Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 mai 1887

Chronique n° 1323
31 mai 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

Ce n’est rien, ce n’est qu’une crise de plus, une suite de la représentation que nous donnent les partis maîtres de la scène publique. A dire vrai, il n’y a pas eu de surprise, cela n’avait rien d’imprévu. C’était écrit au livre des destinées ministérielles ; c’était prédit et attendu depuis le jour même où s’était formé le cabinet auquel M. Goblet avait donné son nom sans lui donner une politique et une originalité bien saisissables. Il était venu au monde par accident, faute de mieux, à la fin de décembre ; il a disparu par un autre accident, faute de pouvoir aller plus loin, le 17 mai, entre trois et sept heures de relevée, après avoir passé cinq mois à épuiser les expédiens, à vivre au jour le jour, à chercher un répit dans les circonstances, dans les incertitudes de l’opinion.

Le malheur de ce ministère, qui vient d’être emporté ou exécuté, comme on voudra, a été de ne rien représenter, de n’être réellement pas fait pour durer : il était fait pour les intérims ! Ce n’était qu’un cabinet de passage ou de rechange, avec ses faiblesses, ses versatilités, ses inexpériences, ses divisions, et un président du conseil visiblement peu préparé à manier ces élémens incohérens, à imprimer une direction, à renouveler une situation. Le président improvisé de ce cabinet, assez mal rajusté dans un moment de hâte, le sentait peut-être ou il avait l’air de le sentir, sans avoir la force de se fixer, de prendre une résolution que ses collègues d’ailleurs ne lui auraient peut-être pas permise. S’il semblait parfois avoir un vague instinct des nécessités conservatrices, il sentait aussitôt le coup d’aiguillon de M. Clemenceau ou de tout autre cher radical qui le rappelait à l’ordre ; s’il se résignait à subir le joug du parti, à céder aux radicaux, il ne tardait pas à comprendre qu’on allait l’entraîner à des actes qui rendraient tout gouvernement impossible, et il s’arrêtait un instant. Il a joué ce rôle sans souplesse, avec une certaine gaucherie, de façon à n’abuser et à ne contenter personne, pas même ses amis. C’était le cabinet du radicalisme intermittent et des fluctuations, impuissant et menacé de tous côtés. Si malgré tout il a vécu cinq mois, c’est d’abord parce qu’il y a eu de fréquentes vacances parlementaires, qui sont toujours des trêves forcées, qui suppriment les occasions de conflits, et puis surtout c’est que dans l’intervalle se sont produits des incidens extérieurs assez sérieux, assez émouvans pour détourner un instant les esprits des querelles intérieures. Il y a eu une sorte d’armistice momentané qui a pu faire illusion, dont le gouvernement a profité sans en être plus fort, et le jour où les nuages extérieurs ont paru se dissiper, où le parlement est revenu après ses vacances de printemps, la lutte s’est trouvée immédiatement ouverte ; elle s’est engagée sur une simple affaire de finance, entre la commission du budget réclamant à outrance des économies, arrivant devant la chambre avec un manifeste aussi impérieux que vague, et le gouvernement se défendant de se jeter les yeux fermés dans des entreprises de réformes financières mal définies. Au fond, le gouvernement avait peut-être raison jusqu’à un certain point dans cette discussion du 17 mai, qui a été d’ailleurs assez molle, assez terne, probablement parce qu’on ne disait pas tout ; le ministère n’a pas moins succombé au premier choc, et il a péri, non par une raison spéciale, mais parce qu’il ne pouvait plus vivre, parce qu’il ne représentait rien, parce qu’il n’avait ni autorité ni crédit, ni une politique saisissable, ni une direction assurée. Il est mort des faiblesses de M. le président du conseil, de l’insuffisance de M. le ministre des finances, des témérités brouillonnes de M. le ministre de la guerre. En quelques heures, le dernier cabinet a été expédié, et ici s’ouvre une histoire nouvelle, l’histoire d’une crise qui a certes sa moralité, puisqu’elle dévoile les incohérences d’une situation où tout est devenu difficile.

