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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1888

Chronique n° 1346
14 mai 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

S’il ne fallait que aes mots, des polémiques, des discours, des contre-manifestations pour conjurer un danger qui peut menacer la république, et quelque chose de plus sacré que la république, la liberté et la France, on pourrait se rassurer : nous avons tout ce qu’il faut !

Les journaux épuisent tous les matins et tous les soirs leur éloquence à démontrer que la dictature est impossible, que le personnage qui joue pour le moment les césars n’est qu’un charlatan de popularité, que revenir au plébiscite et au gouvernement personnel quatre-vingts ans après la révolution, moins de vingt ans après Sedan, serait une déplorable rétrogradation. Les ligues antiplébiscitaires ne manquent pas plus que les déclarations et les programmes. M. le président du conseil, qui a voix au chapitre, est allé l’autre jour au Champ de Mars inaugurer une exhibition archéologique de la vieille Bastille, et il a fait son mot sur les « idoles de quinze jours, » sans doute par réminiscence des pêches à quinze sous de M. Dumas. M. le ministre de l’agriculture Viette vient de rendre visite à la ville d’Auch, — non loin de la Garonne, — etdans un discoursde circonstance il a joyeusement déclaré que les orages se dissipent, que « la concentration républicaine n’est plus un rêve, » que nous marchons à grands pas vers la liberté, qu’il ii’y a plus rien à craindre. M. Brisson lui-même, le grave et sybillin M. Brisson, a pris le train pour Lyon, où il est allé porter la bonne parole aux populations, prêcher contre la dictature et pour le ministère Floquet, — en avertissant surtout les républicains ses frères de se bien garder de toute alliance avec les conservateurs ! La francmaçonuerie, qui est une puissance, a parlé, elle aussi ; elle a fait ses manifestes. Enfin, les bureaux de statistique oflicielle, qui savent tout prouver avec des chiffres, se sont chargés de démontrer que les dernières élections municipales sont tout ce qu’il y a de plus favorable à la république et aux républicains. Tout est donc pour le mieux dans ces courtes vacances parlementaires qui finissent aujourd’hui. Tout est en bonne voie, à ce qu’on dit. Malheureusement, les mots et les discours ne signifient rien. M. le président du conseil a dit ce qu’il a voulu sur les idoles éphémères, en assaisonnant son langage de galanteries pour les brillantes Parisiennes qu’il voyait autour de lui dans la vieille Bastille restaurée. M. le ministre Viette s’est trop figuré que, puisqu’il était en Gascogne, il pouvait payer les Gascons en gasconnades radicales et ministérielles. M. Brisson a parlé pour ne rien dire. Les polémiques de journaux font plus d’obscurité que de lumière. Les élections municipales, vues de près, loin de prouver ce qu’on prétend, prouveraient plutôt le contraire. Le voyage même de M. le président de la république dans le Midi s’est terminé heureusement, honorablement pour lui, mais sans avoir d’autres conséquences, — et après comme avant il n’en est ni plus ni moins, rien n’est changé. Ce qui reste le plus évident, c’est que les choses suivent leur train, et qu’on en est toujours à cette situation où l’on se débat sans savoir comment on en sortira, où il a suffi de l’apparition d’un homme remuant et entreprenant pour confondre tous les calculs, pour mettre en échec tous les partis, le gouvernement, le parlement, les institutions elles-mêmes.

