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Chronique de la quinzaine - 14 août 1912

Chronique n° 1928
14 août 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Le voyage de M. Poincaré en Russie a une signification sur la portée de laquelle le monde diplomatique ne s’est point trompé. On avait fait courir le bruit que l’alliance franco-russe s’était depuis quelque temps relâchée, et M. Ribot, dans une séance du Sénat qui date de quelques mois à peine, avait manifesté le regret qu’elle n’eût pas été suffisamment pratiquée, c’est-à-dire qu’on ne l’eût pas tenue constamment on haleine, et qu’on n’en eût pas tiré tout le parti possible. Il était d’autant plus opportun d’en resserrer les liens que la situation générale de l’Europe n’est pas sans présenter ce qu’on a appelé autrefois quelques points noirs à l’horizon : il est dès lors naturel que les puissances alliées se tiennent en contact plus étroit et se communiquent plus fréquemment et plus intimement leurs vues sur tous les incidens ou accidens politiques qui se présentent cette nécessité a été sentie à Saint-Pétersbourg comme chez nous : de là l’intérêt qu’a présenté le voyage de M. le président du Conseil. Sans doute il est d’usage qu’un nouveau ministre des Affaires étrangères, qui a déjà duré quelques mois et parait devoir durer pendant beaucoup d’autres, aille faire une visite au gouvernement allié ; cela suffirait pour expliquer le voyage de M. Poincaré ; mais à cette raison d’autres se sont ajoutées qui sont, dans les circonstances actuelles, assez évidentes pour qu’il ne soit pas besoin d’y insister.

Il serait difficile de continuer de dire aujourd’hui, comme on le faisait hier, qu’il y a quelque relâchement dans l’alliance franco-russe.

A la veille de ce voyage, le bruit s’est répandu que la Russie et la France venaient de conclure une convention navale. La nouvelle a été commentée aussitôt dans le monde entier, mais surtout en Allemagne, avec une attention, ou même une préoccupation poussée à un haut degré d’intensité. Certains journaux allemands se sont demandé s’il n’y avait pas là une réplique à l’entrevue des deux empereurs à Port-Baltique. Que reste-t-il, ont-ils dit, de cette entrevue et des espérances qu’elle avait fait concevoir ? M. de Kiderlen l’avait présentée comme « un brillant succès de la politique allemande. » Ce succès n’aura-t-il eu qu’un jour ? Ceux qui parlent ainsi s’étaient sans doute exagéré l’importance de l’entrevue et la diminuent trop maintenant. Ils avaient cru, ils s’étaient complu à croire qu’elle était un de ces signes de l’affaiblissement de l’alliance franco-russe auxquels nous avons fait plus haut allusion. De là leur déconvenue. Mais s’ils s’étaient bornés à penser que l’entrevue de Port-Baltique témoignait seulement des bonnes dispositions réciproques des deux empereurs et de leurs gouvernemens, rien de ce qui s’est passé par la suite n’aurait été pour eux une déception. La convention navale de la France et de la Russie ne porte effectivement aucune atteinte à ces dispositions qui étaient amicales à Port-Baltique et le sont restées depuis. La convention navale dont on a tant parlé ne modifie en rien un état de choses qui était connu. Voilà vingt ans que la France et la Russie ont conclu un traité d’alliance dont elles n’ont pas fait mystère. Les termes exacts n’en ont pas été publiés, comme l’Allemagne a publié autrefois ceux de son traité avec l’Autriche, mais il y a certainement quelque analogie entre tous ces textes : leur but est de décider que, dans certains cas déterminés, chacune des puissances contractantes donnera son concours à l’autre avec la totalité de ses forces, expression qui comprend à la fois, à peine est-il besoin de le dire, les forces de mer aussi bien quo, les forces de terre : autrement, la totalité des forces ne serait pas engagée. La convention ou, de quelque nom qu’il faille l’appeler, l’arrangement qui vient d’être conclu n’était donc pas nécessaire pour que, si le casus fœderis venait à se poser, la France et la Russie fussent tenues de mettre en ligne leurs foi-ces navales ; mais rien, parait-il, n’avait été prévu jusqu’ici sur les modalités de l’opération. Au premier abord, cette négligence semble extraordinaire ; elle s’explique cependant par le fait que la flotte russe, depuis ses désastres en Extrême-Orient, était restée une quantité très faible ; mais la situation n’est déjà plus la même et, dans un très petit nombre d’années, elle sera très sensiblement modifiée. La Russie entend on effet réorganiser sa puissance maritime ; elle s’applique à cette tâche avec une extrême ardeur ; la Douma a voté, sans les marchander au gouvernement, des crédits considérables qui doivent être consacrés à cet objet et on envisage dès maintenant en Europe la reconstitution de la flotte russe comme une réalité prochaine. Dès lors, il n’était plus possible de ne pas préciser les conditions dans lesquelles les forces maritimes des deux puissances alliées devraient f éventuellement combiner leur action. Une convention a été faite pour cela, d’autres le seront plus tard. Les états-majors des armées de terre en ont déjà fait plusieurs, poussés par la nécessité de les modifier pour les mettre et remettre au point à mesure que se développaient les forces de la Triple-Alliance. Rien de plus naturel, nous dirons même de plus banal. La convention navale n’a pas une autre portée que les conventions militaires antérieures ; elle ne doit pas éveiller d’autres préoccupations.