Renverser un ministère qui se défend médiocrement par lui-même, qui ne représente rien, qui n’est qu’un amalgame de petites importances de parti, de vanités ou d’ambitions mal déguisées, c’est bientôt fait : un coup de scrutin suffit. La difficulté est de remplacer ce ministère, ou mieux encore, si on le peut, de refaire un gouvernement, et à voir les négociations, les combinaisons, les tentatives qui se sont succédé depuis près de quinze jours, le problème doit être assurément épineux et compliqué. En réalité, si l’on voulait agir sérieusement, même correctement, la première chose à faire était de se rendre compte des conditions dans lesquelles s’est produit le vote qui a décidé la chute du dernier cabinet. A examiner de près ce vote, il a une signification évidente, même une double signification. Il n’est point douteux qu’il y a aujourd’hui dans beaucoup d’esprits, parmi les républicains comme parmi les conservateurs, une préoccupation passionnée de l’ordre financier. On sent le besoin d’arrêter le torrent des dépenses, de remettre l’équilibre dans le budget, de raffermir le crédit ébranlé par l’exagération des emprunts. Il y a dans le scrutin du 17 mai un sentiment tout aussi saisissable : c’est une méfiance profonde à l’égard d’un ministre de la guerre qui, avec ses turbulences et ses infatuations, a fini par être un danger, et ce qui était dans le scrutin du Palais-Bourbon a été rendu plus sensible encore depuis par la démarche directe, un peu extraordinaire même, que des sénateurs républicains n’ont pas craint de faire à l’Elysée. C’était tout au moins un indice, le signe d’un état d’esprit qui n’avait rien de radical. La vérité est qu’on en a tenu compte, et que, la crise à peine ouverte, on ne s’est plus occupé que de rallier des groupes, de ménager les radicaux, d’essayer encore une fois des combinaisons de parti sous le nom de concentration républicaine.

