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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1879

Chronique n° 1131
31 mai 1879


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai 1879.

On s’est assez fréquemment amusé depuis quelques mois, ceux qui se croient les fortes têtes de la république surtout se sont plu bien souvent à signifier leur congé aux opinions modérées en leur annonçant avec toute sorte de condoléances ironiques la fin de leur règne. C’était bon d’avoir quelques égards pour ces opinions, de ne pas les décourager tout au moins quand elles pouvaient être utiles, quand elles aidaient à fonder la république, à l’accréditer dans le pays en la présentant sous une figure conservatrice. Alors on ne dédaignait pas leur concours et leur autorité, on leur laissait le soin de créer des institutions acceptables, d’inaugurer l’expérience toujours difficile d’un régime nouveau sans troubler les intérêts ; on les poussait à l’action et au pouvoir. Maintenant, à ce qu’il paraît, leur jour est passé. Elles ont fait leur étape, la république est et doit être désormais aux mains des républicains. Le centre gauche ! qu’a donc à réclamer encore le centre gauche, lui-même ? Sans doute il est bien pour quelque chose dans les premiers succès de ce régime qu’il a contribué à mettre au monde ; il y a aidé, c’est tout ce qu’on lui demandait ; il n’a plus aujourd’hui qu’à s’éclipser ou à se confondre dans le grand parti républicain, maître légitime et incontesté des affaires depuis l’avènement de M. Jules Grévy à la présidence. Il a sa place à l’arrière-garde avec tous les retardataires, s’il le veut ; on n’a plus besoin de lui, de son influence, de sa politique ! On le dit comme on le pense, sérieusement ou ironiquement, et ce qu’il y a de plus étrange, c’est que les opinions modérées elles-mêmes, ainsi traitées par tous les présomptueux, n’ont pas été bien loin de passer condamnation. Elles ont eu l’air de s’avouer avec plus ou moins de conviction qu’effectivement c’était peut-être vrai, que leur règne pouvait être pour le moment épuisé, qu’à des circonstances nouvelles il fallait des hommes nouveaux et sans doute aussi une politique nouvelle : de sorte que tout a concouru à faire une vérité de ce congé signifié par certains républicains, de cette éclipse momentanée des influences modératrices dans nos affaires.

Eh bien ! on en dira ce qu’on voudra, c’est là justement la cause, au moins une des causes de cette confusion qui va en croissant depuis quelques mois, qui reste le plus singulier comme le plus dangereux phénomène du moment. C’est le principe de cette désorganisation de vie publique où l’on finit par n’avoir plus ni direction, ni point d’appui. Ces opinions modérées, dont certains républicains ont cru si présomptueusement pouvoir se passer et qui se sont un peu prêtées elles-mêmes à leur propre défaite, elles étaient la force d’équilibre, l’élément consistant et solide d’un régime dont l’instabilité est le piège et la faiblesse, dont les entraînemens sont le perpétuel danger. Elles se sont effacées en effet, comme on le voulait, et en s’effaçant elles ont laissé une sorte de vide dans une situation sans garanties, sans limites définies, dans une situation où tout semble devenu possible et où rien n’est possible. Ce n’est point, entendons-nous bien, que la modération, qui est une des formes de l’esprit de gouvernement, ait disparu subitement des conseils. Elle est, nous n’en doutons pas, à l’Elysée, dans les intentions de M. le président de la république. Elle est représentée dans le ministère par des hommes comme M. Waddington, M. Léon Say, M. Le Royer, M. de Freycinet, qui ne se prêteraient pas à de périlleuses violences ; elle était l’autre jour dans les paroles de M. le ministre de la marine résistant à de puériles pressions de parti et revendiquant avec une si énergique droiture les droits de son initiative aussi bien que les devoirs de sa responsabilité. La modération, elle est par momens jusque dans cette chambre où s’entre-choquent tant d’élémens flottans ; elle est dans les instincts, même quand elle n’est pas toujours dans les actes ou dans les votes. Il y a une limite qu’on ne dépasserait pas, qu’on voudrait du moins ne pas dépasser : il y a encore un sentiment public, une sorte d’influence générale qui contient tout ; mais les opinions modérées sérieusement coordonnées, réunissant une majorité et un ministère sous un même drapeau, servant de force régulatrice, animant une politique, soutenant et caractérisant une situation, c’est lace qui n’existe pas, et c’est parce que ces conditions de gouvernement se sont affaiblies que tout va si visiblement au hasard. C’est parce qu’il n’y a ni la fixité, ni les garanties d’une direction sérieuse et précise que la politique n’est plus qu’une série d’oscillations énervantes entre l’imprévu de la veille, et l’imprévu du lendemain. Les républicains habiles qui ont préparé ce résultat en évinçant autant qu’ils l’ont pu les influences modératrices peuvent triompher, ils en ont bien le droit, — et si ceux qui sont restés obstinément modérés voulaient prendre leur revanche, ils pourraient bien aussi triompher à leur tour au spectacle d’une si étrange confusion : car enfin c’est cela et ce n’est rien que cela ; on s’agite dans la confusion, au milieu de toute sorte de questions, de revendications de partis, d’interprétations et d’incidens, dont on ne peut avoir raison qu’en allant au-devant de difficultés nouvelles.

