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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1887

Chronique n° 1324
14 juin 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

Voilà donc qui est fait et dûment enregistré à l’état civil des pouvoirs éphémères qui se succèdent de nos jours : un nouveau ministère nous est né à la dernière heure de mai ! Quand on a eu tout essayé pour refaire un gouvernement dans le désordre d’une crise de décomposition ; quand M. de Freycinet, et après M. de Freycinet M. Floquet, et après M. Floquet M. de Freycinet, sans compter M. Duclerc et peut-être d’autres encore, appelés tour à tour, ont eu épuisé leurs combinaisons et laissé le terrain libre, M. Rouvier, président de la commission du budget, s’est présenté délibérément, sans hésiter et sans marchander.

Le pouvoir s’est offert à lui, il n’a point reculé, il a paru trouver l’aventure toute simple. Il est entré dans son rôle en homme de façons dégagées, d’humeur libre et ne doutant de rien. Il s’est chargé de tout, de procéder aux éliminations nécessaires, de former un cabinet nouveau et de tracer un programme. S’il a rencontré des difficultés et peut-être même des menaces, il n’en a tenu compte ; s’il a eu à essuyer quelques refus dans la recherche de ses collègues, il ne s’est point arrêté pour si peu, il a porté ses offres ailleurs. Il a poursuivi son œuvre avec la volonté de réussir, et il a réussi là où les autres avaient échoué : c’était pour le moment l’essentiel. M. Rouvier a eu son ministre de la guerre qui n’était plus M. le général Boulanger, son ministre de l’intérieur qui n’est plus un radical, son ministre de l’instruction publique et des cultes qui a défendu l’ambassade française auprès du Vatican, son garde des sceaux qui paraît assez sérieux pour se défendre du ridicule des investigations secrètes sur les femmes des magistrats. Le reste, il faut l’avouer, est pris un peu au hasard, dans la masse, et, par le fait, ce cabinet, né le 31 mai, est composé, au moins en partie, d’une manière assez bizarre, un peu inattendue. Il ressemble un peu à une improvisation incohérente ; il n’existe pas moins, et le nouveau président du conseil, une fois son ministère fait, est allé bravement porter son programme aux chambres, promettant des économies, des réformes pratiques, ne désavouant, bien entendu, ni ses traditions ni ses opinions républicaines, mais évitant tout ce qui aurait pu froisser les conservateurs, et appelant enfin « tous les patriotes » une œuvre d’apaisement. » Tout cela dit d’un ton net, assez décidé, par un homme qui ne manque certes pas de confiance en lui-même et qui sent bien, de plus, que du premier coup, pour son avènement au poste de chef de gouvernement, il joue une grosse partie.

