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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1901

Chronique n° 1663
31 juillet 1901


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.


Que le parti libéral anglais traverse en ce moment une crise périlleuse, c’est une vérité tellement comme qu’elle ne mériterait pas d’être énoncée, si la crise ne s’était pas compliquée et aggravée depuis quelques semaines par l’espèce de démangeaison qu’ont éprouvée les principaux représentans du parti de raisonner à perte de vue sur les causes du mal et sur les remèdes à y apporter. Il est rare que ces consultations, ou ces examens de conscience faits en public produisent d’heureux résultats. Lorsqu’un parti est en pleine prospérité, qu’il a des chefs respectés et obéis, qu’il se meut suivant une orientation bien déterminée, enfin que le succès vient récompenser sa bonne organisation intérieure, tout le monde y est satisfait et il ne s’y élève qu’une voix pour louer sa parfaite tenue ; mais, dans le cas contraire, il s’en élève une multitude pour critiquer à qui mieux mieux la direction suivie et constater, en les déplorant, les déceptions survenues. C’est précisément le spectacle que nous a donné depuis quelques jours le parti libéral anglais.

L’homme qui en est le chef officiel, sir Henry Campbell Bannerman, a montré, depuis qu’il occupe ces hautes fonctions, beaucoup de bon sens et quelquefois de courage. Les difficultés qu’il devait rencontrer sous ses pas étaient de l’ordre le plus difficile et le plus délicat. Sans doute la situation du parti n’est pas brillante aujourd’hui ; mais elle ne l’était pas non plus lorsque sir Henry a été chargé de la très lourde responsabilité de succéder à lord Rosebery, qui avait succédé lui-même à M. Gladstone. Le vaisseau était, dès cette époque, complètement désemparé, et lord Rosebery s’y était montré un pilote insuffisant : il l’a reconnu lui-même en abandonnant le gouvernail. Il se plaint que le parti soit divisé ; on se plaignait autrefois de ce qu’il n’avait pas su y rétablir l’union. Malgré sa haute valeur, il manquait d’une autorité assez grande pour dominer les divergences, et peut-être aussi les rivalités de quelques-uns de ses collaborateurs. On a cru qu’un homme plus effacé conviendrait mieux aux circonstances, mais on n’avait pas prévu à quel point elles deviendraient graves. C’est une cruelle fortune pour un parti divisé, et pour un chef qui n’exerce pas sur lui un ascendant incontesté, que d’avoir à faire face à une épreuve aussi redoutable et, à tous égards, aussi démoralisante que celle de la guerre sud-africaine. Sur le parti libéral, déjà si profondément ébranlé et entamé, cette épreuve a agi comme un dissolvant d’une extrême énergie. Puisqu’il était dans l’opposition, il aurait eu, ce semble, pour rôle naturel et normal de critiquer la guerre, soit dans ses origines, soit dans sa conduite : le malheur est qu’il a été atteint, comme toute l’Angleterre, de la manie d’impérialisme qui y sévit en ce moment avec tant d’acuité et d’impétuosité. Comment y aurait-il échappé ? Il lui aurait fallu pour cela une vertu supérieure. Le mouvement de l’opinion avait pris une telle violence qu’à vouloir y résister, on se serait infailliblement brisé. Quelques hommes d’une probité morale exceptionnelle ont pu le faire ; quelques autres l’ont fait, parce qu’ils dédaignent l’opinion et qu’ils aiment à la braver ; mais un parti a d’autres obligations et d’autres soucis. Ce n’est pas être juste pour les libéraux, qui ont été surpris en plein désarroi par la plus épouvantable bourrasque, ni pour leur chef, qui n’en pouvait mais, que de les écraser sous le poids des événemens. Qu’auraient donc fait, à la place de sir Henry Campbell Bannerman, M. Asquith, sir Edward Grey, ou lord Rosebery lui-même ? D’après le langage qu’ils tiennent maintenant, et qui d’ailleurs, au moins pour quelques-uns d’entre eux, est différent de celui qu’ils tenaient naguère, il est assez probable qu’ils auraient encore augmenté la désagrégation du parti ; et, avec le dernier d’entre eux, lord Rosebery, cette probabilité devient une certitude, puisque aussi bien et de son propre aveu, c’est le but qu’il poursuit. Sir Henry Campbell Bannerman en a poursuivi un autre : il s’est efforcé de maintenir tant bien que mal ce qui restait encore d’union dans le parti, en ne lui imposant pas, au sujet de la guerre sud-africaine et de l’impérialisme dont elle est actuellement la manifestation la plus éclatante, une opinion uniforme et absolue.

