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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1887

Chronique n° 1326
14 juillet 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Ce qui arrivera de notre pays, de ses affaires et de ses intérêts de toute sorte, ce que deviendra la France si cruellement éprouvée depuis quelques années par la tyrannie des passions agitatrices, des entraînemens vulgaires et des idées fausses, nul certes ne peut le dire. Ce n’est point, bien entendu, que l’avenir d’une grande nation comme la nôtre puisse être irréparablement compromis par les imprévoyances et les excès des dominations éphémères de parti. La France est encore de force à se dégager victorieusement un jour ou l’autre de tout ce qui enchaîne son essor ou violente ses instincts, et à retrouver sa voie.

Ce qu’il y a d’évident, de certain pour le moment, c’est que, pendant quelques années, elle a été livrée aux expérimentations meurtrières, et elle s’en ressent dans ses intérêts alanguis, dans toute son organisation à demi décomposée. Un des plus alertes champions du radicalisme, grand ennemi du ministère qui s’est récemment formé, disait avec componction, il y a quelques jours, qu’il arrivait de province, qu’il avait trouvé le pays souffrant et inquiet des tendances du gouvernement, il pouvait bien parler ainsi : c’est une vérité qui ne date pas d’hier ni du nouveau ministère. Le pays souffre en effet et est inquiet, non pas des tendances du gouvernement, qui n’a pu rien faire de bien grave depuis un mois, mais de la situation que lui ont créée depuis quelques années les radicaux et les ministères complaisans des radicaux, avec leur politique d’impuissans agités et agitateurs. Le pays souffre et est inquiet de voir le gaspillage dans les finances, le déficit dans le budget, la délation introduite dans l’administration et dans les rapports locaux, les persécutions haineuses organisées contre les croyances, l’esprit de chimère et de parti s’acharnant sur l’armée, cette dernière garantie de la puissance française, le temps perdu en discussions stériles, les fanatismes vulgaires renaissant de la confusion, le désordre faisant cortège à un César de fantaisie ou de rencontre. Le pays souffre de tout cela, et il sent aussi que le moment est venu de se décider, de savoir si on persistera dans un système qui a tout compromis, les garanties libérales aussi bien que les garanties de gouvernement, ou si, par un effort patient, persévérant, on essaiera de se ressaisir, de replacer la France dans les conditions d’un régime sérieux, d’un gouvernement d’équité et de prévoyance. Au fond, c’est de cela qu’il s’agit dans tous ces incidensdujour, dans cette interpellation d’hier comme dans les agitations de la dernière semaine. C’est le secret de l’apparence de faveur obtenue par un ministère dont toute la force est d’avoir semblé avoir fait son choix, d’avoir osé avouer une politique d’apaisement, d’avoir répondu par son attitude, par son langage, à un certain instinct public, qui demande qu’on en finisse avec toutes les violences et toutes les fantasmagories.

Que signifie, en réalité, cette interpellation aussi bruyante qu’inutile, qui vient de passionner ou de distraire la chambre pendant tout un jour, qui peut passer pour un épilogue de la session ? C’est la médiocre revanche d’un parti déconcerté et impuissant. Si les radicaux ont cru être les interprètes du pays, c’est qu’évidemment, au cours de leurs récens voyages, ils n’ont étudié le pays que dans les conciliabules de leurs amis, irrités comme eux de voir leur influence en péril. S’ils ont cru embarrasser le gouvernement en l’assaillant de toute sorte de questions oiseuses ou puériles sur les « menées monarchistes et cléricales, » sur les visites du nonce chez M. de Mackau ou de M. de Mackau à l’Elysée, sur la présence de M. le comte de Paris à Jersey, sur l’éternel pacte avec la droite, ils se sont étrangement abusés : ils n’ont fait que préparer au ministère un succès facile et décisif, en offrant à M. le président du conseil l’occasion de les traiter avec une ironie dégagée et cavalière, de renouveler ses déclarations d’impartialité libérale et d’équité à l’égard de toutes les opinions ; ils ont même ménagé à M. Rouvier l’avantage d’aborder sans façon les questions les plus délicates, avec l’assentiment visible de la grande majorité de la chambre. Les radicaux n’ont pas été décidément d’habiles tacticiens. Ils ont surtout mal choisi leur moment. Ils se sont trompés en faisant tout ce bruit après un fracas bien autrement retentissant, dont ils n’ont pas laissé d’être eux-mêmes un peu embarrassés, au lendemain de ces scènes qui se sont produites à la gare de Lyon, à l’occasion du départ de M. le général Boulanger pour Clermont-Ferrand, et qui ont été, certes, une manifestation radicale des mieux réussies. On ne peut pas dire que le hasard avait présidé à la fête, que tout avait été improvisé par un sentiment populaire spontané et irrésistible. Tout, au contraire, avait été préparé par les journaux révolutionnaires, qui n’avaient pas manqué d’indiquer les heures, l’itinéraire, de donner les mots d’ordre, — et le programme a été fidèlement suivi. La manifestation a été complète. Un autre homme aurait compris sans doute que ce qu’il y avait de mieux était d’éviter le bruit, de partir sans éclat, comme un bon soldat qui se rend à son poste, ministre la veille, commandant d’une division ou d’un corps d’armée le lendemain. Mais M. le général Boulanger ne peut rien faire comme les autres : il aime le bruit et le panache, il a été satisfait !