Que représentait-il donc et que représente-t-il, en réalité, ce ministère ainsi composé de la main de M. Rouvier ? Il ne faut point évidemment trop s’attacher aux mots et aux apparences. Que le nouveau président du conseil le veuille ou ne le veuille pas, qu’il continue à mettre dans ses discours, comme il l’a fait l’autre jour pour son début, cette éternelle banalité de la « concentration républicaine, » il a été conduit, et par la force des choses et par les dispositions des partis, à former son cabinet d’une certaine façon. Il a dû commencer par exclure de sa combinaison un ministre de la guerre qui s’était fait une équivoque et dangereuse popularité de faction ; il y a des gages qu’il n’a pas pu ou voulu donner et des conditions qu’il a refusé de subir dans ses arrangemens ministériels. Bref, quels que soient les noms de quelques-uns des nouveaux ministres, quel que soit le langage de circonstance que le chef du cabinet se croie obligé de tenir par une sorte d’habitude, les choses restent ce qu’elles sont : ce ministère du 31 mai, tel qu’il est, tel qu’il peut être dans les conditions présentes, est forcément un ministère de trêve, de halte sur une route qui conduisait fatalement, à travers les concessions et les faiblesses, à une prépondérance complète et définitive du radicalisme dans les affaires publiques. C’est un ministère composé en grande partie d’une fraction républicaine relativement modérée qui, depuis longtemps, voudrait s’arrêter, et jusqu’ici n’a pas osé s’y décider, qui ne croit point impossible de d’entendre librement, pratiquement avec les conservateurs, en les rassurant sur les Intérêts et les sentimens qu’ils représentent. Il est au fond cela ou il n’est plus rien ; il représente, si l’on veut, une tendance encore plus qu’une politique précise avouée, et s’il avait fallu un fait pour éclairer, pour caractériser cette situation assurément singulière, les radicaux se sont du premier coup chargés de la démonstration par les colères et les fureurs avec lesquelles ils ont accueilli le cabinet nouveau. À peine le ministère avait-il vu le jour, en effet, les radicaux du Palais-Bourbon se sont jetés sur lui comme sur un simple ministère réactionnaire ; ils l’ont assailli pour son début, à son apparition sur le banc ministériel, d’injures et d’imprécations, comme s’il avait pour le moins trahi la république ! Les radicaux, dans une circonstance aussi mémorable, ne pouvaient, on le comprend, se dispenser d’interpeller le ministère. Ils se sont efforcés de lui tendre des pièges, de le provoquer à des déclarations qui pouvaient être périlleuses, de lui demander sans plus de retard des reformes qu’il ne pouvait évidemment avoir préparées en quelques heures. La gauche radicale et l’extrême gauche, livrant l’assaut de compagnie, ont voulu savoir si le ministère poursuivrait la « laïcisation, » — la grande œuvre républicaine, — s’il n’allait pas par hasard exempter les séminaristes du service militaire, à quelles conditions il avait traité avec la droite, — et même s’il n’avait pas négocié avec M. le comte de Paris, qui a visiblement des intelligences à l’Elysée !

Voilà bien des sottises et bien du bruit pour un ministère Rouvier ! Et à quoi tout cela a-t-il abouti en fin de compte ? M. Rouvier a tenu tête à l’orage sans trop se laisser intimider, non cependant sans paraître un peu étonné de la nouveauté de son rôle ; le nouveau ministre de la guerre, M. le général Ferron, en s’embrouillant un peu dans la politique, a fini par se retrouver comme soldat, et tout compte fait, malgré tant de bruit, au scrutin qui a clos cette échauffourée, le ministère a eu une assez forte majorité. Le premier combat qui lui a été offert a été pour lui l’occasion d’un premier succès, que les conservateurs ont contribué à lui assurer. Il est vrai que des commentateurs ingénieux et subtils ont mis aussitôt toute leur finesse à démontrer que, même sans la droite, le ministère aurait en encore une majorité parmi les républicains. C’est très consolant, et sut tout digne des casuistes qui s’arrangent pour désavouer au besoin, par des interprétations captieuses, les votes dont ils profitent.