Sans doute il aurait mieux valu pouvoir adopter une règle plus étroite, et l’impression générale dans le monde, — nous l’avons nous-mêmes exprimée à diverses reprises, — est que le parti libéral anglais a été au-dessous de ce que son glorieux passé permettait d’attendre de lui. On aurait aimé à le voir prendre une attitude plus résolue ; mais le pouvait-il ? Gladstone peut-être, avec son prestige personnel, aurait réussi à la lui imposer ; encore n’est-ce pas bien certain : aucun de ses héritiers n’était à même de le faire. En se prononçant pour ou contre la guerre sud-africaine, sir Henry Campbell Bannerman aurait provoqué à coup sûr la défection d’une partie notable de ses amis : ils n’étaient pas d’accord, on le voit de reste aujourd’hui, et l’affirmation d’une politique bien tranchée aurait achevé de les diviser, quelle qu’eût été d’ailleurs cette politique. On avait le choix entre se séparer de ceux-ci ou de ceux-là : dans un cas comme dans l’autre, l’inconvénient aurait été le même et le parti aurait irrémédiablement perdu le peu de cohésion qui lui restait encore. La question était donc de savoir s’il fallait procéder à la liquidation définitive du parti libéral tel qu’il existe actuellement, ou s’il ne valait pas mieux, en vue de l’avenir, en sauver ce qui pouvait être sauvé. Lord Rosebery est pour le premier système ; sir Henry Campbell Bannerman a préféré le second.

Il lui est arrivé, il y a quelques semaines, à la fin d’un banquet, de tenir un langage plus ferme qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Sans désapprouver la guerre du Transvaal dans son principe, il a critiqué avec une certaine véhémence la direction qui lui avait été donnée. Il nous semble, à nous autres Européens continentaux, que c’était là le minimum de ce qu’un chef de parti d’opposition pouvait dire : pourtant sir Henry ne l’avait pas encore dit, par une prudence que nous pouvions juger excessive, mais que les incidens ultérieurs ont justifiée. Ce langage si réservé a produit une vive émotion chez un certain nombre de libéraux, ceux qui sont entrés en coquetterie avec l’impérialisme et qui, désespérant de contenir et de modérer l’opinion, ont cru plus habile et plus profitable de la flatter. Il semble bien que ce soit le cas de M. Asquith. Il s’exprimait autrefois sur la guerre du Transvaal, à en juger d’après les citations de ses discours faites par les journaux, avec la sévérité la plus implacable, sévérité dans le fond, sévérité dans la forme. Il n’avait pas alors d’expressions assez dures, assez flétrissantes même pour caractériser une politique de simple piraterie. Mais depuis il s’est ravisé, ce qui était assurément son droit, et a fortement penché du côté de l’impérialisme sans aller pourtant jusqu’à y tomber. Ému du langage de sir Henry Campbell Bannerman, il en a tenu un autre sensiblement différent, et on a pu apercevoir entre les deux orateurs le commencement d’une scission que tout aussitôt les uns se sont appliqués à opérer et les autres à empêcher, ou du moins à ajourner. Les libéraux impérialistes ont cru avoir trouvé leur homme. Un banquet a été offert à M. Asquith pour lui permettre d’exposer plus complètement ses vues, et de préciser la politique qu’il entendait sinon opposer, au moins juxtaposer à celle de sir Henry Campbell Bannerman. Il y avait deux courans dans le parti : pourquoi ne pas leur permettre de se produire librement l’un à côté de l’autre ? N’était-ce pas l’usage légitime de la liberté d’appréciation qui avait été laissée à tous les libéraux ? Sir Henry Campbell Bannerman avait fait connaître sa pensée ; M. Asquith dirait la sienne, et voilà tout. Divisés sur un point, ils n’en resteraient pas moins unis sur les autres. Avons-nous besoin de signaler le danger de ces manifestations contradictoires de la part des hommes les plus marquans d’un même parti ? Sir Henry Campbell Bannerman s’est ému à son tour de l’agitation qu’il voyait se produire autour de lui. Son autorité, avec quelque réserve qu’il eût l’habitude d’en user, devait infailliblement en souffrir. Il a cru devoir réunir le parti tout entier dans un meeting, qui a eu lieu au Reform Club, et lui soumettre d’une manière pleine et entière, avec franchise, avec confiance, la situation qui était faite à lui et à sa politique de ménagemens et de transactions. De cette réunion, sir Henry semblait devoir sortir ou démissionnaire ou très fortifié, et c’est probablement ce qu’il voulait : mais il n’en est sorti ni l’un ni l’autre. A la