C’est bien certain, l’ancien ministre de la guerre a eu sa scène désormais historique, ses adieux de Fontainebleau ! M. le général Boulanger a eu l’inestimable avantage d’être suivi, escorté, coudoyé et un peu étouffé par des milliers d’énergumèues tout prêts à dételer sa voiture et à le porter en triomphe sur l’Arc-de-l’Étoile en passant par l’Elysée. La gare où il s’est rendu a été envahie par la foule, qui s’est précipitée de toutes parts, prenant d’assaut voitures et locomotives, tapageant et hurlant, brisant les barrières, voulant à tout prix retenir son favori. Il en est résulté que, pendant quelques heures, pour le bon plaisir d’une multitude désordonnée, tous les services publics ont été interrompus. Aucun train n’a pu arriver jusqu’à Paris, aucun train n’a pu partir. Postes, voyageurs, tout a été forcément retardé, jusqu’à ce qu’enfln on ait pu dérober l’ancien ministre de la guerre à son peuple idolâtre et le conduire à la première station de son voyage, — à Gharenton : c’était fort heureux ! Que la foule ait ses entraînemens, qu’elle cède aux excitations souvent intéressées des partis qui se servent de tous les prétextes, qui cherchent toutes les occasions de provoquer des manifestations tumultueuses, tout cela est possible. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que le héros de telles scènes soit un ministre de la veille, un commanaant de corps d’armée, un fonctionnaire de l’état, que ce général ait à ses côtés d’autres officiers qui ne sont pas là pour leur service, des députés, — et que tous ces hommes publics, qui ont apparemment un caractère sérieux, semblent encourager par leur accueil, par leur attiiude, des manifestations contre les pouvoirs réguliers, contre M. le président de la république lui-même. L’ancien ministre de la guerre ne pouvait l’empêcher, dira-t-on ; il pouvait tout au moins l’éviter ou ne pas s’y prêter. Il est vrai qu’il n’aurait pas eu alors cette retentissante représentation donnée en son honneur par quelques naïfs, beaucoup de curieux, et une multitude de braillards. Le ministre n’a pas manqué sa sortie : il a salué la foule ; il est toujours prêt à dialoguer avec tout le monde ! C’est là ce qu’on appelle dans le langage du jour la popularité de M. le général Boulanger 1

ne faut pas sans doute trop exagérer, et se hâter de prendre un vacarme de rue pour une réalité publique absolument redoutable. Le héros des scènes de la gare de Lyon n’en est pas à disposer de la France ; il ne disposerait pas d’une escouade de l’armée. Il y a dans ces acclamations dont il est l’objet, avec l’esprit de sédition tcjujours prompt à se réveiller, passablement de fantaisie et même de ridicule. On va à la manifestation comme à une fête, pour s’agiter ou pour s’amuser, ou pour voir ce qui arrivera. Il n’y a pas moins, dans des scènes comme celles qui viennent de se produire, une moralité malheureusement assez sérieuse. 11 y a d’abord le danger du retentissement qu’elles ont à l’extérieur, en Europe. Elles ne sont point évidemment faites pour donner une idée bien favorable de l’état moral de la France, pour relever la considération de notre pays. On a beau dire aux étrangers que la France de la gare de Lyon n’est point la vraie France, sensée, paisible, laborieuse ; ceux qui sont toujours prêts à nous dénigrer, — et ils sont nombreux en Europe, — ne se hâtent pas’ moins de se servir de ce facile prétexte pour recommencer leur guerre de polémiques injurieuses ou ironiques contre nous. Les étrangers les plus sincères en sont à se demander ce que c’est que celte nation perpétuellement agitée, toujours occupée à se créer des fétiches. Ce n’est certainement pas ce qui peut aider à la sûreté de nos relations, à l’autorité de notre diplomatie.

