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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1887

Chronique n° 1322
14 mai 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

On ne pouvait guère en douter, les crises de gouvernement et de parlement ne sont pas finies pour la France. Elles ont été tout au plus interrompues ou ajournées pendant ces courtes vacances, qui ont eu d’ailleurs la triste fortune d’être marquées par une pénible diversion d’un autre genre. Maintenant les vacances sont passées, la trêve est expirée. Nos assemblées sont rentrées depuis quelques jours au Luxembourg et au Palais-Bourbon. Sénateurs, députés et ministres voyageurs sont revenus de leurs excursions algériennes avec leurs lauriers, et, malheureusement aussi, autant qu’on le peut voir, avec leurs passions et leurs préjugés, avec leurs prétentions et leurs imprévoyances. Ils sont tous revenus, les uns et les autres pour retomber dans la situation qu’ils avaient laissée en partant, pour se retrouver du premier coup entre des discussions inutiles, probablement périlleuses, au moins intempestives, comme la discussion de la loi militaire, et les conflits ministériels, parlementaires qu’ils avaient préparés, qui n’étaient que suspendus. Les vacances sont finies, les agitations et les crises recommencent : c’était inévitable ! Si M. le président du conseil avait cru conjurer le danger en profitant de ses derniers jours de liberté pour aller prononcer au Havre un de ces discours où l’on a l’air de tracer un programme et où l’on ne dit rien, il n’a pas tardé à être détrompé. A peine la session est-elle rouverte, on est plus que jamais en plein gâchis, avec la perspective d’un duel prochain entre le gouvernement et la commission du budget, qui, au surplus, il faut leur rendre justice, ne paraissent ni l’un ni l’autre savoir bien exactement où ils en sont.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’on s’en étonne qu’on ne finisse pas par s’apercevoir qu’on tourne toujours dans le même cercle, qu’on n’arrive à rien, parce qu’on ne peut arriver à rien dans une situation où tout est confondu, altéré et faussé. Le mal réel, profond, est effectivement dans ce fait que, depuis longtemps, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de gouvernement, parce que tout est livré à l’aventure, aux tyrannies frivoles ou intéressées de l’esprit de parti, à ces entraîne mens qui font qu’à tout propos, en toute circonstance, les républicains prétendus modérés, ceux qui ont quelque idée d’une administration régulière, se croient obligés, sous prétexte de discipline, d’abdiquer devant le radicalisme, devant une politique de subversion universelle. Et il n’y a point à aller chercher bien loin les exemples, ils sont de tous les jours, ils se reproduisent à peu près invariablement toutes les fois qu’un scrutin s’ouvre dans une région de la France.