réflexion, personne n’a voulu précipiter le dénouement : on s’est donné le mot pour faire du meeting du Reform Club une manifestation platonique. Tous les orateurs y ont parlé de conciliation, et tous ont été applaudis. Sir Henry, en particulier, a été littéralement acclamé. M. Asquith a exposé à nouveau dans les formes les plus adoucies la théorie qu’on pouvait avoir avec ses meilleurs amis quelques dissentimens particuliers, sans cesser d’être d’accord avec eux sur l’ensemble des choses. S’il y avait actuellement quelques nuages dans le ciel libéral, ils ne tarderaient pas à se dissiper. En somme, la guerre du Transvaal était bien avancée ; probablement elle touchait à son terme, et, lorsqu’elle serait finie, l’union du parti se retrouverait intacte. Bref, on s’est embrassé. Il y a, dans notre histoire révolutionnaire, un souvenir que la scène de Reform Club rappelle irrésistiblement, c’est celui du baiser Lamourette. Il faut se défier d’une entente aussi complète : même lorsqu’elle est sincère, elle n’est pas durable, et au Reform Club nous ne sommes pas sûrs qu’elle ait été de la part de tous bien sincère. Mais on a jugé prudent de temporiser. Au surplus, M. Asquith n’avait pas renoncé à son banquet, et il y aurait là pour lui une occasion toute naturelle de manifester dans le sens de ses idées. Cela rétablirait l’équilibre. La situation avait été jusque-là indécise, elle deviendrait équivoque : il y a des gens qui le préfèrent.

Sur ces entrefaites s’est produite d’une manière très bruyante l’intervention inopinée de lord Rosebery. Depuis qu’il a quitté la direction du parti libéral, lord Rosebery se tenait silencieux sous sa tente. Il paraissait se désintéresser de la politique. Un esprit comme le sien trouvait facilement d’autres occupations : on sait que sa retraite nous a valu un beau livre sur la Dernière phase de Napoléon, c’est-à-dire sur la captivité de Sainte-Hélène, œuvre d’une impartialité doublement méritoire sous la plume d’un Anglais. Mais lord Rosebery n’a peut-être pas montré la même impartialité en jugeant la situation actuelle. Nous laissons de côté, sauf à y revenir dans un moment, ce qu’il dit de lui-même et de son intention de ne pas rentrer « volontairement » aux affaires. En attendant, il s’amuse à jeter des pierres dans le jardin d’autrui. Il affirme qu’il ne s’est retiré autrefois que parce qu’il avait espéré, en faisant abstraction de sa personne, rendre l’union du parti plus facile. Il regarde aujourd’hui, et il constate que l’union est plus éloignée que jamais. Elle aurait pourtant été bien nécessaire au moment de la guerre du Transvaal. Il est inadmissible qu’un grand parti n’ait pas eu une opinion sur un objet aussi important. C’est abdiquer que de n’avoir rien à dire en présence d’un pareil événement. Quant à lui, lord Rosebery, il sait bien ce qu’il aurait dit s’il eût été chargé de parler au nom des libéraux. Lorsqu’il y a dans un pays une opinion aussi générale, aussi absolue, aussi irrésistible que celle qui s’est produite en faveur de la guerre, on se perd en ne la suivant pas. Fox a commis une erreur de ce genre au commencement du siècle, et la conséquence en a été pour le parti libéral qu’il a été exclu du pouvoir pendant quarante ans. Une faute analogue amènera immanquablement le même résultat. Au surplus, toutes les opinions peuvent être soutenues, mais il faut en soutenir une. Si la guerre est coupable dans son origine et criminelle dans ses procédés, c’est un devoir de le déclarer très haut ; si, au contraire, elle a été juste et conduite conformément aux lois de l’humanité, c’est encore un devoir de l’affirmer. Pour n’avoir pas su se décider entre les deux termes de cette alternative, le parti libéral s’est fait le plus grand tort. Il le sent bien lui-même ; il souffre de ses divisions ; mais il se console en disant que, la guerre une fois finie, l’union se rétablira aussitôt parmi ses membres. Que d’autres se bercent de ce vain et puéril espoir : lord Rosebery ne le partage pas. Il estime que les causes de division sont très profondes et très anciennes. Les phénomènes actuels tiennent à une crise qui date pour le moins du jour où un certain nombre de libéraux se sont séparés du parti pour se joindre aux conservateurs sous le nom d’unionistes. On a cru généralement que le home rule avait été la cause principale et même unique de cette séparation, mais on s’est trompé. Déjà à cette époque le parti libéral comprenait deux fractions dont l’une était composée d’« insulaires » et l’autre d’« impérialistes : » ces deux mots, qui n’ont pas besoin d’être définis, représentent deux politiques opposées. Ce qui était moins distinct en 1886 l’est devenu chaque jour davantage. Aujourd’hui la division du parti a pris un caractère d’évidence absolue et elle est irrémédiable. Le parti ressemble à une barque sur laquelle ceux-ci rament dans un sens et ceux-là dans l’autre : il n’est pas surprenant que la barque ne marche pas. Et il en sera ainsi jusqu’à ce que l’une des fractions du parti ait pris sur l’autre une prépondérance qui lui permette de la discipliner. Alors l’union sera rétablie, mais non pas avant. Voilà la vérité : lord Rosebery se flatte de l’avoir dite tout entière, comme il convient à un homme qui occupe une situation aussi indépendante et aussi désintéressée que le sienne. Aux autres à en faire leur profit.

Telle est l’analyse de la lettre qu’il a adressée aux membres du City Libéral Club. C’est à coup sûr la lettre d’un mécontent. Lord Rosebery est mécontent de tout et de tous. Il ne l’est pas moins du gouvernement que de l’opposition : il trouve que le premier est faible et que la seconde est incohérente. Et, certes, il y a beaucoup de vrai dans ses critiques ; mais la critique est aisée, surtout de la part d’un homme qui affecte de ne pas vouloir revenir aux affaires. S’il y revenait, voyons ce qu’il ferait.

Sa lettre nous le dit : il estime qu’un véritable homme d’État doit se conformer à l’opinion régnante quelle qu’elle soit, et la suivre docilement. Or, l’opinion qui domine aujourd’hui en Angleterre est assez apparente pour qu’on ne puisse pas s’y tromper. Il n’en est pas toujours ainsi ; mais peut-être, avec les progrès de la mécanique, arrivera-t-on à faire un appareil enregistreur de l’opinion, grâce auquel tout le monde pourra être un homme d’État à bon marché. Laissons à lord Rosebery la responsabilité de sa théorie. L’exemple de Fox, sur lequel il s’appuie, n’est pas décisif à nos yeux : il serait facile, sans faire preuve d’une grande érudition historique, d’en citer certains autres à l’honneur d’hommes et de partis politiques qui ont mérité la reconnaissance de leur pays en résistant à ses égaremens. A la vérité, la justice, en pareil cas, est plus lente à venir, et cela ne convient pas aux gens pressés. Au reste, nous n’avons pas à discuter la lettre de lord Rosebery : nous la considérons simplement comme un fait, comme un détail dans le tableau que nous essayons de faire de la situation du parti libéral. On remarquera toutefois ce qu’elle a de dur et de tranchant dans la forme. Lord Rosebery use volontiers de dilemmes impératifs : si la guerre est inique, il faut le dire ; si elle est juste, il faut le dire aussi. Il est rare que les choses se présentent aussi simplement aux esprits, et qu’on puisse les enfermer dans des formules aussi étroites. Au moment où nous sommes, et lorsque la guerre qui aura bientôt duré deux ans a atteint le point où elle en est, c’est peut-être perdre un peu son temps que d’en discuter les origines. Chacun a son opinion faite à cet égard en Angleterre et ailleurs ; mais ce n’est plus précisément de cela qu’il s’agit. Dans une autre partie de sa lettre, lord Rosebery divise les libéraux et peut-être même les Anglais en deux groupes. Passez à droite, hommes de bien ; passez à gauche, ceux qui ne le sont pas ! Les premiers sont les impérialistes, les seconds sont les insulaires. Il n’y a pas de milieu : il faut être l’un ou l’autre, et, si on n’est pas l’un, c’est qu’on est l’autre. Mais que signifie ce qualificatif d’insulaires que lord Rosebery jette comme une excommunication majeure à la tête de ceux qui ne pensent pas comme lui ? A s’en rapporter au sens grammatical des mots, celui-ci désigne apparemment les hommes qui pensent que tous les intérêts de l’Angleterre sont confinés dans l’île, ou dans les deux îles qui comprennent les trois royaumes. Nous doutons qu’il y ait un seul Anglais aussi insulaire que cela : il faudrait qu’il n’eût aucune notion de l’histoire de son pays, ni de la géographie du globe. Si on disait de quelques-uns d’entre nous, Français, qu’ils croient les intérêts de la France, surtout après ses malheurs non encore réparés, enfermés entre le Rhin, la Méditerranée, les Pyrénées et l’Océan, on dirait quelque chose qui peut se soutenir : et encore y a-t-il bien peu de Français aujourd’hui, si même il y en a, qui condamnent radicalement la politique coloniale et soient disposés à renoncer à ses conquêtes. Mais