’armée, arriver surtout à enrôler par un coup de filet les séminaristes. Bref, il fallait tout réformer ! On a beau atténuer, essayer d’améliorer ce que la chambre a fait dans les savantes et fortes discussions du sénat, cette loi ne reste pas moins une expérience redoutable ; c’est, comme l’a dit M. le général Billot en chef prévoyant, un « saut dans l’inconnu ! » On sait l’armée qu’on a, on ne sait pas l’armée qu’on aura. Et cette expérience hasardeuse, périlleuse, on prétend la réaliser, l’inaugurer à un moment où tout est obscur et incertain dans le monde, où ce qu’il y aurait assurément de plus sage, de plus patriotique, serait de se recueillir, de se raffermir, pour ne pas se laisser surprendre par les événemens. Mieux vaudrait mille fois s’arrêter en cela comme en tout dans l’intérêt du pays, que personne n’a le droit d’oublier un seul instant !

Tout se réunit en effet, aujourd’hui plus que jamais, pour tenir la France en éveil, pour lui montrer le danger de se laisser aller à l’esprit d’aventure, de toucher à ses institutions militaires, à son organisation financière, à tout ce qui peut faire sa force. Ce qu’on ne ferait pas par ce sentiment de mesure qu’un grand pays doit toujours mettre dans le gouvernement de ses affaires, qu’on le fasse au moins par le plus simple sentiment de conservation nationale et de défense. M. le ministre de l’instruction publique, qui ne recule pas devant les paroles inutiles, revendiquait récemment pour la France l’honneur d’offrir au monde le spectacle d’une démocratie de trente-six millions d’hommes se gouvernant librement, en paix avec elle-même et avec les autres. C’est possible, cela viendra peut-être, on n’en est pas encore là. Pour le moment, si l’on pouvait douter de l’intérêt pressant, de la nécessité qu’il y a pour notre pays à se surveiller sans cesse, à se défendre des réformes aventureuses, des expériences plus ou moins démocratiques, on n’a qu’à Voir l’état de l’Europe ; on n’a qu’à considérer, sans illusion et sans faiblesse, cette situation qui se dessine devant nous, autour de nous, en traits de plus en plus saisissans.

On ne peut s’y méprendre, il y a un travail profond, calculé, multiple, dont l’unique objet est de nous cerner, de nous isoler. C’est la signification sensible, frappante de tous ces faits qui se succèdent depuis quelque temps, de cette police prohibitive organisée par l’Allemagne sur les Vosges, aussi bien que de cette manifestation assez imprévue du président du conseil hongrois, qui, un moment, est devenue un incident. À tout cela, la France ne peut répondre que par un redoublement de prudence. Évidemment, même dans les limites de cette prudence, il y a des heures où l’on ne peut pas laisser tout passer. Notre gouvernement ne pouvait pas laisser dire que les pavillons étrangers risquaient de n’être point en sûreté à Paris, qu’il pourrait y avoir d’ici à un an quelque guerre dont on semblait d’avance attribuer la pensée et la responsabilité à la France. Sans rien exagérer, notre ministre des affaires étrangères a dû nécessairement chercher à savoir auprès du chef de la diplomatie autrichienne ce que signifiait ce langage : il a obtenu la seule explication qu’il attendit sans doute, l’assurance qu’il n’y avait ni intention d’offense, ni animosité contre la France, — assurance que le président du conseil hongrois a renouvelée depuis devant son parlement. M. le ministre des affaires étrangères, dans les explications qu’il a données lui-même devant notre chambre, a mis une sage et habile mesure, évitant de répondre à des accusations injustes par des récriminations inutiles, à des excès de langage par d’autres excès ; il s’est même montré plus diplomate qu’on ne s’y attendait. Il a enfin saisi cette occasion de préciser une fois de plus la politique extérieure de la France, politique toute d’observation et de défense, toute pacifique, et la meilleure preuve qu’il ait pu donner des intentions pacifiques de notre pays, c’est cette exposition même à laquelle on fait d’avance la guerre, qu’on peut juger plus ou moins opportune, mais qui ne ressemble sûrement pas à une manifestation belliqueuse. En un mot, tout ce qu’il y avait à faire, le chef de notre diplomatie l’a fait sans aller au-delà ; tout ce qu’il y avait à dire, il l’a dit avec fermeté, avec modération, de façon à ne rien compromettre, ni la dignité du pays ni ses bonnes relations avec qui voudra être l’ami de la France. Après cela, l’incident dont M. Tisza s’est fait le héros est fini sans doute ; il ne reste pas moins le signe d’un certain état d’esprit sur lequel nous ne pouvons nous faire illusion. Tout ce qu’on peut se demander, c’est si le chef du cabinet hongrois a laissé échapper par légèreté le secret d’une malveillance assez universelle, ou si cette menace d’une guerre de la France qu’il a invoquée n’est pas tout simplement un de ces moyens dont M. de Bismarck s’est si souvent servi pour préparer une demande de subsides, une augmentation nouvelle des forces militaires.

