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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1912

Chronique n° 1926
14 juillet 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La Chambre poursuit la discussion de la réforme électorale au milieu des incidens les plus divers, les plus passionnés, les plus désordonnés ; les partisans du système majoritaire les multiplient avec acharnement ; mais, en dépit de leurs efforts, la réforme marche, avance, est sur le point d’aboutir. La grande bataille a été livrée sur la question du quotient électoral dont nous avons à maintes reprises expliqué le caractère et l’intérêt. Le gouvernement demandait, — et il posait à ce sujet la question de confiance, — que le quotient électoral fût calculé sur le nombre des votans et non pas sur celui des inscrits. S’il l’avait été sur le nombre des inscrits, les difficultés relatives à l’attribution des restes seraient devenues inextricables. Le gouvernement l’a emporté. Ce cap des tempêtes, une fois doublé, devenait un cap de bonne espérance avec un horizon éclairci, et si les partisans du régime majoritaire ne se sont pas découragés, c’est qu’ils sont, qu’on nous passe le mot, indécourageables, comme des gens qui combattent pour leur vie même, avec toute la violence du désespoir.

Le projet du gouvernement n’a été jusqu’ici fortement amendé que sur un point dont il n’avait pas fait une question capitale, à savoir le groupement de plusieurs petits départemens en une seule circonscription électorale. Ce groupement se rattachait à des idées très recommandâmes, mais peu populaires à la Chambre et qui se heurtaient à des mœurs administratives et politiques depuis longtemps établies. M. Poincaré s’est rendu compte des résistances qu’il rencontrerait et il a renoncé à se sacrifier pour les vaincre, remettant à l’avenir le soin de prouver qu’il avait raison, que ses vues étaient aussi justes que larges, enfin que la réforme, pour réaliser pleinement le scrutin de liste avec représentation proportionnelle, avait besoin de circonscriptions plus étendues que les limites d’un seul département, au moins lorsque sa grandeur territoriale est au-dessous de la moyenne. Et pour nous prouver à quel point son opinion était bien fondée sur ce point, M. Poincaré a conclu que le rejet de l’apparentement des départemens devait obligatoirement entraîner l’adoption de l’apparentement des listes dans un même département. A dire vrai, nous ne comprenons pas très bien comment ce dernier mal corrigera l’autre, ou même l’atténuera ; la logique de cette corrélation nous échappe ; mais si on nous dit qu’une nécessité de tactique s’est imposée au gouvernement et qu’il a dû faire une concession à un assez grand nombre de réformateurs tièdes et hésitans qui ne promettaient leur vote que conditionnellement, émettaient des exigences, présentaient presque des sommations, alors nous commençons à comprendre : il a fallu faire la part du feu et on l’a faite. Nous ne le reprocherons pas au gouvernement : il n’était sans doute pas libre de faire autrement et, au total, une réforme boiteuse vaut mieux en ce moment que pas de réforme du tout. Il n’en est pas moins vrai que l’apparentement est en opposition directe avec le principe de la réforme. On sait en quoi il consiste : plusieurs listes peuvent, avant le scrutin, déclarer qu’elles s’apparentent et, en vertu de cette déclaration, elles sont admises à unir les voix qu’elles ont obtenues en sus du quotient électoral, pour se faire attribuer les sièges non pourvus. Qui ne voit à quelles combinaisons de toutes sortes, à quels marchandages, à quelles compromissions cette faculté ne manquera pas de donner naissance ? Le but, ou du moins un des buts de la réforme était précisément de faire les élections sur des listes qui représentaient des partis et des opinions définis, tranchés, exclusifs les uns des autres. Ce but ne sera pas atteint. Est-ce tout ? Non. La loi a des adversaires avoués, qui l’attaquent directement ; et à côté d’elle, parallèlement, un certain nombre de manœuvriers dont on ne serait dire s’ils sont amis ou ennemis, — ils sont tantôt l’un et tantôt l’autre, — lui portant de biais des coups qui l’entament. Ce sont eux qui ont fait voter l’apparentement ; puis, encouragés par ce premier succès, ils ont demandé une prime à la majorité. Le mot est moins barbare, mais la chose ne vaut pas mieux. Elle consiste à décider que la majorité, — sera-ce la majorité relative ou la majorité absolue ? on n’est pas encore d’accord sur ce point ; — mais enfin que la majorité aura une prime, c’est-à-dire un siège en plus de ce qui lui est strictement dû. Cette disposition est encore en opposition avec l’esprit de la loi, point n’est besoin de le démontrer, Cependant le gouvernement en a accepté le principe. L’apparentement et la prime à la majorité resteront les deux tares de la loi : ils ne valent guère mieux l’un que l’autre et leur accouplement dénature, sophistique et corrompt une réforme qui, si elle avait abouti dans d’autres conditions, aurait grandement honoré la Chambre et le gouvernement.