C’est l’œuvre qu’on poursuit depuis douze jours dans une série de tentatives aussi variées que vaines. Nous n’avons pas eu un nouveau ministère Freycinet, mais nous avons failli l’avoir. C’est entendu, M. de Freycinet est l’homme à tout faire, et il a été encore une fois appelé en consultation ; il a même été appelé le premier. A quoi, cependant, pouvait-il servir sérieusement ? S’il y a une chose certaine, avérée, c’est que depuis dix ans M. de Freycinet est un de ceux qui ont le plus contribué à créer les difficultés politiques et financières de la situation dans laquelle se débat aujourd’hui le pays. Plus que tout autre, il a eu la main dans tout ce qui a compromis nos affaires. C’est lui surtout qui a donné le signal des projets démesurés, des dépenses fastueuses, et des emprunts sous lesquels plient aujourd’hui nos budgets et nos finances. C’est lui qui, avec ses décrets, a ouvert les guerres religieuses, l’ère des persécutions meurtrières pour la paix morale de la France. Le jour où il s’est cru intéressé, pour se tirer d’une difficulté parlementaire, à proposer l’expulsion des princes, il n’a en garde de refuser ce gage inique aux passions extrêmes : il a signé l’exil des princes de la même main qui avait signé l’amnistie en faveur des insurgés de la commune ! Toutes les fois qu’il a été au pouvoir, il n’a en d’autre souci que de désarmer, de gagner les radicaux en leur livrant tout, et on peut dire que c’est par lui surtout qu’existe cette situation étrange où un ministère républicain ne peut plus vivre qu’en payant rançon aux partis extrêmes, aux passions révolutionnaires. Est-ce pour reprendre ou continuer cette politique que l’ancien président du conseil serait revenu à la direction des affaires ? Il le parait bien, puisqu’il n’a été arrêté dans ses combinaisons que par les manifestations qui se sont produites contre quelques-uns de ses choix. M. de Freycinet n’a pas voulu passer tout à fait aux radicaux, il n’a pas voulu non plus paraître rompre avec eux, et, faute d’avoir pu recommencer ses expériences avec ses fidèles alliés, il est resté dans sa retraite le ministre disponible de toutes les ambiguïtés. Après M. de Freycinet est venu M. Floquet, qui a été appelé à son tour à l’Élysée, et qui s’est mis aussitôt en campagne pour composer son ministère. M. Charles Floquet est depuis longtemps président de la chambre des députés. Il ne manque pas d’esprit, il montre souvent dans ses fonctions de l’à-propos, du tact et même une certaine impartialité. Il a réussi au Palais-Bourbon : qu’irait-il faire au ministère ? M. Floquet a l’ennui de compter dans ses souvenirs de jeune bousingot une certaine apostrophe à l’empereur Alexandre II de Russie, qu’il ne demanderait sûrement pas mieux que d’oublier, et qui n’est peut-être pas de nature à rendre sa position de président du conseil bien facile ; il expie ses frasques de jeunesse. Il a, d’un autre côté, signé un programme du radicalisme le plus extrême. Il n’aurait certainement pas prétendu porter son programme au pouvoir ; il n’aurait même pas hésité, paraît-il, à rechercher l’alliance d’hommes plus modérés pour réaliser à sa façon l’éternelle concentration républicaine. Il ne serait pas moins resté ce qu’il est, un radical d’opinions, président du conseil radical, et il est clair que dans ces conditions un ministère de fusion comme celui qu’il se flattait de former était à peu près impossible. Il devait surtout rencontrer des résistances invincibles dès qu’il se proposait, comme M. de Freycinet, du reste, de maintenir M. le général Boulanger au ministère de la guerre. Dès qu’il a eu prononcé ce nom, il n’a plus trouvé d’alliés parmi les modérés de l’opportunisme, et former un ministère purement radical était une manière d’aller dès le premier jour à une défaite certaine, même devant la chambre. M. Floquet a donc échoué dans sa campagne comme M. de Freycinet dans sa double tentative. Ils n’ont pu, ni l’un ni l’autre, former un ministère, et c’est alors que M. le président de la république en est revenu à M. Rouvier, président de la commission du budget, qui a porté le coup décisif au dernier cabinet. Est-ce bien cette fois la combinaison définitive ? Est-ce le dernier mot de cette crise de douze jours, semée ou entrecoupée de toute sorte d’incidens bizarres, de négociations multiples, d’intrigues qui trouveraient leur place dans une comédie politique du temps ? On peut provisoirement le croire.

Eh bien I que va être et que fera ce ministère Rouvier substitué à un ministère Freycinet ou à un ministère Floquet et reprenant l’héritage du ministère Goblet ? C’est là maintenant la question. Tout n’est peut-être pas encore fini ou finit à peine, puisque, jusqu’au dernier moment, les noms ont changé et la combinaison a eu ses métamorphoses partielles. Le cabinet parait pourtant être arrivé à se constituer et à prendre figure. Il comprend, à part M. Rouvier, qui, avec la présidence du conseil, garde le ministère des finances, M. Flourens, qui, seul survivant du dernier cabinet, reste au ministère des affaires étrangères, M. Fallières, qui a été déjà au ministère de l’intérieur, M. Spuller, qui a le ministère de l’instruction publique ; un militaire de mérite, accrédité par ses travaux, M. le général Perron, qui entre au ministère de la guerre ; il comprend aussi quelques noms qui paraissent avoir une légère couleur radicale, et que la France aura besoin d’apprendre. M. Bouvier, on le sent, a cédé lui aussi à l’obsession de ce qu’on appelle la concentration républicaine ; il a voulu contenter les groupes, faire une part à quelques radicaux, combiner à son tour les nuances de l’arc-en-ciel républicain. Il ne faut pas trop s’attacher aux noms et aux mots. M. Rouvier s’est chargé d’une tâche difficile. Évidemment, s’il n’entre au pouvoir que pour recommencer ce que ses prédécesseurs ont fait avant lui, pour acheter l’appui des radicaux par d’incessantes concessions, pour se laisser imposer tout ce qu’imagineront les réformateurs chimériques, il n’entreprend qu’une couvre inutile ou dangereuse ! il fait une vaine expérience de plus, et il risque de n’avoir pas même le bénéfice de ses faiblesses, d’être emporté à la première occasion. Ce qu’il a de mieux à faire, c’est de préciser et de limiter, dès son entrée au pouvoir, la politique qu’il veut suivre, de s’attacher avant tout aux affaires, aux finances, qui sont tout entières à réorganiser, aux réformes pratiques et réalisables, en évitant tout ce qui peut irriter les esprits et décourager les sentimens modérés, les hommes de bonne volonté assez disposés à lui prêter leur appui. Si ce n’est pas pour apaiser et déblayer la situation, en accomplissant quelques œuvres utiles, qu’il est venu, pourquoi donc est-il venu ? Rien n’indique encore que ce ne soit pas là sa pensée. Il a pu céder à la tentation de ne pas trop se brouiller du premier coup avec les radicaux, de faire sa petite concentration. Ce n’est là, pour le moment, qu’un détail secondaire de tactique.