Ce n’est point, si l’on veut, que le danger soit immédiat, que cette crise si bizarre, qui résume pour le moment les affaires intérieures de la France, puisse se dénouer brusquement, prochainement, du soir au lendemain. Par une fortune singulière, sauf l’imprévu, rien ne peut marcher si vite ; c’est une crise sans issue saisissable et prochaine. M. le général Boulanger a beau se mettre perpétuellement en scène, entretenir et réchauffer sa popularité par tous les artifices, couper tous les jours la queue de son chien pour les badauds ; il a beau aller dans le Nord, à Dunkerque, à Douai, à Lille, chercher des ovations, prononcer des discours, exposer des programmes, — il ne peut rien contre les pouvoirs publics. Le voulût-il, il ne dispose d’aucun moyen d’action, d’aucune force régulière ou irrégulière. Il est condamné à s’agiter assez longtemps dans le vide, ne pouvant compter ni sur un appoint dans le parlement, ni sur une escouade d’une armée silencieuse et fidèle, ni sur la sédition, qui ne le suivrait pas à Paris. Les pouvoirs publics, à leur tour, il faut l’avouer, ne peuvent rien non plus contre le député du Nord, parce qu’il a derrière lui ses électeurs, ce mouvement d’opinion plus ou moins vague, plus ou moins sérieux, plus ou moins durable, dont il s’est fait le chef. Ils ne peuvent que se retrancher dans les institutions, dans la loi, et s’y défendre, — si toutefois ils sont soutenus jusqu’au bout par le ministère lui-même, qui les a déjà à demi désarmés en prenant au chef de l’agitalion nouvelle le premier article de son programme, — la revision. Ce sont au moment présent deux forces négatives qui ne peuvent rien l’une contre l’autre, entre lesqu’dles il n’y a qu’un arbitre, le pays, qui ne sera pas sans doute appelé avant un an et plus à se prononcer souverainement. La crise décisive n’est donc pas vraisemblablement si prochaine, le choc n’est pas pour demain. Le danger le plus pressant n’est pas là. Le vrai et profond danger est dans ce désarroi universel où tout se traîne, où toutes les idées sont confondues, où le peu qui reste de gouvernement achève de se décomposer, où les partis s’agitent dans l’impuissance, parce qu’ils ne veulent se rendre compte ni du mal qui les menace tous, ni des moyens qu’il y aurait à employer pour combattre le mal, parce qu’ils ne voient dans les crises du jour qu’un homme et sa popularité équivoque.

Assurément, on a beau jeu à combattre l’homme, et on n’a pas tort de montrer ce qu’il y a de redoutable, même d’assez humiliant pour le pays, dans cette fortune politique d’un soldat d’hier, qui s’est fait de l’indiscipline un titre à la faveur publique, un moyen de crédit auprès des foules. M. le général Boulanger, qui n’avait ni la popularité d’un grand nom à laquelle d’autres prétendans au pouvoir ont dû leur succès, ni l’éclat des services dans son passé personnel, n’est certes pas de ceux qui méritent d’être pris pour guides. Il a été un militaire impatient de bruit, et depuis qu’il a été rendu par sa faute à la vie civile il n’a pas prouvé qu’il y eût en lui des facultés proportionnées à son ambition. 11 ressemble un pou à un agité qui touche à tout, qui s’essaie à tout et ne dépasse pas le plus souvent la mesure d’une vulgarité assez commune. Il paraît même qu’aujourd’hui, après avoir commandé, il croit le moment venu d’écrire ses commentaires, comme César, et dans ses réciis publiés par livraisons, à grand fracas, avec des images ou les portraits qui accompagnent tout ce qu’il fait, il montre en vérité plus de prétention que de supériorité d’esprit ou d’originalité. Il a des réflexions de M. Pradhomme et les banal’Ués du premier venu. Il parle à peu près comme il écrit, et les discours qu’il multiplie ne brillent sûrement ni par le fond, ni par la forme, ni par la pensée, ni far la précision ou le relief du langage. Bref, aujourd’hui, dans sa liberté, comme avant son émancipation définitive de toutes les règles miliiaircs, M. Boulanger reste vi-iblement un personnage assez étriqué pour le rôle auquel il prétend. Il ne grandit pas, il ne se dégage pas, et de la part d’un homme, après tout médiocre, il y a, on en conviendra, une singulière arrogance à s’ériger en censeur superbe de tout ce qui existe, en représentant privilégié des vœux d’un pays, en promuigateurde constitutions nouvelles, comme il le faisait hier encore dans son discours de Lille. Oui, sans doute, tout cela est vrai. On peut combattre et railler cette vanité périlleuse : c’est fort bien 1 On ne s’aperçoit pas seulement que plus on démontre la petitesse et l’insuffisance ou l’ambiiion frivole de l’homme, plus on met à nu l’incohérence où un phénomène aussi étrange est devenu possible, et l’aveuglement des partis qui, après avoir préparé cette crise, ne veulent pas avouer qu’ils ont pu se tromper, que c’est par leur politique, par leurs fautes, qu’ils ont fait l’importance factice de l’apprenii dictateur. On ne remarque pas que, derrière ce personnage de convention, il y a les méconteniemens, les déceptions, les malaises qui se sont ralliés sur son nom, comme iisfe seraient ralliés sur loutautre nom, et qu’on ne peut réussir à apaiser que par une direction plus éclairée et plus prévoyante. C’est en déOniiive le nœud de la situation ; c’est une qu^^stion de conduite, et s’il est un parti intéressé à regarder le prob’ème en face, c’est le parti des républicains plus ou moins modérés, des opportunistes, qui ont évidemment aujourd’hui à choisir entre les confusions radicales conduisant fatalement par l’anarchie aux dictatures et une politique de défense libérale, conservatrice.

