Chronique de la quinzaine - 31 mai 1855

Chronique n° 555
31 mai 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 mai 1855.

On a beau peser les élémens de la situation générale de l’Europe, mettre en présence toutes les considérations, interroger les dispositions des gouvernemens ou le secret des derniers efforts de la diplomatie, ce n’est point malheureusement la paix qui remporte, c’est la guerre avec ses conditions rigoureuses et ses perspectives plus incertaines encore. La vérité, telle qu’il faut bien la voir et la constater sans illusion, — elle est dans tous les actes et tous les documens, surtout dans les dépêches par lesquelles le cabinet de Saint-Pétersbourg commente l’œuvre de la conférence de Vienne ou notifie à la confédération germanique le sens et la portée de ses concessions ; elle se dégage de la circulaire que M. le ministre des affaires étrangères de France vient d’opposer aux commentaires de la Russie, comme des discussions qui ont rempli et ému les dernières séances du parlement britannique. Elle ressort de deux faits d’une signification plus nette et plus directe encore. D’un côté, la conférence ouverte à Vienne le 15 mars et suspendue à la fin du mois dernier est close aujourd’hui, ou va se clore. Dès qu’on reconnaissait l’impossibilité d’arriver au résultat qu’on s’était promis, il n’y avait plus de raison pour la France et pour l’Angleterre de laisser s’égarer une négociation sans base certaine comme sans efficacité, et les deux cabinets de Londres et de Paris viennent de provoquer une décision de la conférence qui résume à la fois dans un protocole final le dénoûment de cette tentative inutile de conciliation et les motifs qui l’ont fait avorter.

C’est une phase diplomatique de plus qui s’achève, et d’un autre côté la guerre semble prendre un redoublement d’activité en Crimée. Nos soldats, après deux sanglans combats de nuit, sont restés maîtres d’une place d’armes qui les rapproche de Sébastopol, et où ils se sont établis ; les forces alliées sont allées prendre position sur la ligne de la Tchernaïa, où elles n’ont rencontré qu’une faible résistance, et en même temps un corps expéditionnaire s’emparait de Kertch et de Iéni-Kalé, tandis qu’une flottille occupait la mer d’Azof. Les Russes ont abandonné ces divers points sans les défendre, après avoir fait sauter leurs fortifications et brûlé leurs magasins. C’est le nouveau commandant eu chef de l’armée française, le général Pélissier, appelé récemment à succéder au général Canrobert, qui a eu, dès les premiers jours de son commandement, à faire parvenir la nouvelle de ces mouvemens et de ces succès, indices certains d’opérations plus décisives. Cela veut dire que ce nœud redoutable où a échoué la dextérité de l’esprit diplomatique, c’est l’héroïsme de nos armées qui reste chargé de le trancher.

Ainsi, à l’issue de ces négociations laborieuses, dont l’unique effet a été de laisser croire pendant quelques mois à la possibilité de la paix, la situation de l’Europe est à peu près ce qu’elle était auparavant. L’Angleterre et la France, qui se montraient prêtes à déposer les armes devant des conditions raisonnables, n’ont plus même le choix de se retirer d’une entreprise dont elles ont assumé les devoirs et les responsabilités dans un intérêt universel. La Russie, sous le nouveau tsar comme sous l’empereur Nicolas, persiste à ne point faire fléchir l’orgueil de sa politique. Quant à l’Allemagne, elle est spectatrice dans le débat. L’Autriche elle-même, bien qu’alliée fidèle de l’Occident, est une puissance prudente et habile qui calcule ses mouvemens, qui regarde du coté de la Galicie, du coté de Berlin ou du côté de Sébastopol, et qui attend, — qui attend sans doute que les événemens aient un langage plus décisif. Rien n’est plus clair : c’est entre les puissances maritimes et la Russie que reste circonscrite jusqu’ici cette grande lutte, dont le théâtre s’étend de la mer Baltique à la mer d’Azof, d’où dépend la sécurité de l’Europe, et sur laquelle les dernières discussions de la diplomatie n’ont fait que jeter une lumière nouvelle et plus instructive.

S’il pouvait y avoir des doutes sur la véritable pensée du cabinet de Saint-Pétersbourg lorsqu’il est entré dans les négociations de Vienne, ces doutes n’existent plus aujourd’hui en présence de l’attitude des plénipotentiaires russes dans la conférence et des dépêches récentes de M. de Nesselrode. Au point de vue des conditions strictes de pacification telles qu’elles avaient été convenues et adoptées par l’Autriche, la France et l’Angleterre, il est évident que si la Russie a souscrit au principe, elle n’avait nullement le dessein de souscrire aux conséquences. Cette acceptation, après le traité du 2 décembre, était de la haute diplomatie, et rien de plus. À un point de vue général, il est évident que la Russie maintient l’audace agressive de sa politique. Quant aux concessions qu’elle a faites, il est plus manifeste encore qu’elles avaient pour objet moins de conduire à une solution définitive que d’offrir un prétexte à la neutralité de l’Allemagne, afin de s’appuyer de cette neutralité même pour opposer une résistance plus entière et plus invincible sur ce qui formait le nœud de la situation, sur ce qui était la condition essentielle du rétablissement de la paix.

Ces négociations, au reste, ont offert dans leur ensemble plus d’un point curieux. La diplomatie russe a depuis longtemps dans le monde la réputation de pousser au suprême degré l’art de transfigurer les questions, et de les représenter sous un jour complètement inattendu. C’est ainsi qu’elle traite un peu la question des principautés, en insistant de la façon la plus singulière pour qu’on ne se serve pas de ce mot de protectorat par lequel l’Europe a été abusée, et qui ne se trouve dans aucun des traités de la Russie avec la Sublime-Porte. Non, sans doute, le mot n’est point dans les traités, mais il est dans le règlement organique qui a été fait à la suite des arrangemens diplomatiques d’Andrinople, sous la dictée des agens de la Russie, et qui constitue le plus formidable protectorat, en mettant les principautés à la merci des tsars. Et mieux encore, le mot n’existât-il nulle part, le fait est partout. Insensiblement la suzeraineté s’est déplacée, elle est allée de Constantinople à Saint-Pétersbourg, et les agens russes ont été les véritables maîtres à Bucharest et à Jassy. Aux yeux de M. de Nesselrode, il ne s’agit que de donner une plus baute garantie, la garantie collective de l’Europe, aux immunités des provinces danubiennes, dont la Russie est la gardienne incorruptible, pour lesquelles elle a versé son sang ; mais ces immunités, dont les principautés jouissent depuis des siècles, et nullement par suite de l’intervention de la Russie, par qui ont-elles été menacées ? Ce n’est point par la Turquie, et c’est encore moins sans doute par l’Europe. Si elles ont reçu une atteinte, c’est certainement le jour où, par un traité avec la Porte, par la paix de Bucharest, la Russie s’est fait céder une portion du territoire de la Moldavie. Ce jour-là, il faut en convenir, le cabinet de Saint-Pétersbourg, emporté par le zèle de la protection, a singulièrement entendu la garantie de la première des immunités, celle de l’indépendance nationale. Ce que M. de Nesselrode appelle une question d’immunités, c’est ce que l’Europe appelle justement la question du protectorat russe.