Le gouvernement, quand il est en face de lui-même, est vraisemblablement le premier à sentir la faiblesse et l’incohérence d’une situation où il ne peut faire un pas sans trébucher sur quelque incident, sans se trouver en face de quelque fantaisie ou de quelque exigence de parti. L’embarras pour lui est de se décider à revenir aux conditions invariables de tout régime sérieux, de prendre son parti sur certains points essentiels, de se fixer une limite. Le gouvernement, on le voit trop, est fort perplexe, fort ballotté entre les conseils de sa raison et toutes les provocations, toutes les pressions organisées autour de lui. Il comprend qu’à suivre le chemin où l’on voudrait parfois l’entraîner il risque de tout compromettre sans se sauver lui-rmême, qu’il livre par degrés la république à ceux qui veulent lui imprimer le sceau du radicalisme ; d’un autre côté, il ne peut se défendre de donner des gages à ce qu’on appelle toujours la politique républicaine, à tout ce qui se présente sous le pavillon de la majorité républicaine. Il hésite, il a parfois l’air de résister, de tenir bon sur certains points, il rachète aussitôt ses velléités de résistance en cédant sur d’autres points, en laissant au moins une espérance ou en livrant à l’ardeur des passions quelque aliment nouveau. Il s’épuise en compromis, en vaines tactiques, et il finit par se créer une vie aussi incertaine que laborieuse, où rien n’est résolu, où tout recommence, se complique et s’aggrave.

