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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1912

Chronique n° 1927
31 juillet 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La Chambre des députés a voté la loi électorale avant de se séparer, à une majorité de 122 voix. C’est plus qu’on ne pouvait espérer lorsque le Cabinet Poincaré est arrivé aux affaires. Beaucoup de ceux qui se sont finalement prononcés en faveur de la réforme étaient en effet hésitans, perplexes, hostiles même : quelques-uns l’étaient sans oser l’avouer parce qu’ils étaient gênés par leurs engagemens électoraux, mais ils n’auraient pas été fâchés que la loi échouât sans qu’on pût les rendre directement responsables de son échec. Pour tous ces motifs, la situation du Cabinet était difficile et il a fallu au gouvernement, en même temps qu’une conviction très forte des mérites de la réforme, une somme de courage peu ordinaire pour affronter comme il l’a fait les obstacles, les briser ou les tourner.

Quand la discussion a été terminée, M. Poincaré a pris la parole une dernière fois pour expliquer quelle avait été l’attitude du gouvernement dans cette affaire. Lorsqu’il s’est formé, la situation n’était pas intacte ; la question de la représentation proportionnelle était posée ; la Chambre avait déjà émis plusieurs votes dont il fallait tenir compte ; elle avait pris parti sur certains points importans. M. Poincaré l’a rappelé avec raison. Il a rappelé aussi les concessions nombreuses qu’il avait faites sur des points de la loi qui ne touchaient pas à ses principes essentiels, en vue de ramener au projet le plus grand nombre possible de républicains. Il a ramené les votes, mais non pas les cœurs. Les radicaux-socialistes, qui sont une fraction considérable du parti républicain et ont la prétention d’être ce parti tout entier, ne lui pardonneront pas de n’avoir pas écouté leurs cris de détresse, de ne s’être pas arrêté devant leurs objurgations impérieuses et désespérées, enfin d’avoir réalisé les promesses de son programme et d’avoir fait voter une loi qu’ils avaient chargée de leurs malédictions. Peut-être leur opposition irréconciliable rendra-t-elle l’avenir du Cabinet plus incertain : mais, quoi qu’il arrive, M. Poincaré aura fait un grand acte ; il ne se sera pas traîné dans l’ornière accoutumée ; la physionomie de son ministère tranchera sur celle de la plupart de ses prédécesseurs ; il sera une date dans l’histoire de la République.

Date néfaste ! crie M. Clemenceau et quand M. Clemenceau crie, il le fait très fort. Il a crié cette fois plus fort encore que d’habitude, tant il est convaincu, à l’inverse de M. Poincaré, que la réforme électorale, au lieu d’être un bien, est un mal et même le souverain mal. M. Clemenceau est sénateur : on doit donc s’attendre à ce que la discussion qui vient de finir, au moins momentanément, au Palais-Bourbon, soit reprise au Luxembourg, faut-il dire avec d’autres armes ? non sans doute, car on n’en inventera pas de nouvelles ; mais avec d’autres combattans qui les brandiront différemment. Rien qu’à la pensée de cette lutte prochaine, M. Clemenceau a senti en lui comme un regain de jeunesse et, la tribune n’étant pas encore ouverte, il a pris sa plume de publiciste, sa plume de combat, pour écrire à l’adresse de « tous les républicains » un morceau qu’il est permis de trouver trop verbeux. La bataille n’est donc pas finie, ou plutôt elle va recommencer, et c’est un spectacle piquant de voir les radicaux et les radicaux-socialistes, qui n’ont pas l’habitude d’exalter le Sénat, mettre en lui leurs dernières espérances. Faites donner la garde, la vieille garde ! disent-ils. Nous croyons que, dans le cas actuel, le Sénat leur causera une déception. En vain M. Clemenceau a-t-il lié partie avec M. Combes : ces deux grands débris ne formeront pas, pour la défense du scrutin d’arrondissement, un rempart bien solide ; en vain ont-ils formé un comité qui s’est intitulé hardiment « comité de défense du suffrage universel ; » en vain ont-ils annoncé qu’ils allaient commencer, dans la France entière, une campagne de propagande extrêmement active ; en vain M. Clemenceau a-t-il rédigé, pour servir de programme à cette