De quelque nom qu’on se serve, c’est ce protectorat qu’il s’agit de faire cesser, non au détriment de l’indépendance administrative des provinces danubiennes, mais pour soustraire les principautés à l’influence abusive de la Russie, comme elles sont déjà en dehors de l’action de Constantinople, — pour faire de ces contrées ce qu’elles doivent être, un corps moral qui ne soit ni turc ni russe, une barrière respectée, selon l’expression employée par la dernière circulaire de notre ministre des affaires étrangères, entre l’empire ottoman et la Russie. Par ses aveux mêmes sur ce point, on le remarquera, le cabinet de Saint-Pétersbourg dévoile le mal auquel l’Occident cherche un remède, car il constate implicitement que partout, dans sa prépondérance en Orient, il y a un fait superposé au droit, qui n’existe pas, qu’aucun traité ne consacre. Eh bien ! ce que l’Europe veut réaliser dans les rapports de la Russie avec les principautés, elle veut aussi l’appliquer dans les relations plus générales de l’empire des tsars avec l’empire ottoman. Elle ne peut avoir l’idée d’enlever à la Russie ce que nous pourrions appeler le droit d’intérêt et de sympathie à l’égard des provinces du Danube, mais elle restreint ce droit aux limites d’un intérêt et d’une sympathie légitimes. Elle ne saurait avoir l’intention de mettre obstacle à la sollicitude de la Russie pour les chrétiens d’Orient, mais il lui est permis de donner pour borne à cette sollicitude l’indépendance même du sultan. L’Europe enfin ne peut nourrir la prétention de porter une atteinte gratuite à la souveraineté, à la dignité des tsars ; mais la puissance des événemens l’amène à demander que le développement des forces navales russes, qui ne s’explique par aucune considération défensive, soit proportionné, dans un intérêt d’équilibre général, à ce qu’exige la sûreté de la Turquie. En un mot, ce n’est ni le droit, ni la dignité, ni l’honneur du peuple russe qu’on attaque ; c’est un fait de prépondérance abusive qu’on veut supprimer, c’est une politique périlleuse et menaçante qu’on veut désarmer. Là est la question qui s’agitait à Vienne, et à laquelle le ministre des affaires étrangères de France a eu à rendre son vrai caractère après les interprétations de M. de Nesselrode.

Si telle est effectivement la pensée réelle de la politique européenne, la combinaison dont les alliés du 2 décembre avaient pris l’initiative relativement à la troisième garantie n’en était-elle pas une application juste et modérée ? Les propositions russes, que M. de Nesselrode reproduit dans sa dépêche, étaient-elles de leur côté, de nature à atteindre le même but ? Les plénipotentiaires de la Russie, on le sait, ont proposé successivement deux systèmes. Le premier reposait sur le principe de l’ouverture complète et réciproque des passages des Dardanelles et du Bosphore ; en d’autres termes, c’était l’abolition d’une des règles permanentes de la politique ottomane, devenue en 1841 une des règles du droit public européen. Or il y a ici deux faits à observer. Provocatrice évidente de la guerre, ayant à se défendre dans son propre domaine contre des forces qui n’ont pu prendre, encore Sébastopol sans doute, mais qui occupent Kamiesch, Balaklava, Eupatoria, la Mer-Noire, la mer d’Azof, — la Russie refuse d’accéder à tout ce qui assignerait une limite quelconque à son développement naval, et elle demande au sultan l’abandon d’un des droits inaliénables de sa couronne, la clé de sa capitale, la sauvegarde de son indépendance ! En outre quelle réciprocité pourrait-il y avoir entre la Russie et les puissances maritimes ? La Russie aurait accès dans la Méditerranée, sa politique en réalité aurait fait un pas de plus et aurait gagné à la guerre ; les puissances maritimes auraient à s’imposer des sacrifices onéreux et permanens pour entretenir dans la Mer-Noire des forces de guerre dont la présence seule attesterait que la prépondérance russe n’a point cessé, ce qui est cependant l’objet d’une des quatre conditions de la paix. La seconde proposition de la Russie maintenait simplement l’état actuel, en consacrant pour la Turquie le droit de faire appel à ses alliés, et de leur ouvrir l’Euxin le jour où elle se croirait menacée : c’est-à-dire que la Russie pourrait librement et paisiblement recomposer sa puissance maritime, et que lorsque sa prépondérance navale aurait atteint, suivant l’expression de M. de Buol, « les proportions d’un danger intolérable, » le sultan pourrait recourir de nouveau au moyen dont il s’est déjà servi, — ce qui signifie, sous une autre forme, que la situation serait rétablie telle qu’elle était avant les complications actuelles !

C’est là cependant ce que M. de Nesselrode appelle faire honneur à la parole de la Russie et à son acceptation des quatre conditions ! N’est-ce point au contraire un subterfuge derrière lequel l’épée de l’Europe a le droit d’aller chercher cet orgueil tenace et subtil ? Et M. le ministre des affaires étrangères de France n’est-il pas fondé, dans sa réponse, à rejeter sur la Russie la responsabilité de la continuation de la guerre ? Par le fait, on ne se tromperait pas beaucoup sans doute en disant que ces documens sont surtout à l’adresse de l’Allemagne, et la pensée réelle du cabinet de Pétersbourg se révèle plus clairement encore dans la dépêche adressée à M. de Glinka, son représentant près la diète de Francfort. La Russie maintiendra les concessions qu’elle a déjà faites sur les deux premiers points, quel que soit le résultat des conférences ; mais elle ne les maintiendra qu’à la condition de la neutralité de l’Allemagne. Il se présente ici seulement une observation très simple : si les arrangemens pris à Vienne au sujet des principautés et de la navigation du Danube sont une garantie de civilisation à laquelle la Russie est heureuse de s’associer, comment se fait-il qu’il ait fallu une guerre pour l’amener à reconnaître ces principes ? Si ces concessions sont un don gratuit de sa politique, comment menace-t-elle de les retirer, si les puissances allemandes sortaient de leur neutralité ? M. de Nesselrode a été du reste assez habile pour ne point réclamer une réponse de l’Allemagne. Que faut-il en effet attendre aujourd’hui de l’Allemagne ? Quelle va être particulièrement l’attitude de l’Autriche après la clôture des conférences auxquelles elle a pris une si grande part ? Des propositions, on le sait, ont été faites par le gouvernement de l’empereur François-Joseph à l’Angleterre et à la France : elles n’ont pu être acceptées, et le cabinet de Vienne lui-même ne pouvait en garantir l’efficacité, Or l’insuccès de cette dernière tentative de conciliation peut-il, encore une fois, déplacer la question, modifier la politique de l’Autriche, et l’affranchir des devoirs qu’elle s’est librement imposés dans l’intérêt de sa sécurité et dans l’intérêt de l’Europe ? Au premier abord, rien n’est plus simple certainement que la position de l’Autriche. Le cabinet de Vienne s’est allié aux puissances occidentales pour un objet précis, déterminé ; il s’est engagé à proposer à l’adoption de la Russie des conditions de paix et à prendre les moyens nécessaires pour faire prévaloir ces conditions dans le cas où le tsar n’y souscrirait pas. Les négociations ont échoué définitivement, elles ont été infructueuses par le fait de la Russie : le rôle de l’Autriche semblerait donc tout naturellement tracé. Il faut ajouter que M. de Buol, dans les négociations qui viennent d’avoir lieu, n’a décliné aucune conséquence des engagemens de l’Autriche ; il s’est maintenu fermement sur le terrain de l’alliance du 2 décembre ; il a été le premier à constater que les propositions russes ne répondaient nullement aux nécessités d’une paix durable. Depuis encore, dans ses communications avec les états germaniques, il a soutenu les mêmes principes. Malheureusement il y a toujours un peu loin des paroles à la réalité, et c’est ainsi que l’Autriche reste une alliée fidèle, qui ne méconnaît point ses obligations, mais qui se montre peu pressée d’agir et semble renouveler l’exemple qu’elle donna l’été dernier, en restant immobile quand on la croyait prête à une intervention décisive. Cette politique n’est point assurément sans inconvéniens : elle ne peut satisfaire ni la Russie, dont le cabinet de Vienne s’est fait un irréconciliable ennemi, ni les puissances occidentales, qui ont quelque droit d’attendre une résolution plus vigoureuse ; elle n’est même pas sans péril, car, en se prolongeant, elle peut rendre plus sensible ce qu’il y a d’anormal dans l’occupation des principautés et faire surgir des complications inattendues. Il ne faut point méconnaître sans doute les difficultés au milieu desquelles se trouve l’Autriche : elle a devant elle la Russie sur la frontière de la Galicie, derrière elle l’Allemagne incertaine et travaillée par des influences contraires. C’est assez pour motiver de la prudence, ce n’est point assez pour que l’Autriche attende l’arme au bras les bénéfices d’une entreprise dans laquelle la France et l’Angleterre versent le sang de leurs soldats.