En réalité, ce qu’il y a de bien autrement significatif et de nouveau dans le ministère qui se forme, c’est peut-être encore moins ce qui y est que ce qui n’y est pas. En d’autres termes, le trait le plus évidemment caractéristique du cabinet Rouvier, c’est l’éloignement, pour ne pas dire l’exclusion, de M. le général Boulanger, car enfin il faut voir les choses comme elles sont. Dans toutes ces négociations et ces intrigues qui se sont déroulées depuis quinze jours, il n’y a qu’une question. Cette longue crise se résume dans un seul fait : M. le général Boulanger sera-t-il ou ne sera-t-il pas ministre de la guerre ? C’est pour avoir voulu obstinément garder comme collègue M. le général Boulanger que M. de Freycinet et M. Floquet ont échoué dans leurs tentatives. Devant le général Boulanger, tout le reste s’efface, et c’est assurément une des plus bizarres singularités du temps que cette importance conquise on ne sait comment par un homme, par un soldat qui ne s’est popularisé ni par l’éclat des services ni par une carrière exceptionnelle, qui n’a su réaliser d’autre miracle que celui d’enchaîner à sa fortune une bruyante clientèle radicale. Que M. le général Boulanger, dans son passage aux affaires, ait fait son devoir de ministre, qu’il se soit occupé activement de la préparation de nos forces militaires, soit ; il a sûrement fait plus de bruit que de besogne, et il est bien clair, dans tous les cas, qu’il y a une sorte de disproportion offensante entre les services qu’il a pu rendre et le rôle débordant, encombrant qu’il s’est fait ou qu’on lui a laissé prendre. On dirait en vérité, depuis quelque temps, qu’il n’y a plus que M. le général Boulanger en France, que, s’il disparaît, tout est perdu. L’ancien ministre de la guerre s’est si bien accoutumé à ces façons dégagées de favori de la fortune qu’il ne peut plus rien faire comme un autre, que même à l’heure qu’il est, n’étant plus ministre, il se croit le droit d’adresser des ordres du jour à l’armée. Il se permet tout, et ceux qui, par leurs adulations servîtes, lui ont fait cette position, n’ont pas vu qu’ils ne réussissaient, depuis quelques jours, qu’à rendre plus sensible l’impossibilité de maintenir M. le général Boulanger au ministère. Au point où en étaient les choses, en effet, il était devenu évident qu’avec le général Boulanger au ministère, il n’y avait plus de gouvernement, et, encore une fois, on pouvait reprendre le vieux mot : Ceci obtenu, le reste viendra quand il pourra, la dictature est faite ! — C’est du moins le mérite de M. Rouvier d’avoir dissipé cette fantasmagorie en rentrant, s’il se peut, dans les conditions d’un régime libre que d’autres ont laissé altérer.

