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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1887

Chronique n° 1325
30 juin 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Ce qu’il y a de plus saisissable dans les dernières crises d’où est sorti le ministère qui a déjà un mois d’existence, c’est qu’une situation jusqu’à un certain point nouvelle a été créée. Elle n’est pas seulement nouvelle parce qu’un ministère a succédé à un autre ministère ; elle l’est surtout par le caractère qu’elle a reçu des circonstances, par les conditions respectives où se sont trouvés placés presque à l’improviste le gouvernement et les partis, par ce sentiment intime, à peu près général, qu’il y a eu quelque chose de plus qu’un changement de décoration et d’acteurs sur la scène publique de la France. On a senti tout au moins qu’il y avait un temps d’arrêt dans nos affaires, qu’il y avait eu, à défaut d’un programme préparé d’avance et avoué, la volonté de ne pas aller plus loin dans une voie qui conduisait aux fondrières. C’est un premier fait apparent et avéré. Que deviendra maintenant cette situation ? Qu’en sortira-t-il pour le pays ? Comment se combineront les forces parlementaires avec lesquelles le gouvernement peut s’accommoder et vivre, en restant assez républicain pour ne pas s’aliéner une partie des républicains, et en devenant assez conservateur pour rassurer les intérêts froissés et troublés ? Ici, il faut l’avouer, la question redevient obscure. Provisoirement on se débat ou l’on vit dans une transition assez confuse, mêlée d’équivoques et de sous-entendus, sans s’avouer ce qu’on veut et où l’on va, sans voir bien distinctement ce que produira une expérience peut-être heureuse, peut-être chimérique, tentée dans des conditions sur lesquelles on évite de s’expliquer. Tout au plus le président du conseil, M. Rouvier, réussit-il de temps à autre à se tirer d’affaire par quelque déclaration savamment étudiée. Une chose est parfaitement claire cependant, c’est que le ministère ue se soutient, ne peut se soutenir qu’en s’adossant en quelque façon aux conservateurs pour faire face aux radicaux, qui, dès le premier jour, ont ouvert la guerre contre lui, et c’est là précisément ce qui fait le caractère, la nouveauté de la situation créée par les derniers événemens.

Évidemment, en effet, les radicaux ne s’y sont pas trompés. Ils ont bien compris qu’il y avait un changement peut-être plus grave qu’on ne le disait, que ce changement ne pouvait être qu’une défaite ou une menace pour leur influence. Ils s’étaient accoutumés depuis quelques années à imposer leur alliance onéreuse, à tout obtenir de la faiblesse des ministères, à s’établir en maîtres dans les fonctions, dans les commissions, à introduire leurs passions et leurs préjugés dans les affaires de l’état ; ils ont vu tout à coup une crise provoquée par eux tourner contre eux, quelques-uns de leurs représentans évincés du pouvoir, le gouvernement se reconstituer sans leur aveu, et aussitôt, avec l’âpreté des partis déçus, ils ont ouvert contre le nouveau ministère cette campagne violente, acrimonieuse qui se déroule depuis quelques semaines sous nos yeux. Ils ne se sont plus même bornés à diriger leurs coups contre le ministère, ils ont sans plus de façon mis en cause M. le président de la république, — et voilà d’un seul coup les pouvoirs publics traités en ennemis, en vulgaires réactionnaires coupables de préparer des coups d’état, d’organiser un 16 mai opportuniste ! Les radicaux veillent, comme ils le disent, et ne se laissent pas abuser ; ils savent tout, ils ont leur police, ils ont même quelquefois de l’imagination, et dans le procès qu’ils ont instruit contre M. le président de la république, contre ce malheureux ministère Rouvier, ils n’ont certes rien négligé pour faire de leur acte d’accusation un document curieux et varié. Tout y est ! Tantôt c’est un des chefs de la droite, M. de Mackau, se rendant nuitamment en tentateur à l’Elysée pour offrir son appui, et signant dans quelque réduit obscur du palais, avec M. le président Grévy, un pacte secret dont M. Rouvier sera l’exécuteur ! Tantôt c’est un rapport, toujours un rapport secret, envoyé d’Allemagne et dévoilant tous les détails de la conspiration ourdie à Berlin, avec la complicité des opportunistes de Paris, de M. Grévy, de M. Jules Ferry, pour préparer la chute de M. le général Boulanger et de ses amis de l’extrême gauche ! Tantôt enfin, c’est mieux encore, c’est le digne et éminent cardinal Lavigerie allant à l’Elysée signer, au nom du pape, un traité d’alliance, stipuler les conditions du concours des conservateurs : de sorte que M. le président Grévy et M. Rouvier sont les agens du pape et qu’on se trouve tout simplement en face d’une chaîne de conspiration dont le premier anneau est au Vatican. Il ne manquait plus, comme dernière pièce à conviction, que la visite de politesse rendue par le nonce à M. de Mackau. Pour le coup, les radicaux ont l’aveu du crime, — de la conspiration cléricale !