C’est là, dans tous les cas, à ce qu’il semble, l’unique ou le principal objet des délégations qui viennent de se réunir à Buda-Pesth, et où la première parole a été pour célébrer la ligue de la paix, l’alliance avec l’Allemagne. Les présidens des deux délégations, M. de Smolka et M. Louis Tisza, le frère du ministre hongrois, l’empereur François-Joseph lui-même, ont commencé par rendre témoignage de leur fidélité au pacte dont M. de Bismarck se réserve d’être le souverain interprète. L’empereur Guillaume est mort, l’empereur Frédéric III règne, et si l’infortuné souverain épuise en ce moment même ce qu’il a de volonté dans une lutte ingrate contre l’influence du chancelier, -au sujet de M. de Puttkamer, qui vient d’être obligé de quitter le ministère de l’intérieur, il ne touche pas à la politique de M. de Bismarck, qui, aujourd’hui comme hier, reste intacte et toute-puissante. Seul, le chancelier tient dans ses mains les fils de toutes les combinaisons, demeure le maître de la paix et de la guerre. C’est à cette politique que l’Autriche tient visiblement à donner des gages, en redoublant d’activité, en prenant pour ainsi dire sa position sous les armes dans l’alliance qui règle tout et domine tout en Europe. Elle veut, comme on le dit dans un langage devenu usuel, proportionner ses forces « à l’accroissement de la puissance militaire de tous les autres états. » Le plus clair est que les délégations ouvertes à Buda-Pesth par l’empereur François-Joseph vont délibérer, que M. de Kalnoky, appelé en consultation, donnera sans doute des explications plus ou moins évasives, que le ministre de la guerre arrivera ensuite avec ses demandes de crédit, et qu’on votera près de 100 millions de subsides pour les armemens, pour les fortifications de la frontière. Il va sans dire que déclarations et vote sont accompagnés de l’assurance invariable qu’on ne songe qu’à se défendre, que si on s’arme, c’est uniquement pour n’être pas pris au dépourvu dans « la persistante incertitude de la situation de l’Europe, » parce que tout le monde s’arme. C’est au mieux ; il est même vraisemblable que l’Autriche est sincère dans ses vœux pour le repos de l’Europe. Seulement, on en conviendra, c’est là une situation de plus en plus étrange. La triple alliance n’est qu’une ligue défensive ; l’Autriche ne veut que la paix ; l’Allemagne est le plus pacifique des empires, c’est bien connu ! La Russie, de son côté, proteste qu’elle ne veut que rester tranquille, et la France, plus que les autres, a besoin de la paix. En même temps, tout le monde est sous les armes ; au besoin, les défis, les paroles amères, les incidens irritans éclatent de temps à autre. Et voilà sûrement la paix de l’Europe bien garantie !