Mais on fait ce qu’on peut et nous aurions tort sans doute de nous montrer trop difficiles. La composition de la Chambre actuelle ne permet pas de faire mieux. La réforme ne sera pas parfaite, loin de là ; elle sera tout de même une amélioration sur l’état présent. Nous espérons du moins que les choses tourneront ainsi, mais rien n’est terminé. Les dernières convulsions sont quelquefois terribles et les arrondissementiers nous réservent peut-être encore des surprises. Et puis, il y a le Sénat, qui ne dit rien et n’a rien à dire pour le moment, mais qui parlera demain. Au fond, il est peu favorable à la réforme. Devant lui, comme devant la Chambre, le gouvernement aura besoin de tout son sang-froid, de toute son énergie.


Une autre discussion importante a eu lieu au Palais-Bourbon. Il s’agissait du Maroc : le traité qui établit sur lui notre protectorat était soumis à la Chambre. Une discussion sur le Maroc, après tant d’autres dont les dernières sont d’hier, ne devait pas nous apporter des lumières nouvelles ; toutefois la Chambre a entendu plusieurs bons discours : un de M. Barthou qui a remplacé M. Deschanel à la présidence de la Commission des affaires étrangères, un autre de M. Poincaré, et il serait injuste de ne pas faire mention de celui du rapporteur de la loi, M. Long, plein de détails précis et de conseils sensés. L’effet utile de ces discours a été la mise au point d’un certain nombre des questions pendantes : on ne pouvait pas en attendre davantage, car la situation ne se transforme pas toutes les six semaines.

M. Barthou et M. Poincaré ont été d’ailleurs à peu près d’accord sur tous les points et ils se sont montrés fort prudens tous les deux dans les appréciations qu’ils ont faites, soit du présent, soit de l’avenir. M. Barthou, qui venait d’étudier pour la première fois la question avec le supplément d’informations que lui donne sa situation parlementaire officielle, a qualifié de grave l’état actuel du Maroc. La Commission du Sénat, ayant eu l’occasion d’entendre M. le ministre des Affaires étrangères, lui a demandé ce qu’il fallait penser de ce mot et M. Poincaré a répondu qu’au mot grave il substituerait volontiers celui de sérieux qui a le même sens, un peu atténué. Que l’état du Maroc soit grave ou seulement sérieux, il mérite toute notre attention. Des fautes ont été commises dans le passé, et nous ne parlons pas seulement ici des fautes politiques faites à Paris ; d’autres encore ont été relevées avec une sévérité outrancière, excessive. Les orateurs qui les ont énumérées à la tribune n’ont pas tenu suffisamment compte de ce que les circonstances ont eu de difficile et d’impérieux pour nos officiers. Si la marche sur Fez a été improvisée et si les défauts de toute improvisation y ont été parfois sensibles, la responsabilité n’en est pas à nos généraux qui ont fait de leur mieux et pour le mieux : ils ont atteint le but avec la rapidité qui leur avait été recommandée. M. Millerand et M. Poincaré ont parlé comme il convenait de ces bons sénateurs du pays et la Chambre les a très justement applaudis.