Une des raisons les plus propres à expliquer la temporisation de l’Autriche, nous venons de la dire, c’est l’état de l’Allemagne, c’est surtout la triste et singulière attitude de la Prusse. Depuis quelque temps, la Prusse, en vérité, est dans un véritable paroxysme moscovite, si bien qu’on a pu dire qu’elle devenait plus russe que le tsar. Chose bizarre ! lorsque le cabinet de Pétersbourg, dans sa dépêche récente à M. de Glinka, s’abstenait avec calcul de solliciter une réponse de la diète, sait-on qui lui a reproché cette habile modération, en la taxant presque de pusillanimité ? C’est la Prusse. On aurait voulu à Berlin que la Russie pesât sur la diète pour en obtenir cette déclaration de neutralité tant désirée, et on ne désespérait point d’y réussir à la faveur de quelques-uns des derniers incidens, d’y ramener même l’Autriche. C’est là en effet le fond de la pensée de la Prusse : une grande neutralité armée qui se changerait bientôt en médiation pour imposer la paix aux belligérans ; mais tel le cabinet de Berlin est sous l’empire d’une étrange illusion. Pour l’Autriche, accepter cette politique, ce serait non-seulement renier ses engagemens, mais encore passer au second rang, en se mettant à la suite de la Prusse, — et telle n’est point sans doute la pensée des hommes d’état de Vienne. Quant aux états allemands dans leur ensemble, ils peuvent encore moins se prêter à cette politique, parce que si beaucoup d’entre eux ont des sympathies russes mal déguisées, ils ont aussi de vives préoccupations qui tiennent leurs regards incessamment tournés du côté de la France, et qu’ils sentent bien que le jour où se produirait cette médiation caressée par la Prusse, il pourrait en sortir des complications dont ils seraient les premiers à supporter le poids. Le cabinet de Berlin se verra donc obligé de renoncer à sa chimère, et ce ne sera pas la première fois. Dans la crise qui s’est élevée en Europe, s’il est un gouvernement qui ait assumé une grave responsabilité, c’est à coup sûr celui de la Prusse. Il était possible à l’origine peut-être de borner les complications, de les dégager du moins de ce qu’elles avaient de plus périlleux. Il suffisait, pour cela, de placer la Russie sous le poids de son isolement, de lui opposer le faisceau serré et compacte de toutes les volontés et de toutes les forces de l’Europe. Quel gouvernement a le premier détruit ce concert après avoir coopéré à la politique européenne ? C’est le gouvernement prussien. Non-seulement il n’a voulu rien faire, mais il a empêché les autres d’agir. Il a fait la propagande de l’irrésolution et de l’inaction ; il a paralysé l’Autriche par sa politique énigmatique, et en fin de compte il n’est arrivé qu’à rendre son intervention inutile dans les grandes affaires de l’Europe, qui suivent leur cours sans lui et hors de son influence.

Ces affaires, qui restent le principal objet des préoccupations de l’Angleterre et de la France, viennent d’avoir leur retentissement dans le parlement britannique. Elles ont même amené une de ces discussions qui se reproduisent assez souvent depuis quelques mois à Londres, et où l’existence du ministère est en jeu. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que la première motion d’où est né le débat récent de la chambre des communes avait pour but, dans l’origine, de faire prévaloir une politique pacifique. Elle s’est transformée tout à coup, ou plutôt elle a fait place à une motion belliqueuse soutenue par M. Disraeli, en sorte que le cabinet avait à la fois à se défendre contre les partisans de la paix et contre les partisans de la guerre. Ceux-ci étaient incontestablement les plus dangereux, et lord Palmerston n’a eu d’autre moyen de neutraliser l’opposition que de se montrer le plus décidé des partisans de la guerre. Dès lors le cabinet a obtenu une majorité immense dans la chambre des communes, de même qu’il était sorti victorieux d’une discussion semblable dans la chambre des lords quelques jours auparavant.

Ainsi la guerre se retrouve au fond de tous les incidens politiques ; elle apparaît sous toutes les formes, et si elle a sur son théâtre lointain ses journées terribles et glorieuses, la paix ne laisse point d’avoir ses fêtes au même instant. C’est une de ces fêtes qui vient de se produire récemment à Paris par l’ouverture de l’exposition universelle des beaux-arts et de l’industrie. L’inauguration a eu lieu avec une solennité exceptionnelle, digne de cette réunion de toutes les œuvres du génie de tous les peuples. L’ordre a de la peine à se faire encore dans ce vaste chaos. S’il faut tout dire cependant, il n’est point certain qu’il n’y ait là quelque déception, comme il arrive souvent des idées trop grandioses, dont on attend des résultats démesurés. Sans doute il y aura toujours un profit pratique considérable à pouvoir comparer les produits, étudier leurs perfectionnemens, constater les progrès industriels de période en période : c’est là un des objets des expositions ; mais quand ces expositions prennent un caractère trop étendu, trop colossal, ne risquent-elles pas de devenir tout simplement une immense confusion où le regard se perd ébloui par tout ce qui l’entoure ? Là où il n’y a point de proportion, il n’y a point d’ordre, il n’y a point de beauté, et voilà pourquoi les expositions universelles offrent plutôt un spectacle gigantesque qu’une expression vraiment grande de la civilisation. Les résultats pratiques peuvent rester, comme nous le disions ; mais c’est l’idée même qui n’est peut-être qu’une de ces chimères ambitieuses d’un temps qui en a nourri tant d’autres.

Quand on cherche à travers quelles épreuves une société en vient à changer ses mœurs, ses idées, sa nature politique et morale tout entière, il faut remonter toujours à cette époque d’où tout semble dater, à ces dix années qui terminent l’autre siècle et viennent se perdre dans le siècle nouveau. C’est le type, l’exemplaire formidable de ces crises radicales qui ont la prétention de transformer un monde, et qui ne font que le bouleverser. Dix ans s’écoulent : — une société aussi vieille que la civilisation de l’Europe est livrée à l’expérimentation empirique des tribuns, puis se réveille lassée, hébétée et décomposée aux mains d’un soldat qui lui donne l’égalité sous un maître, le repos dans la gloire, l’organisation dans le silence. Mais dans cet intervalle, que de choses accomplies qui expliquent le dénoûment ! que de révolutions dans une révolution, — le 10 août, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 thermidor, le 18 fructidor, le 18 brumaire ! Quel mélange de bien et de mal, de principes généreux à peine entrevus, plus promptement oubliés, et de fureurs sanguinaires, de destructions puériles, de désespoirs héroïques ! Qu’on remarque cependant cette terrible logique qui conduit de l’omnipotence terroriste de la convention à l’abjection du directoire, pour arriver à la dictature de l’épée, devenue seule capable de commander. M. de Barante avait écrit déjà, il y a peu d’années, l’histoire de la convention. L’époque qu’il retrace aujourd’hui dans son Histoire du Directoire de la république française n’est pas moins instructive ni moins curieuse. Ce n’est plus la terreur du comité de salut public, c’est la corruption maniant la violence sans audace ; c’est le jacobinisme cherchant à s’organiser et n’aboutissant qu’à frayer la route à un maître sous lequel il sera le premier à plier. Il ne faut point s’y tromper en effet, le directoire est un temps de liberté relative : il y a une réaction universelle de l’opinion, de tous les instincts sociaux et de toutes les frivolités même ; mais les principes révolutionnaires ont survécu, ils sont au gouvernement, et ils apparaissent mieux encore peut-être dans leur révoltante iniquité sous cette forme nouvelle. Saint-Just voulait franchement réduire les classes privilégiées à l’ilotisme ; il était d’avis de les envoyer travailler sur les routes. Les lois maintenues, les projets nouveaux présentés sous le directoire contre les émigrés et contre les nobles n’étaient pas beaucoup plus doux. Une commission des cinq-cents proposait d’expulser les nobles à perpétuité, de vendre leurs biens et de leur en payer le prix, après la retenue d’une indemnité pour les frais de la guerre, en marchandises de fabrique française, ce qui ressemblait fort au procédé d’un usurier avec un fils de famille. Quant aux nobles d’un rang inférieur, on leur aurait plus simplement enlevé la qualité de citoyen. L’inspirateur de cet étrange projet était cependant l’un des hommes dont le nom est resté le plus accrédité : c’était Siéyès. « Et après tout cela, ajoutait-il avec humeur, je ne serais pas un Montmorency ! »