Tout cela sans doute est combiné en vue de la guerre possible, mais n’a ni de près ni de loin pour but de la provoquer. L’alliance franco-russe a fait ses preuves : personne aujourd’hui ne peut douter qu’elle ne soit pacifique. La récente convention navale en est une conséquence nécessaire ; elle ne la modifie pas, elle ne la renouvelle pas, elle ne l’étend même pas, comme on l’a dit inexactement. — Soit, répliquent les journaux allemands ; mais la flotte russe n’est pas encore construite, elle ne le sera que dans trois ou quatre ans ; la nécessité invoquée n’avait donc aucun caractère d’urgence, et il y a une intention qui ne nous échappe pas dans le fait d’avoir choisi par anticipation le moment actuel et la veille du voyage de M. Poincaré pour conclure la convention et la divulguer. — A cela il n’y a rien à répondre, sinon que, si la France et la Russie s’engagent pour l’avenir, c’est qu’elles considèrent que leur alliance est faite pour durer longtemps.

Nous reconnaissons d’ailleurs volontiers que, à quelques exceptions près, la presse allemande a gardé son sang-froid devant la convention franco-russe ; mais il s’en faut de beaucoup qu’elle ait fait de même devant les développemens annoncés comme prochains de la flotte britannique. Le discours récent que M. Winston Churchill a prononcé à la Chambre des Communes a provoqué dans toute l’Allemagne un long frémissement : l’impression n’en est pas encore apaisée et probablement même elle ne le sera pas de sitôt, car, bon gré mal gré, l’opposition navale de l’Angleterre et de l’Allemagne est destinée à grandir au lieu de s’atténuer : il y a là un fait historique avec lequel les deux nations seront aux prises pendant une longue suite d’années et auquel l’Europe ne peut pas rester indifférente. Qu’il en résulte un danger, nul ne le contestera. Si ce danger est écarté ou ajourné, c’est que les deux gouvernemens ont le sentiment très net de l’immense responsabilité qui pèse sur eux et qu’ils sont très sincèrement, très fermement, très honnêtement désireux d’épargner au monde et de détourner de leurs pays respectifs le plus redoutable des conflits. Mais, en dépit de leur bonne volonté, les nuages s’amoncellent, et leurs efforts pour les dissiper n’aboutissent qu’à en alourdir le poids. Le discours de M. Winston Churchill a été le dernier incident qui a jeté sur cette situation des clartés de plus en plus vives. L’émotion, l’irritation qu’on en a éprouvées en Allemagne ont pourtant de quoi surprendre, car ce discours ne contient rien de nouveau. Il y a quelques mois à peine, M. Churchill avait dit exactement les mêmes choses qu’il vient de répéter, et l’Allemagne avait paru ne pas les entendre. Il avait constaté l’échec final de toutes les négociations poursuivies entre les deux gouvernemens pour se mettre d’accord sur la modération des arméniens, et sa conclusion avait été que, toute espérance dans ce sens étant désormais dissipée, il ne restait à l’Angleterre qu’à se tenir au courant des arméniens allemands et à en faire toujours davantage dans une proportion qu’il avait lui-même fixée. Les ministres anglais n’ont pas l’habitude de parler pour ne rien dire, ou pour ne rien faire : leurs paroles annoncent des actes. Ne l’avait-on pas compris en Allemagne ? N’y avait-on pas cru ? Le sentiment violent qu’on vient d’y éprouver et qui ressemble à un sursaut de surprise le donne à penser. M. Winston Churchill n’a pourtant fait que, ce qu’il avait annoncé, rien de moins, mais rien de plus.