Fut-il jamais un temps où il y ait eu plus d’affaires embrouillées et menaçantes, plus de troubles dans les relations des états, dans la vie intérieure des peuples, dans la politique, dans les idées comme dans les intérêts ? Jamais, à ce qu’il semble, on n’a plus vivement désiré la paix, le repos, la stabilité, et jamais le monde ne s’est senti plus profondément remué, comme fatalement entraîné dans toute sorte de crises aussi vagues que redoutables. L’histoire des confusions contemporaines, cette histoire où la France, nous en convenons, a pour le moins un des premiers rôles, est inépuisable, et compte chaque jour quelque épisode de plus, tantôt à l’Orient, tantôt à l’Occident. Et, qu’on le remarque bien, toutes ces questions qui s’agitent à la fois, sous toutes les formes, dans presque tous les pays, ne sont pas de celles qui restent locales et limitées, qui passent comme de simples accidens de vie publique. Elles touchent au plus profond des choses, à la paix et à l’équilibre du monde, à toutes les conditions de la vie morale ou matérielle des sociétés ; elles se lient à ce mouvement universel où elles prennent leur place, dont elles sont les élémens multiples. Incidens orientaux, problèmes religieux, crises industrielles et sociales, tout se mêle et se confond au cours troublé des choses. On a à la fois, sans parler de ce qui reste la mystérieuse obsession du monde, les éternelles affaires bulgares, les négociations dont le Vatican redevient le centre, les grèves nouvelles, les agitations révolutionnaires de la Belgique. Qu’en est-il de tout cela ?

Que deviennent ces affaires bulgares dont on parle toujours et qui ne finissent jamais ? Elles ont pu être un moment éclipsées par des affaires plus graves, plus pressantes, qui ont occupé et ému l’Europe ; elles ne restent pas moins un point noir à l’Orient, comme un nuage menaçant obstinément fixé sur les Balkans. Ce qu’il y a provisoirement jusqu’ici de plus apparent, de plus distinct, c’est une sorte d’anarchie où se débat une régence qui ne peut rien, qui n’a qu’une ombre d’existence légale, qui reste abandonnée à elle-même, toujours menacée par les conspirations et les séditions militaires ou populaires. C’est ce qu’on pourrait appeler une situation nouée et inextricable. La Porte, qui se considère toujours comme la puissance suzeraine, a de temps à autre l’air de s’occuper de ce qui se passe dans ces régions des Balkans, où il n’y a plus rien de régulier depuis la disparition du prince Alexandre. Elle a envoyé il y a quelque temps un commissaire ou un plénipotentiaire à Sofia ; elle a essayé de mettre d’accord les divers partis qui se disputent la Bulgarie, de créer une lieutenance avec un ministère de conciliation ; elle n’a visiblement pas réussi, elle l’avoue elle-même. Aujourd’hui, elle s’adresse par une circulaire à tous les cabinets de l’Europe qui ont signé le traité de Berlin, en les pressant de tourner leurs regards vers les Balkans, de reprendre leur œuvre, de chercher d’un commun accord une solution. Or c’est là précisément la difficulté. La Russie, sans se désintéresser certainement de ce qui se passe ou se passera en Bulgarie, se retranche depuis quelque temps dans une expectative énigmatique, calculée et quelque peu menaçante ; les autres gouvernemens, imitant la réserve du cabinet de Pétersbourg, ne paraissent pas pressés de prendre une initiative, de risquer une proposition, et, en attendant, rien n’est possible, ni la reconstitution d’un ordre régulier, ni le choix d’un nouveau prince qui mettrait fin à un interrègne anarchique. La dernière circulaire de la Porte n’aura probablement pas la vertu de trancher le nœud de la question ; elle risque de n’être, pour le moment, qu’une circulaire de plus, un appel inutile adressé à des politiques qui ne veulent pas entendre ou qui choisiront leur heure pour répondre. La vérité est que ces malheureuses affaires bulgares n’auraient été sans doute rien par elles-mêmes ou dans un autre temps ; elles n’ont eu et elles n’ont encore une certaine importance que parce qu’elles remettent en jeu toutes les influences qui s’agitent en Orient, parce qu’elles dévoilent une situation où tous les antagonismes se ravivent. Elles ont eu même pour conséquence, en se prolongeant, de rappeler l’attention sur tout ce qui a précédé la guerre de 1877, sur ce qu’on savait et sur ce qu’on ne savait pas, sur ces négociations mystérieuses entre l’Autriche et la Russie, dont le secret a été récemment divulgué à Berlin. En d’autres termes, les affaires bulgares se trouvent liées intimement aux affaires de l’Occident et dépendent pour ainsi dire de l’état général de l’Europe, des relations incertaines, difficiles, des gouvernemens. C’est ce qui fait que la solution n’est plus aisée, si elle l’a jamais été, que le point noir reste toujours à l’horizon des Balkans. La question de Bulgarie, toute petite qu’elle soit ou qu’elle paraisse, c’est la question des rapports entre des puissances qui se rapprocheront peut-être demain, qui pour le moment ne semblent pas plus d’accord à Sofia qu’ailleurs.