Entre les jacobins conventionnels et les jacobins directoriaux, il n’y avait point d’autre différence que celle-ci : c’est que les uns avaient été vaincus au 9 thermidor, et que les autres avaient triomphé ; c’est que les premiers avaient étouffé toute résistance et toute pitié dans le sang, tandis que les autres, après leur victoire, avaient à se débattre entre un passé qui pesait sur eux et une opinion publique déjà renaissante. De là tout un système qui n’était qu’une intermittence de concessions et de violences, sans autre objet dans la pensée de ceux qui l’employaient que de sauver leur position, leur domination et leur fortune. C’étaient de singuliers conservateurs du jacobinisme, conservateurs dignes de la chose, — corrompus comme Barras ou niaisement utopistes comme Lareveillère. Ils n’avaient pas l’audace comme leurs prédécesseurs ; ils avaient de plus toutes les petitesses, toutes les liassions faméliques du pouvoir, c’est-à-dire qu’ils étaient réduits à une défensive chaque jour plus impossible au milieu du soulèvement de l’opinion. Ils se sentaient si bien eux-mêmes mourir d’impuissance, que c’était à qui chercherait un homme parmi les généraux grandis dans les camps pour transformer une fois de plus le régime qu’ils avaient créé. Siéyès envoyait Joubert chercher de la gloire, et le jeune général ne trouvait que la mort à Novi. Bonaparte trouvait la gloire tout seul en Italie et en Égypte, et l’heure venue, au lieu de servir les desseins des autres, il ne connut que des instrumens. Ce jour-là Siéyès put dire : « Nous avons un maître ! » Sept ans plus tôt, en 1792, parmi les soldats de Condé il se trouvait un homme, Suleau, qui demandait pour la France le despotisme du génie, l’altière inflexibilité d’un Richelieu. « Je veux, disait-il, un usurpateur magnanime, éclairé, qui sache, par un superbe et éclatant cromwellisme, faire admirer et redouter un peuple qu’il force à respecter et bénir la servitude. » Ce mot, échappé à la passion dès le commencement de la révolution, est comme l’épitaphe de cette triste époque du directoire, dont M. de Barante vient d’écrire l’histoire politique. Ce n’est pas, la fin de la révolution, mais c’est une ère nouvelle qui commence, celle de la réconciliation, tant de fois tentée depuis sous toutes les formes et tant de fois avortée, des élémens de la société française.

Tel est en effet le caractère de cette révolution dans son étrange et radicale puissance, qu’elle ne touche pas seulement aux institutions politiques : elle prétend refondre cette société tout entière en la plongeant dans la cuve d’airain. Elle porte le marteau de la démolition sur ce vieil édifice, et elle en disperse les fragmens, afin qu’ils ne se rejoignent plus. Les classes anciennes, elle les supprime par la mort et par la spoliation ; les traditions, elle cherche à les effacer ; elle veut changer les goûts, les idées, les mœurs de tout un peuple, les rapports des hommes. Le nom des lieux, des personnes, des mesures, disparaît comme le reste. Le temps lui-même ne sera plus compté comme autrefois, et il faudra un calendrier nouveau, de même aussi que des religions nouvelles. — Voilà l’œuvre qui s’accomplit depuis ces premiers momens de 1789, où la royauté vivait encore, où régnait cette souveraine gracieuse et aimable qui avait la majesté de la puissance avant d’avoir la majesté du malheur et de la mort, jusqu’à cet autre instant où Barras siège au Luxembourg et où Mme Tallien est reine. C’est ce côté de la révolution que deux écrivains, MM. de Goncourt, ont voulu peindre dans une Histoire de la société française pendant le directoire. Ils l’ont peint peut-être un peu légèrement, d’un trait qui n’approfondit pas ; mais ils rassemblent curieusement les élémens bizarres de ce tableau confus, et ils le font revivre dans son incohérence. C’est moins une histoire qu’une série d’esquisses anecdotiques, où les auteurs n’oublient rien, ni les perturbations jetées dans la vie sociale, ni les mœurs, ni les modes, ni le travail moral d’un peuple qui cherche à se retrouver lui-même et à se reprendre à l’existence, ni l’aspect matériel de Paris, ce théâtre privilégié et terrible de la révolution. Un jour donc où cette société française se réveille de cette nuit de la terreur, parcourez avec les auteurs ce Paris qui depuis cinq ans a vu tous les spectacles, et vous aurez sous les yeux comme un résumé saisissant de tous les événemens accomplis. Dans ce monde qui renaît à peine et qui ne se connaît pas, tout est confondu, la lutte est de toutes parts ; mais il y a un sentiment universel, c’est la hâte de vivre, le besoin, la rage de se retrouver, de recomposer une vie sociale. Il n’y a plus de salons, on se répand dans les lieux publics, dans les promenades ; ou va au théâtre entendre les Aristides modernes ou l’Intérieur des comités révolutionnaires, et applaudir frénétiquement à la dérision de toutes ces choses qui faisaient frémir la veille. De tout cela il sort un monde étrange, bariolé, fantasque, de courtisanes vêtues à la grecque ou à la romaine et d’élégans équivoques, de fournisseurs enrichis qui étonnent par l’insolence de leur luxe, et de pauvres rentiers ruinés qui risquent de mourir de faim ; — un monde de licence, de débauche et de corruption. Qu’est en effet le directoire ? C’est un XVIIIe siècle révolutionnaire, c’est une régence jacobine. On joue même avec tout ce qui fit trembler un jour, on s’amuse de ces souvenirs effroyables qui sont une cause de dépravation pour un peuple, et on s’habille à la victime. C’est cette mode singulière qui arrachait à un poète italien, à Parmi, une protestation éloquente dans son Ode à Silvia, où il rappelait la décadence romaine, mélange de licence et de cruauté. Il proscrivait a ce nom et ces formes, frivoles indices de forfaits énormes, » et il disait à Silvia de se souvenir d’être « humaine et publique. « Ainsi le même désordre que M. de Barante montre dans la vie politique sous le directoire se retrouve dans la vie sociale que peignent MM. de Goncourt, et par des voies diverses les auteurs arrivent au même résultat, et représentant la société française en marche vers le despotisme : tant il est vrai que, par la corruption morale comme par toutes les destructions politiques et sociales, la révolution avait travaillé pour la dictature, — pour une dictature invoquée comme la réparation de tous les maux, en même temps qu’elle en était la conséquence invincible !