Soit ! la moralité des faits et des situations reste la même. La vérité est que les radicaux, désappointés et irrités par le dénoûment de la dernière crise, qui les a atteints dans quelques-uns de leurs représentans se sont laissé emporter sans réflexion à une singulière campagne. Ils auraient été assurément plus habiles s’ils avaient en l’art de se contenir » s’ils avaient su montrer une certaine réserve et attendre à l’œuvre ce ministère naissant, qui, après tout, se présentait encore avec l’ambition de réaliser à sa manière une « concentration républicaine. » Au lieu d’agir ainsi, ils n’ont pas pu même attendre une heure, différer d’un instant l’attaque contre un pouvoir auquel ils ont déclaré la guerre sans l’écouter. Ils ont cru vaincre par la violence, et ils n’ont réussi qu’à aggraver les scissions, à accentuer plus vivement la position et le caractère d’un gouvernement qui, n’ayant rien à attendre d’eux, ne peut plus songer qu’à chercher un appui dans les autres parties de la chambre. Aujourd’hui, la rupture est accomplie. M. Rouvier aurait beau s’évertuer et se déguiser à lui-même la vérité : il est certain désormais de rencontrer à chaque pas l’hostilité des radicaux, prêts à surprendre ses faiblesses, implacables dans leurs rancunes. Il ne peut pas se flatter de les ramener, et, ce qu’il a de mieux à faire, c’est d’en prendre à son tour son parti, de rallier par une politique modeste si l’on veut, pratique, conciliante, toutes les forces modérées, républicaines et conservatrices, dont l’accord momentané lui a permis de sortir victorieux de ses premières épreuves. C’est sa raison d’être, c’est sa force s’il le veut. La logique des choses lui a créé cette situation, et les partis extrêmes, par leurs emportemens, ont achevé de la préciser, en mettant le ministère dans l’alternative d’accepter la lutte avec eux ou de périr. Si c’est là ce qu’ils ont voulu, ils ont réussi certainement plus encore qu’ils ne le désiraient peut-être. Les radicaux n’ont pas remarqué de plus qu’avec tout ce bruit, ils ne faisaient que rendre plus sensible leur impuissance : car, enfin, que signifie cette opposition tapageuse d’invectives et de suspicions contre un malheureux gouvernement né d’hier ? Leurs chefs, ou du moins quelques-uns de leurs chefs, ont été appelés ; ils ont été chargés de former des ministères, et s’ils n’ont rien fait, s’ils se sont dérobés, c’est qu’évidemment ils se sont sentis dans des conditions où ils ne pouvaient pas prendre le gouvernement du pays. Ils ont avoué leur impuissance ! Et aujourd’hui encore, que sont-ils, ces bruyans radicaux, qui prétendent revendiquer la direction des affaires publiques ? Que représentent-ils ? Le jour où ils ont voulu engager la lutte contre un cabinet qui n’existe que parce qu’il n’y en avait pas d’autre, ils se sont trouvés cent cinquante dans une assemblée de près de six cents membres ! Ils ne sont qu’une minorité, et on ne voit vraiment pas à quel titre le général de cette armée, M. Clemenceau, aurait été appelé à l’Élysée, — à moins que M. Clemenceau ne se crût le droit, au nom d’une minorité, d’imposer la loi aux majorités des assemblées et au pays lui-même. C’est encore une manière radicale d’entendre le régime parlementaire en déguisant l’impuissance sous la violence !

Ce que deviendrai à travers tout cela ce ministère qui vient de naître, qui a déjà subi plusieurs assauts, on ne peut certes le dire. Tout dépend évidemment de la résolution qu’il déploiera dans la guerre ouverte contre lui, de l’esprit de suite qu’il mettra dans les affaires, de la netteté avec laquelle il abordera toutes les questions qu’on se prépare à réveiller ou à soulever pour l’embarrasser. Les radicaux ont commencé une campagne qu’ils ne sont sûrement pas près d’interrompre pour quelques échecs ; à peine le cabinet est-il au monde, ils ont déjà une provision de lois et de projets qui remettraient en doute toute l’organisation du pays. C’est là ce qu’ils appellent la politique républicaine et l’art de gouverner ! Il y avait longtemps en vérité qu’ils n’avaient songé à réformer le sénat, et il fallait bien s’occuper des hôtes du Luxembourg, ne fût-ce que pour les punir de s’être mêlés indiscrètement de ce qui ne les regardait pas, de la dernière crise ministérielle. Les conciliabules radicaux, excitas par le combat, ont imaginé au plus vite une proposition qui, en attendant la suppression, dernier mot des réformateurs, réclame la révision de la loi électorale du sénat. Il y avait vraiment aussi quelques semaines ou quelques mois que la commission des affaires religieuses n’avait fait parler d’elle. Elle tient à regagner le temps perdu ; elle s’est hâtée de se remettre à l’œuvre avec une ardeur nouvelle, et elle ne tardera pas à aller exposer devant la chambre comment elle se propose d’assurer la paix religieuse par l’abolition du concordat, par la séparation de l’état et de l’église. C’est toujours la même chose. Réformer, réformer pour les radicaux, c’est agiter, c’est diviser et désorganiser, c’est se servir du pouvoir ou du parlement pour satisfaire des convoitises, des cupidités de clientèle ou pour assouvir des passions de parti et de secte. C’est là toute leur politique, et l’exemple le plus caractéristique de l’esprit que les radicaux mettent dans leurs œuvres est certes cette loi militaire, qu’ils se sont butés de jeter sur le chemin du nouveau ministère, où ils n’ont visiblement d’autre préoccupation que de poursuivre la guerre à l’église et de flatter des instincts de fausse démocratie.