Voilà cependant de quelles billevesées peut se composer la politique des partis extrêmes ! Les radicaux, il est vrai, n’ont pas eu jusqu’ici un brillant succès avec leurs inventions, ils ont jeté leurs histoires et leurs polémiques au vent sans résultat ; mais ils ne se découragent pas, et, à défaut de commérages qui ne sont que ridicules, ils ont d’autres armes sur lesquelles ils comptent un peu plus. Ils se sont hâtés de tirer de leur arsenal toute sorte de propositions et de projets avec lesquels ils pensent bien attirer le ministère dans quelque piège, lui créer tout au moins des embarras, en réveillant les susceptibilités et les ombrages républicains. Ils ne parlent plus pour le moment ou ils ne parlent pas encore d’économies : en attendant, ils ont le projet de réforme du sénat de M. Labordère, qui vient d’essuyer un premier échec et qu’ils ne se disposent pas moins à reprendre ; ils ont un projet de création de délégués mineurs qui serait la machine la plus propre à désorganiser le travail des mines ; ils ont surtout la loi militaire. Ils ont tous les produits de la politique radicale qu’ils s’empressent de remettre au jour, et il est bien clair qu’en rouvrant hâtivement, confusément toutes ces discussions, ils ne se demandent même pas si ces projets sont d’un intérêt pressant, s’ils ont quelque chance d’être adoptés : ils poursuivent tout simplement une campagne de ressentiment et de destruction ou d’obstruction, sans s’apercevoir qu’ils peuvent bien créer quelques ennuis à un ministère qu’ils n’aiment pas, mais qu’ils font sûrement encore plus de mal au pays par leurs prétentions vaines, par leurs manies agitatrices.