Qui donc aujourd’hui ne se croit pas obligé de s’armer en effet pour toutes les guerres qu’on prédit, que la politique de l’ambition et de la force rendra peut-être inévitables ? C’est une sorte d’épidémie envahissante, c’est l’influence du jour. L’Angleterre elle-même, si accoutumée qu’elle soit à se dégager le plus possible des charges militaires, l’Angleterre à son tour entre dans le mouvement ; elle se sent prise d’inquiétude, et c’est le lieutenant du commandant en chef de l’armée, du duc de Cambridge, c’est lord Wolseley qui a sonné le tocsin d’alarme il y a quelque temps déjà, en s’élevant contre la négligence des pouvoirs publics, contre le gouvernement stérile des partis, contre les ministères qui font des économies aux dépens de la défense nationale. Depuis, les journaux ont suivi le mouvement ; ils ont publié des articles retentissans qui émanaient, disaient-ils, de « la plus haute autorité militaire, » que le duc de Cambridge s’est hâté de désavouer, et qui n’étaient en définitive que le développement des opinions pessimistes de lord Wolseley. Pendant quelques jours, il a été presque avéré que la patrie britannique était en danger, que l’armée anglaise n’existait pas ou qu’elle n’avait pas d’armes, que la flotte elle-même manquait de canons, que l’Angleterre était hors d’état de repousser une invasion. C’est un vieux thème qui date de trente ans, de l’organisation des volontaires par lord Palmerston, et que lord Wolseley a repris pour la circonstance, au risque de créer une panique d’opinion. Le chef du gouvernement, lord Salisbury, il est vrai, s’est fâché cette fois et a vertement semoncé, en pleine chambre des pairs, l’indiscret révélateur des faiblesses vraies ou supposées de l’Angleterre. Il a protesté avec une sévérité hautaine contre les procédés d’un homme que sa position officielle dans l’armée et ses devoirs militaires obligeaient à plus de réserve, si bien qu’on a cru un moment que lord Wolseley allait donner sa démission. Il n’en a rien été. Lord Wolseley est allé très humblement faire sa confession et sa pénitence devant la chambre des pairs en gardant sa position ; il est rentré dans l’ordre ! On aurait pu croire que cela allait finir. C’était à peine le commencement ; l’impulsion était donnée, et après ces préliminaires, où lord Wolseley n’a point eu un rôle des plus brillans, le mouvement n’a fait que redoubler. Et la panique dure encore ! elle est un peu partout, dans les clubs, dans les meetings, dans les journaux, même par instant dans le parlement !

Oui, en vérité, les Anglais se donnent depuis quelque temps à eux-mêmes et donnent au monde une représentation bien bizarre, trop bizarre pour ne pas cacher quelque calcul insaisissable. On dirait, à les entendre, que tout est en péril, que l’Angleterre est sans défense, qu’il n’y a qu’à faire un geste et un signe pour débarquer sur leurs côtes une armée de 100, 000 hommes, — et, naturellement, c’est la France qui est toujours la grande suspecte à leurs yeux ! Ils supputent les navires, les soldats nécessaires pour l’invasion dont ils sont menacés, et ils se donnent même des émotions en racontant les batailles qui pourraient être livrées. Vainement on leur dit que tout cela est aussi puéril qu’extravagant, qu’il faudrait une flotte de 480, 000 tonnes pour débarquer 100, 000 hommes, et qu’aucune puissance de l’Europe ne possède cette flotte, que, pour cette raison et pour quelques autres, l’Angleterre peut encore dormir tranquille. N’importe ! par un étrange phénomène d’hallucination rétrospective, ils voient le camp de Boulogne reconstitué devant eux, la mer livrée aux envahisseurs, et lord Wolseley, qui sait son affaire, assure qu’on n’a besoin que d’une flotte de 150, 000 tonnes pour jeter en trois jours 100, 000 hommes au moins sur les côtes britanniques. Ce n’est pas plus compliqué et plus difficile que cela ! Voilà pourtant à quoi peuvent passer leur temps des hommes sérieux et pratiques comme les Anglais. Le gouvernement se sent peut-être quelque peu humilié de ces démonstrations passablement ridicules. Il ne se croit pas moins obligé, ne fût-ce que pour ménager l’opinion populaire, de demander des subsides au parlement ; il a récemment désigné des officiers de l’armée active pour embrigader et commander les volontaires ; il vient même de nommer une commission royale qui est chargée de faire une enquête sur l’état des forces militaires et navales de la Grande-Bretagne, et où se trouvent réunis des hommes comme lord Hartington, lord Randolph Churchill, M. W. Smith, le général Brackenbury, l’amiral sir F. Richards. Après cela, les Anglais retrouveront peut-être leur sang-froid ; ils ne se croiront plus menacés par ceux qui ont assez de se défendre. Ils cesseront cette comédie d’une grande nation jouant la peur, comme si elle n’avait pas tous les moyens de sauvegarder son intégrité et même de maintenir sa toute-puissance sur les mers où elle a l’ambition de régner !