campagne, le manifeste touffu, décousu et violent dont nous avons, déjà dit un mot ; il y a tout lieu de croire que tant d’efforts seront dépensés en pure perte. Le Sénat tiendra certainement compte de la volonté de la Chambre et de celle du pays et si le gouvernement, comme nous n’en doutons pas, continue de montrer la même fermeté, le résultat n’est pas douteux. Mais, dit-on, le Sénat, au fond de l’âme, est hostile à la réforme ! C’est bien possible. Cependant, que M. Clemenceau fasse appel à ses souvenirs. Le Sénat n’a jamais été plus hostile à une loi quelconque qu’il ne l’a été à celle du rachat du chemin de fer de l’Ouest. Il ne l’en a pas moins votée et on sait pourquoi : il n’a pas osé renverser M. Clemenceau. On serait surpris qu’après avoir voté une loi néfaste pour conserver M. Clemenceau, pour en repousser une excellente il renversât M. Poincaré. Si le rachat de l’Ouest n’avait pas été voté, nos finances ne s’en porteraient que mieux ; mais, si la réforme électorale venait s’enlizer au Sénat, nous entrerions dans une ère de conflits dont les accidens seraient très graves et le terme très incertain. Le Sénat est trop sage pour s’exposer à de tels hasards.

Et ce n’est pas le manifeste de M. Clemenceau qui pourrait l’y engager. Il débute ainsi : « Les ennemis de nos institutions — réactionnaires et révolutionnaires refusant le budget — se coalisent au grand jour dans une entreprise de prétendue réforme électorale qui n’est rien moins qu’un attentat contre le suffrage universel. » On voit le ton ; il se poursuit longtemps ainsi. L’Apocalypse n’a pas plus d’anathèmes ! Cherchant dans le passé des analogies à ce qui se fait aujourd’hui, à ce qu’on menace de faire demain, M. Clemenceau passe en revue l’aventure boulangiste, les entreprises de M. de Broglie dont la réforme électorale sera la revanche, les entreprises bien plus redoutables encore de l’Église qui, elle aussi, cherche à réparer ses défaites et en trouvera, paraît-il, le moyen dans la représentation proportionnelle, et il accuse enfin le gouvernement d’accepter les pires ennemis de la République pour collaborateurs. Que tout cela est vieux, nous allions dire rance ! Laissons s’écouler ce flot tumultueux et bourbeux pour en venir à des choses plus sérieuses. Quel est donc l’objet de cette loi ? Est-ce seulement d’assurer au pays une représentation plus ressemblante ? Quand même elle n’aurait pas d’autre but, la loi porterait en elle-même sa justification.

Si notre système électoral actuel doit être condamné et remplacé, ce n’est pas tant parce qu’il donne du pays une représentation fausse que parce qu’il corrompt nos mœurs publiques. Ici nous cédons volontiers la parole à M. Clemenceau. « M. le président du Conseil, dit-il, s’est expliqué sur ce point devant la Chambre. La raison supérieure qui le fait passer outre aux objections les plus redoutables, c’est la nécessité, urgente paraît-il, primant toute autre considération d’intérêt public, de mettre l’élu à l’abri des influences locales. Il a découvert que l’ingérence quotidienne des parlementaires dans toutes les questions administratives rendait difficile au ministre de défendre son impartialité. Les faveurs fatalement se glissent çà et là et les mécontentemens risquent de se multiplier. Le mal assurément n’est pas imaginaire, car il s’étale publiquement aux yeux de tous comme la conséquence infiniment fâcheuse de notre excessive centralisation… Le remède ici n’a rien de mystérieux. Tout le monde sait qu’il n’y a d’efficacité que dans la réforme administrative. Et le gouvernement ; le sait si bien qu’il n’a pas craint de nous présenter sa réforme électorale, qui ne change rien et ne peut rien changer de l’administration, comme une amorce de réforme administrative. » M. Clemenceau reconnaît donc l’existence du mal ; il propose seulement un autre remède, à savoir la réforme administrative, et sur ce point il semble bien que M. Poincaré soit d’accord avec lui, puisqu’il a dit, en effet, que la réforme électorale, en créant des circonscriptions plus larges, faciliterait la réforme administrative et la préparerait. Mais, de ces deux réformes, par laquelle faut-il commencer ? Par la réforme électorale, dit l’un ; par la réforme administrative, dit l’autre. Il est évident pour tout homme de bonne foi que la priorité donnée à la réforme administrative aurait pour conséquence de renvoyer la réforme électorale aux calendes grecques, si même elle ne l’avait pas positivement pour objet. Rien n’est plus difficile à faire que la réforme administrative. La question de la centralisation et de la décentralisation, qui en est le point saillant, est une des plus délicates et même des plus redoutables qu’un pays comme la France puisse se poser, et il s’en faut de beaucoup qu’elle soit résolue dans notre esprit. Elle l’est dans celui de M. Clemenceau. Décentralisons, dit-il, et tout sera sauvé ! A quoi nous répondrons : Qui sait ? Quelques réformes décentralisatrices ont déjà été faites ; les pouvoirs locaux ont été augmentés ; nous n’avons pas remarqué que la somme des abus en ait été diminuée ; la source seulement en a été déplacée. Il n’y a pas de pires tyrannies que les tyrannies locales ; il n’y a pas de pire favoritisme que le favoritisme local et les reproches qu’on adresse si justement à nos ministres, trop dociles aux influences des députés, qui le sont trop eux-mêmes à celles des électeurs, ne s’appliqueraient pas moins à nos maires et à nos conseillers généraux qui, eux aussi, ont des électeurs. Le pouvoir central était considéré autrefois comme un arbitre présentant de plus grandes garanties d’impartialité, parce qu’il avait plus d’indépendance et d’autorité : cette indépendance et cette autorité, il ne les a plus. Les abus qui se produisent en bas n’ont pas diminué pour cela, bien au contraire : ils ont perdu seulement le correctif qu’ils avaient en haut. Alors le mal a été partout et on s’est plaint de la centralisation qui, ne remplissant plus son office, l’aggravait en effet au lieu de le supprimer ou de l’atténuer.

Justement, dit M. Clemenceau, nos hommes d’État manquent de caractère, et il ajoute qu’aucune loi ne peut leur en donner. Aucune ne peut leur en donner en effet, mais il y en a qui peuvent leur en ôter. Les caractères des hommes étant ce qu’ils sont, nos institutions les mettent à une épreuve à laquelle ils sont incapables de résister. C’est du moins ce qui est arrivé trop souvent. Peut-être en sera-t-il autrement avec M. Poincaré : il vient, en effet, de prononcer à Gérardmer un discours qui tranche singulièrement, nous voulons dire heureusement, avec ceux auxquels nous sommes habitués. « Nous n’entendons pas, a-t-il dit, faire figure d’un gouvernement qui se laisse gouverner. » Langage admirable, que nous n’avions pas entendu depuis longtemps et qui, à lui seul, est tout un programme. M. Poincaré a touché à bien des points sur lesquels nous ne le suivrons pas aujourd’hui, parce que cela nous détournerait de la loi électorale : au surplus, il lui a consacré la plus grande partie de son beau discours, et il s’est exprimé à son sujet avec une netteté, une précision, en même temps qu’avec une élégance de langage qui nous ont tiré de l’embrouillamini de M. Clemenceau. M. Clemenceau s’est senti touché ; il a répliqué par une lettre à M. Poincaré, dont le style n’est plus le même que celui de son manifeste ; nous reconnaissons qu’il est meilleur ; mais, à travers sa clarté reconquise, l’insuffisance des argumens n’apparaît que mieux. M. Poincaré a répondu en deux mots, par une sorte d’accusé de réception, qui a mis fin à une correspondance assez inutile : rendez-vous est pris devant le Sénat. En attendant le débat qui se prépare, nous nous en tenons à l’explication suivante de M. Poincaré. « Autant il est indispensable, a-t-il dit, que ce soit la majorité qui décide, autant il est juste que toute la nation soit appelée à délibérer, et, puisqu’elle délibère par ses représentans, il faut que cette représentation soit l’image, aussi fidèle que possible, du pays tout entier. » Tel est effectivement l’objet en quelque sorte philosophique de la réforme, mais son but pratique, on ne saurait trop le répéter, est d’assainir nos mœurs publiques. Si le pays la veut, c’est dans l’espoir que les influences qu’il a vues s’exercer cyniquement perdront quelque chose de leur force au profit de la force et de l’indépendance du pouvoir central.