Plus que jamais tout est là, et, il n’y a plus à se payer de mots, à se flatter encore d’échapper au péril par des subterfuges qui ne seraient que des faiblesses nouvelles. Chaque heure qu’on laisse passer désormais, on n’en peut douter, aggrave la situation. Malheureusement, les républicains qui se disent modérés, les opportunistes, jouent un étrange rôle et ne peuvent arriver à savoir ce qu’ils veulent. — Oh ! assurément, ils seraient assez disposés par instans à reconnaître le mal. Ils conviennent qu’il a pu y avoir des fautes, qu’on a abusé des finances publiques, qu’on est allé peut-être trop loin, trop vivement dans l’application des lois qui touchent aux croyances religieuses, que l’autorité et les forces de l’état ont été compromises, que tout cela enfin a créé ce dangereux malaise exploité par les fauteurs de dictature ; ils avouent aussi que la première nécessité serait de refaire un gouvernement, qu’on ne fait un gouvernement qu’avec les opinions modérées, et que la meilleure politique serait de s’allier avec les conservateurs pour la défense de l’ordre et des libertés parlementaires. Ils le croient, ils en conviennent parfois ; oui, mais voilà la difiiculté ! Dès qu’ils en viennent aux conditions d’une alliance sérieuse, ils n’osent plus. Ils ont l’horrible peur d’être traités d’orléanistes ! Ils ont le soin de commencer tous leurs discours par une déclaration de guerre contre les conservateurs, et M. Jules Ferry choisit ce moment pour faire l’apologie de seslois scolaires ; il s’associe même à cette puérile et sotte exclusion d’une pauvre religieuse chargée jusqu’ici de garder la maison de Jeanne d’Arc, et la seule explication qu’on donne de cette glorieuse campagne, c’est que la religieuse est exposée à être à son tour laïcisée. La raison est, en effet, plausible et naïve ! Si c’est ainsi qu’on entend l’union avec les conservateurs, il n’y a pas apparemment à s’étonner que les conservateurs, même ceux qui seraient animés du plus libérai esprit de conciliation, laissent les opportunistes à leurs œuvres et à leur fortune douteuse. Les opportunistes ont le malheur de vouloir et de ne pas vouloir. Ils sentent que rien n’est possible sans l’appui des forces conservatrices, ils craignent en même temps d’être suspects de « modérantisme, » et, après avoir été les premiers à menacer le ministère Floquet, ils finissent par se tourner vers lui. Ils y vont timidement, avec quelques façons, mais ils y vont. Us subiront la concentration républicaine qui se fait contre eux, et à la faveur de laquelle les modérés auront la chance de voter encore une fois pour M. Basly et M. Gamélinat. « La concentration républicaine n’est plus un rêve, » a dit M. le ministre Viette à Auch.