enfin, la France pourrait perdre ses colonies sans cesser d’être un grand pays. Il n’en est pas de même de l’Angleterre. Ses colonies font sa grandeur, sa richesse et sa puissance : si elle les perdait, elle ne serait plus qu’un pays de troisième ordre. Désavouer la politique d’expansion à travers le monde serait un non-sens de la part d’un Anglais : et voilà pourquoi cette épithète d’insulaire, dont se sert lord Rosebery à l’encontre de ses adversaires, est un non-sens elle-même. Peu lui importe : c’est par des mots pareils qu’on agit sur les imaginations, mais aussi qu’on les égare. Personne ne citerait un seul Anglais éclairé qui soit disposé à s’enfermer dans son île en s’interdisant le reste du monde ; mais cela fait bien dans une antithèse. En revanche, il y a beaucoup d’impérialistes en Angleterre ; on n’y voit même que de cela aujourd’hui ; seulement tout le monde n’est pas d’accord sur le sens du mot. Il y a là une question de mesure et de proportion. On est toujours l’impérialiste de quelqu’un, et c’est même par ces oppositions de personnes qu’on peut finalement s’entendre sur ce que c’est qu’être impérialiste, et sur ce qu’est l’impérialisme lui-même. On a beaucoup disserté là-dessus, en Angleterre, depuis quelques jours, sans parvenir à s’entendre. Une seule chose est claire, à savoir que sir Edward Grey par exemple, ou encore M. Asquith, est l’impérialiste de sir Henry Campbell Bannerman, et que lord Rosebery est l’impérialiste de sir Edward Grey et de M. Asquith. Les hommes et les choses, en politique, ne se définissent jamais mieux que par les contrastes. Qui n’est pas impérialiste aujourd’hui ? Mais on l’est plus ou moins, et la vraie question est de savoir jusqu’à quel point il convient de l’être. C’est à chercher ce point et à le fixer que les libéraux s’occupent, et c’est là-dessus qu’ils se divisent. — Nous dirons dans un moment ce qu’est l’impérialisme à nos yeux : revenons à la lettre de lord Rosebery et à ses conséquences.

Ces conséquences n’ont pas été aussi malheureuses qu’on aurait pu le craindre ; Il semble en effet que la lettre du noble lord, au lieu d’achever sa désorganisation, ait fait sentir au parti libéral le danger qui le menaçait et fait arrêté, au moins provisoirement, sur la pente où il glissait. Parmi ses membres, sir Edward Grey était, avec M. Asquith, un des dissidens impérialistes les plus en vue. A-t-il été un peu inquiet de la lettre de lord Rosebery ? A-t-il craint que, sous l’impulsion de l’ancien leader du parti, on ne fût entraîné trop loin dans le sens où, à la vérité, il marchait lui-même, mais où il entendait le faire avec plus de mesure et de prudence ? Quoi qu’il en soit, sir Edward Grey, dans un discours qu’il a prononcé à Petersborough, a désavoué lord Rosebery, et a donné une définition de l’impérialisme assez différente de la sienne. Il en a été de même de M. Asquith. Ce banquet annoncé depuis si longtemps, et autour duquel on avait fait d’avance tant de bruit, ce banquet qui effrayait sir Henry Campbell Bannerman comme s’il devait inévitablement en sortir un schisme, a eu lieu le 19 juillet dans des conditions assez modestes. Toute la presse a constaté qu’il y avait eu là une déception. M. Asquith n’a rien dit de bien important ; il s’est appliqué à éviter tout, ce qui aurait pu amener une scission dans le parti, ou être interprété comme la preuve d’une rupture déjà accomplie. M. Asquith et sir Edward Grey veulent bien être plus impérialistes que sir Henry Campbell Bannerman, mais pas assez pour être obligés de se séparer de lui, et surtout pas assez pour ne plus se distinguer de M. Chamberlain. Ils restent fidèles à leur parti et à leur chef. Leurs intentions sont exemptes de toute arrière-pensée séparatiste. S’ils ont eu quelques velléités d’aller de l’avant dans le sens impérialiste, ils se sont arrêtés quand ils ont vu combien lord Rosebery les dépassait. Ils n’ont pas voulu prendre devant l’histoire la lourde responsabilité d’avoir achevé la dislocation du parti libéral, pour mettre à sa place, quoi ? C’est ce qu’il était difficile de dire. Ils ont reculé devant cette perspective confuse, obscure et louche. Lord Rosebery, lui, a montré moins d’hésitation ou de timidité, et, le jour même où M. Asquith prononçait son discours un peu gris et effacé, il en prononçait un autre, dans lequel, sous prétexte de commenter sa lettre et de la défendre contre les attaques dont elle avait été l’objet, il la complétait en réalité et disait enfin toute sa pensée.