Là est, à nos yeux, le véritable intérêt et le sens vrai de cette réforme. Le comité qui s’est formé, sous l’égide de M. Clemenceau et de M. Combes, pour la défense du suffrage universel, comité composé par moitié de députés et de sénateurs, annonce qu’il multipliera les brochures et les conférences. Soit : on lui répondra. La volonté du pays se dégagera. M. Clemenceau, dans un passage de son manifeste, regrette la suppression des élections partielles qui, dit-il, en attendant les élections générales, donnent sur l’état de l’opinion des renseignemens précieux. Sur dix élections partielles, huit tournent aujourd’hui en faveur des partisans de la représentation proportionnelle, et les radicaux-socialistes eux-mêmes, pour être élus, sont obligés d’en accepter le principe. Quel parti M. Clemenceau tire-t-il de cet enseignement qu’il juge si salutaire ? Aucun. Mais le Sénat sera mieux avisé.


Toute une révolution vient de se produire à Constantinople. Nous avions trop présumé, il y a quinze jours, des ressources de vie qui restaient encore au Comité Union et Progrès et au ministère qui le représentait. Sans doute la situation de l’un et de l’autre nous semblait très ébranlée, compromise même à échéance plus ou moins prochaine, mais nous avions cru que la crise actuelle pourrait se dénouer provisoirement sans changement profond, et, tout au contraire, le déclanchement s’est précipité avec une étrange rapidité. Nous avions encore il y a quinze jours le ministère Saïd pacha ; nous avons aujourd’hui le ministère Mouktar pacha.

Le ministre qui a été visé le premier par l’opposition a été le plus considérable de tous, celui qui pendant quelque temps avait paru être le maître de l’Empire et qui l’aurait été en effet s’il avait été un ambitieux de grand style. Mais Mahmoud Chevket pacha n’a voulu être qu’un militaire, son horizon était borné à celui de l’armée : hors de là, sa vue s’obscurcissait et l’énergie même de son caractère s’atténuait dans une demi-indifférence. On se rappelle ses luttes contre le ministre des Finances auquel il refusait de soumettre les comptes de son ministère. L’armée était pour lui au-dessus des lois, ou du moins des règles de la comptabilité. C’est à ces petitesses qu’il réduisait son action. Ce type de militaire est d’ailleurs vieux comme le monde : Horace le décrivait dans son Art poétique en disant : Negat sibi leges, il nie que les lois soient faites pour lui. Tel était Chevket pacha, honnête homme à l’esprit étroit ; mais, comme il avait battu la contre-révolution, maintenu la constitution, mis le nouveau Sultan sur le trône, tout s’inclinait devant son importance. Pour d’autres motifs que les siens, tout le monde sentait que l’armée était tout dans l’Empire, qu’elle en constituait le seul pivot solide et que son mécontentement, s’il venait à naitre ou à renaître et se traduisait de nouveau par des actes, serait une force contre laquelle rien ne prévaudrait. Et, précisément, l’armée est devenue mécontente. A côté du Comité Union et Progrès et contre lui, s’est formée une Ligue militaire qui travaillait dans l’ombre en attendant de se manifester au grand jour. Ses griefs étaient d’ordres divers, mais, naturellement, ils portaient tous contre Chevket pacha puisqu’il était le grand chef militaire et que, après avoir exercé une sorte de dictature occulte, il avait accepté, avec les fonctions de ministre de la Guerre, la responsabilité qui s’y attache. On lui reprochait d’avoir introduit dans l’armée le régime du favoritisme et du passe-droit et d’avoir mis à sa tête une coterie qui, ayant tout accaparé pour elle, avait fini par devenir odieuse. L’anarchie s’y était introduite. Les chefs y avaient cessé d’être respectés et bientôt Chevket pacha ne l’a pas été plus que les autres. Aux griefs tirés de