C’est l’éternel exemple des peuples jetés dans les révolutions, et cet exemple, l’Espagne pourrait encore le méditer avec fruit dans la situation nouvelle où elle s’est placée. Qu’arrive-t-il en effet au-delà des Pyrénées ? Il y a un an, il s’est fait une révolution au nom de la liberté, et en ce moment plusieurs provinces de l’Espagne sont mises en état de siège. Le gouvernement a demandé aux cortès des pouvoirs extraordinaires qui l’autorisent à interner toute personne qui sera soupçonnée de conspirer contre l’ordre public, contre le trône constitutionnel d’Isabelle II et contre le gouvernement représentatif, à suspendre la publication et la circulation des journaux séditieux. Par quoi sont motivées ces mesures ? Par un de ces faits qu’on a dû prévoir le jour où on a mis en doute toutes les garanties conservatrices, toutes les conditions d’existence de l’Espagne. Sur plusieurs points, dans l’Aragon principalement, ont éclaté des soulèvemens carlistes, et un de leurs mots d’ordre est la défense de la religion. Ce qu’il y a de plus grave, c’est que ces soulèvemens ont commencé par des défections partielles dans quelques corps de l’armée. C’est à Saragosse que s’est produit le premier mouvement ; il avait évidemment des ramifications dans d’autres parties de l’Espagne. Le gouvernement s’est hâté d’expédier de tous côtés des colonnes de troupes pour cerner les insurrections ; mais il reste toujours aux insurgés la ressource de se rejeter dans les montagnes, et on dit que déjà une bande s’est portée vers le Maeztrazgo, où Cabrera régna autrefois comme un vice-roi pendant la guerre de succession. Il parait même y avoir eu déjà des engagemens meurtriers où des troupes du gouvernement ont eu à souffrir. Quelque restreints encore que paraissent ces nouveaux troubles, on ne peut méconnaître cependant qu’ils peuvent prendre promptement une importance véritable, importance qui résulte surtout de la situation de l’Espagne. Or quelle est la cause de cette situation ? Elle est tout entière dans l’assemblée de Madrid et dans le gouvernement. Depuis plus de six mois, les certes sont réunies : qu’ont-elles fait ? Elles ont passé leur temps en discussions oiseuses ; elles ont remis tout en question sous prétexte de faire une constitution nouvelle, et en ce moment encore elles votent cette belle imagination d’une commission permanente, fonctionnant pendant l’absence des cortès et investie du droit de les convoquer. Nulle direction ne préside à ces travaux sans lendemain, et malheureusement l’impulsion qui manquait à l’assemblée, le gouvernement n’a pas su la lui donner ; à vrai dire, le gouvernement n’aurait pas pu donner aux cortès ce qu’il n’avait pas lui-même. Le duc de la Victoire disait tout récemment devant le congrès qu’il était prêt à verser son sang pour la patrie, en combattant les insurgés de l’absolutisme. L’Espagne n’a pas précisément besoin du sang du vainqueur de Luchana, comme on l’appelle ; mais elle aurait eu grand besoin, puisqu’il était à la tête du gouvernement, qu’il eût un peu d’esprit politique, une certaine décision, et la résolution de raffermir un pays ébranlé par une secousse comme celle de l’année dernière. Voilà ce dont l’Espagne aurait eu besoin, voilà ce qui a manqué une fois de plus à Espartero, et voilà ce qui fait que la Péninsule est de nouveau menacée par la guerre civile.

Le bruit des affaires de l’Europe, ce bruit permanent de guerres, de luttes et parfois de révolutions, est plus que suffisant à coup sûr pour dominer celui des questions qui s’agitent dans le Nouveau-Monde, et il n’est pas surprenant que, quand l’attention est tout entière en Crimée, dans la Baltique ou à Vienne, elle se tourne un peu moins vers le Pérou, vers les régions de la Plata ou le Paraguay. Ces contrées cependant ont leur histoire, et cette histoire a ses épisodes, qui ne sont pas toujours malheureusement très variés. Depuis plus de deux ans par exemple, quelle est l’unique préoccupation de la République Orientale ? C’est celle de vivre, d’éviter une crise chaque jour plus imminente, et si elle n’est point arrivée à une décomposition totale, elle n’en est pas beaucoup plus avancée. Ce n’est pas que le gouvernement oriental, dont le chef est toujours le colonel Florès, ne paraisse animé des meilleures intentions ; mais il a surtout le sentiment de son impuissance, et quand les difficultés finissent par devenir trop pressantes, il cesse de s’en occuper et parle de se retirer. Telle est la désorganisation de l’état oriental, qu’il ne peut vivre que sous la protection brésilienne, toute-puissante à Montevideo depuis longtemps ; — et comme l’intervention brésilienne est un péril de plus, un élément de décomposition de plus, cette malheureuse république tourne dans un cercle vicieux d’où elle ne peut sortir. Le président ouvrait, il y a quelques mois, la session législative, et il n’avait à constater aucune amélioration dans cette situation. Il avait été obligé, de prendre à l’égard de la presse des mesures qui lui étaient imposées par les conditions mêmes où se trouve le pays, et qui lui suscitaient toute sorte d’embarras intérieurs. Un point bien plus grave encore, c’est l’état des finances. Le déficit n’a certes rien d’exceptionnel à Montevideo pas plus que dans toutes les contrées sud-américaines. Quelque habitude qu’on en ait, il est clair cependant qu’on ne peut aller longtemps avec des dépenses qui excèdent les recettes de près de six millions sur un budget de seize millions. Encore est-ce là l’évaluation officielle, sous laquelle se cache une réalité plus triste sans doute. Mais la question la plus grave, la plus vitale pour l’état oriental est sa dépendance entière vis-à-vis du Brésil, dont il serait fort embarrassé de décliner la protection, et en tout autre moment ce serait certes pour la politique de la France et de l’Angleterre l’occasion de faire sentir utilement son influence. Sur l’autre bord de la Plata, les deux fractions ennemies de la République Argentine se sont arrangées, comme on sait, pour vivre séparées et en paix. Le traité signé au mois de décembre dernier entre l’état de Buenos-Ayres et le général Urquiza, comme chef du reste de la confédération argentine, a été ratifié, et les ratifications ont été échangées dans les termes les plus sympathiques, ce qui ne veut point dire assurément que Buenos-Ayres pardonne à Urquiza, et que le général Urquiza pardonne à Buenos-Ayres. C’est un divorce amiable par impuissance de se réduire mutuellement. Tout irrégulière qu’elle soit, cette situation n’a rien de défavorable à Buenos-Ayres. D’abord c’est la paix, et la paix suffit pour ranimer tous les intérêts. Aussi, outre le développement commercial, qui s’est singulièrement accru, le gouvernement de Buenos-Ayres tourne-t-il aujourd’hui toute son attention vers l’immigration et la colonisation, qu’il se montre disposé à favoriser de tout son pouvoir.

Pour le moment, il n’est point, dans la Plata et même dans l’Amérique du Sud tout entière, d’état plus occupé de querelles de tout genre que le Paraguay. Si la république paraguayenne a tardé un peu à entrer dans l’histoire, si elle est restée pendant quarante ans dans le silence, elle fait du bruit aujourd’hui plus que ne le voudrait peut-être celui qui la gouverne, le président Lopez. Le Paraguay n’a rien moins que deux affaires fort sérieuses à vider, et voilà ce qu’il a gagné jusqu’ici à ouvrir ses frontières. Sa première querelle est avec le Brésil ; elle date déjà de quelques années, elle a trait à des questions de délimitation, à des rapports de commerce et elle a fini par tirer quelque gravité du départ du chargé d’affaires impérial à l’Assomption. Le cabinet de Rio-Janeiro a pensé que le meilleur procédé diplomatique était l’envoi d’une escadre dans les eaux du Paraguay. Cette escadre a remonté en effet le Parana sous les ordres du commandant Ferreira de Oliveira, muni, à ce qu’il semble, d’instructions pour négocier ou pour agir militairement. Le président Lopez n’a point laissé de s’émouvoir et de se préparer à se défendre, bien qu’une longue résistance ne fût guère possible sans doute. Arrivé cependant au point dit de Tres Boccas, le commandant Ferreira a fait savoir à l’Assomption, par l’intermédiaire de l’officier chargé de la police du fleuve, qu’il avait des pouvoirs pour régler pacifiquement toutes les questions pendantes entre le Paraguay et le Brésil. Cette nouvelle a dû singulièrement soulager le président Lopez, lequel n’en a pas moins conservé toute sa dignité, et a invité le commandant Ferreira à se rendre à l’Assomption sur son bâtiment, après avoir toutefois fait retirer le reste de l’escadre brésilienne des eaux du Paraguay, ce qui a été accepté. Le plénipotentiaire brésilien s’est donc rendu auprès du président Lopez, et il est présumable qu’il sortira de ces négociations quelque traité avantageux pour le Brésil. Mais il reste pour le Paraguay une bien autre difficulté. On n’a pas oublié peut-être la question Hopkins, les graves démêlés du consul américain de ce nom avec le gouvernement paraguayen. Le commandant du bateau à vapeur le Water-Witch, qui emportait le consul, s’était livré avant son départ à des actes peu respectueux pour la dignité paraguayenne ; il avait fait charger ses canons sous prétexte qu’on voulait retenir M. Hopkins. Le gouvernement du général Lopez s’en était plaint vivement dans une note diplomatique envoyée à Washington. Ce n’était rien encore cependant. Il y a quelque temps, le Water-Witch, sans doute sur des instructions nouvelles de son gouvernement, remontait vers le Paraguay. Au moment où il entrait dans le fleuve, il reçut l’avis de s’éloigner de la côte paraguayenne, et comme il n’en fit rien, il eut à essuyer le feu d’une batterie de six canons. Le Water-Witch subit des avaries et fut obligé de rétrograder. C’est maintenant une question de savoir comment se videra cette querelle nouvelle entre le Paraguay et les Américains du Nord. Ch. de Mazade.