Sa pensée est qu’il faut faire un nouveau parti, car l’ancien n’est plus viable : s’il n’est pas encore mort, il le sera bientôt, et s’il a besoin d’un fossoyeur, lord Rosebery lui en servira volontiers. Telles étant ses dispositions, on aurait pu croire que lord Rosebery passerait purement et simplement au parti conservateur. C’est ce qu’a fait autrefois M. Chamberlain, et ces changemens, lorsqu’ils sont faits ouvertement et loyalement, ont toujours été admis en Angleterre : ils ne provoquent pas l’espèce de défaveur qui s’attache dans d’autres pays aux hommes politiques qui abandonnent une opinion pour en adopter une autre. Mais lord Rosebery s’est demandé ce qu’il irait faire parmi les conservateurs. Toutes les places y sont occupées ; lord Salisbury et M. Chamberlain occupent les deux premières et ont distribué les autres à leurs familles ; la situation d’un nouveau venu serait difficile. Ne vaut-il pas mieux réunir les mécontens des deux partis sous une bannière indépendante ? Lord Rosebery l’a pensé, et par là s’expliquent son attitude et son langage ; mais peut-être s’est-il trompé. Il y a des mécontens parmi les conservateurs comme parmi les libéraux, quoique en nombre moindre ; mais les premiers, pas plus que les seconds, ne songent à opérer un schisme et l’appel que lord Rosebery leur a adressé n’a pas été entendu. Il comptait principalement sur les libéraux unionistes, c’est-à-dire sur ceux qui, à l’exemple de M. Chamberlain lui-même, ont rompu, il y a une quinzaine d’années, avec la politique irlandaise de M. Gladstone et se sont ralliés au parti conservateur : ralliement provisoire, disaient-ils alors, et ils le croyaient sans doute, mais qui semble bien devenu définitif. C’était compter sans son hôte. Au fond, M. Chamberlain, pour ne citer que lui, s’était trompé en venant au monde. Longtemps radical, économiste orthodoxe, élève de l’école de Manchester, il s’est découvert un jour l’âme d’un tory et, bientôt après, celle d’un impérialiste. Est-ce à lui que lord Rosebery a adressé son invitation, en vue de constituer ensemble un tiers parti à égale distance des conservateurs et des libéraux ? Non pas à lui personnellement, — et lord Rosebery se passerait fort bien de son adhésion qui serait fort encombrante, — mais aux unionistes en général, et sans doute aussi aux quelques conservateurs qui commencent à considérer avec inquiétude les événemens sud-africains. Le malheur est que ni les unionistes, ni les conservateurs, ni les libéraux ne se sont laissé séduire par les exhortations de lord Rosebery, et l’orateur du City Libéral Club se trouve aujourd’hui à peu près isolé. Il a même été traité assez sévèrement par la presse de tous les partis. La tentative qu’il a faite a échoué, et, si elle est reprise un jour, elle ne réussira qu’à la condition d’être conduite tout autrement, c’est-à-dire par un homme qui, mêlé intimement aux luttes quotidiennes de la politique, aura groupé autour de lui un nombre plus ou moins considérable de partisans, les aura menés à la bataille, leur aura inspiré confiance, enfin sera devenu véritablement leur guide. Telle n’est pas la situation actuelle de lord Rosebery : sa situation est même toute contraire. La manière dont il a abandonné son parti et la partie a fait de lui un politicien amateur, ce qui ne peut manquer de nuire à l’autorité de ses conseils. Il affecte, en outre, de ne plus vouloir jouer aucun rôle, et, bien que ce renoncement ne soit peut-être pas définitif, ni même actuellement très sincère, on s’en empare pour en conclure que l’homme qui s’abstient d’agir doit aussi s’abstenir de parler, surtout s’il n’a que des choses désagréables à dire à ceux qui sont courageusement à la peine et soutiennent le poids du jour. La leçon de cette aventure est que ce n’est pas dans la retraite que se forme un chef de parti.