De toutes ces discussions bruyantes du Palais-Bourbon, la plus inutile, la plus dangereuse assurément, est celle qui a été, qui est encore engagée sur la loi militaire, et qui n’a été si précipitamment reprise il y a quelques jours qu’avec l’intention visible d’embarrasser dès son premier pas le nouveau ministère. Elle est inutile, au moins pour le moment, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ceux-là mêmes qui se sont montrés si pressés, qui ne veulent pas perdre une heure, n’en doutent pas. Ils jouent sincèrement si l’on veut, avec la sincérité d’esprits étroits et passionnés, une véritable comédie, pour se donner un air de grands réformateurs. Ils savent bien au fond qu’ils poursuivent une œuvre vaine, plus bruyante que pratique, qu’ils n’arriveront pas de sitôt à expédier cent articles de loi, à discuter cent amendemens, que même, quand ils seront au bout, leur loi devra aller au sénat, qui vraisemblablement ne l’acceptera qu’après les plus sérieuses modifications, que tout ce travail implique de longs délais, — peut-être deux ans, — et d’ici là qui peut dire ce qui sera arrivé ? M. le ministre de la guerre le sent si bien que, tout en paraissant se prêter aux désirs de ces étranges réorganisateurs de l’armée, il vient de proposer une série de lois partielles sur lesquelles il a consulté, quant à lui, le conseil supérieur de la guerre, et qui lui permettront de réaliser quelques-unes des réformes les plus urgentes, les moins contestées. En d’autres termes, il demande la permission de se passer de la loi générale ou de marcher sans elle. Elle n’est pas seulement inutile, cette loi nouvelle, elle est dangereuse, parce qu’elle soulève toute sorte de questions des plus graves, des plus délicates, sans les résoudre, parce qu’elle n’est le plus souvent qu’une fiction. Elle crée le service de trois ans, qui, par le fait, ne sera que de deux ans, et pas même de deux ans, parce qu’il n’y a pas de budget qui pût suffire à des incorporations démesurées. Elle décrète le nombre en affaiblissant fatalement l’instruction et la qualité du soldat. Elle accumule les masses militaires sans leur préparer des cadres vigoureux et solides. Si l’on voulait procéder sérieusement, avec prévoyance, la première condition était évidemment de s’occuper avant tout des cadres, des sous-officiers. C’était ce que pensait M. Gambetta il y a déjà bien des années, et ce que M. Mézières répétait récemment encore avec autant de fermeté que de raison patriotique. Les réformateurs d’aujourd’hui n’y regardent pas de si près, ils vont droit devant eux ! Et dans quel moment se plaît-on à remettre toute une organisation en doute, à tenter une expérience qui peut être désastreuse ? À un moment où, de l’aveu des réformateurs eux-mêmes, on ne sait pas ce qui arrivera dans six mois, dans un an, où la France peut être trop heureuse d’avoir pour sa défense ces institutions militaires qu’on ébranle, cette armée d’aujourd’hui qu’on décourage et qu’on trouble par des menaces d’innovations chimériques.

La vérité est que cette loi nouvelle, telle qu’elle apparaît, telle qu’on la fait, est moins une loi de défense nationale qu’une loi de parti, que dans la pensée de ceux qui la font, tout ce qui est militaire est subordonné à une fausse idée de démocratie, à une passion aveugle d’égalité à outrance et à un fanatisme de secte. Il ne s’agit pas d’avoir une bonne armée, une armée puissante par la cohésion, par la discipline, par l’esprit militaire : il s’agit de faire la guerre aux dispensés, de soumettre tout le monde au même niveau, de faire passer la jeunesse française tout entière à la caserne, sans tenir compte de la diversité des intérêts sociaux, des conditions nécessaires de la culture morale et intellectuelle du pays. Il s’agissait surtout d’étendre assez le filet pour ne pas laisser échapper les séminaristes, qu’on poursuit depuis si longtemps. C’est fait, c’est décidé aujourd’hui, au moins au Palais-Bourbon. Vainement quelques députés conservateurs, M. l’évêque d’Angers en tête, ont essayé de montrer que quelque quinze cents conscrits de plus n’ajouteraient guère à la force de l’armée, et que cette obligation, trop strictement pratiquée, pourrait nuire au recrutement du clergé ; vainement un député républicain, M. Laurençon, s’est efforcé d’obtenir, par transaction, que les séminaristes fussent classés parmi les infirmiers et les ambulanciers : il paraît que c’était là encore un privilège ! On n’a rien obtenu ; l’incorporation des séminaristes a été décrétée. Les instituteurs sont aussi incorporés. De toutes les écoles, à part celles qui ont un caractère militaire, l’École normale seule a jusqu’à un certain point échappé. Les études scientifiques et littéraires, qui, elles aussi, préparent la grandeur d’un pays, deviendront ce qu’elles pourront : le rêve des réformateurs est provisoirement accompli, l’égalité à outrance est dans la loi !