C’est à merveille I Le nouveau président du conseil garde jusqu’ici l’avantage, et qu’est-ce que M. Floquet au pouvoir ? C’est le radicalisme ébranlant la constitution par la revision avec M. Boulanger, menaçant le sénat, que les opportunistes représentent comme la citadelle de la république, préparant la séparation de l’église et de l’état, qui ne peut qu’envenimer les luttes religieuses, protégeant toutes les expériences désorganisatrices et socialistes. Et si l’on pouvait se méprendre sur ce que veut, sur ce que fera M. Floquet au gouvernement, on n’a qu’à voir déjà sa conduite, ses procédés avec le conseil municipal de Paris. Il y a quelque temps, sous un autre ministère, le conseil municipal, dans son omnipotence, a eu la fantaisie de changer toutes les règles des adjudications publiques, d’imposer de nouvelles conditions de travail, de salaire, aussi contraires aux lois économiques qu’aux intérêts de la ville. La délibération de l’Hôtel de Ville a été annulée, et le conseil d’état, appelé à 66 prononcer, a sanctionné par un arrêt énergique le décret d’annulation. Qu’à cela ne tienne ! Depuis l’arrivée de M. Floquet au pouvoir, tout est changé ; M. le préfet de la Seine et M. le directeur des travaux publics tiennent un autre langage : — le conseil municipal triomphe ! Il n’y a que quelques jours, une grève pénible s’est déclarée à Paris et autour de Paris dans l’industrie de la verrerie. Entre les maîtres verriers et les ouvriers, la lutte est engagée, et la question est ici d’autant plus grave qu’il ne s’agit plus d’un débat sur les salaires : c’est la guerre ouverte, avouée, des chambres syndicales contre le capital, contre le patronat, contre la liberté du chef d’industrie. Le conseil municipal, bien entendu, s’est hâté de prendre parti en votant un subside pour les grévistes, sans en avoir le droit. Rien n’est encore décidé ; M. le président du conseil cherche visiblement un moyen de satisfaire la fantaisie de l’Hôtel de Ville. C’est la concentration radicale qui est à l’œuvre : elle n’est pas au bout ! Comment les chambres qui se réunissent aujourd’hui jugeront-elles cette politique ? Il se peut que M. Floquet trouve encore dans le désarroi parlementaire une majorité ; mais s’il y a une chose évidente, claire comme le jour, c’est que chaque pas fait dans cette voie est un pas de plus vers la dictature. seule appelée fatalement à recueillir les fruits des violences ou des faiblesses des partis, de cette désorganisation croissante dont la France, l’éternelle victime, finit par se lasser !

De tout ce qui se passe en Europe, aujourd’hui comme hier, de toutes ces affaires, de tous ces incidens qui se pressent et qui se croisent comme des nuages longtemps amassés de l’orient à l’occident, du nord au midi, que faut-il augurer ? Les affaires de l’Europe, à ce qu’il semble, ne sont point, elles non plus, faciles à débrouiller, même pour ceux qui en tiennent tous les fils dans leurs mains. De temps à autre, il est vrai, il s’échappe de cette situation troublée quelque parole généreuse à laquelle on serait tenté de se rattacher. «… S’il m’estdonné de vivre, aurait écrit, dit-on, l’empereur Frédéric au prince régent de Bavière, je travaillerai à assurer la paix avant toute chose. C’est dans la paix seulement que des réformes vraiment utiles et durables sont possibles. » Rien de plus touchant et de plus sincère, sans doute, que cette parole. Malheureusement, c’est le vœu d’un prince occupé à se disputer lui-même à l’inexorable fatalité, peu sûr du lendemain. La paix générale, la paix du monde, est peut-être aussi malade que l’empereur qui se promet de la préserver, et, comme lui, elle a, dans tous les cas, autour d’elle, des médecins plus entendus à batailler sur le mal qu’à guérir le malade. Lord Salisbury, dans un récent banquet de la « Royal-Academy » de Londres, a parlé d’un ton assez sombre de la crise tragique qui se déroule à Berlin, et quelques paroles que le prince de Galles a prononcées à son tour sur son impérial beau-frère n’ont pas démenti les prévisions pessimistes du premier ministre de la reine Victoria. C’est bien certainement une crise des plus dramatiques, des plus graves, où tout se tient et s’enchaîne. L’empereur Frédéric, de qui dépend peut-être la tranquillité présente du monde, reste entre la vie et la mort, passant alternativement d’un état désespéré à une amélioration apparente et précaire. La situation de l’Europe reste ce qu’elle est depuis longtemps, toujours flottante entre la paix et la guerre, à la merci des incidens et de l’imprévu, d’une impatience diplomatique ou d’un mouvement militaire sur quelque frontière. C’est le régime de l’incertitude agitée dans tous les rapports, et comme si le mal réel ne suffisait pas, il faut encore y ajouter les imaginations, les inventions, les fantaisies souvent ridicules que la malignité oisive ou perfide fabrique à tout propos, que la crédulité propage. Le roman et le commérage envahissent les affaires du monde.