Qu’est-il arrivé de cette question de l’amnistie à laquelle on n’a pas réussi à intéresser l’opinion, qui a été après tout imposée par les partis extrêmes ? Le gouvernement a cru faire pour le mieux en allant d’un seul coup à la dernière limite des concessions possibles, en dépassant la mesure où s’était arrêté M. Dufaure. Il a accepté cette combinaison d’un délai de trois mois pendant lequel la grâce équivaudrait à l’amnistie, et il a fait assurément le plus large, le plus libéral usage de ce droit embarrassant et délicat qui lui a été donné. Il a multiplié autant que possible, au delà même de toutes ses promesses, les grâces impliquant l’amnistie : il est arrivé à ce qu’il considère sans doute comme la partie irréductible ; mais cela ne suffît pas, on ne le tiendra pas quitte tant qu’il ne sera pas allé jusqu’au bout, tant que cette amnistie, dont il a fort éloquemment répudié le principe, n’aura pas été en fait appliquée à tout le monde des condamnés de la commune. Le voilà menacé d’une marque de confiance d’une nouvelle espèce sous la forme d’une motion qui tendrait à lui laisser pour trois mois encore le droit d’amnistie qui allait expirer le 5 juin. Le ministère croyait en avoir fini avec cette question, il n’en a jamais fini avec elle, il la voit sans cesse renaître, et aujourd’hui, qu’il refuse ou qu’il accepte le droit qu’on lui propose, il risque de n’avoir ni le bénéfice d’une résolution nette, ni l’avantage d’une concession libre. Qu’est-il arrivé de cette affaire de l’élection de M. Blanqui à Bordeaux, qui se rattache, elle aussi, à l’amnistie ? Au premier aspect, il n’y avait et il n’y a encore rien de plus simple. M. Blanqui est un insurgé de profession et de vocation, de tous les temps et de tous les régimes. Par sa, position de condamné, il est légalement inéligible. C’est clair et évident. L’élection de Bordeaux est virtuellement nulle. La chambre elle-même, qui n’est souveraine que dans la mesure de ses pouvoirs constitutionnels, la chambre, par un acte qui lui serait propre, ne pourrait sans usurpation se mettre au-dessus de la loi. Le gouvernement n’a point hésité à le déclarer lorsqu’il a été interrogé ; une commission parlementaire qui vient de déposer son rapport est tout aussi nette que le ministère sur la nullité de l’élection de Bordeaux. Tout cela ne fait pas un doute ; mais la question n’est plus là : on lui a laissé le temps de grossir et de s’envenimer. La question est aujourd’hui de savoir si le gouvernement se laissera arracher, avant le 5 juin, en faveur du prisonnier de Clairvaux, une grâce qui serait Une amnistie et qui rendrait à M. Blanqui le droit d’éligibilité après une première invalidation. Ici encore sans doute M. le garde des sceaux s’est prononcé assez énergiquement ; il a décliné la pression qu’on voulait faire peser sur lui, il a refusé de s’expliquer. Il ne paraît pas cependant avoir découragé les espérances de ceux qu’il appelait un jour les « amnistieurs de profession ; » il faut bien qu’il n’ait découragé personne, puisqu’une interpellation nouvelle qui devait lui être adressée a été retirée avec l’intention évidente de laisser au gouvernement une certaine apparence de liberté, et que toutes les influences se sont remises en mouvement. On a si bien fait qu’une simple affaire de légalité électorale est devenue une affaire toute politique et que l’importance donnée à cette résurrection du nom de M. Blanqui au moment présent ressemble à un symptôme. Si le ministère finit par céder à la dernière extrémité, s’il rend les armes devant M. Blanqui avant de les rendre devant d’autres, pourquoi n’avoir pas commencé par là ? Pourquoi n’avoir pas accepté tout simplement l’amnistie générale ? Si, dans le sentiment de son droit et de sa responsabilité, par un conseil de prévoyance, il résiste jusqu’au bout, il se sera préparé des difficultés nouvelles, et c’est ainsi que, faute d’un peu de volonté au service d’une idée nette, on laisse les complications grandir. On n’a ni là force éphémère, mais redoutable, d’une politique ouvertement révolutionnaire, ni l’autorité bienfaisante d’une politique justement, libéralement conservatrice.