MÉLANGES.
Une cour féodale au douzième siècle[1].

Parmi les nombreux documens qu’un zèle infatigable pour notre histoire nationale a, dans ces derniers temps, mis au jour, réimprimés, discutés, éclaircis, il en est un qui mérite une attention plus spéciale, parce qu’il semble moins promettre : c’est la chronique de Lambert d’Ardres. Elle est toute locale, fait à peine allusion aux grands événemens du xiie siècle, où elle fut écrite, ne mentionne même les croisades qu’accidentellement, et malgré cela, peut-être à cause de cela, elle est du plus grand intérêt pour la connaissance des mœurs communes, de l’état social des classes inférieures, de la vie locale enfin, qui en réalité est la vie même de la nation. Tous ces petits faits particuliers, répétés sur toute la surface du pays, sont en définitive les faits véritablement généraux de l’histoire, et telle chose qui se passe dans un village, étant multipliée par vingt mille villages, donne souvent pour résultat quelqu’un des caractères les plus graves d’un siècle ou d’une institution sociale. Dans ces détails naïfs et sans prétention, qui néanmoins se rapportent aux grands faits de l’époque féodale et en sont comme les dépendances, les causes générales apparaissent sans être abstraites ; elles deviennent palpables et vivantes ; elles se laissent non plus seulement comprendre, mais voir ; cet enseignement vient ainsi préciser un enseignement nécessairement plus vague et le compléter. Ce n’est peut-être même que par les histoires locales qu’on peut parvenir à une appréciation impartiale du caractère et du mérite d’une époque, surtout au moyen âge, époque qui n’a pas de centre, où aucune ville n’impose son esprit ni ses mœurs, et où la vie nationale, coupée en quelque sorte en tronçons séparés, s’agite de toutes parts convulsivement, et cherche par des mouvemens spontanés à se réunir. M. le marquis de Godefroy Menilglaise, en publiant de nouveau cette chronique assez courte, en a accompagné le texte latin d’une ancienne traduction, qui paraît être du commencement du xvie siècle, et qu’il a trouvée parmi les manuscrits recueillis par ses ancêtres, ces savans et infatigables Godefroy, dont les travaux sont encore l’une des bases les plus solides pour nos historiens érudits et nos jurisconsultes.

Nous extrairons de cette chronique quelques traits qui en feront comprendre l’importance réelle. Plusieurs, et des plus curieux, se rapportent à ce grand mouvement qui, après l’établissement de la féodalité, la rendit complète et universelle par l’absorption de presque tous les alleux et leur transformation en fiefs. Ce mouvement est double ; il pousse les hommes libres d’un coté dans le système des fiefs, de l’autre dans la servitude. C’est à une famille libre, mais forcée par la pression d’un puissant voisin de se faire vassale, que la ville d’Ardres doit son origine. Les détails de cette histoire et leur connexion sont caractéristiques, et contiennent, si petits qu’ils soient, presque tous les élémens du développement de la féodalité, du rôle politique de l’église à cette époque et de l’établissement des communes. Voici le résumé du récit un peu confus de Lambert. Une jeune fille nommée Adèle, orpheline, négligée de ses proches et n’ayant point encore un époux pour la défendre, vivait seule dans son château de Selnesse. Elle était issue d’une bonne famille libre du pays et possédait de vastes terres. Le comte de Guines, Eustache, voulait la marier malgré elle, à cause de sa richesse, à un de ses parens à lui ; « il la pressait indécemment, indignement, » dit Lambert. Pour échapper à cette violence, Adèle n’eut d’autre ressource que de faire oblation de tout ce qu’elle avait, terres, marais, dîmes, droits de patronage, à l’église de Térouane, dont l’évêque était son oncle, pour les recevoir ensuite en fief, après en avoir fait hommage à l’église ; car c’était, observe Lambert, un usage déjà ancien dans le pays, de donner ainsi son bien aux églises pour le reprendre à titre de fief, afin de s’assurer de puissans protecteurs. La suzeraineté de l’église était souvent la plus sûre, et en tout cas la plus douce, Cette circonstance est bien décrite encore ailleurs par Lambert, lorsqu’il parle d’un monastère fondé par la mère de Godefroy de Bouillon. « Ce lieu, dit-il, est en si grand renom et en si grand respect, que les nobles et le peuple du pays voisin, s’ils avaient quelque petit patronage d’église, ou quelque bénéfice, ou quelques petites métairies, faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour les donner entièrement, ou tout au moins pour les soumettre et les lier au monastère par quelque titre de sujétion, bien persuadés que ces possessions se maintiendraient plus libres, et se défendraient avec plus d’avantage dans leur assujettissement à un lieu si saint et si vénéré, que si elles étaient restées dans leur liberté propre et originaire. » Ainsi on rejetait cette liberté qui n’était qu’une faiblesse, cette propriété qui n’était qu’un péril, et on s’inféodait à l’église pour échapper à la féodalité militaire. Mais l’église, en protégeant les autres, avait besoin aussi de protecteurs ; c’est pourquoi l’évêque fit bientôt épouser à sa nièce un vaillant chevalier flamand de Furnes, un de ces hommes durs des pays maritimes, qui nourrissaient une haine profonde contre la féodalité. « J’oserais l’appeler, dit Lambert, un vrai précurseur des Blavotins, » cette faction nombreuse et puissante qui, pendant deux siècles, gêna les comtes de Flandres. Les descendant d’Adèle transportèrent les bâtimens de Selnesse en un lieu qui fut Ardres ; ce n’était alors qu’un cabaret sur la route, qui était devenu hameau, puis village ; ils y construisirent un donjon, achetèrent du comte de Guines la franchise moyennant un boisseau comble d’argent, dit Lambert, établirent un marché, creusèrent des fossés de défense, instituèrent douze pairs, des échevins et une constitution communale empruntée à la commune de Saint-Omer : charte d’émancipation qui fut jurée solennellement par le seigneur, les vassaux, les bourgeois et le peuple. Ces faits sont remarquables, en ce qu’on y voit une commune fondée par le seigneur même, et non par l’insurrection populaire, mais par un seigneur qui semble s’être souvenu de sa race hostile à la féodalité, car les guerres furent fréquentes entre Ardres et Guines jusqu’à l’union des deux familles.