Au reste, tout cela appartient au passé : il y a au Maroc une situation nouvelle depuis que tous les pouvoirs du gouvernement de la République ont été mis entre les mains d’un seul homme. Le général Lyautey n’a pas seulement besoin d’une grande liberté dans l’exercice de ces pouvoirs : il a besoin aussi de la pleine confiance du gouvernement et du pays et cette confiance lui a été témoignée par le gouvernement et par la Chambre. Sa tâche est délicate : il l’a d’ailleurs comprise admirablement, si on en juge par la manière même dont il l’a limitée. Il ne peut s’agir en ce moment d’étendre notre action sur le Maroc tout entier, ni même sur la partie du Maroc qui était territoire maghzen’. On sait combien l’autorité du Maghzen était faible en réalité, intermittente, chancelante sur ces territoires soumis à une féodalité exigeante et rapace avec laquelle il fallait toujours s’entendre, traiter, composer. Le général Lyautey a émis l’avis que la première tactique à suivre était de se concentrer sur quelques points stratégiques bien choisis. On verra ce qu’il conviendra de faire ensuite, on s’étendra davantage plus tard, par échelons successifs, au fur et à mesure que l’action militaire, secondée par l’action politique, permettra d’avancer à coup sûr, sans avoir à redouter des surprises pénibles qui pourraient obliger à rétrograder. Pour le moment, et c’est assurément par là qu’il fallait commencer, l’opération principale a pour objet d’assurer la liberté de la capitale : c’est à quoi travaille le général Gouraud dont le premier succès nous a remplis d’espérance ; mais ce n’était qu’un succès partiel ; il s’agit maintenant d’exécuter un plan d’ensemble. Avons-nous pour cela le nombre d’hommes nécessaire ? C’est la question qui se pose, elle n’est pas encore résolue. M. Poincaré a donné le chiffre de nos forces au Maroc. Nous y avons 48 967 hommes, dont 11 266 sont rattachés à la frontière algérienne : il en reste donc 37 701 à la disposition directe du général Lyautey. Sur ce chiffre, 32 050 hommes appartiennent au corps expéditionnaire et 5 651 sont des auxiliaires indigènes. Est-ce assez ? Le contraire est à craindre. Le général Lyautey a déjà demandé une première fois des renforts. M. Poincaré a dit qu’on lui enverrait tout ce qu’il demanderait, mais en même temps il a exprimé la conviction que le général « ne perdrait jamais de vue la situation de la France en Europe. » Le mot n’a pas laissé d’inquiéter un peu. Ce n’est pas seulement aujourd’hui ou demain qu’il faut ou qu’il faudra ne pas perdre de vue la situation de la France en Europe ; il aurait fallu y songer beaucoup plus tôt et nous avons bien le droit de dire qu’on ne l’a pas toujours fait, puisque nous n’avons négligé aucune occasion de le faire, pour notre compte, au jour le jour. Maintenant nous sommes engagés, nous ne pouvons pas reculer. Le général Lyautey est un homme trop intelligent pour ne pas se préoccuper de la situation de la France en Europe ; mais il n’en a ni la responsabilité ni la charge ; elles appartiennent au gouvernement : son affaire, à lui, est de faire connaître à Paris notre situation au Maroc. Elle est grave, dit M. Barthou ; elle est sérieuse, dit M. Poincaré : nous n’avons rien à ajouter.