l’intérêt lésé des personnes, d’autres se sont joints. On a été surpris, ému, indigné, que, disposant de toutes les forces de l’Empire, Chevket Pacha n’eût rien fait pour mettre la Tripolitaine en état de défense, pas plus d’ailleurs que les îles de la mer Egée. N’avait-il donc rien prévu ? Cependant les ambitions de l’Italie n’étaient pas un mystère et il fallait s’attendre tôt ou tard à ce qu’elle essayât de les réaliser. La situation générale de la Méditerranée, l’entreprise de la France au Maroc, les dédommagemens qu’elle avait donnés à d’autres puissances, à l’Angleterre, à l’Espagne, et qu’elle avait consentis à l’Italie elle-même devaient exercer sur celle-ci une tentation irrésistible. La moindre psychologie politique devait suffire à faire apparaître le danger. Cependant Chevket pacha n’en a pas eu l’intuition et le gouvernement ne l’a pas eue plus que lui. Ni l’un ni l’autre n’ont rien fait.

Après les griefs militaires, les griefs politiques. Sans doute, l’armée ne devrait pas faire de politique et Chevket pacha le lui a rappelé avec une vigueur d’accent qui, dans sa bouche, pouvait faire sourire. Ses objurgations n’ont rien arrêté. L’armée, qui a fait de la politique, il y a trois et quatre ans, pour fonder le régime actuel et pour le maintenir, y a pris goût. Elle regarde le régime constitutionnel comme son œuvre et elle fait profession d’y tenir. Or il faut bien reconnaître qu’on n’en avait plus que l’apparence : il était difficile d’en voir la réalité représentée dans un gouvernement qui ne pouvait vivre qu’avec l’état de siège, une presse muselée, des élections falsifiées et des pratiques corruptrices qui rappellent à s’y méprendre les plus mauvais jours d’Abdul Hamid. De cet ensemble de choses, résultait dans la nation un malaise et dans l’armée une irritation qui croissaient sans cesse. De tant de nuages accumulés, l’orage devait sortir. Il a été tout de suite si menaçant que le gouvernement a pris peur et que Chevket pacha a donné sa démission. Si le reste du Cabinet a cru se sauver par ce grand sacrifice, il se trompait : quand la poutre principale d’un édifice vient à tomber, tout tombe avec elle. La Ligue militaire ne voulait pas plus de Djavid bey, de Talaat bey et de leurs collègues que de Chevket pacha. La démission de ce dernier ne dénouait donc pas la crise, elle l’ouvrait. La difficulté qu’on a rencontrée pour le remplacer a montré qu’il n’était pas remplaçable, ou plutôt que tout devait être remplacé à la fois. Le gouvernement ne l’a pas compris tout de suite ; il a essayé de se défendre ; il a organisé une mise en scène parlementaire dont nous reparlerons dans un moment, à la suite de laquelle la Chambre lui a voté un ordre du jour de confiance à une majorité que, dans tous les sens du mot, on peut qualifier d’écrasante : il n’a manqué à Saïd pacha que quatre voix. Mais l’autorité de la Chambre n’est pas plus grande que celle d’un gouvernement dont elle est l’émanation trop directe. Élue, il y a deux mois, sous une pression politique, administrative et même militaire peut-être sans exemple, cette Chambre, qu’on a dit avoir été élue « à coups de bâton, » n’avait d’autre existence que celle que le gouvernement lui avait communiquée : elle ne pouvait pas la lui rendre s’il venait à la perdre lui-même. Saïd a cherché vainement un nouveau ministre de la Guerre, il s’est heurté à des exigences inacceptables pour lui. Tout d’un coup le ministre de la Marine, Hourchid Pacha, a joint sa démission à celle de Chevket. Saïd a aussitôt donné la sienne. Quelques-uns de ses collègues l’ont accusé de trahison. Le Comité Union et Progrès a été atterré et indigné. Mais Saïd avait fort bien jugé ; le ministère ne pouvait plus même se survivre ; le système qu’il a appliqué était usé au point de n’être plus raccommodable ; la mutinerie de Monastir lui avait donné le coup de mort. Plusieurs causes ont déterminé sa chute, mais la principale est dans la manie d’uniformité que, sous prétexte d’unité, le parti Jeune-Turc a voulu imposer à tout l’Empire. Cette conception jacobine a abouti à un échec complet. On s’explique mal par suite de quelle aberration des hommes intelligens ont appliqué ce système étroit et violent à une province de caractère aussi indépendant que l’Albanie. L’Albanie s’est insurgée et rien ne l’a maîtrisée : les nouvelles qui en viennent sont de plus en plus alarmantes, même après le changement de ministère. Chevket pacha a pu s’apercevoir que le sabre ne suffit pas à trancher toutes les questions. Là est l’explication des événemens qui viennent de se produire : ils étaient sans doute inévitables et n’ont surpris que par leur soudaineté. Comme il arrive d’ailleurs toujours en pareil cas, le fait une fois accompli, tout le monde a déclaré l’avoir prévu. Bien coupé, mais il fallait recoudre, et ce n’était pas facile. Qui succéderait à Saïd pacha ? Qui serait grand vizir ? La question s’adressait au Sultan. Ce modèle de souverain constitutionnel a fait appeler en consultation les présidens des deux Chambres : d’après ce que nous avons dit de celle des députés, on peut juger de l’autorité de ses conseils. Le choix de Mahomet V s’est porté d’abord sur Tewfik pacha, ambassadeur de Turquie à Londres, qui, absent de Turquie depuis trois ans, n’avait pas été mêlé aux intrigues des partis. Au premier moment, le choix a paru bon ; il a été bien accueilli par l’opinion européenne ; dans une proclamation qu’il a adressée à l’armée, le Sultan l’a présenté comme définitif, et tout le monde a remarqué, dans le document impérial, la phrase suivante qui a paru significative : « Je désire et je juge nécessaire que le nouveau Cabinet soit composé de personnalités ayant une large expérience des affaires de l’État et ayant des opinions indépendantes, affranchies de toute influence. » On a dit que cette proclamation était la condamnation définitive du Comité Union et Progrès. En effet, les anciens ministres et le dernier en particulier étaient loin d’avoir des opinions indépendantes : ils avaient celles du Comité. Ils étaient loin d’être affranchis des influences : il& subissaient docilement celles du Comité. Tewfik pacha allait-il être vraiment libre de suivre une politique personnelle ? On l’a cru un moment, mais, ce moment a été court. Tewfik a posé ses conditions, qui n’ont pas été acceptées. La première était, parait-il, la dissolution de la Chambre et la seconde celle des Comités, ce qui n’était pas trop mal vu. La dissolution de la Chambre s’imposera fatalement à prochaine échéance et il aurait mieux valu commencer par où on sera obligé de finir. Il reste quelque chose de mystérieux dans la manière dont Tewfik, après avoir été mis en avant, a été éliminé. Ce premier tâtonnement, cette première hésitation du Sultan montrent que, tout en rompant avec le Comité, il a voulu encore le ménager. Il a appelé au grand-vizirat Ghazi Mouktar pacha. Mouklar le victorieux est le général le plus glorieux de l’Empire, dont il a soutenu il y a trente-cinq ans, en Asie Mineure, lors de la guerre contre la Russie, les intérêts et l’honneur par des manœuvres qui lui ont valu l’admiration de tous les gens du métier. Mais en politique Mouktar est un neutre. Il a confié le ministère de la Guerre à Nazim pacha, choix excellent, a-t-on dit tout de suite, mais Nazim s’est empressé de déclarer aux Jeunes-Turcs qu’il n’était d’aucun parti, d’aucun comité et qu’il ferait strictement son devoir de ministre de la Guerre. La présence de Hussein Hilmi pacha à la Justice a paru être une garantie, mais Hilmi a fait donner, assure-t-on, aux Jeunes-Turcs des assurances