Il faut bien croire que le gouvernement allemand ne considère pas la situation générale comme sûre, puisqu’il a pris coup sur coup deux mesures dont l’objet est de renforcer l’une son armée de terre, l’autre son armée de mer. Le gouvernement anglais, conformément à l’annonce qu’il en avait faite, devait donc prendre immédiatement ses-dispositions pour parer le coup. Quoique nous n’eussions rien annoncé de semblable, nous aurions dû faire de même. Aux questions qui lui ont été posées à ce sujet, les réponses de notre ministre de la Guerre ont été faibles et assurément au-dessous de ce qu’exige le maintien de notre sécurité. M. Millerand a été embarrassé par les votes antérieurs des Chambres et par la série de mesures qui, dans un intérêt de popularité immédiate, ont peu à peu affaibli notre force militaire. Il s’était passé quelque chose d’analogue du côté anglais. Le gouvernement actuel, qui est radical lui aussi, n’a certainement pas augmenté la puissance défensive de l’Angleterre et, entraîné par un mirage d’arbitrage, de conciliation, de diminution des arméniens, il a perdu à la poursuite de chimères un temps qui aurait pu être mieux emplové. Mais il s’est ressaisi plus vite que le nôtre, et, la désillusion une fois venue, soutenu, poussé même par une opinion qui commençait à sentir le péril, il a l’ait volte-face. M. Winston Churchill a présenté un projet de constructions nouvelles et de répartition nouvelle des forces actuelles. Entrer dans le détail du programme de l’Amirauté serait donner à notre chronique un caractère trop technique : disons seulement que M. Churchill a parfaitement caractérisé l’objet de la loi allemande. « Le fait saillant de cette loi, a-t-il expliqué, n’est pas tant la construction de nouveaux bâtimens, bien que ce soit naturellement un fait grave, que l’augmentation du nombre de bâtimens maintenus à effectifs complets toute l’année. Une. autre escadre de huit bâtimens va être créée et sera aussi maintenue à effectifs complets. » Les Allemands n’ont pas deux méthodes différentes, une pour l’armée de mer, l’autre pour l’armée de terre : dans cette dernière aussi, les dispositions qu’ils ont prises n’ont pas eu pour principal objet d’augmenter le chiffre de leur effectif, bien que, dirons-nous comme M. Churchill, ce soit là naturellement un fait grave, mais de le rendre immédiatement disponible, de sorte que, sur terre comme sur mer, le passage du pied de paix au pied de guerre soit toujours en partie effectué. Froidement, résolument, le gouvernement anglais a pris ses mesures en conséquence. Sentant que le principal danger était pour lui dans les mers du Nord, il avait voulu y concentrer des forces plus nombreuses et il avait, pour cela, un peu dégarni la Méditerranée. L’opinion s’en est émue à l’excès, croyons-nous ; elle s’est alarmée ou on l’a alarmée de la situation qui en résulterait ; le gouvernement anglais tient toujours compte de l’opinion ; il a donc ramené une partie de ses forces au Sud et décidé que celles du Nord seraient accrues par des constructions entreprises d’urgence. Pour le moment, il n’y a rien à craindre dans la Méditerranée. « Avec la Motte de la France, a dit M. Churchill, la nôtre constituera une force supérieure à toutes les combinaisons possibles. »