A vrai dire, il n’y a plus de petites questions dans l’état présent du monde. Les troubles politiques, diplomatiques ou industriels des petits pays intéressent tous les pays, parce que tout se tient de plus en plus dans la vie moderne, et les agitations auxquelles la Belgique est en ce moment livrée ne sont que la manifestation d’un malaise économique ou social dont souffrent la plupart des nations de l’Europe. Ces agitations ne sont que la recrudescence ou la suite de la crise qui éprouvait si profondément la Belgique il y a un an à pareille époque, qui avait pris un instant tous les caractères d’une insurrection servile, d’une guerre incendiaire et dévastatrice. Les grèves de l’art dernier viennent de recommencer autour de Charleroi, du côté de Liège, de Mons, dans le Hainaut, dans le Borinage, partout où il y a des agglomérations d’ouvriers. Presque partout, dans les charbonnages, dans les usines et les manufactures, le travail est suspendu. Les ouvriers quittent leurs ateliers par bandes et se répandent dans le pays ; le mouvement s’est propagé avec une singulière rapidité. Les grèves d’aujourd’hui n’ont pas été accompagnées jusqu’ici, comme il y a un an, de scènes d’incendie et de destruction, d’assauts furieux livrés à des usines, à des maisons des chefs d’industrie. Il est malheureusement assez clair, néanmoins, que la bonne volonté ne manque pas aux agitateurs, et que la dynamite a son rôle dans l’exécution de leurs plans. S’ils n’ont pas fait plus de victimes, ce n’est pas leur faute, ils y ont mis tout leur zèle. Bref, sans avoir atteint du premier coup à un degré aussi marqué de violence, le mouvement gréviste qui vient de se déclarer ne ressemble pas moins à celui de l’art dernier et prend à peu près les mêmes caractères ; il avait commencé, il y a un an, parmi les verriers ; il s’est déclaré d’abord aujourd’hui parmi les mineurs pour s’étendre bientôt à une foule d’autres industries.

Quelle a été la cause apparente ou immédiate de ces grèves nouvelles, qui sont une dangereuse épreuve et pour le travail et pour la paix publique ? Assurément toutes ces populations du Borinage et des centres miniers de la Belgique ont une vie rude et pénible. Qu’elles songent ou qu’on songe pour elles à améliorer leur sort, à alléger leur fardeau, à adoucir une situation où le travail ne suffit pas toujours à les sauver de la misère, rien ne serait plus humain et plus prévoyant. Est-ce pour obtenir quelques-unes de ces améliorations désirables, pratiques, possibles, ou pour des griefs précis, positifs et récens, que les grèves ont commencé ? S’agit-il encore une fois de l’éternelle question de l’augmentation des salaires et de la diminution des heures de travail ? On ne distingue pas que ce soit là le motif réel de ces agitations nouvelles qui émeuvent la Belgique. Ce qui pourrait intéresser les ouvriers est ce qui occupe le moins les meneurs. Les programmes des grévistes sont même assez vagues sous ce rapport. C’est tout au plus si, au premier moment, on a pris pour prétexte une loi nouvelle qui établit un droit d’entrée sur les bestiaux étrangers, sur la viande, et qui a été représentée naturellement comme un moyen d’affamer le peuple. En réalité, ce n’est pas pour cela que les grèves ont commencé, que les populations ouvrières ont été et sont encore chaque jour poussées à l’insurrection. Le vrai programme gréviste, c’est la revendication du suffrage universel, avec l’amnistie en faveur des condamnés de l’art dernier. Et le suffrage universel lui-même, bien entendu, n’est qu’un premier pas, ou, si l’on veut, un mot d’ordre à inscrire sur un drapeau. Au fond, les meneurs n’ont d’autre objet que d’organiser la guerre contre les institutions politiques de la Belgique, contre la grande industrie, contre le capital et le patronat. C’est un mouvement révolutionnaire et socialiste qu’on déchaîne en faisant appel aux passions d’une population aveuglée par la misère, et à l’appui de ce mouvement, on ne propose rien moins que de décréter une suspension universelle du travail, une grève générale de toutes les industries, — ce qu’on appelle la « grève noire ! » Ici, il est vrai, surgissent les dissidences même parmi les agitateurs. M. Defuisseaux, un des plus ardens socialistes, qui ne laisse pas d’avoir ses Béides, est pour la a grève noire ; » d’autres chefs du parti ouvrier, comme M. Auseele, combattent cette idée étrange d’une suspension générale du travail. En définitive, cependant, si les moyens sont différens, ce n’est qu’une affaire d’opportunité, le but est le même pour tous les révolutionnaires ; c’est toujours la guerre à toutes les institutions politiques et sociales de la Belgique ; c’est ce mouvement contre lequel le cabinet de Bruxelles est réduit depuis quelques jours à déployer une répression laborieuse.