A ne juger ces manifestations que par ce qu’elles ont de purement intérieur, il y a, il faut l’avouer, dans ces engouemens, dans ces vertiges des multitudie> ameutées, quelque chose de profondément pénible et même d’humiliant pour le pays. Tout cela est factice et éphémère, nous voulons bien le croire ; cela passera comme les chansons burlesques qui courent les rues. Ce n’est pas moins après tout un dangereux symptôme. C’est la preuve de l’affaiblissement de tous les instincts libéraux, de la confusion de toutes les idées, du trouble des esprits et des imaginations. Cherchez bien au fond, vous retrouverez, avec le fanatisme révolutionnaire, ce besoin maladif qu’éprouvent parfois les masses, ahuries et excédées, de courir à la servitude, de chercher un maître, fût-ce un inconnu, fût-ce le premier venu, pourvu qu’il ait le panache. Il est certain que c’est un état singulier. Ces scènes qui viennent de se passer, mais, en vérité, on ne les croyait pas possibles ; on ne les voit que dans les républiques de l’Amérique du Sud ou dans le tableau d’Henri Regnault représentant Prim sur son cheval, au milieu des acclamations hébétées d’une foule ivre de sédition. Nous voilà bien avancés ! deux années à peine avant la célébration du centenaire de la révolution française, après un siècle passé à conquérir les garanties et les mœurs Hbérales, on parle couramment de dictature, et les multitudes serviles s’attroupent sur le passage d’un officier monté sur un beau cheval noir ! || Voilà qui est flatteur et réconfortant pour le pays ! — 11 y a de plus, on en conviendra, dans toutes ces scènes, quelque chose d’humiliant et de douloureux pour l’armée. On dirait vraiment, à entendre les parti' sans, les séides de M. le général Boulanger, — et non plus seulement les coureurs de revues, mais des députés sachant apparemment ce qu’ils disent, — que l’armée française tout entière se résume et se personnifie dans l’ancien ministre de la guerre. Devant lui tout doit s’effacer ! il est un personnage à part, et c’est tout au plus si un des plus beaux commandemens n’est pas considéré comme une disgrâce pour lui. Que M. le général Boulanger, tant qu’il a été ministre de la guerre, ait fait son devoir, qu’il se soit occupé activement de l’armée, des intérêts qui lui étaient confiés, c’est possible. Il n’a fait après tout que ce qu’il deait ; mais il n’est pas le seul qui depuis quinze ans se soit voué avec une passion généreuse à la reconstitution des forces militaires de la France, à l’organisation de la défense nationale. Il y a eu avant lui, il y aura pprès lui d’autres chefs qui n’ont pas de moins brillans services, qui, en sachant éviter le bruit, sont faits pour conduire nos soldats. M. le général Boulanger n’a eu qu’une originalité, c’est d’introduire la politique, l’esprit chimérique de radicalisme et de démocratie à outrance dans les affaires militaires, et c’est justement en cela qu’il représente moins que tout autre une armée fidèle à ses devoirs, sage, laborieuse, disciplinée, toujours prête à servir sans s’occuper jamais de politique et de manifestations, — une armée qui ne peut que souffrir de voir un de ses chefs travesti en César d’aventure. Au fond, il faut dire les choses comme elles sont, toutes ces scènes sont d’un mauvais caractère pour l’armée comme pour le pays. Et lorsque les radicaux, sentant le danger, déconcertés par les ovations de la gare de Lyon, commencent à désavouer l’ancien ministre de la guerre, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils désavouent ce qu’ils ont fait eux-mêmes. Ce sont les radicaux qui ont mis sur la scène M. le général Boulanger, qui lui ont fait une popularité en échange de ses services politiques et de ses complicités, qui l’ont soutenu et encouragé dans toutes ses fantaisies, qui l’ont proclamé jusqu’au bout l’homme indispensable, et presque providentiel. C’est pour leur plaire, pour ne point se brouiller avec eux, que M. de Freycinet n’a pas osé faire un ministère sans M. le général Boulanger, et le nouveau président du conseil, M. Bouvier, a pu l’autre jour leur dire d’un accent railleur et victorieux que, s’il rencontrait de leur part une opposition si acerbe et si implacable, c’était parce qu’il avait eu la hardiesse de se passer de M. le général Boulanger, de le « faire rentrer dans le rang. » M. le général Boulanger commence à perdre leur faveur ; il a « trop aimé le bruit, » dit M. Clemenceau, qui ne s’en aperçoit qu’aujourd’hui ; il a été leur homme, leur providence, tant qu’il s’est prêté à leurs passions et qu’ils ont pu se servir de lui. Voilà la question !