Il y a eu, il y a quelques jours, une élection dans la Haute-Garonne, à Toulouse. La lutte s’est trouvée concentrée entre un candidat conservateur, dont les opinions n’avaient certes rien d’excessif, rien de menaçant pour la république, et un candidat, ancien membre de la commune, radical, socialiste, révolutionnaire avéré. De quel côté se sont tournés ceux qui se disent des républicains de gouvernement? Ils sont allés droit au candidat révolutionnaire. Il y a même une association assez prétentieuse, formée sous le nom du « centenaire de 89, » qui ressemble un peu à une vieille douairière républicaine, et qui a cru devoir se mettre de la partie. Elle a paru d’abord avoir quelques scrupules, elle a fait des façons : elle n’a pas tardé à se mettre au pas, en se prononçant pour le candidat socialiste. Et la république a été sauvée à Toulouse, la chambre ne compte qu’un radical révolutionnaire de plus, avec l’aide des modérés républicains! Il y a eu tout récemment à Paris des élections municipales, qui vont être prochainement complétées. Par elles-mêmes, ces élections ne laissent pas d’avoir leur intérêt. Scrutées de près, elles prouveraient peut-être qu’au fond, ’dans la masse de la population parisienne, il y a une certaine lassitude, un certain dégoût de ce conseil turbulent qui règne à l’Hôtel de Ville. Dans beaucoup de quartiers, des candidats conservateurs presque improvisés ont réuni un assez grand nombre de voix. Ceux qui étaient déjà dans le conseil ont retrouvé une forte majorité. D’un autre côté, partout où la lutte est un peu vive, les républicains plus ou moins opportunistes se hâtent de s’effacer devant les radicaux, les autonomistes. On vote pour les autonomistes municipaux de Paris, on vote pour un radical à Toulouse, comme on votaii, il y a deux ans, pour M. Basly rt M. Camélinat. Que gagnent les républicains qui se disent encore modérés à ce jeu étrange? Sous prétexte de se défendre contre une restauration monarchique qui, en vérité, ne semble pas bien menaçante, ils combattent des conservateurs dont ils partagent souvent les opinions, en qui ils trouveraient des alliés utiles, et ils fraient le chemin aux radicaux, qui sont républicains, mais dont les opinions sont les plus propres à ruiner la république. C’est avec ce système de concessions perpétuelles et indéfinies aux passions extrêmes, aux influences de radicalisme, qu’on est arrivé depuis des années à tout livrer et à tout fausser, à laisser tout désorganiser, et l’administration protectrice de l’ordre civil, et la magistrature gardienne de la justice sociale, et les finances épuisées par les gaspillages, et l’armée maintenant menacée, et les services publics de toute sorte subordonnés aux intérêts électoraux. On a cru fonder par une solidarité mal entendue un règne de parti, on n’a réus&i à créer que l’anarchie, une anarchie universelle, où l’on recueille ce qu’on a semé, où l’on retombe sous le poids des désordres adminisiraiils et financiers accumulés, — et où l’on croit se tirer d’aû’aire avec des mots ou par une crise ministérielle de plus. C’est ce qui arrive précisément dans cette querelle entre une commission parlementaire et le gouvernement, occupés depuis quelques jours à se renvoyer un budget en détresse, sans savoir à quel expédient se vouer.

De quoi s’agii-il en réalité ? Le fait clair et certain, c’est que depuis longtemps, eu dépit de tous les averiissemens et des conseils de la plus simple prudence, on a follement abusé des finances françaises. On a augmenté toutes les dépenses sans compter, sans rien calculer, sans ménager la fortune publique, le plus souvent pour satisfaire les faméliques clientèles de parti ou dans des intérêts de propagande électorale. Aux budgets ordinaires on a ajouté les budgets extraordinaires, et, par une combinaison bizarre, on a voulu en même temps avoir des dégrèvemens, comme si l’argent devait couler de quelque source mystérieuse. Pour suffire à tout, on a multiplie les expédieus, les subterfuges, — on a surtout emprunté en pleine paix, sans se demander si ou n’allait pas épuiser capricieusement le crédit dont on pourrait avoir besoin daus un moment de crise. Voilà le fait sûr et certain 1 Le résultat évidemment inévitable, c’est que le jour est venu où l’on s’est trouvé avec des dépenses démesurément accrues, une dette surchargée, des recettes diminuées par le ralentissement de la fortune nationale aussi bien que par l’atlaiblissement de tous les ressorts publics, — et la plaie béante du déficit dans le budget. Tant qu’on en était encore a jouir de la prospérité préparée par une administration plus prévoyante, ou ne se disputait pas, on rivalisait d’ardeur dépensière, on se distribuait les pensions, les chemins de fer électoraux, les écoles : tout allait pour le mieux 1 Aussitôt que la disette est venue, on a commencé à se quereller, sans s’avouer que cette situation compromise était l’œuvre de tout le monde, de la majorité républicaine qui, depuis des années, a abusé des finances publiques, et des ministères qui ont laissé tout faire, qui se sont prêtés à toutes les fantaisies de prodigalité. Aujourd’hui, le mal est là criant, douloureux, et la querelle s’euveuime. Comment sortir de cette crise financière qu’on a créée, où l’on ne peut pas se débattre indéfmiment ? Comment avoir un budgf^t à peu près régulier sans déficit ? — C’est bien simple, disent les impétueux financiers de la chambre et la commission qui les représente, c’est l’affaire du gouvernement d’avoir du génie, de présenter un budget, idéal des budgets ; mais surtout que le gouvernement ne s’avise pas de mettre dans son budget quelque taxe nouvelle ou quelque emprunt sous prétexte de couvrir le déficit I La chambre s’est prononcée, c’est entendu, le problème financier doit être résolu par des économies I — Qu’à cela ne tienne, répond le gouvernement, et M. le ministre des finances, qui n’a pas du tout de génie, qui joue même dans tout cela un rôle passablement ridicule, s’est exécuté en présentant un budget où, à côté de quelques médiocres économies, il a glissé son prétendu impôt sur le revenu et des menaces d’emprunt. Là-dessus le conflit s’anime, la commission se révolte, prétend qu’on se moque d’elle, mande à sa barre M, le ministre des finances et M. le président du conseil lui-même ; le gouvernement proteste qu’il a fait ce qu’il a pu, qu’il est à bout d’imagination, que si l’on a des économies à lui proposer il est prêt à les examiner, qu’il ne tient pas plus qu’il ne faut à ses projets. On s’entend moins que jamais, — et tout finit par une rupture éclatante, par un ordre du jour qui renverrait tout simplement le budget au gouvernement. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que la commission, avec toutes ses prétentions, ne sait pas ou ne dit pas ce qu’elle veut, ce qu’elle entend par des économies, que le gouvernement paraît tout aussi peu fixé sur ce qu’il veut lui-même ou sur ce qu’on lui demande, et que le parlement, en fin de compte, va avoir à trancher les yeux fermés un conflit aussi bruyant qu’inutile.