Ce n’est pas seulement la paix intérieure de la Belgique que le gouvernement défend, que les partis, catholiques et libéraux, sont intéressés à sauvegarder, c’est peut-être aussi la sécurité extérieure du pays qui risquerait d’être en cause selon les circonstances. Il ne faut pas s’y tromper, en effet. Les agitateurs sans scrupule et sans prévoyance qui ne craignent pas de déchaîner les passions serviles, d’ameuter des populations égarées par la misère, peuvent créer plus d’un danger. Ils pourraient sans doute, s’ils avaient, ne fût-ce que pour un instant, une apparence de succès, désorganiser et ruiner leur pays ; ils pourraient aussi attirer sur lui les interventions de gouvernemens voisins, qui, pour leur propre sécurité, se croiraient autorisés à rétablir la paix, qui ne demanderaient peut-être pas mieux. Ils auraient tout simplement provoqué les plus redoutables complications, et c’est ainsi que ces agitations belges ne laissent pas d’avoir leur périlleuse signification dans le mouvement contemporain.

Aujourd’hui, l’Angleterre se prépare à célébrer avec éclat le jubilé de sa souveraine, le cinquantième anniversaire de l’avènement de la reine Victoria au trône de la Grande-Bretagne et des Indes ; elle a commencé par célébrer ces jours derniers, avec son loyalisme traditionnel, le soixante-huitième anniversaire de la naissance de la reine, qui, par la durée de son règne, est la plus ancienne tête couronnée de l’Europe. Si heureuse et si populaire que soit cette diversion royale, elle ne suffît pas cependant à voiler les mécomptes, les difficultés, les embarras au milieu desquels se débat la politique britannique. L’Angleterre, avec sa puissance qui est bien évidente, a sans doute assez de bon sens et d’esprit politique pour finir par se tirer de ses mauvaises affaires ; elle n’a pas moins, comme d’autres pays, ses embarras extérieurs ou intérieurs, et ses succès mêmes, si succès il y a, ne laissent pas d’être laborieux, peut-être assez équivoques. L’Angleterre est depuis quelques années en Egypte un peu comme chez elle. Elle n’a jamais prétendu y rester définitivement ; elle a toujours témoigné au contraire l’intention de se retirer aussitôt qu’elle le pourrait, en laissant certaines garanties de sécurité sur les bords du Nil. Le problème pour sa diplomatie a été surtout, depuis quelque temps, de concilier la sauvegarde des intérêts, des droits qu’elle a ou qu’elle croit avoir en Egypte et la réalisation de ses promesses de retraite. C’est ce problème qu’elle croit vraisemblablement avoir résolu par la convention que sir Henry Drummond Wolff vient de signer à Constantinople avec le sultan pour l’évacuation de l’Egypte. A vrai dire, l’Angleterre, en personne prudente, ne se compromet pas beaucoup. Elle multiplie les réserves, elle entend s’assurer des gages et des garanties. Elle s’oblige à quitter l’Egypte dans trois ans, — à la condition toutefois qu’aucun danger intérieur ou extérieur ne menace la vice-royauté du Nil, — et, dans tous les cas, elle prétend garder un droit de retour, de réoccupation plus ou moins indéfinie. L’Angleterre a signé sa convention avec le sultan, et il est bien clair qu’elle s’est surtout étudiée à sauvegarder ses intérêts, à obtenir la confirmation de ses droits ou plutôt de ses prétentions ; seulement elle a maintenant à faire accepter cette convention par les autres puissances, qui ont aussi leurs droits, qui sont également intéressées au règlement de la situation de l’Egypte, et c’est ici une négociation nouvelle qui commence, où l’Angleterre rencontrera vraisemblablement des contestations, des difficultés. De sorte que cette question égyptienne est finie et elle n’est pas finie ; elle ne sera dénouée à peu près que lorsque l’ordre nouveau créé sur les bords du Nil aura l’assentiment de toutes les puissances. C’est, dans tous les cas, une affaire de diplomatie, où tous les gouvernemens mettront leur bonne volonté et où le cabinet de Londres sera sans doute le premier à se prêter aux concessions que l’Europe pourrait avoir à lui demander.