L’Académie française n’est pas un parlement ; mais elle a comme les parlemens ses émotions et ses troubles où la politique a souvent aussi son rôle, L’Académie, il est vrai, ne devrait connaître la politique que par ce qu’elle a de plus élevé, de plus impartial, de plus incontesté. Hors de cette sphère paisible et indépendante, tout devient sujet à conflits, même la mémoire d’un homme qui par l’éclat de ses talens, par la diversité puissante de sa vie, par la glorieuse popularité de son nom, par la grandeur de la fin de sa carrière, déjoue et domine toutes les contradictions. C’est ce qui vient d’arriver à propos d’une séance où devait être reçu M. Henri Martin, élu comme successeur de M. Thiers, et où M. Emile Ollivier, comme directeur de l’Académie, devait souhaiter la bienvenue au récipiendaire. — L’orage est venu d’un choc à peu près inévitable entre deux esprits d’une nature si différente appelés à parler d’un homme qui a été mêlé, comme ministre, comme chef de gouvernement, comme orateur, comme historien, à toute la vie de son siècle. M. Henri Martin et M. Emile Ollivier se sont heurtés dans leurs appréciations de M. Thiers et des événemens contemporains, ce n’est pas là ce qui peut étonner beaucoup. La commission chargée de l’examen préalable des discours des deux orateurs a demandé à l’un et à l’autre des suppressions ou des modifications auxquelles M. Henri Martin s’est empressé d’accéder ; M. Emile Ollivier à consenti, lui aussi, à certaines suppressions, il n’a pas consenti à toutes celles qu’on lui demandait. Il a réservé notamment d’une manière absolue son droit de jugement sur une époque douloureuse entre toutes, l’année 1870, et voilà la guerre de parole allumée à propos de l’autre guerre bien autrement terrible et cruelle. Voilà la question délicate récemment portée par la commission devant l’Académie tout entière qui, en personne sage, s’est prononcée pour l’ajournement d’une séance aux préliminaires si orageux.

Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que tout le monde parle des deux discours, tout le monde les juge sans les connaître exactement, à l’exception bien entendu des membres de la commission. L’Académie elle-même, dans son assemblée plénière, a refusé de les entendre, et elle a prudemment agi. Elle a compris qu’en se saisissant des discours, en se faisant juge, elle entrait dans une voie des plus scabreuses ; elle faisait d’une majorité académique la régulatrice des opinions. Elle a compris aussi qu’elle ne pouvait, dans un premier mouvement, par un coup d’autorité, enlever à un de ses membres, élu par elle, choisi par elle comme directeur, le droit d’exercer une prérogative de sa fonction. L’ajournement ne tranche rien, mais il ne compromet rien. Il n’atteint aucun droit et il laisse à M. Emile Ollivier le temps de se rappeler qu’il y a des positions où un homme est tenu à d’autant plus de mesure qu’il a été plus engagé et plus malheureux, — qu’il y a aussi des souvenirs cruels, poignans pour une nation dont on ne peut se servir comme d’une arme de combat, surtout contre une grande mémoire qui doit rester en dehors et au-dessus de ces conflits. L’Europe a pour le moment le bienfait d’une paix qui ne semble pas menacée et qui lui permet de songer à tout, excepté aux conflits sanglans ; elle a l’avantage de n’être pas sous le poids de quelqu’une de ces grandes complications dont le premier résultat est de mettre sous les armes, détenir au moins en éveil toutes les politiques. La question d’Orient elle-même, après avoir été tragiquement débattue par le fer et le feu sur les Balkans, est définitivement entrée, par la paix de Berlin, dans la phase des négociations, et elle ne donne plus à la diplomatie que des préoccupations intermittentes qui, sans être entièrement dissipées, vont en s’atténuant de jour en jour.