Au fond, rien n’est plus évident, c’est le premier et le dernier mat de la loi ; c’est le grand secret, et cette discussion qui vient de su rouvrir, où les intérêts militaires ont été défendus avec un singulier éclat d’éloquence par M. le comte de Mun, avec autant de verve que de raison par un républicain comme M. Margaine, cette discussion ne laisse aucun doute sur l’esprit de cette œuvre de passion et d’incohérence. Assurément, l’organisation militaire de la France telle qu’elle a été faite ou refaite il y a quinze ans, les lois qui en ont été l’application et le complément peuvent ne pas avoir tout prévu et ne pas suffire à tout. Elles ont leurs imperfections ou leurs lacunes, elles ont pu aussi sur certains points être inexactement interprétées ou mal exécutées. L’expérience est faite ou elle se fait chaque jour ; elle montre ce qu’il y aurait à réformer pour rendre son élasticité et sa vigueur à la puissance militaire du pays. Ces lois, au lieu de les détruire, on pouvait les modifier, les rectifier, les perfectionner. C’était une œuvre de pratique patiente, attentive et réfléchie ; mais il est bien clair que l’intérêt militaire est malheureusement ce dont les promoteurs de la loi nouvelle s’occupent le moins, et rien ne le prouve mieux que cette sotte de spontanéité naïve avec laquelle s’est échappé le cri du cœur qui a accueilli le nouveau cabinet à sa première apparition devant la chambre : « Etes-vous ou n’êtes-vous pas pour l’exemption des séminaristes ? » Lorsque, ces jours derniers, M. le ministre de la guerre a voulu laisser entendre qu’en prenant tout le monde, il ne refuserait pas de se prêter à des ménagemens pour les séminaristes et pour les étudians, il a soulevé une tempête au camp radical. Du coup il a perdu sa popularité, il n’a plus été qu’un ministre réactionnaire. Voilà la vérité ! — Le grand mot de la loi nouvelle, c’est l’enrôlement de tout le monde sans distinction, c’est le service égal pour tous. Fort bien ! Cette égalité démocratique est-elle du moins une réalité ? Elle n’est évidemment qu’une fiction dérisoire. Il n’y a pas de budget qui pût suffire à entretenir de telles masses. Il faudra donc recourir à des expédiens, aux exemptions temporaires, aux congés ; seulement, là où il y avait des dispenses légales, il n’y aura plus que des dispenses accordées par l’arbitraire de commissions improvisées au hasard. Et avec tout cela à quoi arrivera-t-on ? On n’aura ni une véritable armée active, ni ce qu’on appelle la nation armée ; on aura une cohue, des soldats à peine ébauchés, ou mieux encore un vaste lycée, selon le mot piquant de M. Margaine, des bataillons scolaires. C’est là l’inévitable résultat d’une fausse idée d’égalité démocratique appliquée au service militaire. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que l’autre jour, M. Clemenceau, en demandant l’urgence pour la loi nouvelle, ajoutait : « L’Europe est sous les armes, personne ne sait ce qui se passera dans trois mois, dans six mois, dans un an. » C’est, en effet, la vérité ; mais s’il en est ainsi, c’est précisément ce qui doit imposer la plus sévère prudence dans tout ce qui touche à la puissance militaire de la France. De sorte que tout s’élève à la fuis et contre l’urgence et contre l’esprit même d’une loi de passion et de désorganisation.

Fort heureusement, l’Europe n’est pas condamnée à vivre dans un perpétuel accès de fièvre, dans un état aigu qui ne se prolongerait pas sans péril. Elle a été tout ce dernier hiver et même jusqu’au printemps, s’il y a eu pour cette année un printemps, singulièrement agitée, assiégée de préoccupations pénibles ; elle l’est moins maintenant depuis quelques semaines. Elle est sortie, dans tous les cas, de cette atmosphère d’excitations et de craintes où elle s’est débattue pendant quelques mois, voyant à peine devant elle, réduite à se demander chaque jour ce que le lendemain lui réservait.