Pendant qu’on forçait les riches d’entre les hommes libres à entrer dans le lien féodal, on réduisait les pauvres à la servitude par cette logique impitoyable des faits, qui éliminait tout ce qui embarrassait le progrès et l’étroite liaison du nouveau système. Quoique les affranchissemens fussent nombreux à cette époque, quoique la liberté civile eût déjà fait, surtout par les communes, de notables progrès, il restait néanmoins de vieilles habitudes tyranniques qui produisaient un mouvement contraire dans les campagnes, où l’influence des causes générales n’arrive que tard et à travers les mille difficultés de l’isolement et de l’ignorance. Entre plusieurs exemples qu’en fournit Lambert, en voici un qui révèle une méthode, un certain procédé légal pour cette opération de réduire en servitude. Dame Gertrude était une femme dure, avide et sans pitié. Un jour elle voulut se créer une bergerie. Elle envoya des agens ou des domestiques (Lambert les appelle des satrapes, soit qu’il veuille les injurier par cette qualification, ou seulement rappeler un souvenir classique), pour demander des moutons à tous ceux qui en avaient, et amasser ainsi un troupeau : excellent moyen pour se former un cheptel de bétail. Ces satrapes arrivent à la chaumière d’une pauvre femme qui pleurait de n’avoir rien à donner à manger à sept petits enfans qui pleuraient aussi. Ils lui demandèrent par moquerie un mouton pour la dame. Elle leur répondit qu’elle n’avait ni mouton ni vache, mais que s’ils voulaient porter à la dame un de ses jeunes enfans, elle le lui donnerait volontiers à nourrir. Ce propos étant rapporté à Gertrude, elle la prit au mot, lui fit arracher de force une de ses petites filles, la nourrit quelques années, la maria à un serf, et comme la loi du pays voulait que dans les mariages entre libre et serf tous deux tombassent dans la pire condition, la jeune fille se trouva réduite en servage, ainsi que ses enfans à venir, et à perpétuité. Dame Gertrude profita plus d’une fois de ce point de droit coutumier. Elle avait deux domestiques de condition libre, une servante et un valet. La première voulait épouser l’autre, qui n’en voulait pas. Soit d’elle-même, et instruite par d’autres exemples, soit par suggestion, cette servante s’adressa à Gertrude, et lui fit hommage des mains, c’est-à-dire se soumit au servage. Alors Gertrude, y voyant double profit à faire, lui fit épouser le valet malgré qu’il en eût, et, par le même principe de la pire condition, ils se trouvèrent tous deux constitués serfs avec leurs enfans à venir, et à perpétuité. Ils furent toutefois affranchis par l’un des fils de Gertrude, lorsqu’il partit pour la croisade. C’était une maîtresse femme que dame Gertrude ; aussi quand elle mourut, « le peuple, dit Lambert, la pleura les yeux secs et les lèvres quasi fermées. »

À propos de servage, voici d’autres faits étranges et fort peu connus que le bon curé d’Ardres raconte avec une chaleur d’indignation qui lui fait honneur. Toute une classe d’individus appelés colvekerles (hommes du bâton, hommes de la massue), considérée comme serve, était donnée en fief à quelque seigneur, comme une terre ou un office ; le feudataire en tirait son profit par une capitation contre laquelle Lambert invective de plus belle, comme il fait toujours contre les oppressions. Ces colvekerles étaient ainsi appelés parce qu’il leur était défendu de porter aucune autre arme qu’un gros bâton ou une massue. De temps immémorial, il y avait eu dans ces contrées maritimes de la Flandre une race opprimée et rebelle, qui était peut-être un résidu des dernières invasions des hommes du Nord. Un capitulaire de Louis le Débonnaire ordonne à ses envoyés de faire réprimer les conjurations d’esclaves qui ont lieu dans la Flandre, la Ménapie et autres lieux maritimes ; si les maîtres ne les répriment pas, ils seront eux-mêmes condamnés à l’amende. D’autres capitulaires interdisent à ces esclaves de porter des armes : « Si on les trouve, disent-ils, avec une lance, qu’on la leur rompe sur le dos, hasta frangatur in dorso ejus. » Mais cette police n’était pas aisée à faire, et quand la féodalité s’établit, comme tout se coordonnait avec le système des fiefs, la surveillance et l’exploitation de ces esclaves devinrent elles-mêmes la matière d’un fief. Cette idée serait venue d’abord, d’après quelques expressions de Lambert, au comte Raoul, vers l’an 1000, homme qui, dit-il, « ne craignait pas de charger ses sujets de pareilles misères et opprobres, et d’autres encore non moins déplorables. » Raoul avait donc donné les colvekerles en fief au seigneur de Ham, auquel ils payaient chaque année un denier par tête, quatre deniers à leur mariage, et autant à leur mort. Cet impôt se nommait la colvekerlie ; c’était la rente de cette propriété humaine, l’impôt sur la vie, sur la reproduction et sur la mort. Lambert appelle cet impôt dur et impitoyable, chaîne et joug de servitude, car servitude et impôt non consenti lui sont choses presque identiques et toujours également odieuses. Ici encore, par cet effort, que nous avons déjà signalé, pour multiplier la servitude en dépit des causes générales qui travaillaient à l’affranchissement du peuple, nous voyons Raoul ajouter aux droits de ce fief bizarre le droit bien plus cruel de soumettre à la même honte et à la même exaction « tous les étrangers qui viendraient dans le pays de Guines, et qui y séjourneraient un an et un jour. » Dieu sait quels abus devait entraîner la perception d’un semblable impôt ! Mais de plus on cherchait à l’étendre même sur des indigènes qui n’y étaient pas soumis, ce qui aurait entraîné pour eux la servitude. Guillaume de Bocorde, homme libre et d’ancienne famille, avait épousé Hawide, fille noble de Fiennes. À peine est-elle entrée au lit nuptial, que les agens, ou, comme dit Lambert, les satrapes du seigneur de Ham, se présentent (c’était l’usage sans doute de choisir ce moment), et réclament l’impôt de la colvekerlie. Saisie de crainte et rouge de honte, la jeune épouse proteste qu’elle ne sait ce que c’est que la colvekerlie, qu’elle est libre, née de parens libres ; elle demande un délai de quinze jours et l’obtient. Elle se présente dans l’intervalle devant les maîtres de Ham, se proteste libre, offre la preuve par témoins, parle vivement, hautement, courageusement ; mais les gens de Ham parlent encore plus haut, étouffent sa voix, et la renvoient outragée sous cette prétention infamante, qui la réduisait réellement en servitude, puisque l’impôt en était le signe. Heureusement il se trouva une femme pieuse et vénérée, la comtesse Emma ; Hawide la vit, lui représenta qu’il n’y avait plus de sûreté pour personne, et que nobles et non nobles seraient enveloppés par de semblables moyens dans une même condition servile, et forcés de payer l’insolente colvekerlie. Emma eut compassion de cette noble jeune femme, elle eut pitié de son pays souillé par une telle honte ; elle embrassa son mari, pleura, parvint à le toucher d’un bon sentiment, et la colvekerlie fut supprimée ; mais il fallut indemniser le seigneur de Ham, en ajoutant quatre charrues de terre à son fief. Tous les colvekerles furent affranchis à perpétuité, dit Lambert avec un accent de satisfaction.

C’est assurément quelque chose de bien étrange que de donner en fief une exaction ; ce n’est pourtant pas le seul exemple qu’on en trouve dans cette chronique, et elle n’en parle pas comme d’une chose rare ou inusitée. Des bannis, de malheureux fugitifs furent inféodés de la même manière. Les lois flamandes étaient très sévères contre les bannis ; quiconque les hébergeait était puni d’amende, et quelquefois, comme à Bourbourg, on lui brûlait sa maison par-dessus le marché. Cependant Arnoul ier d’Ardres, s’étant soustrait à la suzeraineté du comte de Guines pour relever du comte de Flandres, vers la fin du xie siècle, en reçut, dit Lambert, « à titre de fief héréditaire le droit d’accueillir et de soutenir, envers et contre tous, tout individu banni pour quelque cause que ce fût, et réfugié dans la seigneurie d’Ardres, pourvu toutefois qu’il ne fût pas en conspiration flagrante ou secrète contre la personne du comte ou de la comtesse de Flandres. Si le banni ne voulait pas se présenter devant ses juges naturels, le seigneur d’Ardres pouvait le faire juger par ses propres juges, le retenir ou le renvoyer de sa terre, selon son bon plaisir. » Il est clair que le comte de Flandres voulait procurer un avantage considérable à Arnoul ; mais la protection des bannis n’eût été qu’une charge, si quelque revenu n’y était attaché. « Je ne vois pas, dit M. de Godefroy Menilglaise, que ce seigneur pût en recueillir un autre avantage qu’un avantage pécuniaire, en leur faisant acheter sa protection. » Ces malheureux donc, s’ils n’osaient point se risquer à purger leur contumace (et combien l’osaient en ces temps de violence et de jugemens arbitraires ?) tombaient ainsi dans la condition des colvekerles, puisqu’alors le seigneur pouvait les retenir dans sa terre, tout en leur faisant acheter en quelque sorte leur servitude même par un tribut ; c’est bien le cas de ce mot énergique de Tacite : Servitutem suam quotidiè emunt, quotidiè pascunt.