Les difficultés qu’on redoutait, qui ont paru un moment d’une solution difficile dans la région des Balkans, en Bulgarie, dans la Roumélie, tendent de plus en plus à s’évanouir, elles ont cessé d’inspirer des inquiétudes. La Russie est en plein mouvement de retraite. Le prince de Battenberg, le nouveau souverain élu de la Bulgarie, après être allé porter ses premiers hommages au tsar à Livadia, fait ses visites en Europe, et il se dispose à aller avant peu prendre possession de sa principauté, en passant par Constantinople, où il doit recevoir du sultan l’investiture. Le traité depuis si longtemps négocié entre l’Autriche et la Porte pour régler l’occupation de Novi-Bazar est définitivement signé et ratifié. De ce côté, il n’y a plus de nuages. Il ne reste donc que cette éternelle affaire des frontières grecques, et M. le ministre des affaires étrangères, avec la générosité d’un philhellène qui a été le premier à prendre en main la cause de la Grèce au congrès de Berlin, M. Waddington, a tout récemment adressé une circulaire aux divers cabinets pour les provoquer à une médiation collective. A vrai dire, la question a été posée plutôt que résolue dans les protocoles et le traité de Berlin, qui ont surexcité les espérances des Grecs sans imposer des conditions bien précises, indiscutables aux Turcs. Une négociation directe, suggérée par le traité lui-même, s’est engagée entre la Porte et le cabinet d’Athènes. Des plénipotentiaires ottomans et hellènes se sont réunis à Prevesa : ils ont discuté sans fin sur des limites que les uns voulaient étendre indéfiniment, que les autres voulaient restreindre autant que possible. Ils n’ont pu naturellement s’entendre ; la négociation directe est tombée d’elle-même, et c’est dans ces conditions que M. le ministre des affaires étrangères de France fait appel à l’intervention conciliatrice, à l’arbitrage de l’Europe. Sous quelle forme précise va s’exercer cette médiation, qui paraît acceptée en principe ? Dans quelle mesure sera-t-elle efficace ? Tout dépend évidemment du degré d’intérêt qu’y mettront les diverses puissances médiatrices. Dans tous les cas, la Grèce dût-elle être obligée de se résigner à quelques sacrifices d’espérances, que le zèle de M. Waddington s’efforcera certainement de limiter autant qu’il le pourra, la difficulté ne peut avoir rien d’insoluble. Il reste encore et toujours sans doute la question égyptienne que le khédive ne simplifie pas par ses actes, qui a laissé la France et l’Angleterre dans une situation assez délicate. C’est un ennui, il faut en convenir, c’est une complication épineuse, d’autant plus agaçante qu’on ne sait comment s’y prendre pour faire l’essentiel sans aller trop loin. Ce qui serait beaucoup plus grave, ce serait qu’à propos de cette question égyptienne et de la question grecque il se fût élevé, comme on s’est un peu hâté de le dire, quelques nuages entre la France et l’Angleterre. Que la France ait mis un peu plus de chaleur dans les affaires de Grèce, dans la défense d’intérêts et de droits communs à Alexandrie ; que l’Angleterre, détournée par d’autres entreprises, ait mis quelque froideur à seconder notre diplomatie, c’est possible. Il ne peut y avoir d’autre complication, d’autre nuage. S’engager dans cette voie de dissentimens et de récriminations ce serait trop visiblement subordonner à des questions relativement secondaires des relations générales, permanentes, où les deux pays peuvent trouver d’égales garanties, un égal intérêt.

L’évolution qui s’accomplit, qui s’accentue de jour en jour en Allemagne sous la vive et forte impression de M. de Bismarck, cette évolution, sans se rattacher directement ou ostensiblement aux affaires générales de l’Europe, a certes de l’importance. Elle a eu, au moins en apparence, un point de départ tout économique, elle prend de plus en plus maintenant un caractère politique, elle arrive à être une sorte de révolution dans la direction et les alliances intérieures du gouvernement, dans toutes les combinaisons parlementaires. Au moment où tout se prépare à Berlin pour la célébration des « noces d’or » du vieil empereur d’Allemagne, qui n’auront pas moins d’éclat que les récentes « noces d’argent » de l’empereur d’Autriche, la campagne engagée par M. de Bismarck pour la politique commerciale suit son cours à travers des incidens qui en dégagent par degrés la portée et la signification.