Que fera la chambre dans ces conditions 7 C’est certainement assez grave, puisque le vote qui va être demandé au Palais-Bourbon peut décider de la chute du ministère ou de la retraite de la commission du budget ; mais que le ministère tombe ou survive pour quelques semaines encore, qu’on fasse voter une fois de plus par la chambre ces économies mystérieuses dont on parle toujours sans les préciser jamais, il n’en sera ni plus ni moins, on n’en sera pas plus avancé. La vérité est que la question n’est pas exactement posée. Le mal est tout entier, non dans quelques détails partiels et insigniliaus de budget, mais dans la politique qui a créé la situation extrême où l’on se débat et d’où Ton ne sait plus comment sortir. Le vrai et unique remède est de commencer par s’avouer qu’on s’est trompé, de se décider à aborder cette situation pénible par ses grands côtés, d’en revenir enfin à une politique résolue à rentrer dans les conditions invariables de l’ordre financier, à offrir au pays les garanties d’une administration prévoyante et protectrice. Si on prétend persister dans le système qu’on a suivi jusqu’ici, quelques économies n’y feront rien et ne suront qu’un puéril « grapilla^^e. » » ttaus duuie uue cause de désordre de plus ; si l’on veut agir sérieusement, rendre a la France la sécurité financière, c’est toute la politique qu’il faut changer.