L’éclat des fêtes publiques, des manifestations et des ovations n’exclut pas les crises intimes dans plus d’un pays, surtout dans un pays comme l’Espagne. Il y a quelques jours à peine, l’exposition de Barcelone était presque un événement, presque toute la politique au-delà des Pyrénées. Tout semblait se réunir pour donner un intérêt particulier à ces fêtes offertes par une ville industrieuse aux étrangers comme aux Espagnols. La reine régente, Marie-Christine, avait saisi cette occasion pour aller visiter la Catalogne, conduisant avec une généreuse et aimable confiance son jeune fils, un roi de deux ans, au milieu de ces populations indépendantes ; elle était accompagnée de sa cour, du président du conseil, de quatre ou cinq de ses ministres, qui avaient quitté Madrid avec elle, et à son arrivée à Barcelone, par une circonstance bien exceptionnelle, elle était reçue au bruit des canons des plus puissantes escadres étrangères. Pendant les quelques jours qu’elle a passés à Barcelone, présidant à toutes les cérémonies, visitant les usines comme les escadres, recevant tout le monde, la reine Christine a été entourée de toutes les sympathies, de tous les témoignages de la cordialité populaire. Elle a retrouvé à Valence, en continuant son excursion sur le littoral méditerranéen, l’accueil qu’elle avait déjà trouvé à Barcelone comme à Saragosse. Elle a passé heureuse, fêtée et acclamée, à travers ces provinces d’Aragon, de Catalogne et de Valence, si souvent agitées par les révolutions, aujourd’hui pacifiées. Bref, c’est un voyage qui a réussi, qui n’a fait qu’ajouter à l’honnête popularité de la régente, de cette mère prévoyante et loyale dont l’unique soin est de présenter son jeune roi au peuple espagnol. Malheureusement, les fêtes ne sont que des fêtes ; sous les plus brillantes apparences, la politique a toujours ses épines, et pendant ce voyage royal, avant même que la régente fût rentrée à Madrid, une sorte de crise avait déjà éclaté. Elle n’a pas attendu le retour du président du conseil, de M. Sagasta ; elle n’est plus maintenant facile à dénouer, tant elle est compliquée de froissemens, de rivalités et de dissensions intimes, — sans parler des questions de parti qui s’y mêlent.