M. Jaurès est naturellement intervenu dans la discussion : nous disons naturellement, parce qu’il n’a jamais manqué l’occasion, lorsqu’elle s’est offerte, défaire connaître son avis sur les affaires marocaines, et nous sommes un peu gêné pour dire que cet avis a été quelquefois le nôtre. Nous sommes gêné parce que, même lorsque nous avons été d’accord avec M. Jaurès, les motifs qui nous guidaient lui et nous étaient bien différens. M. Jaurès est ennemi de toute politique coloniale ; ne voulant pas la fin, il ne veut pas non plus les moyens, et il a rêvé, pour l’extension de notre influence au Maroc, toute une idylle de pénétration pacifique à laquelle nous n’avons jamais cru. Il rêve aujourd’hui de substituer à notre protectorat sur le Maroc une sorte de coopération, d’association bénévole avec le Sultan qui nous donnerait à peu près les mêmes charges que le protectorat sans ses bénéfices. M. Barthou, qui était en verve, n’a pas eu de peine à montrer à la fois l’inanité et le danger de la combinaison. Nous aimions vraiment mieux M. Jaurès lorsqu’il se contentait de dire : — Qu’allons-nous faire au Maroc ? Qu’allons-nous faire dans cette galère ? Nous avons eu tort d’y aller : allons-nous-en au plus vite et laissons le Maroc aux Marocains, qui sont de bons citoyens, d’excellens nationalistes et dont les mœurs sont respectables comme le sont toutes les mœurs indépendantes et libres. — Ce langage avait sans doute le défaut de révéler d’étranges illusions, mais il était d’une belle franchise et, le principe admis, d’une logique irréfutable. M. Jaurès propose tout autre chose maintenant. On dit que le Sultan a en lui une confiance particulière qui nous parait bien justifiée. Le Sultan, quand il nous a appelés à Fez, avait conçu lui aussi une association dans laquelle nous aurions fait ses affaires avec un désintéressement parfait ; nous aurions été simplement son bras droit, et c’est parce qu’il a vu que les choses ne tournaient pas tout à fait ainsi qu’il a parlé d’abdiquer.

Puisque M. Jaurès et le Sultan se comprennent si bien, nous les laissons à leur entente. Quant à la France, à tort ou à raison, elle a contracté au Maroc des obligations qu’elle doit remplir, des charges qu’elle doit supporter et, pour cela, elle a besoin des moyens que lui donne le protectorat. Rien de plus, rien de moins ; elle ne demande pas autre chose ; elle ne poursuit pas la conquête ; elle a su borner ses prétentions et elle saura y conformer son action. Mais, même ainsi réduite, la tâche est lourde, et nous ne sommes pas surpris qu’à l’épreuve, on commence à en sentir le poids.


Les échos, en ce moment encore, retentissent des coups de canon tout pacifiques qui ont été tirés à Port-Baltique pour célébrer la rencontre des deux empereurs du Nord, de l’empereur Nicolas et de l’empereur Guillaume. Les rencontres de ce genre ne sont pas une nouveauté ; elles ont été fréquentes et, toutes les fois qu’elles ont eu lieu, elles ont provoqué des commentaires à l’infini ; les journaux en ont ou exagéré ou atténué l’importance suivant les intérêts de leurs pays respectifs et les influences du moment ; mais il est permis de dire qu’elles n’ont jamais eu de grandes conséquences et il en sera sans doute cette fois-ci comme les précédentes.

Non pas que ces visites soient indifférentes en elles-mêmes ; elles ont eu dans plus d’un cas des effets heureux ; mais si elles ont servi à dissiper quelques nuages et à éclaircir quelques questions, elles n’ont jamais modifié ni la politique générale, ni l’altitude des diverses puissances relativement à cette politique, ni les conventions ou traités qu’elles ont faits, ni les groupemens dans lesquels elles sont entrées. Les notes officielles ou officieuses s’accordent à dire qu’il en sera aujourd’hui comme hier. On a causé à Port-Baltique des différentes questions actuellement posées en Europe ; on a sans doute échangé des vues ; on n’a certainement rien conclu et le train du monde sera le lendemain de la visite ce qu’il était la veille. Les gouvernemens ont d’autres moyens d’action, d’intelligence et d’entente et il est à croire qu’ils en ont usé dans ces derniers temps. L’entrevue de Port-Baltique ne nous réserve aucune surprise. En tout cas, notre gouvernement sera bientôt fixé sur ce point, car le gouvernement russe ne manquera pas de le mettre au courant de ce qui s’est fait, s’il s’est fait quelque chose, et le gouvernement allemand fera de même pour ses alliés. Quoi qu’il en soit, la Triple Alliance et la Triple Entente resteront ce qu’elles sont. Si les bonnes relations entre Saint-Pétersbourg et Berlin deviennent plus faciles et plus cordiales, pourquoi le regretterions-nous ? Est-ce que nous ne nous appliquons pas nous aussi à ce que les nôtres deviennent toujours meilleures avec l’Italie, avec l’Autriche, avec l’Allemagne même, avec laquelle nous désirons vivre en bons voisins ? En le faisant, nous savons bien que nous restons fidèles à nos amitiés et à nos alliances : la Russie et l’Allemagne en font autant.