C’est fort bien ; seulement il n’y a qu’un malheur, c’est qu’on ne donne pas ce qu’on promet ; cette égalité dont on parie sans cesse n’est qu’une hâblerie radicale, un leurre de plus. Est-ce qu’il y aura égalité entre ceux qui serviront deux ans et ceux qui ne serviront que six mois, entre les dispensés et ceux qui ne le seront pas ? Est-ce qu’il y a égalité entre ceux qui seront envoyés dans une colonie lointaine et ceux qui resteront à Paris, entre ceux qui commandent et ceux qui sont forcés d’obéir sous peine de passer en conseil de guerre ? En un mot, ainsi que le disaient si justement le général Chanzy et M. Thiers, est-ce qu’il s’agit de démocratie dans l’armée ? On a beau faire, avec des idées fausses, on n’arrive qu’à mettre l’incohérence partout, à tout confondre et à tout dénaturer. Ces dispenses mêmes qu’on a l’air de supprimer, on ne les supprime pas du tout, on les rétablit par une voie indirecte et subreptice ; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’en les rétablissant on leur donne le caractère le plus équivoque. Jusqu’ici, les dispenses ont toujours été déûnies et consacrées par la loi ; aujourd’hui, elles seraient livrées à l’arbitraire des enquêtes locales et des conseils de revision ; elles dépendraient, selon le mot décisif et juste de M. Ribot, « des influences politiques dont on disposerait. » C’est là ce que les radicaux appellent le progrès ! Ils ont le goût de l’arbitraire dans les lois comme dans l’administration, — pourvu que l’arbitraire serve leurs passions et leurs intérêts de parti.

Le malheur est que, cet esprit de désorganisation et d’incohérence, les radicaux le portent en toute chose. Ils sont toujours prêts, sous prétexte de progrès républicain et de réformes démocratiques, à traiter arbitrairement, à la fagon révolutionnaire, les institutions les plus éprouvées, les intérêts les plus essentiels, sans s’inquiéter des résultats ; — et c’est ainsi que, ces jours derniers encore, la chambre a eu à s’occuper d’une de leurs œuvres, de ce qu’on appelle la loi sur les délégués mineurs. Elle a quelque peu voyagé, cette loi réformatrice ; elle est allée de la chambre au sénat, elle revient aujourd’hui du Luxembourg au Palais-Bourbon, où elle a été mise en pièces par un orateur à la parole vive et sensée, M. Piou, mais où elle a la fortune d’avoir l’approbation de M. Basly, le gréviste d’Anzin. En réalité, elle ne tendrait à rien moins qu’à introduire, avec la confusion, l’innovation la plus hasardeuse dans l’exploitation des mines. Elle crée de prétendus délégués, qui seraient élus par les ouvriers, qui seraient chargés de contrôler les ingénieurs et leurs travaux, aussi bien que les conditions de l’exploitation, de constater les accidens, d’établir les responsabilités. Ces inspecteurs d’un nouveau genre recevraient des émolumens qui seraient payés par les propriétaires des mines et que les préfets fixeraient. « Ainsi, a pu dire justement M. Piou, c’est le suffrage universel qui nomme les délégués, c’est le préfet qui les taxe, ce sont les exploitans qui les paient, et personne ne les dirige. » En d’autres termes, c’est une organisation toute socialiste, tempérée par l’intervention discrétionnaire du préfet et dirigée contre la propriété. Voilà l’idéal ! — Qu’il s’agisse donc de l’industrie ou des institutions militaires, c’est toujours, on le voit, la même politique de désorganisation et d’agitation, qui n’a pris une certaine force, depuis quelques années, que par la faiblesse des majorités, parce que, sous cette apparence d’une prétendue concentration républicaine, les radicaux ont réussi à s’imposer à des gouvernemens prêts à toutes les concessions. Eh bien ! l’effet des derniers événemens a été précisément de commencer à dissiper cette équivoque en rejetant les radicaux dans une opposition irritée et implacable. C’est ce qu’on peut appeler la situation nouvelle. M. le président du conseil a beau mettre de la diplomatie dans ses déclarations, il ne peut plus s’y méprendre. Les circonstances le placent dans une position où il ne peut trouver une force réelle que dans une politique de raison pratique, de modération, d’apaisement, et il doit être d’autant plus porté à accepter résolument cette politique, que le ministère, s’il veut vivre, ne peut pas faire autrement. C’est là toute la question !