Comment cela s’est-il passé ? On ne s’y attendait peut-être pas sitôt. Un incident imprévu et assez singulier, d’une nature assez délicate, est venu tout précipiter. En l’absence de la reine, il est d’usage que la première autorité militaire de Madrid aille tous les jours prendre le mot d’ordre auprès de la personne de la famille royale la plus rapprochée du trône. Après le départ de la régente, le capitaine-général de la Nouvelle-Castille, gouverneur militaire de Madrid, le général Martinez Campos, qui est un personnage important de la situation, s’est conformé à l’usage en se rendant tous les jours auprès de l’infante Isabelle, qui a été elle-même un moment princesse des Asturies, héritière du trône. L’infante Isabelle a quitté à son tour Madrid ; il n’est plus resté que l’infante Eulalia, mariée à un fils du duc de Montpensier, officier dans l’armée active, et le gouverneur de Madrid, s’en tenant strictement à l’ordonnance militaire, ne s’est plus cru obligé d’aller chercher le mot d’ordre auprès d’une princesse dont le mari est son subordonné. La question a été soumise au ministre de la guerre, qui était en ce moment auprès de la régente à Barcelone, et le ministre, le général Cassola, paraît avoir répondu d’un ton impérieux et cassant, en homme qui n’était pas lâché de faire sentir son autorité au gouverneur de Madrid. Le général Martinez Campos a répondu aussitôt par sa démission, — et voilà la guerre allumée pour le mot d’ordre qui n’a pas été demandé à l’infante ! S’il y a eu quelque plainte, elle ne paraît pas être venue de l’infante elle-même, et comme, d’un autre côté, le général Martinez Campos, qui est un des principaux auteurs de la restauration, un des serviteurs les plus résolus de la monarchie, ne peut pas être soupçonné d’avoir voulu manquer d’égards à une personne de la maison royale, il est clair que l’incident survenu à Madrid n’a été qu’une occasion. La question d’étiquette n’a été qu’un prétexte dans une situation déjà compromise, devenue de plus en plus laborieuse et confuse par le trouble des partis, par l’ébranlement de la majorité ministérielle, par la difficulté qu’éprouve le chef du cabinet, M. Sagasta, à faire accepter sa politique. Le fait est que, depuis quelque temps, le ministère rencontre une assez vive opposition, même parmi ses amis. Le ministre de la guerre, le général Cassola, avec ses réformes militaires, n’a réussi qu’à mettre successivement contre lui tous les généraux. Le ministre des finances, de son côté, M. Puigcerver, avec ses projets économiques, a soulevé les plus vives contradictions. Le président du conseil, enfin, s’est exposé à lasser ses partisans avec sa politique semi-réformatrice, à la fois agitée et indécise. Tout tendait à se disloquer, et le général Martinez Campos, qui représente une des fractions constitutionnelles dont l’appui a été jusqu’ici une des forces du ministère, le général Martinez Campos, par sa retraite, n’a fait que hâter une crise qui se préparait depuis quelque temps déjà.

Ce qui sortira maintenant de cette crise ouverte à Madrid est assez difficile à prévoir, d’autant plus que les conditions parlementaires n’ont rien de clair et de précis. Le chef du cabinet, M. Sagasta, est sans doute un homme de ressources et de dextérité, expert dans toutes les combinaisons, habile à raffermir une situation ébranlée et à refaire un ministère. Il paraît évident, toutefois, que le système d’équilibre qu’il a suivi jusqu’ici est à peu près épuisé. Il est obligé de prendre un parti, de se décider à chercher un appui dans un libéralisme plus avancé, dont il devra payer l’alliance par des concessions nouvelles, ou de se replier vers les groupes constitutionnels plus modérés, en ajournant quelques-unes des réformes qu’il a inscrites dans son programme. Ce sont des évolutions qui ne sont peut-être pas sans difficultés et sans périls, même pour un tacticien expérimenté. Si M. Sagasta, soit par lassitude, soit par prévoyance, croit le moment venu pour lui de quitter le pouvoir, il n’y a plus que cette alternative : ou bien les conservateurs dirigés par M. Canovas del Castillo reviendront avant peu aux affaires, ou bien il se formera un cabinet avec le ministre de la justice, M. Alonso Martinez, qui représente un libéralisme modéré, les opinions constitutionnelles auxquelles se rallie le général Martinez Campos. Ce serait, dans tous les cas, une expérience nouvelle, et c’est ainsi que les brillantes fêtes de Barcelone ont pour lendemain cette crise ministérielle que la reine et le président du conseil ont trouvée ouverte à Madrid, qui a cela de caractéristique qu’elle est la première crise un peu décisive depuis l’inauguration de la régence espagnole.

CH. DE MAZADE.