Depuis quelque temps, en effet, depuis quelques jours surtout, on dirait qu’il y a une sorte d’épidémie d’inventions équivoques, de faux bruits en Europe. Les moindres faits sont dénaturés et envenimés. Les actes les plus simples, les pensées, les intentions, tout est scruté et interprété ; tout devient prétexte à divagations. Ce qu’on ne sait pas, on le suppose ; on n’éprouve aucun scrupule à faire parler les hommes, à mettre les gouvernemens en scène et les armées en marche. On ne recule devant rien pour donner un instant le frisson à l’opinion par toute sorte de fables plus étranges les unes que les autres, véritables mystifications dont le télégraphe lui-même est le complice. Assurément, si la paix règne encore entre les peuples, si toutes les allumettes répandues en Europe n’ont pas déjà pris feu, ce n’est pas la faute des messagers de mauvais bruits, de ceux qui inventent les nouvelles et de ceux qui les commentent. Il n’y a pas si longtemps, on a eu cette plaisante et fantastique histoire des confidences du ministre de la marine de France, de l’attaque clandestine organisée par l’escadre française contre la Spezzia, de la descente de notre armée en Italie. Tout était prêt : heureusement, les sentinelles de la ligue de la paix veillaient, et le coup a été manqué, la Spezzia est sauvée, Turin a pu dormir tranquille ! Un autre jour, plus récemment, c’est une histoire non moins bizarre. La brillante et industrieuse ville de Barcelone se donne le luxe d’une exposition. La reine Christine d’Espagne se dispose à aller en Catalogne inaugurer cette exposition, et le gouvernement français, pour faire honneur à la souveraine espagnole, a chargé d’une mission de courtoisie un de nos plus éminens chefs militaires, M. le général Berge, en envoyant en même temps quelques navires devant Barcelone. Évidemment, cela cachait quelque mauvais dessein. Cette apparition de la flotte française devant Barcelone ne disait rien de bon, et on ne pouvait faire moins que d’envoyer, pour la surveiller, une escadre anglaise, une escadre italienne, une escadre autrichienne, que sait-on encore ? Y pensez-vous ? La Méditerranée allait devenir un lac français, si les gouvernemens de la grande alliance, dûment avertis, ne prenaient leurs précautions ! Une fois réunies dans la Méditerranée, les escadres européennes, après avoir intimidé la flotte française, pourraient au besoin cingler vers le Bosphore, pour aller montrer leurs pavillons et donner à réfléchir à la Russie. Pendant quelques jours, nouvellistes et polémistes ont vécu de ces sottises ! — Dernièrement, le tsar, à ce qu’il paraît, aurait rappelé à des fonctions actives un officier soupçonné d’opinions panslavisteset de velléités belliqueuses, le général Bogdanovitch. Aussitôt, le fait a été noté et commenté. Bien mieux, on n’a pas tardé à imaginer une mission secrète du général Bogdanovitch en France ; on y a ajouté l’histoire du remplacement prochain de M. de Giers par le général Ignatief, et le sens de ces incidens ne pouvait plus être douteux quand on les rapprochait des armemens persistans, croissans, de la Russie sur la frontière de Galicie, des agitations renaissantes en Orient, en Macédoine, en Crète. Ce ne sont, en vérité, qu’inventions effarées et nouvelles fantastiques ou ridicules répandues à travers l’Europe par ceux qui n’ont rien de mieux à faire, ou par ceux qui se plaisent à entretenir un état perpétuel de défiance et d’Irritation dont ils pensent peut-être profiter.