Nous avons dit qu’au cours des polémiques de ces dernières semaines, tout le monde a dit son mot sur l’impérialisme et a tâché de le définir : mais il y a eu autant de définitions que de définisseurs, et les grammairiens auraient de la peine à fixer le sens d’un mot qui en a un différent pour chacun de ceux qui l’emploient. Les mots de ce genre, précisément à cause de ce qu’ils ont de vague et d’indéterminé, servent à tout et à tous : ils indiquent une tendance plutôt qu’un objet ou un but précis, et sont beaucoup plus propres à désorganiser qu’à constituer un parti. Parmi toutes les définitions qui en ont été données, nous relèverons celle de M. Asquith dans son discours au banquet du 19 juillet. Non pas que M. Asquith se soit qualifié lui-même de libéral impérialiste ; loin de là ! il a protesté qu’il ne l’avait jamais fait. « Le nom de libéral, a-t-il dit, est assez long, assez bon et assez significatif ; il me suffira toujours. » Toutefois, s’il est vrai que l’impérialisme soit surtout une tendance, il a bien semblé, dans ces derniers temps, que M. Asquith y cédait quelque peu. Mais enfin, qu’est-ce que l’impérialisme, ou plutôt qu’est-ce que l’empire lui-même ? Le mot, de l’aveu de M. Asquith, « signifie différentes choses dans différentes bouches et pour différentes oreilles. » Quant à lui, il estime que l’empire doit avoir pour tous les libéraux cette signification, que, « malgré tous ses défauts et toutes ses imperfections, malgré ses points faibles et ses taches noires, c’est la plus grande et la plus heureuse expérience que le monde ait encore vue dans le sens de l’union intime de communautés libres et se gouvernant elles-mêmes. » En vérité, l’empire n’est-il pas autre chose dans la pensée des impérialistes ? S’il n’était que cela, tout le monde serait bientôt d’accord. Qui pourrait condamner et repousser une conception aussi noble, un idéal aussi généreux ? Assurément, ce ne seraient ni M. John Morley, ni M. James Bryce, m sir William Harcourt, ni aucun des libéraux qui se sont le plus énergiquement prononcés contre la guerre du Transvaal et contre ses conséquences. Mais que vaut la définition de M. Asquith, si elle semble ignorer précisément cette guerre du Transvaal qui a donné à l’impérialisme, dans l’Angleterre tout entière, un élan si prodigieux, et si elle ne s’y applique en aucune façon ? Est-il vrai, oui ou non, que, dans la conscience de tous les Anglais comme dans celle du reste du monde, la guerre sud-africaine ait été la plus remarquable, la plus éclatante, la plus aveuglante manifestation d’impérialisme qu’on ait encore vue ? Oui, sans nul doute. Et alors nous demanderons à M. Asquith si cette guerre a vraiment pour objet de faire avancer l’empire « dans le sens de l’union intime de communautés libres et se gouvernant elles-mêmes. » Non certainement. Nous ne pouvons juger l’impérialisme que par ses résultats, et ceux qu’il produit en ce moment au Sud de l’Afrique ne sont autre chose que la suppression, par la force, d’une nationalité libre et se gouvernant elle-même, qui a toujours été digne d’intérêt et que son héroïsme a rendue digne d’admiration. On l’écrase dans le sang, on l’étouffé dans la fumée des fermes incendiées, sans droit, contre tout droit : voilà comment l’impérialisme se manifeste aux yeux de l’univers. C’est un jeu d’esprit, ou peut-être l’effort d’une conscience honnête et alarmée comme celle de M. Asquith, de le confondre avec autre chose, par exemple avec l’ancien système colonial de l’Angleterre que nous avons tous admiré, parce qu’il répondait assez bien à la définition que M. Asquith a donnée de l’impérialisme. Si la définition était exacte, l’impérialisme n’aurait rien de nouveau ; il serait le développement logique d’une chose ancienne et bonne ; mais il n’est pas seulement cela, et il s’y mêle d’autres élémens.