Les radicaux sont étranges. Ils parlent des malaises du pays, qu’ils attribuent plaisamment au nouveau ministère, aux « menées monarchistes et cléricales, » à tout excepté à eux-mêmes et à leur politique. Ils s’étonnent aujourd’hui de la popularité qui est « venue trop vite » à M. le général Boulanger et qui l’a grisé. Ils ont toute sorte d’explications embarrassées. La vérité est que, pour le moment, ils ne savent plus trop où ils en sont, et dans cette interpellation si singulièrement, si maladroitement engagée au lendemain des scènes de la gare de Lyon, ils n’ont réussi qu’à être aussi gauches que violens. Ils ont laissé tous les avantages à M. le président du conseil, qui a su en profiter, dans cette affaire de M. le général Boulanger comme dans tout le reste. En réalité, que demandaient-ils au chef du cabinet, à M. Bouvier, en échange d’un appui douteux ? Ils lui demandaient tout simplement de se livrer à eux, de recommencer avec eux les persécutions religieuses, les guerres de parti, de relever le drapeau de la politique la plus étroite, la plus exclusive, la plus tyr ? nnique, comme si cette politique avait déjà si bien réussi ; ils lui demandaient de mettre les conservateurs hors la loi, de se faire le chef d’une croisade nouvelle, de courir sus à l’ennemi, à la droite, aux partis monarchiques, au nonce, au pape, à l’église 1 II n’y avait qu’un mot à dire, la concentration républicaine était faite ou refaite pour la guerre ! Et M. le président du conseil, relevant la provocation, a pu leur répondre avec autant de bon sens que de résolution : «…L’ennemi, la droite !., mais c’est une partie des représentansde la nation française. Non, le mot que vous nous demandez nous ne le dirons pas, nous ne pouvons pas le dire… Nous ne violenterons personne… Nous sommes une république ouverte, nous ne sommes pas un gouvernement de combat !.. » Rien de plus net, de plus juste, c’est le mot qui caractérise le plus vivement la situation, en séparant le ministère des radicaux qui ont voulu le tenter. C’est le programme qui a rallié une immense majorité dans la chambre. Eh bien ! que M. le président du conseil fasse de ses déclarations une réalité ; si ce n’est pas un simple expédient d’éloquence, c’est peut-être le commencement de la politique qui, en rétablissant une certaine paix intérieure par la modération, laissera le temps et la liberté de s’occuper des vraies affaires de la France.

y aura-t-il, dans cette saison des vacances qui va bientôt s’ouvrir, pendant laquelle les chefs de chancelleries et les diplomates aiment à se promener et à se rencontrer, y aura-t-il quelque alerte imprévue pour l’Europe, des alarmes d’été comme il y a eu des alarmes d’hiver ? Y aura-t-il, à défaut d’autres événemens dont le secret reste dans l’esprit des meneurs tout-puissans de la politique, quelque phase nouvelle, inattendue, de cette éternelle et multiple question d’Orient, toujours féconde en incidens et en surprises ? Il y a dans tous les cas ces deux affaires, l’affaire bulgare et l’affaire égyptienne, qui ne sont pas sans doute près da finir, qui n’ont une importance, une signiûcation européenne, que parce qu’elles sont comme le champ de bataille de toutes les compétitions, de toutes les influences rivales.