Les bruits ne sont que des bruits sans doute, et les commentaires des journaux ne sont qu’un bruit de plus ; ils ne sont pas toute la politique, ils ne décident pas des grandes affaires de l’Europe, de l’action des gouvernemens. Ils sont du moins le signe d’une situation où la politique générale est si profondément troublée, où la paix est si précaire, que tout semble possible, que les fables les plus extravagantes ne paraissent plus incroyables. La vérité est qu’aujourd’hui, même sans trop s’arrêter à toutes les histoires qui courent le monde, il y a partout assez de difficultés et d’incohérences, assez d’instabilité réelle dans les affaires extérieures et intérieures des peuples, pour qu’on craigne tout ce qui peut arriver, toutes les surprises. L’instabilité, elle est même au centre de la puissance, à Berlin, où la santé de l’empereur est un perpétuel objet de doute, où le chancelier, tenant tête à toutes les complications, s’efforce de regagner l’amitié du tsar. Elle est encore plus à Vienne, où les difficultés sont dans les affaires de diplomatie autant que dans les affaires intérieures de l’empire. D’un côté, les rapports de l’Autriche avec la Russie restent visiblement toujours assez tendus ; d’un autre côté, le ministère du comte Taaffe n’est arrivé à obtenir le vote du budget qu’après des débats laborieux, passionnés, où il a rencontré des résistances croissantes, des oppositions de nationalités qu’il n’a pu réussir à vaincre qu’à l’aide de l’intervention personnelle de l’empereur. Maintenant, c’est le tour des délégations des deux parties de l’empire qui ont à délibérer sur les nouveaux armemens, sur les nouvelles dépenses militaires. L’Autriche, en dépit de tout, ne se sent pas dans une position facile entre son puissant allié d’Allemagne dont elle n’est pas bien sûre, et la Russie qu’elle a devant elle, qui garde une attitude de réserve énigmatique. L’instabilité, enfin, elle est surtout dans ces pays d’Orient, d’où peuvent venir les conflits, dans l’éternelle révolution bulgare, dans les agitations de la Macédoine, comme aussi à Belgrade et à Bucharest, où viennent de se succéder des crises de gouvernement qui ne sont point sans quelque rapport intime avec la situation générale du jour.

Quel est le vrai sens, quelle peut être l’influence de la crise qui a éclaté il y a quelques jours à Belgrade, et qui s’est dénouée par un changement de ministère ? Ce ne serait peut-être pas facile à préciser. Le royaume de Serbie est un état où il y a une assemblée, la skouptchina, qui est censée représenter des garanties parlementaires, où il y a des ministères qui se succèdent, qui sont censés représenter des politiques différentes, et où tout se résume à peu près dans la volonté du souverain, le roi Milan, qui règne un peu en autocrate, mettant son bon plaisir et ses fantaisies dans le gouvernement de sa principauté. Le roi Milan n’est point sans étonner un peu par ses aventures, qui n’ont pas été toujours heureuse, est par ses coups de tête, qui n’ont pas toujours été des plus profitables pour la Serbie. Il fait des expériences avec les partis. Il a voulu, il y a quelque temps, appeler au pouvoir les radicaux serbes : il a formé avec eux un ministère présidé par le général Gruitch ; il leur a donné toute latitude et même son appui pour faire élire une assemblée oii ils dominaient. 11 espérait assurément se servir d’eux pour ses vues particulières du moment. 11 n’a pas tardé cependant à s’apercevoir qu’il ne pouvait guère compter sur ses alliés d’un jour, que son expérience avec les radicaux allait lui créer des embarras, soit dans ses relations avec l’Autriche, dont il entend rester l’ami, soit dans l’administration intérieure, et il a commencé à prendre de l’humeur. Il y a quelques semaines, à l’ouverture de la skouptchina, il avait déjà saisi l’occasion d’une grande réception pour traiter assez cavalièrement ses députés et les rappeler à l’ordre. Les députés n’en ont fait ni plus ni moins, ils n’ont pas même écouté le ministère qui les représentait au pouvoir. Ils ont rejeté un traité de commerce avec l’empire austro-hongrois. Ils ont voté une loi de décentralisation qui allait mettre l’anarchie dans les communes ; ils ont voulu voter une réforme militaire dont l’unique résultat devait être de transformer l’armée en milice confuse et impuissante. Ils ont prouvé, en un mot, que là comme partout ils ne savaient que désorganiser. Le roi s’est impatienté ; il a brusquement faussé compagnie aux radicaux, il a congédié le ministère Gruitch, et il a formé un nouveau cabinet, à la tête duquel il a placé M. Christitch, qui s’est signalé, il y a quelques années, par la répression impitoyable d’une insurrection.