Il est bon de noter que l’Angleterre compte sur le concours de notre marine sur un point déterminé : évidemment nous pouvons compter sur le concours de la sienne ailleurs. Il n’y a pas d’alliance entre elle et nous, mais des vues ont été certainement échangées et fixées sur ce qu’on aurait à faire de part et d’autre en cas de guerre. Au surplus, l’Angleterre ne compte pas seulement sur notre concours, elle compte aussi sur celui de ses colonies. An moment où M. Churchill prononçait son discours, le premier ministre canadien, M. Borden, était à Londres avec plusieurs de ses collègues : « Je suis autorisé par lui, a dit M. Churchill, à déclarer que, si les circonstances le comportent, l’appui du Canada ne nous fera pas défaut. Il est naturellement difficile de définir dès aujourd’hui quelle forme aura la coopération canadienne, mais, s’il le faut, des mesures immédiates seront prises sans attendre le règlement des questions d’ordre plus général. La décision du Canada sera digne de ses ressources et de la place qu’il occupe dans le monde. » Ainsi, l’Angleterre augmente ses forces, les concentre, s’assure le concours de ses amis et de ses colons. C’est ce que le premier lord de l’Amirauté a exposé à la Chambre des Communes dans ce langage simple, grave, sans circonlocutions inutiles qui est celui des ministres anglais. Ils semblent parler pour eux, entre eux, sans se préoccuper de ce qu’on en pensera ailleurs et de l’impression qu’on en pourra éprouver ; la situation insulaire de leur pays, qui le met à l’abri des atteintes immédiates, a dès longtemps habitué ses orateurs politiques à user de ce franc parler. M. Churchill n’a pas paru se soucier beaucoup de ce qu’on pourrait penser à Berlin de son discours ; il ne parlait pas pour les Allemands, mais pour les Anglais. Quant aux Allemands, ne les a-t-il pas avertis une fois pour toutes que, s’ils construisaient deux vaisseaux, l’Angleterre en construirait trois ? Il n’a rien à leur dire de plus, et a laissa à M. Asquith, comme premier ministre, le soin de mettre un peu d’huile dans des rouages d’acier qui avaient grincé peut-Aire trop fort.