Le mal du temps est dans cet esprit qui remue tout et agile tout sous prétexte de réformes, par une sorte de fanfaronnade de parti, qui joue avec les finances comme il joue avec les intérêts les plus inviolables de la puissance nationale par cette loi militaire qu’on veut encore remettre en discussion. S’il est d’abord un fait surprenant, c’est que, pour l’étude et la préparation d’une loi de cet ordre, de cette importance, on ait négligé les plus simples garanties. Chose singulière! le ministre de l’instruction publique a un conseil supérieur, et il le consulte d’habitude dans les affaires de l’enseignement. Le ministre des travaux publics a un conseil des ponts et chaussées, et il lui demande ses avis sur les entreprises d’utilité publique. M. le ministre de la guerre seul paraît avoir jugé inutile de consulter le conseil supérieur institué auprès de lui précisément « pour aider le ministre à résoudre, avec les lumières et l’uniié nécessaires, les questions relatives à l’organisation de l’armée. » 11 y a dans la commission parlementaire, qui a été nommée pour accomplir la grande œuvre, des avocats, des médecins, des industriels, même quelques anciens militaires qui ont quitté le service : ceux-là seuls, à ce qu’il paraît, sont compélens; ils n’ont pas besoin de l’opinion, de l’expérience du conseil supérieur, de ce conseil chargé, selon M. le général Campenon, de « donner à l’armée toute sécurité pour la conservation des traditions qui font sa gloire et sa force. » N’y eût-il que cela, il y aurait de quoi s’arrêter pour faire avant tout apuel à l’expérience du conseil supérieur de la guerre; mais à part même cette légèreté ou cetie insuffisance de préparation, où est la nécessité, où est surtout l’opportunité de cette loi nouvelle, qui reste suspendue sur l’armée? Veut-on coordonner toutes les lois militaires, réunir dans un vaste ensemble toutes les dispositions organiques qui règlent la marche et le mouvement de cette puissante et intelligente machine qui s’appelle l’armée? On a commencé par invoquer cette raison, par avouer cette pensée un peu ambitieuse. On n’a pas tardé à reculer devant cette immense tâche. On en est aujourd’hui- à scinder le projet organique, à procéder par propositions fragmentaires, sans remarquer que tout cela se tient, que la réduction du temps de service, par exemple, est impossible tant qu’on n’a pas constitué des cadres, et qu’à procéder comme on le fait, on s’expose tout simplement à tout désorganiser et à tomber dans la plus étrange confusion. Mieux vaudrait cent fois s’en tenir au vieux système, qui, sous des couleurs moins ambitieuses, était plus rationnel, qui consistait à régler par des lois spéciales, quoique inspirées d’un même esprit, toutes les parties de l’organisation militaire.

Aborder tout à la fois, mettre à la fois tout en question, ce serait toujours, sans doute^ un inconvénient ; il serait bien plus grave, et il pourrait même être un péril public aujourd’hui. De quelque façon qu’on procède, quelque habileté que M. le minisire de la guerre se flatte de déployer, cette réorganisation qu’on médite, qui louche à tout, exigera plusieurs années, et, pendant ce temps, la réorganisation sera une vaste désorganisation, l’incertitude sera partout ; la discussion même de la loi met l’indécision dans l’armée. Ce serait, en vérité, la plus éirange des aberrations de tenter cette aventure dans un moment où la France reste en face d’un danger permanent et peut avoir à toute heure à déployer ses forces pour sa défense. Au fond, on le sent bien, mais on n’ose pas avouer qu’on renonce provisoirement à la loi. On voudrait au moins se réserver quelque popularité, en ayant l’air de discuter sur la réduction des années de service, sur l’abolition du volontariat, sur l’enrôlement des séminaristes, et c’est ainsi que l’esprit de parti se retrouve toujours, subordonnant à ses calculs ou à ses fantaisies les intérêts les plus essentiels du pays. Le mal est là, et, dans les affaires militaires comme dans les finances, c’est la politique de parti qu’il faut combattre, en lui opposant la politique des intérêts nationaux de la France.