Dans le mouvement des choses qui se diversifie à l’infini et se déroule à travers l’Europe, il y a place pour tout. La politique a ses incidens violens qui passent, ses préoccupations qui survivent, ses diversions et ses spectacles où se plaît parfois l’orgueil d’un grand pays. Tout se mêle sans cesse. Évidemment, après les émotions qui ont agité les esprits pendant ces derniers mois et qui se sont quelque peu apaisées depuis, il est resté en Allemagne un assez sérieux sujet de préoccupation, qu’on peut essayer d’écarter par instans, qui ne pèse pas moins sur tout. Lorsqu’un souverain tout-puissant est arrivé à la dernière limite de l’âge, comme l’empereur Guillaume, il est certain que le moindre accident de santé peut devenir fatal ; c’est déjà un fait grave, et lorsque ce n’est plus seulement un empereur nonagénaire qui est menacé, qui, plie sous le poids de l’inexorable loi de la nature, quand l’héritier de la couronne, le prince impérial, semble, lui aussi, prématurément et dangereusement atteint dans sa santé, c’est assurément une étrange complication de plus. Il y a là un concours de circonstances ou de fatalités qui prend les proportions et le caractère d’un événement à tout instant possible, qui ravive aussitôt le sentiment de l’instabilité des choses.

Le fait est que, depuis quelque temps, tout est assez sombre à Berlin, et que l’affaire la plus grave pour l’empire allemand n’est pas ce qui se passe au Reichstag ou à la cour de Leipzig, occupée à juger et à condamner de malheureux Alsaciens coupables de fidélité à la France. Tout se résume aujourd’hui dans ce double fait : le déclin sensible du vieil empereur, qui est revenu récemment plus affaibli d’une excursion à Kiel, dont l’existence, on le sent, ne tient qu’à un fil, et l’état du prince impérial Frédéric-Guillaume, frappé dans sa force par un mal peut-être incurable. Et comme si ce n’était pas assez de la réalité, on y ajoute tout ce que peut imaginer cette singulière émulation de commérage et d’indiscrétion qui règne aujourd’hui ; on publie les consultations, les procès-verbaux des opérations, avec accompagnement de commentaires. Les médecins eux-mêmes, les médecins allemands et anglais, se mettent de la partie et se font par leurs confidences les complices des nouvellistes empressés à satisfaire la curiosité du monde. Or, à part ce qu’il y a de déplacé ou de frivole dans ces divulgations indiscrètes, il s’agit dans tout cela d’une crise de règne en perspective, de la première transmission de la couronne à Berlin depuis la résurrection de l’empire. Quelles seraient les conséquences d’un événement qui, s’il se réalisait, enlèverait d’un seul coup deux générations de princes de la puissante et heureuse maison des Hohenzollern, qui ferait passer brusquement la couronne sur la tête d’un prince jeune, passionné et ambitieux ? C’est là ce qu’il y a de plus sérieux non-seulement pour l’Allemagne, mais pour l’Europe, pour tous les pays, pour la paix du monde, qui aurait à subir cette épreuve d’un changement de règne dans des circonstances toujours passablement critiques. On n’en est pas encore là sans doute, puisque M. de Bismarck a cru pouvoir quitter momentanément Berlin, et il peut y avoir bien des péripéties ou des intermittences dans des maladies dont la puissance ne défend pas les rois. Tout est cependant possible, on le sent. L’éveil est donné en Europe sur une éventualité qui est entrée désormais dans les calculs de la politique. Tout reste incertain après les consultations des médecins tant pis et des médecins tant mieux, — sans parler des consultations des nouvellistes, — et ce qu’il y a pour le moment de plus clair, c’est que le prince impérial ne paraît pas s’être beaucoup mieux trouvé du voyage qu’il vient de faire en Angleterre pour assister malgré tout aux fêtes du jubilé de la reine.

C’est le cours éternel des choses ; tout est contraste dans le monde, et tandis qu’à Berlin, en Allemagne, en Europe, on est occupé à calculer ce qui reste de jours à un vieil empereur, peut-être aussi à son fils, à son plus proche héritier, l’Angleterre est tout entière aux réjouissances, aux fêtes, aux manifestations publiques pour le jubilé de la reine Victoria, souveraine du royaume-uni, impératrice des Indes. Il y a un mois à peine, on préludait aux fêtes prochaines par la célébration du soixante-huitième anniversaire de la naissance de la reine ; aujourd’hui, on vient de célébrer le cinquantième anniversaire de son avènement au trône de la Grande-Bretagne.