Avant de noter l’impression produite par ce discours en Allemagne, voyons un peu celle qu’il a produite en Angleterre. A-t-on trouvé en Angleterre que M. Churchill avait dépassé la mesure, qu’il avait montré trop d’inquiétude, qu’il avait trop demandé aux ressources du pays ? Tout au contraire. A peine s’était-il rassis que M. Balfour s’est levé, puis M. Bonar Law, et qu’ils ont reproché l’un et l’autre au gouvernement, quoi ? De n’avoir pas demandé assez. — Jamais, ont-ils dit, gouvernement n’a exposé une situation plus menaçante, et que propose-t-il pour y parer ? D’assurer à l’Angleterre une supériorité de deux ou trois vaisseaux dans les mers du Nord : encore ne la lui assure-t-il qu’en dégarnissant l’escadre du Sud. Il emprunte tantôt à une escadre, tantôt à une autre ; il dégarnit un jour celle-ci, le lendemain celle-là ; il fait passer ses vaisseaux du Nord au Sud, puis du Sud au Nord, sans être sûr d’avoir sur un point donné les forces qui y seront nécessaires le jour où l’agression ennemie y éclatera comme un coup de foudre. Ces dispositions sont insuffisantes, surtout après le long relâchement qui, grâce à de trop longues illusions, a permis à la situation actuelle de naître. — Est-ce là seulement un langage d’opposition ? L’opposition cesse en Angleterre ou s’atténue singulièrement lorsqu’il s’agit de politique extérieure. Les orateurs unionistes ont sans doute profité des circonstances pour montrer combien les choses ont empiré depuis que le pouvoir leur a échappé, mais dans ce qu’ils ont dit des mesures à prendre, leur sincérité a été parfaite. Il est clair, en effet, que, si la sécurité de l’Angleterre tient à trois ou quatre vaisseaux, elle tient à peu de chose, et le hasard d’une bataille peut subitement l’en priver. Nous sommes surpris, en vérité, des raisonnemens qu’on fait de part et d’autre : il semblerait que l’arithmétique pure gouvernât le monde et que, si on a un bateau de plus que l’adversaire, on fût nécessairement le plus fort. C’est compter sans les accidens toujours possibles. Ces immenses machines sont aussi délicates que puissantes et, lorsque l’enjeu qui est en cause est l’existence même d’un pays, c’est le risquer beaucoup que de le confier à un si petit nombre de vaisseaux, fussent-ils des dreadnoughts. Or, il ne faut pas s’y tromper, c’est de l’existence même de l’Angleterre qu’il s’agit ici. Nous avons parlé d’enjeu : ceux de l’Angleterre et de l’Allemagne sont loin d’être ici de la même importance. Supposons que l’Allemagne soit battue sur mer ; évidemment, le coup lui sera funeste ; étant donné le développement prodigieux de son commerce et de sa puissance maritimes depuis quelques années, l’ébranlement, l’amoindrissement qu’elle en éprouvera seront très graves ; mais enfin, même après un Trafalgar, l’empire d’Allemagne, comme il est arrivé autrefois à un autre grand empire, resterait une puissance continentale de premier ordre ; il conserverait d’immenses moyens de défendre ses intérêts. On a peine à calculer, au contraire, quel serait pour l’Angleterre l’effet d’un désastre sur mer ; si sa flotte était anéantie, elle perdrait tout à la fois ; le vainqueur pourrait même l’affamer dans son île ; il serait le maître de lui imposer les conditions qu’il voudrait, et le vainqueur, qu’on entrevoit dans cette hypothèse, n’a pas habitué le monde à compter sur sa générosité. Aussi avons-nous toujours compris la règle que s’était autrefois imposée l’Angleterre, de pouvoir faire face à deux pavillons ennemis quels qu’ils fussent.