Ce qui est évident, c’est que, si le chancelier a pris son temps, s’il a longuement médité avant de se mettre en mouvement, il est désormais en pleine opération stratégique et il paraît tout décidé à aller jusqu’au bout. Les mesures commerciales sont visiblement une partie du système dont il poursuit l’application, et il est bien clair qu’une fois parti il ne s’arrêtera pas pour quelques difficultés, pour quelques résistances. Il n’est pas assez naïf pour s’être dissimulé quelques-unes des conséquences ou des conditions de la révolution économique dont il a pris l’initiative en proposant de relever les tarifs des douanes allemandes sur la plupart des objets d’importation, particulièrement sur les plus essentiels, les fers, les céréales. Il savait bien qu’il ne pouvait faire réussir ses projets dans le Reichstag que par de nouvelles combinaisons parlementaires. Il n’ignorait pas qu’il allait se trouver entre les nationaux-libéraux qui l’ont bruyamment soutenu jusqu’ici, sur lesquels il ne pourrait plus compter, et les conservateurs, le centre catholique dont il s’est séparé par sa politique religieuse, dont il avait à reconquérir l’appui. Il n’a point hésité, il s’est rapproché de ceux qui pouvaient lui donner une majorité, en se réservant sans doute de mesurer le prix qu’il mettrait à l’alliance. Le dernier discours qu’il a prononcé, — c’est le troisième dans cette longue et grave discussion, — est des plus nets, des plus catégoriques. M. de Bismarck a eu certainement sa pensée en flattant les agriculteurs, les propriétaires, les paysans, en faisant presque appel aux forces rurales contre l’influence des villes ; il y a mis même quelque âpreté, au risque de provoquer des sifflets dont il se moque et d’aggraver la rupture, avec les nationaux-libéraux ses anciens amis, qui en sont réduits aujourd’hui à lui reprocher avec amertume cet abandon. Son mot d’ordre pour le moment est conservation et protection ! Il a réussi avec ses nouveaux alliés : il est à peu près certain désormais d’avoir ce qu’il voulait, de faire adopter le régime commercial sur lequel il prétend fonder l’indépendance financière de l’empire, et pour commencer il a obtenu la perception provisoire des tarifs qui restent à voter définitivement. Le chancelier compte une victoire de plus, encore une fois il a fait prévaloir ses volontés. Seulement tout est changé dans la situation parlementaire. Une majorité conservatrice, dont le centre catholique est un des principaux élémens, tend à se former et a déjà attesté son existence. Le parti national-libéral, déçu et irrité, revient en désordre à l’opposition. Le coup de théâtre est complet, et cette évolution s’est résumée d’une manière plus sensible dans un incident personnel qui a surgi au courant des derniers débats, en pleine bataille parlementaire : cet incident, c’est la démission du président du Reichstag, M. de Forkenbeck, qui, après avoir été nommé par les nationaux-libéraux, n’a pas cru pouvoir garder une position que lui rendaient désormais difficile et le changement de la majorité et ses propres sentimens à l’égard de la politique nouvelle du gouvernement.

A dire vrai, cette démission était devenue à peu près inévitable, elle a été précipitée par une manifestation extra-parlementaire à laquelle M. de Forkenbeck s’est associé très volontairement, avec intention. Déjà, il y a quelques mois, dans des discussions fort vives du Reichstag, le président avait eu à essuyer d’assez vertes boutades du chancelier, qui lui avait reproché sans façon de montrer moins de tolérance et d’impartialité à l’égard du gouvernement qu’à l’égard de ses adversaires ; mais ce n’était là encore qu’un premier signe de guerre, ou si l’on veut d’incompatibilité d’humeur entre le chancelier et le président. En réalité, M. de Forkenbeck est de cette fraction des nationaux-libéraux qui a refusé de suivre M. de Bismarck dans ses velléités de réaction politique et commerciale. Tout récemment il n’a pas craint de figurer, comme bourgmestre de Berlin, dans une réunion de délégués des principales villes de l’Allemagne qui ont essayé de protester contre la nouvelle loi des tarifs, et il a fait un appel assez hardi à « la bourgeoisie allemande libre et active, » qu’il a pressée de se réveiller. « Il est temps, a-t-il dit dans un toast, il est temps qu’elle concentre ses forces en présence des tendances contraires qui se font jour et qu’elle jette dans la balance tout le poids de son opinion… Le moment approche où un parti libéral ayant pour noyau la bourgeoisie allemande pourra acquérir de l’influence sur le développement ultérieur de l’empire allemand… » Après avoir tenu ce langage, que les députés de la droite ont vivement relevé et que l’un d’eux a même appelé un « pronunciamiento » libéral, M. de Forkenbeck n’avait plus qu’à abdiquer la présidence, à envoyer sa démission, qui a été silencieusement ratifiée par le Reichstag, il a été suivi dans sa retraite par le premier vice-président, M. de Stauffenberg. C’est là justement que l’évolution s’est encore plus accentuée et a paru dans tout son jour. Le nouveau président est un homme qui a été dans la haute administration, qui est considéré pour ses qualités personnelles, qui à été surtout choisi comme conservateur, M. de Seydewitz ; le nouveau vice-président, M. de Frankenstein, est un membre du centre catholique. Cette double élection est comme la manifestation visible de l’avènement de là majorité nouvelle, de l’alliance de cette majorité avec le chancelier. Voilà un premier résultat des lois économiques.