Toutes les nations de l’Europe ont sans doute aussi bien que la France leur tâche laborieuse et leurs embarras. Elles poursuivent à leur manière, dans les conditions qui leur sont propres, cette œuvre intérieure qui recommence sans cesse pour elles comme pour nous. L’Angleterre n’est pas près d’en finir avec l’Irlande, à eu juger par les luttes passionnées des partis qui tiennent en échec le ministère et le parlement. La Russie, avec toute la puissance de sou autocratie, n’a pas facilement raison des nihilistes dont on fait en ce moment le procès et dont le fanatisme défie les répressions. L’Autriche se débat dans ses conflits de nationaUtés, qui se ravivaient hier encore entre Tchèques et Allemands, en plein parlemeMt de Vienne. L’Allemagne finit par accepter tout ce qu’on lui demande, et les charges militaires et les impôts nouveaux, parce qu’elle est sous la rude main d’un chef accoutumé à vaincre les résistances. Tous les pays ont leurs difficultés intiiiies, leurs budgets embarrassés, leurs crises morales ou sociales. C’est l’éternelle condition des peuples aux prises avec la vie ! Le spectacle est souvent curieux, mais ce n’est point là ce qu’il y a de plus frappant, de plus caractéristique aujourd’hui. Il y a autre chose encore, il y a la crise indéfinissable du monde européen, l’état général d’uQ coDliaeDt qui s’agite sans trop savoir où il en est, quelle force mjslérieuse le mène et où il va, qui sent seulement que tout est trouble et mobilité dans ses affaires. Ces iucideus mômes qui se succèdent, qui éclatent pour ainsi dire à l’improviste de temps à autre, et qui fort heureusement jusqu’ici ont fait moins de mal que de bruit, ces iucidens ne sont visiblement que les signes d’une situation sans fixité et lUkhH ganuAiies, où l’ou iMut que tout va à l’aveuture. Jamais la diplumatie ne s’est plus remuée pour avoir l’air de prendre ses mesures contre l’imprévu, pour nouer des combinaisons, des alliances, et jamais les combinaisons des diplomates n’ont paru plus vaines, plus décevantes ; jamais il n’y a eu moins de sûreté pour l’avenir ie plus prochain, plus de confusion et d’instabilité dans les relations générales du monde. La vie de l’Europe aujourd’hui ressemble à une scène mobile où les rapports changent d’un instant à l’autre, selon l’intérêt du jour, où tout s’essaie et passe à travers une série d’évolutions énigmatiques et de contradictions.

A n’observer que les faits les plus immédiats, les plus saisissables, où en est vraiment l’Europe ? Où en sont les relations des plus grands états, de ceux qui passent pour jouer le premier rôle dans le monde ? S’il est une chose évidente, c’est qu’il n’y a plus ce qu’on peut appeler un système européen, c’est que tout est subordonné à des calculs iucessamment modifiés, et que les principales puissances n’ont d’autre politique que de s’observer, de se rapprocher ou de se diviser, selon des circonstances dont on n’a pas le plus souvent le secret. Depuis quelques années, il y a eu certes entre la Russie et l’Angleterre bien des nuages, qui ont même i aru quelquefois devenir meuaçans. Les deux grandes rivales ont eu l’occasion de se rencontrer, de se heurter, et dans ces malheureuses affaires bulgares qui sont loin d’être finies et eu Asie, dans l’Afghanistan, où elles ont encore un procès de délimitation à régler, les relations u’uUl pas été toujours exemptes d’aigreur, et la menace d’une marche des Russes sur Hérat a plus d’une fois troublé les Anglais. Depuis quelques jours cependant, entre Londres et Saint-Pétersbourg, il y a un semblant d’apaisement ; on a l’air du moins d’en revenir de part et d’autre à des dispositions plus conciliantes, on paraît s’entendre pour éviter tout ce qui pourrait aggraver ou envenimer des complications dont les deux empires auraient à souifrir. C’est déjà un résultat ou, si l’on veut, le signe d’un certain adoucissement de rappoiis, des velléités conciliatrices des cabinets. S’il y a eu aussi dans ces derniers temps entre l’Angleterre et la France des dillicultés ou des dissentimens assez malheureusement aggravés par les polémiques acrimonieuses de la presse britannique contre notre pays, ces ditficultés semblent avoir été atténuées par une patiente diplomatie. Quelle que soit l’importance de toutes ces affaires de Madagascar, des Nouvelles-Hébrides, même de l’Egypte, qui sont eucure uu objet de négociation, il y a une question qui devrait dominer tout, celle des bons rapports entre deux nations dont l’entente a toujours été uue des plus eûicaces garanties de l’équilibre du monde. Qu’il y ait un certain rapprochement ou, si l’on veut, une apparence de rapprochement d’un côté, entre Londres et Saint-Pétersbourg, d’un autre côté, entre la France et l’Angleterre, il n’y a là d’ailleurs, bien euteudu.rien à exagérer : ce sont tout simplement des faits, des signes à recueillir dans cet ensemble des affaires européennes dont les élémens sont si complexes.