Il y a quelques années, au début du gouvernement radical, cette règle a paru, dans l’esprit du ministère, perdre quelque chose de son inflexibilité, et nous en avons été étonnés. Le ministère, ou du moins quelques-uns de ses ministres, croyaient alors qu’ils pourraient s’entendre avec l’Allemagne pour la limitation des armemens. Plusieurs d’entre eux sont allés à Berlin, dans cette bonne intention : on sait comment ils en sont revenus. M. Lloyd George a ouvert la marche, M. Haldane, lord Haldane aujourd’hui, l’a fermée. Le premier n’avait pas de relations personnelles en Allemagne, mais il avait toute l’audace et la confiance en lui-même d’une sorte de prophète de l’Ancien Testament. Le second était au contraire persona grata à Berlin ; on le savait ami de l’Allemagne, il comptait sur un bon accueil. Le bon accueil ne lui a pas manqué, mais on s’en est tenu là à son égard et, quand il a voulu causer sérieusement, il s’est aperçu vite qu’il y avait entre ses interlocuteurs et lui une équivoque irréductible. Ils ont mis à la modération des armemens des conditions qui étaient inacceptables pour l’Angleterre, parce qu’elles auraient modifié non seulement sa supériorité navale, mais les bases mêmes de sa politique générale. M. Haldane semble bien être revenu de Berlin converti. L’autre jour, à la Chambre des Lords, il n’a pas hésité à déclarer que jamais il n’avait pu entrer dans l’esprit d’un Anglais de renoncer au principe des deux pavillons. La presse allemande en a poussé des cris d’indignation ! Toi aussi, Haldane ! Tu quoque ! A qui se fier désormais ? Le même homme qu’on avait pris pour une douce colombe portant l’olivier de paix s’était changé en sombre vautour ! Ces colères allemandes font sourire. Comment a-t-on pu croire à Berlin que l’Angleterre céderait jamais sur une pareille question ? Si on peut avoir une surprise, c’est qu’elle n’ait pas dit nettement dès le premier jour : — Faites un bateau, nous en ferons deux et même trois ; nous sommes les plus riches ; coûte que coûte, nous tiendrons cet engagement. — Au fait, cela coûterait moins cher qu’on ne l’imagine, et moins cher peut-être que le système en apparence plus économique dans lequel on s’est engagé. Le jour, en effet, où l’Allemagne serait convaincue que l’Angleterre fera toujours au moins deux vaisseaux contre un, il y aurait une chance, — la seule, — pour qu’elle s’arrêtât dans cette débauche de grands armemens, condamnée désormais à être aussi inutile qu’onéreuse. A procéder autrement, on se laissera entraîner peu à peu à dépenser tout autant, sinon plus, avec des résultats moindres et une situation qui restera longtemps incertaine. Ce qui se passe actuellement est la conséquence de ce qu’on appelle le progrès en matière de constructions maritimes. Le jour où ils ont été inventés, les dreadnoughts ont frappé de caducité tous les bâtimens antérieurs. Sans doute ils peuvent encore rendre des services en seconde ligne, mais pendant quelques années seulement, après lesquelles ils seront hors d’usage. L’Allemagne, dans ses rêves, a calculé à quelle date ce dénouement se produirait : alors elle sera aussi forte que l’Angleterre, plus forte même si elle a construit chaque année un plus grand nombre de dreadnoughts. Elle s’est mise à l’œuvre avec confiance. Malhoureusement, on ne peut pas construire des dreadnoughts sans que cela se voie : l’Angleterre a vu, elle a compris, elle a agi en conséquence. L’Allemagne s’en indigne ! — C’est être mon ennemie, dit-elle, de vouloir m’empêcher de construire autant de navires que je le veux, que je le peux, car c’est mon droit de le faire. — Sans doute, c’est votre droit, dit l’Angleterre, mais c’est le mien d’en faire davantage et je n’y manquerai pas. — Les choses en sont là.

Dans cette lutte de puissance, il est impossible de ne pas donner raison à l’Angleterre, pour peu qu’on songe aux conséquences très différentes qu’une bataille navale perdue aurait pour elle ou pour l’Allemagne ; et quand bien même nous ne serions pas, comme nous le sommes en ce moment, les amis de l’Angleterre, il nous serait impossible de raisonner sur son cas autrement que nous ne le faisons. Mais, en dehors de son cas, il y a le nôtre, il y a celui de l’Europe et du monde dont l’équilibre actuel assure le maintien de la paix. Ce n’est pas une hypothèse que nous faisons ici, mais bien un fait que nous constatons : la paix existe depuis longtemps, et c’est à l’équilibre des forces qui s’est établi peu à peu que ce résultat est dû. Le jour où il serait rompu, qui nous dit que la paix subsisterait ? Elle serait certainement moins solide le jour où son maintien tiendrait au bon plaisir d’une seule puissance, ou même d’un seul groupe de puissances. Nous rendons justice à l’Allemagne. En dépit de quelques mouvemens violens qui sont dans son caractère et qu’elle a parfois de la peine à retenir, elle a montré qu’elle était devenue pacifique ; si elle ne l’avait pas été, depuis longtemps la guerre aurait éclaté ; mais il ne faut pas la mettre à l’épreuve d’une tentation trop forte. Il le faut même d’autant moins que des élémens ardens, ambitieux, sans scrupule, enivrés par l’idée peut-être trompeuse d’une force supérieure à toute autre que le moment est venu d’employer, entretiennent dans le pays une fermentation de plus en plus redoutable. Le gouvernement est sage, l’opinion ne l’est pas toujours, et, quelque sage qu’il soit, le gouvernement ne résiste pas sans défaillance à certaines pressions. N’y cède-t-il pas lorsqu’il augmente sans besoin urgent ses forces militaires et maritimes, et qu’il adresse par là aux autres une sorte de sommation d’en faire autant ?