analogues à celles de Nazim. On a cru avoir besoin de Férid pacha, qui est Albanais, et dont la nomination ferait, pour ce motif, un bon effet en Albanie ; mais il demandée ministère de l’Intérieur et on hésite à le lui donner de peur de déplaire aux Jeunes-Turcs. On a voulu avoir Kiamil pacha : il ne s’est pas refusé, mais il a demandé la présidence du Conseil d’État, ce qui le met en marge du ministère, dans une situation d’attente, et tout le monde commence à dire qu’il est le grand vizir de demain. Quand le ministère Mouktar s’est formé, on l’a qualifié de grand ministère, à cause de la haute personnalité de la plupart de ses membres : le lendemain, on l’a appelé seulement ministère de transition et il semble bien qu’il ne soit pas autre chose. Sous cette couverture, brillante mais de faible contexture, les partis vont continuer d’intriguer et de s’agiter. La nouvelle révolution menace d’être changée en nourrice comme la précédente et il est naturel que l’Albanie manque de confiance et reste en insurrection. L’avenir reste en effet très incertain. Les intentions sont louables, mais faibles et dès lors suspectes. Le Comité Union et Progrès est battu, mais non pas vaincu. Il est composé d’hommes énergiques et sans scrupules qui n’acceptent pas leur défaite. On n’en a pas fini avec lui. Sa chute est profonde pourtant et, soit dit en passant, si on s’étonne de voir passer et repasser les noms de Saïd, de Kiamil, de Mouktar, qui ont tous plus de quatre-vingts ans, l’explication du rôle que jouent encore ces revenans perpétuels n’est-elle pas dans le fait que le régime nouveau, celui du Comité, n’a pas fourni des hommes capables de les remplacer ?

Nous avons dit un mot de la séance de la Chambre des députés que Saïd a organisée et mise en scène, après la démission de Mahmoud Chevket pacha, soit pour essayer de raffermir sa situation ébranlée, soit, s’il devait mourir, pour faire une belle mort. Il a prononcé un grand discours, qui a été complété par un autre du ministre des Affaires étrangères, Hassim bey. Il résulte de ces harangues d’apparat, dont on aurait sans doute tort de prendre les déclarations au pied de la lettre, que jamais la situation extérieure de la Turquie n’a été meilleure qu’en ce moment. On est bien, très bien avec toutes les puissances et particulièrement avec chacune d’elles. Saïd pacha a eu un mot aimable, obligeant, confiant, reconnaissant, pour les unes et pour les autres. A l’entendre, la Porte a repris, conformément à de vieilles traditions, les meilleurs rapports avec l’Angleterre. Elle n’a jamais cessé de les avoir avec la France. La présence de M. Sasonoff au ministère des Affaires étrangères de Russie lui est une preuve manifeste des sentimens amicaux de ce pays. Il en est de même, en Autriche, de la haute situation dont le comte Berchtold remplit si bien les charges. L’Autriche et l’Allemagne ont été mises à l’épreuve par une guerre qui, les plaçant entre un ami et un allié, devait leur causer quelque embarras, mais elles en sont sorties de manière à mériter les remerciemens de la Turquie. Tout est donc pour le mieux dans la meilleure des Europes. Quant à la guerre, elle continuera jusqu’au moment où l’Italie accordera à la Porte des conditions de paix honorables, c’est-à-dire où elle reconnaîtra sa pleine souveraineté sur la Tripolitaine, la Porte étant décidée à ne céder jamais une parcelle de territoire ottoman et encore moins à la vendre. Ce sont là de fières paroles : sont-elles bien d’accord avec la vérité ? Il semble que Saïd pacha ait voulu sortir en quelque sorte tous ses avantages, soit pour en parer sa chute, soit pour en écraser ses successeurs s’ils en compromettent et en perdent quelque chose. En réalité la situation de la Turquie est critique, en dépit des bonnes volontés qu’elle