Puisque nous avons parlé de l’Italie, disons en passant combien nous sommes heureux de voir que le léger malentendu qui s’était produit entre elle et nous, il y a quelques mois, se dissipe de plus en plus. Les choses n’ont d’importance que par les intentions qu’on y met et nos intentions à l’égard de l’Italie ont toujours été amicales, comme l’ont toujours été, nous n’en doutons nullement, les siennes à notre égard. La France, scrupuleusement respectueuse des engagemens qu’elle avait pris avec elle, s’est appliquée à ne créer à l’Italie aucune difficulté dans son entreprise tripolitaine. Sans doute nous n’avons montré aucune préférence pour l’un ou pour l’autre belligérant ; notre neutralité ne nous le permettait pas ; mais, tout en réservant à l’avenir le règlement des intérêts qui ont été mis en cause ou qui pourraient l’être, nous nous sommes appliqués à ne gêner en rien l’Italie, pas plus que la Porte, dans la manière dont elles usaient des droits que donne l’état de guerre. Nous avons, d’autre part, saisi toutes les occasions de témoigner à nos voisins nos sentimens de traditionnel attachement. C’est ainsi que, ces jours derniers, le gouvernement de la République a tenu à être tout entier à la Sorbonne le jour où a été dignement célébré un des plus grands hommes de l’Italie et de l’humanité, l’artiste, le savant, l’inventeur, le précurseur plein de génie qu’a été Léonard de Vinci. M. Poincaré, comme président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, a prononcé des paroles qui traduisaient le sentiment de la France et qui, nous l’espérons bien, ont été entendues au-delà des Alpes, tandis que l’ambassadeur d’Italie auprès de nous, M. Tittoni, traduisait, avec non moins de bonheur et certainement d’exactitude, les sentimens de son gouvernement et de son pays. M. Tittoni a publié tout récemment, dans un recueil très précieux et très instructif, les discours qu’il a prononcés pendant qu’il était ministre des Affaires étrangères. Ces discours peuvent être lus ou relus avec la même satisfaction des deux côtés de la frontière, car on n’y trouve nulle part renonciation ou la défense d’un intérêt italien qui ne puisse s’accorder avec un intérêt français : et cette lecture aide à se bien connaître mutuellement, ce qui est toujours un avantage. La fête de la Sorbonne est un incident sans importance politique : elle n’a été qu’une occasion d’échanger l’expression de sympathies sincères et cet échange ne pouvait mieux se faire qu’avec le souvenir d’un grand homme qui a vécu en Italie et qui est venu mourir en France, c’est-à-dire par l’évocation d’un artiste admirable et d’un génie qu’on a pu qualifier d’universel.