Malheureusement, il y a toujours pour l’Angleterre une autre question que la diplomatie est impuissante à résoudre par les transactions, et que la force est impuissante à trancher à elle seule : c’est la grande question intérieure, qui absorbe tout, sur laquelle gouvernement et parlement s’épuisent depuis des mois. C’est l’éternelle et douloureuse affaire irlandaise. Elle est toujours là, on ne cesse de se débattre autour de la malheureuse question ; on n’est pas plus avancé. Le ministère aura sans doute, au bout du compte, raison de toutes les difficultés, de toutes les résistances qui ne cessent de se renouveler devant lui. Il a une majorité qui ne se laisse pas ébranler, il a toujours avec lui les libéraux unionistes, qui, loin de faiblir, semblent de plus en plus décidés à le soutenir dans sa politique ; il finira peut-être par lasser ses adversaires eux-mêmes, par avoir le dernier mot, si tant est qu’il y ait un dernier mot avec l’Irlande. Il n’est pas moins vrai que le premier article du bill de coercition est à peine voté, qu’on en est encore au commencement du second article, et qu’il y a une longue route à parcourir. L’opposition irlandaise, aidée le plus souvent par les libéraux amis de M. Gladstone, dispute le terrain pied à pied, et à défaut de M. Parnell qui parait atteint de maladie, qui a presque disparu de la scène, ses lieutenans luttent avec une opiniâtreté que rien ne décourage, multipliant les amendemens, les discours, les diversions de toute sorte. La chambre des communes en est à avoir presque régulièrement des séances qui se prolongent jusqu’au matin, à travers les scènes les plus tumultueuses. A ce jeu, toutes les forces s’épuisent, et le parlement vient de prendre ses vacances de la Pentecôte par lassitude autant que pour se conformer à l’usage traditionnel. Il est certain que les institutions anglaises sont en ce moment soumises à une redoutable épreuve, qu’elles sont pour ainsi dire surprises en flagrant délit d’impuissance, et il n’y a que quelques jours, dans un banquet de la corporation des tailleurs, lord Salisbury, répondant à un toast, parlait avec une certaine amertume du spectacle parlementaire qu’offre l’Angleterre : « Si le spectacle que nous donnent les partisans de l’obstruction doit se renouveler de session en session, a-t-il dit d’un accent ému, ce sera la fin du régime parlementaire. Rien ne pourra empêcher le peuple de le considérer désormais comme une mauvaise farce… » — Et c’est là assurément, pour la vieille et libre Angleterre, une question aussi grave qu’un peu plus ou un peu moins de prépondérance sur les bords du Nil !


CH. DE MAZADE.