Depuis deux ans déjà, cette région des Balkans, qu’on croyait avoir organisée par le traité de Berlin, est livrée à la force et a passé par toute sorte de péripéties. Elle a eu la révolution, qui a fait l’union de la Rouaiélie et de la Bulgarie sous un prince favorisé et popularisé par la victoire dans la guerre avec la Serbie ; elle a eu aussi, un an après, la révolution qui a chassé l’heureux vainqueur des Serbes. Aujourd’hui, les Bulgares, plus ou moins gouvernés par une régence incohérente, plus ou moins représentés par une assemblée aux pouvoirs contestés, sont à la recherche d’un nouveau prince. Ils ont fini par le trouver, ils croient l’avoirtrouvé. La. régence, à bout de moyens, a réuni encore une fois son assemblée, la Sobranié, qui a élu un jeune homme de vingt-trois ans, le prince Ferdinand de Cobourg. Malheureusement, l’élection ne décide rien, et le prince qui vient d’être élu se gardera bien d’aller à Sofia prendre possession de sa couronne tant qu’il n’aura pas l’assentiment de toutes les puissances. Or c’est là précisément la difficulté aujourd’hui comme hier. Tout dépend de la volonté de la Russie, qui reste une spectatrice sévère et silencieuse, qui ne reconnaît jusqu’ici ni régence, ni Sobranié, ni rien de ce qui s’est fait en Bulgarie depuis deux ans. La Russie, dans un intérêt de paix européenne, pour ne pas entrer en conflit avec l’Autriche, pour garder la liberté de sa politique, se défend de toute intervention directe dans les Balkans ; elle paraît d’un autre côté froidement résolue à n’accepter aucun des événemens, aucun des actes accomplis dans la principauté dont elle se considère comme la protectrice traditionnelle. La question est de trouver une combinaison qui puisse tout concilier, qui, en apaisant la Russie, en palliant tout ce qui a pu la blesser ou l’irritef dans les dernières révolutions bulgares, suffise à remettre un peu d’ordre dans un pays envahi par l’anarchie. Ce ne sera point assurément facile. La diplomatie a devant elle une œuvre étrangement compliquée, et cependant, tant qu’on n’aura point résolu ce problème, tant qu’on n’aura pas créé en Bulgarie un ordre de gouvernement et d’institutions que la Russie soit disposée à accepter, le danger subsistera dans les Balkans ; il y aura toujours un point noir, une menace pour la paix européenne. Tout restera livré au hasard d’un redoutable imprévu qui peut à chaque instant remettre aux prises les grandes influences du continent, raviver les antagonismes de toutes les politiques. En un mot, la question d’Orient sera toujours ouverte avec ses perspectives inquiétantes. C’est là justement l’importance de ces affaires des Balkans, qui intéressent moins la Porte elle-même que les puissances sans cesse occupées à se surveiller, à se neutraliser, à se combattre dans ces régions, à Sofia comme à Belgrade, où tout est peut-être aujourd’hui aussi obscur qu’en Bulgarie.