Dans ce régime, fondé sur la conquête et constitué en souverainetés locales, absolues et héréditaires, il n’y avait aucun principe interne de garantie et de sécurité qui lui fût propre et inhérent à sa nature. Toute justice, toute paix, tout bon ordre, dépendaient du hasard, qui amenait de loin en loin un personnage doué d’une âme plus élevée, d’un sentiment plus doux, supérieur à l’éducation grossière et aux tentations de la toute-puissance. À toutes les époques, cette vertu spontanée, et qui se crée pour ainsi dire d’elle-même par une énergie toute personnelle et contre le courant des choses, est un phénomène infiniment rare. Aussi les beaux caractères de ces temps sont-ils plus beaux de toute l’horreur qui les entoure. Le plus souvent, c’était la femme qui, souvent malheureuse elle-même de cette vie brutale, faisait descendre, d’une position élevée, la pitié sur le peuple. Toutefois la seule protection permanente, la seule justice fortement instituée, c’était l’église. Mise en harmonie avec la féodalité, parce qu’il le fallait bien, mais non absorbée par elle, grâce à la résistance héroïque et vivifiante de Grégoire VII au siècle précédent, l’église, malgré les vices du clergé, avait accepté la tutelle des faibles, et l’exerçait avec courage et persévérance sur tous les points du territoire. Le coup terrible qui avait détrôné l’empereur d’Allemagne avait aussi, par répercussion, ébranlé toutes les seigneuries de village. Il y a beaucoup d’exemples aussi de cet ascendant de l’église dans cette chronique si courte et si simple de Lambert. Nous avons déjà vu une orpheline sans défense, que le comte voulait, dans des vues égoïstes, marier malgré elle, se réfugier sous la suzeraineté de l’évêque de Térouane, seul moyen de rendre légale la protection de celui-ci. Nous y voyons encore un seigneur excommunié pour avoir démoli un moulin appartenant à une veuve. Un autre subit la même peine pour s’être emparé d’un marécage donné par son prédécesseur à tous les habitans d’une paroisse, et qu’il faisait découper en tourbes combustibles à son profit. Si l’excommunication ne faisait pas toujours réparer le mal, au moins elle pesait d’un poids terrible sur la tête du coupable. Arnoul III d’Ardres, cet homme dur et impitoyable pour le peuple, passant un jour de fête par un village au moment de la messe, y assistait de loin, hors de l’église, debout devant le portail, sans oser y entrer. On croyait même que la malédiction du peuple faisait quelquefois descendre sur les oppresseurs la punition divine. Le comte Raoul, prodigue et pillard, n’ayant plus rien à distribuer à ses compagnons de guerre, accablait ses sujets d’exactions, « calomniait, opprimait, ravissait, sévissait. » Lambert ne ménage pas les termes. Un jour qu’il allait à l’une de ces « exécrables foires qu’on appelle des tournois, » il rencontra sur un vaste pâturage, près de Surques, une grande troupe de pâtres, et déguisant sa voix, pour n’en être pas reconnu : — Holà ! bergers, leur cria-t-il (sans même leur dire bonjour, observe Lambert), que dit-on du comte de Guines ? comment va-t-il ? où est-il ? où va-t-il ? — Les pâtres, gens simples et parlant de l’abondance de leur cœur, répondirent par des imprécations contre ce maître, qui les « écorchait, les tourmentait, les fouettait, sans pitié, insatiable. » — Il est parti pour la France, dit-on ; il y cherche la gloire, puisse-t-il, avant d’en revenir, se noyer dans la Seine ou la Loire ! qu’une flèche inattendue lui crève les yeux, qu’une lance lui perce les entrailles, et que son sang coupable coule jusqu’aux enfers ! — Comme on voit, le curé d’Ardres déploie ici toutes les forces de son style. Le comte, ainsi maudit, continua sa route en murmurant, et le souhait populaire s’accomplit sur lui ; il reçut au tournoi un coup de lance dans le ventre, une flèche lancée au hasard lui creva un œil, et des archers le précipitèrent, demi-mort et dépouillé de ses vêtemens, dans la Seine. De pareilles légendes, si peu vraisemblables qu’elles fussent, étaient probablement acceptées des seigneurs eux-mêmes. C’est sous cette forme insaisissable, par ces récits contagieux, qui se répètent d’abord à voix basse dans les veillées et se propagent invinciblement dans tous les esprits, que la conscience publique travaille et se fortifie sous l’oppression, parmi les populations ignorantes et dispersées dans les campagnes.

Des renseignemens non moins intéressans sur l’état des esprits et sur les mœurs fort peu retenues de ces petits sultans féodaux remplissent la chronique de Lambert. Son contemporain, Baudouin II de Guines, est un type remarquable, un homme qui sur un plus grand théâtre aurait probablement beaucoup innové et fait grand bruit. Il était discuteur, chercheur, plus instruit, dit Lambert, de certaines choses qu’il n’est nécessaire ; il aimait à embarrasser les clercs de questions et d’objections, faisait traduire les livres latins en roman, fondait une bibliothèque, et formait lui-même un bibliothécaire, laïque comme lui. On voit déjà en effet un certain laïcisme se développer dans cette petite cour de Guines ; les chansons de gestes, romans de chevalerie et fabliaux satiriques, y faisaient la guerre aux gloses théologiques ; quand Baudouin avait écouté les dissertations de ses clercs, il ripostait par ces histoires romanesques, qui étaient la littérature, et, on pourrait dire, la foi du monde seigneurial, car on y croyait très sérieusement. Lambert lui-même semble mettre, très-naïvement, il est vrai, et sans mauvaise intention, sur la même ligne l’autorité de Moïse et celle d’Ovide, la Genèse et les Métamorphoses. Il est grandement dommage que Lambert ne se soit pas étendu plus longuement sur les discussions de Baudouin et l’influence des trouvères sur l’éducation des jeunes seigneurs ; mais ce qu’il en dit nous fait déjà entrer assez intimement dans la vie intellectuelle des châteaux à la fin du xiie siècle.

M. de Godefroy Menilglaise n’a pas omis d’ajouter à sa publication des notes, des glossaires, des généalogies, des éclaircissemens. « Dans le latin travaillé de Lambert, dit-il, encore classique, semé de quelques archaïsmes, font invasion les mots nouveaux ou d’acception nouvelle. Peu d’ailleurs marquent mieux la transition de l’idiome des Romains aux idiomes qui lui ont succédé dans l’Europe méridionale ; peu ont été autant rappelés dans le grand glossaire de Ducange. » Sa chronique est d’ailleurs écrite avec une certaine naïveté pédantesque fort commune à cette époque et une bonhomie souvent passionnée. Lambert aime le peuple, il maudit l’oppression, mais il rend volontiers hommage aux seigneurs bons et justes ; tout ce qui est servitude et vexation anime son style, et il invective alors en son plus beau latin, avec force exclamations. Il devient ainsi lui-même un des signes du temps, une vive expression du sentiment qui opprimait les âmes, de la puissante aspiration qui les élevait et les fit enfin parvenir, à travers tant de désordres, à une ère plus tranquille et à des institutions mieux ordonnées.

Louis Binaut.


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V. de Mars.


  1. Chronique de Guines et d’Ardres de 918 à 1203, par Lambert, curé d’Ardres, publiée par M. le marquis de Godefroy Menilglaise, 1 vol. in-8°, chez Renouard.