Les conversations de Port-Baltique ont naturellement porté sur d’autres sujets, d’un intérêt non pas plus grand, mais plus actuel et plus pressant. Un communiqué concerté, russe et allemand, a fait savoir au monde en termes explicites que ces conversations « ont porté sur toutes les questions du jour. » On a donc parlé, et comment aurait-il pu en être autrement ? de la guerre qui se poursuit toujours entre la Porte et l’Italie. Quand en verrons-nous la fin ? Y a-t-il quelque moyen de la hâter ? Ce moyen a-t-il été envisagé et précisé ? Comme nous l’avons dit plus haut, s’il l’a été à Port-Baltique, il est probable qu’il l’avait déjà été avant et ailleurs ; mais la conversation des deux empereurs a pu aider à préparer une solution, si on en a aperçu une, et si on s’est mis d’accord pour la faire aboutir. Quant à nous, public, nous ne pouvons juger que sur les apparences, et les apparences n’indiquent malheureusement pas encore une solution aussi prochaine qu’elle est désirable. L’Italie voyant que, pendant la saison d’été, elle ne pouvait rien faire dans la Tripolitaine et que, plus que jamais, elle était obligée d’y stopper, a tourné son effort d’un autre côté, elle s’est emparée des Sporades. Si elle a cru par là faire capituler la Porte, elle n’y a pas réussi : la Porte est restée immobile, indifférente en apparence, résolue à ne pas céder. Ces îles, en somme, ont une population grecque et chrétienne, tandis que la Tripolitaine est habitée par une population arabe et musulmane : on aime mieux à Constantinople, s’il faut perdre quelque chose, perdre les premières que la seconde. Au surplus, on y pense que l’occupation des Iles méditerranéennes soulève des questions qui ne sont pas seulement ottomanes et dont l’Europe tout entière aura à s’occuper un jour. Et c’est pourquoi on attend sans impatience. L’Italie n’a donc pas atteint le but immédiat qu’elle s’était proposé ; mais, si elle a voulu prendre des gages, se procurer des objets d’échange, et attendre, elle aussi, avec confiance que le règlement des questions complexes soulevées par son initiative lui apporte des avantages appréciables, il est possible qu’elle ne se soit pas trompée et cela même est probable.

Qui vivra verra. Certains symptômes qui viennent de se produire dans l’Empire ottoman travailleront peut-être au dénouement avec plus d’efficacité que les coups portés par l’Italie, soit sur les côtes tripolitaines, soit dans les îles de la mer Egée. D’abord le ralentissement du commerce entre la Turquie et le reste du monde, en diminuant les ressources de la Porte, qui étaient déjà faibles, l’oblige à songer sérieusement à ce que la situation a de préoccupant pour elle à mesure qu’elle se prolonge. C’est là un des symptômes inquiétans dont nous parlons, ce n’est toutefois pas le plus grave : la mutinerie militaire qui s’est produite en Albanie et qui a eu ailleurs des contre-coups révèle un état de choses encore plus fâcheux.