Là est l’origine de la situation présente qui est loin d’être satisfaisante et qui impose à tous des obligations absolues. Les uns arment, comme l’Allemagne et l’Angleterre. Les autres, comme la France et la Russie, resserrent les liens qui les unissent et envisagent des hypothèses nouvelles. L’Italie, l’Autriche l’ont à leur tour des projets de constructions navales et leurs journaux annoncent très imprudemment que, dans quelques années, elles seront maîtresses de la Méditerranée. Un mauvais vent de mégalomanie souffle sur le monde. Les budgets fléchissent sous le poids des dépenses militaires, et il faut pourtant en faire davantage. Ce n’est ni l’Angleterre ni nous qui avons donné le signal de cette course folle qui nous emporte tous. Comment s’empêcher d’y prendre part ? Celui qui s’arrêterait, celui qui tomberait, serait foulé aux pieds et écrasé. A qui la faute si le XXe siècle commence ainsi ?


Le nouveau ministère turc a pris enfin son parti de dissoudre la Chambre : tout ce qu’on peut dire pour le moment de sa résolution, c’est qu’elle aurait gagné à être arrêtée et exécutée plus tôt. Les scrupules du ministère ont leur explication et leur excuse dans le désir qu’il avait de respecter la Constitution, ou du moins de ne pas la violer trop ouvertement. Il fallait trouver un biais, il l’a trouvé, on le trouve toujours en pareil cas. S’inspire-t-il vraiment de l’esprit de la Constitution ? Ce sont là des mots bien solennels : ils s’appliquent mal à la situation actuelle de la Turquie. L’ancien ministère gouvernait par la force : on peut se demander si c’était là aussi se conformer à l’esprit de la Constitution. Cette fois, la situation a été plus forte que les volontés, qui ont été faibles, hésitantes, tâtonnantes. Pendant quelques jours le ministère a ménagé le Comité Union et Progrès, a paru le craindre, a négocié avec lui. Alors, ce qui devait arriver est arrivé. Le Comité a repris confiance en lui-même et sa confiance s’est bientôt changée en arrogance. A quelques jours de distance, il a fait émettre par la Chambre un ordre du jour favorable au Gouvernement, puis il a poussé ses principaux orateurs à interpeller le ministre de la Guerre, passant d’une défensive sans dignité à une agression sans prudence. Pendant ce temps, la révolte albanaise prenait un caractère de plus en plus menaçant et la première revendication des Albanais était la dissolution. Le gouvernement, n’ayant pas pour le moment les moyens de réduire l’insurrection, a dû plier devant elle. Il s’est entendu avec le Sénat pour dissoudre la Chambre. Celle-ci a essayé de se défendre : elle a trouvé le vide devant elle. Quand le ministère est venu lire le décret de dissolution, il a trouvé le vide devant lui : la Chambre avait émis en blanc un vote de défiance et s’était séparée en chargeant son président de la convoquer quand le moment serait venu. Le président est allé faire part de ces votes au Sultan : il s’est heurté à une porte fermée. Dans ce duel nouveau-jeu, chacun des deux adversaires a tiré sur l’autre en son absence et l’a déclaré mort sur le coup. Tout cela n’est que comédie de gens qui jouent à la Constitution. Ces gestes, ces simulacres semblent puérils devant la gravité de la situation. Que fera le Comité ? Essaiera-t-il de lutter ? En a-t-il les moyens ? Et le gouvernement est-il décidé à l’abattre coûte que coûte ? Il n’y a que cela qui compte. Le gouvernement a bien coupé, mais il faut coudre : et c’est la question de demain.