Elle a son temps de répit, qu’elle doit en partie, si l’on veut, à la force du sentiment pacifique qui règne partout, et un peu aussi, sans doute, à la raison des gouvernemens. Encore une fois, elle a échappé au danger, aux incidens violons, et chacun revient provisoirement à ses affaires : l’Allemagne a la préoccupation de la santé de l’empereur, du prince impérial, de M. de Bismarck lui-même, qui parait avoir besoin de soigner ses nerfs ; la France a ses tracas intérieurs ministériels ou autres ; l’Italie a ses embarras de la Mer-Rouge ; l’Angleterre a l’Irlande et a l’Egypte. La saison est peut-être gagnée pour la paix : on peut en profiter, on ne doit guère s’y fier. Le malheur de ces crises qui secouent périodiquement l’Europe, en effet, est de n’être jamais finies, parce qu’elles tiennent à toute une situation. Elles ont leurs phases successives, leurs alternatives ; elles peuvent s’apaiser pour un instant, elles risquent de renaître, à la première occasion, d’un accident, d’une impatience, d’un contre-temps imprévu. On a beau s’en défendre, compter sur la puissance des intérêts qui conspirent pour la paix et, au besoin, sur la bonne volonté des hommes chargés de gouverner les peuples, on sent bien que rien n’est fini, que si la phase aiguë est passée pour le moment, la crise chronique subsiste. Elle se traduit par l’instabilité trop visible des choses, par le frémissement des esprits, par l’incertitude des rapports généraux, par cette émulation d’armemens qui gagne tous les pays, sans exclure ceux qui n’ont à défendre que leur neutralité ; elle se dévoile jusque par cet intérêt passionné qu’on met à rechercher dans les archives tout ce qui peut jeter quelque lumière sur l’origine, les péripéties et les caractères des crises semblables qui ont pu se produire, dont celle d’aujourd’hui n’est que la continuation. La guerre des divulgations et des polémiques rétrospectives se prolonge même après que le danger du moment semble passé : on fait de la politique avec de l’histoire. C’est ce qui vient d’arriver par les révélations de M. le général Le Flo, ancien ambassadeur en Russie à une autre époque, où la paix a pu être aussi en péril.