C’est une tendance, avons-nous dit ; c’est un état d’âme ; c’est une ivresse particulière qui s’empare des cerveaux et des cœurs jusqu’ici les plus sains pour les disposer à la fraude, à la brutalité, à la violence, et pour y donner le pas sur tous les autres à ces sentimens et à ces moyens d’action. Qu’on nous dise que l’intérêt de l’Angleterre le veut ainsi, soit : cela, du moins, est intelligible. Il y a malheureusement dans l’histoire de tous les peuples des atrocités qui ont été jugées peut-être à tort nécessaires, et devant lesquelles la raison d’État n’a pas reculé. Mais ce sont des choses que l’on fait et dont on ne se vante pas. Est-ce que l’Angleterre s’est jamais vantée de la façon dont elle a dompté l’Irlande ? L’impérialisme érige les faits de ce genre en système ; il les approuve en doctrine ; il les divinise presque, et c’est pourquoi il est odieux. Nous voudrions bien qu’on nous montrât en lui un atome de moralité. Il n’y en a pas trace à travers toute l’œuvre, d’ailleurs remarquable, de ce Rudyard Kipling, le romancier en vogue, dans les récits duquel l’impérialisme s’est reconnu comme dans un miroir fidèle. Et qu’y voyons-nous, sinon que l’action est toujours bonne, de quelque manière qu’elle s’exerce ; que la force porte en soi sa propre justification ; que l’esprit d’aventure, même dans ses plus cyniques excès, est le plus digne d’un homme ; qu’une odeur salubre s’exhale du sang versé, pour quelque cause qu’il soit versé ; enfin, que la matière est mue par des agens aveugles comme elle, auprès desquels la fatalité antique était pur enfantillage, et auxquels il convient de s’abandonner pleinement ? La vie désirable est une succession de sensations fortes et d’ailleurs quelconques. Les héros de Kipling s’agitent dans une atmosphère lourde, échauffée, imprégnée d’exhalaisons capiteuses, et, sans doute pour mieux s’adapter à ce milieu particulier, ils ont tous généralement un grain de folie. La pensée noble, élevée, généreuse, est absolument absente de ces récits, aussi bien que de la pure politique impérialiste. Cette littérature et cette politique nouvelles se proposent, consciemment ou inconsciemment, de développer dans l’âme anglaise, si complexe, si riche et si profonde, les côtés violens et brutaux au détriment des autres, et c’est à elles qu’on devrait donner pour devise : La force prime le droit. L’Angleterre a dû sa grandeur morale à une autre philosophie de la vie, et sa grandeur matérielle à d’autres moyens d’action. Qu’a ajouté jusqu’à ce jour l’impérialisme à l’Empire ? Les deux républiques sud-africaines, et encore ne sont-elles pas définitivement conquises. On ne voit guère autre chose à son actif.

Il était inévitable qu’une crise psychologique d’une telle intensité, mettant en jeu des passions aussi vives, exerçât une influence perturbatrice sur le parti libéral. Habitué à défendre de nobles causes, mais affaibli et quelque peu désorienté, il devait être perplexe entre les grands souvenirs de son passé et les tentations malsaines du présent. Il s’est divisé. Aucun de ses membres n’avait une autorité et un prestige suffisans pour l’arracher à ses hésitations, en lui montrant où était la véritable voie politique, celle du devoir. De là, dans la crise générale, la crise particulière dont il a eu à souffrir, et dont les derniers épisodes ont vivement attiré l’attention. Il semble que l’Angleterre ne soit pas intéressée toute seule à la conservation, nous allions dire au salut du parti libéral. Ce serait une triste fin pour lui de se dissoudre dans un impérialisme de seconde catégorie, dans un impérialisme emprunté à autrui, un peu honteux de lui-même, à moitié avoué, à moitié désavoué. Les partis ne meurent pas des scissions et des schismes qui se produisent en eux, et le parti libéral a survécu à la défection des unionistes. Ils meurent lorsqu’ils renoncent aux principes qui sont leur raison d’être : là est pour eux le suprême danger. Lord Rosebery a dit que l’attitude de Fox avait exclu son parti du pouvoir pendant quarante ans, et nous convenons que cela est regrettable : cela vaut mieux pourtant que de le détruire une fois pour toutes ou de le défigurer pour toujours.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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