Nous ne pouvons pas terminer cette chronique sans faire mention de la mort de l’empereur du Japon. L’histoire dira-l-elle de Mutsu-Hito qu’il a été un grand homme ? Nous n’en savons rien, car l’homme est peu connu. Bien qu’il eût renoncé à certaines formes hiératiques dans lesquelles ses prédécesseurs avaient été figés, il vivait enfermé dans son palais comme dans un temple, et ses ministres seuls pourraient dire quelle part personnelle il a eue dans la révolution qui, au cours de son règne, a complètement transformé et modernisé son empire. En tout cas, ce règne a été un grand règne, le plus grand à coup sûr de l’histoire du Japon, un des plus grands de l’histoire du monde. Jamais pays n’a marché aussi vite et n’est allé plus loin en aussi peu d’années ; il a fait l’œuvre de plusieurs siècles dans la moitié d’un. Ces petits hommes ont avancé à pas de géans. A peine engagés dans la voie de la civilisation, ils sont arrivés au but, et on parlait encore un peu vaguement de leurs progrès, sans trop y croire, lorsqu’ils ont étonné le monde par la manifestation de leur puissance politique et militaire. Rien de tout cela ne s’est fait sans Mutsu-Hito. Qu’il l’ait conçu ou non, il y a consenti, il l’a voulu, il a soutenu énergiquement les hommes de mérite que sa bonne fortune lui avait donnés pour instrumens : et voilà pourquoi son nom restera glorieux.

Sa mort a produit au Japon une impression très vive. Dès que sa maladie a été connue, une foule immense et recueillie s’est pressée autour de sa demeure. Les récits des témoins qui nous sont déjà parvenus montrent qu’on a représenté à tort la race nippone comme réfractaire aux idées et aux sentimens religieux. Il y a eu au contraire, autour du palais impérial, des manifestations religieuses d’un caractère singulièrement expressif. Le récit qu’en a fait l’Agence Havas, bien qu’il ait été reproduit par tous les journaux, mérite d’être reproduit ici, au moins par extraits : « On voyait, y lisons-nous, des groupes de prêtres, venant des tombes et des chapelles shintoïstes, réciter devant les autels provisoires des prières que répétaient les assistans… Des centaines de gens, ayant chacun sa lanterne multicolore allumée et posée sur le sol devant lui, étaient à genoux, prosternés, mains jointes, le front touchant la terre… Toutes les sectes religieuses étaient représentées. Certains membres de ces sectes, la tête inclinée sur la poitrine, formaient le cercle ; d’autres marchaient de long en large, priant tout le temps, s’arrêtant par momens pour faire des génuflexions dans la direction de la chambre de l’Empereur, qui était signalée par une lanterne se balançant au haut d’une longue perche. On cite le cas de plusieurs jeunes filles qui ont fait couper tous leurs cheveux pour les offrir sur les autels afin d’obtenir la guérison de l’Empereur. Certains hommes y avaient déposé une prière signée de leur sang. Le recueillement le plus profond régnait. Les gens les plus rapprochés du Palais se relevaient silencieusement, après être restés prosternés en priant, et cédaient la place à d’autres qui continuaient de prier à voix basse. Le chuchotement de plus de cent mille personnes ressemblait au bruit du vent soufflant sur la mer. Enfin la nouvelle de la mort commença à circuler : bientôt elle fut confirmée par l’arrivée, en habit de deuil, des fonctionnaires et des notables qui avaient été informés par téléphone. Les gens éteignirent tous alors successivement leurs lanternes et restèrent prosternés et absorbés par leurs prières, dans la nuit. »

Nous avons fait cette citation parce qu’elle est pour nous le témoignage de mœurs, de rites, de démonstrations, enfin des sentimens religieux dont le sens intime nous échappe en partie. Tout est secret dans ce pays. Un grand événement a remué l’âme nationale et a permis d’y apercevoir des profondeurs que nous ne connaissions pas et que nous ne pouvons pas encore nous flatter de connaître. Il y a là bien des choses qui nous échappent. Quant à l’empereur Mutsu-Hito, il laisse derrière lui un peuple dont il a certainement contribué à faire la grandeur et, disparaissant de la scène qu’il a remplie sans se montrer, il emporte silencieusement dans la tombe le mystère de sa vie.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.