Les situations se modifient, les intérêts se déplacent, les rapports changent, cela n’est pas douteux, et rien ne le prouve mieux d’une certaine façon que cet incident qui vient de se produire en Allemagne sous la forme d’une divulgation diplomatique, qui dévoile assurément des côtés curieux de la politique contemporaine. De quoi s’agii-il ? Le chancelier d’Allemagne, on le sait, a mis, pendant quelques années, toute son habileté à donner à l’Europe la représentation de ce qu’il appelait l’alliance des trois empires. Cette alliance n’a pas visiblement porté tous ses fruits, pas même pour M. de Bismarck, qui eu était l’inventeur, le promoteur, et qui se flattait évidemment d’en demeurer le bénéficiaire. La Russie, quant à elle, n’a pas tardé à s’apercevoir qu’elle avait aliéné l’indépendance de sa politique, et elle a fini par reprendre sa liberté, sans dissimuler qu’elle entendait se servir de cette liberté dans l’intérêt de son rôle européen, comme dans l’intérêt de son action en Orient. M. de Bismarck, à défaut de l’alliance des trois empereurs qu’i’n’avait plus, a fait la triple alliance avec l’Autriche et l’Italie, qu’il a signée ou renouvelée récemment sans trop d’enthousiasme. C’est la situation qui existe aujourd’hui, qui s’est dévoilée surtout depuis quelques mois. La Russie est restée en dehors de ces combinai sons : elle n’est pas une ennemie pour l’Allemagne, elle n’est pas non plus une alliée ; elle entend rester une spectatrice vigilante, attentive, prête à porter ses forces partout où ses intérêts l’appelleront, daus l’Occident comme en Orient, et selon les circonstances qui se produiront. Elle n’a pas caché qu’elle croyait avoir été dupe au congrès de Berlin, qu’elle ne voulait plus l’être. Les journaux de Moscou et de Saint-Pétersbourg, allant plus loin, ont accusé tout haut le chef de la chancellerie allemande, M. de Bismarck, d’avoir abusé de la Russie, d’avoir engagé l’Autriche en Orient, par l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine, avec la préméditation profonde et calculée de tenir désormais eu échec l’influence russe dans les Balkans. C’est alors que les journaux allemands, organes du chancelier, ont répondu à leur tour eu divulguant un traité secret qui aurait précédé la guerre de 1877, par lequel l’occupation de la Bo » nie par l’Autriche aurait été consentie et acceptée par la Russie, sans aucune participation ou iutervenliou de l’Allemagne ; ils ont ajouté que le congrès de Berlin n’avait fait que sanctionner les dispositions du traité secret. C’est là le coup de théâtre, qui n’est en apparence que la divulgation inailendue d’un acte rétrospectif de diplomatie, qui peut néanmoins avoir sa Bignilication et son importance dans la politique du jour, daus lus rapports des puissances qui se trouvent eo jeu.

La polémique ne laisse point d’être édifiante, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que tout ie monde a uu peu raison. Évidemment, le traité secret communiqué aux journaux allemands, divulgué par eux, avec accompagnement d’artificieuses insinuations, ce traité a existé, et les contestations plus évasives, plus subtiles que précises des journaux de Pesth ou de Vienne, ne peuvent donner le change. Le traité a existé, on dit même le jour, l’heure où il aurait été signé à Reichstadt, dans des conditions assez bizarres ; seulement il est bien clair qu’en consentant à l’occupation éventuelle de la Bosnie par l’Autriche dans des circonstances déterminées, la Russie entendait se réserver des avantages équivalens, une certaine prépondérance dans les Balkans, le droit d’occupation de la Bulgarie, — et il est arrivé ceci qu’on ne prévoyait pas. Tandis que la Russie, même après une guerre heureuse, n’a pas toujours fait ce qu’elle voulait, et n’a pas réussi, en définitive, à maintenir sa position dans cette Bulgarie émancipée par elle, l’Autriche, habile à tirer parti du congrès de Berlin, est entrée, non plus seulement avec le consentement russe, mais avec une façon d’investiture européenne, dans la Bosnie et l’Herzégovine, où elle est encore. De sorte que tout a changé au cours des événemens, tous les calculs ont été trompés. L’Autriche, suivant sa marche sans bruit, a su profiter de tout pour garder les avantages qu’elle s’était assurés d’avance avec la Russie, qu’elle a fait consacrer par l’Europe. La Russie, pour sa part, battue en brèche par toutes les influences coalisées contre elle sur ce petit théâtre de Bulgarie où elle se croyait un droit privilégié, en est encore à reprendre la position qu’elle a perdue à Sofia. La Russie se dit que l’Autriche a la Bosnie, que l’Angleterre a Chypre, que tout le monde a gagné à la guerre d’Orient, excepté elle, qui l’a faite victorieusement, non sans de sanglans sacrifices. De là l’amertume de ses ressentimens et de ses récriminations contre une politique qu’elle accuse d’avoir contribué à lui préparer ces mécomptes dont elle croit avoir été la dupe.