Assurément il y a une évidente analogie entre les événemens de 1875 et ceux qui se sont déroulés pendant ces derniers mois, ou plutôt c’est la même crise qui continue on se reproduit dans des conditions peu différentes, Il s’agit toujours de savoir si la guerre va décidément éclater entre la France et l’Allemagne, qui la provoquera, quelles seront d’un autre côté, en présence du redoutable conflit, les dispositions des principaux gouvernemens de l’Europe ? En d’autres termes, il s’agit de savoir comment le duel s’engagera, si la France aurait quelque allié, ai elle pourrait tout au moins compter sur l’appui indirect des puissances intéressées à ne pas laisser s’accomplir le bouleversement complet de l’équilibre ou de ce qui reste de l’équilibre européen. C’est là le fond de la situation aujourd’hui comme autrefois, et il n’en faut assurément pas plus pour donner quelque intérêt à ces polémiques de diplomatie rétrospective récemment engagées. M. le général Le Flo, qui représentait la France à Saint-Pétersbourg en 1875, qui a tout vu de près, a cru devoir jeter dans les débats du jour son témoignage sur ce qui s’est passé il y a douze ans, sur les efforts de l’Allemagne pour obtenir la neutralité de la Russie, sur les dispositions tranquillisantes et amicales dont il avait reçu l’assurance de la part de l’empereur Alexandre II. Il a tout raconté ; il n’a pas seulement publié ses propres dépêches, il a livré aussi les lettres les plus confidentielles de M. le duc Decazes, alors ministre des affaires étrangères. Ces révélations, on devait s’y attendre, ont excité quelque émotion chez les Allemands, et ont provoqué des réponses qui ont paru d’abord, par une singularité assez bizarre, à Constantinople, puis à Berlin, qui ont pour objet naturellement de mettre dans le jour le plus éclatant la candeur et l’innocence de l’Allemagne. Tout cela est certes fait pour piquer la curiosité et n’est peut-être pas aussi utile que piquant. À parler franchement, il y a quelque chose d’un peu extraordinaire dans cet incident. M. le général Le Flo, qui est un vieux et digne soldat vivant aujourd’hui dans la retraite, a cru sans nul doute servir son pays comme il l’a toujours fait ; il a vidé son portefeuille à bonne intention, sans se demander s’il pouvait disposer de ses dépêches, surtout s’il avait le droit de livrer les lettres de M. le duc Decazes. L’ancien ambassadeur, abusé par son zèle, n’a pas pris garde qu’en s’affranchissant des plus simples règles de discrétion diplomatique, il donnait un assez dangereux exemple, et c’est si vrai qu’après lui l’attaché militaire à Berlin s’est cru obligé de porter, lui aussi, son témoignage. Avec ces procédés, il faut l’avouer, qu’on soit sous la république, qu’on soit sous la monarchie, il n’y a plus de diplomatie possible, et toute liberté est bannie des conversations qu’un souverain peut avoir avec un ambassadeur. L’inconvénient de ces révélations est de plus d’être nécessairement incomplètes, de ne dire qu’une partie de la vérité, ce qu’un ambassadeur a pu voir et savoir dans la cour où il est accrédité, — et c’est justement l’histoire de ces récentes divulgations de notre ancien représentant à Saint-Pétersbourg.

Que l’empereur Alexandre II, en 1875, ait témoigné les sentimens modérés, concilians, sympathiques pour la France, dont M. le général Le Flo a recueilli l’expression, qu’il ait porté ces sentimens à Berlin et qu’il ait exercé son influence pour le maintien de la paix chère à noire pays, ce n’est là certainement que la vérité ; c’est une justice qu’on peut rendre à la mémoire de l’infortuné souverain. La Russie d’Alexandre II et du prince Gortchakof s’est conduite, à cette époque, avec la sagacité d’une puissance qui se sentait intéressée à ne pas laisser éclater une guerre nouvelle dont le résultat pouvait être de faire de l’Allemagne l’arbitre unique et irrésistible de l’Europe. Elle se montrait sympathique pour la France, qui lui en a su gré ; elle consultait surtout ses intérêts, comme elle les a consultés depuis, et cet intérêt supérieur que la Russie met à surveiller, à contenir des événemens qui pourraient être la ruine du continent, est encore assurément une garantie pour notre pays. C’est vrai aujourd’hui, c’était déjà vrai en 1875 ; mais ce qui peut être aussi considéré comme certain, c’est qu’à l’époque de cette première crise, l’intervention russe avait été précédée d’une autre intervention : c’est que M. le duc Decazes ne tournait pas seulement ses regards vers Saint-Pétersbourg, et qu’avant le voyage de l’empereur Alexandre II à Berlin, l’Angleterre s’était déjà employée énergiquement pour la sauvegarde de la paix. La reine Victoria avait écrit une lettre pleine de force à l’empereur Guillaume, et lord Derby, alors chef du foreign-office, qui n’ignorait pas le danger, qui connaissait aussi les vraies dispositions de la France, s’exprimait devant le parlement dans des termes qui ne laissaient aucun doute sur les sentimens de la nation et du gouvernement britanniques. Les Anglais ont changé depuis, et ils ont même montré, dans les circonstances récentes, une certaine âpreté d’humeur jalouse et malveillante à l’égard de la France ; en 1875, — puisqu’il ne s’agit que de 1875, — ils contribuaient au moins autant que les Russes à détourner une guerre que les uns et les autres prévoyaient, et c’est en ce sens que les révélations un peu indiscrètes de M. le général Le Flo risqueraient de donner une idée inexacte ou incomplète des choses en paraissant représenter la Russie comme ayant seule préservé la paix du monde.