C’est un ministère de réaction, si l’on veut. M. Christitch a déjà commencé la guerre aux radicaux. Il a même mis à la retraite comme général l’ancien président du conseil, M. Gruitch, qui a commis par dépit quelques indiscrétions et a voulu se représenter comme une victime de l’Autriche. M. Christitch s’est hâté d’adresser à tous les fonctionnaires du royaume des circulaires pour raffermir partout l’autorité ébranlée, et un de ces jours sans doute, il fera, lui aussi, ses élections, par lesquelles il aura son assemblée docile, comme les radicaux ont eu leur skouptchina. C’est la loi en Serbie ! Le nouveau ministère du roi Milan n’aura pas cependant, à ce qu’il semble, une vie facile. Il aura vraisemblablement à combattre des agitations qui commencent déjà et qui, en se propageant, en se liant sur les frontières aux agitations de la Bulgarie, de la Macédoine, pourraient contribuer à compliquer, à aggraver la situation des Balkans. Quant à la politique extérieure de la Serbie, elle n’est pas, selon toute apparence, sensiblement modifiée. Le roi Milan a la prétention d’avoir sa diplomatie, qu’il ne livre pas à ses ministres. Il a lié sa cause à la cause de l’Autriche, et, quoiqu’il y ait dans le royaume bien des adversaires, même des adversaires passionnéa du protectorat austro-hongrois, rien ne sera probablement changé pour le moment.

Tout se tient dans ces états du Danube soumis aux mêmes influences générales, et peut-être cette dernière crise de Belgrade n’est-elle que la suite ou le contre-coup de la chute d’un autre mi’ nistère radical, du ministère de M. Bratiano à Bucharest, Le nouveau ministère roumain, qui s’est formé avec M. Rosetti, M. Garp, le prince Stirbey, M. Majoresco, ce ministère a reçu pour sa part, à vrai dire, un lourd héritage, l’héritage d’une situation profondément altérée par tous les abus et les démoralisations d’un règne de parti. A peine arrivé au pouvoir, il s’est trouvé en face d’un mouvement agraire qui a pris un instant les proportions les plus inquiétantes. Dans un certain nombre de districts, les paysans se sont soulevés, s’emparant des terres, menaçant les fermiers, exerçant des représailles et montrant parfois une fureur assez sauvage. Le gouvernement a été obligé d’employer la force, d’envoyer de toutes parts des troupes pour vaincre l’insurrection et rétablir la paix, pour rassurer aussi les populations effrayées et réduites à s’enfuir devant cette explosion meurtrière. Il n’a pas faibli, il a fait de son mieux pour tenir tête à l’orage ; il a réussi à rétablir sur les points les plus menacés l’ordre matériel, sans pouvoir se flatter toutefois d’être arrivé à une pacification sérieuse et complète. En réalité, ces désordres tiennent à tout un état social et moral, économique et politique. Que les paysans roumains, malgré ce qui a été fait en leur faveur, souffrent encore, et particulièrement depuis quelques années, de cruelles misères, qu’ils aient à se plaindre des conditions de la vie rurale, des fermiers, des usuriers qui les pressurent, qui sont le fléau des campagnes, c’est ce qui paraît peu contesté. Il est clair qu’il y a bien des réformes utiles, pratiques, bienfaisantes, patientes, à réaliser dans leur intérêt. C’est ce qui semble admis par tous les libéraux et les patriotes roumains ; mais ce qui a surtout contribué à précipiter et à faciliter, à aggraver en même temps ces désordres, c’est qu’ils n’ont rencontré nulle part ni résistance ni vigilance dans une administration incapable ou complice. Pendant son long règne, le chef du dernier cabinet, M. Bratiano, semble ne s’être occupé que de remplir les localités de fonctionnaires qui pouvaient se permettre tous les abus, toutes les exactions, tous les excès d’arbitraire, à condition de faire des élections favorables au gouvernement. Au lieu de protéger les populations, il a augmenté et irrité leur misère.