rencontre en effet en Europe, mais qui ne suffisent pas à la tirer des difficultés qui l’assaillent. On répète volontiers à Constantinople que la guerre peut durer indéfiniment sans que la Turquie en souffre ; les événemens d’hier montrent que cela n’est pas tout à fait vrai ; la crise intérieure est en grande partie l’effet du mécontentement causé par la prolongation de la guerre dans une armée qui, malgré toute sa valeur, se sent impuissante à y mettre un terme. Peut-être en est-il de même du côté italien ; mais en Italie l’esprit public a un autre ressort qu’en Turquie, l’opinion a une autre tenue et, bien qu’elle n’ait pas encore produit, à beaucoup près, le résultat qu’on en attendait, la guerre y reste populaire. Un beau fait d’armes que la flotte vient d’accomplir a produit dans toute la péninsule un enthousiasme indescriptible. Cinq ou six torpilleurs sont entrés de nuit dans les Dardanelles ; lorsqu’ils y ont été découverts, ils avaient déjà fait du chemin et ils ont continué d’en faire sous les feux convergens du rivage, poussant jusqu’à la flotte ottomane qu’ils avaient formé le projet de couler. La flotte était garantie par des chaînes de métal qui ont arrêté les torpilleurs italiens ; mais ils n’en avaient pas moins fait vingt kilomètres et ils s’en sont retournés comme ils étaient venus, toujours sous le canon ennemi qui ne leur a causé que des avaries insignifiantes. Cet acte héroïque, qui rappelle un peu ceux de notre amiral Courbet, ne saurait être trop admiré, bien qu’il n’ait pas atteint son but. L’audace de la conception et l’énergie de l’exécution montrent ce que peuvent faire les marins italiens. Nous ne savons pas quelle impression en a ressentie l’opinion ottomane, mais nous savons quelle a été celle du Sultan. Dans une proclamation qu’il a adressée à l’armée pour lui recommander la discipline et l’obéissance : « Agir contre ces prescriptions, a-t-il dit, serait commettre une trahison envers la nation et la patrie. Ce sont les tendances qui se sont manifestées à la suite d’un grave incident qui ont encouragé l’ennemi à oser venir, dans la nuit, jusqu’aux portes de la capitale. Ces faits constituent un avertissement. »

Le Sultan exagère un peu, car les torpilleurs italiens ne sont pas venus et n’ont jamais eu l’intention de venir jusqu’aux portes de la capitale. Mais enfin le canon a retenti dans les Dardanelles, et cela doit suffire pour rappeler au Comité Union et Progrès, à l’Union libérale, à la Ligue militaire, c’est-à-dire à l’opinion et à l’armée, qu’il est dangereux, en pleine guerre, de se livrer à des opérations de politique intérieure qui renverseraient des ministères les uns sur les autres et donneraient au dehors l’impression de l’incohérence et de l’anarchie. Le ministère Saïd ne tenait plus debout ; on ne l’a même pas renversé, il est tombé ; soit, mais il est à désirer qu’on ne recommence pas. Et pourtant, nous l’avons dit, le ministère Mouktar pacha n’est qu’une belle façade derrière laquelle nul ne peut dire avec certitude ce qu’il y a aujourd’hui, et encore moins ce qu’il y aura demain. La personne du Sultan est bien effacée. Il n’était question que d’Abdul-Hamid quand il était sur le trône : qui parle de Mahomet V ? On en a parlé, il est vrai, dans ces derniers temps, mais pour se demander s’il n’y avait pas lieu de le déposer lui aussi et de lui donner un successeur. Ces velléités sont abandonnées, paraît-il, et cela est fort heureux. Détrôner un sultan ne diminuerait pas les inconvéniens qu’il y a déjà à jeter à bas des ministres. Puisse-t-on s’inspirer à Constantinople du proverbe si sage d’après lequel ce n’est pas au milieu du gué qu’il est prudent de changer les chevaux !


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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