Le fait est que, dès qu’on touche à ce problème oriental, tout devient difficile et périlleux ; tout prend aussitôt de la gravité, et les affaires égyptiennes ne semblent pas pour le moment être plus aisées à dénouer que les affaires bulgares. Comment seront-elles réglées y Arrivera-t-on même à les régler ? L’Angleterre met assurément tout ce qu’elle a de ténacité et d’habileté à créer sur les bords du ISil une situation où elle puisse rester maîtresse et souveraine, avec tous les avantages d’une prépondérance reconnue et incontestée. Elle a négocié avec la Porte une convention qui lui assure à peu près tous les droits, en ménageant tout au plus quelques apparences, qui, sans l’engager beaucoup, lui donne en réalité la meilleure partie du pouvoir suzerain. Elle entre sans façon en partage de la souveraineté avec l’empire ottoman. Elle se retirera de l’Egypte si elle le croit utile, si les circonstances le permettent ; elle y reviendra de plein droit s’il y a quelque danger, qu’elle se réserve d’apprécier. Et ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est que sur ce point essentiel, décisif, d’une intervention ou d’une occupation nouvelle, — si l’occupation d’aujourd’hui vient jamais à cesser, — l’Angleterre entend évidemment n’avoir aucun compte à rendre à l’Europe, demeurer affranchie de toute obligation envers les autres puissances. Lord Salisbury l’avouait sans détour récemment : « C’est un règlement uniquement entre nous et le sultan, a-t-il dit devant le parlement. Le consentement d’autres puissances sera nécessaire pour certaines stipulations, et, s’il est refusé, nous resterons dans l’état actuel… Nos engagemens sont avec la Porte, avec la Porte seule. » Ainsi, c’est entendu, l’occupation de l’Egypte ne regarderait plus personne, elle resterait une aff"aire réservée entre l’Angleterre et le sultan : c’est l’objet et le sens de la convention négociée à Constantinople par sir H. Drummond Wolff", signée par le plénipotentiaire anglais avec le grand-vizir ! Jusqu’ici, il est vrai, rien n’est définitif. La convention, bien que signée par les négociateurs, n’est qu’un projet, elle n’a pas reçu la sanction souveraine. Elle pourra être, elle sera sans doute ratifiée par le sultan, elle ne l’est pas encore ; elle paraît même avoir rencontré des difficultés et des contestations, puisqu’on a demandé des délais successifs, et que sir H. Drummond Wolff, qui devait toujours quitter Constantinople, a plusieurs fois déjà différé son départ. Enfin, au dernier moment, des modifications auraient été réclamées au nom du sultan, qui ne cède visiblement qu’aux obsessions dont il est entouré, et l’Angleterre, pour calmer ces scrupules, ne serait pas éloignée de se prêter, sinon à modifier la convention, du moins à l’interpréter et à la préciser par une déclaration annexée au traité.

Qu’en sera-t-il maintenant de tout cela ? L’Angleterre peut, sans doute, assiéger le sultan, le presser de ses menaces ou de ses séductions, et finir par lui imposer une convention à laquelle il résiste manifestement, dont il ne se dissimule pas la gravité ; mais le sultan n’est pas seul dans cette affaire ; l’Angleterre, elle non plus, n’est pas seule en tête-à-tête avec la Porte. Quoi qu’elle en dise, elle ne peut pas, de son autorité propre, transformer toute une situation, placer l’Egypte en dehors des traités et du droit international consacré. Elle est liée à l’Europe par une série d’actes diplomatiques, et elle ne peut se délier sans délier les autres, sans livrer l’Orient tout entier à l’ardeur des ambitions, à l’esprit de conquête. L’Angleterre, dans la lutte qu’elle a engagée pour faire reconnaître sa prépotence sur le Nil, paraît avoir, il est vrai, la singulière fortune d’être plus ou moins secondée et appuyée par l’Allemagne, par l’Autriche, par l’Italie, qui l’aident à Constantinople dans la poursuite de sa convention ; mais elle n’a pour elle et avec elle ni la Russie, qui semble aussi peu disposée que possible à accepter la convention Drummond, ni la France, qui ne peut sacrifier tous ses intérêts ; et eût-elle vaincu les scrupules du sultan, eiàt-elle l’Italie à sa disposition, elle n’a rien fait tant qu’elle n’a pas obtenu l’assentiment de quelques-unes des principales puissances de l’Europe. C’est là toute la question. L’Angleterre, dit lord Salisbury, se passera des adhésions qu’on ne voudra pas lui donner, et, si on les lui refuse, elle restera dans l’état actuel. C’est possible. Seulement, l’occupation de l’Egypte par l’Angleterre, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un simple fait, elle n’est pas un droit. Les puissances peuvent se taire, tant qu’elles le croient utile, devant un l’ait, elles ne peuvent pas donner leur sanction à une aussi étrange révolution du droit international. La vérité est que cette convention, à laquelle le cabinet de Londres attache tant de prix, ne résout rien, que la situation telle qu’elle existe ou telle qu’on veut la faire est un danger pour tout le monde, une cause de trouble dans tous les rapports, et que l’Angleterre serait la première intéressée à s’entendre libéralement avec la France, avec l’Europe pour reconstituer sur le Nil un ordre de choses qui puisse garantir tous les intérêts comme tous les droits.