Il resterait à savoir quel intérêt a pu avoir M. de Bismarck à raviver précisément aujourd’hui toutes ces questions, en jetant dans la discussion publique cette divulgation du traité de 1877, origine première de l’occupation de la Bosnie par l’Autriche. Évidemment, le chancelier d’Allemagne a fait assez bon marché des convenances de ses alliés de Vienne, qu’il n’a sûrement pas consultés ; il a mis pour le moins dans un certain embarras et le comte Andrassy, négociateur du traité secret, et l’Autriche elle-même, qui apparaît un peu, dans tout cela, comme une puissance toujours captieuse, procédant par la duplicité et la ruse. Si M. de Bismarck a bravé ces inconvéniens, il a eu sans doute ses raisons, il a voulu vraisemblablement essayer d’apaiser, de regagner à tout prix la Russie, en lui démontrant que l’Allemagne n’était pour rien dans ses déceptions orientales, que le cabinet de Berlin, loin de se prêter à des manifestations hostiles contre la politique russe, serait au besoin tout prêt encore à seconder les vues du cabinet de Saint-Pétersbourg en Orient. M. de Bismarck a cru habile de tenter cette diversion dans l’intérêt de sa suprématie ou de sa sécurité au centre de l’Europe. Il n’aura pas, sans doute, réussi à modifier sensiblement la direction de la politique russe, qui trouve aujourd’hui sa meilleure garantie dans l’indépendance où elle paraît décidée à se retrancher et à se maintenir ; il aura dans tous les cas prouvé, une fois de plus, qu’il était homme à se servir de tout, à ne reculer devant aucune évolution, à tenter hardiment de renouer avec la Russie, au risque d’embarrasser l’Autriche, avec laquelle il venait de renouveler son alliance, de même que récemment encore, au moment où il enchaînait l’Italie à sa cause, il ne craignait pas de reconnaître, de relever l’autorité politique du pape, du souverain du Vatican dans les affaires du monde.