Ce serait sans doute assez vain de chercher partout des calculs, des raffinemens de machiavélisme ou de profondes arrière-pensées, de se demander Si M. de Bismarck, en dehors d’une question de douanes, n’a pas quelque intention secrète et inavouée. Il a fait après tout ce qu’il fait toujours : il a subordonné ses alliances avec les partis, ses combinaisons parlementaires, aux intérêts de sa politique. Il pratique l’éclectisme transcendant d’un sceptique supérieur entre la droite et la gauche. Depuis quelque temps, les menées socialistes et révolutionnaires l’ont conduit à un système de répression qu’il s’est efforcé de légaliser par un vote du parlement ? aujourd’hui il est préoccupé d’assurer des finances indépendantes à l’empire ; pour demain, il a un projet tout prêt sur les chemins de fer, il vient de le présenter. Il veut réussir, il se rapproche de ceux qui veulent l’aider au succès. Il se moque des libéraux qui lui marchandent un vote, il accepte les concours qui rendent son œuvre possible. C’est tout le secret de ses mouvement et de ses combinaisons. Il n’est pas moins vrai que cette évolution d’aujourd’hui a une gravité particulière et des conséquences inévitables qui dépassent peut-être les limites de l’Allemagne. De quelque façon qu’on la juge, l’alliance du chancelier de Berlin avec les catholiques du Reichstag est évidemment un premier pas vers la paix religieuse, la fin de la campagne du Kulturkampf. Le chancelier n’ira pas pour cela à Canossa, puisqu’il a promis ne n’y pas aller ; mais son collègue, M. Falk, pourrait bien quitter le ministère de l’instruction publique, où sa présence rappelle un temps de conflits. D’un autre côté, cette attitude fortement conservatrice prise par le plus puissant de nos contemporains au centré de l’Europe a une signification générale sur laquelle les esprits à demi prévoyans ne peuvent s’abuser. Sans conduire nécessairement à des résultats immédiats ou frappans, elle est faite pour donner à réfléchir à ceux qui s’inquiètent de tous les symptômes, particulièrement à ceux qui ont intérêt à suivre tous les mouvemens de la politique allemande ; elle crée une situation où tout peut n’être pas facile, même dans les rapports commerciaux qui auront à s’établir, où à chaque instant les divergences d’idées, de direction et d’intérêts peuvent amener des difficultés intimes qu’il est de la plus simple prudence de surveiller. En un mot, M. de Bismarck prend position à sa manière, dans la mesure de ses convenances du moment ; il prend la tête d’un mouvement de conservation politique et de protection commerciale. Son évolution d’aujourd’hui, qui n’est peut-être pas plus définitive que toutes les autres évolutions auxquelles il s’est livré dans sa vie, est du moins à l’heure qu’il est le signe d’un certain état européen qu’on ne doit jamais perdre de vue. C’est jusqu’ici toute la moralité des derniers incidens de Berlin.