C’est un privilège de situation géographique pour l’Espagne d’être peu mêlée aux conflits, aux querelles du continent. Ce n’est point qu’elle ne soit une puissance sérieuse qui pourrait avoir son rôle selon les circonstances : elle a certainement comme d’autres ses intérêts dans les affaires du monde, en Orient, dans la Méditerranée, dans les mers lointaines. Elle est seulement moins exposée que d’autres à subir le contre-coup des crises de l’Europe, à être entraînée dans les grandes complications. Elle est plus libre dans sa politique extérieure ; elle n’a des affaires dangereuses que par accident, comme pour les Carolines. En revanche, dans sa politique intérieure, elle n’est jamais à l’abri des difTicultés, des confusions, des crises parlementaires et ministérielles. Elle a la vie assez laborieuse, et la session qui vient d’être close d’une manière un peu brusque n’a pas fini visiblement dans les meilleures conditions. Elle a été dans tous les cas précédée ou accompagn6e d’incidens qui révèlent une situation singulièrement troublée et précaire. Le fait est que tout menaçait de se gâter, et que le ministère libéral de M. Sagasta, qui est au pouvoir depuis la mort du roi Alphonse XII, n’a échappé sans doute à une chute qu’en se hâtant de congédier les cortès pour quelques mois.

En réalité, le ministère qui a inauguré la régence espagnole par une politique de promesses libérales a vécu surtout jusqu’ici de compromis, de transactions, à la faveur d’une sorte de trêve des partis. Les conservateurs, qui, dans un sentiment de patriotique prudence et dans l’intérêt de la monarchie, lui ont cédé spontanément le pouvoir à la mort du dernier roi, ont évité de lui créer des difficultés; ils ne l’ont embarrassé ni de leurs prétentions, ni de leur opposition ; ils se sont faits ministériels de circonstance, sous l’habile et prévoyante direction de M. Canovas del Castillo. Les républicains, de leur côté, au moins les amis de M. Castelar, se sont abstenus de toute hostilité systématique et ont été les premiers à désavouer les conspirations, les tentatives de mouvemens révolutionnaires. Placé entre tous les partis, le ministère est lui-même le produit d’une fusion des élémens libéraux, d’une alliance entre les constitutionnels qui se rapprochent des conservateurs et les hommes qui représentent un libéralisme d’une nuance plus accentuée ou plus démocratique. La difïiculié est de prolonger indéfiniment une situation aussi compliquée. Évidemment, depuis quelque temps, la politique d’équilibre que pratique M. Sagasta n’est point sans avoir eu ses crises intimes. Les prétentions se sont réveillées, les tiraillemens se sont muliipliéSj la confusion s’en est mêlée avec les divisions et s’est introduite jusque dans le gouvernement, encore plus parmi les amis du ministère. Déjà un certain nombre de lois réformatrices sur les associations, sur le jury, avaient soulevé des contestations, ravivé les dissentimens, lorsque le ministre de la guerre, — c’est le troisième depuis un an, — le général Cassola, a tout compliqué, tout envenimé par un projet de réforme militaire qui ne tend à rien moins qu’à une reconstitution complète de l’armée par l’établissement du service obligatoire, par une réorganisation des armes spéciales et des divisions territoriales. Un des membres les plus modérés du cabinet, le ministre de la justice, M. Alonso Martinez, aurait, dit-on, prévenu le président du conseil que ces projets étaient trop graves pour n’être pas plus mûremem étudiés avant d’être portés aux cortès, qu’ils créaient des innovations périlleuses, qu’ils allaient blesser des intérêts sérieux dans l’armée comme dans le pays et susciter au cabinet d’inévitables difficultés. Le président du conseil, M. Sagasta, n’a pas vu le danger, il a laissé aller les choses, et tout s’est rapidement aggravé. La loi militaire a été l’occasion d’une véritable crise à Madrid.