Oui, en effet, cinquante ans sont passés depuis ce jour du 21 juin 1837 où, dans le palais de Kensington, on avait à réveiller la princesse Victoria, fille de la duchesse de Kent, pour la saluer du nom de reine et de majesté. Le roi Guillaume IV venait de mourir dans la nuit. À peine avait-il expiré, l’archevêque de Canterbury et le grand-chambellan marquis de Conyngham avaient quitté Windsor pour se rendre à Kensington, et les deux dignitaires porteurs d’une couronne étaient obligés de frapper à coups redoublés à la grille du palais pour se faire ouvrir à cinq heures du matin. Une fois entrés, ils avaient presque à faire violence à une dame de service qui ne voulait pas troubler le sommeil de sa jeune maîtresse. Il fallut parlementer, invoquer l’intérêt de l’état, et ce n’est qu’après quelques instans que la jeune princesse apparaissait, enveloppée d’un long peignoir blanc, les cheveux encore en désordre, comme une jeune fille arrachée au sommeil. Elle s’était endormie princesse royale, elle se réveillait reine ! Peu après, elle recevait la visite du premier ministre, lord Melbourne, homme aimable et libéral, pour qui elle a gardé une préférence tant qu’il a vécu, et dès la matinée, elle présidait le conseil privé, qu’elle charmait par sa bonne grâce, par sa dignité simple et aisée. C’était la jeunesse arrivant au trône dans l’éclat de la dix-huitième année ! La reine Victoria a régné depuis ce jour, elle règne encore ; elle a traversé ce demi-siècle non sans avoir eu ses épreuves au courant de la vie, épreuves privées et épreuves publiques, mais sans avoir été exposée à ces crises violentes qui s’appellent des révolutions, sans avoir été menacée ou méconnue dans son autorité, sans cesser d’être respectée comme souveraine et comme femme. Peu après son avènement, elle avait trouvé le plus sûr, le plus sérieux, le plus intelligent des conseillers dans le prince qu’elle avait associé à sa vie, dans le prince Albert, qui, pendant vingt-deux ans, a été son guide aussi discret qu’habile, qui l’a aidée à passer à travers tous les écueils, et aujourd’hui demeurée seule après une si longue carrière, devenue la doyenne des souverains, au moins par la durée du règne, elle est respectée et saluée comme à son couronnement. Son jubilé est une fête populaire, et on pourrait dire une fête européenne. L’autre jour, lorsqu’elle s’est rendue à l’abbaye de Westminster, elle a pu voir des représentans de toutes les dynasties, le roi de Saxe, le roi des Belges, le roi de Grèce, un grand-duc de Russie, l’archiduc héritier d’Autriche, des princes italiens, suédois, espagnols, portugais, même des princes indiens aux costumes éclatans, et tout cela défilant au milieu d’une population qui n’a cessé d’accompagner de ses acclamations la souveraine sur son passage.