Nous ne parlons pas de la question albanaise, bien qu’elle soit posée, elle aussi ; elle l’est toujours, elle n’est jamais résolue ; si elle paraît s’éteindre un jour, c’est pour se rallumer le lendemain avec plus d’intensité ; s’il y a des trêves, il n’y a pas d’apaisement. Les causes en sont connues. Le gouvernement jeune-turc a le malheur d’être féru, sous prétexte d’unité, de cette manie d’uniformité qui a aussi hanté le cerveau de nos Jacobins et qui la hante encore : mais nos Jacobins ont eu des moyens d’action et de répression qui font défaut aux Jeunes-Turcs, et ceux-ci se trouvent d’ailleurs en face d’un problème infiniment plus compliqué que leurs devanciers français, puisqu’ils ont affaire à des populations de races et de religions différentes. II ? ont été maladroits un peu partout, mais particulièrement en Albanie, pays guerrier, amoureux de son indépendance, sachant la défendre, difficile à dompter, que l’ancien Sultan, grand criminel si l’on veut mais politique avisé, avait pris soin de ménager : il se l’était par là assez attaché pour lui demander ses gardes du corps et ses plus intimes défenseurs. La Jeune-Turquie a procédé autrement et ne s’en est pas bien trouvée ; elle a voulu imposer à l’Albanie le même droit public qu’au reste de l’Empire et la révolte y est devenue à l’état chronique. L’armée restait comme une suprême garantie : avec une armée dévouée, c’est-à-dire satisfaite, on pouvait espérer que, le temps aidant, on vaincrait les résistances ou qu’on les empêcherait de s’étendre et de se développer. Le malheur est que l’armée n’est pas satisfaite. Pourquoi ? Nous n’en savons rien, probablement parce que tous les officiers voudraient devenir ministres de la Guerre et qu’il n’y en a qu’un, qui est Mahmoud Chefket pacha. Ce dernier a joui d’une grande popularité ; il a disposé d’une autorité très forte : n’est-ce pas lui qui a conduit les troupes de la Jeune-Turquie à Constantinople et détrôné l’ancien Sultan ? Mais tout s’use à la longue et, si le prestige de Chefket pacha n’est pas encore dissipé, il semble bien qu’il soit quelque peu diminué. Avons-nous besoin de dire que celui du gouvernement et du Comité Union et Progrès, dont le gouvernement est l’émanation, a baissé dans les mêmes proportions ? Comité, gouvernement, tout enfin dans la Jeune-Turquie reposant sur l’armée, si l’armée s’irrite et se rebelle, l’anarchie devient générale. On n’en est pas là sans doute, mais le mécontentement augmente et avec lui le malaise : enfin des mutineries locales se produisent et il serait dangereux de former les yeux à de pareils avertissemens. La première mutinerie a éclaté en Albanie, à Monastir. Des soldats, encouragés et bientôt suivis par leurs officiers, ont déserté et gagné la montagne, ce qui est une manière de se retirer sur une sorte de Mont Aventin où ils ont cherché à devenir menaçans. Quand nous disons qu’on aurait tort de fermer les yeux à de pareils avertissemens, ce n’est pas un reproche à adresser au gouvernement jeune-turc. Il a parfaitement compris le danger, il s’en est ému, il a donné l’ordre à Abdullah pacha, qui commande une trentaine de mille hommes en Asie Mineure, de s’embarquer avec eux et de passer immédiatement en Europe ; mais Abdullah pacha a refusé de le faire en déclarant qu’il avait juré à ses officiers de ne jamais porter les armes contre les Albanais. Il a fallu le remplacer au plus vite. Ainsi mutinerie en Albanie, refus d’obéissance en Asie Mineure, le second symptôme venant aggraver le premier, ce sont là des faits alarmans. Les révoltés de Monastir ont demandé la dissolution du Comité Union et Progrès et la démission d’un certain nombre de ministres qu’ils ont désignés nominalement. Le gouvernement a montré de l’énergie et tout fait croire qu’il est encore assez fort pour dominer la situation ; il le sera encore aujourd’hui, mais qui pourrait répondre de l’avenir ? Le gouvernement a déposé un projet de loi pour interdire aux officiers de s’occuper de politique, et ce projet a été défendu par Chefket pacha avec la plus grande vigueur. O ironie de l’histoire ! Quis tuterit Gracchos de seditione quærentes ? Combien de fois les gouvernemens n’ont-ils pas été x victimes de leur origine, c’est-à-dire des exemples qu’ils ont donnés eux-mêmes pour se fonder ? Le gouvernement jeune-turc traverse en ce moment une phase également difficile à l’intérieur et à l’extérieur. Il en sortira. La mutinerie s’apaise. On a compté les officiers et les soldats déserteurs et on s’est aperçu qu’ils étaient peu nombreux. Beaucoup sont déjà rentrés dans l’ordre. Après l’anxiété du premier moment, l’espérance, la confiance même sont revenues. Mais les faits sont des faits et comment ne pas y voir un avertissement ?