A vrai dire, tout a été assez malheureux dans cette singulière affaire, préparée avec peu de prévoyance et conduite de la façon la plus décousue. D’abord le ministre de la guerre, le général Cassola, en portant sa réforme au congrès, ne s’est pas souvenu qu’il y avait déjà des projets soumis par ses prédécesseurs au sénat, que des commissions sénatoriales avaient été nommées pour examiner ces projets, et il en est résulté du premier coup entre les deux chambres une sorte de conflit fort embarrassant pour le gouvernement et pour ses amis. De plus, l’impétueux collègue de M. Sagasta s’est jeté dans cette entreprise sans tenir compte de l’opposition qu’il allait rencontrer, non-seulement parmi les chefs parlementaires les plus accrédités, mais parmi les chefs militaires, sénateurs ou députés, — le général Martinez Campos, qui est gouverneur de Madrid, le général Primo de Rivera, directeur de l’infanterie, le général Daban, le général Lopez Dominguez, et pour vaincre cette opposition, il a eu recours à un moyen étrangement équivoque : il a encouragé ou permis des manifestations dans une partie de l’armée, dans certains corps de troupes. Le fait a été avéré ! Enfin, le général Cassola a eu la prétention d’imposer ses projets aux chambres comme à ses collègues, d’en précipiter la discussion, d’enlever les réformes de haute lutte aux derniers jours d’une session. Bref, le ministre de la guerre espagnol, comme d’autres ministres de la guerre que nous connaissons bien, a procédé fort légèrement. Il a mis le feu un peu partout, et il n’a réussi qu’à créer une situatioa des plus aiguës, qui n’a pas tardé à se dévoiler, qui s’est particulièrement manifestée au sénat par une scène pénible entre le ministre de la guerre et le général Primo de Rivera, directeur de l’infanterie. Au milieu d’explications des plus vives, le ministre de la guerre a prononcé publiquement, en plein sénat, la révocation du directeur de l’infanterie. Évidemment, le général Cassola usait de son droit dans le fond, sinon dans la forme : l’opposition d’un fonctionnaire militaire à son chef est un danger pour l’ordre dans l’armée, et, à dire vrai, la moralité de cette scène serait qu’il ne doit pas y avoir de militaires en activité dans les parlemens ; mais, en fin de compte, le général Primo de Rivera, qui est sénateur en même temps qu’il était directeur de l’infanterie, ne faisait qu’exprimer l’opinion de beaucoup d’autres généraux : il avait sûrement l’appui de quelques-uns des membres du cabinet. Le conflit qui venait d’éclater dans le sénat n’était pas fini ; il risquait de se reproduire dans le congrès, de s’envenimer, et le ministère, pour couper court à tout, n’a plus eu d’autre ressource que de porter au plus vite le décret de prorogation aux chambres.

On s’est délivré sans doute du danger d’être entraîné à des discussions compromettantes devant les certes, d’avoir à se prononcer sur les projets du ministre de la guerre ; on aura pour quelques mois la paix parlementaire, soit. Le ministère espagnol ne reste pas moins dans une situation diminuée et équivoque dont les derniers incidens de la session Oïït ïEîË h ! îa Ècaîe la faibbsEe. L’expérience du cabinet de transaction libérale semble singulièrement compromise. M. Sagasta tentera-t-il de se rapprocher des libéraux plus accentués, des démocrates, en leur donnant de nouveaux gages, en soutenant jusqu’au bout pour leur plaire les projets radicaux du général Cassola ? 11 sent bien que, s’il l’essaie, il risque d’être abandonné par les modérés de son parti, par quelques-uns de ses collègues, comme M. Léon y Castillo, M. Alonso Martinez, par le général Martinez Campos, sans pouvoir se promettre de trouver une majorité dans les camps plus avancés du parlement. Profiterat-il des vacances pour fortiûer les élémens conservateurs du ministère en se débarrassant des projets compromettans du général Cassola ? 11 faut toujours qu’il remanie son cabinet. De toute façon, il ne peut guère rester dans la position où il est. Il est à la merci des incidens, et, si son règne doit finir, il est assez probable que, par le mouvement des partis, par la logique des ciioses, son héritage passera encore une fois aux conservateurs, à M. Canovas del Castillo, qui prononçait il y a quelques jours un discours aussi habile que mesuré, non sans doute pour briguer le pouvoir, mais pour montrer qu’il est le ministre possible de demain en Espagne.

Au dernier moment, nous avons le profond chagrin d’apprendre que nous venons de perdre un de nos plus éminens collaborateurs et amis, M. E. Caro, qui pouvait se promettre encore tant d’années de beaux travaux et de succès.

en. DE MAZADE.