Ce qu’il y a de plus caractéristique dans ces fêtes anglaises d’hier, c’est bien certainement la spontanéité du sentiment public. Il y a des pays où ces manifestations gardent, en dépit de toutes les apparences, le caractère officiel et ressemblent, toujours plus ou moins à une représentation préparée d’avance par les pouvoirs intéressés à amuser le populaire. Évidemment, en Angleterre, c’est le sentiment d’un peuple libre qui éclate sans distinction dans toutes les classes, qui jaillit spontanément des masses nationales, sans suivre un mot d’ordre. Toutes les affaires ont été suspendues pour un jour, et partout où il y a un Anglais dans le monde, de l’Europe au fond de l’Asie, de Gibraltar à l’Australie, il en a été de même, le jubilé de la reine a été célébré comme la fête de la nation britannique. Ce serait probablement aller un peu loin de supposer que les Anglais, dans ces manifestations, obéissent à un instinct de loyalisme naïf et superstitieux pour la royauté ; ils n’ont ni le culte ni le goût de la politique sentimentale, qui ne sert à rien. Ce qu’ils voient dans la reine, c’est la représentation vivante des intérêts permanens de la nation, la personnification invariable de la puissance anglaise. Ce qu’ils saluent et ce qu’ils respectent aussi dans la personne royale, c’est la souveraine strictement et fidèlement constitutionnelle qui ne gêne en rien leurs libertés, qui reste comme la médiatrice supérieure et impartiale des opinions, qui laisse toujours au pays et au parlement le dernier mot dans toutes les grandes questions pour lesquelles ils se passionnent. Il a pu sans doute arriver plus d’une fois que la reine, en respectant les libertés publiques, ait fait respecter ses prérogatives, qu’elle ait tenu à garder la dignité de sa position, que plus d’un ministre, à commencer par l’indépendant Palmerston lui-même, ait eu à compter avec elle. Les lettres, les mémoires du prince Albert prouvent quelle grande et légitime influence reste à la royauté, même dans la libre Angleterre ; mais en aucun cas, dans sa longue carrière, la reine Victoria n’a songé à ruser avec les droits du peuple, à fausser les ressorts de la constitution britannique, à imposer sa volonté. Elle a vu passer autour d’elle deux ou trois générations de chefs de partis, de grands parlementaires, depuis le duc de Wellington jusqu’à M. Gladstone, depuis Palmerston et Peel jusqu’à lord Salisbury, sans les gêner dans leur gouvernaraent. . Les Anglais le savent bien, et en définitive ce règne d’un demi-siècle, dont on vient de célébrer le jubilé, représente assez de sécurité et d’extensions extérieures, assez de libertés et de progrès de toute sorte pour que l’Angleterre en éprouve quelque fierté au milieu des révolutions et des mobilités de tant d’autres pays.

À la vérité, au moment où l’on célèbre avec un si grand éclat le cinquantième anniversaire de ce règne, pendant lequel se sont accomplis tant d’événemens qui ont changé la face de l’Europe, l’Angleterre n’est pas au bout des difficultés qui renaissent sans cesse d’elles-mêmes. L’Angleterre a eu sans doute l’avantage de ne point souffrir autant que d’autres des révolutions militaires et diplomatiques du continent, elle a même essayé quelquefois d’en profiter en faisant de son égoïsme insulaire une politique ; elle n’en est pas peut-être plus avancée, elle n’a pas moins deux questions qui pèsent sur son gouvernement, sur ses partis.