Il n’est pas démontré, toutefois, que les difficultés avec lesquelles il est aux prises rendront le gouvernement jeune-turc plus conciliant à l’égard de l’Italie et on serait même tenté de dire : au contraire. Il faudrait un gouvernement très fort et qui se sentît tel pour prendre sur lui de traiter avec Rome. Le gouvernement actuel, s’il peut retrouver quelque popularité, ne la retrouvera que dans la résistance. S’il fallait émettre des probabilités, nous le ferions dans le sens de la continuation de la guerre. Mais nous ne savons pas ce qui s’est dit à Port-Baltique ni, par conséquent, ce qui peut en résulter. Quoi qu’il en soit, cette guerre est décevante pour les belligérans et pénible, dangereuse pour tout le monde : on ne peut que souhaiter d’en voir la fin.


La Convention démocrate de Baltimore a choisi pour candidat à la Présidence de la République M. Woodrow Wilson : il ne lui a pas fallu pour cela moins de quarante-huit tours de scrutin au cours desquels les chances ont été tour à tour pour M. Champ-Clarke d’abord, puis pour M. Wilson, puis de nouveau pour M. Clarke, puis finalement pour M. Wilson. Il semble que le fléau de la balance ait été entre les mains de M. Bryan qui, désespérant d’être élu lui-même, a tenu du moins à montrer sa puissance en favorisant tantôt un candidat, tantôt l’autre, et sans doute en imposant ses conditions avant de donner son indispensable concours.

La Convention a montré d’ailleurs de l’esprit politique en votant pour M. Wilson qui était un candidat plus avancé que M. Clarke. Elle avait d’abord élu pour la présider M. Parker contre le candidat de M. Bryan. Peut-être a-t-elle voulu seulement par là éliminer ce dernier et lui faire comprendre que, s’il pouvait encore jouer un rôle important au second plan, il devait renoncer au premier. Toutefois, quand M. Parker a été porté à la présidence de la Convention, nous avons dit que rien ne pouvait mieux faire les affaires de M. Roosevelt qui, après avoir coupé en deux le parti républicain, espérait sans doute voir se couper en deux le parti démocrate : avec les deux moitiés de chaque parti, on en aurait fait un troisième sur lequel M. Roosevelt et M. Bryan se seraient sans doute disputé l’influence définitive : mais il y avait des chances pour qu’elle revînt de préférence au premier. Seulement il aurait fallu pour cela que la Convention démocrate élût un candidat modéré, comme avait fait la Convention républicaine : la fraction avancée des deux partis n’étant alors représentée nulle part, la scission aurait pu se produire à Baltimore comme à Chicago et on aurait réuni sous une nouvelle bannière tous les mécontens, devenus des dissidens. Les choses ont tourné autrement ; la Convention démocrate a élu un candidat avancé, plus avancé même que M. Roosevelt, et, au lieu d’une scission, c’est l’union qui s’est faite pleine et entière. M. Clarke s’est désisté et a voté pour M. Wilson, qui a eu alors l’unanimité. M. Clarke a été le premier à le féliciter ; M. Bryan a déclaré qu’après avoir porté si longtemps le drapeau du parti, il était heureux de le remettre entre ses mains. Tout le monde s’est embrassé dans le Camp démocrate et, si les sentimens exprimés sont sincères, si la résolution arrêtée est définitive, chaque opinion ayant son représentant, l’opinion modérée dans M. Taft et l’opinion radicale dans M. Wilson, il est à craindre pour M. Roosevelt qu’il ne trouve plus sa place et ne reste seul avec quelques fidèles. Mais on connaît l’homme, rien ne le décourage ni ne le lasse, il est déjà revenu de loin, il a dans l’opinion une force immense dont il sait jouer. L’élection présidentielle n’aura lieu qu’en novembre : il serait prématuré de dire qu’il n’y aura que deux candidats en présence à ce moment et, s’il y en a trois, il serait téméraire de dire quel est celui qui l’emportera. Contentons-nous de constater que la Convention de Baltimore a manœuvré de manière à enlever à M. Roosevelt le plus gros atout de son jeu.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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