Cela dit, il est bien clair que, dans le fond, notre ancien ambassadeur ne se méprenait pas sur le danger de la situation, et c’est une entreprise assez vaine aujourd’hui de prétendre démontrer que tous ces bruits de guerre, ces menaces ne furent jamais qu’une fantasmagorie créée par l’imagination française et par la malignité du prince Gortchakof. C’est pourtant ce qu’on paraît s’être proposé ces jours derniers à Berlin, en opposant aux révélations de M. le général Le Flo des fragmens de dépêches du prince de Reuss, alors ambassadeur de l’empereur Guillaume à Saint-Pétersbourg. Le prince de Reuss rend compte à M. de Bismarck de quelques conversations du général de Werder, représentant militaire allemand, de l’envoyé d’Autriche, baron de Langenau, et de lui-même avec l’empereur Alexandre. Or que prouvent ces dépêches, ces conversations ? Alexandre II, il est vrai, désavoue toute pensée de défiance au sujet des intentions du gouvernement allemand, surtout à l’égard de son oncle l’empereur Guillaume. Il croit qu’on ne veut que la paix à Berlin ; mais, en même temps, il n’hésite pas à avouer qu’il est seul à penser ainsi, que personne ne veut partager sa confiance, que tout le monde cherche à Berlin la cause des inquiétudes qui se répandent de temps à autre en Europe. « Ce sont les journaux considérés comme les organes de votre ministère des affaires étrangères, disait-il, qui avaient contribué à répandre les craintes de guerre par des articles alarmistes, et les démentis assez peu adroits qu’on leur avait donnés avaient fait croire que, en effet, on avait voulu la guerre. » C’était une manière ingénieuse de constater la réalité de la crise, tout en ayant l’air de la pallier ou de l’expliquer sans trop désobliger M. de Bismarck ; et ce qui se passait alors, c’est ce qui s’est passé encore une fois plus récemment. Le malheur est qu’avec ce système qui se reproduit sans cesse, avec ces procédés d’une puissance qui menace les autres sous prétexte qu’elle se croit toujours menacée, on tient l’Europe sur un perpétuel qui-vive ; on oblige tous les pays, petits et grands, à s’armer, à se hérisser de fortifications, ne fût-ce que pour se défendre du contre-coup des conflits qui semblent toujours près d’éclater. On force les plus modestes états à subir par avance, par précaution, toutes les dépenses, tous les inconvéniens d’une guerre où ils n’ont rien à gagner, où ce qu’ils peuvent espérer de mieux, c’est de sauvegarder leur indépendance dans la tourmente.

C’est l’histoire de la Belgique elle-même, dont le parlement est occupé depuis quelques jours à discuter tout un système de nouveaux ouvrages militaires destinés à défendre les passages de la Meuse à Liège et à Namur. Jusqu’ici, la Belgique n’avait songé sérieusement qu’à la fortification d’Anvers, dont elle avait fait sa place d’armes, une sorte de grand camp retranché où elle pouvait au besoin concentrer ses forces en s’appuyant à la mer. C’était, il y a quelque vingt-cinq ou trente ans, la grande préoccupation des Belges, qui ne pensaient peut-être alors qu’à se prémunir contre l’ennemi en apparence le plus menaçant et à se créer aux bouches de l’Escaut un dernier asile où ils auraient pu attendre les secours de l’Angleterre. Malheureusement, depuis la création de la place d’Anvers, les circonstances ont singulièrement changé en Europe ; elles ont changé politiquement et militairement. La guerre qui a si violemment transformé les rapports des deux puissans voisins du territoire belge s’est accomplie, et elle a eu même temps modifié la position du petit royaume. L’Allemagne, maîtresse aujourd’hui de Metz et de Strasbourg, campe avec ses forces, qu’elle peut grossir à toute heure, en Alsace-Lorraine ; elle fait face par son armée appuyée aux deux grandes citadelles. La France, démembrée, privée de ses défenses, a été réduite à se refaire une frontière assez forte pour soutenir un premier choc. Telle est la situation militaire créée par les événemens, et, devant cette situation, la Belgique elle-même en est venue à se demander si, au jour d’un conflit, les deux puissances, au lieu de se heurter de front par une frontière difficile à pénétrer, ne seraient pas tentées de reprendre le vieux chemin des invasions et des guerres, la vallée de la Meuse, sans se laisser arrêter par l’inviolabilité d’un pays neutre. C’est justement ce qui a donné naissance à ce nouveau projet de fortification de la Meuse dont le principal promoteur est un officier belge devenu un des premiers ingénieurs militaires de l’Europe, M. le général Brialmont, et que le gouvernement soutient avec énergie devant les chambres. Il s’agit, non sans doute, d’engager, de soutenir une lutta inégale, mais de fermer autant que possible le passage, soit à une armée française qui serait tentée de prendre ce chemin, le plus court et le plus direct de tous, pour gagner l’Allemagne du nord, soit à une armée allemande qui voudrait se porter à la trouée de l’Oise, cette autre route d’invasion.