Elle a d’abord, elle a toujours l’Irlande, l’éternelle obsession ; et le cri des misères irlandaises, il faut l’avouer, est un triste accompagnement des fêtes du jubilé. L’autre jour encore, tandis que les réjouissances étaient partout, pendant que les illuminations s’allumaient à Londres et dans toutes les villes de l’Angleterre, ces exécutions, connues sous le nom d’évictions, continuaient sans interruption en Irlande. De malheureux paysans, chassés de leurs maisons par la force, étaient jetés sur les chemins sans asile, sans ressources, presque sans vêtemens. Les rigueurs de la répression ne cessaient de se déployer, au point d’embarrasser le gouvernement lui-même et de provoquer dans la chambre haute une interpellation de lord Carnarvon demandant quand se termineraient ces déplorables événemens ; on n’a pas pu lui répondre ! C’est en vain que le ministère veut à tout prix en finir, et a demandé, il y a quelques jours, à la chambre des communes un vote sommaire écartant tous les amendemens au bill de « coercition. » Il a obtenu son vote, il n’a pas cependant encore son bill, et on en est déjà à se demander ce qu’il fera de cette arme dangereuse et probablement inefficace contre une population que rien n’a pu dompter jusqu’ici. Le bruit des fêtes peut couvrir pour un jour la voix des affamés et des révoltés irlandais, il ne supprime pas le douloureux problème. — D’un autre côté, l’Angleterre a encore à résoudre la question égyptienne, qui ne laisse pas d’avoir son importance. Elle a récemment obtenu à Constantinople, il est vrai, une convention ou un projet de convention qui la ferait entrer en partage de la suzeraineté en Égypte ; mais il paraît désormais à peu prés certain que ce projet ne sera pas accepté sans de sérieuses modifications par quelques-unes des principales puissances, et il devient même douteux qu’il soit définitivement ratifié par le sultan. Qu’à cela ne tienne, disent déjà au-delà de la Manche ceux qui ne reculeraient pas devant la conquête de l’Égypte : la situation demeurera ce qu’elle est, l’Angleterre est sur le Nil, elle y restera ! Ce n’est point évidemment une solution, c’est un expédient destiné à peser sur la diplomatie anglaise elle-même, et, en y réfléchissant, les politiques sérieux de Londres ne peuvent se dissimuler qu’une partie des embarras d’aujourd’hui tient à la malheureuse scission qui s’est accomplie entre la France et l’Angleterre. C’est sans doute la faute du ministère français, qui a décidé, il y a quelques années, notre retraite de l’Egypte, et qui, en laissant la place libre aux Anglais, leur a créé une dangereuse tentation. La difficulté est de sortir de là, et les gouvernemens des deux pays, au lieu de s’épuiser dans une rivalité stérile à propos d’une question mal engagée, feraient beaucoup mieux sans doute de s’entendre franchement, de réunir leurs efforts pour la sauvegarde des intérêts communs et de la paix du monde.

Un événement qui ne peut pas peut-être avoir une influence décisive sur la direction générale des affaires diplomatiques à Vienne, qui a pourtant son importance et sa signification, s’est accompli ces jours derniers en Autriche. La Hongrie, cette seconde partie de l’empire, vient d’avoir ses élections pour le renouvellement de sa chambre des députés, et l’agitation qui a préludé à l’ouverture du scrutin populaire n’a pas laissé d’être vive, passionnée, même tumultueuse sur certains points du royaume. L’homme habile qui dirige depuis longtemps le cabinet de Pesth, et qui récemment encore ajoutait à la présidence du conseil le ministère des finances, M. Koloman Tisza, à vrai dire, abordait l’épreuve électorale avec tous les avantages d’une longue possession du pouvoir, d’un ascendant reconnu. La question pour lui était moins de retrouver la majorité qu’il avait dans la dernière chambre que d’obtenir, avec une majorité accrue et fortifiée, un appui plus solide pour la politique libérale et modérée dont il est le représentant aux affaires. C’est ce qui est arrivé en effet ; le résultat du scrutin a peut-être même dépassé ce qu’on attendait, et a été une victoire complète pour le ministère, qui dispose aujourd’hui d’une majorité considérable, près de 280 voix sur 413 députés. L’opposition modérée, dont le chef est le comte Albert Apponyi, a essuyé, pour sa part, d’assez sensibles échecs. L’extrême gauche, qui représente jusqu’à un certain point dans le parlement hongrois les idées et les traditions de Kossuth, a gardé à peu près ses positions, sans être d’ailleurs un danger pour le cabinet. Le parti le plus turbulent, le plus violent, le parti antisémite, c’est beaucoup remué pour obtenir moins de vingt élections et, déçu dans ses prétentions, il s’est vengé en provoquant les plus étranges excès dans quelques districts, notamment à Duna-Szerdahely, en ameutant la populace contre les juifs, dont les maisons ont été incendiées. Les antisémites n’ont eu que ce genre du succès ; la vraie victoire des élections est pour le gouvernement et pour son chef, M. Koloman Tisza, qui puise dans cette heureuse campagne une force nouvelle pour entreprendre avant tout le rétablissement des finances de la Hongrie. C’est là vraisemblablement la première de ses préoccupations, et son succès ne peut qu’être une garantie de plus pour la politique qui, en maintenant l’accord entre les deux parties de l’empire, fortifie l’autorité du cabinet de Vienne dans les affaires du monde.

CH. DE MAZADE.