Chose étrange, en effet, singulièrement caractéristique aux temps où nous sommes, que cette sorte de réapparition de l’autorité poniiûcale dans la mêlée des puissances terrestres, dans l’imbroglio des iutlueuces diplomatiques ! Qui aurait pensé, il y a dix ans seulement, à la veille de l’élection d’un nouveau chef de l’église, que le pape sorti du conclave, enfermé ou exilé au Vatican, serait avant peu recherché dans sa solitude, consulté, invoqué comme arbitre dans les différends des gouvernemeus ? Qui aurait cru que la protestante Allemagne serait la première à relever l’autorité du pontife de Home, que des questions qui paraissaient tranchées par les événemens, qui touchent aux conditions d’existence du saint-siège, à ses relations avec l’Italie, ne tarderaient pas à renaître par une surte de logique intime des choses ? C’est pourtant ce qui arrive, c’est la situation qui se développe par degrés depuis que Léon Xlll a ceint la tiare, et de tous les phénomènes politiques du temps, celui-là est certainement un des plus cuneux, un des plus caraciéiistiques ; il touche à tout, il se mêle à toutes les combinaisons, et on peut dire que, dès ce moment, il a son influence au-delà des Alpes. Plus d’une fois déjà, depuis quelque temps, on a parlé de négociations qui se rouvriraient ou qui auraient été rouvertes entre le Vatican et le Quirinal pour mettre un à une situation que le chef de l’église déclarait récemment encore intolérable. 11 y aurait eu des essais de réconciliation ou de conciliation, même, dit-on, des projets plus ou moins précis, destinés à préparer une sorte d’ordre nouveau, à régulariser la coexistence des deux puissances à home. Eu un mol, le problème des rapports de la papauté et de l’Italie se débat de nouveau discrètement ; on ne peut assurément be faire illusion, le problème n’est pas facile à résoudre, d’autant plus qu’il y a des poiuis sur lesquels les deux pouvoirs eu présence sont réduits à ne pas même s’expliquer trop disiinctement et ne peuvent s’entendre que par une diplomatie habile aux rèticeucKs et aux euphémismes. La question directe entre l’hOie du Vatican et l’hôte du Quirinal est probablement destinée à panser par bien des phases avant d’arriver k uu déuoiimeul ; mais ce qui n’est point douteux dans tous les cas, ce qui reste un fait avéré et d’une évidente importance, c’est la position reprise par le souverain pontife dans les affaires du monde. Cette position, elle ne s’est pas seulement attestée une première fois, d’une manière ostensible, par l’arbitrage que Léon XIH a été appelé à exercer, il y a quelques années, entre l’Allemagne et l’Espagne au sujet des Carolines ; elle a été confirmée, elle s’est étendue et fortifiée bien plus encore depuis quelque temps par le rôle que le pape a accepté dans les crises les plus délicates, par son intervention auprès des catholiques allemands à propos du septennat, par son succès auprès du cabinet de Berlin dans les affaires religieuses. On ne peut pas s’y méprendre, la position du chef de l’église catholique n’est plus ce qu’elle était il y a quelques années encore : elle a pris un caractère nouveau et une importance sérieuse dans les débats européens ; elle est un fait d’un ordre supérieur avec lequel les plus grands gouvernemens se croient obligés de compter.

A quoi est due cette rentrée de l’autorité pontificale dans le mouvement des affaires contemporaines ? Évidemment, la première cause est dans le pape lui-même. Léon XIII s’est habilement inspiré du temps où il vivait, de la situation difiBcile où il était appelé à gouver ner l’église. Il a compris qu’à se retrancher dans les revendications et les protestations absolues, dans les théories mystiques, il s’exposait à rester une puissance morale respectée, isolée et sans action réelle. Il a pris son rôle en politique habile et éclairé, prêt à saisir toutes les occasions de servir les intérêts religieux par les transactions opportunes. Après cela, il y a eu certainement aussi une circonstance qui n’a pas peu contribué à cette résurrection de l’influence pontificale dans la politique : c’est que le plus puissant des hommes, celui qui a l’action la plus décisive sur la marche des affaires, M. de Bismarck, a cru avoir besoin du pape. Le chancelier d’Allemagne a senti ce que pouvait toujours cette grande force morale de la papauté, et avec la résolution de son caractère, il est allé droit à Léon XIII : il l’a entouré de ses déférences, il l’a ménagé dans sa dignité, il lui a offert ce qui pouvait le mieux toucher le chef de l’église, la paix religieuse en Allemagne. Que M. de Bismarck ne se soit inspiré que de son intérêt, c’est bien évident ; il a traité le pape en souverain, parce que tel était son intérêt, sans s’inquiéter de ce qu’en penseraient ses alliés les Italiens et les progressistes allemands. Il faut savoir prendre exemple et conseil même d’un ennemi, quand ce puissant ennemi sait ce qu’il fait et ce qu’il veut. M. de Bismarck le disait récemment sans détour : « Il est possible que nous soyons exposés à de rudes épreuves, à des luttes à l’extérieur et à l’intérieur ;., en face d’une pareille situation, je suis d’avis que nous devons nous efforcer de mettre fin à toutes les dissensions inutiles… Je crois que nous pouvons fort bien nous passer des disputes ecclésiastiques… » C’est là le secret, — et c’est ainsi qu’an politique supérieur donne l'exemple de mettre au-dessus de tout le premier des iotèrêis, l'unioa des forces morales de son pays.

Cu. DE Mazaoe.