Le chancelier d’Allemagne n’oublie rien d’ailleurs. Tout en défendant ses tarifs dans le Reichstag et en se créant pour son usage une nouvelle majorité conservatrice, il vient de s’occuper de l’Alsace-Lorraine, qu’il se propose de doter d’une sorte de statut organique. Il a tout dernièrement soumis au conseil fédéral un projet qui a la libérale intention d’octroyer aux récentes conquêtes de l’empire allemand une certaine autonomie politique et administrative. Les provinces d’Alsace-Lorraine sont restées jusqu’ici sous l’administration directe du chancelier, représenté par un président supérieur ; elles auraient maintenant un gouverneur géreral qui serait, dit-on, pour le début, le feld-maréchal de Manteuffel. Le nouveau gouverneur général serait un lieutenant impérial résidant à Strasbourg, ayant auprès de lui un secrétaire d’état, chef d’une sorte de cabinet, assisté d’un conseil d’état où entreraient, avec quelques membres de droit, un certain nombre d’autres membres en partie nommés par l’empereur, en partie désignés par la délégation provinciale. Cette délégation provinciale, qui représente l’élément électif, subirait elle-même, quelques modifications et serait accrue en nombre ; elle continuerait à être nommée par les conseils généraux et les conseils municipaux. C’est un petit sénat surmonté d’un ministère autonome et d’un lieutenant de l’empereur. Ces libéralités, il est vrai, sont limitées ou, si l’on veut, dominées ; par un article prévoyant qui laisse au gouverneur général les « pouvoirs extraordinaires » attribués jusqu’ici au président supérieur « en cas de danger pour la sûreté publique, » c’est-à-dire les pouvoirs conférés par l’état de siège à l’autorité militaire. C’est, on le voit, une autonomie discrète, prudemment surveillée, que le feld-maréchal de Manteuffel, par son esprit et sa bienveillance, s’efforcera sans doute d’accréditer auprès des Alsaciens-Lorrains, assez peu portés vraisemblablement à voir dans ces concessions un dédommagement suffisant. L’Allemagne est la souveraine maîtresse de ses libéralités dans ses conquêtes !

Elles ne nous appartiennent plus, quant à nous, ces provinces détachées par la guerre, elles ne sont plus à nous que par les souvenirs, par ce lien de solidarité intime qui déjoue les coups de la fortune ; mais, en dehors de toute politique, elles peuvent, elles doivent rester l’objet de cet intérêt qui a trouvé son expression dans l’œuvre d’humanité et de protection de la « Société des Alsaciens-Lorrains demeurés Français. » Cette Société de patriotique bienfaisance accomplit sa tâche sans faste et sans bruit ; elle s’est réunie ces jours derniers encore une fois pour entendre l’exposé de ses travaux. Une de ses créations les plus intéressantes est assurément la fondation d’un certain nombre de villages alsaciens-lorrains en Algérie. Le président de la Société, M. le comte d’Haussonville, est allé récemment lui-même visiter ces établissements naissans, si dignes de la sympathie publique ; il a raconté d’une manière aussi spirituelle qu’attachante son excursion. Ces villages, en réalité, vivent sous la protection vigilante qui a présidé à leur naissance. Les colons ont même déjà commencé à rembourser les avances qui leur ont été faites, rendant ainsi à la Société les moyens de continuer son œuvre par des créations nouvelles. Après ces premiers centres de colonisation qui s’appellent Haussonviller, Boukhalfa, un autre village va bientôt offrir un asile à de nouveaux émigrans. Tout cela est d’une prévoyance bienfaisante et pratique, en dehors de toute considération de politique et de confession religieuse. C’est l’expression libre et spontanée des sympathies françaises pour des populations qui, en quittant leurs foyers d’Alsace et de Lorraine, en refusant, même au prix d’une expatriation, de devenir étrangers, donnent obscurément à la France la plus touchante marque de fidélité.


CH. DE MAZADE.