Le résultat est cette insurrection qui a fait explosion, qu’il faut réprimer aujourd’hui. Il y a donc un double travail à accomplir : il y a une administration à refaire, à renouveler, et il y a des réformes à étudier, à poursuivre. C’est un assez large programme pour un gouvernement et un parlement. Le nouveau ministère roumain est né d’une réaction de tous les sentimens libéraux et conservateurs contre le dernier cabinet ; il est né aussi d’une sorte de protestation des instincts nationaux contre une politique soupçonnée de trop livrer la Roumanie à l’influence austro-germanique. C’est en s’inspirant de ce qui a été son origine morale, en faisant autrement que M. Bratiano, que le ministère de M. Rosetti, de M. Garp, peut se créer une force sérieuse, et accomplir l’œuvre la plus utile pour le développement libre et indépendant de la naiion roumaine.

La fortune ministérielle est changeante un peu partout, dans l’Occident comme en Orient, et la Hollande elle-même vitnt d’avoir une pacifique révolution de cabinet, qui s’est accomplie à la veille de la réunion récente des états-généraux à La Haye. Les dernières élections, en donnant une majorité, si faible qu’elle fût, aux conservateurs de toutes nuances, avaient créé une situation parlementaire au moins difficile, et M. Heemskerke, qui dirigeait habilement les affaires depuis quelques années déjà, n’a pas cru pouvoir rester au gouvernement. 11 a jugé sans doute que la politique de libéralisme modéré et de transaction qu’il représentait, qu’il n’a cessé de pratiquer avec l’ancienne chambre, n’était plus possible : il s’est décidé à donner sa démission, et un nouveau cabinet a été formé sous la direction de M. de Mackay, qui est depuis longtemps dans le parlement, qui a même présidé un instant, il y a quelques années, la seconde chambre, et qui représente le parti anti-révolutionnaire. Le nouveau président du conseil, dans le choix de ses collègues, s’est naturellement étudié à satisfaire une majorité composée d’élémens assez divers. 11 a fait la part des protestans en appelant M. Godin de Beaufort aux finances et M. Keuchenius aux colonies ; il a fait aussi la part des catholiques en conûant la justice à M. Ruys van Beerenbroek et la guerre à M. Bergansius. Il a donné enfin les affaires étrangères à un conservateur pur et même la marine à un libéral. C’est évidemment un ministère tout conservateur, même assez clérical, à en juger par les anciennes opinions de quelques-uns de ses membres. Il garde cependant un caractère assez modéré que les premières déclarations du président n’ont fait qu’accentuer, et la dextérité de M. de Mackay se chargera sans doute de faire vivre le nouveau cabinet ; mais, en dehors d’une crise ministérielle facile à dénouer, il y a une question autrement grave, autrement délicate, qui pèse sur la Hollande, c’est l’état de santé du roi qui a inspiré récemment quelques inquiétudes. Or, si le roi venait à disparaître, ce ne serait pas seulement une longue régence pour la Hollande : aussitôt s’élèverait une question nouvelle qui intéresserait l’Europe. Le Luxembourg cesserait d’être lié à la couronne néerlandaise, il passerait à un prince allemand, au duc de Nassau. Que deviendraient alors les garanties de neutralité sous lesquelles l’Europe a placé le Luxembourg? Cela a fait du bruit autrefois; ce ne serait pas sans doute aujourd’hui une difficulté.

CH. DE MAZADE.