À la vérité, sur ce point comme sur bien d’autres, tout a étrangement changé. On n’est plus au temps où les Pays-Bas possédés par l’Autriche, toujours convoités et disputés, attiraient les armées et devenaient l’inévitable champ de bataille. La situation n’est plus ce qu’elle était autrefois. Il n’est pas même certain, — à part le respect dû à une neutralité qu’on n’a pas le droit de méconnaître, que nos gouvernemens n’ont jamais méconnue, — il n’est pas certain que la France eût intérêt à distraire une partie de son armée pour la jeter dans la vallée de la Meuse, au risque de se trouver entre les Belges qui résisteraient et une armée allemande qui viendrait l’assaillir en marche. Il n’est pas certain non plus que l’Allemagne elle-même ait un avantage à s’affaiblir sur d’autres points pour prendre la direction de la Meuse, au risque de se heurter, elle aussi, contre les Belges, et de trouver devant elle nos défenses du nord. Pour les deux puissances qui seraient aux prises, l’intérêt ne serait peut-être pas assez évident pour qu’elles pussent risquer un attentat contre une indépendance qui n’inspire que des sympathies ; mais, dans tous les cas, le meilleur moyen de détourner cette éventualité est d’ôter même l’idée de toute tentative en rendant l’opération plus difficile. La Belgique s’est dit qu’elle ne devait pas se borner à se couvrir théoriquement de sa neutralité, qu’elle était tenue de la défendre pour elle et pour les autres. Elle s’est inspirée de ce mot que sir Charles Dilke écrivait récemment dans des études sur l’état de l’Europe, et que le ministre de la guerre du roi Léopold, le général Pontus, répétait à son tour ces jours derniers : « Ce seront les Belges qui paieront les violons s’ils ne se mettent pas en état de défense… » Seulement, il est bien évident que cette extension de la défense, du rôle militaire de la Belgique entraîne une augmentation de l’armée, des effectifs, sans doute même l’établissement du service obligatoire.

Tout cela se tient. Ce sont toutes ces questions aussi complexes que délicates qui s’agitent aujourd’hui dans cette sérieuse discussion du parlement, où les projets militaires ont pour principal adversaire le chef de l’opposition, M. Frère-Orban, et pour défenseurs le chef du cabinet, M. Bernaert, le général Pontus et bien d’autres, Le ministère, appuyé par le sentiment public, aura certainement les fortifications qu’il demande ; il aura plus difficilement le service obligatoire. C’est peut-être une nécessité, si l’on veut avoir, avec une armée de campagne, les ouvrages de la Meuse et le camp de refuge d’Anvers ; ce ne sera pas moins de toute façon, une lourde charge pour la Belgique, et c’est ainsi que les petits pays les mieux faits pour la paix sont entraînés eux-mêmes par le torrent et subissent les conséquences d’une situation violente, où l’Europe tout entière armée semble rester à la merci des incident, des fatalités dont les gouvernemens ne sont pas toujours les maîtres.

CH. DE MAZADE.